Telle est, dans ses grandes lignes, avec addition seulement de quelques variantes populaires, la légende dont le pieux hagiographe morlaisien nous a transmis la mémoire. Quelle part de vérité renferme-t-elle et qu’y a-t-il d’authentique dans l’aventure du gars de Plougaznou rapportant chez lui, sinon entre peau et chair, peut-être au fond de son havresac, le fruit de son larcin sacré ? Ce sont là questions épineuses et que je ne me charge point de résoudre. Il n’est pas sans intérêt toutefois de remarquer que, de l’aveu du Père Albert, ceci se passait sous le règne du ducJean, cinquième du nom, que ce duc guerroya fort en Normandie, contre les Anglais, et qu’il était singulièrement adonné à la dévotion, ne perdant pas une occasion de faire montre envers les églises de sa piété et de sa magnificence. C’est lui qui, prisonnier des Clisson, fit vœu, s’il redevenait libre, d’accomplir le pèlerinage de Jérusalem, et qui, plus tard, ne trouvant pas le loisir de se mettre en route, dépêcha à sa place un « homme notable et suffisant » avec mission d’offrir au Saint-Sépulcre un cadeau de cent florins d’or.
Il n’en usait pas moins libéralement avec les sanctuaires de Bretagne, ainsi qu’on le peut voir dans les comptes de ses argentiers. Ce ne sont que fondations de messes et donations pieuses, à Saint-Julien de Vouvantes, à Notre-Dame du Mené, à Notre-Dame du Bodon, à Notre-Dame de Brélevenez, enfin, si joliment perchée au haut de ses trois cents marches de pierre, sur son vert coteau lannionnais. N’est-ce pas lui encore qui édifiait à saint Yves, dans la cathédrale de Tréguier, un tombeau qu’il faisait couvrir « d’argent » ? Et que dire des largesses vraiment princières dont il ne cessait de combler la collégiale du Folgoat ? Le clergé de Plougaznou dut se désoler plus d’une fois de cette manne dorée qui pleuvait sur les sanctuaires voisins, sans qu’il en pût recueillir la moindre parcelle. Ce que l’on jalouse, en pareil cas, ce n’est pas seulement le profit, c’est la gloire. Il est dur de voir grandir autour de soi des cultes prospères, tandis que l’on reste une église pauvre sur une terre dédaignée. Il y avait bien, sans doute, ce pèlerinage annuel du 24 juin à la chapelle de saint Mériadec, le « pardon du feu », comme on disait. Mais, outre que c’était là une pratique d’une orthodoxie fort contestable, les foules qu’elle rassemblait, composées presque uniquement de paysans grossiers, n’étaient guère pour lui prêter de l’éclat et attirer sur elle les regards d’un duc.
Ah ! si, du moins, parmi ces rustres s’était révélé soudain quelque doux illuminé, comme fut ce bon « fol » de Salaün dont les angéliques visions avaient, au siècle précédent, assuré la fortune de Notre-Dame du Folgoat !… Le désir, a-t-on remarqué, finit par créer son objet. Joignez qu’il n’y a pas de contrée au monde où la faculté mythique soit plus puissante qu’en Bretagne. La légende y est une production naturelle et toute spontanée. Celle du « Doigt de saint Jean », éclose sous les feuillées ombreuses du Traoun-Mériadek, eut tôt fait de prendre son essor et de voler, sur les lèvres des hommes, jusqu’aux oreilles de Jean V. Il avait précisément dans son entourage un certain Mériadek Guicaznou, dont le nom dit assez la provenance, et qui ne dut pas être le dernier à lui faire part de la miraculeuse aventure arrivée en son pays d’origine. La trame en était ingénieuse et charmante, très propre à flatter l’imagination populaire. Mais le duc lui-même ne pouvait manquer d’en recevoir une impression très vive, et cela pour deux motifs : d’abord, parce que la conquête morale de la relique s’était accomplie par l’entremise d’un de ses hommes d’armes ; ensuite, et surtout, parce que cette relique était celle de saint Jean, son vénéré patron. A supposer donc, comme le veut le sévère bénédictin, Dom Lobineau, que la légende eût été fabriquée de toutes pièces, elle avait du moins toutes chances de donner les fruits heureux qu’on s’en était promis.
