—Vous connaissez Monsieur un tel ?
—Oui !
—Quel homme est-ce !
—One bogaty tchélovièk !(C'est un homme riche.)
Cette réponse, en Russie, définit un homme : pour toute une part de la société, le monde est divisé en hommes qui sont riches et en hommes qui ne sont pas riches. Le peuple, la petite bourgeoisie, et le gros commerce, qui emploient ce mot, y voient au fond ceci : «Il est riche, donc il est capable de satisfaire sans remords tous ses appétits. Il peut paresser sans manquer de pain ; il peut s'enivrer sans que sa femme le gronde ; il peut beaucoup manger, sans craindre autre chose que les indigestions.—Il est pauvre, donc ses vices auront pour lui de funestes conséquences, et un jour, peut-être, il aura faim.»
La Russie n'est pas un pays où la pauvreté soit honteuse : on n'y montre pas du doigt les besogneux. Mais, ce peuple insouciant, qui aime autant le marchandage et le commerce, qu'il dédaigne l'argent, est presque incapable de cette vertu d'économie qui est la règle dans la moindre de nos familles. Être pauvre, ce n'est donc pas, là-bas, comme souvent chez nous, donner à penser qu'on diffère de ses voisins par une prodigalité condamnable,c'est tout simplement être semblable à tous, subir, comme tous, la loi de commune misère. Mais ceux qui sont riches, ceux qui ont rencontré sur leur route la bonne veine, sont des hommes à part : on ne songe guère à attribuer leur fortune à des qualités d'épargne et de conduite ; non, la richesse leur est venue parce qu'ils sont rusés et que le ciel les favorise. Aussi choie-t-on ces heureux avec une déférence très sincère. C'est un homme riche ! il mérite un salut plus profond et un empressement plus rapide. On se courbe en deux sur son passage, quelques-uns, certes, par cuistrerie, mais beaucoup, simplement, pour saluer une force rare, un don de nature qui n'est pas commun.
Je reviens de laTour de Soukharef: c'est une massive construction de briques, au pied de laquelle s'étale, chaque dimanche, le plus invraisemblable marché de bric-à-brac. Tout Moscou semble dégorger là ses vieilleries, et Dieu sait s'il s'en trouve, dans cette ville où les pauvres savent faire resservir les plus informes débris. Des boutiques volantes sont installées en files compactes, et, dans les étroits passages, circule une foule active et peu bruyante. Sur ce marché en plein vent, tout se trouve, depuis des fourrures de prix jusqu'à des cure-dents prêtsà changer de maître. Il y a du neuf et du vieux, de l'entier et du cassé. Tout est là, pêle-mêle : les objets de l'ameublement et de l'habillement, du luxe et du simple nécessaire ; des samovars à côté de pendules, des terres cuites au milieu de débris de ferraille, des chromos, des icônes, des jouets, des victuailles, des livres en toutes langues, que feuillettent des étudiants aux longs cabans noirs lisérés de bleu. Bref, un épouvantable capharnaüm de choses sans lien, un violent et impayable raccourci de la vie russe.
De tous côtés, on marchande, on discute. Lorsque le boutiquier croit deviner un acheteur, il devient tout à coup bavard, vante sa marchandise, la montre, la tourne et la retourne entre ses doigts avec une dextérité singulière. Le plus souvent, il ne s'offense pas de s'entendre offrir le quart du prix demandé ; il se défend, voilà tout : parfois, il surprend quelque naïf :
—Combien cela ?
—Dix roubles.
—Allons donc, ça vaut deux roubles à peine !
—Eh bien, prenez-le pour deux roubles !
Les Russes, qui ont un instinct spécial pour le marchandage, s'en donnent ici à cœur joie. C'est plaisir de voir la ténacité avec laquelle, de part et d'autre, on se dispute quelques misérables copecs ; que de ruse déployée, que d'arguments inventés sur l'heure ! Les yeux s'éteignent ou brillent, selonles cas ; on fait l'indifférent, ou bien on discute longuement, avec des gestes, des éclats de voix, des rires nerveux, des fausses sorties. Approchez-vous : ce moujik propose 12 copecs et le marchand en veut 13. Notez que cet acheteur si âpre jettera au vent un rouble (100 copecs) à la première lubie. Marchander tenacement, puis vivre sans compter, voilà les deux extrêmes, unis sans cesse, de la vie russe dans le peuple.
Le soir tombe sur Moscou, et dans la froide clarté rose qui fait resplendir les croix d'or des coupoles, des milliers de cloches, mêlant leurs voix, sonnent un angélus d'allégresse : les saintes icônes viennent de rentrer de leur grand pèlerinage au monastère de Troïtsa.
Avec laLavrade Kïef et le couvent de Solovietzk sur la Mer Blanche, Troïtsa compte parmi les lieux saints de la Russie. En outre, ce monastère, qui se trouve tout près de Moscou, a joué un rôle considérable dans les guerres des derniers siècles, et a résisté victorieusement aux attaques des Polonais. Le 25 septembre (7 octobre) ramenait le 500eanniversaire de la mort de saint Serge qui fut son fondateur ; une fête fut décidée. Moscou résolut de l'organiser, et la corporation desKhorouguevénossiconçut l'idée d'une solennelle procession, à laquelle prendraient part toutes les églises de la capitale.
Ces porte-étendards sont une des curiosités des grandes fêtes russes : ce sont des hommes très pieux et surtout très robustes, qui portent dans les processions les énormes bannières d'or et d'argent massif. Ils forment une confrérie puissante à tous égards ; on comprend que l'idée de la fête soit partie de ceux même qui en devaient porter toute la responsabilité et de plus, tout le fardeau. Le gouverneur, craignant une recrudescence du choléra parmi les pèlerins, ne voulut pas, d'abord, accorder l'autorisation, mais il dut s'incliner devant l'autorité du Saint Synode.
La procession est partie du Kremlin. Une foule immense encombrait les rues : des curieux surtout. Les centaines d'églises de Moscou avaient envoyé là tous leurs étendards, mais, par ordre du métropolite, on n'emporta point ceux dont le poids dépassait 64 kilogrammes ! Les cloches sonnèrent, une fanfare de régiment se fit entendre, et, sous un froid ciel gris, ils partirent pêle-mêle, paysans, ouvriers, bourgeois et mendiants : lentement, le cortège s'achemina sur cette route, longue de 70 kilomètres. On devait marcher quatre jours : on camperait en route, au petit bonheur.
N'ayant qu'une médiocre envie de dormir à la belle étoile, je partis seulement le lendemain, avecSerge Ivanovitch, déguisé, comme moi, en pèlerin marchand. Nous voici de bonne heure sur une de ces chaussées en cailloux pointus qui forment ici le nec plus ultra des routes soignées. Des traînées de pèlerins y sont semées ; ce sont des retardataires qui regagnent comme nous la procession. Tous pareils, avec leur grise pelisse en peau de mouton, qui fait jupe autour des jambes, avec leur casquette ou leur bonnet fourré, et avec leurs sandales d'écorce tressée, ceslaptyque retiennent des ficelles enroulées autour des bandes de toile qui couvrent les jambes en guise de bas. Sur leur dos, pend un sac en toile retenu par des cordelettes ; à la main, un long bâton.
Dans lesisbasoù nous faisons halte pour prendre le thé, on nous donne des détails sur la procession qui nous précède. Les femmes trouvent cela très beau ; seulement elles plaignent beaucoup les porte-étendards. Les pèlerins ont été fort embarrassés pour passer la nuit après la première étape ; on les a entassés sous des préaux et dans des granges ; un moujik me dit en avoir logé 70, à cinq copecs par tête : il voudrait en voir toutes les semaines, des processions ! Partout, à la traversée des villages, la route est jonchée de sable fin, et de rameaux de genévrier. Sans cesse nous dépassons de nouvelles bandes de pieux promeneurs et de mendiants. Je demande à un bambin d'une douzaine d'années :
—D'où viens-tu donc ?
—Je viens de Kïef.
—A pied ?
—Mais sans doute ! répond-il avec un sourire et un air décidé. Sans doute ! et comment sans cela ?
—Et tu es seul ?
—Oh non ! je suis avec des amis !
Ces amis sont de tout jeunes gens vêtus de la soutane et du bonnet noir pointu du moine ou dustrannik(errant).
