Chapter 5

Je dois dire que, sauf les officiers, le régiment n'avait qu'une idée très vague de sa notoriété commençante. Ce que nous savions de lui c'était qu'il avait fait repeindre les guérites en tricolore, supprimé la masse individuelle et amélioré l'ordinaire. De son action politique nous ignorions à peu près tout. Cela pour la bonne raison qu'à cette époque, le service très chargé nous absorbait complètement et que l'introduction des journaux était sévèrement interdite au quartier: mesure très bien comprise et qu'on ne fera pas mal de rétablir le jour où Marianne pourrira aux gémonies.

Naturellement, nos chefs ne nous communiquaient pas leur opinion sur Boulanger. Aussi notre seule préoccupation lorsque nous nous rangeâmes dans la cour de la gare c'était de montrer au ministre de la guerre que nous étions une troupe bien astiquée, bien alignée, adroite à manier ses chevaux. À ce point de vue, nous n'avions pas grand-chose à craindre de sa critique car le service de deux ans ne sévissait pas encore, nous formions un régiment parfaitement entraîné sous un colonel très strict mais très juste s'attachant à développer en nous cet esprit de corps qui fait les bons soldats.

Il était cinq heures du soir lorsque Boulanger descendit du train. Il traversa rapidement la place, tandis que les trompettes sonnaient la marche, et, sans nous inspecter, monta, suivi de ses officiers d'ordonnance et du général commandant la place, dans le landau découvert qui l'attendait. À ce moment, je ne fis que l'entrevoir étant placé, de par mon grade, en serre-file du quatrième peloton.

Nous l'escortâmes au grand trot jusqu'à l'hôtel. Descendu de voiture, il passa sur front de l'escadron, dit quelques mots aimables à notre capitaine puis déclara qu'il ne voulait pas de garde. Ce qui me frappa ce fut l'aménité de ses manières. Il manifestait déjà cette préoccupation de plaire qui, servie par un physique agréable, fut pour beaucoup dans sa popularité.

Mais je n'eus pas le temps de faire des remarques plus approfondies. Un commandement nous mit en colonne par quatre. Nous rentrâmes au quartier, enchantés de n'avoir pas à fournir le service supplémentaire auquel nous nous attendions.

* * * * *

Rentré dans le civil, je ne revis Boulanger qu'en 1887. Je dois dire qu'à cette époque, ainsi que beaucoup d'écrivains de ma génération, je ne m'occupais guère de politique. Perché à un sixième étage de la Rive Gauche, je versifiais éperdument. Les articles que je publiais, dans des revues éphémères, traitaient surtout de poésie. Mes amis et moi nous vivions un peu comme en rêve, nous récitant nos vers, esquissant les théories de l'école littéraire qui prit, par la suite, le nom de Symbolisme, ne recherchant, dans nos courses à travers Paris, que des sensations d'ordre esthétique.

Cependant nous étions unanimes à mépriser le parlementarisme. Nous trouvions grotesque et humiliant que la France fût soi-disant représentée et gouvernée par des babouins d'une malhonnêteté notoire, ayant pour préoccupation unique de se disputer l'assiette au beurre et de gaver leur clientèle sans souci de la dignité du pays.

Boulanger combattait ces fantoches qui le persécutaient. Et donc, par cela seul, il nous était sympathique. Mais nous ne prenions point part effectivement à la bataille.

Sur ces entrefaites éclata l'affaire Wilson. On se rappelle que cet anglais, gendre du vieux Grévy, trafiqua de la Légion d'honneur, commit des faux pour se tirer d'affaire lorsqu'il fut poursuivi et néanmoins obtint un acquittement des magistrats inféodés au régime qui furent chargés de le juger.

Le maintien de Grévy à la présidence de la République n'en devenait pas moins impossible. Paris bouillonnait, menaçait de se soulever et réclamait la rentrée de Boulanger au ministère.

Sur ce dernier point les parlementaires demeuraient irréductibles: ils craignaient trop le coup de balai purificateur dont les partisans du général ne cessaient de les menacer. Mais ils saisissaient l'urgence de quelques concessions.

C'est pourquoi ils sommèrent Grévy de démissionner. Le vieux, qui tenait à ses gros appointements, fit d'abord la sourde oreille. Il se cramponnait à son fauteuil et feignait d'ignorer l'émeute qui grondait autour de l'Élysée.

Pour lui forcer la main, la Chambre décida de siéger en permanence jusqu'à ce qu'elle eût reçu sa démission.

Le jour même où elle prit ce parti, tout ce qu'il y avait de militants dans la ville s'assemblèrent spontanément sur la place de la Concorde pour presser sur les députés et, au besoin, envahir le Palais Bourbon et dissoudre l'assemblée si celle-ci manquait à son devoir.

Accompagné d'un peintre de mes amis, j'étais venu là par curiosité.

C'était un jour sombre, brumeux et froid de la fin de novembre. Une foule énorme remplissait la place depuis le bas des Champs- Élysées jusqu'à la terrasse des Tuileries, depuis les parapets du quai jusqu'à la rue Royale. De nouvelles colonnes de manifestants ne cessaient de déboucher par la rue de Rivoli. Un escadron de la garde barrait le pont. Devant se tenaient quelques officiers de paix peu zélés et une douzaine d'agents mal disposés à cogner car, à cette époque, la police, en majeure partie, était boulangiste.

Il y avait de tout sur la place: entre autres des membres de la Ligue des Patriotes groupés autour de la statue de Strasbourg et qui chantaient le refrain à la mode:

Quand les pioupious d'Auvergne iront en guerre,Pour sûr on dansera,Le canon tonnera,On trempera la soupe dans la grande soupière

Et pour la mangerOn n'se passera pas d'Boulanger…

Presque tout le monde faisait chorus. Et quand on arrêtait de chanter quelques minutes c'était pour crier sur l'air des lampions: Démission! Démission! ou pour entonner une autre chanson:

C'est Boulange — lange — lange,C'est Boulanger qu'il nous faut!…

Entre temps des camelots glapissaient: — Demandez la chanson nouvelle: _Ah! quel malheur d'avoir un gendre!…_On la vend dix centimes, deux sous.

Outre les patriotes, on coudoyait des socialistes menés par Founière, Lisbonne et Mme Séverine, des royalistes, des bonapartistes, des plébiscitaires, force badauds sans opinion politique bien déterminée mais haïssant les parlementaires et férus de Boulanger.

Tous s'agitaient, ondulaient, moutonnaient, déferlaient en poussées formidables vers le pont, échangeaient gaiement des propos où le régime était jugé de la façon la plus méprisante. Parfois des huées montaient comme une tempête; puis toujours revenait la clameur:

C'est Boulange — lange — lange,C'est Boulanger qu'il nous faut!…

Les agents écoutaient, passifs. Les cavaliers, le sabre à l'épaule, ne bougeaient pas quand un incident se produisit.

Comme toujours, dans ces sortes de manifestations, des Apaches se mêlaient à la foule dans l'espoir d'un désordre qui leur permettrait d'exercer en sécurité leur industrie. Au bout d'un certain temps, voyant que rien ne se déterminait, ils se mirent à lancer des pierres et des tessons de bouteille à la troupe. Plusieurs chevaux furent blessés et commencèrent à se cabrer et à ruer. Un garde, atteint en pleine figure par un moellon, dégringola de sa selle.

Alors, brusquement, sans avertir, l'officier qui commandait l'escadron, voyant ses hommes s'énerver, lança la charge.

Les gardes se déployèrent en éventail sur la place et, filant au galop, sabrèrent tout ce qui se trouvait sur leur passage. Il y eut une panique, un reflux de la foule vers les rues voisines. Un certain nombre de curieux qui s'étaient hissés au rebord des vasques des fontaines encadrant l'obélisque, culbutèrent dans l'eau et prirent un bain qui, vu la saison, ne leur procura guère d'agrément. Mon ami et moi nous décampions comme les autres. Nous nous étions garés de la charge sous les premiers arbres des Champs-Élysées quand nous vîmes descendre d'un omnibus Hôtel de ville — Porte Maillot, un homme d'une soixantaine d'années qui portait une valise. Je me le rappelle avec sa barbe blanche et son air ahuri de ce tumulte auquel il semblait ne rien comprendre.

