Chapter 4

Un peu plus loin, Paul Dupuy, flanqué de son état-major, se livre au même exercice.

Il paraît que cette démonstration a pour but de prouver aux électeurs combien on les révère et quel cas énorme on fait de leur suffrage. Et puis cette expression d'humble gratitude, ce sourire servile si, par hasard, un passant, ahuri par les salamalecs de ce monsieur si poli, qu'il voit pour la première fois, rend le salut!

Mais la plupart gardent le béret enfoncé jusqu'aux oreilles. Ils lancent des regards méfiants et semblent assez peu se soucier d'entrer en relations avec le solliciteur qui tourne autour d'eux, la bouche débordante de phrases mielleuses et de promesses mirifiques!

Je ne puis m'empêcher de dire à Renaud:

— Je crois que vous perdez votre peine et que vous usez en vain le bord de votre chapeau. Nous aurions dû amener un trombone et un tambour; à force de roulements et couacs, ils auraient piqué la curiosité de ces braves gens. Nous aurions fait former le cercle: Vous vous seriez mis au milieu et vous y auriez été de votre boniment. Voulez-vous que je me mette en quête de musiciens?

Renaud, qui n'entend pas du tout la plaisanterie, me rabroue d'un ton sec. Je rengaine ma proposition et je me contente de suivre en silence. Cependant je ne puis m'empêcher de penser à part moi que le métier de candidat implique pas mal de bassesses et que jamais, sans doute, le despote le plus babylonien n'obtint de ses courtisans les marques de plat dévouement que les quémandeurs de votes prodiguent à leur idole d'un jour: le Peuple souverain.

Puis le souvenir me vient d'une parade du même acabit à laquelle j'assistai à Fontainebleau lors d'une précédente élection. Je suivais l'avenue du chemin de fer lorsque je vis un groupe de deux ou trois personnes qui marchaient devant moi. C'était M. Ouvré, candidat, qui, escorté de ses acolytes, sonnait à toutes les portes sans en passer une seule. Au domestique ou à la bonne venus ouvrir, il glissait sa carte cornée en demandant, d'une voix câline, qu'on la remît avec ses compliments très chauds, au maître de la maison. Ensuite il ployait l'échine devant le serviteur ébahi par toutes ces politesses, et poursuivait le cours de ses exercices.

— Il faut admettre, me dis-je, que, dans les Pyrénées comme en Seine-et-Marne, l'électeur aime à être flagorné. Tous les quatre ans, il goûte, pendant quelques semaines, la volupté de tenir à sa merci une sorte de mendiant qu'il peut lanterner, brusquer, bafouer sans en recevoir autre chose que des sourires approbateurs et des témoignages de soumission. Il est vrai qu'une fois l'élection terminée, ce sera son tour de s'évertuer à conquérir la bienveillance de son représentant dans la parlote méphitique qui tient ses assises au Palais Bourbeux…

Comme je méditais de la sorte, un vieux paysan s'approcha, tira Renaud par la manche et lui fourra sous le nez une liasse de papiers malpropres que timbrait l'effigie de Marianne. Difficilement, en un français approximatif, et truffé de mots de patois, il expliqua qu'il avait un procès, pour héritage, perdu en première instance et en appel, pendant en cassation. Il exigeait que l'infortuné candidat prît connaissance des pièces sur l'heure et s'occupât, sans désemparer, de lui faire rendre justice.

Renaud était au supplice. Il essaya de quelques phrases amicalement dilatoires. Puis il tenta de s'esquiver. Mais l'autre se cramponnait, exigeait qu'on lui donnât sur l'heure un gage qu'on s'occuperait de son affaire. Il promettait en retour de voter et de faire voter son gendre et ses trois fils pour celui qui lui obtiendrait gain de cause. J'ai su qu'il avait relancé de la même façon Dupuy junior et son comité.

Nous ne réussîmes à lui échapper qu'en nous réfugiant dans la maison d'un de nos partisans chez qui nous devions rencontrer quelques «influences» qui disposaient d'un certain nombre de votes et qui désiraient nous les céder au plus juste prix.

* * * * *

Qu'on n'aille pas s'imaginer que j'exagère quand je parle de négoce. Dans les Hautes-Pyrénées, le trafic des votes se pratique ouvertement sans qu'on emploie ces euphémismes et ces circonlocutions par où, ailleurs, on tente d'atténuer le cynisme du procédé.

Pour les Bigourdans, un suffrage, cela se vend comme une botte de poireaux ou une douzaine d'oeufs.

Nous en eûmes de suite la preuve car, après quelques phrases de préambule, un des personnages qui nous attendait pour nous offrir son appui, nous exhiba une liste de ses feudataires.

— Voilà, nous dit-il, ce sont presque toutes les voix de trois villages — il nous les nomma — je vous les laisserai à trente sous, l'une dans l'autre. L… (C'était l'agent de Dupuy) ne m'en donne que vingt-cinq. Il dépend de vous d'avoir la préférence…

Ces moeurs électorales s'expliquent. Les trois quarts de l'arrondissement sont dans la montagne. Or la montagne ne rapporte guère surtout dans les villages situés à plus de huit cents mètres de hauteur. Depuis bien des années, les paysans, voués à la gêne, ont coutume de vivre de l'étranger; leurs revenus, ce sont les baigneurs de Cauterets, de Saint-Sauveur, de Barèges qui les leur fournissent; ce sont aussi les touristes de Gavarni et du Vignemale; ce sont encore les candidats à la députation.

La chose est tellement admise, les bénéfices d'une élection sont si parfaitement escomptés qu'une des préoccupations des électeurs c'est de faire durer la pluie d'or. Je me rappelle l'exclamation joyeuse d'un Lourdais lorsqu'on apprit qu'il y avait ballottage: - - Quelle chance, je vais gagner encore quelques louis!…

Cela signifiait que, vu la péripétie, il se préparait à vendre son vote une seconde fois — et le plus cher possible.

Autre exemple typique: le village d'A…, perché à quinze cents mètres dans un massif granitique à l'est de Cauterets, était d'un abord très difficile. On n'y parvenait que par un sentier en casse-cou, bordé de roches abruptes et de précipices. Il était tout à fait impossible aux autos de s'y risquer.

Or les habitants enviaient fort la bonne fortune de leurs voisins qui possédaient un casino, des sources thermales et une belle route en lacets parcourue par un tramway électrique.

— Nous aussi, disaient-ils, nous avons de l'eau sulfureuse, des points de vue renommés, des hôtels qui ne demandent qu'à s'agrandir. Il ne nous manque qu'un chemin praticable aux voitures… Mais la commune est pauvre et il nous faudrait de l'argent pour le construire.

Des demandes de subvention au conseil général et au ministère des travaux publics n'avaient pas été accueillies.

Mais les candidats à la députation étaient là et l'on pourrait peut-être leur soutirer une somme suffisante pour commencer les travaux.

Du moins c'est ce que se dirent les fortes têtes du pays. Une députation fut envoyée à Renaud et lui demanda tranquillement quatre mille francs; moyennant quoi tout le village s'engageait à voter pour lui.

Renaud se déroba non sans peine; mais, une fois, par hasard, il eut inspiration assez subtile: — Je ne puis pas grand-chose, dit- il aux délégués, étant de l'opposition, mais M. Dupuy qui est au mieux avec le gouvernement vous obtiendra une subvention et tout d'abord vous versera sans doute de sa poche la somme qui vous est immédiatement nécessaire. Allez donc le trouver. Si vous échouez et que je sois élu, alors je vous viendrai en aide.

Les montagnards ne se le firent pas répéter. Ils s'amenèrent auprès de Dupuy et, naïvement, lui dirent qu'ils étaient envoyés par Renaud pour lui réclamer les quatre mille francs en question. Le jeune blocard, mis en méfiance par ses agents qui flairaient un piège de l'adversaire, comprit que s'il s'exécutait, cette largesse pourrait servir, par la suite, à prétexter une demande d'invalidation.

Il refusa. Malheureusement, il était seul au moment où les solliciteurs l'abordèrent. Il ne sut pas atténuer leur désappointement par quelques promesses enveloppées de phrases bénisseuses et lénitives. Il les envoya promener rudement et ne se priva même pas d'assaisonner sa rebuffade de quelques épithètes désobligeantes.

Furieux et humiliés, les montagnards se retirèrent en jurant qu'ils lui feraient payer cher sa grossièreté.

De fait, au premier tour de scrutin comme au ballottage, ils votèrent en majorité pour Renaud.

