Il n’y en a qu’un qui soit proprement le pardon de saint Yves : c’est celui qui se célèbre au Minihy, dans la journée du 19 mai.
… Nous demeurions, en ce temps-là, à Penvénan — un gros bourg triste sur un plateau dénudé, coupé de talus broussailleux, entre le Guindy et la mer. La commune est vaste. Dans l’intérieur vivent des laboureurs aisés, semeurs de froment et pasteurs de troupeaux. Quelques-uns sont riches, ont des fermes spacieuses bâties en pierres de taille comme des manoirs. Il n’en est pas de même des clans de pêcheurs, disséminés le long du littoral. L’aisance est à peu près inconnue dans ces hameaux. Les hommes en sont absents pendant cinq et six mois de l’année, presque tous occupés aux campagnes lointaines et périlleuses de Terre-Neuve ou d’Islande. Beaucoup ne reviennent jamais. Leurs familles tombent dans la détresse, vont grossir la bande des « chercheurs de pain ». On sait d’ailleurs qu’en Bretagne ce n’est pas une honte de mendier, si même ce n’est pas un honneur. Les misérables, comme les fous, sont tenus pour des êtres sacrés. Qui leur manque de respect encourt la damnation éternelle. Aussi les traite-t-on avec les plus grands égards ; ils ont partout leur écuelle dans le dressoir, leur pailler sous la grange ou dans l’étable. Au pays de Tréguier, ils forment une espèce de corporation et s’intitulent eux-mêmes, non sans orgueil, les « clients de saint Yves ». Quand sa fête approche, infirmes et loqueteux se redressent dans leurs haillons, font sonner allègrement leurs béquilles :
— Voici notre pardon, disent-ils, —pardon ar bêwien, le pardon des pauvres !
Je voudrais esquisser en quelques lignes la physionomie de l’un de ces clients du saint, le plus honnête homme peut-être que j’aie connu. On l’appelait Baptiste tout court, comme s’il n’eût jamais porté d’autre nom. Il habitait, sur la route de Lannion, une masure à laquelle il ne manquait guère que des murailles et un toit. La pluie et la neige y avaient leurs libres entrées, et le vent s’y installait comme chez lui. Les chats sans domicile pullulaient dans les recoins, indépendamment de quantité d’autres bêtes. Quand on en plaisantait Baptiste, il vous répondait avec une philosophie tranquille :
—Dûman ê ty an holl(Chez moi, c’est la maison de tout le monde).
Il avait des idées très particulières sur l’hospitalité. C’était un sage, à la manière des Cyniques, professant pour les réalités extérieures une sereine indifférence, n’attachant de prix qu’aux choses de l’âme. Cependant il tenait beaucoup à sa pipe, et son front se rembrunissait dès qu’il n’avait plus de quoi fumer. Un petit verre d’eau-de-vie de temps en temps n’était pas non plus pour lui déplaire. Mais, voilà tout. Nulle autre passion ne troubla ce cœur simple. Il entra dans la tombe aussi pur qu’au sortir de son berceau d’enfant. Il mourut aux abords de sa quatre-vingtième année, une nuit de verglas, sans un témoin, sans un cri, « s’étant lui-même fermé les yeux », selon l’expression de la voisine qui la première s’aperçut de sa mort. Quand on lui retira ses vêtements, on trouva dans ses poches, outre sa pipe et sa blague, un vieux morceau de lettre qu’on ne put déchiffrer et, sur sa maigre poitrine velue, un scapulaire. Quelques jours auparavant, il avait accosté mon père dans la rue.
— Je compte sur vous pour meprêterun drap, lorsque le moment sera venu de m’ensevelir.
Il ne doutait point d’être un jour à même de le rendre, dans l’autre monde. Ainsi les anciens Celtes se fixaient des échéances par delà le terme de cette vie. Baptiste différait en ceci des pauvres gens ses confrères : non seulement il ne demandait pas l’aumône, mais il la repoussait, avec une colère mal contenue, si gracieusement qu’elle lui fût offerte. Là-dessus il était intraitable. Il prétendait que le pain qui n’a pas été gagné étouffe qui le mange. En descendant, le matin, je le trouvais souvent installé dans l’âtre de la cuisine, et fumant. Il avait un sentiment inné de la délicatesse, prenait toujours prétexte de sa pipe à allumer ou d’une nouvelle à dire pour entrer dans les maisons. Encore fallait-il qu’il eût en sympathie les hôtes. Moi, il m’aimait pour les choses que j’aimais, — pour tout le passé breton dont je tâchais dès lors à rassembler les reliques. Quant à mes parents, il ne connaissait dans son entourage personne qui leur fût comparable. En quoi il avait bien raison, l’excellent homme !… J’allais à lui, nous nous serrions la main et l’on causait… Survenait ma mère qui le priait à déjeuner « sans façons ».
— Au cas où vous auriez quelque besogne à me donner, oui ! sinon, vous savez que c’est non !
Il y avait toujours « quelque besogne » en réserve pour Baptiste. On lui gardait de préférence celles qui paraissaient exiger beaucoup de force, comme de transporter du fumier ou de fendre du bois. Il s’en acquittait avec une inhabileté charmante, le pauvre vieux ! Mais c’était une âme douce, prompte aux illusions. Il se persuadait de bonne foi qu’il avait fait merveille, et mesurait la qualité de son travail à la sueur ruisselante sur ses joues évidées.