Juste comme il posait le pied sur le pavé, un garde passa près de lui et lui appliqua un grand coup de sabre sur la tête.

Le vieillard roula par terre en criant de toutes ses forces. À ce moment, comme les trompettes sonnaient le ralliement et que les cavaliers regagnaient le pont au trot, nous nous élançâmes pour relever le blessé. — Heureusement, il avait plus de peur que de mal, son chapeau, d'ailleurs fendu en deux, ayant amorti le choc. Néanmoins il saignait d'une coupure superficielle et il pleurait en nous disant: — J'arrive de Dijon!… Je viens voir mes enfants, rue Saint-Honoré… Je ne sais même pas ce qui se passe… Je descends de l'omnibus et je reçois un coup de sabre!…

Il y avait, en effet, de quoi se sentir un peu désemparé.

— Ah! dis-je, vous auriez aussi bien fait de remettre votre voyage…

Nous le conduisîmes chez un pharmacien tout près de là. Une fois assurés du peu de gravité de sa blessure, nous revînmes sur la place, curieux d'apprendre comment tout cela finirait.

Or pas mal de gens avaient été sabrés, ce qui exaspérait la foule.Marchant sur le pont, elle se préparait, en vociférant: À bas laChambre! à forcer le passage.

D'autre part, une escouade d'agents, sortie de la rue Saint- Florentin, commençait à cogner. Les socialistes de Fournière lui tenaient tête et, refoulés contre le ministère de la Marine, tiraient à coup de revolver pour se dégager. Au milieu du tapage énorme qui remplissait maintenant la place, les détonations ne faisaient pas plus de bruit qu'un claquement de fouet.

Mon ami et moi nous étions grisés par l'atmosphère belliqueuse, horripilés par le sang que nous avions vu couler. Nous courions vers le pont, prêts à prendre part au combat, quand soudain tout s'arrêta. Un officier de paix pérorait. Nous étions trop loin pour entendre ce qu'il disait, mais nous le vîmes indiquer du geste les parapets où une nuée d'afficheurs collaient des papiers blancs.

On se précipita; on lut: c'était enfin le message de démission de l'antique et malpropre chicanous nommé Grévy.

Il y eut un hourra gigantesque — puis un cri enthousiaste de: Vive Boulanger! Ensuite, chacun s'en alla chez soi avec la conscience du devoir accompli…

C'est la première émeute à laquelle j'ai assisté… — Par la suite, je devais en voir bien d'autres où je jouais un rôle plus… mouvementé.

* * * * *

Je ne sais si cette échauffourée stimula les instincts guerroyants qui sommeillaient en moi. Mais le fait est que, de ce jour, je ne rêvai plus que plaies et bosses. Puis je fis la connaissance, dans le même temps, de quelques boulangistes effervescents qui me convertirent à l'amour du «brav'général» et je me mis à conspirer avec eux.

Ils habitaient, comme moi, le quartier latin. Nous y fîmes une propagande enragée parmi les étudiants, les artistes et les littérateurs: au Luxembourg, à domicile, dans les cafés, nous promenions la parole boulangiste.

Partout à peu près, nous étions bien accueillis, tandis que les rares opposants ne recueillaient que des rebuffades et parfois des horions.

À ce propos, un incident assez drolatique me revient à la mémoire.

Dans un café du boulevard Saint-Michel, nous étions installés trois à une table que flanquaient, à notre droite, des adeptes de la manille et, à notre gauche, des joueurs de domino. Tout en procédant aux rites de leur culte, ils nous écoutaient prophétiser la déroute prochaine des parlementaires et applaudissaient à nos tirades révisionnistes.

Un bonhomme chenu, assis en face de nous, marquait, seul, du mécontentement. Il commença par grommeler des vocables tels que: dictature, réaction, République en péril… Ensuite, comme nul ne faisait cas de ses protestations, il tira de sa poche un journal antiboulangiste, l'étala devant lui et entama, d'une voix perçante, la lecture d'un article où Joseph Reinach avait le toupet d'invoquer contre le général «les lois, les justes lois».

D'abord on se contenta de le blaguer à la sourdine. Puis, comme notre adversaire haussait de plus en plus le ton, nos voisins de gauche se mirent à taper les dominos sur le marbre de la table pour couvrir son fausset.

Une querelle s'ensuivit. L'admirateur de la prose hébraïque nous traita «d'esclaves attachés à la queue du cheval noir de Boulanger». On lui rit au nez. Puis, comme il s'entêtait à reprendre la déclamation de l'article, toute l'assistance le hua. Lui, gesticulait, brandissait son journal comme un drapeau et ne cessait de nous cracher des injures.

Enfin le gérant, zélé boulangiste, lui fit remarquer qu'il avait tout le monde contre lui et le pria de se taire. Vaine objurgation, il n'en cria que plus fort.

Il fallut l'expulser. Au garçon qui le poussait vers la porte, il décocha l'épithète de «suppôt du militarisme».

Une fois dehors, il voulut prendre à témoins de notre intolérance, les consommateurs de la terrasse. Mais ceux-ci ne lui répondirent que par le cri réitéré de: Vive Boulanger! Alors il s'éloigna, toujours vociférant, tâchant, sans succès, de recruter quelque approbateur parmi les passants qui s'écartaient de lui avec précipitation ou le lardaient d'épigrammes.

Ah! c'est qu'à cette époque, il n'y avait guère d'endroit, àParis, où l'on pût manifester impunément de l'opposition àBoulanger…

* * * * *

Ce fut vers la fin de décembre que je fus présenté au général par un de ses secrétaires. Il habitait alors rue Dumont D'Urville. Ce n'était pas facile de l'aborder car, dès l'aube, un flot d'admirateurs et de solliciteurs stationnaient sur les trottoirs, devant la maison, envahissaient l'escalier, s'entassaient dans l'antichambre. Et quels propos brûlants ils échangeaient: actes de foi dans le génie de Boulanger, espoirs de revanche, malédictions contre le régime. Les murs en vibraient. Et il aurait fallu que le général fût plus qu'un homme pour ne pas s'enivrer aux effluves de cette délirante popularité.

Après trois heures d'attente, je fus admis dans son cabinet de travail. Il se tenait debout contre la paroi du fond. Il était vêtu d'une redingote noire, boutonnée, et d'un pantalon bleu foncé. Au col, une cravate mauve à dessins rouges d'assez mauvais goût. Assis derrière un bureau couvert de journaux, de brochures et de lithographies boulangistes, le comte Dillon écrivait sans s'occuper des allants et venants.

Mon introducteur me nomma et me donna comme délégué par la jeunesse des Écoles. Ce n'était pas tout à fait vrai, car je n'avais nul mandat des étudiants pour prendre la parole en leur nom. Cependant, je pouvais, sans mentir, affirmer que j'apportais les voeux d'un grand nombre de jeunes gens de la Rive Gauche.

Le général me serra la main. Tandis que je lui disais qu'il pouvait compter sur nous pour le suivre —jusqu'au bout —il fixait sur moi ses yeux bleus et paraissait m'écouter avec attention. Je remarquai l'extrême douceur de son regard. Comme je l'ai déjà dit, Boulanger avait un grand charme d'accueil et possédait un don tout spécial pour attirer et retenir les dévouements.

Il me répondit par quelques phrases de courtoisie, puis me certifia que bientôt nous renverserions les parlementaires. Enfin, il m'exhorta à poursuivre la propagande sans défaillance.

Tout cela fut dit très simplement, mais avec une force de persuasion qui acheva de me conquérir.

L'entrevue ne dura que quelques minutes, car plus de trois cents séides attendaient avec impatience leur tour d'être reçus. Après que le général m'eut serré de nouveau la main en me répétant: — Bon courage, nous vaincrons, je pris congé, plus que jamais décidé à servir le boulangisme par la parole, par la plume et, au besoin, par la trique.

* * * * *

La période électorale s'ouvrit. Le gouvernement sentait bien que Paris lui échappait; les parlementaires gémissaient, s'indignaient, jabotaient dans le vide, intriguaient, cherchaient en vain l'homme à opposer au général. Tous les politiciens de quelque notoriété qui furent pressentis, se récusèrent avec empressement, nul d'entre eux ne se souciant d'affronter une défaite certaine.