D'autres se montraient moins exigeants. Tel l'adjoint d'un village de la plaine situé à une quinzaine de kilomètres de Lourdes, sur la route de Bagnère. Celui-là, prévenu que nous devions tenir une réunion dans sa commune, vint au devant de nous afin de nous «taper» avant que ses concitoyens fussent mis à même de nous dévaliser.

Il arrêta l'auto, se nomma, fit connaître sa qualité. Puis, affirmant qu'il disposait d'une vingtaine de voix: sa famille, ses débiteurs, ses valets, il nous les offrit à condition qu'on lui achèterait une paire de boeufs.

On se garda bien de lui répondre par une fin de non-recevoir. Seulement on ne lui remit qu'un acompte de cinquante francs en lui promettant qu'il toucherait le reste de la somme après l'élection. J'ai su qu'il avait fait la même demande à l'agent de Dupuy et qu'il avait obtenu cent francs aux mêmes conditions.

D'ailleurs rien n'était plus cocasse que l'éclectisme de tous ces électeurs. Ils s'inquiétaient fort peu de s'enquérir de l'opinion que représentait le candidat. Aux réunions c'est à peine s'ils écoutaient les discours. Chacun d'eux calculait à part soi le profit qu'il pourrait tirer de la circonstance et guettait le moment de prendre à part l'un de nous pour lui extirper quelque monnaie. Ils estimaient que l'argent était bon à empocher d'où qu'il vînt. Quant à leurs convictions politiques, ils votaient d'après des intérêts locaux qui n'avaient rien à voir avec l'intérêt général. Il y eut même une commune, largement arrosée par Dupuy comme par Renaud, où, le jour du scrutin, personne ne se présenta pour voter: cela leur était tellement égal! Le maire et le maître d'école rédigèrent un procès-verbal de fantaisie, où afin de se réconcilier l'administration, ils attribuèrent la majorité à Dupuy.

Enfin dans beaucoup de villages, dès qu'une réunion était annoncée, on plaçait une vedette sur la route qui signalait l'approche de l'un ou l'autre candidat. Aussitôt, suivant le cas, l'on déployait, entre deux arbres, une bande de calicot portant imprimés en grosses lettres ces mots: _Vive Dupuy!ouVive Renaud!_ Puis les jeunes gens de l'endroit, sonnant du clairon, battant du tambour, faisant flotter un drapeau tricolore, venaient à notre rencontre. Suivaient deux ou trois mioches porteurs de bouquets. Et cette manifestation spontanée de la faveur populaire coûtait dix francs.

La chose était si bien entendue comme cela que nous tenions la pièce prête d'avance…

Parfois la réunion avait lieu dans un cabaret. Ceci amenait alors des incidents drolatiques. Ainsi, nous étions arrivés au village de G… à l'improviste. Le maire, tenancier d'un des deux estaminets du pays, était absent. Nous allons à l'autre. Comme c'était la coutume, nous faisons servir une dizaine de litres de vin à quatorze sous. Puis Renaud débite sa harangue devant quatre podagres et un sourd-muet; et nous retournons à Lourdes après avoir laissé vingt francs pour la consommation (Le plus terrible, c'est qu'il fallait trinquer. Le vin noir qu'on nous versait était copieusement frelaté. Il corrodait l'estomac comme si l'on eût avalé du vitriol.)

Le soir, vers dix heures, nous finissions de dîner quand le garçon nous prévient que le maire de G… était là, demandant à nous parler. On le fait entrer, on l'assied, on lui entonne du punch et on lui demande, avec déférence, ce qu'il désire.

Alors, d'un grand sang-froid, il nous explique que s'il avait été là lors de notre passage, nous serions sûrement allés chez lui, et qu'ayant raté cette occasion de gagner vingt francs, il venait chercher le louis auquel il estimait avoir droit.

Dès qu'on le lui eut donné, accompagné de quelques plaisanteries qui le laissèrent impassible, il repartit sans même remercier. C'était son dû qu'il venait toucher, voilà tout.

Notez qu'il tombait un pluie mêlée de neige et que de G… à Lourdes il y a douze kilomètres à couvrir par des chemins de montagne tellement atroces que, l'après-midi, nous avions été obligés de laisser l'auto en arrière et de grimper, près de mille mètres, dans une boue opaque où nous enfoncions jusqu'à mi-jambe.

N'importe, le digne maire s'enfila six lieues dans ces conditions et en pleine nuit pluvieuse pour gagner vingt francs. Il aurait été vraiment cruel de les lui refuser…

Dans les villes: Lourdes, Argelès, Cauterets, Luz, la vénalité des électeurs s'affichait peut-être un peu moins crûment; et puis il y avait, tout de même, un certain nombre de convaincus qui ne mettaient pas leur vote à l'encan.

Mais ceux-là, Renaud trouva le moyen de se les aliéner pour la plupart.

J'ai dit plus haut que lorsque nous lui avions soumis quelques observations sur la difficulté d'être élu dans un arrondissement où les catholiques étaient fort divisés, il nous avait répondu qu'il possédait un moyen sûr de se concilier tous les suffrages.

Or voici ce qu'il imagina.

D'abord, il lui fallait se faire pardonner sa qualité de directeur d'un journal royaliste qui indisposait les ralliés, les bonapartistes et les démocrates fort nombreux parmi les catholiques militants de la région.

Rien de plus simple: il mit son drapeau dans sa poche et déclara textuellement qu'il y avait en lui deux personnes: un royaliste, laissé à Paris et dont il demandait ingénument qu'il ne fût pas question; un «représentant de la catholicité mondiale»(sic)qui brûlait de zèle pour l'Église en général et pour les intérêts de la Grotte en particulier.

C'était là un _distinguo _peu facile à faire accepter. Aussi on ne l'accepta point. Les blocards et francs-maçons ne cessèrent, comme s'il n'avait rien dit, de le dénoncer comme royaliste honteux. Les catholiques appartenant à d'autres partis que le sien estimèrent que ce dédoublement provisoire ne leur fournirait aucune garantie. En outre, ils craignaient de faire suspecter la sincérité de leurs propres convictions, s'ils votaient pour lui.

Enfin maints royalistes s'offusquèrent de le voir renier en paroles, ne fût-ce que pour un mois, l'opinion qu'il soutenait dans son journal. Ils jugèrent peu digne cette façon de déposer, comme une valise à la consigne d'une gare, les principes et les idées qu'ils défendaient ailleurs comme seuls aptes à régénérer la France.

Résultat: au jour du scrutin, beaucoup s'abstinrent ou votèrent à bulletin blanc.

À Lourdes, notamment ceux qui lui octroyèrent leur suffrage, le firent soit parce qu'ils partageaient les animosités et les rancunes de la barbe solennelle qui combattait l'Évêque dans la feuille de chou dont j'ai parlé, soit parce qu'ils étaient partisans des membres de l'ancien conseil municipal dégommés récemment. Ces derniers pensaient se servir de Renaud pour reconquérir de l'influence en travaillant à son élection. En cas de réussite, ils comptaient bien s'appuyer sur ce premier succès pour ressaisir leurs sièges. C'est pourquoi ils entrèrent presque tous dans le comité du «catholique mondial».

Ces rivalités, ces ambitions, ces intérêts contradictoires, ces convictions froissées ne permettaient guère d'augurer le succès.

Renaud acheva de compromettre ses chances par une gaffe formidable — et plus qu'une gaffe — qui lui aliéna définitivement une bonne partie du clergé ainsi que les chrétiens désintéressés qui, aimant la Sainte Vierge avec abnégation, mettent sa gloire bien au-dessus de toutes les vilenies et de tous les calculs dont on est obsédé sitôt qu'on sort du domaine immédiat de la Grotte.

Donc, notre désolant candidat résolut de se concilier les femmes de Lourdes. Il les convoqua à une réunion où il leur exposerait le vrai moyen de sauvegarder la Grotte et d'en assurer la prospérité. Ayant jugé l'individu à sa valeur, nous n'étions pas sans inquiétudes sur ses projets. Mais nous eûmes beau lui demander quels arguments il entendait développer devant ses auditrices, il refusa de nous les révéler et se contenta de nous affirmer que sa dialectique serait irrésistible.

Attirées par la curiosité, les dames influentes de la ville vinrent en assez grand nombre. Pour commencer, Renaud leur fit distribuer des fleurs. Dans sa pensée, cette galanterie devait être irrésistible. Or elle ne contribua qu'à le rendre un peu plus ridicule. Quand il prit la parole, les trois quarts de l'assistance se moquaient de lui. Mais elles ne tardèrent pas à se fâcher.

