A voix humble, elle disait les choses. Seulement elle hochait sa tête blême et rude, elle aspirait, à la fin des phrases, de l'air sifflant par la brèche de sa denture, ce qui joignait un bruit ironique à son léger ricanement. Ses bras s'enveloppèrent mieux dans le châle de crêpe noir; ils tendaient l'étoffe sur ses maigres épaules. Là-dedans elle se retranchait, s'isolait, en se redressant contre le dossier de la bergère, les yeux clos.
—Comment le Seigneur te jugerait-il responsable des idées transmises à ton fils, par l'influence des ancêtres, dit la comtesse? Jésus défend d'accuser autrui. Et les pauvres morts pourquoi les accuserions-nous? Bernard voulait tant que ta Denise épousât mon Édouard. Justement elle refusa, parce qu'elle avait reçu en héritage le caractère d'un guerrier. Elle préféra le général qu'est Augustin. Elle ne recula pas devant l'âge de son oncle, pour l'épouser. Tu vois. On ignore ce que peuventnos volontés les plus ferventes. Seul Dieu sait le mystère de nos destinées.
—Peut-être as-tu raison, ma bonne, concéda MmeHéricourt..., car elle craignit de pécher en l'incommodant par son désespoir et par sa colère.
Elle s'efforça de paraître indulgente. Omer se défendit encore de reconnaître quelque ressemblance entre Elvire et la fille du pastel. MmeHéricourt l'accusa de dissimulation. Même gaiement, elle plaisanta les inadvertances des amoureux; elle affecta de s'attendrir à la mémoire du temps où la petite Gresloup jouait avec son fils, collégien, puis étudiant; enfin, et c'était là sa malchance de veuve éprouvée par le Seigneur, elle regretta qu'il n'eût pas été séduit par Dolorès. MlleAlviña ne dépendait point, elle, de parents jacobins ni athées. Bonne catholique, elle gardait l'ardente foi des Espagnoles. Fallait-il ne plus disputer à Dieu cette jeune fille intelligente et belle à souhait?
La tante Aurélie réprouva cette claustration probable. Elle sembla prête à pleurer, comme sur elle-même. Denise n'assurait-elle pas qu'en apprenant les fiançailles d'Omer et d'une autre, son amie deviendrait folle? Elvire, orgueilleuse froide et très jeune supporterait mieux une rupture. Omer s'impatienta. De telles alarmes pour exagérées qu'elles fussent, confirmaient ses propres appréhensions. Obsédée par la générale Héricourt, par l'oncle Augustin qui avaient leurs vues sur la Banque d'Artois, Dolorès, dans l'aspiration à ce mariage, employait toute la fièvre de sa vie chaude. Le jeune homme railla les cent petits drames ridicules qu'elle suscitait, qui l'exaspéraient lui. En manière de vœu, elle ne mangeait plus ni fruits, ni gâteaux, ni mets agréables, afin que la sainte Vierge changeât la prudence d'Omer en ferveur. L'amoureuse passait toujours de longues heures à genoux devant les autels, en compagnie de MmeHéricourt. Elle faisait ainsi, du matin ausoir, des stations dans les églises de Paris, sans omettre une seule, et brûlait, en toutes, des cierges. Devant la statue de Saint-Omer, dorée, bariolée, presque de taille humaine, les bougies flambaient toujours, dans sa chambre, sur la commode qui servait de piédestal à l'évêque de bois.
Si elle apprenait ce culte, Elvire en concevrait de l'ennui. Elle accuserait Omer de ne pas décourager la sotte, de se complaire à renforcer cet amour par trop de politesse. Là-dessus, MlleGresloup ne farderait point son sentiment. Si elle ne doutait pas de la constance jurée par son Lucifer, elle jugerait cruel le jeu d'abuser un pauvre esprit romanesque. Surtout il était à craindre que la tendresse méticuleuse de sa mère n'intervint pour retarder le moment des accordailles.