Enfin l'on déterra un obscur franc-maçon, nommé Jacques, distillateur de son métier et que ni le talent ni les services rendus au régime de désignaient pour assumer la tâche formidable de lutter contre Boulanger. Il fallait vraiment que le ministère ne sût plus de quel bois faire flèche pour présenter aux suffrages des Parisiens une pareille médiocrité.

On pense si ce nom de Jacques suscita les brocards!

Dans les réunions, les boulangistes n'arrêtaient pas de chanter:

Frère Jacques, dormez-vous?…

Aux orateurs, pleins d'abnégation, qui soutenaient cette candidature bouffonne, on criait: — As-tu fini de faire le Jacques?

Rochefort, dans l'Intransigeant, qui était le moniteur du boulangisme et qui tirait à trois cent mille, multipliait les articles au vitriol contre nos adversaires. Jamais il ne montra plus de verve.

Je me rappelle, entre autres, un article où il raillait le texte d'une affiche gouvernementale. Composé de pleutres, incoercibles, le ministère y insinuait que si Boulanger était élu, il en résulterait la guerre avec l'Allemagne. Il faisait appel à la couardise, bien en vain d'ailleurs, car la France entière aspirait à la revanche (le général-revanche, c'était un des surnoms dont on désignait Boulanger), et il prédisait la défaite.

Cette vilenie se terminait, en effet, par ces mots:Pas deSedan!

Rochefort releva la phrase: — La veste que vous allez remporter, écrivit-il, vous ne voulez pas qu'elle soit en drap de Sedan? Fort bien, nous vous l'offrirons en drap d'Elboeuf…

Cependant, au quartier, nous redoublions de zèle. Chaque jour nous amenait de nouveaux adhérents. Le courant boulangiste devenait de plus en plus irrésistible, entraînant jusqu'à d'anciens communards qui avaient fait le coup de feu contre Boulanger en 71.

De baroques personnalités se laissaient aussi séduire. Ainsi, un soir, au sortir d'une réunion, je fus abordé par un individu, porteur d'une grande barbe en acajou frisé, qui témoigna le désir de me poser quelques questions.

Je le pris à part et le priai de s'expliquer.

Mais lui, à brûle pourpoint: — Savez-vous si Boulanger a fait fusiller Millière?

Je ne me rappelai pas du tout qui était ce Millière ni en quelle circonstance il avait passé par les balles. J'avouai mon ignorance à mon interlocuteur.

Alors il m'expliqua que Boulanger, colonel dans l'armée versaillaise, lors de l'entrée des troupes de l'ordre à Paris, faisait partie du corps qui avait occupé la rive gauche. Or, le nommé Millière, membre de la Commune, avait été arrêté rue de Vaugirard, et fusillé sans jugement, sur les marches du Panthéon.

— Je suis disposé, conclut-il, à voter pour le général, pourvu que je sois sûr qu'il n'a pas pris part à l'exécution de Millière.

Je fus un peu interloqué, car je n'en savais rien du tout. Toutefois, je pris sur moi de lui affirmer que Boulanger déplorait les abus de la répression qui marquèrent la défaite de la Commune et que, par suite, il était incapable d'y avoir trempé.

La conséquence n'était pas très rigoureuse. Mais il était exact que j'avais lu peu auparavant une déclaration du général destinée aux blanquistes et où il réprouvait les cruautés commises durant cette guerre civile.

Mon homme m'écoutait attentivement: —C'est que, dit-il, je fus l'ami de Millière. Mais d'après ce que vous me rapportez, je crois que Boulanger ne fut pour rien dans son assassinat.

Puis il ajouta: — Je voterai donc pour Boulanger.

Le ton dont il prononça cette phrase donnait à entendre qu'il considérait par là rendre un immense service au général.

Son air solennel, ses allures étranges avaient piqué ma curiosité. Sous prétexte de lui fournir des documents complémentaires sur le point qui l'inquiétait, je lui demandai son nom.

Il me dit qu'il s'appelait F…, professeur libre, poète, auteur d'uneChanson des étoilesqui ne trouvait pas d'éditeur, il spécifia en outre qu'il était le pontife d'une secte occultiste qui se donnait pour mission de convertir le monde au manichéisme.

— Maintenant, me dit-il, que je suis sûr de la pureté de Boulanger, quand il tiendra le pouvoir, je l'irai trouver et je lui inspirerai de favoriser nos efforts.

Retenant mon envie de rire, je l'approuvai chaudement. Nous nous quittâmes et je ne l'ai pas revu depuis. Mais, il y a quelques jours, une revue occultiste me tomba sous les yeux, qui donnait le portrait de F… et qui m'apprit qu'il s'était bombardé récemment évêque de l'église gnostique. Mon colloque avec cet illuminé me revint alors à la mémoire. Je le mentionne ici parce qu'il prouve combien le boulangisme s'était infiltré dans toutes les cervelles — au point que voilà un rêveur qui, escomptant le succès du général, méditait de faire de lui le propagateur de sa doctrine.

Chaque fois qu'un mouvement profond agite un peuple, on est sûr de voir surgir de la sorte nombre de chimériques qui se figurent volontiers qu'un décret spécial de la Providence suscita la crise pour la diffusion de leurs systèmes plus ou moins cocasses.

* * * * *

Enfin, à travers mille réunions tumultueuses, manifestations dans la rue, conflits entre boulangistes et gouvernementaux, on arriva au dimanche de l'élection. C'était le 27 janvier.

Ce jour-là, tout Paris en fièvre fut dehors dès le matin. On assiégeait les sections de vote. Les alentours des mairies étaient encombrés d'une cohue anxieuse où, sans se connaître, on échangeait des pronostics et des espérances. Fort peu de gens avouaient avoir voté contre Boulanger. Ils étaient d'ailleurs obligés de prendre vivement la fuite pour échapper aux invectives et aux gourmades.

Vers six heures du soir, la foule se porta vers le restaurant Durand. Boulanger, entouré de ses principaux partisans, y attendait, dans un salon du premier étage, le résultat du scrutin. Il y avait tellement de monde sur le boulevard, sur la place de la Madeleine et rue Royale qu'on pouvait à peine circuler, et de nouveaux flots de boulangistes, accourus de tous les points de la ville, ne cessaient d'affluer. Tous les partis qui avaient soutenus le général fusionnaient. Une phrase courait qui résumait le sentiment unanime: — Pour sûr, il est élu; tout à l'heure, nous le porterons à l'Élysée.

Car il ne faisait aucun doute pour personne que le renversement immédiat du régime suivît la victoire de Boulanger.

Deux ou trois de mes amis et moi nous nous tenions près de l'entrée de Durand et nous frémissions de l'impatience d'en finir avec les parlementaires. En attendant le coup de force qui, nous en étions certains, mettrait, dans quelques heures, fin à leur pouvoir, nous guettions le balcon du premier. À mesure que de sûrs émissaires apportaient des vingt arrondissements les chiffres proclamés au dépouillement des votes, un transparent les communiquait à la foule qui les accueillait par des clameurs triomphales car, en tout lieu, Boulanger l'emportait sur son ridicule adversaire.

Dans l'intervalle, on se montrait le vieux commissaire Clément qui arpentait le trottoir en face, la figure impassible et les doigts tortillant la moustache. C'était lui qui était toujours chargé des arrestations politiques et l'on se demandait s'il aurait l'audace de porter la main sur Boulanger quand celui-ci descendrait.

Des ouvriers disaient: — Ah! bien, s'il touche au général, nous le mettrons en capilotade.

Mais d'autres répondaient: — Non, aujourd'hui, c'est jour de fête pour la France. Faut terminer l'affaire sans casser personne. On l'écartera simplement et l'on le priera d'aller se faire pendre ailleurs.

Je parvins à me glisser derrière quelques journalistes qui abordaient Clément, et j'entendis le dialogue suivant:

— Vous avez un mandant d'arrêt contre le général?

— Oui, Messieurs.

— En ferez-vous usage si la foule porte le général à l'Élysée?

