—Il faut pouvoir rendre compte de ce qui se passe au général Pithouët... dit le major... Allons voir.
Au galop de ses courtes jambes musclées, il franchit la place. Dieudonné s'élança derrière lui; sa graisse cahotait dans sa redingote flottante. Le gros garçon jovial entonna le refrain cher aux grisettes de la mère Cardoche:
Avance donc, mon petit Ernest!Hé! avance donc!
Omer ne voulut pas être lâche. Comme les chevaux s'arrêtaient à la face de la foule, il prit son élan derrière l'habit «fumée de Londres». Au pas de course, Courfeyrac soutint que leur présence de fashionables, dans les rangs du peuple, ferait réfléchir les commissaires. Bien qu'essoufflé, Combeferre ajouta que c'était un devoir de donner l'exemple. Otant son chapeau qui dansait sur sa chevelure, Raspail assura qu'on avait trop prêché la révolte pour se dérober à ses périls. Quant à Ribéride, il bondissait comme un chamois, ayant aperçu au seuil de MmeCardoche le feutre mou d'Enjolras, les mains sales de Bahorel et la tignasse de Grantaire, juchés sur la voiture du cuirassier Brémondot. Autour des roues, les ouvriers en sueur s'égosillaient:
—Vive la Charte!
—A bas Polignac!
Par le travers de la rue Montpensier, le fiacre de Goussenot et celui de Dambeton, déjà, formaient obstacle. A l'abri de ces véhicules boiteux et de leurs mazettes titubantes, la foule se rassemblait, criarde et moqueuse. Loin de ses amis, Omer y fut, dans les jupes puantes d'une harengère qui protégeait mal de la bousculade son éventaire à poissons nacrés.
—De quoi, l'asticot? Je vais pas écraser le monde, peut-être?... répondait l'ancien hussard au gendarme enjoignant de livrer passage.
—Hohu-ho!... hô!... Hé! la prévôté?... Viens donc faire reculer Cocotte, si tu peux, et sans renverser les commères!... priait Dambeton.
Tous deux fustigeant leurs haridelles, tirant sur les rênes, feignaient de ne savoir où garer leurs caisses jaunes; ils constituaient, par cet embarras, un rempart qui fermait la rue. Ils usaient de plaisanteries militaires; ils désarmaient à demi la sévérité de la consigne. A son tour, le fiacre de Brémondot vint protéger la foule de tâcherons en manches de chemise, qui, dans cet orifice de la rue Montpensier, piétina, rit, se conta des prouesses mensongères, chatouilla les demoiselles, s'appela, s'offrit à boire.
MmeCardoche, au pas de sa porte, encourageait les voisins en contant la fin de Labédoyère, et comment la veuve avait dû payer à l'État, outre les frais de justice, trois francs d'indemnité pour chacun des soldats exécuteurs. Ses grisettes aidaient le récit, corsaient le drame au grand émoi des concierges. En parlant, Cydalise nouait, à son menton pointu, les brides d'un bonnet blanc: elle allait sortir avec la Bordelaise, qu'emmenait Cavrois. Omer ne sut être complètement cruel aux œillades de son ancienne amante, Angeline, qui remonta quatre à quatre, en hautde l'étroite maison, quérir une écharpe: Dieudonné, malin, l'avait invitée de même. Heureuse de savoir la saisie ajournée, MmeCardoche leur donna congé, à condition qu'elles fissent honte, par toutes les injures, aux assassins de Labédoyère. Bientôt, les trois fillettes gambadaient. C'était la même poitrine lourde et succulente au souvenir, qui tremblait encore dans le corsage à fleurs d'Angeline. Omer craignit d'offenser Elvire si, comme avant son mariage, il pesait, dans ses mains frémissantes, cette chair de délices. L'espiègle l'engagea, du sourire, à renouveler leurs ébats. Il sentit le désir accélérer les mouvements de son cœur.
Il se rapprochait d'elle sous couleur de répondre, par-dessus la fanchon, aux appels de Cavrois, lorsqu'un enfant affirma que la troupe assommait les flâneurs, de l'autre côté du Palais-Royal, dans la rue du Lycée. Toutes les têtes hâves et toutes les têtes rubicondes se tendirent hors des cols. Une clameur unanime jaillit des bouches, envahit la rue, fut répétée par les gens aux fenêtres, par les filles des mansardes. Les bruits de la colère humaine se confondirent, vibrèrent ensemble, heurtèrent les tempes, étourdirent les sages, grisèrent les rageurs. Un fluide maître enivrait Omer lui-même, fut prêt à combattre, les poings serrés, les dents grinçantes. La foule s'affola, brailla, se détourna, s'engagea derrière le Palais-Royal; et son flot saisit Omer, le jeta sur la hanche d'Angeline, le colla contre l'odeur de cette peau moite, les enveloppa dans la fougue générale, les roula loin des leurs, au long des boutiques où pendaient les pains de sucre, les grappes de chandelles, les paires de bottes à tiges rouges, les banderoles des teinturiers, les panonceaux des gens de loi, les tableaux des sages-femmes, les grenadiers peints des marchands d'hommes, les traversins des matelassières. La main de la grisette étreignait chaudement celle de son carbonaro, et cela mêlait à lapeur de la bagarre les images de voluptés perdues.
En avant, Cydalise et la Bordelaise avaient pris les bras de Dieudonné; elles le suivaient par grandes enjambées comiques. Leurs voix grêles acclamaient la Charte, parce que les apprentis trottant autour d'elles l'acclamaient d'abord. A leur exemple, Angeline criait de sa large bouche savoureuse. Chaque fois, la gaieté de cette figure ronde et blonde accroissait la fièvre du jeune homme, autant que l'accroissaient le bourdonnement des voix, les rumeurs indécises et lointaines, les audaces pétillant aux yeux du peuple fou, le tapage des souliers battant le sol. Après s'être essuyé les mains, le mitron quittait la gargote et se mêlait à la bande. Des messieurs à tournure militaire s'évadaient en hâte des cafés. Prononçant le nom du major Gresloup, ils tâchaient d'entrevoir sa carrure prochaine. Rejoindre son beau-père eût sauvé le jeune homme d'une faute: Angeline était trop tentante, le cou nu, les bras nus et potelés sur l'écharpe de tulle vert. Dans leur hâte, des brutes les rejetaient l'un sur l'autre. Elle s'agriffait à lui, qui devait soutenir cette chair confiante. Il évoqua les heures de délices anciennes: les dômes de cette ferme poitrine haletaient; les jambes douces et duveteuses le frôlaient; la chevelure blonde s'éparpillait entre leurs lèvres. Il l'aima, malgré cette course avec des gens du commun, par des rues graillonneuses, à un danger probable qui, peut-être, l'étendrait mort. Il épiait les cris d'Angeline, et l'effort du souffle attirant la gorge à l'échancrure de la collerette.
On s'essoufflait, Omer eût voulu renverser le portefaix au dos large, l'homme trop lent qui retardait sa précipitation; il eût voulu tuer l'enfant qui lui bourrait le dos. Ces colères brèves exaspéraient son délire et son désir.
Or, après un détour, toute bleue d'ombres, sauf sous l'angle de soleil qui dorait obliquement une façade, ce fut la rue du Lycée. Le Palais-Royal, à droite, plongeait dans un fleuve de figures bruyantes... On chantait, en avant, on hurlait. Cailloux et bouteilles jaillissaient de la multitude vers les bicornes de quelques gendarmes à cheval, droits sous les baudriers jaunes, et qui caracolaient. L'un ne sut parer du bras le choc d'un tesson. Alors les shakos fleurdelysés de la garde royale furent aperçus, à la seconde où le courant de foule se divisa soudain, se baissa, où la tête brune de Raspail, là-bas, fléchit, comme pour éviter un coup, où l'habit «fumée de Londres» s'aplatit avec Courfeyrac hagard contre une vitrine du restaurant doré, où même Angeline se cacha la face dans la poitrine d'Omer qu'elle étreignit de toute sa terreur; elle avait aussi vu le rang de fusils en joue, la série de trous noirs. Un éclair les illuminait en déchirant l'air, en crachant la fumée sur une trombe de fugitifs, de femmes aux yeux vitreux, d'enfants qui s'étranglaient; un maçon, la barbe en avant, culbuta, pantela contre terre, se crispa, se roidit, sembla près de vomir, et ne bougea plus, cadavre étique empaqueté dans des loques plâtreuses.
Cette fumée se dilua, découvrit des pantalons blancs, des brandebourgs, des vestes bleues. Les soldats tiraient la baguette pour recharger. Des frissons passaient dans l'échine en sueur d'Omer, ébaubi, asphyxié par l'odeur de poudre.
—Aux armes!... commanda soudain la grosse voix militaire de Pied-de-Jacinthe... Aux armes!
Monté sur une borne, le vieillard en délire levait sa canne ainsi qu'une épée.
—Vengeance! vengeance! On nous tue... Vengeance!... conseillait Ribéride, désignant le mort.
—Vengeance!... répondirent mille voix éduquées au parterre des théâtres.