Or, MmeGresloup plaignait, devant les visiteurs, la santé de son enfant. Elle avait encore appelé le médecin, avec sa lancette et le plat aux saignées dans la villa de Meudon. Depuis, elle se lamentait doucement, parlait d'Elvire comme d'une œuvre fragile que heurterait trop rudement la caresse d'un mari. Elle devait même avoir usé de son influence sur le major. «Vingt femmes valent mieux qu'une pour un jeune fashionnable de votre âge, mon cher!» avait-il déclaré, la pipe à la main, entre deux bouffées de tabac, un jour de passage à Paris. Omer lui vantait la douceur de la vie conjugale, les joies qu'une belle épouse amènerait dans la demeure négligée par le fanatisme de MmeHéricourt, le plaisir et l'utilité de recevoir des amis politiques autour d'une table bien servie et que préside une personne avenante, gracieuse, fière de son rôle social, enfin le devoir de consoler une mère si triste, et que la présence d'une bru charmante égayerait sûrement, guérirait, peut-être. Cette rhétorique pleine de précautions oratoires ne tira nulle invitedu major adossé contre le socle de Virgile. L'hiver, approchait maintenant. Rien ne permettait de prévoir la réalisation prochaine des promesses naguère échangées Omer pensa qu'Elvire chérissait, quoi qu'elle en dit, leur état indécis de fiancés probables, ces demi-caresses, dans l'ombre, ces baisers à demi-chastes, ces conversations muettes entre leurs yeux passionnés. Elle estimait suffisants les aveux des romances qu'elle chantait au piano. Elle ne souhaitait pas d'autre étreinte que celle de leurs doigts unis furtivement. Elle se plaisait à l'attente du bonheur, et la préférait au bonheur même.
Selon Dubourg, M. et MmeGresloup redoutaient de mettre Elvire à la merci de MmeHéricourt, de sa dévotion morose, larmoyante et taquine. Ils ne redoutaient pas moins les spéculations de tante Caroline, que la puissance amoureuse de MlleAlviña sur un mari très jeune et sans vertus profondes, à leur sens. Motifs, après tout, sérieux d'hésitation. Pour Omer, ce ne laissait pas d'être inquiétant.
Et voilà que la tante Aurélie avertissait MmeHéricourt de ses desseins sur l'Espagnole. Par mille phrases dolentes, la comtesse le conjura de la prendre en pitié:
—Omer, tu n'as pas de cœur!
Vivement, il invoqua les théories du comte de Praxi-Blassans: le mariage est chose plus importante que les passions individuelles; car il fonde la famille, élément essentiel de l'État. Delphine ne négligeait plus rien pour convaincre MlleAlviña de prendre le voile. Devait-il lui, se poser en rival de Dieu. Omer eût-il ressenti pour l'espagnole un goût réel, il assurait que ces considérations supérieures l'eussent détourné. De fait, il eut préféré, dans l'alcôve, aux baisers timides, au corps virginal d'Elvire, les chairs odorantes et les étreintes fougueuses de MlleAlviña, s'il se fut agide frêles amours. Donc il se jugeait sincère.
—Je ne dois pas moins sacrifier mes passions à cette espérance du cloître qu'à la félicité de ma descendance, de ma «gens». Cela seul est digne de moi.
Alors les deux femmes allièrent leurs discours pour imputer à des espérances cupides les raisons de l'avocat.
—Je te souhaite d'être, en vérité, et au fond de toi-même, d'accord avec tes paroles, mon cher enfant, dit la tante Aurélie; sinon tout cela semblerait vilain... Non, non, j'aime mieux croire que ton père t'inspira cet amour pour les yeux clairs et les cils sombres d'Elvire, parce qu'il aima les yeux clairs et les cils sombres de la petite bavaroise et de notre Virginie... Et tu t'abuses en expliquant avec des arguties ce que le sang paternel t'ordonne de vouloir.
Elle revenait à sa marotte de vieille amoureuse, maniaque, dévote envers le souvenir du héros, envers ses reliques, envers le pastel qui formait, pour ainsi dire, le tableau d'autel dans le placard ouvert. Tripotant son chapelet aux grains d'ivoire, aux dizaines de vermeil, en un mouvement machinal et lent, MmeHéricourt déplorait encore que son père et son aïeul, par l'entremise de son sang, continuassent aussi d'empoisonner l'âme de son fils avec leurs idées de morts. Toutes deux refusaient au jeune homme l'illusion d'être lui-même. Et ce l'humilia. Sans cesse il se rappelait les quelques événements où, malgré la terreur de sa lâcheté naturelle, une force même pas secrète, la force évidente de son père, l'honneur, l'avait soudain poussé dans le combat. Il se revoyait essuyant le feu de l'adversaire, durant le duel avec le neveu de l'archevêque; plus tard, se dressant, à côté d'Auguste Blanqui, contre le tonnerre de la fusillade dans la rue aux Ours, et criant: «Vive la République!» malgré ses mâchoires qui grelottaient; naguère galopant sous les balles des sbires dans lacampagne de Rome. Du fond du tombeau, le père, le grand-père Lyrisse, et le vieil illuminé d'Allemagne guidaient toujours ses gestes!
Sa tante et sa mère l'en persuadaient dans cette chambre aux boiseries grises où l'âme de Bernard Héricourt s'était, durant l'automne et l'hiver de 1799, définitivement affermie pour les exploits de Mœskirch, de Hohenlinden, d'Austerlitz et de Wagram. Omer estimait ses arguments plus médiocres à mesure que l'heure s'avançait.
