Le lieu où il donne, en cette qualité, ses audiences n’est point son église du Minihy, mais, sur une des collines d’en face, de l’autre côté du Jaudy, un étroit emplacement ombragé d’ormes et dominant la crique de Porz-Bihan.
Là s’élevait naguère une chapelle dédiée à saint Sul, sur les terres des seigneurs du Verger, de la famille de Clisson. Ceux-ci lui adjoignirent, vers leXVIIIesiècle, un ossuaire en granit destiné à leur servir de caveau funéraire. Après la Révolution, la chapelle subit le sort de quantité d’autres oratoires que le manque de ressources des fabriques paroissiales, souvent aussi l’incurie du clergé, a laissé tomber en ruines. Elle disparut, mais l’ossuaire resta debout. Les statues des saints que la chapelle ne pouvait plus abriter y trouvèrent un refuge. Parmi elles était une image de saint Yves, très ancienne, d’un caractère un peu barbare, et qui, pour ces deux raisons, était regardée par les gens du pays comme une reproduction en quelque sorte authentique.
J’ai vu, dans mon enfance, l’édicule de Porz-Bihan.
Une vieille femme de Pleudaniel, où nous habitions, m’y mena un jour. Elle s’appelait Mônik — diminutif familier de Mône ou Marie-Yvonne. — De son métier, elle était cardeuse d’étoupes ; et, tout l’hiver, elle cardait. Je m’esquivais, souvent, à la tombée de la nuit, pour aller m’asseoir près d’elle dans l’âtre où elle travaillait, accroupie, à la lueur d’une chandelle de résine. Elle avait une prodigieuse mémoire, en dépit de ses soixante-dix ans, et elle savait des choses surprenantes que je n’ai jamais entendu dire qu’à elle. Elle les disait d’une voix lente, posée, toujours égale. On avait tant de plaisir à l’écouter qu’on ne prenait pas garde au grincement des peignes — si même il n’y avait pas dans cet accompagnement strident je ne sais quel charme de plus.
Sur la fin de la saison froide, dès que les pales soleils de mars commençaient à luire, Mônik changeait d’occupations. Elle se faisait alors « pèlerine ». Des gens la venaient trouver, la priaient, moyennant un modique salaire, de se rendre à tel oratoire, à telle fontaine qu’ils désignaient, et d’y remplir leurs dévotions à leur place. A partir de ce moment, ses journées se passaient à trotter les chemins. Un matin, je la vis qui achevait de nouer ses souliers sur le pas de sa porte.
— Et de quel côté allez-vous aujourd’hui, Mônik vénérable ?
— Pas loin, mon petit… Au pays de Trédarzec : deux lieues à peine, par la traverse.
— Savez-vous, mère Mône ; puisque c’est si près, laissez-moi vous accompagner.
Elle hocha la tête à plusieurs reprises, en faisant : heu !… heu !… d’un air indécis, comme si ce que je lui demandais là eût été très grave. Puis, au bout d’un instant :
— Viens tout de même, me dit-elle.
Nous nous mîmes en route, dans l’exquise fraîcheur des choses matinales. J’étais tout fier de voyager ainsi aux côtés de la vieille Mône, que je considérais comme une personne d’essence supérieure, en commerce perpétuel avec les saints. Nous suivions des sentiers qui n’étaient certainement connus que d’elle, et qui coupaient court, à peine frayés, à travers les hautes herbes des prairies et les fourrés épineux des landes. Un grand silence planait sur la campagne mouillée. Nous marchions d’une bonne allure. Voici que, dans la montée de Kerantour, je crus m’apercevoir que Mônik boitillait d’une jambe.
— Ce n’est rien, fit-elle : j’aidûmettre dans mon soulier quelque chose qui me gêne un peu.
— Déchaussez-vous.
Elle eut un geste de la main, comme pour me dire : « Ne t’occupe point de cela ; c’est mon affaire, et non la tienne ». Et elle continua de cheminer de la sorte, en marmottant de vagues oraisons auxquelles je ne comprenais rien. Au bourg de Trédarzec, elle fit une halte sous le porche de l’église, m’invitant à m’asseoir sur une des pierres tombales du cimetière pour attendre qu’elle eût fini…
L’instant d’après ; nous étions de nouveau en pleins champs.