Et des poings de malédiction se tendirent vers latroupe intangible: car les chevaux adroits des gendarmes repoussaient, du flanc, ceux assez hardis pour attendre de pied ferme, et les chassaient. Les lueurs des sabres sautèrent des fourreaux.... De rudes bousculades refoulèrent les cris, les hommes, jusque dans l'estaminet, dont une glace rompue s'effondra, s'émietta, cliqueta sur le sol... Gêné par le poids d'un barbon et par celui d'Angeline qui l'étouffaient, l'écrasaient au coin du billard, Omer se révolta contre la douleur et la honte de céder. En lui, l'orgueil animal se rebiffa; sa raison s'embrumait. Brusques, les ressorts de ses muscles se détendirent vers le mouchard en redingote bleue qui, solide, empoignait au col de chemise un ouvrier hargneux, et, pour l'arracher de ses camarades, cognait à tort, à travers. Le bras nerveux du jeune homme saisit le butor, le renversa sur un genou, malgré qu'il se débattît et râlât. Vingt ouvriers terrassèrent l'ennemi, l'enfoncèrent à coups de botte, le recouvrirent de leurs rages trépignantes.
Omer mena dehors la grisette qui chancelait. La rue était jonchée de cannes, de casquettes et de chapeaux. A bien des étages on fermait les persiennes. Dieudonné Cavrois dénouait sa cravate pour rafraîchir sa large figure sanguine. Les cousins unirent leurs imprécations politiques. Omer sentait la fureur gronder dans ses oreilles, et la peur secouer ses os. Il confiait Angeline à Noémie qui maniait un énorme bâton ramassé là. Cydalise sautait de joie en se louant d'avoir si peu tremblé sous la fusillade. Elle s'engagea cependant à reconduire ses compagnes par un détour chez MmeCardoche, et à n'en plus sortir. Tandis que les trois filles, parmi les groupes en tumulte, se dérobaient vite, les jupes troussées sur leurs bas blancs, les deux hommes retournèrent, tout chauds de la lutte, ivres de paroles, fiers d'eux-mêmes, au café de la Régence.Là, MM. Mesnil et d'Orichamps, délégués par les censitaires de la rue Gît-le-Cœur, s'apprêtaient à remettre une adresse aux députés libéraux. On estima qu'il seyait d'avertir, en leur compagnie, M. Casimir Perier. Omer s'attribua de l'autorité.
Là-dessus, le major revint avec le général Pithouët qui, dans son entresol, l'avait reçu, debout, impatient de partir, le chapeau à la main. Un énergumène de la Loge prétendait que, soucieux avant tout de ne compromettre ni sa grosse fortune ni sa précieuse vie, Casimir Perier refusait de recevoir les étudiants, que les gendarmes avaient chargé sous ses fenêtres sans qu'il fit ouvrir sa porte pour recueillir les jeunes gens en péril, qu'il renvoyait au lendemain, midi, la signature de la protestation parlementaire, dans une réunion qui se tiendrait, ou non, chez M. de Puyraveau. Le général froissait son gant de daim, faisait craquer son pouce contre son index, rejetait en arrière sa tête résolue.
—Ces gens-là ont peur de la Révolution qui a fait leur richesse... Il ne nous reste qu'à prendre l'initiative dans les Loges. Et cependant il faut une séance de la Chambre libérale pour rétablir le droit de la Nation, pour justifier nos actes,—des actes!
L'ami de Manuel et du général Foy étendit les bras tenant son chapeau et sa canne; il les laissait ensuite retomber contre les pans de sa longue redingote bleue; il tapait du pied. Il envoyait des mots superbes et de la salive aux visages des joueurs qui négligeaient leur partie, s'assemblaient autour de sa personne célèbre. Dieudonné remarqua que l'on pouvait néanmoins tenter la démarche. Grâce aux relations d'affaires qu'il entretenait, pour sa mère, avec le chef des mines d'Anzin, il se fit fort de pénétrer jusqu'à lui, et convia tout le monde à le suivre. M. d'Orichamps se brossa les basques. M. Mesnil replaça mieux sa perruque et tira son gilet de cachemire.
Dehors, un escadron de lanciers, quelques agents de police étaient seuls postés, lorsque ces messieurs se mirent en chemin. Les mouchards regardèrent avec une déférence pourtant méfiante l'habit «fumée de Londres», l'habit «pain brûlé», la redingote confortable de Cavrois. La décoration du major et son air grave leur en imposèrent. D'ailleurs Omer démontra que, selon ses vifs désirs, on en resterait aux bagarres. Partout les gens se sauvaient dans les couloirs des maisons. Il les accusa de lâcheté.
Non loin de la place Vendôme, rue Neuve-du-Luxembourg, l'hôtel du millionnaire était absolument clos. Aux premières paroles que prononça Dieudonné à travers le judas, la grande porte s'entre-bâilla. Passé la cour, leur délégation put gravir le perron. Dans le vestibule pavé d'une mosaïque, ils abordèrent le maître de céans. Plusieurs messieurs émus le suppliaient, tous ensemble. Leurs chapeaux, au bout des bras, soulignaient le sens de leurs objurgations. De révérence en révérence, lui les menait vers la porte. Entre temps, il se rongeait les lèvres d'impatience, répondait brièvement et redressait plus haut sa belle tête vaniteuse, ceinte comme de flammes blanches. Soudain, il fronça ses noirs sourcils. Un gros homme en habit gris, le mouchoir à la main, reprochait à tous l'insignificance de la réunion présente.
—Monsieur... demanda le général Pithouët... permettez-moi d'insister pour que l'on signe aujourd'hui même la protestation...
—L'heure est grave... affirma le long M. Villemain... On a tué un gendarme devant le ministère des Affaires étrangères.
—La troupe a tiré rue du Lycée... dénonça le major... J'ai vu le mort... Nous avons essuyé le feu de la garde.
—Signons donc!... décida le général, qui caressait les mèches brèves de ses tempes osseuses.
Et, haussant les épaules, il se dirigea vers les salons, comme s'il ne doutait plus que leur hôte acceptât ces raisons.
—Messieurs les députés... déclara Courfeyrac... les étudiants de Paris, et toute la jeunesse souhaitent que vous assumiez la défense de la loi.
—Au nom des avocats et du barreau, je présente la même requête... au nom de la Loi... dit Omer qui s'irritait... au nom de la Loi que l'on viole... Monsieur.
—Les électeurs de la rue Gît-le-Cœur... commença M. d'Orichamps... par ma bouche... et par celle de M. Mesnil, ici présent...
Son doigt désigna l'ami. M. Casimir Perier fit à la bague héraldique une grimace horrible:
—J'ai dit que je ne recevrais aucune délégation d'électeurs!... interrompit-il avec rudesse.
Et il ne bougea plus, les poings serrés. L'angoisse le vieillissait progressivement. Ses yeux mêmes blêmissaient. Des figures martiales le dévisageaient avec dédain. Il recula sous les mains tutélaires d'une muse en marbre blanc qui veillait, du haut d'un cippe, aux échos de la pièce oblongue.
—Monsieur... raisonna Dieudonné... des généraux glorieux qui ont versé leur sang pour l'idéal de la patrie, une jeunesse studieuse qui en est l'espoir, des industriels qui fondent sa prospérité, un illustre maître de la langue française, cet éloquent défenseur de la Loi, ces représentants de tout un grand peuple, vous adjurent de mettre votre influence au service de la liberté. Comment se pourrait-il que vous refusiez?
Les mains de Casimir Perier frémirent dans les plissures de ses manchettes. Il cherchait un secours, et ne trouvait sur les faces des personnes présentes que laplus ferme résolution de le contraindre au courage civique. M. Villemain considérait avec une sorte de compassion amère ce grand homme, cette belle figure noble, coiffée de mèches légères, et dont les yeux noirs, sous les sourcils touffus, se défendaient. Courfeyrac et Combeferre se regardaient avec stupéfaction. Cavrois balançait sa masse, et dodelinait du chef ironiquement. Omer se disait que lui, tout de même, eût vaincu sa prudence naturelle!... Quant au général Pithouët, les deux mains derrière le dos, il se campait là dans sa redingote mince, comme pour ne pas déguerpir avant la signature exigée.
—Au surplus... finit par énoncer M. Mesnil, timide derrière ses lunettes... au surplus, vous ignorez, Monsieur, la réalité de votre pouvoir moral... La France vous suivra tout entière...
—Mais, Monsieur... conclut M. d'Orichamps... savez-vous que le gouvernement est une poire pourrie?... Il ne faut qu'un souffle, un souffle pour...
A ces mots, Casimir Perier porta ses poings vers ses tempes; il s'écria, la face verdâtre:
—Entendez-vous me rendre responsable des événements terribles qui semblent se préparer? Cela serait épouvantable. Je ne peux pas le tolérer!
Ses fortes jambes flageolaient dans le pantalon de coutil. La colère et la peur secouaient son dos robuste en habit de drap fin. Il mit ses mains aux mousselines de sa cravate, comme s'il sentait déjà la guillotine royale y mordre.
—On dresse des barricades rue Saint-Honoré! Ces gens sont pleins de confiance et d'entrain. Je leur ai payé des petits verres.
Ainsi parlait tout à coup un conseiller à la Cour, le baron de Schönen, ancien membre de la Haute Vente, à l'approbation des visiteurs: il entrait, l'habit tout béant sur un jabot débraillé, les guêtres couvertes de poussière.