L'abbé de Praxi-Blassans entra sur le tard. Il jeta son tricorne avec rage au fond d'une bergère. Sa soutane ouverte laissait apercevoir ses jambes en culottes de filoselle et ses mollets maigres. Monseigneur de Quélen avait averti les prêtres et les jésuites de province, convoqués au palais archiépiscopal, que le ministre garde des sceaux exigerait bientôt l'application des ordonnances soumettant au régime de l'Université les établissements d'instruction où dominait la règle de saint Ignace. Cela traversait tous les desseins d'Édouard. En vue de multiplier les ressources, au couvent de Horps, il avait établi un cours de sciences, qui dès maintenant attirait des élèves fort riches. Beaucoup d'industriels flamands entrevoyaient l'urgence de fournir à leurs fils les connaissances de l'ingénieur, puisque les fabriques de sucre de betterave, et les charbonnages allaient acquérir toute l'importance dans les affaires du Nord. Les ordonnances du ministère Martignac obligé de satisfaire quelque peu la gauche libérale, tendaient nettement, par des mesures aussi détournées que prohibitives, à supprimer le droit d'enseignement pour les Pères. En juin 1828, le collège de Saint-Acheul et ses annexes avaient par l'article I, été réunis à l'Université, avec ceux d'Aix, Billon, Bordeaux, Dôle, Forcalquier, Montmorillon et Sainte-Anne d'Auray. Aujourd'hui le collège de Horps, à son tour, était menacé.
Parmi ses longues mèches brunes, le pâle visage d'Édouard se convulsait à chaque invective furieuse qu'il lançait contre Laffitte, Casimir Perier, M. de Noailles et le Roi lui-même. Quant à l'abbé Mathieu, c'était un lâche. Ne conseillait-il pas de ployer comme le roseau de la fable, de laisser fuir l'orage, pour se redresser ensuite? Et le Provincial de l'Ordre qui baissait la tête devant les grimauds des gazettes! Édouard avait envie de dépouiller la soutane, d'abandonner son œuvre, et tout...
—Ne blasphème pas, grand Dieu!... supplia MmeHéricourt.
La comtesse Aurélie, l'attira près d'elle, le fit agenouiller, furieux, rouge...
—Pour quelques élèves de perdus! Fi donc, mon fils! Paraître en cet état, devant ta mère, dit-elle! Fi donc!
—Hé ma mère! A quoi bon les idées, le génie même sans l'argent qui leur permet de vivre et de s'imposer. Je ne puis rien pour mon Dieu, sans cela: c'est la nouvelle nécessité.
—Tu peux offrir la sainteté de ton existence.
—Ça ne suffit point!... rugit-il en haussant les épaules, en dissimulant combien cette interruption lui semblait ridicule... La sainteté contente mon égoïsme qui veut devenir un élu, un bienheureux titré, honoré, encensé, bercé par les musiques des anges. Oui. Mais suis-je seul au monde? Il y a la masse des pécheurs qu'il faut racheter, sauver, qu'il faut éblouir par le miracle! Comment le faire sans le triomphe de nos œuvres, de mon œuvre? Hein, comment le faire...?
—Notre Seigneur Jésus-Christ se contenta de sa pauvreté et de son sacrifice.
—Autre temps, autres moyens! En Chine, tous les jours, nos missionnaires trépassent aussi divinementque Jésus, depuis deux cents ans, et les chrétiens sont encore en petit nombre là-bas, au milieu des infidèles. Le sacrifice de sa personne ne suffit plus. Il faut entrer dans le siècle, avec les armes du siècle. Renoncer à l'argent c'est compâtir à la faiblesse de notre égoïsme, c'est songer à nous seuls, à notre individu lâche et soucieux de son unique salut. Mais au contraire, abdiquer les chances même de ce salut pour conquérir les âmes, pour remplir d'une multitude fervente les provinces du ciel, dussè-je, pour cela, mériter le Purgatoire, l'Enfer; voilà la véritable charité, le grand, le suprême sacrifice. Oui, se damner, s'il le faut afin de réunir au troupeau du Christ toutes les brebis vagabondes! C'est le souverain but! Outre nous, il y a les autres, il y a l'avenir, il y a la descendance des fidèles, héritiers de notre foi...
—Vous l'entendez! conclut brusquement Omer, attentif à ce discours, et saisi par la vérité nouvelle. Vous l'entendez! il professe comme moi que nous nous devons à l'avenir de la nation et du monde. Il vous donne les mêmes raisons de choisir notre devoir. Entre la passion souffrante de MlleAlviña, et la maternité triomphante de MlleGresloup, je n'ai plus le droit d'hésiter. L'Église même, par la voix de l'abbé, vous dicte votre consentement...
