IV

En général, il fait beau. La fête s’ouvre, en effet, le deuxième dimanche de juillet, dans la période la plus aimable de l’été breton. J’ai assisté à la plus récente, à celle de 1893. Au petit matin, je prenais avec les pèlerins de la région de Quimper le train de Douarnenez. Il vous dépose à la station dite de Guengat, — une maisonnette mélancolique, ceinte de landes et de marais, à plusieurs kilomètres de tout centre habité. Comme personnel, un employé unique, une femme, dont la principale besogne consiste à regarder passer de temps à autre quelques wagons et à écouter tinter, le soir, des angélus lointains. Un étroit ruban pierreux conduit à une route vicinale, à une de ces délicieuses et minuscules routes bretonnes qui s’en vont, comme la race elle-même, d’une allure de flânerie, s’attardent en mille détours et se laissent mener par leur rêve pour n’aboutir nulle part. On voyage dans une ombre lumineuse, entre des talus tapissés d’un fouillis de plantes, de fleurettes pâles, d’herbes longues et fines, pendantes comme des chevelures. On ne voit, on n’entend rien que le reflet mouvant des feuillages sur la chaussée criblée de gouttes de soleil et un léger bruit d’eau dans les cressonnières aux deux bords du chemin.

Brusquement, dans une éclaircie, surgit la montagne sacrée, la croupe encore fumante des buées de l’aube. Des silhouettes de pèlerins se dessinent, imprécises, sur la crête et le long des pentes. Les Troménies individuelles, — plus fécondes en grâces, dit-on, sans doute parce que plus conformes à l’esprit de la tradition primitive, — ont commencé de circuler à partir de minuit. Aussi y a-t-il déjà des gens qui reviennent, les traits un peu las, les vêtements détrempés par la rosée. Un premier calvaire se dresse au pied du mont ; sur les marches, des femmes sont assises et déjeunent d’un morceau de pain bis graissé de lard. L’une d’elles, m’interpellant au passage, me crie :

— Inutile de vous presser. Vous arrivez trop tard. Le saint n’est plus chez lui.

Leurs dévotions scrupuleusement accomplies, nos paysannes plaisantent volontiers. Je riposte :

— Eh bien ! alors, j’irai chez Kébèn.

— Pour celle-là, vous la rencontrerez ! m’est-il répondu. — Et même au lieu d’une, vous en trouverez cinq cents.

Il faut savoir que le mauvais renom de la mégère de Kernévez s’est étendu, bien injustement du reste, à toutes les ménagères du quartier : il a fait tache d’huile à travers les siècles.

Entre Locronan et QuéménévenIl n’y a femme qui ne soit une Kébèn,

Entre Locronan et Quéménéven

Il n’y a femme qui ne soit une Kébèn,

dit un adage inventé, je suppose, par quelque commère du bourg voisin, à l’époque où la prospérité de ce petit pays industrieux faisait autour d’elle tant de jaloux. Le vieil individualisme celtique est demeuré vivace en Bretagne, et les rivalités, les rancunes s’y perpétuent d’un village à l’autre, avec une jovialité féroce…

Je suis déjà haut dans la montée que j’entends encore, derrière moi, rire à gorge déployée mes Cornouaillaises retour de pardon. Mais, à mesure que je m’élève, il semble que je pénètre dans une atmosphère d’infini silence ; on respire dans l’air ce je ne sais quoi de religieux qui enveloppe partout les sommets et qui les fit vénérer de nos ancêtres aryens comme des tabernacles de la divinité. La brise, qui souffle par lentes bouffées, est chargée de parfums d’une essence rare, de la fine senteur des herbes aromatiques ; et les groupes de nuages dans le ciel ressemblent à de grandes figures agenouillées… Les sons d’une clochette ont retenti. Une voix psalmodie en breton :

— Passant, donnez une obole !… Pour l’amour de saint Thégonnec, donnez !