Le village marqué pour le deuxième campement ne compte certainement pas 300 âmes—et ils sont là huit mille[25]environ. Les prêtres, naturellement, se tirent tout de suite d'affaire : un riche propriétaire du voisinage a envoyé des voitures pour les amener dans sa villa. LesKhorouguevénossiont déposé dans l'église leur précieux fardeau, et se promènent par petits groupes en fumant des cigarettes. De tous côtés, vont et viennent les personnages officiels chargés de régler le mouvement de cette foule. En Russie, on s'entend fort bien à organiser un service d'ordre : en premier lieu, un détachement de Cosaques ; ils ont de bons chevaux, de bons knouts et de bons revolvers ; puis, des gendarmes, et des agents de police en manteau gris. Aussi, pas un cri, pas une rixe. D'ailleurs, il n'ya pas d'ivrognes, la vente de l'alcool ayant été interdite sur le parcours de la procession. Des médecins sont là, chargés d'isoler ceux qui tomberaient malades ; la crainte du choléra a déterminé lezemstvo(États de la province) à faire construire des préaux où les pèlerins reçoivent gratuitement des bols de thé : on espère les empêcher ainsi de boire de l'eau crue. Des marchands ont installé au bord de la route leurs auvents, où ils débitent du pain, des fruits, de la charcuterie, du fromage ; ils se plaignent de ne pas faire leurs frais : il y a trop peu de monde, et puis, chacun s'est muni de provisions.
[25]Ce chiffre n'est pas donné au hasard : j'ai fait des observations aussi exactes que possible. Les pèlerins se croyaient au nombre de 50 à 100 000.
[25]Ce chiffre n'est pas donné au hasard : j'ai fait des observations aussi exactes que possible. Les pèlerins se croyaient au nombre de 50 à 100 000.
En m'approchant d'un groupe compact, je vois sur le sol un porte-étendard en proie à une attaque d'épilepsie : c'est le septième ou le huitième, depuis Moscou. Ces crises, apparemment, ont été déterminées par la fatigue. LesKhorouguevénossiportent leurs bannières au moyen d'une courroie qui, passant sur leur cou, soutient un godet qui pend tout près de terre, entre leurs pieds, et dans lequel s'enfonce la hampe. La bannière est encore un peu soutenue par deux perches latérales que des aides supportent, mais cela ne soulage guère le malheureux porteur : il fait peine à voir, le cou tendu, les muscles raidis, les vaisseaux de la tête et du cou gonflés à éclater.
J'avais remarqué une toute jeune fille, ravissante sous son méchant fichu de laine, avec son teintpâle et ses yeux agrandis de poitrinaire : sans doute, pensai-je, elle va demander à Dieu sa guérison. Quelqu'un m'a appris qu'il n'en était rien. Orpheline de bonne heure, cette jeune fille a fait vœu de se consacrer au pèlerinage des lieux saints : elle esterrantede profession. Ils sont ici par centaines, ceserrants, cesstranniki. Ils vont lentement de village en village, de couvent en couvent, sans souci, à la grâce de Dieu, nourris d'aumônes, de vols, parfois, se signant à la vue des églises, murmurant une prière à chaque icône rencontrée.
Dans cette foule, je ne vois pas d'extase. On est là comme chez soi, on s'occupe paisiblement du thé du soir, puis, la prière faite, on cherche un coin pour dormir ; le reste, qu'importe ? Je me figure que les Croisades devaient ressembler à une procession de ce genre : des haillons et des équipements sombres ; de l'insouciance, de la foi ; moins d'ordre peut-être, car les Cosaques n'étaient pas là, mais la même résignation souriante et la même odeur forte des corps pressés.
Le matin de la fête, la petite ville de Troïtsa était noire de monde. Nous sommes allés d'abord au-devant de la procession que nous avions dépassée la veille au soir. Il fait un froid léger d'automne, dans un clair matin. Le cortège doit arriver sur une route qui débouche de la forêt, et, dans la plaineenvironnante, des curieux ont campé ; çà et là, de longues fumées droites montent dans le soleil.
Enfin, voici le cortège ; il s'avance avec une majestueuse lenteur. En tête, un groupe serré, au centre duquel gesticulent desYourodivouis; ce sont des fous religieux ; couverts de chaînes dont ils traînent volontairement la meurtrissante pénitence, ils chantent des cantiques et invectivent entre temps la foule silencieuse. Puis, voici les étendards d'or : ils resplendissent dans le soleil, avec les gauches oscillations que leur communique la marche saccadée, épuisée des porteurs. Puis voici des icônes, et parmi elles, la plus sainte de toutes, laVierge d'Ibérie, qui va, elle aussi, rendre visite au couvent. Le clergé vient ensuite, en longues chapes jaunes et en bonnets de velours violet. Enfin, le peuple, encadré par des Cosaques et des gendarmes. C'est un bizarre défilé dans ce fin décor d'automne...
Un peu plus tard, dans la ville, j'aperçois de nouveau la procession. Derrière moi, des femmes se signent au passage de chaque bannière ; un moujik leur nomme toutes les églises d'origine : «Celle-ci, de l'église de l'Arkhange, celle-là, de Saint-Nicolas le Charpentier, cette autre, de Saint-Jean sur les pattes de poule...» ; et les femmes répètent : «Que c'est beau, Seigneur, que c'est beau !...» Dans la foule, des camelots vendent des brochures, des chapelets, des médailles commémoratives, et jusqu'à laveilleuse du centenaire.
Il est bien beau, en vérité, ce cortège qui monte lentement au cloître, salué par le mugissement des bourdons et les notes allègres des petites cloches. Un instant, tout là-bas, les étendards se sont arrêtés avant de pénétrer dans le monastère ; on eût dit des êtres surhumains, dont les têtes étincelantes dominaient la foule silencieuse, agitée par une houle de signes de croix. J'ai compris à ce moment toute la grandeur qu'aurait pu avoir ce spectacle, si, au lieu d'une fête banale, un sentiment profond et unanime, l'écrasement d'une défaite ou l'exaltation d'une victoire faisait battre tous ces cœurs. Mais en ce moment, ces deux cent mille spectateurs ont beau se signer, et prier, peut-être, ils sont plus captivés par le spectacle que pénétrés de religieuse émotion.
Tout ce déploiement de splendeurs, cet immense concours de peuple, cette visite au couvent richissime, dont les moines, gras et soignés, n'inspirent, même aux Russes, aucun respect véritable, toutes ces pieuses cérémonies m'ont peu ému en somme. Peut-être les habitudes que nous donne la forme concentrée du catholicisme nous rendent-elles peu accessibles à une religion beaucoup plus prodigue de gestes ? Sans doute, ce genre de spectacles porte toujours en soi une certaine majesté ; mais celui-ci m'a semblé trop pittoresque et joli pour être grandiose, trop bien réglé pour être empoignant.
Alexandre Ivanovitch, mon hôte moscovite, le chef de la famille qui m'a donné abri à chacun de mes voyages, est un homme superbe de quarante-cinq ans, avec une belle tête classique encadrée d'une opulente barbe blanche. C'est une nature normale, bien typique, contente de peu, douce dans sa force, avec des éclats brusques et de bonnes gaietés épanouies. Un homme sain, égal, équilibré, indulgent. Je l'ai vu de bien prés, durant ces mois passés sous son toit ; j'ai pu apprécier mieux qu'à la volée, la droiture et la netteté liante de son caractère. Je ne cherche pas à le poétiser, mais je note en lui un type qui réunit, dans les tons effacés, une partie des qualités que j'apprécie au pays russe. C'est ici encore, dans le modeste courant de la vie une franchise plus ouverte, une affabilité moins pressée et moins comptée que chez nous.
Nous causons souvent, longuement, sous la lampe...
Quand deux Russes se rencontrent, en dehors des affaires, s'ils sont du peuple, ils boivent ensemble ; s'ils sont de la société, ils jouent aux cartes. Lescartes, c'est la passion avouée de la société russe. Comment, sans elles, tromper l'ennui des interminables hivers ? Travailler ? lire ? on en est bientôt las. Rêver ? l'horizon est si triste ! Le Slave, avide d'émotions, préféré jouer. Il aime les nuits passées à la lueur des bougies autour de la table verte, les cendriers qui peu à peu s'emplissent de cartons depapirosses, la table qui se blanchit sous les longues additions inscrites à la craie, à même le tapis, et imparfaitement effacées, de temps à autre, avec une brosse dure. Un souper, modeste ou luxueux, il n'importe, coupe la nuit. C'est le seul moment où l'on cause, car, en jouant, on ne cause pas, sinon du jeu. N'est-ce pas là encore un des précieux avantages des cartes ? vous permettre d'être en compagnie, tout en vous épargnant la fatigue vaine de causer. Oh ! les bonnes cartes !... Et le jeu continue jusqu'au matin, sous la fumée grise et bleue des cigarettes à bout de carton, au milieu de la poussière de craie, dans le silence de la maison endormie et de la rue emmitouflée de neige.