En effet Édouard le soutint. Les deux mères et leurs fils discutèrent longtemps, et ne se convainquirent pas.
—Mais tu n'as plus aucune vergogne assurait MmeHéricourt à son fils... Comment oses-tu comparer le souci de ta fortune temporelle aux espérances d'un apôtre comme Édouard...
—Saint François de Sales écrit: «Ayez beaucoup plus d'application à faire valoir vos biens que n'en ont même les mondains, Philothée. Les biens que nous avons ne sont pas à nous, et Dieu qui les a confiésà notre administration prétend que nous les fassions bien valoir... Mais il faut que notre soin soit plus solide et plus grand que celui des mondains parce qu'ils ne travaillent que pour l'amour d'eux-mêmes, et que nous devons travailler pour l'amour de Dieu...»
Ainsi parla l'abbé de Praxi-Blassans, les doigts joints.
—Les biens d'Omer n'iront pas à Dieu, répliqua MmeHéricourt...
—C'est une affaire entre le Seigneur et lui. Mademoiselle Gresloup est pieuse, par ailleurs!
—Vous tuerez donc Dolorès Alviña!... gémit la comtesse...
—Mais elle n'en mourra point..., déclara le prêtre en riant... Saint Omer lui trouvera quelqu'autre prétendu si ma sœur ne réussit point à l'entraîner dans sa pieuse retraite.
Bientôt les deux jeunes gens furent mandés par M. de Praxi-Blassans. Ils prirent congé de leurs mères prêtes à des oraisons. Omer ne manqua point de remercier son cousin.
—Tu m'as bien défendu, pour un ennemi!
—Tu restes dans la faction des libéraux... définitivement?
—Mon Dieu, je le pense... La fusillade de la rue aux Ours m'a rejeté dans le parti de Laffitte et du général Pithouët. Le P. Mathieu m'a rayé de la liste des probationnaires...
—Il eut tort. Mon père l'a fait savoir au P. Mathieu, bien que lui-même ne mette plus les pieds aux Missions, et qu'il reçoive en pantoufles, les courriers d'ambassade chez la tendre Élodie, aux Porcherons. Notre Provincial est un imbécile, avec sa profonde politique. Il cède où il ne faut point, sur ces ordonnances de Portalis qui vont miner nos collèges; et il frappe de travers sur ceux qui, par leurs actes, tout en nous appartenant,démentaient l'opinion qui nous proclame autoritaires et tyranniques. Mauvais coup de gouvernail. La pêche miraculeuse va cesser. J'enrage d'être trop jeune. On ne m'écoute pas. Il faut avoir des rides, un œil à taie, et des membres perclus pour qu'on vous juge clairvoyant.
Ils achevaient de descendre les marches de l'escalier intérieur. Un laquais leur ouvrit la bibliothèque. En habit gris, le comte trottinait, jetant à travers son lorgnon, des regards aigus par-dessus les épaules des secrétaires qui, courbés sur leurs pupitres, rédigeaient ou copiaient. Il pria d'attendre et s'excusa sur l'importance des affaires que suscitait le blocus d'Alger dont les règles étaient méconnues audacieusement par les caboteurs des Deux Siciles, de Malte et des Baléares. De là mille complications internationales. D'autre part la Grèce et la Turquie lui laissaient peu de repos. Les progrès des Russes inquiétaient les cours. Les cabinets de Londres, de Saint-Pétersbourg et de Paris, échangeaient sans interruption, à ce propos d'innombrables dépêches. M. de Praxi-Blassans rédigeait les paragraphes essentiels de cette correspondance pour les bureaux de M. de La Ferronays.