Au fond d’une hutte façonnée, comme jadis celle de Ronan, de branchages entrelacés et recouverte d’un drap en guise de toiture, un homme est accroupi sur une escabelle, unglaziken veste neuve bordée d’un large galon jaune. Devant lui est une table parée à l’instar d’un autel et, sur la table, une statuette de saint, noire, enfumée, une de ces images barbares particulièrement chères aux Armoricains, à cause de leur antiquité même. Un plat de cuivre, à demi plein de gros sous, est posé auprès de l’icône pour recevoir les offrandes. C’est là une espèce de péage mystique établi de place en place sur tout le pourtour de la Troménie. On en compte jusqu’à soixante et soixante-dix, de ces logettes éparses aux flancs du mont. Les quatre paroisses qui avaient une portion de leur territoire comprise dans l’ancienminihys’y font représenter non seulement par le patron de leur église, mais encore par la multitude des « petits saints » indigètes en honneur dans les chapelles locales. Et près de chacun d’eux se tient un délégué de la fabrique qui, dans un boniment naïf, énumère ses vertus, rappelle ses miracles, vante les merveilleuses propriétés de l’eau de sa fontaine, quelquefois tend à baiser aux pèlerins des fragments de ses reliques. Le proverbe « chacun prêche pour son saint » n’a jamais été d’une application plus directe et plus littérale. Ainsi le culte de Ronan devient une source de profits pour tous les sanctuaires de la région. Il est juste d’ajouter que cet usage, d’une origine fort reculée, ne s’explique pas uniquement par des raisons de lucre. C’est une croyance répandue dans toute la péninsule que les saints d’un même canton se doivent faire visite le jour de leurs pardons respectifs. Si on ne prend soin de les y mener, ils s’y transportent, dit-on, spontanément. Des pêcheurs de la côte trégorroise m’ont affirmé avoir vu Notre-Dame de Port-Blanc se rendre par mer, la nuit, à la fête votive de Notre-Dame de la Clarté. Ne nous étonnons donc pas si les Urlou, les Corentin, les Thujen, les Thégonnec et tant d’autres thaumaturges, en perpétuelles relations de voisinage avec Ronan, délaissent momentanément leurs oratoires, à l’occasion de la Troménie, pour le venir saluer sur les limites de son domaine. Que s’ils bénéficient par surcroît de quelque aumône, ce serait cruauté de leur en vouloir. Ils sont si pauvres, les bons vieux saints, et leurs rustiques maisons si misérables !…

Le sentier traditionnel traverse en cet endroit la grand’route. A l’un des angles du carrefour s’érige une croix fruste taillée tout d’une pièce, peut-être dans un menhir, plus probablement dans un de ces blocs de granit connus sous le nom delec’hqui servirent, aux premières époques du christianisme, à marquer en Bretagne les sépultures. C’est ici la tombe de Kébèn. L’herbe y est maigre et brûlée ; jamais fleur n’y a fleuri ; les bruyères même s’en écartent, et les humains les imitent ; ils la contournent à distance d’un pas rapide, en se signant. Qui sait si, en dépit du lourd monolithe qui l’opprime, l’esprit de rébellion enfermé là ne va pas tout à coup faire éruption comme un volcan ? J’y ai cependant vu s’agenouiller une vieille femme, et cela non par inadvertance, car à sa fille qui la morigénait elle répondit :

— Vous êtes jeune encore. Quand vous aurez été plus longtemps à l’école de la vie, vous aurez appris la pitié.

Incessamment des Troménieurs passent, gravement, tête nue, leur chapeau dans une main, dans l’autre un chapelet. Ils cheminent en silence sans échanger une parole : la Troménie est un « pardon muet ». A leurs yeux vagues, obstinément fixés devant eux, on devine que toute leur âme est concentrée dans une oraison intérieure dont rien ne la saurait distraire, pas même le splendide horizon qui, vu de ces hauteurs, semble se déployer au loin comme les branches mouvantes et merveilleusement nuancées d’un éventail prestigieux. Ils marchent isolés ou par troupes. C’est tantôt une famille, avec tous ses membres, tantôt un village entier, un clan de laboureurs émigré en masse, hommes et femmes, enfants et chiens. Les profils se détachent avec une extraordinaire netteté sur le bleu délicat du ciel, puis s’évanouissent dans les sinuosités de la montagne.

Une des principales étapes est celle qui va de la tombe de Kébèn à la « Jument de pierre ». Le sentier s’engage entre des ajoncs, franchit des carrières abandonnées, côtoie des champs de blé noir, se perd enfin dans une lande, vaste étendue de gazon roussi, luisante au soleil comme un miroir immense que les nuages balaient de leurs grandes ombres. Au milieu de la lande est vautré le monstre de granit. Il a bien les formes étranges et colossales de quelque animal des temps fabuleux. Le culte dont il est l’objet remonte certainement à une époque de beaucoup antérieure à notre ère. On sait de quel naturalisme profond était empreinte la mythologie celtique. Tout dans la nature lui apparaissait comme divin, les arbres, les sources, les rochers. Ces antiques conceptions sont demeurées vivaces au cœur du peuple breton. Le christianisme s’est superposé à elles ou les a tirées à lui : ne les pouvant détruire, il les a confisquées. Mais il n’est pas nécessaire de creuser très avant dans l’âme de la race pour retrouver intact le fond primitif. En ce qui est de la pierre de Ronan, on lui a longtemps attribué une vertu fécondante. Il y a peu d’années encore, les jeunes épousées s’y venaient frotter le ventre, dans les premiers mois du mariage, et les femmes stériles, pendant trois nuits consécutives, se couchaient sur elle, avec l’espoir de connaître enfin les joies de la maternité. On abandonne aujourd’hui ces pratiques, mais je me suis laissé dire qu’elles ne sont peut-être pas aussi mortes qu’elles en ont l’air.