Clément hésita; il regarda un compagnie de la garde à pied rangée devant la Madeleine et qui semblait très peu disposée à faire usage de ses armes contre les manifestants.

— Non, dit-il enfin, ces hommes ne me soutiendraient pas: ils sont boulangistes pour la plupart. Et je n'ai pas envie de me faire écharper.

— Mais n'avez-vous pas des agents?

— Quelques uns près d'ici…

Et après un silence: — Eux aussi sont boulangistes.

— Alors, qu'allez-vous faire?

— Je verrai.

Puis avec un peu d'irritation, il conclut:

— Laissez-moi tranquille, Messieurs, je n'ai pas de compte à vous rendre.

Ainsi la police même était en désarroi, la garde acquise au général. On savait que la garnison ne jurait que par lui. Enfin le bruit courait que les ministres, pris de panique, faisaient leurs malles pour décamper en tapinois et se réfugier dans des cachettes préparées d'avance où ils espéraient se dérober au premier feu des représailles.

Donc le régime se démantibulait, croulait dans son ignominie.Toutes les chances étaient pour Boulanger.

Hélas! il allait manquer à sa fortune.

Vers onze heures, on connut le résultat définitif: Paris avait élu le général à plus de quatre-vingt mille voix de majorité.

Aussitôt une immense clameur tonna depuis la Madeleine jusqu'à l'extrémité des boulevards: Vive Boulanger!

Et tout de suite après, le cri qui dictait son devoir au général:— À l'Élysée! À l'Élysée!

Dans le salon de Durand, les amis de Boulanger le pressaient d'obéir à la volonté populaire. Déroulède se montrait le plus éloquent. Mais l'élu hésitait, se dérobait, multipliait les arguties, parlait d'illégalité. Pourtant il fallait prendre un parti. Il déclara qu'il voulait s'isoler dans un cabinet adjacent pour réfléchir.

Or, dans ce cabinet, il y avait Mme de Bonnemain. Que lui dit- elle? Sans doute quelque chose dans le genre: — Ah! mon Georges, si tu descends dans la rue, tu cours le risque d'attraper un mauvais coup. Si tu m'aimes, tu n'écouteras pas tous ces exaltés.

— Tu as raison, ma chérie, dût-il répondre.

O défaillance d'une âme efféminée, capable de concevoir de grands desseins, inapte à les réaliser pour le salut de son pays! Est-ce que Bonaparte a consulté Joséphine au 18 Brumaire? Ou plutôt est- ce que Joséphine, au lieu de l'amollir, ne le seconda pas en dupant le directeur Gohier?

Boulanger rentra dans le salon et dit d'un ton qui ne souffrait pas de réplique que, satisfait du résultat obtenu, il refusait absolument de se prêter à une action violente contre le régime.

Alors Georges Thiébault, plein d'amertume et de prévisions sinistres, tira sa montre: — Il est minuit cinq, dit-il, depuis cinq minutes, le boulangisme est en baisse…

C'était vrai; de ce jour le déclin de Boulanger commença; il alla en se précipitant jusqu'au coup de revolver final.

Cependant, dehors, on trépignait, on exigeait la présence du général. Il ne se montra même pas au balcon. Puis des journalistes descendirent qui murmurèrent qu'il refusait le pouvoir offert par trois cent mille dévoués et, derrière eux, par toute la France.

Quelle désillusion nous serra le coeur! Comment: les parlementaires étaient en déconfiture; Paris attendait l'acte décisif qui les rejetterait au néant; il n'y avait même plus à combattre pour emporter le pouvoir et Boulanger préférait au giron de la gloire celui de la Bonnemain?

Pendant plus d'une heure on demeura sur place, espérant toujours quelque péripétie qui déterminerait le général à l'action. Rien ne vint que la pluie.

Alors les chants et les cris s'éteignirent; la foule se dispersa peu à peu avec le sentiment que l'occasion manquée ne se représenterait plus…

* * * * *

Bien des années ont passé depuis cet avortement d'un effort tenté par la vraie France pour échapper à l'aberration parlementaire. Il y eut le Panama, l'affaire Dreyfus, la persécution religieuse, la cession du Congo et la mise à plat ventre devant les exigences allemandes. Le pays, après quelques sursauts d'indignation contre tant de hontes et de crimes, s'est toujours laissé ressaisir, garrotter et bâillonner par la Loge, les Huguenots, les Juifs et les Métèques qui le sucent.

Sortirons-nous de cette lâche somnolence, de cette veule soumission aux intrigues d'une bande de jouisseurs sans scrupules?

Peut-être. — Des indices de réveil se manifestent. Une jeunesse catholique et monarchique attaque le régime. L'action virile, l'action joyeuse, l'action française reprend ses droits.

Mais il faudrait un homme pour coaliser, diriger tant de généreux dévouements. Il faudrait un César ou un Monk.

Pour moi, je préférerais Monk…

Quel grouillement de pseudo-religions autour de l'Église catholique! Il y a là une foule d'esprits inquiets qui s'efforcent d'adapter ses dogmes et ses préceptes aux caprices de leur imagination ou de leur orgueil. Certains, rebutés par le matérialisme ambiant, cherchent, par des voies dangereuses, un nouvel idéal. D'autres restaurent des hérésies condamnées dès les premiers siècles du christianisme. D'autres encore, s'affiliant à la Franc-Maçonnerie, espèrent y trouver une conciliation entre les principes révolutionnaires et ceux de l'Évangile.

Je ne parle que des âmes de bonne foi, car, à côté de celles-ci, l'on rencontre de véritables possédés pour qui la Gnose constitue une arme de guerre contre l'Église, qu'ils haïssent et qu'ils rêvent de détruire.

Des premiers, quelques uns demeurent ancrés dans leurs illusions jusqu'à la fin de leurs jours. Telle cette lady X…, duchesse espagnole et pairesse d'Écosse, dont la famille fut jadis alliée à une maison royale éteinte, et qui représentait naguère en France la théosophie d'après les enseignements de cette illuminée baroque: la Slave Blavatsky.

Lady X… croyait que Marie Stuart s'était réincarnée en elle. Pleine de bon sens sur d'autres points, affable, charitable, cultivée, du jour où cette aberration s'empara d'elle, rien ne put l'empêcher de fonder une secte où prédominaient les spirites. Sous l'inspiration de la Blavatsky, elle publia ensuite une revue l'Aurore, qui préconisait une rénovation religieuse et sociale basée sur le culte des morts.

Afin de montrer quel désordre apportent dans des intelligences, par ailleurs pondérées, les théories gnostiques, je transcris quelques passages des brochures — à peu près introuvables aujourd'hui — où lady X… exposa sa doctrine.

Voici, par exemple, une révélation sur l'origine du mal qu'elle prétend avoir reçue simultanément de Marie Stuart et de Jeanne d'Arc!

«Le mal est le résultat de la limitation de l'esprit par la matière, car l'esprit est Dieu et Dieu est bon. C'est pourquoi en limitant Dieu, la matière limite le bien. S'il ne se projette dans l'être, Dieu demeure inactif, solitaire et non manifesté; par conséquent il demeure inconnu, sans culte, sans amour et sans action. S'il crée, il se heurte à la limite. Les ténèbres de l'ombre de Dieu correspondent intensivement avec l'éclat de la lumière de Dieu…»

Ce mélange de manichéisme et de divagations montanistes n'est déjà pas mal. Mais cette fuligineuse métaphysique s'aggrave de véritables blasphèmes touchant la Vierge et même Notre-Seigneur.

Ceci: «L'homme va en avant ou il recule. C'est en retrouvant la virginité qu'il devient immaculé.L'âme étant immaculée conçoit le Christ et l'enfante…»

De là à dire que le Christ historique n'est qu'un symbole du Christ intérieur; de là à dire que notre âme immaculée est figurée par la Vierge Marie immaculée dans sa conception et qu'elle enfante le véritable Christ, le Christ spirituel et divin, il n'y a qu'un pas. Lady X… le franchit. Dans ses écrits, Notre- Seigneur s'évanouit, avec sa chair, avec sa personne divine, avec son humanité, dans un mythe orgueilleux et subtil. La Vierge n'est plus qu'un symbole. L'homme devient Dieu en produisant Dieu!