Ceux que leur sort condamne à passer l'hiver à la campagne n'y ont guère d'autre passe-temps que les cartes. Mais, à la ville, on joue aussi, dans les familles les plus honorables et les mieux tenues, des nuits entières, parfois. Je sais des mères de famille qui passent au jeu une ou deux nuits par semaine ; et je ne parle pas des hommes !
Plus on s'avance vers l'est, plus l'art du bain se raffine. Nous autres, Occidentaux, nous nous croyons très propres parce que nous avons soin de nous tremper chaque matin le nez dans une grande tasse d'eau, et que, de temps à autre, nous glissons notre corps dans une baignoire, où l'eau n'est même pas renouvelée. Nous avons l'apparence de la propreté, et elle nous suffit.
Les Russes, qui n'en ont ni la réputation, ni l'apparence, en ont du moins la réalité. Aussi leurs bains sont-ils partout d'une parfaite commodité ; dans quelques villes, comme à Moscou lesBains centrauxouSandounovski, ce sont des merveilles.
Le principe du bain russe, c'est la vapeur ; quand, en outre, on veut se laver, on se livre aux mains d'un moujik qui se charge de vous décrasser. Ces deux cérémonies se passent, ou bien en public, dans lesbains communs, ou bien en petit comité, dans lesnuméros.
Unnuméro. Trois pièces : la première est joliment meublée avec des tapis, des divans recouverts de linge frais, des miroirs, une toilette : on s'y déshabille.Dans la seconde, se trouvent une baignoire, une pomme de douche, un banc à claire-voie, des seaux en bois et des robinets dans un coin ; on s'y lave. Dans la troisième, un grand poêle en maçonnerie : on s'y étuve. Prix, de un demi à dix roubles (de 1,50 à 30 francs).
—Voulez-vous un baigneur ?
Un moujik entre, respectueux. Il assujettit le crochet de la porte, puis, debout dans un coin, il retire décemment son pantalon, détache pudiquement sa ceinture, fait prestement passer sa chemise-blouse par-dessus sa tête, et apparaît tout nu, à la réserve, parfois, d'un scapulaire ou d'une médaille qui lui sautille autour du cou.
Ce modeste gaillard entreprend, à forfait, de vous nettoyer à blanc. Il vous fait étendre sur une natte de joncs, posée sur le banc à claire-voie, et, au moyen d'un paquet de fibres de bouleau, sorte de grattoir doux qu'il enduit de savon, il vous frotte, vous refrotte et vous nettoie avec une gravité et une application impayables. Pour lui, vous n'êtes pas, évidemment, un homme, un épiderme, mais simplement une chose malpropre qu'il a promis de lessiver. Il vous manie, toujours sérieux, et suant à grosses gouttes sous l'effort, il vous manie, et vous retourne comme un paquet. Puis, quand il vous juge bien décrassé, il vous fait relever, et vous verse sur la tête un chapelet de seaux d'eau. On sort de ses mains propre comme un sou neuf. Lasieste est douce alors, sur un divan, même sans les agréments supplémentaires que l'administration prévoyante offre de vous y envoyer.
Lesbains communssont vraiment typiques. Dans d'immenses salles, à certains jours, des centaines d'hommes sont réunis, pour goûter en commun, moyennant cinq sous, les jouissances du bain qu'ils ne peuvent se payer en petite comité.
Une première grande salle où l'on se dévêt est répugnante d'aspect, avec ses banquettes longues, où traînent des paquets de vêtements surmontés de chemises non empesées, avec ses odeurs, avec la population qui y circule toute nue, étalant ses masculines laideurs sous l'éclairage ardent.
J'ai confié mes habits à la garde d'un domestique, et j'ai pénétré dans la seconde salle. Là, dans un brouillard léger et une atmosphère moite, voici deux ou trois cents corps nus sur lesquels les lampes électriques versent leur lumière dure. Peu de bruit : un clapotement d'eau, un bruissement de robinets ouverts et de baquets renversés ; quelques rires ; un brouhaha indéfinissable. Ce spectacle est un des plus bizarres et aussi des plus laids que je sache. Autant la nudité est belle aumilieu de l'encadrement de la campagne, autant ces corps entassés qui grouillent dans une salle, sont vilains à l'œil. Sous cette lumière crue, les difformités semblent saillir douloureusement. Des bossus font, parmi des groupes d'hommes bien pris, une pénible impression : faute d'habitude, sans doute, de les voir nus. Voici un vieillard maigre, d'une maigreur de phénomène, un squelette, qu'on est surpris de voir se déplacer ; au-dessus de ce corps décharné, la belle tête à barbe blanche a seule conservé une apparence de vie et rappelle leJobde Bonnat... Plus loin, voici des popes, reconnaissables à leurs longs cheveux et à leur longue barbe ; l'effet en est bouffon : leurs têtes incultes sont si caractéristiques de leur profession, qu'on cherche involontairement sur leurs épaules la soutane noire ou jaunâtre, et qu'on a envie de rire en trouvant, au lieu d'elle, le corps blanc d'un homme très occupé de son nettoyage.
Au milieu de ce grouillement de chairs, des enfants jouent, se lancent de l'eau, se poursuivent et se bousculent entre des grappes de baigneurs qui grognent. Il y a là de tout petits bambins que leur papa brosse, avec des maladresses attentives et précautionneuses, au moyen d'un paquet de fibres enduites de savon ; et ces bambins se laissent faire, avec une résignation de petits chiens mouillés. Puis, tandis que leur père se lave à son tour, ils restent là, immobiles et sérieux, grelottant unpeu, gros comme le poing, au milieu de tous ces corps de robustes adultes...
Des seaux de bois sont à la disposition des baigneurs, avec de l'eau froide et chaude à discrétion. Entre les bancs, des hommes vêtus d'une bande de toile, en guise de pagne, ou plutôt d'enseigne, circulent, offrant leurs services : ce sont des baigneurs qui, pour quelques sous, vous nettoieront...
Dans la vie lente des peuples du Nord, le bain n'est pas, comme chez nous, un épisode sans importance. Nous allons nous baigner entre deux courses : les Russes comptent le bain au nombre des plaisirs de leur vie claustrée. Ils y consacrent plusieurs heures, ils s'y rendent entre amis, comme à une fête. Ceux qui aiment la vapeur s'en échaudent plusieurs fois ; ensuite, ils font station au buffet, puis ils dorment. Ils sortent de là, frais, reposés, bien propres, et, emmitouflés dans des fourrures, ils se laissent emporter dans l'air glacé, par un traîneau. Les gens du peuple se baignent, autant que possible, tous les samedis. Les soldats ont, chaque semaine, un congé de bains, et en profitent pour laver leur linge, pendant qu'ils ne l'ont pas sur le dos. Le bain de vapeur, avec ses réactions violentes et la douce prostration qui y succède, est un des condiments essentiels de la vie russe et, de plus, une fête, un délassement. Pour les riches, c'est un passe-temps ; pour les très pauvres, c'est une heure bénie où ils quittent leurs vêtementssordides et pleins de vermine, pour se purifier, pour s'ébattre dans une molle et chaude humidité, avec la gaîté du lavage en commun et l'insouciance presque enfantine que l'homme ressent lorsqu'il revient à la bonne nudité primitive.
Dans le crépuscule, sous la pluie, des cloches laissent tomber, comme de lents répons, de temps à autre, un bourdonnement qui ondule. Ces sons de cloche rares, à la nuit tombante, sont mystérieux et tendres.
Mais voici qu'après les saluts échangés, elles se mettent toutes en branle pour annoncer l'office du soir. Une grosse cloche, notre voisine, se hâte, puis tout d'un coup, une basse plus profonde encore vient couvrir sa voix ; alors, sur la ville endélugée, s'élancent par milliers les sons de cloches. Une petite crécelle, tout près de nous, se dépêche, avec sa voix aiguë : elle a l'air d'une petite servante agile se démenant parmi les grosses dames importantes, qui ronflent à temps égaux leurs litanies de bronze. Bientôt, c'est sur toute la ville un bruissement ininterrompu, où se détachent, par leurs rythmes gais, des carillons sautillants.