—Vous nous perdez, en abandonnant l'attitude légale!... pleura M. Casimir Perier.
De ses doigts il se voilait le visage. Il se retira dans ses appartements au plus vite. Un laquais vint alors ouvrir les battants du perron. Les visiteurs descendirent, retraversèrent la cour en silence. Omer s'éloigna le dernier. Comme il se retournait pour jouir, en un clin d'œil, de tout ce luxe marmoréen, grandiose et simple, il avisa, par une porte mal close, le chef de l'opposition libérale qui, devant un miroir à cadre de bronze, tirait la langue afin d'examiner l'état de ses muqueuses après une telle commotion.
Discutant avec véhémence cette réponse de Casimir Perier, tous reprirent le chemin du Palais-Royal, le long des boutiques qui débordaient de bavards et de femmes inquiètes, d'enfants braillards, de servantes effarées.
Au café de la Régence, un polytechnicien se précipita vers le major. C'était son fils. En qualité de sergent il avait le privilège de sortir aisément de l'école. Malgré l'animation de sa parole virile, il ressemblait à une fille travestie, contente de savoir ses paupières langoureuses à l'ombre du bicorne. A l'en croire, les élèves de l'École désiraient combattre pour les libéraux. Une lettre du jeune Charras, naguère exclu pour avoir chanté laMarseillaise, dans un festin, les avait prévenus de la colère duNational. Sous les murs de Toulon, Bonaparte n'avait-il pas gagné la gloire en luttant pour les jacobins contre les réacteurs? M. Gresloup accueillit cet enthousiasme, qu'écoutaient aussi les consommateurs assis devant les échecs, dans la salle vénérable. Quelques-uns gardaient leur chevelure blanche nouée en queue, comme M. d'Orichamps. A la fin des parties, ou bien en attendant que le partenaire eût poussé le fou, la tour, la reine, ils s'occupaient un peu, sur le seuil, des manœuvres exécutéespar les pelotons de lanciers aux plastrons jaunes. Ces militaires essayaient de circonvenir et d'intimider les bandes goguenardes par les caracoles de leurs petits chevaux gris.
Urbain s'enfiévra davantage. Il faisait naïvement montre de sa science tactique. Son père lui demanda comment il avait pu le joindre dans ce lieu. L'adolescent rougit.
—C'est la marchande de modes, MmeCardoche, chez qui j'achète mes cravates, rue Montpensier...
—Ou la petite Cydalise?... rectifia plaisamment Omer.
—Tu vas manquer l'appel, si tu ne rentres à l'école tout de suite... Bonsoir!
Le joli polytechnicien obéit à regret: car le capitaine Lyrisse, poudreux et verbeux, distribuait des nouvelles. La Haute Vente se réunissait d'urgence. Tous les Maîtres Elus des carbonari étaient convoqués. Il fallait se rendre auprès d'eux.
Aux dangers de l'émeute, Omer préféra le péril d'être arrêté en compagnie honorable, traduit devant la Chambre des Pairs. Son éloquence le sauverait apparemment. Même il médita sa défense durant le trajet, sans réfuter les avis un peu fous de son beau-père, du général Pithouët, de l'oncle Edme, qui voulaient faire appel à la garde nationale, licenciée depuis 1827, en revêtant l'uniforme des tambours et en battant la générale.
Rue Vivienne, ils furent introduits sous un large porche, traversèrent une cour, gravirent un escalier de pierre. Après un corridor à crépi lézardé, ils pénétrèrent dans le tumulte. Vingt ou trente messieurs se disputaient là. Quatre fenêtres versaient la lumière diffuse de la cour sur les gesticulations et les figures jaunâtres.
En vain, La Fayette, debout, essayait-il de convaincre par sa voix mélodieuse par les diverses expressions desa face lourde, glabre, surmontée de mèches roussâtres. On comprenait des mots épars: «Fête de la Fédération... les grands jours de Mirabeau... J'ai ouï dire par Sieyès... Washington voulait-il une république? Franklin ne s'en souciait pas... La liberté universelle? J'y ai rêvé dans le cachot d'Olmütz et dans la prison qu'était la France sous le despotisme de Bonaparte... Le roi de la Sainte-Alliance menace la Charte!...»
S'étonnant que le bruit ne se pût apaiser, il chercha de la déférence sur les physionomies des nouveaux venus.
—Vive l'Empereur, Monsieur!... déclara le capitaine Lyrisse.
Le demi-solde croisait les bras contre son habit marron, et rejetait la nuque en arrière, par défi.
Le général Pithouët ne donna pas au vieillard un bonjour plus affable. D'un air hautain et las, ses cheveux pleureurs rabattus contre son front morose, il imposa d'abord à l'assistance le respect de ses grades maçonniques; il en arbora les insignes apportés dans les poches de sa redingote bleue. On put supputer le nombre considérable de Loges qu'il représentait ainsi. Par des contradictions brèves, dédaigneuses, sans ripostes aux arguments objectés, il s'arrogea tout de suite la souveraineté, derrière la table qu'il choisit pour tribune. Non loin, Omer reconnut le visage d'Auguste Blanqui, allongé par une petite barbe blonde, et la mine de profonde concentration mentale que gardait ce lauréat des concours généraux...
—Bonjour, mon sauveur! Venez ici...
Sur le cou frêle, dégagé du col mou, ne subsistait nulle trace de la blessure reçue en 1827, dans l'émeute de novembre, rue aux Ours. Assis, il étreignait ses genoux de ses mains onduleuses, et, patiemment, attendait la fin du bruit, qu'il jugeait absurde.
—Sans discipline, on ne fera rien d'utile!... prêchait le major Gresloup... Acceptons, avant tout, l'autorité de nos chefs!
—On se dévoue à une idée... ou bien non!... affirmait le capitaine Lyrisse... Qui se dévoue n'a pas besoin de discuter... Il écoute et il obéit.
Des exclamations colériques l'interrompirent. Blanqui ricanait. En sifflotant, le général se bourra le nez de tabac. La Fayette toussait, cherchait son mouchoir dans les plis de sa redingote trop ample.
—Guillotiner! guillotiner!... Halte-là!... Nous sommes des morceaux un peu gros pour être avalés comme ça par les mandibules de Charles X!... répondait à un timide le général Dubourg, en tapant sa tabatière dans le creux de sa main.
—En effet!... dit M. de Rastignac, qui saluait Omer.
Ils s'étaient déjà rencontrés dans le salon de Mmede Nucingen, à Tortoni, sur le boulevard de Gand, et se le rappelèrent tout bas. Quelqu'un criait:
—Assez de stratagèmes! Assez dissimulé, en nous cachant, en complotant! Il convient d'abandonner la ruse pour la franchise! La liberté doit mettre le pied dehors; elle doit sortir de nos tanières et de nos conciliabules... C'est une fille robuste, et qui ne craint personne!... Le peuple la prendra par la main pour la mener sur le trône des Bourbons!...
Omer se détourna vers le coin où tonnait cette voix. Une tignasse épaisse tremblait autour d'une face renfrognée, barbue, vibrante. L'homme, voûté dans un large habit noir, piétinait, les mains derrière le dos, en voilant, de ses sourcils froncés, des yeux minuscules. On nomma Pierre Leroux.
—Compter sur le peuple? Ah! le bon billet! Nous l'avons trop vu à Belfort, en 1820,.. interrompit Armand Carrel, et la fine plaie de sa lèvre amère coupa mieux son visage sec... La ville entière partageait, la veille,nos opinions. Une compagnie de soldats en armes proclamait la République sur la place; il eût suffi que cent personnes voulussent approuver, pour que toute la garnison se joignît à nous. Au contraire, pendant un quart d'heure, on entendit fermer les serrures à double tour, et pousser la clenche des volets, dans les maisons... Il ne faut pas s'embarrasser de la populace. Les choses faites, elle suivra. Auparavant on n'en obtiendra rien. Si: les royalistes sauront en tirer des trahisons inutiles ou des indiscrétions d'ivrogne.
La gracieuse personne d'Enfantin, jusqu'alors disparue entre les épaules des voisins, se manifesta, soudain, par les accents mêmes qui séduisaient les auditeurs de ses conférences, à la salle Montausier. Sa figure ronde, fraîche, pourvue d'une barbe légère, de jolis cheveux châtains en auréole, émergea. Il fit cesser, d'un signe, la digression glapissante et confuse que poursuivait Pierre Leroux, sa tignasse en avant. Le sourire d'Enfantin apaisa tout. Un poète chantait l'idylle du peuple content, choyé par les soins d'une politique communiste et maternelle, voué à du bonheur, groupé par sympathies, par amours. Tandis que le docteur Buchez citait des phrases de Saint-Simon et d'Olinde Rodrigues, Armand Carrel ramena machinalement les boucles crépelées de sa chevelure noire sur la largeur de son front. Cette phraséologie agaçait sa fièvre.
—Pourquoi vouloir encore renverser le régime royal?... suppliait Enfantin de sa voix de cœur. Depuis 1816, pas un complot qui n'ait avorté et coûté, sans résultats, des vies précieuses aux hommes. L'instinct du peuple soupçonne la vanité de tels efforts. La parole et la douceur savent entraîner les êtres. Il faut convertir par les moyens que l'Église emploie. Mesurez la force de sa persuasion. Ce n'est point substituer une violence à une violence, qui peut sauver le monde.Notre salut sera d'imiter l'Église, d'ajouter notre espérance au dogme, et de prêcher ensuite une charité plus magnifique...