Il y avait de quoi: en effet Renaud leur exposa que s'il était élu, il s'occuperait aussitôt d'enlever à l'évêque l'administration des biens de la Grotte. Ensuite il fonderait une société qui capitaliserait les sommes considérables versées par les pèlerins. Puis elle émettrait des actions qui, certes, vu la vogue du pèlerinage, seraient tout de suite très haut cotées et fourniraient de gros dividendes aux preneurs.

Renaud s'attendait à des acclamations. Aussi fut-il fort surpris quand il s'aperçut à quel point il avait fait fausse route. Les femmes ne le huèrent point, parce qu'elles étaient fort bien élevées. Mais elles gardèrent un silence glacial quand le malheureux, s'enfonçant de plus en plus, les pria d'exposer à leurs proches les avantages de sa combinaison.

Dehors, leur indignation éclata. Faisant presque toutes partie de l'Hospitalité, elles donnaient leur temps, leurs forces, leur argent sans compter, heureuses de servir la Vierge, d'assister les malades et les pauvres pour l'amour de Dieu. Jamais il ne leur serait venu à l'esprit de monnayer leur dévouement.

Que valait donc ce soi-disant catholique qui, plus sordide qu'un Juif, ne voyait dans les merveilles de foi, d'espérance et de charité dont la Grotte est le sanctuaire, qu'un prétexte à spéculations de bourse et qu'un moyen séduisant de faire fortune?

Telle était l'aberration de Renaud qu'il ne voulut jamais comprendre qu'il s'était coulé dans l'opinion des chrétiens sincères par sa méconnaissance des mobiles d'ordre surnaturel qui déterminent les hospitaliers de Lourdes et par les malpropres appétits de lucre que dénonçait son discours.

* * * * *

J'en ai dit assez. Il est, je pense, démontré, qu'à Lourdes comme ailleurs, le fonctionnement du suffrage universel ne produit que des trafics, des intrigues et des capitulations de conscience bons à écoeurer quiconque garde le souci de sa propreté morale.

L'ennui d'être forcé, malgré moi, d'assister à cette comédie fangeuse n'était compensé que par le plaisir d'explorer la montagne au hasard des réunions électorales et d'y admirer d'incomparables sites. Il y eut aussi quelques expéditions amusantes.

Celle-ci par exemple.

Un soir que nous étions à Argelès, en train de prendre du thé, après une fatigante tournée dans la montagne, un personnage mystérieux fut introduit qui se dit délégué par un groupe radical de Tarbes. On lui demanda ce qu'il désirait. Alors il nous expliqua que ses amis ayant des raisons d'entraver la candidature de Dupuy, nous proposaient des armes contre lui.

Quelles raisons? demandons-nous?

Il ne consentit pas à les donner nettement. À travers les explications confuses qu'il bégaya, nous comprîmes cependant que Dupuy père les avait désobligés et qu'ils cherchaient à se venger en jouant quelque mauvais tour à son fils.

Et comment pouvions-nous les y aider?

Voici: ses amis avaient rédigé un texte flétrissant, au nom des «immortels principes», certaines manigances de la famille Dupuy. Ils nous le confieraient, nous le ferions imprimer et afficher et cela pourrait enlever des votes à notre adversaire.

Après délibération, nous acceptons cette alliance occulte. L'envoyé nous remet alors une déclaration composée sur la machine à écrire et où la famille Dupuy était accusée de divers méfaits plus ou moins saugrenus tels que celui de pactiser en secret avec la réaction. La diatribe se terminait par une adjuration aux électeurs républicains de s'abstenir et était signée:Un groupe de radicaux sincères.

Puis l'envoyé se retira après nous avoir fait remarquer que, pour que l'authenticité du document ne fût pas suspectée, il nous fallait en user de façon à ne pas laisser soupçonner que nous nous en faisions les propagateurs.

Il avait raison. Aussi prîmes-nous le parti de le faire imprimer à Pau, car à Lourdes ou à Argelès, la manoeuvre aurait été aussitôt démasquée. Pour l'affichage nous opérerions de nuit, nous-mêmes, afin de ne mettre aucun afficheur professionnel dans le secret.

La manoeuvre ainsi conçue, je partis le lendemain matin pour Pau; l'affiche y fut imprimée en quelques heures, et tirée à plusieurs centaines d'exemplaires. Je rapportai le paquet le soir à Lourdes.

Mais pourquoi ces radicaux dissidents refusaient-ils de réprouver ostensiblement les Dupuy?

Ah! c'est que, comme me l'expliqua, par la suite, l'un d'eux qui avait pris part au complot, ils voulaient bien nuire à leurs coreligionnaires politiques mais ils se souciaient fort peu de s'exposer à des représailles.

Restait l'affichage. Pour que la chose réussît, il fallait opérer en une seule nuit et encore ne pouvions-nous étendre l'affichage à toutes les communes de l'arrondissement car si l'on mettait trop de gens dans le secret, fatalement notre entente avec les rédacteurs du papier serait divulguée.

Tout s'arrangea. Des amis sûrs se chargèrent de tapisser les murailles de Lourdes, d'Argelès et de Cauterets. Pour le reste, nous nous concertâmes, l'avoué R…, un patron d'hôtel nommé L… et moi. L'avant-veille du scrutin, nous partirions de Lourdes, dans une grande limousine où nous chargerions nos pots à colle, le ballot d'affiches et des pinceaux. Nous serions vêtus de blouses et coiffés de vagues casquettes. En partant à 9 heures du soir et en y mettant de l'activité nous pouvions avoir terminé à l'aube: il y aurait des affiches à Saint-Pé, à Pierrefitte, à Luz, à Saint Sauveur et dans plusieurs villages de la rive droite du Gave.

Ainsi fut fait. Comme renfort, je m'étais adjoint Pierre, le domestique de la maison où je logeais. C'était un garçon discret et dégourdi dont l'aide nous serait utile.

Nous commençons par Saint-Pé. Nous nous étions partagé la besogne de la manière suivante: en entrant dans chaque bourgade nous prenions R… et moi le côté droit de la rue principale, L…, et Pierre, le côté gauche et nous collions nos affiches dans tous les endroits propices.

De Saint-Pé, qui est dans la plaine, nous regagnons Lourdes en quatrième vitesse; nous contournons la ville pour ne pas être reconnus et nous filons tout droit sur Pierrefitte où nous renouvelons la manoeuvre. La chose allait fort rapidement: je n'aurais pas cru que le métier d'afficheur était aussi facile à exercer.

De Pierrefitte nous couvrons, à grande allure, les onze kilomètres de la route qui monte à Luz.

De Luz nous nous rendons à Saint-Sauveur. Nulle part nous ne fûmes dérangés: personne dans les rues — les montagnards se couchent de bonne heure — tout dormait sauf quelques chiens vigilants dont les abois furieux ne réussirent pas à donner l'alarme.

Le plus gros de la besogne était fait; mais le violent exercice auquel nous venions de nous livrer nous avait ouvert l'appétit. Heureusement L…, homme de prévoyance, avait emporté un vaste panier contenant des volailles froides, des sandwichs au roastbeef, plusieurs bouteilles de vieux vin et une fiole pleine de café très fort.

En descendant de Luz, nous décidons de faire collation. Nous nous arrêtons sur un pont franchissant un gouffre au fond duquel le Gave écumait en grondant. Il était trois heures du matin.

Le repas fut délicieux: éclairés par une lampe à acétylène au plafond de la limousine, nous dévorions et nous trinquions en échangeant des propos dépourvus de mélancolie. Bien entendu le chauffeur avait part au festin: c'était un personnage jovial, très expert dans son art. De plus, étranger au pays, bien payé, cette randonnée nocturne l'amusait beaucoup.

Pour terminer, nous suivîmes, ainsi qu'il était convenu, la rive droite du Gave. À quatre heures et demie, nous collions nos dernières affiches sur les murs de Lugagnan et comme cinq heures sonnaient à la basilique, nous rentrions à Lourdes où nous nous séparâmes pour aller prendre un repos bien gagné.

* * * * *

Or, malgré cette affiche de la dernière heure, au scrutin de ballottage, Dupuy fut élu à une majorité formidable.

Dès le début de la campagne, j'avais prévu ce résultat car je connaissais l'esprit du pays; puis il ne m'avait pas fallu longtemps pour constater l'insuffisance de Renaud. Ses imaginations burlesques, ses gaffes et surtout cette odieuse bêtise de vouloir mettre la Grotte en actions avaient achevé de le discréditer.

Y a-t-il une moralité à tirer de cette mésaventure?