Les cloches russes, dans leurs clochers construits à part, à côté des églises, sont bien plus savantesque les nôtres ; elles sont rangées en gammes, et des façons d'artistes les manient. Au lieu de se balancer comme les nôtres, elles sont fixes ; c'est leur battant qui se déplace et vient frapper leurs parois immobiles. Par malheur, cette disposition leur enlève presque tout ce qui fait la poésie de nos tintements. Ce battant qui frappe à temps égaux, a l'air d'être un instrument de musique, plutôt qu'un libre accompagnement de la prière : ses coups sont trop calculés, trop secs. Nos humbles cloches sont plus touchantes, avec le lent balancement qui les prend tout entières, avec la molle nonchalance de leur bourdonnement, dont les vibrations, tour à tour assourdies et renflées, se développent et meurent entre chaque oscillation ; elles ont je ne sais quel laisser aller qui se marie merveilleusement à la prière. Les cloches russes sont trop compliquées, trop savantes et musicales pour être pieuses. Une cloche de village est troublante chez nous, quand elle sonne l'angélus ; il faut ici, pour m'émouvoir, même à cette heure de rêve, l'immense bourdonnement de la Ville aux quatre cents clochers.
Je rencontre çà et là quelques Français aimables et bien élevés, dont la vue me repose un instant de l'observation tendue dans ce milieu étranger. Ilssont du haut commerce ou de la grande industrie, quelques-uns fort riches. Ils jugent la Russie très sainement, me semble-t-il, et touchent bien du doigt ses défauts ; mais ils n'ont, sur le caractère des différentes classes sociales, que de vagues lumières ; il n'existe pour eux que deux espèces de Russes : lemarchand, retors et, souvent même, de mauvaise foi—et lemoujik, bon et bête. Ils ont adopté quelques habitudes locales ; ils aiment les maisons chaudes, les vêtements chauds, les bains, leszakouski, la chasse. Mais, regardez-les de près : au bout de quinze ans, aussi différents des Russes qu'au premier jour. On les reconnaît dans la rue à leur démarche, au salon, à leur tenue, à table, à leurs gestes. Pourtant ils n'ont pas, comme eussent fait des Anglais, conservé intact le type national : ils se sont modifiés au contact de l'autre civilisation, pas assez pour s'y adapter, mais trop déjà, pour qu'on puisse nier les influences subies. Leur nature est maintenant quelque peu hybride : leurs habitudes, l'angle de leur jugement, ne sont plus tout à fait français : leur langue même s'est chargée d'éléments douteux, pris au pseudo-français classique de la société russe, ou bien au jargon mâtiné d'allemand que parlent avec eux les commerçants. Aussi leur situation est-elle mal définie dans ce pays qui les fait riches. Très supérieurs d'éducation et de manières auxKouptsy(marchands) du commerce moyen, dont la grossièreté leur répugne, ils n'ontpas, en revanche, d'intérêts assez variés pour se mêler avec plaisir à l'élite cultivée de la société russe. En France, leur distraction consistait dans la chasse et dans de grands dîners luxueux, leur vie intellectuelle, dans les discussions politiques. Que peuvent-ils faire ici, et comment dépenser ce gros argent qu'ils amassent ? Les vulgaires débauches de certains richards russes les dégoûtent : l'ivrognerie est restée pour eux ce qu'elle est chez nous, un vice ignoble. Où passer leurs soirées ? dans les théâtres ?—ils ne savent pas le russe. Pour qui déployer un grand luxe de table ? les Russes, sauf peut-être quelques millionnaires extravagants n'y prêtent pas attention. Et la politique, qui, là-bas tenait sans cesse leur esprit en éveil, qui, le soir, après les affaires, les faisait s'oublier longuement sur la table chargée de liqueurs, en des discussions interminables, sous la fumée des cigares ;—la politique, que leur importe-t-elle à présent ? Leur éducation nationale les avait habitués à placer une partie de leur amour-propre dans leparaîtreet dans la finesse du luxe—et voici que, dans ce pays, leparaîtreest peu, et l'intérêt pour les grands raffinements du luxe commence à peine à s'éveiller. Les idées qui les passionnaient là-bas n'ont plus de sens ici : à quoi s'occuperont-ils alors, et de quoi vivra leur pensée ?
On saisit bien chez eux ce grand défaut de notre société : la spécialisation à outrance. Nous n'aimonspas faire des excursions dans les domaines voisins du nôtre : je suis savant ; que m'importe l'agriculture ? je suis commerçant ; est-ce que les livres sérieux sont mon affaire ? Chacun chez soi, s'il vous plaît ! Aussi, qu'arrive-t-il, lorsque nous sommes jetés dans un monde où les barrières intellectuelles sont moins hautes que chez nous ? nous nous trouvons dépaysés. Ces Français ont un métier, ils ont une intelligence et une volonté plus que moyennes, comme en témoignent ces capitaux gagnés dans un pays hérissé de règlements et de pièges, et dont ils ne savent pas la langue ; pourtant, ils ne fréquentent pas cette partie de la société russe qui, en dehors de ses affaires, s'intéresse à des choses relevées, à l'art, à la musique, à la littérature, à la philosophie, au fonctionnement de la vie sociale. Il leur semble que ces Russes sortent de leur sphère : ils ne les imiteront jamais. Vous voyez des Russes qui ne les valent pas, recevoir et lire les principaux périodiques allemands et français : eux, n'ont rien que leFigaro. Renan, Helmholtz, meurent durant mon séjour à Moscou : dans presque toutes les maisons russes où je vais, on parle d'eux ; entre Français, on parle de chasse.
Nos compatriotes, bien qu'entourés ici de tout ce qui, en France, ferait le bonheur, ne sont pas heureux. Ils sentent que le meilleur de leurs qualités se perd dans un milieu qui leur reste impénétrable ; leur supériorité de manières, le réseau ténu de délicatessesque leur a données l'éducation française, font qu'ils souffrent ici de riens futiles. Aussi ne songent-ils qu'à s'isoler le plus possible, à vivre entre eux.
Dans ces bonnes soirées où nous sommes réunis, et où j'entends leurs plaintes, je me dis souvent que ce qui nous empêche de nous assimiler aux nations voisines de la nôtre, c'est moins peut-être notre caractère, que le manque de flexibilité de notre éducation.
La rue moscovite a un aspect débonnaire et bon enfant : elle me fait involontairement penser à un visage de gamin barbouillé. J'y suis frappé surtout par l'attitude conciliante des sergents de ville ; je ne m'étais pas attendu à trouver si peu rébarbatifs ces représentants de la police la plus soupçonneuse et la plus grossière de l'Europe. Ils me sont devenus familiers, et maintes fois j'ai pu observer leur longanimité. Voici une scène que je revois encore, dans une grande rue droite : un sergent de ville, jeune et bel homme, vient de prendre son service ; c'est dimanche ; il est tiré à quatre épingles, rasé de frais, avec la moustache relevée au fer. Une voiture à deux chevaux, munie de ces roues en caoutchouc qui lancent la boue jusqu'aupremier étage, arrive tout là-bas, à un train d'enfer, si vite que plusieurs passants s'arrêtent à la regarder. La voiture approche, elle est là, elle a passé, lançant un double jet boueux ; le sergent de ville a été inondé du haut en bas : son manteau ruisselle, et son visage est criblé d'une boue jaunâtre faite de poussière et de crottin de cheval. Tranquillement, il s'essuie, sans un geste de colère, tout en regardant la voiture disparaître au loin.—«Svini !» (les c... !) dit quelqu'un, en passant près de l'agent pour traverser la rue.—«Ça ne fait rien !nitchévo !» répondit celui-ci avec un sourire.
Une autre fois, passant, un dimanche de novembre, près duDévitché Polié, j'aperçus un homme du peuple qui marchait à grands pas, vêtu seulement d'un pantalon, le torse nu, malgré le froid : il était ivre. Un camarade qui courait après lui voulut lui donner son paletot, mais il n'en voulut pas et le jeta à terre. L'ivrogne allait traverser l'allée ; un sergent de ville l'aperçut ; sans hâte, il vint au-devant de lui, et, doucement, sans gestes et sans éclats de voix, lui adressa la parole. Au bout d'un instant, l'homme ivre tendit la main au camarade qui s'était rapproché, remit sa chemise, son paletot, sa casquette, et s'en alla... Chez nous, on eût saisi le malheureux, on l'eût brutalement conduit au poste, meurtri par la pression de poignes exaspérées sur la chair nue...
Ces bons sergents de ville sont, en général, les fonctionnaires les plus doux de la police russe. Le plus infirme gratte-papier dans un commissariat est bien autrement grossier et brutal que ces moujiks en uniforme. Ceux-ci sont polis, affables, prêts à rendre un service. Ils se tiennent toujours au milieu des rues, et on les voit, de temps à autre, comme de grands collégiens, fumer dans leur poing une cigarette, en surveillant les environs. Aux carrefours, ils se dressent comme des bornes, que les cochers, sous peine d'amende, doivent contourner.