— Maintenant, me dit Mônik, paix ! Ne me parle plus… Contente-toi, pour te distraire, de siffler aux merles.
Je lui trouvai une mine étrange, un air assombri et presque farouche. Dans sa vieille figure flétrie, à la peau rugueuse et plissée comme une écorce de chêne, ses petits yeux brillaient d’un éclat singulier. Il me vint à l’esprit des pensées déplaisantes qui me gâtèrent toute ma joie de tantôt. Si j’avais osé, je serais retourné sur mes pas. Aussi n’ai-je gardé de cette partie du trajet que des souvenirs confus. Par intervalles, on traversait des aires de fermes. Mônik était universellement connue ; les ménagères se montraient sur le seuil et la saluaient au passage :
— Ah ! ah ! Mônik, on va donclà-bas?
— Oui, oui, une fois encore !… Quand les choses ne sont pas droites, il faut bien recourir à quelqu’un qui les redresse.
Ces propos énigmatiques, échangés d’un ton rapide, n’étaient pas pour diminuer mon malaise. Au creux d’un ravin, entre des rebords en granit rongés par les mousses, dormait tristement une fontaine à l’eau ténébreuse et glacée. Mônik s’agenouilla sur la margelle ; je crus qu’elle voulait boire. Mais point. Elle se contenta de puiser quelques gouttes dans ses deux mains et d’en asperger le sol autour d’elle, en murmurant de vagues paroles. — Ce furent ensuite des terres hautes, desmeziou, des friches dénudées et houleuses, un dernier plateau enfin, et, devant nous, par delà le miroitement calme de la rivière, Tréguier surgit, lumineuse, poussée d’un seul jet, ainsi qu’une ville de rêve, avec les teintes pourprées de ses vieux toits, son peuple de clochetons, et la flèche de sa cathédrale, toute rose, de grands vols de martinets tournoyant au-dessus. Le long du quai planté d’arbres, les vergues des navires, enchevêtrées aux branches, semblaient avoir retrouvé la frondaison de leurs printemps d’autrefois. Les moindres bruits arrivaient à nous, très distincts ; on percevait jusqu’au claquement des sabots sur le pavé ; des refrains de calfats se croisaient dans l’air. A l’arrière-plan se voyaient le Minihy, dans un fouillis de verdures, et Plouguiel, détaché en silhouette sur un dos de promontoire. Tréguier m’apparut, ce jour-là, comme une cité merveilleuse au centre d’un paysage enchanté…
Mônik cependant venait de prendre à droite, par une génetaie ; un colombier désert y projetait son ombre mélancolique. Non loin, deux ou trois maisons de pauvres, couvertes en glui ; en contre-bas, un bouquet d’ormes ébouriffés par les vents d’ouest, et, à leur pied, dans un retrait, une petite construction bizarre, semi-chapelle, semi-crèche. Nous étions au terme de notre course.
— Fais ta prière, enfant, me dit Mône. Ici demeure le grand saint des Bretons, ici demeure Yves le Véridique.
C’étaient les premiers mots qu’elle m’adressait depuis Trédarzec. Elle ajouta :
— Mais, d’abord, regarde bien. Sa statue est celle que tu vois dans cet angle. Il y est représenté tel exactement qu’il était de son vivant, du temps qu’il étaitrecteurde Tréguier[8].
[8]Ainsi s’exprimait l’excellente femme. Est-il nécessaire de faire observer que les gens du peuple ont leur façon personnelle d’interpréter, c’est-à-dire de dénaturer l’histoire, et que saint Yves a été non pasrecteur, maisofficialde Tréguier ?
[8]Ainsi s’exprimait l’excellente femme. Est-il nécessaire de faire observer que les gens du peuple ont leur façon personnelle d’interpréter, c’est-à-dire de dénaturer l’histoire, et que saint Yves a été non pasrecteur, maisofficialde Tréguier ?