C'est le fond qu'on découvre dans les théories de toutes les sectes gnostiques. D'une façon plus ou moins détournée, avec une audace plus ou moins formelle, elle promulguent cette doctrine néfaste de l'humanité s'adorant elle-même qui se retrouve aussi dans les enseignements secrets de la Franc-Maçonnerie.

Suivent, chez lady X…, des considérations stupéfiantes sur la personne du Christ: «Jésus est le même principe que celui qui est appelé Bouddha par les Bouddhistes, Vichnou par les Brahmanes, Logos par les philosophes grecs. Ce principe tient la place de la seconde personne de la Trinité. Il a été choisi pour être présenté comme un exemple de la Divinité dans l'homme à laquelle nous pouvons tous aspirer…

«D'après cette règle de la véritable Gnose, ce qui est impliqué dans le terme d'Incarnation est un événement dont la nature est purement spirituelle et qui est en puissance dans tous les hommes et qui se passe perpétuellement à toutes les époques, puisqu'il a lieu dans tout homme régénéré, étant à la fois la cause et l'effet de sa régénération. Le Christ est en nous tous, ses frères. Il est donc évident que nous ne devons pas confondre Notre-Seigneur avec le Seigneur, celui qui donne la vie…»

En voilà suffisamment pour démontrer jusqu'où peuvent s'égarer des esprits que ne maintient plus la foi simple et robuste telle que nous la recommande l'Église. Ils ont voulu raffiner sur la Révélation et ils ont abouti à ce culte du Moi qui énerve l'âme sans retour à moins qu'il ne l'affole.

* * * * *

Une aberration du même genre inspire les écrits et les discours d'une prophétesse récente, une certaine Annie Besan, femme d'un pasteur anglican qui lâcha sa famille pour propager la théosophie. Je trouve dans un journal de la secte (Le Théosophe, n° du 16 août 1911)la sténographie d'une de ses conférences.

Voici quelques-uns de ses dires:

«Notre société théosophique doit aller au-devant du christianisme pour l'aider à instituer de nouveau les mystères qui conduisent à l'initiation…»

Aux premiers siècles de l'Église, Simon, Manès, Valentin, émettaient également cette prétention de diriger les chrétiens vers une compréhension supérieure des mystères.

Plus loin, Annie Besan affirme: «Jésus n'a pas le moins du monde racheté les pêchés des hommes, mais, par ses vertus, il vivifie le principe divin de celui qui réussit à s'unir à Lui… L'union avec le Christ implique que le Christ est en nous, car seul le divin peut s'unir au divin. Voilà la véritable explication de la Rédemption: c'est la Vie du Christ agissant à l'intérieur et conduisant l'homme à la libération par le Christ qui est en lui. C'est un soleil fait pour vivifier et non pour racheter les hommes. Ainsi compris, le Christ devient un frère aîné des hommes, un maître prenant forme humaine pour éclairer l'homme et lui montrer comment il est possible à celui-ci de s'unir à sa propre divinité. De là, la raison d'être de ce que l'on appelle: la naissance du Christ en soi jusqu'à égaler la stature du Christ…»

Ces blasphèmes s'encadrent de considérations nébuleuses sur la prière et prétendent s'appuyer sur certains passages des épîtres de Saint Paul.

Annie Besan possède, m'a-t-on dit, une grande puissance de persuasion. Je connais, du reste, une pauvre femme qui, fort bonne catholique lorsqu'elle la connut, se laissa influencer au point de se faire la propagatrice zélée de sa doctrine dans les patronages de jeunes filles. Elle ne se confesse plus; elle foule aux pieds les commandements de l'Église. Et pourtant elle continue à communier, aggravant de sacrilège ses égarements.

* * * * *

Ainsi qu'il est logique, tous ces inventeurs de religions s'entendent assez mal entre eux. L'orgueil qui les tient les fait se considérer chacun comme le dépositaire de la vérité unique. Un gnostique, qui fut patriarche de la secte et qui, avant de mourir, reconnut ses erreurs et reçut les Sacrements, écrivait d'eux aux derniers temps de sa vie: «Dans cette Babel où se parlent et se confondent tous les dialectes infernaux, s'agite un peuple désordonné. Ces infortunés tâtonnent dans les ténèbres, se ruent vers l'illusion avec une épouvantable facilité. La terre en est couverte. On les trouve partout, sur tous les continents et par delà les mers. Je les ai vus de près. Leurs docteurs sont gonflés de fausse science et d'orgueil. Jaloux les uns des autres, ils se contredisent et s'excommunient. Leur tohu-bohu serait burlesque s'il n'était redoutable. En effet, ils se glissent partout, pénètrent dans tous les milieux, finissent par confondre les ténèbres avec la lumière, deviennent réfractaires à toute vérité, joignent l'ignorance à l'entêtement et, pour s'être trop livrés aux prestiges, ferment les yeux aux miracles quand Dieu daigne en faire devant eux pour les désabuser. Ne leur apportez pas en témoignage les merveilles que Dieu accomplit par ses saints, ne leur parlez pas des fins dernières, ils vous diront, avec une pitié méprisante, qu'ils connaissent mieux que vous ce qui se passe dans l'au-delà. Avec eux, les raisons échouent, les arguments vacillent, les exhortations s'évaporent.»

S'il faut en croire l'auteur de ces lignes, c'est surtout parmi les spirites que se manifestent cette arrogance et cet aveuglement. Il ajoute: «Dans cette foule bariolée, il y a des gens de bonne foi. Ils ont besoin de croire à quelque chose de supérieur; et comme à la racine de leur incrédulité l'ignorance germe, le spiritisme jaillit de cette racine. La femme surtout s'adonne à cette religion de l'enfer. Ses nerfs la rendent plus sensible que l'homme aux conditions qui font lemedium…»

C'est vrai que le nombre des spirites est considérable et va croissant chaque jour.

Mais d'autres sectes, moins nombreuses, donnent dans des aberrations qui pour être plus ignorées, n'en sont pas moins virulentes. Par exemple les adorateurs d'Ennoïa dont les chimères valent qu'on les dénonce.

* * * * *

Simon le Samaritain fut le fondateur de cette doctrine que combattit Saint Pierre, comme il est rapporté aux Actes des Apôtres. Voici le système de cet hérésiarque.

Au commencement, il y avait le Feu qui se développe selon deux natures: dans sa manifestation extérieure sont renfermés les germes de la matière; dans sa manifestation intérieure évolue le monde spirituel. Il contient donc l'absolu et le relatif: la matière et l'esprit, l'un et le multiple, Dieu et les émanations de Dieu.

Du feu primordial procèdent par couples des esprits, l'un féminin, l'autre masculin que la Gnose appelle les Éons et qui relient le monde spirituel au monde matériel. Ils composent la trame de l'esprit et la trame de la matière réalisant Dieu dans les choses, et ramenant les choses à Dieu. Et la foi qui les élève et les abaisse, les noue et les dénoue, c'est le Feu qui la détermine.

Il y a là, en somme, une sorte de panthéisme mystique dont on retrouve l'analogue dans la doctrine de Plotin.

Simon place au sommet des Éons le Père qui est Dieu et qui a pour épouse sa propre pensée sous le nom d'Ennoïa, sur la terre, c'est Hélène, une prostituée que le charlatan gnostique avait rencontrée au cours de ses pérégrinations et dont il avait fait sa compagne. Ennoïa déchue de sa grandeur céleste soupire sans cesse vers le Père et lutte contre les esprits contraires qui l'ont enfermée dans un corps souillé. Elle poursuit à travers les siècles un douloureux exode de transmigrations.

Cette chute d'Ennoïa, cette décadence de la pensée dans la matière, c'est, d'après Simon, l'origine du mal.

Hélène erre donc d'âge en âge, s'incarne d'une femme dans l'autre jusqu'au moment où elle doit être rachetée. Le jour où Simon, qui se disait lui-même la grande vertu de Dieu et l'incarnation du Père, la tira d'une maison malfamée de Tyr pour en faire sa concubine, il osa lui appliquer la parabole de la brebis perdue et retrouvée et il la donna pour le point central de son système.