— Vous vous fatiguez trop, Baptiste, lui disait ma mère. Nous vous tuerons dix ans plus tôt.
Ce compliment le touchait aux moelles ; il rayonnait. Nous le faisions asseoir à table, au milieu de nous, comme c’est l’usage dans les anciennes demeures bretonnes. Il avait très faim — ne goûtant pas au pain tous les jours — et cependant il fallait le forcer à manger. Que de fois, à son insu, nous lui avons empli les poches ! Sa conversation était des plus intéressantes. Il avait vu « vivre beaucoup de monde et passer beaucoup de choses ». Des trésors de connaissances populaires accumulées roulaient pêle-mêle dans sa mémoire, ainsi que les galets sur la grève à l’heure de la marée montante. Je pillais dans le tas, à la façon des ramasseurs d’épaves…
Un soir, il se montra sur notre seuil, décemment vêtu de haillons presque propres.
— Voulez-vous assister aupardon des pauvres? me demanda-t-il. Je suis attendu chez le fermier de saint Yves, — mon ami Yaouank, — à qui j’ai rendu quelques services.
L’aubaine était des meilleures. Je m’empressai d’accepter.
Déjà, au cours de l’après-midi, j’avais cru remarquer que le bourg était plus animé que de coutume. De tous les petits chemins de grève débouchaient des troupes de mendiants. Hommes, femmes, enfants, ils traversaient la place, sans s’arrêter, sans même jeter un regard aux portes des maisons, puis tournaient à l’angle de la route de Tréguier où ils disparaissaient, entre les haies des ajoncs reverdis.
Nous prîmes la même direction. Il était près de sept heures : derrière nous, du côté de Perros, le soleil à son déclin ressemblait à la gueule embrasée d’un four. Sur nos têtes, de petites nues floconneuses, blanches comme une laine qui sort du lavoir, dormaient au fond du ciel, suspendues et immobiles. Quoique ses jarrets eussent fléchi sous le poids de l’âge, Baptiste ne laissait pas de cheminer d’une allure assez ingambe. Comme je lui en faisais l’observation :
— Qui naît pauvre doit avoir bon pied, me dit-il, dans la forme sentencieuse qui lui était habituelle. Ce n’est pas sans raison qu’on appelle les gens de ma sorte desbaléer-brô, des batteurs de pays. Le pain ne venant pas à nous de lui-même, force nous est d’aller à lui, et c’est un métier où il faut des jambes… ou des béquilles, ajouta-t-il, en me montrant un éclopé qui se tortillait, un peu en avant de nous, entre ses deux piquets de bois.
Baptiste continua :
— Les livres vous ont sans doute appris quel marcheur était saint Yves, notre patron.
— Apprenez-le-moi,parrain; les livres ne parlent point de ces choses.
— De quoi parlent-ils donc ?… En tout cas, voici. Quand Yves fut d’âge à fréquenter l’école, ses parents se trouvèrent fort embarrassés. Il n’y avait pas à cette époque, dans toute la région du Trégor, un seul maître qui fût digne de lui donner des leçons. A Yvias[23], il y en avait un, très savant. Mais c’était là-bas, au fin fond du Goëlo, à huit lieues du Minihy. Et Azou du Quinquiz ne voulait mettre son fils en classe qu’à la condition qu’il prendrait tous ses repas au milieu des siens et qu’il rentrerait coucher au logis, chaque soir. L’idée de se séparer de lui complètement lui était trop cruelle. D’autre part il importait de le faire instruire au plus vite, pour qu’il devînt un grand saint. Yves s’aperçut que sa mère avait de longues heures de tristesse et finit par lui demander la cause de son chagrin.
[23]Cette légende est probablement née d’un rapprochement établi par la logique populaire entre le nom d’Yveset celui d’Yvias.
[23]Cette légende est probablement née d’un rapprochement établi par la logique populaire entre le nom d’Yveset celui d’Yvias.
— Ce n’est que cela ! s’écria-t-il. Ficelle-moi mon abécédaire et mon catéchisme. Demain matin, à la première aube, je partirai pour Yvias et — sois tranquille — avant midi je serai de retour.
On le laissa faire à sa tête. Il se mit en route pour Yvias, portant sur l’épaule son petit paquet de livres noué d’une ficelle. Il était déjà à sa place, dans son banc, quand les autres écoliers arrivèrent. Il y demeura sans bouger, bien attentif et bien appliqué, jusque vers onze heures et demie. A ce moment il se leva.
— Qu’avez-vous donc ? lui demanda le maître.
— Il est temps que je parte. J’entends le pas du sacristain du Minihy montant les marches de la tour, pour aller sonner l’angélus.
— Cela n’est pas possible.
— Mettez votre pied sur le mien. Vous entendrez comme moi.
L’angélus de midi n’avait pas fini de sonner que le jeune saint était de retour auprès de sa mère, dans la grande salle de Kervarzin. Ce fut, dit-on, son premier miracle ; deux années durant il le renouvela deux fois par jour.