Une vapeur diffuse emplissait le sanctuaire qui ne recevait de jour que par la porte et par une espèce de lucarne percée dans un des murs latéraux. Au fond était dressé un autel en maçonnerie, blanchi à la chaux, où, sur la table de pierre, sans nappe ni ornements, une rangée de saints s’appuyaient les uns aux autres, épaule contre épaule, comme une bande d’hommes ivres. Ils avaient, pour la plupart, des traits à la fois rudes et bénins, encadrés d’une chevelure moutonneuse et d’une barbe en collier, et rappelaient à s’y méprendre les gens de notre entourage habituel, — pêcheurs du Trieux et mariniers du Jaudy. Une statue isolée occupait l’encoignure de droite ; c’était elle que me désignait Mônik. Elle était de taille humaine, beaucoup plus haute que les précédentes, mais tout aussi fruste ; le bois en était fendillé, pourri, entaché de lèpres et de moisissures. La figure seule avait gardé les traces d’un peinturlurage ancien, étrangement blêmi ; et sa pâleur mate semblait luire dans l’ombre, comme si elle eût été phosphorescente. On eût dit la face d’un mort, éclairée d’un reflet de cierges. Je ne la contemplai du reste qu’à la dérobée, et dans des dispositions d’âme où la peur l’emportait sur la dévotion — et même sur la curiosité. Je n’étais pas sans savoir de quels attributs terribles cette image passait pour être douée. La cardeuse d’étoupes, durant les veillées d’hiver, par des allusions, des demi-confidences, m’en avait instruit un tant soit peu. Et je n’étais pas très rassuré de me trouver face à face avec cette tête glabre dont les yeux étaient d’une fixité déconcertante.
Mônik avait délacé son soulier gauche — celui du pied dont elle boitait, — et, en ayant retiré une de ces petites monnaies de bronze, encore fréquentes à cette époque dans le pays et qu’on appelait des pièces « de dix-huit deniers », alle l’alla poser délicatement dans un pli de l’aube du saint ; puis, troussant sa cotte et appuyant ses genoux nus au sol humide, elle entra en oraison.
Ce fut long, très long. Je m’étais assis dans l’herbe, en dehors de l’oratoire, l’esprit occupé à suivre des voiles qui descendaient la rivière, unie et verte comme un lac. Soudain, Mônik se mit à parler tout haut, d’un ton âpre. Je me penchai, et je la vis qui, debout, interpellait le saint assez durement, en le secouant par l’épaule. A plusieurs reprises elle cria en breton :
— Si le droit est pour eux, condamne-nous ! Si le droit est pour nous, condamne-les ; fais qu’ils sèchent sur pied et meurent dans le délai prescrit[9]!…
[9]La formule est invariablement la même, et l’on emploie toujours le pluriel, même lorsqu’il n’y a contestation que d’individu à individu, — ce qui était ici le cas, ainsi qu’on le verra plus loin.
[9]La formule est invariablement la même, et l’on emploie toujours le pluriel, même lorsqu’il n’y a contestation que d’individu à individu, — ce qui était ici le cas, ainsi qu’on le verra plus loin.
Il y avait, dans l’accent et dans le geste, je ne sais quoi de sauvage et de troublant.
La vieille sortit du sanctuaire, les yeux allumés d’une flamme mauvaise, et en fit le tour à l’extérieur par trois fois. Le troisième tour accompli, elle s’agenouilla devant l’entrée. Quand elle se releva, elle avait son expression accoutumée, sa figure d’aïeule, d’une enfantine douceur, et dont les rides même semblaient sourire.
— C’est fini, me dit-elle. Allons-nous-en bien vite !
Il fut délicieux, ce retour, dans la joie de la lumière du midi, par une belle journée de printemps hâtif. Mône causait, causait, comme pour se dédommager du silence qu’elle avait dû observer jusque-là. A Trédarzec elle voulut absolument me faire manger des gâteaux à une petite « boutique » en plein vent. Elle était gaie ; des bouts de chansons lui venaient aux lèvres ; jamais je ne lui avais vu cette exubérance. Et elle ne boitait plus — oh ! plus du tout, — trottinait au contraire, d’une allure ingambe, avec des sautillements d’oiseau.
— Vous avez l’air tout heureux, vieille mère ?
— Je suis heureuse, en effet,mabik[10]. J’ai un poids de moins sur le cœur. Parmi les commissions qu’on me donne à faire, il en est qui ne sont pas agréables, mon enfant.
[10]Fils, avec le diminutif de tendresse.
[10]Fils, avec le diminutif de tendresse.
— Et quelle était celle d’aujourd’hui, s’il vous plaît ?
— Chut ! murmura-t-elle, en faisant mine d’écouter un pinson qui s’égosillait au-dessus de nous, dans une touffe d’aulnes.