Assurément celle-ci: on ne saurait en vouloir aux électeurs qui votent selon leurs intérêts les plus immédiats. Ce faisant, ils assurent leur tranquillité, parfois leur gagne-pain.

Agir autrement ce serait se conduire en héros. Et peu d'hommes, surtout en notre temps de matérialisme plat, sont capables d'héroïsme.

Tant que le suffrage universel fonctionnera, tant que notre pays subira l'absurde principe de l'égalité politique et la tyrannie d'une administration centralisée à outrance, il en ira de même.

Toujours des paysans, qui font le grand nombre, voteront pour le pouvoir quel qu'il soit. Aussi est-ce nourrir une chimère que de croire qu'on améliorera le régime en modifiant les conditions du vote.

Ce n'est point pour des harangues, des affiches et des scrutins qu'on renversera l'équipe de malfaiteurs qui oppriment et dévalisent la France sous prétexte de République. Seul un maître, soutenu par les honnêtes gens, par les patriotes qui veulent guérir de cette maladie infectieuse: l'esprit de la Révolution, peut les réduire à l'impuissance.

Le coup de force: il n'y a pas d'autre moyen de salut…

Comme je l'ai dit, dans l'arrondissement d'Argelès, la préoccupation qui domine force électeurs c'est d'assurer le maintien des pèlerinages. Beaucoup de ceux qui donnèrent la majorité à Dupuy invoquaient cette excuse: le jeune homme étant appuyé par le gouvernement, et ayant déclaré, tant qu'on voulait, qu'il défendrait la Grotte, il était habile de voter pour lui.

Or je crois que c'est là un calcul sans portée. En effet ce qui empêche l'interdiction des pèlerinages, c'est l'intérêt pécuniaire: les cinq cent mille pèlerins qui viennent chaque année à Lourdes y laissent énormément d'argent dont bénéficient les Compagnies de chemin de fer, les hôteliers, les commerçants de tout genre, les paysans qui approvisionnent la ville. D'autre part, les terrains ont acquis une plus-value très forte; on bâtit sans cesse et des sociétés financières, dont le Crédit foncier, en tirent des profits considérables.

C'est pour ces raisons très prosaïques que le gouvernement ne ferme pas la Grotte malgré les objurgations de la franc- maçonnerie.

Si donc l'arrondissement élisait un député de l'opposition, rien ne serait changé, celui-ci fût-il plus réactionnaire que feu Blanc de Saint-Bonnet.

Il y aurait à la Chambre un bavard ou un muet de plus. Et voilà tout.

Revenons un peu sur la période littéraire dont j'ai donné une esquisse au premier chapitre de ce livre. Elle mérite de retenir l'attention parce qu'elle révèle un état d'esprit assez semblable à celui qui, à la même époque, prédominait chez un grand nombre de théoriciens: sociologues et politiques. Je veux dire l'individualisme.

En somme, l'individualisme étant une doctrine stérile, n'impliquant guère que des négations et des mouvements de révolte contre les doctrines traditionnelles qui, seules, peuvent maintenir l'union entre concitoyens, en le préconisant, en nous efforçant de l'appliquer dans nos oeuvres, nous ajoutions au désordre et à l'incohérence dont souffrait, dont souffre encore notre pays.

Nous ne pouvions guère être rendus responsables de cette anarchie. En effet, notre formation d'art s'était faite, en grande partie, par le romantisme, c'est-à-dire par une littérature qui exalte le sentiment et la passion au détriment de la raison, l'outrance au détriment de l'équilibre. Élevés, pour la plupart, sans croyances religieuses, nous ignorions ce sens de l'ordre spirituel et moral que l'Église inculque à ses fidèles en leur fournissant le frein unique contre les écarts de la nature humaine. Les idées fausses dont la Révolution frelata les intelligences pendant tout le cours du dix-neuvième siècle nous tenaient en garde contre les bienfaits de l'ordre matériel représenté par la Monarchie. L'alliance salutaire de celle-ci avec l'Église ne nous représentait qu'un intolérable despotisme. L'histoire antérieure à 89, nous l'avions apprise chez des sectaires qui ne cherchaient dans les institutions du passé qu'un prétexte à déclamations erronées ou des tares, plus ou moins fictives, pour motiver leurs rancunes et leur haines. Au point de vue scientifique, les hypothèses fragiles du déterminisme nous avaient été données pour des certitudes. De ce fait, beaucoup d'entre nous en étaient devenus follement fatalistes. Enfin, les métaphysiques allemandes, soit les sophismes troubles d'Hegel, soit les mornes aphorismes de Schopenhauer, soit la mégalomanie de Nietzsche empoisonnaient bien des cerveaux. D'autres s'étaient imbus d'occultisme ou de panthéisme.

Le tout formait un amas de doctrines contradictoires, une atmosphère de nuées fuligineuses où nous tâtonnions parmi les sursauts de l'imagination et les caprices de l'instinct.

Ajoutez l'invasion des barbares dans la littérature. Il y eut quelques années où la France littéraire parut oublier que c'était elle qui avait instruit, dégrossi quelque peu ces Scandinaves, ces Teutons, ces Slaves dont on prétendait nous imposer les divagations comme des modèles de style et de pensée fort supérieurs à ceux que fournissait l'art classique. On nous proposa de nous mettre à l'école chez Ibsen, Tolstoï, Novalis, Jean-Paul Richter, que sais-je?

D'autre part force étrangers, installés chez nous depuis peu, se mettaient à publier dans notre langue. Et ces métèques s'acharnaient à bouleverser notre syntaxe et notre prosodie.

Les Juifs, qui portent avec eux tous les ferments de destruction et de corruption, jouèrent un rôle considérable dans cet assaut donné à notre esthétique.

Et la France, éprise soudain de cosmopolitisme, engourdie par l'opium démocratique, laissa ces bandes suspectes, issues de ghettos puants, la circonvenir. Elle souffrit les insultes du Juif Nordau, les monitions outrecuidantes du Juif Brandès. Les poètes assistèrent, sans empoigner le sifflet, aux controverses du Juif Kahn et de la Juive Krysinska qui se disputèrent le mérite (?) d'avoir inventé un nouveau vers libre où toutes les règles étaient piétinées avec désinvolture.

Ce furent des Juifs également qui propagèrent tout d'abord les théories anarchistes et qui se firent les apologistes des poèmes rédigés en un charabia des plus obscurs où Stéphane Mallarmé dépensait sa névrose.

Ceux-là, les frères Natanson, venus de Varsovie, fondèrent laRevue blancheoù collaboraient, avec quelques Français dévoyés, diverses tribus hébraïques. Les Bernard Lazare, les Cohen, les Blum, les Cahen, les Bloch, les Ular y pullulaient, s'y livraient à des acrobaties de style et de pensée que quelques naïfs et un certain nombre de détraqués s'empressaient d'imiter.

Henri de Bruchard, dans ses incisifs _Petits Mémoires du temps de la Ligue, _a fort bien décrit ce milieu. Il a croqué sur le vif «ces juifs boursiers, assoiffés de boulevard, portant dans les lettres, avec de fausses apparences de mécénat, ce goût malsain de parodier et de parader qui est le propre de leur nation haïssable, et traînant derrière eux toute une équipe de ghetto dont ils infligèrent le style, les images, les dégénérescences à une jeunesse sans guides, sans appui, que l'anarchie littéraire attirait en réaction des bassesses et des médiocrités de la salonnaille opportuniste. En réalité, la meilleure part du labeur fourni par les revues de jeunes aboutissait à cette officine où les esthètes coudoyaient les usuriers, les peintres impressionnistes, les lanceurs de bombes, où se tutoyaient et s'associaient bookmakers et auteurs dramatiques».

De Bruchard donne ensuite une peinture fort amusante et fort exacte du salon des Natanson: «Chaque jour ils semblaient couvrir d'un mauvais vernis boulevardier la crasse importée du Ghetto de Varsovie. Ne s'avisaient-ils pas de protéger les peintres? On devine, par exemple, quelle peinture était exaltée par ces affolés de modernisme. Ils se lançaient aussi dans leur monde et s'avisèrent de donner des soirées. Ce fut même assez comique.

«Évidemment on ne pouvait avoir d'emblée l'élite parisienne. Aussi se contentait-on chez les Natanson de la famille Mirbeau, de Clemenceau, de Marcel Prévost. Puis, pour faire nombre, quelques gens de lettres et obligatoirement les collaborateurs de la revue.