—Pour ce gibier d'apothicaires, leur cria la voix de fausset, et il me laisse tout besogner. N'allez pas l'entretenir des machinations de l'Angleterre contre le tzar et nous, avant que la purge du matin n'ait donné tout son effet...! Et si les Russes intriguent au Divan, cela ne saurait autant lui importer que le pus du séton qui dégorge à son épaule... Je n'ai jamais ouï dire qu'un malade fût si dégoûtant, encore qu'il paye de mine, les jours de conseil. Quand je lui porte les dépêches avec mes minutes, je suffoque tant est grande la puanteur des tisanes qu'on lui sert à tout instant, jusque dans le cabinet des audiences... Il appartient aux emplâtres et à la seringue... tout d'abord... et se tue avecdes drogues par peur de mourir... Que non, l'âge ne fait rien à l'affaire... Il y a belle lurette que je ne tette plus ma nourrice; et cependant je m'en tiens à me lever tôt, et à boire de l'eau claire, par-dessus ma confiture de coings... Ce qui ne m'empêche point de sacrifier à Vénus autant qu'homme du monde... Ah, mon neveu, que je vous rends grâce de m'avoir obligé, par vos désordres, à connaître votre Élodie. La gracieuse fille de Cypris! Elle couronne de roses et de lis mes vieilles années. Sa voix plaisante est comme celle d'une source. Et quand elle m'appelle du sobriquet qu'elle m'octroie «Pan, vieux Pan!» il m'apparaît que toute la nature m'engage à lui faire la politesse par le moyen de cette ondine... Crois-moi, l'abbé, cela vaut mieux que tes dévotes de confessionnal... qui sentent le cierge et la poussière... Pouah. On a beau s'apercevoir à tous moments, que les os se font lourds, et que se lever d'un fauteuil devient une affaire, peu vous chaut quand on se peut étendre au long d'une demi-déesse toute nue, et lui faire rougir les oreilles...
Ses petits yeux en extase, il continua sur ce ton, dans le cabinet à médailles où il les avait conduits. A peine s'interrompait-il pour lire les pièces apportées par les secrétaires, apposer la signature, faire sur le travail mille et une remarques désobligeantes, conclues par un dur et colérique «Allez, Monsieur»; ce dont ne se troublaient pas autrement ces vieillards grognons, aux bas jaunis vers la cheville.
Le comte s'évertuait à dire son amour, et à triompher là-dessus. Constamment il inspectait sa figure dans le miroir mural, caressait le rouleau de ses cheveux gris et soyeux, le long de sa nuque, puis du col d'habit. Il se réjouissait de sa taille, et de ses jambes en guêtres qu'il croisait l'une par-dessus l'autre, afin de faire valoir la finesse de son pied. Il soufflait aussi de l'haleine sur un ongle de la main gauche et le polissaitavec la peau du pouce droit. Ainsi toute sa personne était active, sans cesse, comme sa parole. Il prêta peu d'attention aux fureurs de son fils qui lui reprochait ses alliances avec Martignac, Châteaubriand, et les doctrinaires de Royer-Collard. Allait-on persécuter l'Église? Il accourait de Flandre pour réclamer des secours contre Portalis et Vatimesnil qui trahissaient tout à coup la cause de Dieu. Les Pairs voudraient-ils permettre aux jacobins, aux révolutionnaires de remporter cette victoire dangereuse pour le trône et la politique de l'autel?
—Tout beau! Ces messieurs de la Congrégation, six années durant, ont reçu de nous les moyens de faire paraître les merveilles de leur gouvernement. Ils ont promis d'imposer silence aux passions. Elles n'obtempèrent pas les passions, hein l'abbé, ce me semble? Les disciples de M. de Loyola nous ont gâté plus d'esprits qu'ils n'en convertirent. Paris l'a déclaré aux élections; et la province l'imite... C'est, par ma foi, le plus beau camouflet qu'on puisse voir... Il ne s'agit pas d'exaspérer les gens de boutique, les sacrilèges de carrefour et les journalistes de soupente, jusqu'à ce qu'ils recommencent leurs excès de 1792. Il faut sauver d'abord la dynastie. Le Saint-Père engage les évêques à tolérer ces ordonnances...
—Le pape est un pleutre!...
—Holà! Tu me romps les oreilles, l'abbé...! Et je souffre assez mal ces façons!
Édouard dut se taire. Le comte s'était levé. Il rajustait les pans de son habit devant la glace du trumeau.
—Madame de Horpsvrahen te dédommagera de ce contretemps, car les sentiments de ces sortes de personnes sont toujours prodigues envers les serviteurs de Dieu s'ils ont de la jeunesse un bon visage, et un blason. Plains ton malheureux père, l'abbé, plains ton malheureuxpère qui doit laisser au contraire sur le sein de sa Danaë la trace en argent de chaque caresse!
Dans la principale vitrine de son médailler, entre les effigies d'or jaune aux reliefs d'empereurs byzantins, il montra quatre écrins vides. Provisoirement, il avait dû mettre en gage les pièces les plus rares, celle même frappée en l'honneur de Basile le Macédonien qui restitua la principauté de Rascie à l'ancêtre des Praxi-Blassans dépossédé par les Bulgares. Têtue pour acquérir à la vente publique d'un banquier failli, une copie de l'Hiverpar Falconnet lui-même, la tendre Élodie n'avait pas souffert de laisser fuir l'occasion. Le comte loua le goût de son amie et la beauté de la statue, façon de pallier ses largesses intempestives.