S'égalant au Seigneur, le Mage ajoutait qu'en même temps que Jésus avait paru en Judée, sous le nom de Fils, lui-même avait paru en Samarie sous le nom de Père et Hélène — la pensée de Dieu ou le Saint-Esprit — chez les Gentils, tous trois pour compléter la création et la rectifier.

Hélène était donc à la fois Dieu et femme. Elle devint pour les disciples de Simon la représentation du divin dans le monde plus encore que le fondateur de la secte et, avaient-ils l'audace sacrilège d'ajouter, plus que Jésus-Christ.

Comme il arrive presque toujours chez les hérétiques, cette métaphysique équivoque servit de prétexte à Simon et à Hélène pour affranchir leurs adeptes du joug de la morale.»Tout est pur aux purs», disaient-ils.

On voit où menait cette doctrine soi-disant transcendante qui se formulait d'ailleurs en deux règles essentielles: donne-toi à la science qui est la joie de l'esprit. Donne-toi à l'amour qui est la joie de la chair.

Hélène reçut un culte parmi les disciples de Simon. Certaines populations païennes au milieu desquelles elle prêcha, lui élevèrent des statues comme elles en dressèrent à Simon. Son nom se prononçait comme un mot sacré et donnait accès aux réunions des premiers gnostiques. On ne sait ni où ni comment elle mourut.

Mais les hérésies, comme ont pu le constater ceux qui se livrent à ce genre d'études, ne disparaissent jamais complètement. Celle-ci traversa les siècles et finit par se concentrer dans le culte exclusif d'Ennoïa qui compte encore aujourd'hui, notamment à Paris et à Lyon, un certain nombre d'adeptes.

Un gnostique, rencontré jadis, m'a donné quelques renseignements sur les faits et gestes de la secte. C'était lui-même un homme fort intelligent, fort lettré, mais qui annihilait ses qualités dans d'épuisantes débauches. D'une des chambres de son appartement, il avait fait un oratoire où l'on voyait un autel surmonté d'une statue d'Hélène en marbre blanc. Le plafond et les murailles étaient revêtus de tentures bleu-ciel semées d'étoiles d'or. Des vitraux de couleur ne laissaient pénétrer qu'une demi- lumière. Des ornements en stuc, d'une signification obscène, garnissaient la frise.

Là se tenaient périodiquement des réunions où l'on récitait des prières à Ennoïa. Ces oraisons parodiaient souvent les litanies de la Vierge ou les hymnes de la liturgie catholique. Le patriarche prononçait un sermon sur quelque texte gnostique. On brûlait des parfums violents. Puis la séance se terminait par une orgie sur laquelle il est inutile d'insister.

Retenons simplement que les disciples d'Ennoïa prétendent qu'elle erre toujours dans le monde sous la forme d'une femme et que quand ils l'auront découverte et intronisée, son ascendant sera tellement irrésistible qu'elle réunira tous les gnostiques, tous les spirites et tous les francs-maçons pour un assaut suprême à l'Église.

* * * * *

Voici maintenant quelques passages gnostiques d'un rituel où le culte d'Ennoïa est exposé d'une façon plus ou moins claire.

D'abord, un aphorisme prononcé par Ennoïa elle-même, qui, prétendent les adeptes, apparaît à certains initiés:

De Ennoïa-Helena silendum est. Qui tamen invocant et adamant eam non confundentur. Semper enim est vivens ad dandam seipsam nobis, facie ad faciem. Nam I.N.R.I.

Traduction: Il faut garder le silence au sujet d'Hélène-Ennoïa. Cependant, ceux qui l'invoquent et l'aiment passionnément ne seront point confondus. En effet, elle est toujours vivante pour se donner elle-même à nous face à face. Car c'est par le feu que la nature sera rénovée intégrale (Au premier chapitre de ce livre j'ai cité cette interprétation sacrilège du titre de la Croix).

Voici encore une exhortation adressée aux servants d'Ennoïa par un évêque gnostique: «Hélène c'est Ennoïa, c'est la fille de Dieu; c'est la pensée de Dieu incarnée comme Jésus fils de Dieu s'est incarné. Elle est l'Esprit Consolateur qui va se manifester sur la terre sous la forme d'une femme. Notre prière doit monter à Elle comme à Dieu. Les Initiés la verront, l'entendront, la toucheront, lui feront cortège. Elle se manifestera tout à coup sans père ni mère. Elle marchera, mangera, boira, dormira parmi nous. Elle se donnera à nous, à l'un de nous et à tous. Il faut la désirer; c'est celui qui saura le mieux la désirer qui l'aura chez lui. Néanmoins, elle se donnera à tous ses élus par sa parole, par son sourire, par sa présence, par sa doctrine, par ses miracles. Elle est celle qui doit venir: Notre-Dame-le-Saint-Esprit.»

On m'excusera de faire ces citations. Cette phraséologie blasphématoire valait d'être signalée, car elle constitue un moyen d'action fort puissant sur certaines âmes d'éducation catholique, surtout — j'ai eu l'occasion de le vérifier — sur des femmes imaginatives et névrosées…

Si les malheureuses pouvaient savoir vers quelles ignobles sentines on cherche à les entraîner, sous prétexte d'initiation à un idéalisme supérieur!

En tout cas, je crie casse-cou… Et ce chapitre n'a pas d'autre but.

Je citerai pour finir trois strophes d'un hymne où la belle séquence latine de saint Thomas d'Aquin est parodiée d'une façon abominable:

Adoro te supplex, patens DeitasQuoe in hoc sacello te manifestas!Tibi se cor meum totum subjicitQuia te contemplans totum deficit.

Visus, tactus in te nunquam falliturNam aspectu tuo, late crediturCredo quod hic adest exul angelus,Nil hoc veritatis visu verius…

Dea quem praesentem nunc aspicio,Oro fiat illud quod tam sitio,Ut te perpetua cernens facie,Tactu sim beatus tuae gloriae.

J'ai su qu'aux exercices du culte gnostique, cet hymne s'adressait à la partie féminine de l'assistance qui était censée alors symboliser Ennoïa. Partant, on devine la signification qu'il prenait. C'est pourquoi je me garderai bien de le traduire. Il suffira aux latinistes de le lire sous cet aspect pour être renseignés.

* * * * *

N'est-il pas significatif que toutes les sectes occultistes s'acharnent de la sorte à emprunter et à déformer la liturgie de l'Église? N'est-il pas caractéristique également qu'en leurs réunions, elles célèbrent des sortes de messes où le Saint- Sacrifice prend parfois un sens immonde?

Ces démoniaques — conscients ou inconscients — rendent par là une sorte d'hommage à la Vérité unique qu'ils abominent et qu'ils voudraient anéantir. C'est l'un des mille moyens qu'ils emploient pour s'insinuer dans l'Église et pour lui voler des âmes. Ceux qui, par orgueil ou par curiosité puérile, se laissent entraîner dans ces voies ténébreuses sont perdus ou, du moins, leur salut éternel se trouve horriblement compromis.

J'ai voulu les avertir. Puissé-je en détourner quelques uns des pièges de la Malice qui toujours veille!…

Une des choses qui nous frappent le plus au cours d'un voyage dans un pays étranger où l'on parle le français, ce n'est pas seulement les moeurs et les coutumes différentes des nôtres, c'est aussi la façon dont les indigènes déforment notre langue.

Déforment? — Le mot est peut-être excessif. Disons plutôt qu'ils donnent à des vocables très français par eux-mêmes un sens qui nous est insolite. De sorte que nous sommes parfois déroutés lorsqu'ils frappent nos oreilles ou lorsque nous les lisons dans un journal.

Encore y a-t-il des degrés. Ainsi, en Belgique, deux races se juxtaposent qui n'offrent pas beaucoup de cohésion: les Wallons, très proches de nous sous bien des rapports, les Flamands qui sont des Germains présentant de grandes affinités avec les Hollandais et les Allemands des provinces rhénanes.

Les premiers marquent de la sympathie pour la France. Les seconds ne nous aiment guère et ne se gênent pas pour nous le faire sentir.