«Dans les salons rôdait le vieux père Natanson, sournois et méfiant, qui songeait à son ghetto et qui se rappelait l'échoppe d'autrefois, le quartier malpropre, refuge de toute sa vie…

«Paris s'amusa fort des glorioles que les Natanson affichaient. Dès leur second bal, la Pologne délégua tous ses juifs, traducteurs de romans étrangers, rédacteurs d'agences de presse tripliciennes, correspondants des gazettes sémitiques du monde entier. Puis apparut l'armée des traducteurs. Une invasion d'Anglais, d'Américains, de Suédois, de Danois, d'Allemands tomba sur nos libraires. Dans la presse, c'était l'âpre concurrence des petits juifs si humbles la veille, la monopolisation du théâtre, le boycottage pour tout ce qui portait un nom français…»

Malgré son dreyfusisme militant, malgré l'appui que lui donnaient maintes juiveries influentes, laRevue blanchepériclita. Ses fondateurs, ayant subi des revers à la Bourse, en cessèrent la publication et cédèrent leurs abonnés à l'un de leurs compatriotes le Juif Finckelhaus dit Jean Finot qui se vantait d'avoir pour lectrices de saRevue«toutes les têtes couronnées».

* * * * *

Toutefois dans ce tohu-bohu de déclamations anarchistes et de littérature extravagante, quelques uns gardaient le sens de la tradition française et combattaient sans merci les infiltrations du cosmopolitisme.

Ainsi Charles Maurras qui, dès lors, avec une logique implacable et un art consommé, maintenait les droits de la culture gréco- latine. Il soutenait l'école romane et refusait absolument à l'art germanique le droit de rivaliser avec l'hellénisme.

Nous eûmes, tous deux, à cette époque (1891) une polémique assez intéressante. Imprégné de Wagner jusqu'aux moelles, j'avais avancé que les héros de _Niebelungen _valaient bien ceux de l'Iliadeet de l'Odyssée. Et je reprochais à Maurras son parti pris en faveur des derniers.

Maurras me répondit (dans la revue l'Ermitage): «Des nombreux adversaires de l'école romane, vous fûtes à peu près le seul à montrer de la courtoisie. Vos discours furent véhéments et je n'y lus aucune injure. Je n'y vis pas la moindre trace de cette basse envie qui enfla tout l'été les moindres ruisseaux du Parnasse. Vous compariez les _Niebelungen _à l'Iliade.Vous osiez opposer Brunehild à Hélène, Siegfrid au valeureux Achille. Vous répandiez sur nos félibres un singulier dédain et vous réussissiez à dire ces blasphèmes dans la prose d'un honnête homme.

«Vous répondre? J'en eus envie. Mais les événements vous répondaient d'eux-mêmes.

«Il y a peu de jours encore, un poète anglais passait le détroit. Ne déclarait-il pas, comme on l'interrogeait sur les époques de la littérature française que la plus brillante était, à son goût, le temps des cours d'amour.

«Et il ajoutait que Swinburne, Morris et Rossetti et lui-même devaient leur science et leur art aux exemples des grandes trouveurs gascons et provençaux…»

Après quelques considérations sur Shakespeare, Maurras ajoutait: «Ceux à qui il convient d'aimer l'art préraphaélite iront visiter les églises de l'Ombrie plutôt que la maison Morris. Ils étudieront l'hellénisme ailleurs que dans leSecond Faustet précisément dans les oeuvres où le plus grand génie du Nord est allé, en nécessiteux, recueillir de beaux rythmes et de belles pensées. Si, en effet, on néglige ce qu'il tira de l'art roman, je ne sais trop à quoi se réduit l'art des Barbares. Ou plutôt je le sais pour l'avoir indiqué déjà: il reste aux poètes septentrionaux ce qui peut aussi bien se trouver n'importe où: un sang riche, des nerfs sensibles et du talent. Mais ceci ne se transmet point. C'est la matière des oeuvres d'art. Ce n'en est point la forme. C'est un secret tout personnel et l'on ne s'assimile point de pareils caractères: ils ne s'enseignent pas…»

On sait comment, depuis, Maurras n'a cessé de développer les idées si judicieuses qui nourrissent son esthétique et aussi sa politique. Certes, des esprits de notre génération, il était celui qui pouvait le mieux rapprendre la mesure et le goût à la pensée française. Il a continué, il continue tous les jours et beaucoup - - je ne fais pas scrupule d'avouer que j'en suis — s'instruisent à son école.

* * * * *

Après avoir donné, autant que quiconque, dans les divagations germaniques et juives, je commençai pourtant à réagir. Je demeurai féru d'antichristianisme et vaguement libertaire; mais je pris en grippe les théories nébuleuses du symbolisme et plus particulièrement les oeuvres où des poètes, perdus d'abstraction, tentaient de les appliquer. Mallarmé étant leur grand homme, j'attaquai Mallarmé.

On ne saurait se figurer aujourd'hui l'influence prise par ce rhéteur «abscons» sur nombre d'esprits qui, par ailleurs, raisonnaient quelquefois juste mais qui, dès qu'il s'agissait de ses vers énigmatiques ou de sa conversation tarabiscotée, se mettaient à délirer sans mesure.

Ah! les mardis de Mallarmé, ces réunions où maints poètes se suggestionnaient pour découvrir des abîmes de beauté dans les propos mystérieux du Maître!

J'en ai donné, jadis, un croquis que je crois intéressant de reproduire.

«On s'entassait sur des chaises, des fauteuils et un canapé, dans un petit salon que remplissait bientôt un nuage de fumée de tabac.

«Perdu dans ce brouillard symbolique, Mallarmé se tenait debout, adossé à un grand poêle en faïence. La conversation était lente, solennelle, toute en aphorismes et en jugements brefs. Parfois de grands silences d'un quart d'heure tombaient où les disciples méditaient, sans doute, la parole du Maître. Mais moi je me sentais pénétré d'un froid singulier, au point qu'il me semblait qu'une chape de glace s'appesantissait sur mes épaules.

«Seul, M. de Régnier rompait de temps en temps la congélation générale, par une saillie spirituelle qui nous ramenait un peu à la vie. D'autres alors émettaient, d'une voix sourde, quelques phrases où ils s'efforçaient d'impliquer un monde de pensées. Et Mallarmé souriant tirait trois bouffées de sa pipe — en conclusion.

«Parmi ces pétrifiés, il y en avait de plus pétrifiés encore. Tel un jeune homme glabre et tondu de près qui, pendant deux ans, vint tous les mardis et ne prononça jamais une syllabe.

«Un soir, il ne revint plus. Mallarmé demanda: — Pourquoi ne voit-on plus ce monsieur qui écoutait si bien? Quelqu'un le connaît-il?

«Les assistants se consultèrent du regard; on fit une sorte d'enquête d'où il résulta que personne ne le connaissait et qu'on savait seulement, d'une façon vague, qu'il était l'ami du sculpteur Rodin…»

Les choses se passaient donc dans l'intérieur d'un frigorifique. Quant aux discours de Mallarmé, ils avaient toujours trait à quelque subtilité d'ordre métaphysique ou littéraire. Guère de vues d'ensemble mais un amour du détail poussé jusqu'à la minutie. Je ne lui entendis jamais émettre que des sophismes exigus, des paradoxes fumeux et des aperçus tellement fins qu'ils en devenaient imperceptibles.

Parfois aussi Mallarmé récitait un sonnet qu'il avait mis six mois à rendre inintelligible; puis il en confiait le texte à ses disciples afin qu'ils l'étudiassent à loisir et que chacun cherchât le sens de ces mots juxtaposés, semblait-il, au hasard. C'était là un exercice du même genre que les travaux des personnes patientes qui cherchent la solution des charades publiées par certains périodiques.

Comme je l'ai dit, en Israël, on goûtait fort Mallarmé. Bernard Lazare, qui devait plus tard se vouer à la réhabilitation de Dreyfus, préludait à ce labeur ardu en s'efforçant d'élucider les énigmes que proposait le Maître. Fervent admirateur du nébuleux poète, il passait pour très expert dans l'art de l'expliquer aux profanes.

Cette réputation lui valut une mésaventure assez cocasse.

Un mardi, Bernard Lazare avait été empêché de se rendre chez Mallarmé. En compensation, il avait donné rendez-vous à quelques uns de ses co-séides afin qu'ils lui rapportassent les oracles promulgués, ce soir là, par son idole.

Or un de ceux-ci, grand mystificateur, avait imaginé de composer, avec des phrases assemblées en désordre et munies de rimes, un soi-disant sonnet de Mallarmé qu'il soumit à Lazare en le priant d'en donner la signification.