—Elle a transformé son hôtel magnifiquement. Toute chambre y devient musée... C'est à miracle! Il faut voir le vestibule en rotonde où sont les tableaux de la Chasse de Diane. La petite y court, pour me plaire, dans le costume des nymphes. Quant à moi je m'affuble d'une perruque cornue, et d'un sayon de poils de bouc, à la mode des satyres. C'est le travestissement qu'y prennent mes amis lorsqu'ils me font l'honneur de souper avec leurs filles d'opéra... Si vous n'étiez si jeune, Omer, je vous prierais de nous joindre. Mais nos barbons seraient jaloux de votre tournure. Sans quoi vous entendriez M. de Montmorency réciter à ravir ses traductions en vers des odes d'Anacréon, et Monseigneur de Tyr, couronné de roses, chanter leSabot Perdu, avec les inflexions les plus drôles qu'un ecclésiastique et un casuiste aient jamais pu moduler, en compagnie de danseuses et de Pairs.
Indéfiniment le comte discourut de la sorte. Il enviait les cheveux de son fils qu'Élodie eut aimés, et la taille d'Omer dont elle l'entretenait encore parfois avec délices. L'abbé ne tira point de promesses favorables àsa cause. Il ne put qu'entendre confirmer ses appréhensions.
M. de Praxi-Blassans recommanda, par contre, à son neveu de fréquenter plus assidûment chez le général Héricourt, de le réconcilier complètement avec le major Gresloup et le capitaine Lyrisse. Il convenait qu'un salon mixte fût mis en honneur où se rencontrassent les forces militantes de l'opposition constitutionnelle, les doctrinaires, ceux de la faction Châteaubriand-Martignac, les carbonari mêmes. A ceux-ci les doctrinaires donneraient des gages s'ils l'exigeaient. L'heure était venue d'allier provisoirement toutes les forces libérales pour défendre le ministère contre les intrigues certaines des ultras. Polignac allait revenir de Londres. En acceptant la présidence du comité de secours pour les Grecs, le général Héricourt offrait un terrain d'entente à tous les partis, Avenue Lord Byron.
Omer ne se souciait guère de s'y trouver entre Elvire et Dolorès.
Il fit la moue.
—Je ne pense point, mon neveu, que vous vous laissiez embarrasser par les mômeries de cette petite espagnole, ni que vous permettiez à vos affaires de cœur de l'emporter sur nos affaires de famille et d'état, puisqu'il plaît à Dieu de joindre notre fortune aux intérêts les plus considérables de l'Europe.... Ce serait là une marque de faiblesse indigne de vos alliances; et par quoi vous feriez trop sentir l'odeur des petites gens. Je regretterai toujours n'avoir pu vous emmener, avec moi, à la cour du Grand Seigneur cet hiver. Dans les ambassades, là-bas, vous vous fussiez décrassé. Je revaudrai cela à M. de La Ferronnays. Ah! il n'aurait point voulu nommer «un petit avocat compromis dans les émeutes», ni moi-même qui suis son oncle! Fort bien. Nous glisserons quelques traverses dans les roues de son carrosse. Pour l'heure, mon neveu, tâchezde vous tenir droit contre le vent. Songez que la Banque d'Artois vient d'acheter de la rente, et que les changements de la politique ont de l'influence sur les cours de Bourse. Aussi bien puisque les blés de nos vaisseaux ont atteint un haut prix sur le marché de Falmouth où l'on craignait la disette de la Grande-Bretagne, il vous siérait peu de réduire les bénéfices de MmeCavrois, qui sont les nôtres, en faisant le jeu des spéculateurs à la baisse... Une grosse partie est engagée. Il faut du bel argent liquide pour mettre en valeur les nouveaux charbonnages découverts autour de la Fosse Cavrois... Interrogez là-dessus M. Laffitte que vous rencontrerez chez votre oncle Augustin. Il est de bon conseil, et il a le ton le meilleur... Je vous invite à vous faire bien venir de lui... Et pour Dieu!... finissez-en avec la créole... Vous avez trop de goût pour la petite oie... Monsieur!... Songez au solide, saperlotte!
Après avoir cogné sa boîte d'or, le comte se bourra le nez de tabac, en pirouettant. Omer se rendait à ces raisons. Tous trois étaient revenus dans la bibliothèque où les titres d'or éclairaient les reliures en veau de six mille volumes. A nouveau l'abbé tenta de se faire entendre par son père. Il se déclara porte-parole de Monseigneur d'Arras et de Monseigneur de Saint-Omer. Ces prélats continueraient la lutte, s'ils n'obtenaient point d'adoucissement à la rigueur des ordonnances.