Pas d'élégance dans la rue, le climat s'y oppose. Les pieds des passants sont emprisonnés de caoutchoucs, ou, s'il y a de la neige, enfouis dans d'informes et chaudes bottes en feutre ; les corps disparaissent dans des manteaux amples, sans forme, mais chauds, qui touchent presque à terre et se boutonnent sous le menton. Hommes et femmes sont coiffés de toques. Assurément, la toque peut être en astrakhan fin ou en fourrure choisie, et valoir cent ou deux cents francs ; mais, en passant, on ne la distingue point. Il en est de même pour les fourrures, qui sont tournées à l'intérieur, ou bien pour les cols, qui sont relevés. Ajoutez que les Russes n'aiment pas aller à pied, que les fiacres sont bon marché, et qu'une aisance moyenne vous permet cheval et voiture.
Les trottoirs sont bordés de bornes en pierre destinées, lorsque la neige exhausse la chaussée, à protéger les piétons contre les traîneaux qui font parfois, de biais, d'involontaires glissades. Ces trottoirs sont très élevés ; de plus, ils sont étroits. Le trottoir n'est pas ici un lieu de promenade et de bavardage, c'est seulement un moyen de communication. D'ailleurs, quand il fait froid, on n'aime pas plus parler que fumer dehors : le contact de l'air glacé avec l'arrière-gorge est aussi désagréable que dangereux. La rue est donc faite pour se rendre d'un endroit à un autre et non pas pour s'y attarder, pour voir ou être vu. Les étalages, sauf dans deux ou trois rues, sont rudimentaires et ne tirent pas l'œil. C'est même une coquetterie de certaines grosses maisons de manier des articles précieux dans des magasins nus, sans apparence. Les boutiques les plus élégantes, dans les rues ordinaires, sont celles des pharmaciens et des boulangers—le pain de Moscou est célèbre ; quant aux boucheries, béantes sur la rue, avec leurs viandes ouvertes dans la peau, ou étalées sur des tables, sans apprêt, sans soin, elles sont répugnantes.
Une rue de Londres est bruissante d'affairement, de gens pressés qui vous croisent ou vous dépassent indifférents. Une rue de Paris est animée sans hâte, active sans bousculade, élégante sans tapage. Une rue de Berlin est d'une propreté minutieuse qui, dans certains quartiers, fait presque mal, parcequ'un chien qui passe ou un ouvrier en chapeau défoncé y font tache ; en outre, elle est si large qu'elle ne paraît jamais remplie. Une rue de Moscou n'est ni active, ni élégante, ni propre ; elle a une vie paisible, tour à tour, dans du gris et dans du blanc, avec de petits véhicules, fiacres ou traîneaux, et des files de chariots, interminables et lentes, qui semblent des déménagements résignés d'on ne sait quels inépuisables magasins[26]. C'est assurément la plus aimable des rues que je connaisse en Europe.
[26]Les chevaux russes ont plus d'endurance que de force : on les charge peu : six ou sept sacs de farine, par exemple ; mais on multiplie le nombre des camions acheminés en file indienne.
[26]Les chevaux russes ont plus d'endurance que de force : on les charge peu : six ou sept sacs de farine, par exemple ; mais on multiplie le nombre des camions acheminés en file indienne.
«Les Russes, dit-on couramment, savent toutes les langues.»—C'est une grosse erreur. Ils apprennent presque toujours, il est vrai, la langue des pays étrangers sur lesquels ils s'aventurent, mais ce sont toujours les mêmes qui voyagent à l'étranger, et, forcément une minorité.
Les Russes n'apprennent pas une langue vivante plus vite ni mieux qu'un Allemand ou un Français ; seulement, leur prononciation est beaucoup plus correcte : lorsqu'ils savent cent mots d'une langue, ils les prononcent si aisément, qu'ils donnent l'illusiond'une connaissance assez complète. Ce qui a fait naître la légende relative à leur facilité d'apprendre les langues, c'est d'abord que l'on n'a vu longtemps à l'étranger que la haute aristocratie[27]russe ; or, ces familles ne parlaient russe qu'à leurs domestiques, et, encore, fort incorrectement ; le français était leur vraie langue maternelle. C'est aussi parce que les enfants des riches familles appartiennent dès le berceau, et pratiquent sans cesse une ou deux langues vivantes.
[27]Sous Nicolas, un passeport coûtait plus de mille francs, et, par suite, n'était pas accessible à beaucoup de personnes.
[27]Sous Nicolas, un passeport coûtait plus de mille francs, et, par suite, n'était pas accessible à beaucoup de personnes.
Mais, si l'on se mêle, en Russie, à cette partie de la société qui n'a étudié le français ou l'allemand qu'au lycée[28], ou si l'on fréquente, à l'étranger, des Russes qui n'ont pas appris ces langues avec leurs gouvernantes, on s'aperçoit qu'ils éprouvent autant de peine que nous à les étudier, une fois parvenus à l'âge adulte. Je sais des Russes qui vivent en France ou en Allemagne, et qui écorchent les deux langues sans pitié. Il faudrait en finir une bonne fois avec ce préjugé qui fait des Slaves les «appreneurs» de langues par excellence, et des Anglais ou des Français les peuples les plus réfractaires à cette étude. Certes, il est, par tout pays, en Russie comme chez nous, des gens qui ne retiennent pasles mots d'un idiome étranger ; mais, pour la moyenne, cette étude ne présente que de médiocres difficultés : il n'y faut que de la persévérance. Les Russes le savent si bien qu'ils ne considèrent l'étude des langues que comme unmoyende travail ; nous sommes, nous, si en retard sur ce point, que, lorsque d'aventure nous possédons deux ou trois langues vivantes, nous croyons avoir réalisé unefin, et nous croisons orgueilleusement les bras.
[28]Les classes de langues vivantes dans les lycées russes sont plus faibles que n'étaient les nôtres avant la suppression du thème au baccalauréat : depuis cette mémorable réforme, nous nous valons.
[28]Les classes de langues vivantes dans les lycées russes sont plus faibles que n'étaient les nôtres avant la suppression du thème au baccalauréat : depuis cette mémorable réforme, nous nous valons.
Beaucoup de femmes russes paraissent supérieures à leur mari, même quand celui-ci est très intelligent. C'est bien souvent, je le sais, une illusion d'optique, mais cette remarque frappe tous les Français. Nous sommes prévenus ainsi par l'attitude indépendante de la femme russe, qui ose avoir une opinion en dehors de son mari, et l'exprimer devant un étranger. En outre, l'étiquette russe, moins sévère que la nôtre, n'interdit pas, dans un salon, les discussions passionnées. Les visiteurs ont une grande liberté d'allures ; il ne restent pas rivés au fauteuil qu'ils ont choisi dès l'entrée ; ils peuvent se déplacer, choisir leur interlocuteur, se mêler à telle discussion qui les intéresse ; les vastes proportions des salons russes invitent à cette dispersion, de même que nos salons exigus font unenécessité du demi-cercle autour du foyer. La femme se trouve ainsi mêlée à des conversations sérieuses, au lieu d'être condamnée aux éternelles causeries sur les potins et les chiffons. Puis, la société russe n'a pas encore attaché à toutes les opinions une étiquette qui les fait nobles ou roturières ; on n'observe guère ici non plus de ces opinions de famille qu'on voit, ailleurs, professées en tout lieu, sur le même ton, par le mari et par la femme. On n'échange pas de regards avant de se prononcer sur une idée : on dit ce qu'on en pense, si l'on en pense quelque chose. La banalité n'est pas exclue par là, mais la conversation y gagne parfois une élévation, une ardeur convaincue qui vous emportent : surtout, les femmes s'y mêlent autrement qu'en minaudant.
N'oubliez pas que, si la femme est très libre de ses pensées, en retour, on ne la ménage pas dans la discussion. Causer n'est plus l'équivalent de : être aimable ; les choses qu'on dit ont une certaine valeur pour ceux qui les disent : dès lors, il n'y a plus à garder de ménagements galants. On discute avec une femme comme avec un homme ; l'ardeur féminine est excitée par cette lutte, l'imagination s'échauffe, les arguments se pressent, tumultueux : vous n'êtes guère habitués à voir une femme mettre autant d'elle-même dans une causerie : vous l'admirez.