Une huée mal contenue répondit à cet exorde.
—Aux armes! aux armes!... protestait Blanqui forcenément, sans bouger de sa chaise.
Et de crier jusqu'à ce que l'on se tût... Omer songea qu'il pourrait finir cette aventure en place de Grève, après avoir été cahoté dans la charrette du bourreau, comme les sergents de La Rochelle, après avoir glissé sur le sang de ce bel Armand Carrel, de cet élégant Rastignac, de ce Pierre Leroux hérissé, sale, aux épaules parsemées de pellicules. Son imagination compta leurs têtes dans le panier de l'exécuteur; même la tête poupine d'Enfantin, enveloppée dans sa barbe légère parmi le son rouge. Quelque chose comme un caillot l'étrangla... «O douce Elvire!... Front pur que flattent des boucles fauves!... c'en est donc fait!... déclama sa crainte... Je ne vous verrais plus... Ah! parc de Meudon, que je voudrais, sous tes ombrages... Hélas! me voici devant le résultat de mes idées... Mes idées?... Parce que je fis quelques dettes, parce que j'eus honte devant mes créanciers, parce que j'acceptai, de mon oncle Edme, l'argent..., j'ai dû m'acoquiner à son destin... Ah! ces vieux soldats de Napoléon!... La mort a trop souvent dansé devant leurs regards éblouis par les feux de file... Moi, je frémis!... Comment celui-ci n'a-t-il pas peur?»
—Il y a nécessité de combattre..., grondait toujours Auguste Blanqui, sans quitter sa chaise.
La discussion se développa. Selon Carrel, les trois quarts des Loges étaient royalistes, ou composées de couards. On ne pouvait faire fond que sur les Ventes.
—Défions-nous, Messieurs, de ceux qui veulent restaurer l'Empire!... supplia La Fayette.
Il cogna la table d'un coup retentissant, ce qui rappelaitaux carbonari son autorité de Grand-Élu. Le silence se fit, pendant lequel on fut mal à l'aise. Enfantin baissait les yeux, et tournait ses pouces. Une colère réelle empourprait la figure plombée du vieux chef, qui s'écria:
—Il ne faut pas changer de tyrannie, mais les remplacer toutes par la liberté!
Michel Chrestien haussait tout à coup sa tête de Jupiter, pour applaudir avec Pierre Leroux, Blanqui, M. Buchez, Ulysse Trélat. Les joues mûres de La Fayette se marbraient un peu. Ses vieilles mains garrottées de grosses veines, ponctuées de taches jaunes, râtissaient machinalement le drap de la table contre laquelle il s'appuyait du ventre. Il parut mâchonner de la bouillie. On attendait sa parole. Il se reprit à totaliser les nombres de fidèles que l'on pourrait mettre en ligne. On discuta de nouveau. Enfantin leva son clair visage, étendit les bras, chantant presque:
—Pourquoi rouvrir l'ère belliqueuse?... L'âge d'or n'est pas derrière, mais devant nous. Il s'agit seulement de bonne volonté, de fraternité...
—Hé! hé!... railla le major Gresloup,... quand vous avez rompu les portes de l'École polytechnique en 1814, pour courir, le fusil à la main, défendre la barrière de Clichy, vos coups de feu furent-ils fraternels à l'égard des Alliés?...
Enfantin caressa les duvets de ses joues claires, sans répondre au sarcasme, sinon d'un geste vague. Puis il disserta religieusement:
—Je n'estime pas que l'usage de la violence nous aide à conquérir l'harmonie sociale. Je ne l'ai jamais pensé, M. Gresloup! Vous le savez bien. J'ignore si l'on a le droit de conduire au massacre une population innocente... Je me demande si ce n'est pas un crime que de le tenter!
Tout pâle, il répéta:
—Un crime!
Omer eut envie de l'applaudir, mais la plupart des carbonari protestèrent avec véhémence. Le général Pithouët s'élança:
—Un crime?... un crime?... Mais non: nul remords ne me trouble. Je me suis battu quinze ans sur tous les champs de l'Europe!... Nul remords ne me trouble, Monsieur... Car si j'ai frappé, j'ai été frappé... Un crime!...
Il se rua vers Enfantin, les poings fermés. Le délire de la rage convulsait cette face osseuse, aquiline, qui crachait en même temps de la salive et des mots. Toute l'exaspération qu'il avait maîtrisée difficilement chez Casimir Perier éclata. D'un geste fou, il déboutonna sa redingote, arracha la cravate, écarta le jabot, montra la cicatrice rosâtre, pareille à une bouche close, qui balafrait le poils gris de sa maigre poitrine. Il toucha la trace étoilée d'un trou de balle à son cou. Sa manche relevée, il indiqua l'entaille d'un sabre espagnol, du coude au poignet. Il retroussa les cheveux pleureurs, et fit voir un hideux sillon blanchâtre à la cime de son front plissé... Il disait:
—J'ai suffisamment affronté la mort pour avoir le droit de conseiller la bataille... Je suis le bras de la Liberté; et j'ai renversé les esclaves de la tyrannie. Peu m'importent les douleurs des victimes devant l'Idée que je sers... Et j'achèverai mon devoir!
—Nous l'achèverons ensemble!... jurèrent le major, le capitaine, vingt autres.
Enfantin arrangeait, dans un large nœud, les bouts de sa cravate blanche; il époussetait les revers en rouleau de son habit qui se cambrait sur une taille charmante; cela inconsciemment, par habitude de maniaque:
—L'amour de la paix l'emporta, dans l'âme des peuples, sur le désir de la gloire; et Napoléon fut terrassé...
—La paix!... Vous voulez la paix?... Ah! ah!... ripostait le général... Ce vieux renard de Metternich l'a voulue, la paix! Il ne demandait qu'elle, en 1814. Pourquoi? Pour avaler sans les arêtes, la grosse bouchée de Waterloo... Les idéologues servaient les desseins de Metternich. Et la Sainte-Alliance des tyrans, grâce à la paix, peut facilement effacer jusqu'aux vestiges de notre Révolution... Sachez-le... Pour durer et vaincre, il faut à la Révolution, qui se réveille, un Napoléon II, puisque l'autre a été assassiné par le poison de l'air, dans Sainte-Hélène... Oui, M. de La Fayette: un Napoléon II! Et toute la France armée dans le camp d'Hiram, depuis l'Océan jusqu'au Rhin; et cela pendant dix ans, pendant vingt ans, pendant un siècle même! jusqu'à ce que le dernier valet des monarques ait perdu la dernière goutte de sang servile... Alors nos petits-fils pourront s'offrir la liberté de la presse, le suffrage universel, tout le babouvisme, le saint-simonisme, le communisme, le fédéralisme, et le papisme industriel, si ça les amuse...
—Bon, ça!... répliquait le jeune Blanqui,... un autre Napoléon avec des généraux pareils au duc de Raguse, qui, à leur tour, iront trahir la Révolution pour l'Empire, l'Empire pour la Sainte-Alliance, la Sainte-Alliance pour l'Acte Additionnel, et Napoléon pour le roi de Gand!...
Sa rage siffla ces choses, sans qu'il abandonnât sa posture, les genoux étreints par ses mains serpentines.
—Je m'en f...!... rugit le capitaine Lyrisse... D'abord il faut vaincre!
La Fayette asséna sur la table un coup terrible. Tout le monde se tut. Il affirma:
—Nous ne recommencerons pas la Révolution pour le seul triomphe d'un despote, mais pour celui de la Loi, c'est-à-dire des Droits de l'Homme, et de leurs conséquences législatives.
—La Loi! La Charte!... s'écria l'oncle Edme... Ah! vous voyez ce qu'en firent les escobars de la Congrégation...
—Nous serons là pour faire respecter le pacte.
—Nous aussi, heureusement... et avec nos sabres!... ajouta le général Pithouët.
Le Grand-Élu dévisagea le capitaine et le général dont les mains, les cris le défiaient. Un moment, ces trois hommes absorbèrent dans leur vie palpitante les attentions et les angoisses des esprits. Une question se décidait, autour de quoi s'évertuaient, depuis dix ans, toutes les passions de la Charbonnerie et de la Maçonnerie. On se querella longtemps. Omer lui-même récita ses prosopopées ordinaires sur la divinité romaine de la Loi. Il se grisa de son éloquence mal écoutée par tous ces hommes énergiques, et qui s'estimaient supérieurs à un petit avocat. L'oncle Edme lui répondit rudement; puis le major. Et tous les soldats déclarèrent que la Loi consacre seulement la force triomphante, qu'il fallait être premièrement cette puissance efficace, indiscutable. En rétorquant les raisons d'Omer, le général Pithouët pantela. Contre ses rides, la sueur collait ses cheveux gris. Enfin, les saccades de ses membres s'arrêtèrent. Il demeura tout lumineux de sa foi, le col ouvert et la cravate flottante, les mains crispées aux breloques qui pendaient sur sa culotte de molleton blanc.