Les pèlerins de la Troménie se contentent, en général, de faire le tour de la pierre sacrée. Les plus dévots, néanmoins, et aussi les gens fiévreux ou sujets à des maladies nerveuses ne manquent pas de s’asseoir dans une anfractuosité du roc, sorte de chaire naturelle sculptée par les pluies, que Ronan affectionnait en ses heures de sieste et de méditation. Il jouissait de cette place d’un des plus admirables panoramas qui se puissent contempler.

Les vieux thaumaturges de la légende armoricaine n’étaient point des ascètes moroses, des contempteurs de l’univers. Ils font plutôt songer auxrichisde l’Inde. Les austérités de la vie érémitique ne fanaient en eux ni la délicatesse du sentiment, ni la fraîcheur de l’imagination. S’ils recherchaient la solitude, c’était sans doute pour se vouer plus exclusivement à Dieu, mais aussi pour entrer en un contact plus direct, plus intime, avec la frémissante beauté des choses. Ils étaient des poètes en même temps que des saints. La magie de la nature les enchantait. La tradition nous les montre cheminant des jours, des mois, avant de s’arrêter au choix définitif d’une demeure. Une boule, dit-on, roulait devant leurs pas : entendez par là qu’un instinct supérieur les guidait. Ils attendaient pour bâtir leur cellule d’avoir rencontré un paysage digne d’alimenter leur rêve. Aux uns il fallait les hauts lieux, l’immensité des horizons ; d’autres préféraient le mystère des vallées, toutes chuchotantes du bruissement des eaux et du frisson des feuillages. Presque toujours ils s’arrangeaient de façon à avoir — petite ou grande — une ouverture sur la mer. La plupart de leurs oratoires sont, en effet, situés dans la zone maritime, dans l’Armor. Ils aimaient la mer pour elle-même, parce qu’elle est la mer, la seule chose au monde peut-être dont le spectacle ne lasse jamais ; et aussi, parce qu’elle est comme la face visible de cet infini qui obsédait leur âme ; et enfin, parce que ses flots baignaient là-bas leur patrie ancienne, les grandes îles brumeuses d’Hibernie et de Breiz-Meur d’où la tourmente saxonne les avait chassés. Aux soirs nostalgiques, leur pensée dut s’en retourner plus d’une fois, dans la houleuse chevauchée des vagues, vers les monastères tant regrettés d’Iona, de Clonard, de Laniltud, de Bangor.

Devant les yeux de Ronan, la baie de Douarnenez, ou, pour parler comme les Bretons, la Baie — à leur avis, elle est l’unique — développait sa courbe harmonieuse, faisait étinceler le sable fin de ses grèves et, sur la perspective des eaux, découpait en une suite de figures austères et hardies la majesté de ses promontoires. On comprend sans peine la prédilection du saint pour ce versant duménez. Il n’y a guère de sites en Bretagne d’où la vue s’étende plus à l’aise sur un décor à la fois plus éternel et plus changeant.

Je gagne le bourg en compagnie d’une aïeule toute branlante, toute disloquée, qui s’appuie d’une main sur son bâton de pèlerine, de l’autre sur l’épaule d’un garçonnet de douze à quinze ans, son arrière petit-fils. L’enfant flotte en des vêtements trop larges, défroque presque neuve de quelque frère aîné « péri en mer ». Il a une petite mine drôle, très éveillée, avec un je ne sais quoi de vieillot déjà dans l’expression, des regards d’une gravité singulière, pleins de choses d’ailleurs, un air de tristesse prématurée.