Grâce à cette indépendance, on arrive à connaîtreune Russe bien plus vite qu'une Française : circonstance heureuse, car elles gagnent à l'intimité. Souvent jolies, elles ont pourtant peu de grâce : on s'aperçoit vite qu'elles sont habituées à traîner aux pieds de lourdes chaussures imperméables, et à porter sur les épaules des vêtements épais et sans forme : la grâce suprême de la démarche et des attitudes leur est refusée. Rapprochées de l'homme par leur indépendance, elles ont pris quelque chose de notre disgracieuse allure. En revanche, elles sont singulièrement attirantes et captivantes, grâce au moelleux et à la franchise de leur esprit, grâce à leur simplicité et à leur conviction. Comme on les connaît mieux, quand elles déplaisent c'est plus sûrement ; quand elles plaisent c'est peut-être plus à fond ; quand on les aime... je suppose qu'il se mêle au trouble de la passion un sentiment de sécurité confiante, rare partout ailleurs.
Puis, les mœurs sont d'une si touchante simplicité ! l'usage autorise si aisément la confiance des tête-à-tête ! Les femmes, protégées par les habitudes d'une race plus calme que la nôtre, et habituées de bonne heure à se guider seules, ont une tranquillité, une possession d'elles-mêmes qui leur permettent de s'entretenir seules longuement avec un homme, sans qu'il intervienne entre eux un seul instant de gêne. Parfois, le soir, assez tard, voulant passer quelques heures chez un ami, vous ne rencontrez que sa femme. Elle vous retient : le samovars'allume, et bientôt la conversation s'engage doucement. Ces heures d'intimité sont doublement précieuses, avec une femme intelligente, et j'ai conservé de quelques-unes de ces soirées un lumineux souvenir. A propos d'une observation souvent futile, la discussion s'engageait à fond : nous ne sommes pas habitués à voir une jeune femme faire le tour de son cœur et de son esprit, sans arrière-pensée de coquetterie, avec une telle assurance et une telle franchise. Ainsi, par exemple, à propos deLourdesde Zola, MmeI... et moi avons causé religion. Elle ne croit plus ; élevée dans un milieu ecclésiastique, son âme droite a été froissée par certaines hypocrisies orthodoxes ; les popes aux longs cheveux et aux grandes barbes qui se sont penchés sur son berceau, quand elle était petite, lui sont devenus odieux, dès qu'elle a été en âge de comprendre le peu de conformité qu'il y avait entre leur vie et leur doctrine. Trop intelligente pour faire comme tant de Russes, et mépriser les prêtres tout en respectant leur ministère, elle s'est peu à peu détachée de ses croyances. Elle dit tout cela sans haine, mais avec un accent de conviction qui impose ; négligemment, sa main caresse sa petite fille qui joue près d'elle : le contraste est singulier, entre ce tableau d'intérieur paisible, et la grandeur triste de cet aveu d'incroyance.
Un autre jour, dans un salon luxueux, je causeavec MmeB... de l'instruction populaire, à laquelle elle consacre une partie de ses forces. Comme je lui exprime mes doutes sur l'efficacité moralisatrice de cette œuvre, nous voilà bientôt en pleine discussion. Essayez d'être galant ou de débiter un madrigal à une femme qui s'exprime avec cette passion ! Arguments longuement mûris, raisons de pur sentiment, ironie, elle emploie toutes les armes pour m'accabler ; et, lorsque M. B... rentre enfin, assez à temps pour couvrir ma retraite, je suis subjugué par cette éloquence et tout ému d'admiration. Les sujets de conversation sont inépuisables avec de pareils esprits qui transforment tout par leur conviction, et, l'un des plus amers regrets que j'aie emportés de Russie, c'est d'être privé de la société de ces femmes qui sans oublier leur rôle et empiéter sur le nôtre, savent s'ouvrir à nous avec tant de simplicité confiante.
Les femmes qui appartiennent à la société éclairée, à ce que les Russes nomment l'intelliguensia, reçoivent une instruction soignée. Les lycées de filles pullulent en Russie ; on a voulu donner à la femme les mêmes armes qu'à l'homme dans la lutte pour la civilisation. Ces lycées sont restreints pour la plupart à l'enseignement moderne : les Moscovites citent toutefois avec orgueil un gymnase où leurs filles peuvent apprendre le latin et le grec. Deux ou trois langues vivantes, le russe, l'histoire, la géographie, l'histoire naturelle, les élémentsd'algèbre, un peu de philosophie, telles sont les principales matières enseignées dans les lycées ordinaires. C'est terrible, même sans le grec et le latin ! Heureusement, il y a des tempéraments : je sais des élèves du gymnase classique qui sont restées simples et charmantes, et mettent leur coquetterie à ne pas laisser voir qu'elles savent conjuguer λύω ; et j'ai vu également des jeunes filles sorties du lycée «moderne» ne pas vouloir renoncer au charmant privilège que possède leur sexe, d'introduire l'individualisme jusque dans l'orthographe.
Ces lycées de filles dont les Russes sont si fiers m'inspirent peu d'enthousiasme ; d'abord la période d'études y est beaucoup trop longue, et les minces résultats obtenus ne justifient pas un tel déploiement de travail. Puis, ces lycées, en habituant les jeunes filles à croire que leur instruction vaut, en son genre, celle des jeunes gens, développe en elles un sentiment d'orgueil qui s'accorde mal avec la simplicité russe, et qui leur fait parfois trouver indignes les devoirs humbles de la famille. Passe encore si toutes ces jeunes filles appartenaient à des familles aisées ; mais la grande majorité, dans ce pays où, du haut en bas, on vit au jour le jour, sont sans ressources. Le lycée les distrait huit ans aux occupations de la famille, et développe en elles, parfois, des ambitions et des besoins incompatibles avec leur situation. On trouve beaucoup de déclassées en Russie : la faute en est, je le crains, auxlycées de filles : la superstition de la «carrière libérale» se développe aussi aisément là-bas dans le cerveau d'une bachelière de dix-sept ans, que chez nous dans celui d'un rhétoricien. Je plains certes l'homme condamné à vivre de leçons ; mais je plains triplement la femme qui se trouve dans cette nécessité : combien en est-il, hélas, sur le pavé de Moscou !
Les Russes attribuent à leur avance intellectuelle, le développement qu'a pris chez eux l'instruction des femmes : à mon sens, ils se trompent ; au lieu d'être une avance, c'est le signe d'un retard qu'ils veulent regagner. Ils ont caressé le rêve de rattraper en quelques années les civilisations occidentales : pour cette campagne, tous les combattants ont paru bons et la différence des sexes s'est trouvée négligée. Il s'agit de l'émancipation commune, ils veulent lutter tous, sur le même pied, avec des forces égales et un égal dévouement. Écoutez-les : ils s'indignent si vous soutenez qu'il est, dans les choses intellectuelles, tout un domaine où les femmes n'ont que faire, ou bien, si vous voulez limiter l'action des femmes au cercle que leur imposent les habitudes de l'Occident. Je ne sais pas de pays, même en comptant l'Angleterre, où la femme renonce plus volontiers qu'en Russie à se souvenir de son sexe, des privilèges qui lui sont reconnus, et des exigences qu'il autorise. Souvent même, en causant, je n'ai pu faire comprendreà des Russes ce que j'entendais par ces attributs et ces limites de l'esprit féminin. Ils admettent volontiers qu'une femme intelligente est l'égale de l'homme, et que le ménage, par exemple, est moins une hiérarchie qu'une fédération. Il faut donc instruire ces femmes, et les instruire comme on instruit les hommes : de là tous ces lycées de jeunes filles. De là aussi toutes ces femmes sans sexe, ces artistes ou ces étudiantes aux cheveux courts, ces employées graves, par exemple dans les bureaux de poste, où leur dolman à boutons de métal exagère encore l'expression masculine de leurs traits endurcis.
Pourtant, le sérieux développement qu'a pris en Russie l'instruction des femmes a bien aussi des avantages. Dans la société cultivée, les femmes sont en général bien plus instruites que chez nous ; elles s'intéressent à beaucoup plus de choses, pratiquent plus volontiers, et sans souci de la vogue, la musique, les émotions d'art, la littérature. On sent que leur esprit a été à une autre école que celle de nos couvents à la mode. Souvent, elles savent plusieurs langues vivantes ; dans leur longue réclusion hivernale, elles lisent beaucoup et volontiers ; enfin, elles vont au peuple pour l'instruire : c'est la façon la plus commune, pour les dames russes, de faire la charité, et cette façon est noble et grande.