Je n’osai pas insister ; on parla d’autre chose…
Ce que Mône, par scrupule professionnel, se refusait à m’apprendre, je l’ai su depuis.
Un patron de barque de Camarel, en Pleudaniel, avait eu maille à partir avec son unique matelot, à propos d’un règlement de comptes sur lequel ils ne s’étaient point trouvés d’accord. De là des paroles aigres et une mésintelligence qui alla croissant. On continua de pêcher ensemble, mais on passait souvent vingt et trente heures au large sans échanger un mot. Et les personnes entendues de dire :
— Vous verrez que cela finira mal !
Une nuit, le matelot se présenta, l’air égaré, les vêtements ruisselants, au poste des douanes de Lézardrieux. Il raconta que la barque — qui était « mûre » — avait touché une roche, qu’elle avait coulé à pic, et que le patron, ne sachant pas nager, avait dû « trinquer » une fois pour toutes.
Il n’y avait dans ce récit rien d’invraisemblable. On n’inquiéta point le matelot. Les commères de Camarel, cependant, ne laissaient pas de jaser ; excitée par elles, la veuve du noyé fit un esclandre public, dans le cimetière, à l’enterrement du cadavre retrouvé au bout du neuvième jour[11].
[11]C’est une croyance invétérée sur le littoral armoricain, — justifiée d’ailleurs, m’a-t-on dit, par de nombreux exemples, — que la mer ne rend jamais avant neuf jours les cadavres des gens qu’elle a engloutis.
[11]C’est une croyance invétérée sur le littoral armoricain, — justifiée d’ailleurs, m’a-t-on dit, par de nombreux exemples, — que la mer ne rend jamais avant neuf jours les cadavres des gens qu’elle a engloutis.
— Oui ! oui ! s’écria-t-elle, au moment où le cercueil disparaissait dans la fosse, — nous savons comment tu es mort ! Ils pleureront aussi, crois-moi, ceux que ta perte a réjouis en secret !…
A partir de ce moment, la vie ne fut plus tenable pour le matelot. Il n’était point d’avanies qu’il n’eût à subir de la part de la veuve et de sa nombreuse parenté. En vain voulut-il se louer à un autre patron : partout il lui fut répondu, sur un ton de sanglante ironie, qu’on n’avait pas besoin à bord d’un homme qui « portait malheur ». Désespéré, sur le point de quitter le pays, il se rendit chez Mônik, à la nuit close, pour n’être vu de personne.
— Il faut qu’Yves le Véridique prononce entre la veuve et moi. Je te prie de l’aller trouver en mon nom.
On sait avec quelle ponctualité la « pèlerine » par procuration s’acquitta de cet office.
Il paraît que, dans le cours de l’année, la veuve tomba en « languissance », sécha sur pied comme une plante atteinte dans ses racines et, finalement, trépassa. Le matelot avait eu gain de cause.
C’est chose superflue, j’imagine, de faire remarquer combien cette forme populaire du culte de saint Yves rappelle la fameuse épreuve duJugement de Dieusi usitée au moyen âge[12]. Aujourd’hui, le petit oratoire de Porz-Bihan n’existe plus. Quand j’y suis revenu, cet été, pour y rafraîchir mes impressions d’autrefois, j’ai revu, dans le ravin, la vieille fontaine, avec son eau si noire qu’elle ne m’a point renvoyé mon image lorsque je m’y suis penché ; et, sur le plateau découvert, j’ai revu le colombier promenant autour de lui la même ombre solitaire. J’ai aussi reconnu les ormes, plus tordus que jamais et comme immobilisés en des attitudes paralytiques. Au bord de la route pierreuse, c’était le même groupe de chaumières basses aux lourdes toitures, aux murailles disjointes étayées par des rames. Mais de l’édicule ancien plus rien ne restait, si ce n’est les fondations peut-être, quelques moellons épars enfouis sous de grandes ronces où des enfants d’alentour, pareils au petit coureur de champs que je fus naguère, cueillaient des mûres à pleines mains.
[12]Avec quelque chose de plus moral, toutefois.
[12]Avec quelque chose de plus moral, toutefois.