Omer Héricourt se clapit en sa place, hostile à leurs idées, anxieux de les voir ébranler la prudence de la Vente et celle de La Fayette. Depuis le fort de la dispute, le vieillard s'était rassis. Il tournait de lourdes bagues sur ses phalanges décharnées... Par instants, il se levait, claquait la table, réclamait en vain du silence. Ainsi le Grand-Élu semblait un vieillard las et sans autorité. M. Buchez obtint plus de respect. Blanqui, dans un élan détestable de confiance en soi, insultaità toute opinion. A l'aide d'un instrument d'ivoire, Rastignac se polissait les ongles. Sec et brusque, Armand Carel niait, interrompait. Le major ne réussissait point à faire prévaloir ses utopies saint-simoniennes. Inutilement, il écumait, sabrait l'air de ses bras... Omer souhaita la fin de cette piteuse réunion. Retourner à la campagne, se rafraîchir devant un beau dîner servi dans les fleurs, lui fut désirable. Au nom de quelle philosophie risquait-il sa tête dans ce milieu d'énergumènes?
Cependant, à la voix du général Pilhouët, le calme, peu à peu, se rétablit. Lui démontrait encore le besoin d'une discipline que prescrivit sa bouche furibonde. Il exigeait que l'on votât la prise d'armes. Pierre Leroux et Michel Chrestien revendiquèrent le droit de lire un programme de réformes. Ne seyait-il pas d'apprendre en l'honneur de quels principes on allait se faire tuer? Ils résumèrent encore leurs vœux de fédération et de communisme. A l'ennui de tous, ils ébauchèrent leur idéal de République égalitaire.
—Où nul, du moins, n'aura licence de bien dîner!... conclut Rastignac.
Doucement il se rapprochait d'Omer pour railler la triste houppelande de Pierre Leroux et la fausse élégance d'Enfantin:
—Ces messieurs souffrent à l'excès de l'envie. Si nous leur permettons de guérir les autres gueux de ce mal, ils transformeront le monde en un vaste champ de légumes humanitaires, hélas!... Ah! Monsieur Héricourt, est-ce pour cette vie plate et potagère de pourceaux repus que nous sommes ici, vous et moi, prêts à la plus déplorable affectation de révolte généreuse et ridicule? Qu'en pensera notre ami, M. de Montalivet?
—C'est un sage. Il eut soin de choisir cette semaine pour rendre visite à son beau-père dans une campagne fort lointaine; ce dont je le loue... Il arrivera lorsquetout sera fini, et lorsqu'il saura bien exactement pour qui tenir... Meudon est trop près du Palais-Royal...
—Que cherchez-vous ici? Prétendez-vous à un ministère sous quelque nouveau régime?
—Et vous?
—Oui, n'est-ce pas?... avoua-t-il négligemment, sans paraître déconcerté;... nous aimerions gouverner... Nous aimerions une autre forme de monarchie, parce que dans celle-ci les premières places sont réservées à d'autres. Sous le roi de Rome, nos mérites seraient mieux chamarrés que dans la République de M. Pierre Leroux. Voilà pourquoi j'incline vers l'avis de ces demi-soldes. Aussi bien Bonaparte et le duc de Raguse ne manquèrent pas de fonder leur fortune sur le terrain brûlant de la République. C'est, il me semble, la raison pour laquelle nous nous engageons dans cette atmosphère de révolte, en dépit de nos caractères que séduit la sécurité des choses établies, et malgré notre science de l'histoire qui ne se leurre pas en espérant de véritables réformes, si tant est qu'il en advienne...
L'avocat sentit la chaleur du sang lui rougir la figure. Trois phrases de ce dandy les dépouillaient de tout masque; il dénudait leurs âmes; la pudeur était confondue. Omer reconnut là le franc scepticisme de son oncle Augustin. Pourtant il commentait sa dévotion à la Loi...
—Peuh! peuh!... fit Rastignac arrogamment... Bah! ne nous troublons point. La ruse a mené fort loin d'autres que nous, et de plus grands...
Confus, Omer souriait, à la recherche d'une attitude. Heureusement le vacarme augmentait encore. On votait à mains levées. Sévère et solennel, M. Buchez annonça que la résistance par le moyen des armes était résolue.
—Pour la République Une et Indivisible!... s'écria le marquis de La Fayette.
—Vive l'Empereur!... s'obstinait l'oncle Edme.
La querelle ressuscita, devant la face impassible et plombée de La Fayette... Alors tous s'apprêtèrent à sortir. M. Buchez, de sa voix calme et sourde, distribuait le commandement des «cohortes» et des «manipules». Il désignait, pour le lendemain, les lieux de rassemblement des Ventes et des Loges. Il fut convenu que les gardes nationaux endosseraient leurs uniformes de 1827, et se rassembleraient par compagnies.
—Je meurs de faim,... confessa l'oncle Edme... Allons dîner au trot, chez Hardy.
—Il faut renvoyer le tilbury à Meudon, avec un message qui rassure nos femmes,... dit le major... Nous ne pouvons plus quitter la place.
—Parbleu!... répondit Omer, qui souhaitait un prétexte pour s'acquitter lui-même de l'ambassade.
Dès lors, son imagination fut la proie d'un spectre: celui du maçon tué non loin de lui, rue du Lycée. Le mort avait des souliers à cordons blanchis par le plâtre dont les grumeaux demeuraient si visibles que l'halluciné les compta: quatre. Le même sort lui pouvait échoir. Comment n'osait-il pas confier à son beau-père et à son oncle qu'il préférait au péril, et même à la gloire probable, la sécurité de sa vie riche, amoureuse, spirituelle? «Hélas! je suis trop faible pour rompre le joug de l'honneur. Ce sentiment règne en moi, malgré moi. Je ne crois pas qu'il appartienne à ma propre nature; cependant je ne saurais lui désobéir... Ni ma religion de la Loi, ni le désir d'accroître les prestiges de ma personne en assumant un rôle politique, ne suffiraient à me faire encourir le risque de mort: j'aime trop l'existence. Seul mon père exige, par l'entremise de notre sang, que j'affronte le danger. Rien de ma vigueur ne peut résister à celle du mort... A tout prendre, Elvire me méprisera si le major l'instruit de ma lâcheté. Elle cessera de m'aimer, metrompera peut-être un jour... Vaut-il mieux mourir que d'être un mari de vaudeville?... Drôle de problème!»
Aux côtés de son oncle Edme et de son beau-père, il marchait vers le boulevard, divaguant de la sorte, épeuré d'entendre grogner la foule et retentir les trots de cavalerie. Du froid glaçait ses entrailles et la sueur inondait son échine. Lugubrement, au loin, le tambour battait. Chaque borne était le centre d'un colloque entre ouvriers, marchands et commis. La marmaille se divertissait aux jeux militaires. De toutes les fenêtres, les familles interrogeaient les passants. Importants, ceux-ci, le mouchoir à la main, parlaient de bagarres rue Saint-Honoré et rue des Pyramides. Une balle avait étendu raide un Anglais qui guettait les événements, au balcon de l'Hôtel Royal, rue des Pyramides... Et cela faisait gémir les vieilles qui surveillaient les marchandises des boutiques. Des fanfarons assuraient que les troupes de ligne ne tireraient plus. L'un avait vu l'officier subalterne commander: «Arme bras!» après que le chef de bataillon eût commandé: «Feu!» Des jeunes gens se hâtaient, la trique au poing et le chapeau sur les yeux. La tripière décrochait les foies de veau suspendus au dehors... Brusquement, l'écho d'une explosion roula par derrière. Mille plaintes s'exhalèrent des gosiers des femmes. La terre frissonnait encore sous les pas.
—Ça va!... jugeait l'oncle Edme... Retournons au Palais-Royal... Nous y mangerons un morceau.
Et ses regards escrimeurs attaquaient les physionomies des gens pour apprendre du nouveau. Sans ralentir l'allure il les questionnait, les encourageait, promettait la victoire... Silencieux, le major gardait la bouche ouverte comme si la cicatrice, soudain rétrécie, attirait vers la narine sa lèvre supérieure. Il arrangeait certainement des projets dans sa grosse tête digne. Bientôt il les quitta. Ses devoirs de Vénérable l'obligeaient àprévenir Arago et quelques personnes de la décision prise à l'assemblée de la Haute Vente. Il fixa le rendez-vous, auxEnfants de Momus.
Omer méditait encore, sur le moyen d'y manquer, lorsque l'oncle Edme et lui rentrèrent chez Pied-de-Jacinthe, dans la boutique illustrée de caricatures qu'admiraient les loustics.
Celui-ci rapporta que maints promeneurs, furieux d'avoir essuyé le feu des patrouilles ou mal esquivé les charges de cavalerie, achetaient en face, chez l'armurier Lepage, des munitions et des pistolets. En effet, les badauds regardaient sortir, avec de telles emplettes, trois messieurs résolus qu'ils applaudirent.
—Nous ne nous laisserons pas non plus massacrer, sans nous défendre, par les Suisses de Polignac!
—Les gendarmes ont foulé aux pieds de leurs chevaux la petite mercière!
Ils indiquaient la devanture et les bonnets de linge.
Empêchés de se rendre aux tripots du Palais-Royal, et perdant ainsi leurs chances, des joueurs s'irritaient.