La préoccupation du chiffon joue chez elles unrôle bien moindre que chez nous, au moins dans la société moyenne que j'ai surtout fréquentée. De même, dans des ménages qui vivent sur le pied de 30 000 à 50 000 francs de rente, avec chevaux, voitures et maison élégante, je suis étonné de voir le peu de place que tient la toilette. C'est toujours le même souci du pratique, du commode, que j'ai signalé ailleurs, et que je retrouve ici, opposé à cet amour du paraître qui ronge chez nous une partie de la bourgeoisie enrichie. Presque tout est ici plus simple, plus ouvert, moins fait pour l'œil, et en même temps, plus solide et assuré.
Certes, je l'ai dit, la grâce ici est moindre que chez nous, les femmes sont d'ailleurs souvent fatiguées par de nombreuses grossesses ; de plus, elles sont nourrices. Les familles de huit, dix, douze enfants ne sont pas rares ; cinq ou six sont une moyenne dans la bourgeoisie. «J'ai eu onze enfants, me disait une grande dame, j'ai donc au moins passé vingt-deux ans de ma vie à des soins exclusifs de petite enfance ; comment aurais-je pu faire de l'élégance, et surtout développer mon esprit et agir sur mon entourage ?» Celle qui parlait ainsi, une des femmes les mieux douées, que j'aie jamais approchées en Russie, se calomniait, car son esprit est d'une culture supérieure et d'une rare pénétration ; mais, appliquée au commun, sa boutade était juste. Les charges de la maternité sont, en bien des cas, le seul obstacle qui s'opposeen Russie à ce que les femmes marchent réellement de pair avec les hommes ; et ces charges sont bien autres que chez nous, au moins durant les premiers mois. On ne parle pas ici de mettre un enfant en nourrice, cette habitude française paraît aux dames russes une monstruosité. Beaucoup, d'ailleurs, se l'exagèrent, et je me souviens d'un médecin qui s'imaginait que nos fils et nos filles ne quittaient pas le village de leur nourrice avant l'âge de sept ou huit ans ! Les enfants russes sont allaités par leur mère, ou tout au moins sous ses yeux, lorsqu'elle est trop faible pour nourrir elle-même. Des familles même peu aisées ont une nourrice spécialement attachée à l'enfant ; si l'aisance augmente en même temps que la famille, chaque enfant a sa nourrice. On persuade malaisément à une dame russe que, chez nous, une nourrice sur lieu est une dépense sérieuse, un luxe hors de la portée des bourses moyennes.
Je n'ai pas de documents précis qui me permettent d'établir le budget de quelques familles prises comme type. Les Russes aisés que j'ai fréquentés ne parlent jamais d'argent : ils y mettent, je crois, une certaine coquetterie : issus de familles enrichies par le commerce, ou bien commerçantseux-mêmes, ils font mine d'oublier tout intérêt matériel, dès qu'ils ont franchi le seuil de leur maison particulière. Jamais de ces détails que les Anglais vous fournissent si volontiers. Parlez argent, on vous répondra chasse ou littérature. Seuls, les fonctionnaires moyens, les professeurs, par exemple, ne font aucune difficulté pour vous donner des chiffres : leur traitement est connu ; des rentes, ils n'en ont guère (ceux qui possèdent des revenus en dehors de leur traitement, les tiennent en général d'une terre). J'attribue cette situation à ce que les Russes vivent largement et n'aiment pas économiser sou par sou : s'ils ont donc une terre d'héritage, ils la font valoir, mais s'ils n'en ont pas, ils n'aiment guère à vivre en deçà de leurs ressources, pour amasser un capital. D'ailleurs, les chiffres que m'ont donnés ces fonctionnaires n'ont rien de caractéristique ; le budget d'un professeur à Moscou et à Paris s'équilibre ou à peu près. La différence est que, dans les lycées russes, les professeurs sont payés d'après le nombre d'heures de leur enseignement, système fâcheux qui donne l'avantage à ceux dont les poumons sont le plus résistants et la conscience professionnelle le plus élastique. Les professeurs avides se font attribuer un grand nombre d'heures, et, en dehors du lycée, ils ne font plus rien : le niveau du corps enseignant baisse d'autant. Grâce à ce système, un professeur de Moscou reçoit, à nombre d'heureségal, beaucoup moins qu'un professeur de Paris. Mais, comme ils ne craignent pas de donner jusqu'à trente heures de classes par semaine, les traitements s'égalisent : de six à sept mille francs, l'un dans l'autre.
Ajoutez les leçons. Moscou est couverte de pauvres diables, étudiants misérables ou institutrices dans le besoin, qui distribuent des répétitions à 50 copecs le cachet, et même à beaucoup moins. Mais, en revanche, je sais des professeurs qui ne font pas payer moins de 5 roubles (15 francs) la répétition normale d'une heure, et qui, parfois, réclament 8 ou 10 roubles. Enfin, à ces différentes ressources, il faut souvent ajouter des pensionnaires. L'internat est, heureusement, beaucoup moins développé chez les Russes que chez nous : il faut trouver des familles où loger les enfants dont les parents n'habitent pas la grande ville : les professeurs sont tout désignés pour les accueillir.
En somme, la différence n'est pas très considérable entre la Russie et l'Occident pour tout ce qui concerne les fonctionnaires moyens : la vie de ces fonctionnaires ressemble surtout de très près à celle de leurs confrères d'Allemagne. Seulement, ils n'ont pas la même façon de se réunir. Les Allemands reçoivent rarement leurs amis chez eux : ils se réunissent dans les brasseries. Les Russes, au contraire, ouvrent volontiers leur maison à leurs amis et connaissances : deux ou trois verres dethé, quelques ronds de saucisson et de longues parties de cartes font les frais de ces réunions.
Dans la riche bourgeoisie, la vie est, au contraire, très différente de ce qu'on observe chez nous. Beaucoup plus de confort et beaucoup moins d'apparat. La maison ouverte à toute heure, et la table mise sans la moindrefaçon. Je crois que l'on vit mieux, à fortune égale, à Moscou qu'à Paris. En voici une des raisons : le rouble, l'unité monétaire, a (au change actuel) une valeur triple du franc ; par suite, un revenu de 10 000 roubles équivaut bien à 30 000 francs, mais ne représente pourtant que 10 000 unités monétaires (il y a bien des cas où l'on paye un rouble ce que nous payons 1 franc ou 1 fr. 50). Aussi, une famille qui n'a que 10 000 roubles de revenu, ne se considère-t-elle pas comme riche : elle vit donc simplement, beaucoup plus simplement qu'une famille française qui possède 30 000 francs. D'autre part, si tous les objets de luxe coûtent beaucoup, en revanche, les fournitures de la vie courante se payent à peu près au même prix que chez nous, parfois même un peu moins cher. Il arrive ainsi que la famille que j'ai prise pour type, avec 10 000 roubles de rentes, ne se considérant pas comme très riche, et n'ayant pas, par conséquent, d'obligations de luxe dispendieux, peut consacrer ses revenus à l'organisation d'un sérieux confort qui n'est pas plus coûteux que chez nous. Elle peut, de la sorte, vivre beaucoup pluslargement que ne ferait une famille française placée dans des conditions analogues.
Avoir sa voiture, par exemple, n'est pas à Moscou un signe de grande fortune : souvent même, sans vivre très luxueusement, on a deux ou trois voitures, autant de chevaux et de cochers. Le nombre des domestiques, qui a diminué depuis l'abolition du servage, est encore très considérable dans les familles riches. Voici, par exemple, un jeune ménage avec quatre enfants en bas âge ; je compte : trois nourrices, une femme de chambre, une cuisinière, deux cochers, une blanchisseuse et un moujik pour les gros travaux ; le revenu ne dépasse certes pas 10 000 roubles ; ce sont des gens simples, ennemis de toute ostentation et sachant compter. Voici une autre famille : ménage âgé dont les enfants sont mariés et vivent hors de la maison ; ce sont des gens riches, qui très certainement ne dépensent qu'une faible partie de leurs revenus, parce qu'ils n'ont pas le goût du monde, sortent fort peu et détestent les réceptions d'apparat ; chez eux, cependant, on est toujours admirablement reçu, et leur vie, à laquelle participent aisément les amis ou les visiteurs, est d'un plantureux confort. Je n'ai aucune idée sur le chiffre de leurs dépenses : je sais seulement que ce sont des gens simples et très retirés ; comptons leurs domestiques : une femme de chambre, deux cochers, un chef, une cuisinière pour les gens, deux blanchisseuses,et un moujik pour les gros travaux : en tout neuf personnes. Pour trouver chez nous un pareil domestique, il faut citer des familles qui ont un grand train de maison et une grosse fortune.