J’ai dit ailleurs[13]à quelle occasion le sanctuaire fut détruit. Le recteur de Trédarzec, en la paroisse de qui il était situé, y mit le premier la pioche. Il le fit raser entièrement et relégua la statue du saint dans le grenier du presbytère. Mais il est plus facile de démolir un mur que de déraciner une coutume, surtout en Bretagne. On n’en continue pas moins de venir prier sur l’emplacement de l’oratoire disparu. Dernièrement, une femme du pays de Goëlo, qui avait été spoliée par un notaire, y passa la nuit, prosternée sur le sol, sous la pluie qui tombait à verse, — et s’en retourna chez elle à demi morte de froid, mais sûre d’être vengée. Vous trouverez aux environs des gens pour vous affirmer que le saint fait chaque soir le trajet du bourg à Porz-Bihan pour reprendre possession, jusqu’au matin, de sa « maison » en ruines : ils l’ont rencontré.
[13]Cf. laLégende de la Mort, p. 222, note 2. Lire aussi le « Crucifié de Kéraliès », ce sobre, délicat et passionnant récit où Ch. Le Goffic a reconstitué, dans un autre cadre, les principales péripéties du drame de Hengoat. La victime s’appelait, en réalité, Omnès, et la vieille sorcière qui l’alla vouer à saint Yves, — la Kato Prunennec du roman, — avait nom Kato Briand. Celle-ci fit à l’instruction des aveux complets, détailla consciencieusement toutes les pratiques rituelles auxquelles elle s’était conformée.
[13]Cf. laLégende de la Mort, p. 222, note 2. Lire aussi le « Crucifié de Kéraliès », ce sobre, délicat et passionnant récit où Ch. Le Goffic a reconstitué, dans un autre cadre, les principales péripéties du drame de Hengoat. La victime s’appelait, en réalité, Omnès, et la vieille sorcière qui l’alla vouer à saint Yves, — la Kato Prunennec du roman, — avait nom Kato Briand. Celle-ci fit à l’instruction des aveux complets, détailla consciencieusement toutes les pratiques rituelles auxquelles elle s’était conformée.
La légende ne s’arrête pas en si bon chemin. S’il faut l’en croire, le recteur « sacrilège » fut puni par saint Yves lui-même de son « forfait », voici dans quelles circonstances :
Certaine après-dînée, trois hommes étrangers à la paroisse se présentent à la porte du presbytère.
— Qu’y a-t-il pour votre service ? leur demande la servante.
— Nous voudrions parler à M. le recteur.
— Il est à table. Que désirez-vous de lui ?
— Qu’il nous permette de nous agenouiller devant l’image d’Yves le Véridique, laquelle est, dit-on, prisonnière dans son grenier.
Impressionnée par le ton singulier dont étaient prononcées ces paroles, la servante s’empressa d’avertir son maître, bien qu’il n’aimât guère à être dérangé au cours de ses repas. Le recteur, sa serviette à la main, parut aussitôt sur le seuil de la salle à manger. Il avait la mine furieuse.
— Sortez d’ici, cria-t-il, vagabonds de grand’route que vous êtes ! Saint Yves n’a que faire de vos prières homicides.
— Soit ! répondit avec calme l’un des inconnus. Puisqu’il en est ainsi, nous t’assignons tous les trois à son tribunal. C’est aujourd’hui samedi. Il te reste la nuit pour te repentir. Demain tu ne célébreras pas la grand’messe !…
Là-dessus, les personnages mystérieux s’évanouirent, sans qu’on sût comme.
… Le recteur a gagné son lit à l’heure habituelle. Il est triste. Des pensées funèbres le hantent. La servante aussi se sent le cœur étreint d’une angoisse. Elle a beau se tourner et se retourner entre ses draps, elle ne peut s’endormir ; la sinistre prophétie des trois pèlerins retentit obstinément à ses oreilles… Soudain, elle sursaute : par l’escalier du grenier descend un pas lourd, le pas de quelqu’un « qui serait en bois ».
Il résonne maintenant dans le corridor. Une porte s’ouvre, un cri part. Et c’est ensuite une plainte longue, entrecoupée de hoquets, comme un râle. Est-ce chez le vicaire ? Il sera toujours temps d’y aller voir. Un malheur ne s’apprend jamais que trop vite. Et la servante se tient coite, la face au mur, avec une sueur d’épouvante qui lui ruisselle par tout le corps…
Lorsqu’on entra le lendemain, au petit jour, dans la chambre du recteur, on le trouva dans son lit, mort, et la couverture ramenée sur le visage.