D'ailleurs, même entre eux, ils s'entendent assez mal. Le lien administratif qui les unit demeure artificiel. Des jalousies, des rivalités d'influence, des rancunes créent des conflits entre les deux moitiés, à peu près égales comme chiffres, de la nation. Elles s'accusent réciproquement de viser à la prépondérance. Elles se vexent et se dénigrent à l'excès. Il en résulte une animosité qui va croissant depuis quelques années.

C'est au point que certains Belges rêvent de constituer deux gouvernements différents, l'un réunissant les populations wallonnes, l'autre, les pays de langue flamande. Ils n'auraient de commun que le même souverain et ce serait, en somme, quelque chose comme la monarchie austro-hongroise.

Un député, M. Jules Destrée, vient d'adresser au roi Albert une lettre ouverte où il préconise cette solution d'un antagonisme qui, s'il s'aggravait, pourrait mettre en question l'existence même de la Belgique.

Le problème est grave et nous intéresse directement. Car si, comme on n'en peut guère douter, l'Allemagne, en cas de conflit avec nous, se propose d'envahir la vallée de la Meuse et le Luxembourg belge, il est bon que nous soyons fixés sur les sentiments à notre égard de nos voisins du Nord.

Je crois que les Wallons feraient cause commune avec nous, bien assurés qu'ils sont que nous ne méditons pas de les annexer. Pour les Flamands, c'est beaucoup moins sûr, car leurs sympathies vont plutôt aux Teutons.

* * * * *

Je me suis écarté de mon sujet. Je voudrais seulement, dans ces lignes, signaler cette «déviation» de notre langue dont je parlais plus haut.

Flânant, il y a peu, en pays wallon, j'ai pris quelques notes à ce sujet. Ce sont elles que je vais donner.

J'arrive à Liège. Dès la sortie de la gare, je vois un enfant de quatre ou cinq ans qui échappe à sa mère et va flatter les naseaux d'une haridelle de fiacre somnolente entre ses brancards.

La maman s'alarme et se précipite en gloussant comme une poule dont le poussin s'écarte.

Mais le cocher intervenant: — I n'peut mal, savez-vous, Madame?La bête n'est pas méchante…

Information prise, _i n'peut mal _signifie: il n'y a pas de danger.

Et voilà déjà un belgicisme.

En voici un autre: J'entre dans une pâtisserie où des dames absorbent des éclairs au chocolat et des babas au rhum. Elles semblent prendre le plus grand plaisir à cette collation. L'une d'elles, fixant sa voisine d'un air affriandé, lui demande: — Ça goûte?

L'autre répond: — oui, beaucoup.

Or,ça goûtesignifie: trouvez-vous cela bon, cela vous plaît- il?

Voici maintenant la locution siyou plaît(s'il vous plaît).Interrogative, elle veut dire: comment? ou plaît-il?

C'est encore une formule de politesse. Les garçons de restaurant ne manquent jamais de vous la servir avec les plats qu'ils vous apportent.

Je vais par les rues. Les maisons, à deux étages au maximum, se succèdent, offrant des façades de briques encadrées de pierres bleuâtres et qu'endeuillent les poussières de charbon, car nous sommes en pays minier: trente houillères entourent Liège, poussant leurs galeries sous la ville.

Beaucoup de ces maisons offrent à une fenêtre du rez-de-chaussée, cet écriteau mystérieux:quartier à louer.Même, à une devanture de boucherie, je lis avec horreur cette inscription:quartier de demoiselle!

Quoi donc, les Liégeois seraient-ils anthropophages? Ce boucher débite-t-il, au lieu de mouton ou de boeuf, des jeunes filles coupées en morceaux?

Rassurez-vous. Un quartier, en dialecte belge, c'est un appartement. Un quartier de demoiselle, cela signifie simplement que dans cette maison, l'on ne se soucie pas de louer aux représentants du sexe mâle.

Cet emploi du mot quartier donne lieu à d'autres quiproquos non moins amusants.

J'ouvre un journal; mes regards tombent sur les annonces et je lis ceci:Forte fille demande quartier.

Que lui arrive-t-il donc à cette gaillarde vigoureuse? De quel péril se trouve-t-elle menacée pour implorer ainsi la pitié?

Or voici la traduction française de cette phrase émouvante: une femme de ménage robuste demande à être employée à la journée.

Un autre annonce: _On demande une fille de quartier sérieuse. _J'imagine que ceci doit être rédigé par des gens austères qui n'admettent pas que leur bonne ait le sourire. Les postulantes sont averties; si elles possèdent un caractère jovial, inutile de se présenter…

Plus loin: à louer quartier de toute utilité pour personnes honorables et tranquilles.

Cela, c'est l'annonce psychologique. Et quelle admirable netteté dans cette phrase! En effet, elle signifie: si vous êtes des galvaudeux, des bohèmes tapageurs et désordonnés, ce n'est pas la peine de solliciter un abri sous notre toit paisible. Au contraire, si vous êtes des gens respectables, douillets, amis des pantoufles feutrées et des capitons, accourez: il vous sera on ne peut plus profitable d'habiter chez nous.

C'est le cas de s'écrier avec M. Jourdain:

— Quoi, tant de choses en si peu de mots?

Mon Dieu, oui, le belge a de ces ressources.

* * * * *

Mais les annonces contiennent bien d'autres propos obscurs. En voici une où l'on demande unedemi-gouvernante.

Qu'est-ce que cela peut bien être qu'une demi-gouvernante?

Eh bien, il paraît qu'il s'agit d'une bonne, munie de quelque instruction et de quelque éducation, qui puisse, à la fois, épousseter les meubles, laver la vaisselle, mener les enfants à la promenade, leur apprendre les belles manières et leur faire répéter leurs leçons.

D'autres annonces détournent complètement le sens des mots.

Voici des commerces àremettre, c'est-à-dire à céder.

Voici, à vendre ou à louer, une prairiearborée, c'est-à-dire plantée d'arbres. En France, nous nous contentons d'arborer un drapeau ou, par métaphore, une opinion. En Belgique, on arbore un verger. Mais cela ne signifie pas la même chose.

Explorant la ville, je note au passage quelques enseignes. Celle- ci:l'épouse Une Telle, négociante.

Pourquoi pas? Ce féminin ne présente, après tout, rien de choquant, bien qu'il soit inusité chez nous.

Autre enseigne: Verdures à l'étuvée.

J'hésite, je regarde l'étalage et j'y vois des mottes d'épinards en pyramides et, dans des jattes, des haricots gonflés par l'eau bouillante.

Très bien: il s'agit de légumes cuits.

Plus loin: Un Tel, chausseur.

Or c'est un magasin de cordonnerie. Mais voyez l'avantage de cette brève indication. Le brave homme qui tient cette boutique a réalisé une sérieuse économie. Car, évidemment, le peintre de lettres qui fignola son enseigne lui aurait pris davantage d'argent pour tracer, au-dessus des croquenots alignés derrière la vitrine, cette inscription:commerce de chaussuresou tout autre analogue…

Je pénètre dans le faubourg d'Amercoeur. Soit dit en passant, je voudrais bien savoir l'origine de ce nom. Peut-être ne trouve-t-on ici que des gens lugubres, des misanthropes broyant du noir, remâchant les amertumes d'une existence déçue et sans avenir. Je n'ai pu obtenir d'éclaircissements sur ce point.

Pourtant Amercoeur me paraît for gai d'aspect. On y voit maints jardinets fleuris de roses et de géraniums. La physionomie des passants qu'on croise exprime une assez joyeuse insouciance. Les marmots, qui se trémoussent en piaillant sur le pavé, ne semblent pas prématurément dégoûtés de la vie. Ici l'on mange et l'on boit comme ailleurs. En effet, voici un estaminet où des mécaniciens barbouillés de suie, trinquent en échangeant des propos goguenards.

Par exemple, l'enseigne est déconcertante:Friture des artistes.

J'entre chez un marchand de tabac; je me fais servir de quoi m'intoxiquer de nicotine et je demande le prix.

— Un demi-franc et deux cennes.

À ce coup, je ne comprends pas. J'implore la traduction de cette phrase ténébreuse et j'apprends qu'il s'agit de payer cinquante quatre centimes…

Plus tard, montant l'escalier de mon logis, j'entends la patronne de la maison crier à sa domestique: — Séraphine, apportez-moi vite laloque à reloqueter.