Une pareille domesticité n'est pas sans inconvénients. Les serviteurs, plus nombreux, ne veulent rien faire en dehors de leur spécialité et, d'ailleurs, travaillent moins. D'autre part, la maîtresse de maison, ayant toujours sous la main un serviteur pour répondre au moindre de ses désirs, s'habitue aisément à ne plus rien faire par elle-même. Les Russes qui viennent en France sont frappés de notre activité domestique : «Comment, disent-ils, vous faites cela vous-mêmes ? et cela encore ? mais vos domestiques ?—Pardon, je n'ai qu'une bonne : elle ne se croise pas les bras, je vous assure !» Une femme nonchalante ou paresseuse trouve bien du charme à ces habitudes semi-orientales ; on en rencontre beaucoup en Russie, de ces femmes, grasses comme des sultanes, qui n'ont jamais fait œuvre de leurs doigts, et bornent leur activité à savourer des confitures dans de minuscules soucoupes, ou à fumer, étendues sur un moelleux divan, despapirossesfines à long bout de carton. Une femme active trouve, au contraire, grand avantage à cette profusion de serviteurs : la surveillance de sa maison l'occupe déjà assez sérieusement, et ce n'est pas mince affaire que d'empêcher le gaspillage parmi une valetaille si nombreuse ; mais la surveillancel'accapare moins que ne ferait un travail personnel : il lui reste du temps pour s'occuper de lectures, de musique, d'arts d'agrément de toute sorte. Le grand nombre des domestiques, en un mot, explique ces deux états opposés qui se remarquent fréquemment parmi les femmes de la riche société russe : l'ennui, l'incurable et terrible ennui, en face de l'activité intellectuelle toujours en éveil et toujours ingénieuse à s'employer.
En somme, mes observations sur la vie extérieure de la famille russe se résument ainsi : j'y ai retrouvé ce caractère, signalé partout ailleurs, de simplicité accueillante, opposée à nos habitudes d'amabilité affectée et défiante. Peu sensibles à ces mille raffinements du grand luxe, qui sont si dispendieux, les Russes peuvent, avec une bonne aisance moyenne, vivre beaucoup plus confortablement qu'on ne ferait chez nous. Ce goût de la commodité se reflète sur les mœurs et empêche les Russes de la société moyenne de mettre, comme on fait souvent chez nous, une partie de leur orgueil dans leparaître. Mais aussi, ce goût du confort les empêche de s'imposer des sacrifices incessants d'économie : le sentiment de l'épargne, de la nécessité du «pain sur la planche», qui est le fond de notre nature, leur est, à eux, complètement étranger. Ceux même qui amassent de l'argent, qui s'enrichissent, qui regardent à quelques copecs, nesont pas économes au sens que nous donnons à ce mot : vilains aujourd'hui, vous les verrez demain, pour satisfaire un caprice, jeter, sans compter, des dizaines ou des centaines de roubles. Ce peuple est plus près que nous de la nature, de là sa bonté, sa simplicité ; mais, plus que lui, nous nous défions de la nature et de ses penchants dangereux ; de là cette perpétuelle surveillance que notre société moyenne exerce sur ses instincts, de là notre économie. De vingt à quarante ans, je préférerais peut-être la vie de Moscou ; après quarante ans, quand l'heure vient de consommer ses réserves, j'aimerais mieux, sûrement, la vie française.
Visite au camp où les troupes passent l'été, près de Moscou. Les soldats, pour la plupart, dans leur coutil blanc, ont des visages noirs comme des moricauds. Je jette un coup d'œil sur la bibliothèque d'un officier qui m'a offert de me reposer chez lui ; voici ses livres : un dictionnaire grec-russe, une histoire de la philosophie en russe ; puis, en allemand : lesParalipomenade Schopenhauer ; en français :Thiers,Guizot,Rémusat, de Jules Simon, etl'Eau de Jouvencede Renan. Cet officier est froid d'aspect ; mais c'est un tendre ; une nature passionnée, avide d'activité. Ce milieu d'ignoranceet de vaine coquetterie doit lui déplaire : sa distinction dédaigneuse doit souffrir des saouleries d'officiers et des conversations vides ; mais il ne se plaint pas. Il aime passionnément la chasse qui lui donne l'illusion de l'activité ; ici, dans sa tente, entre ses livres de philosophie, «il tresse de la paille, pour oublier». Une belle nature, un caractère d'un métal rare, merveilleusement trempé...
En continuant l'excursion, nous passons près d'un menu bouquet d'arbres. On me dit que cette place est un champ de repos. En 1812, lorsque les Français approchaient de Moscou, une escarmouche eut lieu près d'ici entre une poignée de Cosaques et une troupe française. Les morts, Cosaques et Français, furent enterrés côte à côte dans ce petit champ, au bord de la route. Depuis, des bouleaux y furent plantés par une main pieuse. Et maintenant, sous les branches éplorées qui tombent en gerbe autour des troncs blancs, quelques vagues renflements et une seule croix reposent. Ils sont là côte à côte, fraternellement, ces bons soldats, ces paysans venus de si loin pour s'entre-tuer, sans se haïr, sans se connaître même. La mort les unit dans la paix de la plaine verte. Cette poignée de tombes inconnues est touchante.
Sonia, la cuisinière, me raconte que, cet été, elle a fait ses dévotions dans un monastère du gouvernement de Smolensk. Elle en a rapporté des choses saintes : du sable bénit, contre je ne sais quelle affection, et du bois bénit qui guérit le mal de dents. Sonia m'explique qu'un saint moine, dont on conserve là-bas les reliques, souffrait fréquemment de ce dernier mal : or il avait édifié sa cellule sous un gros arbre : à sa mort, les moines imaginèrent de débiter les rameaux de l'arbre protecteur comme un remède contre les douleurs dentaires. Sonia en a acheté un morceau.
—Et cela fait du bien, Sonia ?
—Certainement !
—Pourquoi ne me l'as-tu pas prêté, l'autre jour, quand j'avais une fluxion ?
—Parce que vous n'avez pas la foi.
—Tu as donc la foi.
—J'ai la foi.
Sonia, malgré ses principes, ne se pique pas d'une honnêteté parfaite ; pour elle, tout s'excuse quand on aime : elle a aimé.
—Qu'est donc devenue cette femme de chambre qui était ici l'an dernier au moment de mon départ ?
—On l'a renvoyée, fait Sonia ; elle se conduisait mal.
Et comme j'exprime mon étonnement, Sonia me répond :
—Bah ! elle disait que c'était en elle une nécessité ; elle est si jeune ! c'est bien naturel...
Telle est la morale de Sonia, la cuisinière, une laide fille dévouée et bonne comme un terre-neuve, travailleuse comme une fourmi, et à laquelle n'importe qui, dans la maison, confierait sans la moindre inquiétude une grosse somme d'argent. Pieuse à sa façon, honnête d'après sa définition, cette pauvre fille est encore tout près de la nature : c'est un bel exemple d'inconsciente immoralité. Je me demande seulement ce que la vie donne à ces pauvres êtres.
L'autre dimanche, chez T., au milieu d'une conversation animée, je vois entrer un petit vieillard bien tenu. Il est gentiment mis, propret dans son veston collant ; il a une cravate fraîche, un col et des manchettes blanchis à neuf ; il est rasé avec soin : une tenue d'un négligé très raffiné. Un petit nez rosâtre en l'air, une petite moustache grise, fine et courte, le crâne haut et plein, mais tondu si ras qu'il a l'air tout nu, d'une nudité amusante, d'une nudité de petit enfant qu'on démaillote. Cepetit homme est gourmet : il savoure le thé, lèche les confitures, croque les petit gâteaux avec des mines de connaisseur : très entouré des femmes, il conte, derrière ses lunettes, des choses fort graves, semble-t-il, mystérieusement.
Je n'avais pas entendu son nom : mais, le lendemain, je l'ai rencontré de nouveau et il s'est fait connaître à moi. Il est romancier, et il a du succès ; d'une inépuisable fécondité, il emplit de son nom les revues : il travaille surtout dans les romans à clefs, et ses portraits sont tellement crus que la méchanceté n'a même pas besoin d'intervenir pour en désigner les modèles. Il m'accapare, et s'obstine, malgré mes protestations et mes supplications, à me parler français. Il me raconte quelques-uns de ses projets, m'énumère les personnes qu'il connaît à Paris, une liste très bariolée ; il m'explique par le menu l'organisation d'une école dont j'ai fait partie, et cause, cause, sans s'arrêter, sans se lasser. Quand il reprend haleine, je le questionne sur une institution russe : il me répond en me parlant du boulevard.—«Mais, je viens de le quitter le boulevard !»—Il ne m'entend pas, il parle toujours.