Bernard Lazare se mit au travail et il accoucha bientôt d'un commentaire où il exposait les mille pensées profondes, les dix mille beautés d'images incluses dans ce plus que pastiche. — Bien entendu, le prétendu poème ne signifiait rien du tout. Aussi l'on juge de la fureur du Juif quand il apprit le tour qu'on lui avait joué.

Il fut d'ailleurs assez souvent victime de plaisanteries du même genre. M. Henri Mazel m'a raconté qu'un jour où l'on discutait sur le néo-platonisme, Lazare se laissa prendre à un faux texte de Plotin fabriqué par M. Paul Masson et qu'il ne manqua pas d'y étayer force arguments à l'appui de son opinion. Pour en revenir à Mallarmé, on se demande comment on a jamais pu prendre au sérieux un écrivain qui déclarait préférer «à tout texte, même sublime, des pages blanches portant un dessin espacé de virgules et de points».

Ailleurs, il formulait ce principe bizarre que: «Nommer un objet, c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu».

Il ajoutait: «Je crois qu'il faut qu'il n'y ait qu'allusion».

Quant aux mots, ces pauvres mots si singulièrement torturés par lui, sa fantaisie leur confiait une fonction inattendue à quoi personne n'avait encore pensé: «Il faut, disait-il, que de plusieurs vocables on refasse un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire qui nous cause cette surprise de n'avoir ouï jamais tel fragment ordinaire d'élocution, en même temps que la réminiscence de l'objet nommé baigne dans une neuve atmosphère…».

De ces propositions ésotériques on peut conclure que Mallarmé eut en vue de créer un langage spécial destiné à formuler des pensées tellement inaccessibles au vulgaire qu'il fallait presque se transporter, par l'imagination, dans un monde différent du nôtre si l'on voulait parvenir à en soupçonner la signification ténébreusement symbolique.

Qu'une pareille aberration ait trouvé faveur auprès de poètes dont quelques-uns possédaient du talent et le prouvèrent, cela peint une époque. Mais aussi quelle confusion dans les esprits, quelle anarchie dont maints écrivailleurs juifs profitaient poursaboternotre langue, pour faisander la littérature et pour fausser l'intelligence française!

Heureusement la réaction s'est produite. Elle va se fortifiant tous les jours et nous pouvons espérer qu'elle sera bientôt assez vigoureuse pour bouter hors de notre pays, pour renvoyer à ses Ghettos d'Allemagne et de Pologne cette malodorante postérité des plus sordides talmudistes…

* * * * *

Au temps où Mallarmé bourdonnait dans le vide, Verlaine voyait croître l'admiration que motivent les vers de _Sagesse,desFêtes galantes _et desLiturgies intimes.

Celui-là ne s'enlisait pas dans les marécages où la Juiverie accumula les limons étrangers. Il restait catholique, patriote, amoureux de la tradition française. Si, dans ses derniers poèmes, la langue se contourne parfois à l'excès, du moins elle ne tombe jamais dans le charabia importé par les métèques.

Verlaine n'est pas seulement l'auteur des plus beaux vers religieux publiés au dix-neuvième siècle, il est aussi un Gallo- Latin chez qui l'on reconnaît sans peine l'influence de l'art classique. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir inauguré une forme d'art nouvelle tout en nuances et en musiques délicates, tout en images neuves et en rythmes imprévus.

Et puis comme il a rendu cette floraison suprême du catholicisme: la Mystique! Parlant des sonnets de _Sagesse, _Jules Lemaître a pu dire avec raison: «Ces dialogues avec Dieu sont comparables — je le dis sérieusement — à ceux du saint auteur de l'Imitation. À mon avis, c'est peut-être la première fois que la poésie française a véritablement exprimé l'amour de Dieu».

Oui, je sais, quand on parle de Verlaine, les Pharisiens se renfrognent et lui jettent la pierre à cause de ses faiblesses, de ses égarements et des liaisons douteuses où s'acheva son existence.

Mais les gens de coeur et de bonne foi n'ignorent pas qu'il fut, presque toujours, horriblement malheureux et que s'il faillit souvent, ses fautes réclament bien des circonstances atténuantes.

En effet Verlaine fut la victime d'un défaut de caractère que tous ceux qui l'ont connu purent constater: il ne possédait pas l'ombre de volonté; jamais il n'en eut plus qu'un enfant de cinq ans. Par contre, il était doué d'une imagination dévorante.

Ah! l'imagination, c'est une admirable faculté pour un poète. Mais elle lui est aussi parfois bien néfaste!

Tant qu'il s'agit de forger des strophes d'un sentiment intense, elle lui rend les plus grands services, mais dès qu'il dépose la plume pour rentrer dans la vie quotidienne — la froide et dure vie quotidienne — elle lui joue autant de tours que pourrait le faire une fée malicieuse.

Si, par surcroît, comme Verlaine, le poète est doué d'un tempérament ardent, s'il manque d'énergie pour résister aux impulsions de son extrême sensibilité, il sera entraîné aux plus grands écarts. Oh! il se repentira, il fera des efforts sincères pour réparer ses fautes. Mais s'il ne trouve pas sur sa route quelque âme énergique autant qu'aimante qui prenne sur lui de l'influence, il aura beau lutter pendant des mois, voire pendant des années, il finira toujours par retomber et, de chute en chute, il deviendra une triste épave ballottée aux souffles de l'adversité.

Telle est justement l'histoire du pauvre Verlaine.

Je n'ai pas l'intention de commenter ici son oeuvre. Je l'ai fait dans de nombreux articles et dans des conférences qui lui procurèrent — on me l'affirme — des admirations et des indulgences.

Au surplus, maintenant qu'il est mort, tout le monde — sauf quelques tardigrades — rend justice à la beauté de son oeuvre. Il a son monument au jardin du Luxembourg. Chaque année, le jour anniversaire de sa mort, des poètes se réunissent pour visiter sa tombe et célébrer sa mémoire.

Je voudrais seulement le montrer aux derniers temps de sa triste vie: brisé, malade, et pourtant toujours ingénu, retrouvant, à travers ses crises d'indicible mélancolie, des minutes de gaîté enfantine.

Je le revois dans une sombre chambre, sommairement meublée, de la rive gauche. La maladie le cloue là. Assis dans un fauteuil, sa jambe gauche, ankylosée par l'arthrite, étendue sur une chaise, vêtu d'une houppelande râpée, de nuance brunâtre, il s'amuse à badigeonner, d'une mixture à teinte d'or, sa pipe, sa plume, des soucoupes, des tabourets, tout ce qui lui tombe sous la main.

Je lui demande s'il ne versifiait plus.

— Guère, me répondit-il, tenez, j'ai griffonné là quelques strophes, mais je crois qu'elles ne valent pas grand chose. Et, d'ailleurs, à quoi bon faire des vers?…

—Bah! dis-je, cela aide toujours à tuer le temps qui a la vie si dure. Et puis l'art console de bien des choses.

Il secoue la tête; son grand front génial se plisse; ses yeux s'embrument.

Il soupire et reprend: — Non, l'art ne me console plus de rien…Je suis un vieux débris qui achèvera bientôt de se démantibuler. Mon Pégase est poussif et ma Muse cacochyme… Versifier? Il faudrait évoquer le passé qui est lugubre ou le présent qui est sinistre. J'aime autant pas…

Puis, par une de ces sautes d'humeur qui lui étaient habituelles, il se mit à rire et brandissant son pinceau imprégné d'or fictif il ajouta: — Tenez, voici qui vaut mieux. Je dore un tas de bibelots autour de moi; le soleil, quand il veut bien descendre dans cette soupente, les fait reluire et miroiter. Je me figure alors que je suis une sorte de roi Midas et je m'imagine que j'habite un palais de féerie où tout ce que je touche devient or… Cela me fait oublier que ma bourse est vide et que la maladie me taraude les membres.

— Hélas, me dis-je, après l'avoir quitté, qu'est-ce donc en effet que cet art pour qui nous souffrons les quolibets et les calomnies de la foule inepte? Voici un grand poète; il le sait; il n'ignore pas non plus que ses vers feront battre les coeurs d'une noble émotion tant qu'il y aura quelques hommes pour aimer la poésie. Et pourtant, il est plus las et plus désenchanté qu'un fondateur de dynastie qui se regarde vieillir en exil après avoir conquis et perdu des empires… Ah! l'arrière-goût cadavéreux de la gloire!…

Puis je me remémorai la douloureuse chanson de Sagesse où se résume la destinée de Verlaine. Vous la rappelez-vous?