— Il va s’embarquer pour le long cours, m’explique la bonne femme. Alors, je suis venue le présenter à saint Ronan. C’est la neuvième Troménie que j’accomplis. Oui, ce sentier m’a vue passer neuf fois, avec mon homme, mes gars, et les fils de mes gars. Je les ai pleurés tous et n’en ai enseveli aucun. Ils sont dans le cimetière sans croix. Celui-ci est le dernier qui me reste. J’ai idée que la mer le prendra comme elle a pris les autres. Cela est dur, mais il faut que chacun suive son destin…

Le mousse, lui, ne dit rien, sourit vaguement du côté des boutiques installées sur la place ; et la mer, au pied des collines, s’étale, glauque, pailletée d’or, attirante et chantante, sirène délicieuse, doux miroir à prendre les hommes.

Du dehors, l’église de Locronan dont le vaisseau principal appartient auXVesiècle a la noblesse, l’ampleur de proportions d’une cathédrale. L’intérieur en est d’un caractère saisissant. On y accède par un vaste porche en arc surbaissé. Une impression de vétusté, de délabrement, de grandeur aussi — de grandeur solitaire et quasi farouche — vous envahit l’âme, dès le seuil. Des masses d’ombre se balancent suspendues aux voûtes ou rampent le long des parois. On se croirait dans un sous-bois ténébreux, traversé çà et là de clartés verdâtres. On respire l’horreur des forêts sacrées. Les piliers, couverts de mousses, de végétations parasites, rappellent effectivement les arbres pétrifiés de la légende. Ou bien encore, on songe à l’église d’une de ces villes englouties, Tolente, Ker-Is, Occismor, tant les murs dégagent d’humidité, tant la lumière qui les baigne est étrange, crépusculaire, spectrale.

La chapelle du Pénity, accotée à la nef, brille d’un rayonnement plus vif. Là est la tombe de l’anachorète, là se détache en relief sur une table de Kersanton l’hiératique et rude image de Ronan. Les traits sont d’une belle sérénité fruste : dans la fixité des prunelles semblent nager encore les grands rêves interrompus. Une des mains tient le bâton pastoral, l’autre le livre d’heures. A l’autel, un prêtre officie[64]. Il bénit l’assistance, et le défilé commence autour du tombeau. Les dévots circulent en rangs pressés. Plus de femmes que d’hommes, et presque toutes de la région de Douarnenez. Elles sont fraîches, roses, et comme nacrées, avec des yeux gris, du gris azuré de la fleur de lin. La coiffe, qui enserre étroitement le visage, lui donne un air inoubliable de candeur et de mysticité. Elles touchent du front, à tour de rôle, le reliquaire en forme de navette que leur présente un diacre ; puis, se retournant vers le thaumaturge de pierre, elles lui impriment sur la face leurs lèvres saines dont les souffles de la montagne ont singulièrement avivé l’éclat.

[64]C’était, si je ne me trompe, l’abbé Thomas, aumônier du Lycée de Quimper, et l’un des principaux zélateurs du culte des vieux saints nationaux dans le Finistère. On lira avec fruit l’importante brochure qu’il a consacrée à la Troménie.

[64]C’était, si je ne me trompe, l’abbé Thomas, aumônier du Lycée de Quimper, et l’un des principaux zélateurs du culte des vieux saints nationaux dans le Finistère. On lira avec fruit l’importante brochure qu’il a consacrée à la Troménie.

Et c’est ici la vraie revanche de Ronan.

La femme, dans la conception des Celtes, apparaît comme une magicienne exquise et perverse tout ensemble, douée d’un pouvoir irrésistible, surnaturel, et qui prend tout l’homme sans rien livrer d’elle-même. Nos poètes populaires la célèbrent sans cesse dans lessoniou, mais avec quelle tristesse résignée ! Et qu’il y a parfois d’angoisse mêlée à leurs effusions d’amour ! Les saints la craignaient, voyaient en elle un obstacle insurmontable à la sainteté. Efflam, contraint par son père de se choisir une épouse, ressentit devant la beauté d’Enora un tel trouble qu’il s’évanouit sur le parquet de la chambre nuptiale. Sans l’intervention d’un ange, il n’eût jamais eu le courage de s’enfuir. Enora l’ayant rejoint à travers le péril des eaux, il refusa d’entendre le son de sa voix et lui fit bâtir un ermitage de l’autre côté de la colline. Envel ne se montra pas moins impitoyable envers sa sœur Jûna. Pas une fois il ne lui rendit visite dans sa cellule qu’une vallée seulement séparait de la sienne. Il n’apprit sa mort que lorsque la cloche qu’elle avait coutume de sonner à l’heure de la prière ne tinta plus.