—Ah çà, l'abbé. J'ai dit mon mot.... Suffit. L'Algérien et le Turk m'obligent à vous donner le bonsoir....
Il leur tourna le dos prestement, et s'en fût de l'autre côté de la grande table, ouvrir les fermoirs à secret des portefeuilles avec une clef de montre en émail.
Édouard planta son tricorne sur sa tête et sortit brusquement.
—Allons chez Dieudonné. Il faut qu'il demande aux chimistes de la Sorbonne ce qu'ils pensent des carbonesobtenus dans le laboratoire de Horps... Nos Pères ont travaillé.... Le miracle ne tardera plus.... Il éblouira. Et alors, nous enrôlerons les peuples sous la bannière d'une seule foi.Cor unum,Anima Una. Et que restera-t-il d'un Portalis, d'un Vatimesnil, d'un Martignac devant la face fulgurante de Dieu...? Tu verras! Tu verras, impie!
Sa griffe nerveuse étreignait le bras d'Omer par l'ombre des corridors. Dans sa chambre, il changea son vêtement ecclésiastique contre une longue redingote brune, et coiffa sa casquette de voyage à gland bleu.
—Je vois la Nouvelle Jérusalem descendre du ciel, comme l'a promis saint Jean... Le tabernacle du Seigneur avec la science des hommes! On va savoir Dieu. Il demeurera parmi nous. Il essuiera les larmes de nos yeux... Il n'y aura plus ni pleurs, ni cris, ni lamentations parce que le premier état sera passé!
Se signant tous les trois mots, l'abbé répéta des paroles analogues devant les laquais, solennels et ahuris, sous la livrée marron. Les deux cousins traversèrent les salons qu'illustraient les larges peintures d'histoire pleines de Croisés combattant les Sarrasins, de chevaliers en écorces de fer, de dames en hermines recevant les hommages des vassaux à genoux. Édouard prêchait son espérance aux bahuts monumentaux contenant des statuettes d'ivoire dans leurs niches d'ébène, et qui se dressaient autour des vastes pièces, tels des édifices sur les places publiques. Les planchers de marqueterie luisante miraient sa gesticulation parmi les ombres des tables en marbre lourd, et que soutenaient des sirènes, des dieux, des satyres barbus. Il attestait l'intelligence de l'abbé Lamennais, et la mémoire de Joseph de Maistre, dont les noms sonnèrent, échos des murs blancs, au vestibule, tandis que le Suisse énorme abaissait le marchepied de la berline.
Pour se rendre à Meudon, près d'Elvire, Omer choisit un prétexte offert par ses fonctions de carbonaro. Maître-Elu de la vente centrale il fallut qu'il s'entendit avec le major Gresloup sur le recrutement des Bons-Cousins aptes à servir dans les «manipules», sur la formation des «centuries» et des «cohortes» où l'on encadrerait les F.·. conspirateurs, le jour de l'insurrection en armes. Les parades militaires secrètes exaltaient l'ardeur des «légionnaires»; et il importait de les tenir en haleine.
Omer arriva de bonne heure, à cheval. Son âme tremblait en tirant la sonnette de la grille. Serait-ce l'Elvire du soir sur le lac d'automne, ou bien l'ange dur de qui le regard solaire pénétrait toute l'arcane du cœur. Trois ou quatre plans de plaidoiries séductrices se confondaient dans l'esprit du visiteur lorsqu'il parut devant son Eloa parée d'un canezou de levantine à rubans ponceau. Si le jeune Urbain Gresloup, bachelier récent, n'eut été là prêt à recevoir des félicitations, Omer se fût trouvé gauche; mais il s'empressa vers lui pendant qu'Elvire annonçait d'une voix calme que cet adolescent au visage de fille timide allait, bientôt, se préparer aux examens de L'École polytechnique. Cet éloge fit rougir le petit lauréat que n'enlaidissaient point son habit court, le large pantalon de nankin, les bas bleus ni les souliers lacés.
—Je crains de montrer en cela trop de présomption. Il me faudra beaucoup d'assiduité, car j'entends peu de chose à la physique...
—Notre père t'aidera,.. puisque nous resterons dans notre campagne tout cet hiver, toute l'année.
Non sans une nuance de tristesse, la jeune fille avait hésité pour avertir de ce séjour loin de Paris. Omer comprit ce qu'elle insinuait de chagrin tendre dans ces mots.
—MmeGresloup s'y décide-t-elle à présent?... s'écria-t-il en forçant le ton craintif de sa parole.
—Mon Dieu, oui..., répondit-elle les yeux baissés, et de son aiguille à tricot elle piqua machinalement l'acajou de la table... Maman ordonne de tout accommoder pour notre séjour durant les froids.