—La vie vaut-elle qu'on la ménage, lorsqu'on n'a ni sou ni maille?... interrogeait un homme aux yeux cernés et dont l'habit autrefois élégant marquait, par ses taches innombrables, la déchéance.
En sa compagnie, des personnages pareils excitaient les rancunes de ceux qui se rafraîchissaient dehors. Tous grossissaient les nouvelles. Ces propos venaient aux oreilles des imprimeurs assemblés devant la librairie. En plaisantant, l'escogriffe et le gnome proposèrent d'enlever les fusils chez l'armurier.
—Tu veux réquisitionner les armes pour le service de la Charte, pas vrai?... dit le cocher Bridoit... Ça se fait, à la guerre.
—Puisqu'on nous tire dessus, m'est avis qu'on est en guerre!... déduisit le gnome barbu.
—Va pour la réquisition! accorda joyeusement le capitaine Lyrisse.
Là-dessus, Gousenot et Bridoit franchirent la chaussée derrière la limousine de Brémondot qui, de son front jaune, de ses larges épaules, intimida les commis empressés d'accourir avec les volets. Rapides et facétieux, les vétérans furent aussitôt dans la place, décrochèrent les sabres, qu'ils passaient aux apprentis gambadant. Bahorel confisqua les fusils de chasse au bénéfice des étudiants que, du Luxembourg, il avait conduits là. Parmi ces gaillards hardis, farceurs et têtus, les garçons de magasin n'avaient point tenté de se débattre. Sur l'avis du patron, ils acceptèrent l'argent de Cavrois pour lui vendre quelques sacs de poudre. Un argousin essaya mal de résister aux poings de Dambeton, et disparut incontinent au gré des injonctions furibondes. Puis étudiants et ouvriers rivalisèrent le lazzi, s'équipèrent, s'affublèrent de lourdes gibernes, de bandoulières blanches, essayèrent les batteries des mousquetons, le glissement des sabres huilés dans les fourreaux sonores. L'escogriffe s'empara d'une hallebarde à gland bleu. Dambeton avait, à l'en croire, retrouvé sa carabine de chasseur à cheval; et il démontrait comment, à Lützen, son tir avait maltraité des chevau-légers prussiens. Brémondot réclamait un cheval de cuirassier pour sa latte de colonel. Le gnome reçut une espingole. Gousenot détela. Par-dessus la couverture sanglée, il enfourcha sa rosse lamentable. Les poudres furent confiées à Bridoit, qui jusqu'à la librairie les transporta dans une brouette. A son fusil de munition le prote adaptait une lanière. Le Silène se bouclait sur le torse une cuirasse piquée de rouille. Inutilement les commères éperdues suppliaient leurs fils, leurs maris de restituer ces armes. Hérissée de fer, la troupe évoluait déjà par la rue Richelieu, se montrait aux boutiquières. Les apprentis maniaient des pistolets d'arçon.En haut d'une échelle, un serrurier noir démolissait à coups de marteau les armes royales décorant le bureau de la Loterie. La couronne tomba, s'effrita en morceaux de plâtre doré devant les sabots de la haridelle sur quoi Gousenot proférait des commandements drolatiques.
Le bruit attira les habitants des rues voisines. Dieudonné Cavrois reconnut madame Cardoche au ruban vert de la coiffe; il lui dit n'avoir point dîné. La vieille prit le Ciel à témoin d'une telle injustice, et promit quelques subsistances. Le capitaine Lyrisse voulut sa part, celle de son neveu.
Las et le sang cuit par la fièvre, Omer s'affaissait, quelques minutes plus tard, dans l'entresol de madame Cardoche. Ses artères enflaient. Angeline lui dénoua la cravate, en approchant ses belles chairs odorantes. Au bout de la table chargée de têtes en carton, de piédouches à bonnets, de pelotes, de limons et de rubans, Cydalise et la Bordelaise, joueuses, écartaient les étoffes, dressaient le couvert. En corps de chemise, trempé par la sueur, Cavrois se coupait une tartine considérable. Il chantait un refrain que sifflait aussi le capitaine avant de souffler et de s'ébrouer dans l'eau de la terrine. Ils furent ensuite deux convives audacieux qui tranchaient le jambon, étalaient le beurre au long du pain, obligeaient les lingères à s'asseoir sur leurs genoux pour verser le chablis dans les verres tendus comme leurs lèvres avides. Omer n'osa les imiter, bien qu'il appuyât son épaule contre la hanche d'Angeline debout. Discrètement amoureuse, elle se frôlait à lui. Dieudonné se moqua de leur vertu. L'oncle Edme, d'une poigne solide, jeta la belle blonde dans les bras du jeune homme:
—Tu dois des politesses à cette bergerette qui partagea tes périls. Embrassez-vous, morbleu!
«Pardonnerais-tu cela, chère Elvire?» se demandaitl'époux près d'être infidèle. Une indiscrétion du capitaine, bavard et franc, pourrait abolir, pour jamais, le bonheur de Meudon.
—Ah Dieu! quelle vous aime, ma petite Angeline! témoigna madame Cardoche, lorsque, entre les chandelles, elle déposa les beignets frits.
Honteuse un peu, la grisette se blottit dans le gilet d'Omer. Pour mieux refréner les élans de son instinct, il restait immobile, effleurait à peine d'un sourire les boucles blondes. Le corsage de l'enfant bâillait, et l'odeur chaude l'enivra doucement, suscita les images de volupté. Il essaya de se dérober encore. Il invoquait, en lui-même, le nom d'Elvire, l'appelait au secours. Ses joyeux parents le taquinèrent:
—As-tu peur que ta femme le sache?
—Parole d'honneur! nous serons plus muets que des carpes.
—Puisque le cœur vous en dit, allez-y donc, corbleu!... conseilla Cydalise, ses maigres poings sur les hanches.
—Paix là, tu l'agaces!... gémit Angeline.
Pour la jolie crainte incluse dans cette réplique, il lui baisa l'oreille. Leurs muscles tressaillaient ensemble. «Je suis lâche aussi devant mes passions, pensait-il. J'appréhende qu'Elvire ne découvre ma faute et ne se venge, en m'abandonnant. Au surplus, sa douleur me désolerait. Le courage me manque pour la faire souffrir!... Et puis-je, en m'éloignant, humilier cette amante d'autrefois, qui me fut bonne?... Le courage me manque pour faire souffrir...»
—Capon!... conclut l'oncle Edme.., comme s'il eût, d'un œil adroit, pénétré l'âme de son neveu.
Ensuite le demi-solde s'occupa d'apprendre aux lingères l'art de transformer en cartouches les feuilles d'une gazette. Il tailla deux morceaux, les colla, les remplit de la poudre que Cavrois lui passait. MmeCardocheleur fut une élève docile. Revenue solennellement de la cuisine, avec un plat de fruits marinés dans le vespétro, elle négligea les derniers soins culinaires pour confectionner «la médecine qui forcerait la France à vomir les Bourbons». Malgré son rouge, la figure blette de la vieille se transfigurait, haineuse et tragique, belle de ses malédictions.
Alors, accusant la température, la Bordelaise prétendit ôter sa robe. Elle tira de manches à gigot ses bras bruns et fluets au duvet sombre. Angeline se mêla quelque temps de plier avec soin, la langue hors la bouche, des coins de papier en forme de pochettes. Madame Cardoche versait le sable noir à l'aide d'une cuiller. Cydalise fermait à la colle ces petits paquets dangereux. Elle termina plus vite sa besogne. Libre, elle retira canezou et corset. Elle se dandinait en chemise et en jupon court; elle brandissait le parapluie de sa patronne; et, martiale, chantait, le minois en l'air, pour retenir sur son front le chapeau de l'oncle Edme:
Comiquement, elle imitait les poses altières d'un tambour-major, autant que le pouvait son petit dos chétif dont les omoplates remuaient en saillie. De la rue, les bruits guerriers et les appels montaient jusqu'à ce refrain de fillette vicieuse, gaie, demi-nue, qui dansait en laissant tressauter sa poitrine basse.
Cela fit qu'Omer désira plus les complaisances d'Angeline. Devant eux, la Bordelaise, par ses chatouillements,empêchait Cavrois d'additionner les seize mille deux cent cinquante abonnés duConstitutionnelaux treize mille duJournal des Débats, aux deux mille neuf cent soixante-quinze duCourrier français. Contre l'avis d'Omer, l'étudiant estimait que la plupart de ces lecteurs prendraient les armes et reconstitueraient une garde nationale capable d'affronter avec avantage les quinze mille soldats de Marmont. Mais sa maîtresse l'escalada comme un roc:
—Eh! mon bon, tu ne vas pas au moins attraper un horion!... disdoncque?...
Elle l'embrassa, dissimulant un peu d'émotion sous des grimaces.
Afin de la rassurer mieux, Cavrois, sur ses genoux, la maintenait droite, ainsi qu'une toute petite. Et le baryton s'égosilla:
Lisette,Ma Lisette,Crois-moi, redeviens grisette,Végète,RejetteUn honneurSans bonheur!