Je suis venu, calme orphelin,Riche de mes seuls yeux tranquilles,Vers les hommes des grandes villes —Ils ne m'ont pas trouvé malin.

À vingt ans, un trouble nouveau,Sous le nom d'amoureuses flammes,M'a fait trouver belles les femmes —Elles ne m'ont pas trouvé beau.

Bien que sans patrie et sans roiEt très brave ne l'étant guère,J'ai voulu mourir à la guerre —La mort n'a pas voulu de moi.

Qu'est-ce que je fais en ce monde?Suis-je né trop tôt ou trop tard?O vous tous, ma peine est profonde:Priez pour le pauvre Gaspard…

Oui, prions pour Verlaine et pour tous les infortunés poètes que la bêtise humaine mordille, que l'hypocrisie humaine lapide, que la méchanceté humaine écorche vifs. Dieu, qui est miséricorde, ne leur inflige, sans doute, qu'un bref Purgatoire: ils ont déjà tant souffert sur notre déplorable planète! Espérons aussi qu'une fois purifiés par les flammes réparatrices, ils seront chargés, Là- Haut, de tracer, avec des plumes de cygnes, des arabesques d'or lumineux sur les portes du Paradis…

* * * * *

Verlaine, du moins, parvint à la cinquantaine avec l'assurance que ses vers étaient acclamés dans le monde entier — malgré Caliban et la muflerie démocratique.

Mais que dire des poètes qui moururent jeunes sans avoir entrevu la première aube de la gloire?

Ah! qu'ils furent nombreux dès le temps où nous nous embarquions, auréolés d'espoir, vers les Hespérides du rêve!

Dans la galère capitaneNous étions quatre-vingts… rimeurs.

C'était bien une galère où l'on ramait fort rudement contre le fleuve de vilenies fangeuses qui submergeaient la littérature. Mais elle était pavoisée de soies multicolores et les lanières dont la Muse impérieuse nous fouaillait, pour nous stimuler vers l'Idéal, étaient incrustées de pierreries chatoyantes!

N'importe: trop des nôtres ont péri durant le voyage.

Je l'ai dit ailleurs:»La vie de Paris, si dure aux pauvres, en a tué quelques uns; d'autres étaient marqués, dès leurs débuts, d'un sceau de fatalité. Pressentant, sans doute, qu'ils mouraient bientôt, ils ont dépensé leur jeunesse, en prodigues, à tous les carrefours. Ils ont brûlé, comme des torches aux flammes mi- parties de violet et d'or parmi les songes où ils tentaient de leurrer leur tristesse foncière et de transfigurer une réalité morne…»

Tel fut, entre tant d'autres, le sort d'Emmanuel Signoret dont je tiens à vous parler un peu.

Signoret, ce nom ne vous dit rien, n'est-ce pas? — Eh bien ce fut un poète qui donna les plus beaux espoirs à sa génération.

Poète, certes, rien qu'un poète, incapable de produire autre chose que des vers et quelques proses d'un lyrisme puissant. Il vint de Provence à Paris, avec l'idée naïve que son métier suffirait à le faire vivre: illusion dangereuse en tout temps mais surtout à une époque de matérialisme comme la nôtre où la poursuite d'un idéal de beauté pure apparaît au grand nombre comme la plus morbide des aberrations.

Signoret ne put s'adapter à un milieu aussi réfractaire; sans le sol, incapable de monnayer ses rythmes ou de s'astreindre à des besognes journalistiques, il tomba dans un dénuement total.

Néanmoins, ce n'est pas tant la misère et la maladie qui l'ont tué que, comme l'a dit un de ses intimes,le manque de gloire.

Quelques années il se débattit, produisant des vers accomplis à un âge où la plupart des écrivains se cherchent encore. Ses émules l'appréciaient à sa valeur mais le public demeurait sourd — passait indifférent.

Il ne s'en rendit d'abord point compte. C'est que, dit son ami M. André Gide, «il était pour les choses terrestres sinon aveugle comme Homère, du moins d'une si extraordinaire myopie que la laideur ou l'infirmité du réel ne venait pas heurter la poétique vision dans laquelle il avançait en rêve. Ce que d'autres appellent inspiration, visitation de la Muse dont tels poètes sortent las et boiteux comme Jacob de la lutte avec l'ange, c'était pour lui l'état constant, normal — à ce point qu'au contraire, ce qui l'en distrayait, les soins matériels et urgents de la vie devenaient pour lui des causes de maladie et de ruine…»

Dans un article nécrologique que je lui consacrai, je tâchai d'expliquer également cette faculté d'abstraction qui tenait presque du surnaturel: «Tandis qu'il traînait par les rues son corps maladif, mal couvert de vêtements sordides, tandis que sa vue basse le faisait se heurter aux passants et aux murailles, son esprit déployait joyeusement des ailes de lumière sous les voûtes du palais d'azur fluide où habitaient ses dieux. Des images splendides ondoyaient autour de lui. Les villes, les campagnes, transfigurées au prisme de son imagination, devenaient les décors où s'embrasaient ses songes. Il les évoquait avec complaisance, oubliant qu'il y avait souffert de la faim.

«Ce don qu'il possédait à un degré suprême de couvrir toutes choses d'un manteau de splendeur ne l'étonnait point. De même qu'il lui était normal de penser ou de rêver _au-dessus _de la vie, de même il considérait ses vers comme des modèles qui l'égalaient aux plus grands. En m'envoyant un de ses volumes, il m'écrivait: — Prends ces brûlants poèmes de ton ami si lyrique que tu salueras en lui la complète et l'exubérante sagesse, celle de la vie. La beauté vit ici. Sa présence, en nos temps, est un fait terrible. À nous, hommes libres, de l'acclamer.

«Certains souriront peut-être de ces phrases superbes et traiteront de folie des grandeurs une telle confiance dans son propre génie. Ils auront tort. Le seul fait qu'à notre époque, grouillante de démocrates ratatinés et de politiciens fétides, un poète se soit haussé de la sorte jusqu'aux régions radieuses de la Beauté souveraine, constitue une sorte de miracle qu'il sied d'envisager avec recueillement…»

Hélas, Signoret se rendit enfin compte que, né pour être Pindare d'un peuple de héros, il perdait ses cris. Agonisant, il regagna sa Provence et ne fit plus que végéter. Sa veine tarissait.

«Un jour, dit encore M. André Gide, je le vis à Cannes. Je me plaignis à lui de ce qu'il ne produisait pas davantage. — Moi, je suis toujours prêt, répondit-il, j'attends qu'on me commande quelque chose…»

Il attendit en vain. Il eut un dernier sursaut. Il lança un appel déchirant dans un poème admirable dont voici les premiers vers:

Je ne veux pas mourir, la vie est douce et grande:J'ai vu sur l'amandier verdir la jeune amandeEt les fruits du pêcher s'enfler comme des seins.Muse vous soutenez mes plus hardis desseins:

Ma parole de feu vous l'avez enfantéePour qu'elle soit enfin des races écoutée…

Nul écho ne lui répondit: l'occasion de célébrer, aux applaudissements des hommes, la noblesse cruelle de l'art ne lui fut point fournie. Alors il garda définitivement le silence. Puis, par un soir de décembre, la mort vint et l'emporta sous son aile sombre.

Il avait vingt-neuf ans.

* * * * *

Signoret possédait un grand talent; encouragé, tiré de l'indigence, il aurait peut-être eu du génie. Mais que dire de ces avortés, de ces incomplets qui, dans le même temps que lui, clopinaient à travers la littérature?

Que nous en vîmes qui se croyaient poètes et qui, après avoir promené d'éditeur en éditeur d'absurdes manuscrits, finissaient par rengainer leurs strophes difformes et par se noyer dans les fanges les plus opaques de la sentine parisienne.

Toute profession a ses déchets. Mais je ne crois pas qu'il en existe de plus lamentables que ces invalides de l'art. Certains exerçaient des métiers vagues: tel celui-là qui, pour se nourrir, s'était fait savetier et rapetassait des chaussures dans une échoppe fumeuse, près du square de Cluny. D'autres, en proie à une paresse incoercible, vivaient on ne sait de quoi, traînaient, guenilleux, de café en café, hantaient les cénacles pour y emprunter quarante sous à de moins pauvres qu'eux. Ils récoltaient ici un bock, là une invitation à dîner, ailleurs une culotte ou une paire de pantoufles. D'autres, enragés d'orgueil malsain, dévorés d'envie, devenaient anarchistes. Tous terminaient leur morne existence en prison ou dans les hôpitaux.