Proscrites, anathématisées par les saints, les femmes usaient de représailles à leur égard. En plus d’une occasion, elles leur jouèrent de fort vilains tours[65]. On a vu de quelle haine sans rémission Kébèn poursuivit Ronan. Je n’ai pas tout rapporté. Un hagiographe raconte qu’elle l’accusa publiquement d’avoir voulu lui faire violence. Mort, elle le traita de la façon que l’on sait. La trace de l’immonde crachat reparaît toute fraîche, dit-on, à chaque Troménie, sur la joue gauche du cadavre de granit ; et c’est elle, c’est cette souillure ineffaçable que les filles de Cornouailles viennent, de sept ans en sept ans, essuyer pieusement avec leurs baisers.

[65]Cf.Les saints bretons, d’après la tradition populaire. Annales de Bretagne, 1893-1894.

[65]Cf.Les saints bretons, d’après la tradition populaire. Annales de Bretagne, 1893-1894.

Cependant les cloches s’ébranlent. Les vibrations d’un glas tombent dans l’église à coups lugubres et espacés ; un chœur de prêtres entonne l’office des morts. La Troménie n’est pas seulement un pèlerinage de vivants. Les défunts qui n’ont pu l’accomplir en ce monde se lèvent du pays des âmes pour y prendre part. Croyez que parmi les êtres visibles et palpables, agenouillés là sur les dalles, rôde tout un peuple d’ombres évadé des cimetières. Une haleine froide qui vous fait frissonner, une odeur souterraine dont l’atmosphère s’imprègne tout à coup : autant de signes révélateurs de l’approche des défunts, de la mystérieuse venue desAnaon. J’entends dire sous le porche, à une fermière de Plogonnec, qu’à la dernière Troménie, comme elle était en oraison, elle se sentit chatouiller la nuque par des doigts glacés. S’étant retournée, elle faillit se pâmer de stupeur en se trouvant face à face avec son mari qu’elle avait enterré l’année d’avant et pour qui justement elle récitait leDe profundis. « J’allais lui parler, mais il lut sans doute mon intention dans mes yeux, car aussitôt il s’éclipsa… »

C’est du haut des degrés qui conduisent au portail qu’il faut jouir du spectacle de la grand’messe. Par les vantaux ouverts, le regard plonge à travers la nef jusqu’au fond de l’abside qui, derrière cette forêt de piliers aux fûts énormes, luit, inondée de soleil, comme une clairière éblouissante. Les hommes sont groupés aux premiers rangs : un flot de têtes rudes et carrées aux longues chevelures celtiques. Ensuite viennent les femmes, prosternées dans toutes les attitudes. On voit palpiter les ailes de leurs coiffes où le jour multicolore des vitraux met de chatoyantes irisations. On dirait un vol d’oiseaux de mer engouffrés dans l’église. Et des chants se traînent en notes éplorées, des chants pareils à des mélopées barbares, très graves et très doux.

De midi à deux heures, il se produit une sorte de détente. C’est un rude pardon que la Troménie, et où l’on ne doit ménager ni sa sueur, ni sa peine. On n’y gagne pas que des indulgences, mais encore un robuste appétit. L’air vif des hauteurs, aiguisé de salure marine, et quelque cinq lieues par les ravines et les landes vous dilateraient l’estomac d’un citadin ; à plus forte raison, d’un rustique. D’ailleurs, il n’est point de concours religieux en Bretagne qui n’aille sans un semblant de liesse profane. Donc, tandis que l’église se vide, les auberges s’emplissent. Trouve place qui peut. D’aucuns vont s’installer hors bourg, à l’ombre d’un pan de mur, emmi les ruines enguirlandées de lierre qui jonchent au loin la campagne. L’unique hôtel du lieu, dont la vieille façade pleure inconsolablement la mort des diligences, a tendu son hangar de draps blancs, comme pour une noce de village. J’y déjeune avec les Troménieurs d’importance, patrons de pêche ou riches laboureurs, gens de Plonéis, de Tréboul, de Kerlaz et de Ploaré. Des bouffées de brise gonflent les toiles, font claquer autour de nous toutes ces blancheurs sonores. La foule, sur la place, va, vient, grossie de quart d’heure en quart d’heure, exaltée, grisée de son propre bruit. Une allégresse sacrée commence à vibrer dans l’air.

Notez ceci. Dans ce vaste bourdonnement humain, pas une clameur de mendiant, pas une de ces lamentations geignardes qui vous obsèdent les oreilles à tous les autres pardons de Bretagne. Les exhibiteurs de plaies, réelles ou simulées, ne se montrent point à Locronan ni sur le parcours du pèlerinage. Il est vrai que la Troménie est faite pour décourager les infirmes, culs-de-jatte, tortillards et béquillards de toute espèce. Elle est avant tout la solennité des ingambes.


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