Les cils mouillés de larmes, Angeline baisait Omer aux frisures des favoris. Elle souffrit de comprendre qu'il ne voulait pas, en cette heure, oublier l'épouse, et qu'il se privait de leurs voluptés pour ne point chagriner l'autre. L'humble fierté de la créature lui valut de la douleur qu'elle cachait mal en feignant aussi de rire, les yeux noyés...
Déjà, pour le capitaine, Cydalise découvrait les veines bleues de sa gorge. Déjà, la Bordelaise frétillait dans les bras du gros garçon réjoui qui l'enveloppait de sa vigueur joviale. Omer songeait quel chagrin serait à son Elvire la révélation d'un tel caprice, et quels mensongeshonteux il faudrait servir à la jeune femme inquiète... Elvire brodait, sans doute, confiante, auprès du berceau. Peut-être imaginait-elle les succès oratoires de son mari qu'elle croyait, selon le message, dans une réunion de journalistes et de députés. Peut-être lisait-elle les journaux, fort triste, à la lueur de la lampe... N'était-ce pas indigne, de garder, à cette heure même, une tendre grisette contre soi, de boire dans le verre où subsistait la trace de lèvres complices? Pourquoi l'âme loyale du capitaine, pourquoi le grand cœur du cousin, loin de le condamner, l'excitaient-ils à la faute par leurs plaisanteries? Pourquoi entrevoyait-il le crime, quand ils se plaisaient à la farce? «Mais je puis être tué demain, tout à l'heure, si la nuit ne persuade pas la prudence, ainsi que j'y compte, au peuple et aux ministres! Autant couronner de roses la coupe du dernier festin...»
—Les Romains eussent aimé attendre ainsi l'aube du péril!... acheva-t-il tout haut.
Cette comparaison l'excusa. D'ailleurs Dieudonné redit l'adage latin cité par Danton quand il apprit sa mise en accusation:
—Nunc bibamus, cras moriemur!... Buvons maintenant. Demain, il sera temps de mourir.
Pendant qu'elle retirait complètement sa jupe, Cydalise entonna:
En chœur, le capitaine, madame Cardoche et Dieudonné scandèrent le refrain:
A la faveur du bruit, Angeline murmurait:
—Omer, te souviens-tu?... C'est toi qui m'as glissé cette bague au doigt. Je l'ai gardée... Mais toi?... Quel souvenir as-tu gardé?... Oh! ne me fais pas de peine, Omer.... Aime-moi...
«Oui, du plaisir avant la mort!» acceptait le jeune homme.
Il enlaça la taille de la fille qui s'appesantissait. Resserra leur étreinte, ils marchèrent jusque dans le boudoir de madame Cardoche. Cydalise, facétieuse, les enferma. Dans le silence et l'obscur, l'amante l'étouffait contre le frémissement de son corps. Le contact des seins rudes affola les mains viriles que contentait mal, à l'ordinaire, la poitrine trop menue d'Elvire. Leurs os frissonnèrent. Il aspira cette haleine ardente avec la pulpe de la bouche savoureuse. L'angoisse du désir les étranglait tous deux, nouait leurs nerfs fébriles. Le sang cria dans leurs tempes. «Du plaisir avant la mort!» voulut-il. Et ils s'attirèrent dans le sofa profond. Quand la fougue de leur délire atteignit l'instant du râle, les rumeurs de la révolte s'unirent à leur volupté.
L'âme du peuple, à travers les lames de la jalousie, allait vers eux. Dans l'ombre, Omer se plut à penser que la clameur infinie sortait de la fille en amour, qu'il aspirait l'odeur fauve de la foule avec le parfum des fraises que Suzon avait mangées et celui des linges qui ne l'habillaient plus. Peut-être le peuple entier, dans le corps de sa fille, s'offrait-il à l'apôtre de la Loi romaine. Omer s'enivra d'y songer.
A l'appel de l'oncle Edme, il fallut cependant répondre. M. Gresloup, en bas, s'inquiétait de son gendre. Omer baisa la bouche de son amie, parmi le tumulte emplissant la maison. Il crut dire adieu à la vie même. Cavrois conduisit aux mansardes Pied-de-Jacinthe et l'escogriffe, pour les inviter à choisir dans la secrètecollection de pistolets et de fer à piques, réunie par la mère Cardoche, en haine des Bourbons. Il y avait de quoi munir deux cents révolutionnaires de la rue. En même temps, la patronne accélérait, sur la table des lingères, la fabrication des cartouches. Angeline dut monter quérir au grenier les jarres mystérieuses entassées là depuis des ans. La vieille creusa le beurre d'un premier pot pour extraire la poudre entassée dessous. Les grisettes se remirent à tailler de vieux journaux.... Un baiser de la main; puis Omer avec son oncle et son cousin descendirent.
Dehors, toute une troupe bizarre, fière de ses décisions, mais timide encore devant leurs conséquences, s'assemblait, à la voix du major, pour afficher, sur les colonnes de la Bourse, la protestation des journalistes, et conquérir les glaives des théâtres... Formidable et grotesque, elle s'ébranla derrière la haridelle de Brémondot, que flanquaient l'escogriffe avec sa hallebarde, le gnome avec son espingole. Chantant, titubant, s'exaltant par mille interjections valeureuses, conviant ceux qu'elle rencontrait, la cohue coulait à travers les voies tortes évitées par la cavalerie. Omer ne put inventer un subterfuge honorable pour s'esquiver. Le major s'appuyait à son bras. Afin de recruter des compagnons, tout un atelier de relieurs, la bande dut s'arrêter dans un carrefour, au quartier de la Banque.
Oblique au sol, une façade en saillie, parmi les maisons de droite, fermait à demi la perspective irrégulière d'une rue qu'obstruaient aussi les panneaux des enseignes, les poulies des greniers, et le plumeau géant, indice d'une brosserie. Le flanc incliné de ce mur était peint en vert, comme le magasin de friperie tapissé de vieux uniformes, d'habits et de soutanes. Tout à coup, à la suite de leurs cris, débouchèrent lànombre de loqueteux féroces, levant des bâtons et des crocs de bouchers.
—Vengeance! Vengeance!
Un corps échevelé de femme morte était, au-devant, balancé par deux bras herculéens et nus, ceux d'un athlétique boulanger que revêtaient uniquement un gilet et le jupon professionnel. Sous la masse de chair ballante, il avançait, les muscles du torse en saillie, la face hagarde... De seconde en seconde, la barbe se trouait, et deux syllabes rauques épouvantaient les gamins, les porteurs d'eau, les buveurs du cabaret, les servantes joignant les mains, les dîneurs apparus, serviette au col. Hydre à cent têtes, la vague de fureur déferla, dépassa le plumeau géant de la brosserie, les paletots et les vestes du fripier... Par une grande acclamation, Pied-de-Jacinthe et ses ouvriers accueillirent la horde, son fardeau sinistre emmaillotté d'une jupe bleue.
La garde sortit de la Banque en fixant la baïonnette au canon; elle s'aligna. Toutes les figures cernées dans les jugulaires pâlirent dès la vue du cadavre. Au pied raidi de la victime, l'escarpin pendillait par un cordon. Le boulanger courut deux ou trois pas; le cadavre tanguait. Cet homme le jeta sur les fantassins: l'officier dut bondir en arrière pour éviter le choc de ce qui s'écrasait, inerte, dans la boue rejaillie du ruisseau.
—Voilà comment on arrange nos femmes!... beugla le colosse, inondé de sueur... Soldats, en ferez-vous autant?
—En ferez-vous autant?... rugirent cent mufles de forcenés.
Les mains sales de Grantaire maudirent les shakos noirs évasés sous les pompons verts. De toutes les portes les gens s'élançaient. Le dîneur qui avait la serviette au col menaça, du poing, l'officier honteux. Difficilement celui-ci dégaina... La boue avait sauté contreson pantalon de toile. Il parut hésitant et embarrassé de son sabre. Le major Gresloup le remarqua.
—Vilaine besogne, Monsieur, que l'on vous inflige là!
—Heureusement pour nous.., ajouta le capitaine Lyrisse.., ce fut contre les Autrichiens et les Russes que Napoléon dirigea nos coups!
—Et non contre les femmes ou les pauvres pékins inoffensifs!... renchérit Pied-de-Jacinthe, de sa voix caverneuse.
Brémondot protesta que jamais les chasseurs à cheval de l'Empire n'eussent souillé leur uniforme ainsi.
—Dites.., répétait le colosse à demi nu... aurez-vous le cœur de faire tirer sur d'honnêtes gens qui ne veulent que les droits de la Charte?
—Vous feriez-mieux de la défendre, pas vrai? N'êtes-vous pas les fils de la Révolution, aussi bien que nous?... raisonnait l'escogriffe derrière sa hallebarde.
—La ligne, c'est le peuple de l'armée! On l'abreuve d'injustices!... reprit le major.
—On vous immole aux fantaisies de la garde royale. Le gouvernement lui donne tout. Il ne vous distribue que les corvées. On vous opprime!... affirmait le capitaine Lyrisse.
—Tuerez-vous ceux qui veulent changer votre sort?... proféra Bahorel drapé dans sa redingote verdâtre.
—Non! non!... fit la foule unanime qui, de toutes parts, affluait, se pressait.