— Oui, Madame!…

Je me penche sur la rampe et je vois la servante se précipiter dans une chambre du premier étage en brandissant un carré de laine. Je devine qu'une loque à reloqueter c'est tout simplement un torchon…

* * * * *

Comme on le voit, il n'est pas très difficile d'apprendre le belge — du moins sous sa forme wallonne. Car, en pays flamand, le français subit des déformations beaucoup plus extraordinaires. Il arrive même que les Flamands mêlent à leur langue des mots français gratifiés d'une désinence germanique.

Un seul exemple. Un jour, à Bruxelles, j'entendis un homme du peuple dire à un autre: —Komm, une fois, promeniren.

Mais en Wallonie, les natifs mettent beaucoup de complaisance à vous renseigner sur les particularités de leur dialecte. Je le répète; là-bas, on nous aime, et au voyageur de chez nous l'on prodigue les amabilités et les marques de courtoisie.

Les feuilles jaunissent et tombent de bonne heure cette année. Un été pluvieux, des froids précoces ont éprouvé ma chère forêt de Fontainebleau; de sorte qu'elle revêt, dès cette fin de septembre, sa parure d'automne alors que, d'habitude, c'est seulement vers la Toussaint qu'elle s'habille de pourpre et d'or, comme pour une dernière fête, avant de s'endormir sous les givres de l'hiver.

Afin d'en savourer encore un peu la beauté défaillante, je vais par les sentiers tout bruissants de feuilles mortes, par les taillis où des baies de corail éclatent sur les houx sombres. Je gagne, à pas lents, leLong-Rocher: un des sites les plus grandioses de la vieille sylve.

Au bas de la colline, un groupe de bouleaux surgit qui palpite au souffle d'une brise presque insensible. Leurs troncs argentés, leurs feuillages d'or clair se dessinent délicatement sur le fond de nuances fauves et pourprées que forment au loin les chênes qui tapissent les hauteurs où commence la futaie desVentes à la Reine; frêles et plaintifs, ils chuchotent leurs adieux à la lumière puis pleurent de se résigner aux jours brumeux et froids qui viendront bientôt.

Ils semblent des jeunes filles qui songent à la mort…

Je gravis la pente méridionale de la colline, parmi des grès entassés comme les ruines d'une ville de Cyclopes. Je parcours un large plateau où les bruyères flétries couvrent le sol d'une toison roussâtre, où les rochers, à demi ensevelis, s'arrondissent, pareils à des échines de mammouths.

De ce sommet l'on découvre un paysage d'une majesté incomparable.Dix lieues de forêt s'étendent sous les regards.

Au nord, les lignes mélancoliques, enveloppées de pins bleuâtres, duHaut-Montet de laMalmontagnese découpent sur le ciel. À l'horizon, les sommets en triangles dénudés duRocher d'Avonplaquent des taches de deuil et d'ocre aride.

Dans les fonds, les hêtres et les chênes déferlent en larges vagues de feuillage, couleur de vieil or et de sang caillé. Ça et là, des fumées de charbonniers tremblent au-dessus des cimes.

Après une longue contemplation, je tourne à l'ouest; je me glisse sous une voûte de grès au cintre surbaissé; je débouche dans un cirque où des roches abruptes, les une couvertes de mousses sombres, les autres âprement nues, se surplombent ou s'oppriment en un chaos formidables.

On dirait quelque avalanche des vieux âges suspendue dans sa chute par le geste d'une divinité. Puis certains rocs, qui m'investissent de toutes parts, ouvrent des gueules de chimères et de dragons. J'ai un peu l'impression d'être enfermé dans un cercle de l'enfer de Dante.

Mais le sentier remonte par une brèche pour atteindre la grande _platière _qui occupe le centredu Long-Rocher. Un nouvel aspect se présente au sud, par delà une plaine de fougères brunâtres.

Les massifs desTrembleaux, plantés d'essences multiples, déploient la magnificence des couleurs de l'automne. C'est toute la gamme des nuances du jaune et de l'orangé, depuis l'ambre jusqu'à la rouille. Par endroits, des feuillages de carmin tranchent à vif sur ce fond d'opulence tandis que quelques jeunes hêtres, encore verts, scintillent sourdement comme des émeraudes.

Vers le couchant, la hauteur desÉtroitures, avec sa pinède, apparaît, par contraste, presque noire. Le ciel s'est couvert de nuées gris perle qui cendrent un peu les ors des feuillages. Il ne reste, à la crête des collines les plus occidentales, qu'un pan de bleu limpide d'où le soleil déclinant baigne de longues clartés mourantes les arbres, les rochers et les vapeurs immobiles. Plus un souffle n'agite l'air.

Et le silence des fins d'après-midi dans la forêt plane, comme un aigle de royale envergure, sur les frondaisons pleines de pénombre chatoyante et de reflets atténués…

* * * * *

Comme je redescendais par le sentier qui mène à la route de Fontainebleau, je vis se dresser à ma gauche un vieux sapin qui, sous sa pèlerine vert sombre, ressemblait à un ermite. Comme il bruissait mystérieusement, je prêtai l'oreille et je crus percevoir de vagues paroles où il était question de la bêtise humaine. Cela ne m'étonna pas trop, car je sais que les arbres sont beaucoup plus sages que les hommes.

Je m'arrêtai. Saluant l'ancêtre morose, je lui adressai le discours suivant:

— Vieil ami, n'oublie pas que les poètes te tiennent pour un modèle de logique et de cadence. Et quoi de surprenant à cela? Tes branches sont si merveilleusement alternées! Tu sais aussi que le philosophe Kant eut recours à l'un de tes frères pour l'aider à construire des syllogismes. Ce sapin s'élevait vis-à-vis de la fenêtre qui éclairait son cabinet de travail. Et Kant avait tellement l'habitude de le regarder en travaillant et d'accrocher ses méditations aux rameaux dont les vitres étaient frôlées que, privé de son sapin, il n'aurait sans doute plus réussi à coordonner les antinomies où se complait sa doctrine.

Or il arriva que le sapin fut jeté bas et débité en bûches et en allumettes. Sa disparition mit le philosophe et sa philosophie en désarroi. Il dut interrompre ses travaux, et il tâtonna longtemps avant de renouer le fil de ses idées. Bien plus, il faillit se réfuter lui-même!

Faute d'un sapin, nous avons encouru le risque d'être privés de laCritique de la Raison pure, del'Impératif catégoriqueet de tous les rhéteurs protestants qui s'emploient, avec zèle, à insuffler ces lourdes fumées dans les cervelles françaises.

Ne trouves-tu pas que c'est là une tradition glorieuse, digne d'être perpétuée dans les annales de ta famille?…

Le sapin se balança ironiquement. Il me parut qu'un rire moqueur courait parmi ses aiguilles et qu'il me répondait: — Vous autres, hommes, vous vous figurez que vos systèmes importent à la marche du monde. Mais nous, sapins, nous en faisons aussi peu de cas que d'une graine de pissenlit emportée par le vent. Suppose que ce Kant en ait été réduit, par la mort de mon frère, à briser sa plume, crois-tu qu'un aussi minime incident aurait empêché la terre de tourner?…

J'aurais pu objecter au conifère sceptique, que, tout de même, une doctrine philosophique a plus d'importance qu'une graine de pissenlit. Je n'en fis pourtant rien pour cette raison que je n'aime pas du tout les rêveries de Kant. Notamment, sonImpératif catégoriqueme produit l'effet d'un moellon dont il est déplorable de nous alourdir l'intelligence.

Je saluai donc le sapin et, sans ajouter un mot, je repris ma promenade…

* * * * *

Je traversais les taillis qui bordent leRocher aux Nymphesquand je me rappelais soudain que c'est dans cette partie de la forêt et aussi vers les pentes duRocher d'Avon, la route de Moret et le carrefour duChêne feuillu, qu'on signale les apparitions du Chasseur Noir.

La nuit montante, l'aspect fantastique du site me portèrent à me remémorer cette légende dont voici les détails d'après les chroniqueurs et les mémoires.


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