Et en effet, du jour au lendemain, la rustique solitude de Traoun-Mériadek connut les prestiges de la célébrité. La faveur ducale s’était étendue sur elle. Ce ne furent, dans le principe, que de menues offrandes : un étui d’argent, par exemple, pour sauvegarder le précieux doigt. Puis vinrent les grosses libéralités, en vue de permettre l’érection d’une nef capable de contenir les nouveaux fidèles. Car maintenant que le prince avait pris ce coin de terre sous sa haute protection, des chevauchées de gentilshommes s’y acheminaient par les étroits sentiers caillouteux, battus jusqu’alors des seuls manants. Moins de trois ans après la date qui est assignée, dans Albert Legrand, au transfert de la relique, c’est-à-dire dès 1540, on posait, sur l’emplacement de la chapelle primitive, la première pierre de l’édifice actuel. Et Saint-Jean-du-Doigt devenait un des grands « lieux dévots » de la Bretagne.
A la fin duXVIIIesiècle, sa vogue n’avait pas décru. Cambry, qui le visita sous le Directoire, en parle dans des termes, sans doute fort irrévérencieux, comme il sied à un voltairien, mais qui n’attestent pas moins de quel crédit il jouissait encore à cette époque. « On n’avait rien négligé, dit-il, pour frapper l’imagination des nombreux pèlerins qui se rendaient en ce séjour de miracles et d’enchantements. Les sentiers qu’on foulait en l’approchant étaient sacrés. Des saints épars, grossièrement sculptés, peints, dorés, se trouvaient sur la route auprès des cabarets où la tête se montait par les fumées de l’eau-de-vie. » Quand, la Révolution passée, l’église de Saint-Jean rouvrit ses portes, son riche trésor était intact : aucune des somptueuses pièces d’orfèvrerie qui le composent ne manquait à l’appel. Les monuments eux-mêmes n’avaient pas souffert. On y eût vainement cherché trace d’un de ces actes de vandalisme dont tant de sanctuaires finistériens ont conservé les tristes marques. Il va de soi que l’on en fit honneur à la relique. Des gens de la bourgade contèrent qu’ils avaient vu, de nuit, des archanges, l’épée nue et flamboyante, en faction devant les vitraux.
Il y eut mieux encore, paraît-il. C’était en 93, « l’année de Robespierre ». Comme, à défaut des offices accoutumés, on se proposait de célébrer, à tout le moins entre laïques, la cérémonie dutantad, un des sans-culottes de Plougaznou vint, au nom des commissaires du district, faire défense de procéder à l’allumage, avec menace, si l’on passait outre, de traduire les coupables devant le tribunal révolutionnaire. La perspective de la prison et peut-être de la guillotine intimida les plus hardis. Le feu traditionnel ne fut point allumé. Mais, à l’heure même où il était d’usage qu’on y plongeât le premier brandon, une immense rougeur d’incendie embrasa soudain le ciel nocturne, dans la direction de Plougaznou ; des appels désespérés decorn-boudretentirent, sonnant l’alarme ; la violence des flammes était telle que leurs reflets balayaient au loin la mer. Le sans-culotte s’enfuit, éperdu. C’était sa ferme qui brûlait. Lorsqu’il atteignit la hauteur qu’elle occupait, il n’y trouva qu’un monceau de cendres. Il n’était pas jusqu’à son nombreux bétail, le plus beau de la paroisse, qui n’eût été consumé vivant dans les étables. Plusieurs jours après, la fumée de ces chairs grésillantes planait encore sur le pays, en une âcre vapeur d’holocauste.
On rechercha l’incendiaire, mais sans espoir de le découvrir. Il ne fit doute pour personne que c’était saint Jean lui-même qui s’était vengé. En quoi, du reste, il prévint des malheurs beaucoup plus considérables. Car c’est un dicton local que, si nul feu ne brillait à la Saint-Jean, de toute l’année d’après on ne verrait point le soleil.