La rumeur montait au ciel roux, descendait aussi des mansardes, des fenêtres garnies de figures impérieuses. Le délire de l'espoir exaspérait les voix qui, naturellement, adoptaient les inflexions dramatiques apprises des acteurs, au théâtre. Tous les Brutus de tragédie exprimaient leurs vertus par les lèvres des Ribéride et des Grantaire, tous les princes des mélodrames déclamaient leurs courages par les bouches desmarchands. Mille souvenirs d'émotions pathétiques renaissaient aux mémoires de ces orateurs. A tous les étages, la rue revendiquait son désir de chevalerie et d'équité légendaires. Devant le cadavre de la fusillée, lui-même, Omer, résista mal. Les vibrations de l'air pénétraient ses tempes, troublaient sa raison craintive. Elles insufflaient en lui l'ardeur publique. La moue du major sembla le blâmer de son inaction. Aussitôt il s'approcha des fantassins alignés au bord du trottoir. Eux se détournaient, dérobaient leurs yeux, regardaient leurs uniformes. Mais ils acceptèrent d'écouter sa parole.
—Votre devoir est de servir la Loi; et, à tout le moins, de ne pas exterminer ceux qui la protègent.
La faveur de tous salua la phrase. Les soldats s'étonnèrent de ce jeune fashionable en gilet double, beau, riche, amant peut-être, de qui chacun redisait les mots sonores. Il cherchèrent des yeux l'avis de leur officier. Ils ne le purent apercevoir. Pied-de-Jacinthe et ses imprimeurs l'assaillaient de prières, de menaces. Brusque, l'oncle Edme abaissa la baïonnette d'un petit rustre naïf et gourd. Le major empoigna le fusil du caporal stupéfait, qui le voulut ressaisir.
—Vive la ligne!... approuvèrent les maisons et la foule. Vive la ligne!
Le dîneur, les cochers, mille autres s'étaient rués entre le caporal et le major. Les femmes agriffèrent les soldats, et collèrent sur eux la tiède promesse de leurs corps.
—Nous tuerez-vous aussi?... suppliaient-elles, pendant que le cuirassier Brémondot, le canonnier Bridoit, le chasseur Dambeton, embrassaient des fantassins, les convertissaient avec des phrases et des injures.
Sept ou huit lurons, emmenant chacun d'eux boire, le déchargeaient de son fusil et fouillaient sa giberne:
—Vive la Charte!... Vive la liberté!... A bas Polignac!... Trinquons à la République!
Les cabarets voisins s'encombrèrent. Pitoyable, Omer considéra le cadavre informe qu'empaquetaient un fichu, une pauvre jupe usée, des bas bleus à reprises, des cheveux gras emmêlés autour d'une face ronde, niaise et blafarde, fendue sur trois chicots bleus, sur de petites pupilles glauques. L'athlète soufflait en essuyant la sueur de ses tempes. Il dit que cette malheureuse habitait rue Saint-Denis, et qu'il reportait le corps au père, un charpentier, son voisin.
—Allons, camarade... allons, du courage!... conseilla le capitaine Lyrisse, désireux de voir reprendre la promenade tragique.
—Houp!... répondit le colosse.
Il s'accroupit afin de ramasser le poids de la morte, la jeta sur son épaule, puis se releva lentement. Les ouvriers se rassemblèrent. Autour de ses reins, le dîneur avait noué sa serviette, et il s'attribua l'un des fusils oubliés par les soldats que les femmes régalaient au fond des gargotes. Plusieurs s'étaient munis de même; ils éprouvaient le mécanisme des gâchettes, devant ceux munis de triques et de cros.
On marcha. Les apprentis appelaient à la vengeance les flâneurs, les curieux des boutiques et des fenêtres. Le major décida de remettre le corps aux gendarmes du poste établi sur la place de la Bourse. A la tête du cortège, il attira le capitaine. Leurs boutonnières décorées inspirèrent de la vénération au peuple en savates. Entre eux, Omer se plaça, mécontent de subir leurs volontés; ils ne lui permirent plus de réflexions prudentes. Sur les seuils des magasins, les bourgeois ébaubis, pour honorer le cadavre, retiraient leurs calottes à glands d'or. Les femmes en camisole sauvaient leurs chaises dans les allées noires. Les filles se cachaient la figure dès qu'elles comprenaient l'état dece corps dont l'escarpin pendillait au pied raidi, dont le peigne en corail restait, par les dents de cuivre, accroché à la chevelure flottante. Des cailloux brisaient les vitres des réverbères. A cette heure de table d'hôte, les fritures empestaient la rue Vivienne; mais le vacarme des assiettes lavées dans les sous-sols s'interrompait au passage de l'escorte macabre. Mains au ciel, les commères geignaient. Des marmots fuyaient en pleurant. Invités par les signes du capitaine, de pâles jeunes gens dégringolaient de leurs chambres avec des pistolets de poche, des fleurets ou des fusils de chasse. A cause des conversations furieuses, on ne s'entendait plus. D'après le bruit des pas, Omer comptait avoir derrière lui de milliers de combattants que guidait le boulanger, robuste Héraclide vêtu comme d'une tunique grecque. Ne portait-il pas une malheureuse Iphigénie sacrifiée à quelque Némésis pour que la Loi fût vengée, pour que les Euménides fissent claquer leurs fouets de vipères aux oreilles des citoyens trop longtemps insoucieux de leurs libertés? Un rêve antique, pour le jeune homme, travestissait ces hères sinistres en Harmodius et en Aristogitons. Seraient-ils les vainqueurs d'une autre tyrannie, ou les condamnés dont la marche au supplice distrait la populace stupide?
Jadis, devant ses yeux, les quatre sergents de la Rochelle avaient défilé dans les charrettes infâmes, parmi le peuple lâche, sans que nul des huit mille carbonari parisiens eût tenté de ravir leurs jeunes vies à l'échafaud. Omer eût préféré qu'une balle le tua net, comme cette femme hideuse, lourde hostie que soutenait l'effort monstrueux de l'Héraclide. Déjà celui-ci l'arborait à la face de la cité convulsive; il approchait le fronton grec et les colonnes corinthiennes du temple consacré à la Fortune, et que longeait le flot des avant-coureurs.
«Là, pensait Omer, ma richesse s'est accrue, hiermême, parce que nous avons eu foi dans l'orgueil de la Nation!» On allait atteindre le baraquement des gendarmes, érigé contre la grille de la Bourse, du côté du boulevard. Agitant son bicorne à cocarde blanche, un svelte commissaire s'enrouait:
—Halte-là!
L'oncle Edme avançait toujours. Ribéride dit:
—Monsieur, laissez-nous déposer les restes de cette infortunée dans le poste de ceux qui doivent protection à la vie des citoyens.
—Qu'ils apprennent donc, par cet exemple... reprit Omer... à remplir les devoirs que leur impose la Loi.
—Je vous l'interdis!... Lâchez cette femme...
Et le fonctionnaire se rua contre le trophée lamentable. Cinquante poitrines haletantes, cent bras solides l'arrêtèrent. Ses argousins se heurtaient à une opposition passive, mais inébranlable. Bientôt ils s'affolaient dans un cercle de colères baveuses qui reprochaient les ordonnances, les charges et les fusillades. En vain se démenaient-ils. Sous la carrure énorme de Brémondot, sous les poings crevassés de Dambeton, sous l'agilité de Gousenot, sous l'élan des autres, ils furent submergés. Les épaules, puis les chapeaux de la police s'engouffrèrent dans les replis de l'hydre.
D'ailleurs, les têtes goguenardes de l'émeute étaient plus attentives aux torches, à la paille amassée par l'apprenti bossu et ses camarades contre le corps de garde. Barricadés à l'intérieur, les gendarmes refusaient d'ouvrir. L'or brusque des flammes jaillit au pied d'une guérite vide. Une adipeuse mégère versait l'huile de sa lampe sur le foyer crépitant. L'escogriffe et le gnome y poussèrent quelques barils dont l'alcool s'alluma vite et dévora les douves... Le tourbillon d'étincelles enveloppa l'édicule d'où s'enfuirent, une à une, des ombres piteuses. On leshua. Sous le déroulement des fumées grises et rouges, l'incendie ronflait. Il sautait au ciel. Il éclaira les pupilles glauques de la victime, son cou brun, les souillures de ses mains laborieuses, le fléchissement de cette forme matérielle que présentait aux fureurs l'Héraclide juché, maintenant, avec son fardeau sur le périptère du temple. Entre les colonnes corinthiennes, il souleva très haut la flasque victime. Par la puissance de ses muscles, il la présentait à ces feux soudain immenses comme le délire du peuple qui bramait. Les mouvements guerriers de Gousenot, de Dambeton, de tous les vétérans, les discours de Ribéride et d'Enjolras, les glapissements des femmes, les clameurs de la multitude, jurèrent vengeance au cadavre. La vigueur des voix ressuscitait l'idéal latin de la République et le dressait contre le caprice des rois barbares. Le cerveau d'Omer s'illumina. Il sut qu'il applaudissait le don de leurs existences offert à la déesse de la Loi par ces mille visages qu'enflaient les grimaces de la rage, de l'enthousiasme et de l'espoir. Entre les fumées diagonales voilant à demi les colonnes, la victime propitiatoire demeura longtemps érigée sur les bras colossaux d'un homme libre.