Je revois l'une de ces larves. C'était un nommé Alfred Poussin. Venu jadis à Paris pour «faire des vers», il avait été le compagnon de jeunesse de MM. Richepin, Bouchor et Ponchon.

Un petit héritage lui permit, quelque temps, de se tourner les pouces en attendant la gloire. Mais ses derniers écus fondirent vite au creuset de la fainéantise. Il avait pourtant accouché d'une plaquette deVersiculetsqu'un ami charitable fit imprimer à ses frais. Comme cet opuscule ne révélait pas l'ombre du moindre talent, il sombra aussitôt dans l'oubli total.

Poussin n'en resta pas moins à Paris. Qu'attendait-il? De quoi vivait-il? Personne n'en sut jamais rien.

C'était un grand cadavre, décharné par les jeûnes. Sa face glabre, aux pommettes proéminentes, aux petits yeux bleuâtres, ternis par l'alcool, se surmontait d'un immuable chapeau haute-forme galeux et crevassé, l'un de ces couvre-chefs que Léon Bloy nomme des «ordures cylindriques».

Que faisait-il toute la journée? Mystère. Où habitait-il? Problème jamais résolu.

Mais dès cinq heures du soir, il arrivait au café Procope. Cet estaminet eut de la notoriété sous le second Empire lorsque Gambetta y hurlait aux acclamations des galope-chopine qui, depuis, s'emparèrent du pouvoir pour dévaliser la France.

Vers 1890, le Procope était tenu par un autre raté de la littérature qui, d'ailleurs, s'y ruina.

Poussin se fourrait dans un coin sombre et jusqu'à deux heures du matin s'ingurgitait de l'absinthe puis de la bière. Le patron qui, je crois, le tenait pour un génie méconnu, lui faisait crédit.

Il était fort rare qu'il desserrât les dents. Il écoutait, d'un air malveillant, un sourire sarcastique aux lèvres, quelques jeunes poètes, venus là, aux minutes de désoeuvrement proclamer leurs espoirs, déclamer leurs vers. Si l'on lui adressait la parole, il ne répondait que par des grognements brefs.

J'eus parfois la curiosité de rechercher ce qu'il pouvait bien se passer dans l'esprit de cet homme qui depuis vingt-cinq ans ne faisait rien, ne disait rien, ne produisait rien. Je n'ai jamais pu tirer de lui trois phrases de suite. Mais je soupçonne qu'il nous méprisait profondément, nous qui travaillions, qui publiions, qui conquérions peu à peu un public…

Une nuit, Poussin fut terrassé par une congestion en sortant du Procope. On le porta à l'hôpital de la Charité. Il y décéda le lendemain, plus que jamais muré dans son rogue silence.

* * * * *

La Bohème n'est donc pas ce que le bourgeois pense. Celui-ci la juge d'après les pasquinades veules et menteuses d'un Mürger. Que la réalité est différente! La Bohème, c'est une cave sans air où dépérissent et se stérilisent les poètes d'avenir comme Signoret, les poètes de génie comme Verlaine. On y souffre, on y grelotte, on y masque d'un rire désespéré les tiraillements de la faim, on y pleure quand personne ne vous regarde. Ceux qui s'accommodent, sans révolte, d'y croupir étaient faits pour elle. Les forts la traversent, s'en échappent le plus tôt qu'ils peuvent et vont combattre au grand soleil, au soleil farouche de la vie pour Dieu et pour l'art.

S'ils meurent à la tâche, du moins, ils tombent l'arme au poing!…

Il y a peu, dans une auberge de campagne, au mur de la chambre qui m'avait été désignée, j'avisai un portrait du général Boulanger.

— Hé, dis-je à mon hôte, vous aussi, vous avez été boulangiste?…

— Mon Dieu, oui, comme tout le monde, me répondit-il. Il considéra l'image, puis avec un haussement d'épaules énergique, il ajouta: — Cet animal, s'il l'avait voulu!…

— Nous n'en serions pas où nous en sommes, dis-je, en achevant la phrase.

— C'est cela même!

Il me laissa seul et je me pris à rêver sur ce singulier épisode de notre histoire contemporaine.

— C'est pourtant vrai, pensai-je, il fut un temps oùtout le mondeétait boulangiste sauf, bien entendu, les francs-maçons, quelques socialistes et la clique des politiciens opportunistes ou radicaux. Et il n'est pas moins exact que si Boulangeravait voulu, la France serait, sans doute, aujourd'hui débarrassée du parlementarisme. Mais le général ne sut pas vouloir. Il n'eut ni l'audace d'un Bonaparte ni l'esprit de décision d'un Monk. Ce fut un romantique sentimental, un troubadour à barbe blonde qui, alors que nous nous donnions à lui aima mieux roucouler aux pieds d'une Marguerite tuberculeuse que de délivrer son pays de la tyrannie jacobine.

Brave comme soldat, — il l'a prouvé en Indochine, en Italie et pendant la campagne de 70, — il manquait de courage civil. Toute la France lui criait: — Fais le coup de force, renverse le régime, nous te suivrons!

Il recula, ayant trop pris au sérieux les déclamations ineptes de Victor Hugo dans l'Histoire d'un crime.Peut-être aussi son idée fixe de rester dans la légalité se doublait-elle du sentiment de son insuffisance à remplir le rôle magnifique et redoutable qui lui était offert.

Et puis quels pitoyables lieutenants pour le seconder. Déroulède, Pierre Denis, Barrès, Thiébault, deux ou trois autres mis à part, quel ramassis d'aventuriers tarés et de pamphlétaires besogneux autour de lui! Un Laguerre, un Mermeix, un Vergoin et surtout le juif Naquet, traître probable, selon les traditions de sa race.

Lui-même resta fort équivoque; flattant les républicains, caressant les royalistes pour en obtenir des subsides, marivaudant avec les bonapartistes, allant à Prangins sonder le prince Jérôme, dînant chez la duchesse d'Uzès, distribuant des poignées de mains aux disciples de Blanqui, il usa son prestige à louvoyer entre les partis avec l'arrière-pensée de les duper au profit de son ambition. Mais là encore, il ne put pas aller jusqu'au bout: la seule menace d'une prison, d'où la population parisienne l'aurait tiré dans les vingt-quatre heures, l'effraya. Il prit la fuite, abandonnant les siens aux vengeances des parlementaires; il alla ridiculement, lâchement, se suicider sur la tombe de sa maîtresse. Ah! ce ne fut pas la mort d'un Caton ni même d'un Marc-Antoine mais celle d'un Roméo suranné.

Ce fatalisme sans ressort, ce manque de caractère ne désignaient point Boulanger pour être un conducteur de peuples. Ce qu'il faut retenir de son équipée c'est le sursaut d'instinct vital qui jeta la France à sa suite: à cette époque chacun sentait, plus ou moins nettement, que le parlementarisme nous était néfaste et qu'il fallait en éliminer les virus pour subsister. Tel était le désir de trouver l'homme nécessaire à cette tâche qu'on acclama, sans trop de réflexion, celui qui se présentait comme le sauveur possible. Et puis c'était un général: pour beaucoup il incarnait la revanche. Sans génie, mais doué d'un charme incontestable, il séduisit sans avoir besoin de se donner grand peine. Les circonstances le portèrent. Le jour où elles cessèrent de le favoriser et où il lui aurait fallu, pour les dominer, montrer qu'il était digne d'arracher la patrie à la poignée d'aigrefins qui la pillent et qui l'épuisent, il s'effondra — plutôt que de sacrifier ses amours à la mission qu'il avait acceptée.

Et la France retomba sous le joug honteux qu'elle subit encore…

* * * * *

Je n'ai pas l'intention de raconter le boulangisme. D'autres l'on fait, notamment M. Barrès dans ce beau livre:l'appel au soldatoù il analyse avec perspicacité l'énorme mouvement d'espérance qui porta le pays vers Boulanger.

Je veux seulement rapporter quelques aspects de cette lutte contre le régime et montrer quelles furent alors nos illusions…

J'ai vu pour la première fois Boulanger au mois d'août 1886. Je terminais mon service militaire au 12° cuirassiers en garnison à Angers.

Le général était à ce moment ministre de la guerre. Il avait été visiter le prytanée de la Flèche et, le même jour, il vint coucher dans notre ville d'où il repartit, du reste, le lendemain matin sans avoir mis le pied dans les casernes.

Mon escadron fut désigné pour lui rendre les honneurs au débarcadère et pour fournir une garde à l'hôtel où il passa la nuit.


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