Il eut peur de voir des larmes dans «le ciel et la mer». Et lui-même tressaillit.
—Heureusement la route est bonne pour les cavaliers.
Elle ne répliqua point, comme il l'espérait, par une invitation directe. La bienséance, peut-être, commandait cette réserve. D'ailleurs elle atténua vite cette rigueur en répétant les louanges quotidiennes que le major décernait à son disciple. Urbain renchérit là-dessus. Naïf, le collégien admirait ce jeune carbonaro qui, pour l'indépendance de la Grèce, avait dangereusement voyagé dans les pays tyranniques, et qu'appréciaient tant le général-comte Dubourg, le capitaine Lyrisse et, puisqu'il venait de l'apprendre, M. de Montalivet lui-même. Omer Héricourt lui semblait un exemple de vie noble et de jeunesse glorieuse. Elvire approuvait de la tête, mais ne souriait pas. Quand Urbain fut à court d'éloges, et le jeune homme à court de modestie, elle profita d'un silence pour indiquer la cause de sa rancœur.
—Chacun est fier d'envier vos mérites. Nous sommesallées faire des visites à Paris, avant-hier. Dans le salon de MmeCamusot, MlleAlviña vous a vanté. Elle nous a lu même une poésie de sa façon, où quelques-unes se sont plues a vous reconnaître sous les traits du héros. Au reste, MlleAlviña se loue fort de vos attentions à son égard. Et elle sait à merveille assortir la couleur de ses écharpes à celle des fleurs que vous lui faites tenir.
—C'est une bonne demoiselle! répliqua-t-il d'un air détaché. Ma mère et ma cousine de Praxi-Blassans s'évertuent à lui faire prendre le voile, et comme je dois m'intéresser à ce qu'elles tentent, sous peine d'être taxé d'insouciance, je lui adresse de petits cadeaux pour sa chapelle...
—La chapelle de Saint-Omer?
A ces mots pourtant murmurés, Elvire secrète se révéla, Elvire hardie, de qui les regards fulguraient, de qui la colère faisait frémir les joues. Urbain rougit par delà les oreilles. Sans doute, avait-il reçu des confidences, et redoutait-il d'être mêlé à la querelle. Il se détourna vers la fenêtre. Il parut très attentif au vol des pies sur les arbres du parc. Ce fut le signe le plus clair de l'agitation douloureuse qui troublait la vie de la jeune fille. Pour que sa pudeur eût avoué de tels chagrins à son frère, il fallait qu'elle n'en pût supporter seule la violence. Omer supputa les flots de larmes qu'elle avait dû verser contre l'épaule étroite du collégien. Ce bel enfant, honteux devant la faiblesse de la jeune fille, enseignait davantage que toute une plainte jalouse de la sœur. Eloa tremblait de perdre son Lucifer.
Lui se plut à deviner la peine qu'elle célait mal. Il s'expliqua lentement;
—MlleAlviña ne sait point se prémunir contre les effets du ridicule. Ses manières sont d'une créole, parfois d'une sauvagesse: elle se fixerait un anneau dansla narine, si c'était la mode, pourvu que le métal en fût brillant et visible de loin. Elle traite de même ses affaires de morale et de religion. En ce moment, ma mère l'engage dans tous ses exercices de piété. Leur nombre dépasse l'ordinaire. MlleAlviña, pour marquer les bons résultats de ces pieuses leçons a placé, sur la commode, le saint que ma mère invoque le plus: mon patron... Il ne faut voir en cela qu'une politesse de catéchumène envers sa directrice de conscience. Notre médisance s'égare quand elle cherche plus loin...
Elvire avait repris son tricot; elle entre-croisait les longues aiguilles savamment:
—Vous n'immolez guère votre malice sur l'autel de l'amitié. Cette pauvre demoiselle qui vous adore mériterait que vous l'épargniez mieux...
—Mon Dieu! je ne me soucie pas de lui plaire outre mesure, et je n'ai pas de penchant pour la flagornerie. C'est une brave personne trop jolie, trop bien mise pour ce qu'exigent nos convenances, et qui me paraît un assez bon type de la comédie picaresque. Beaumarchais s'il l'eût connue, l'eût faite parente de Figaro, de Basile et de don Bartolo.
—Votre sœur prise fort ce talent de poétesse.
—Denise raffole du théâtre et des acteurs romantiques. Lors d'une représentation, elle a cassé d'enthousiasme l'éventail que la reine Marie-Antoinette avait envoyé en présent de noces à la première femme de notre grand-père... Elle applaudit, dans son amie Dolorès, l'émule de MmeDorval et de l'Enfant Sublime... Moi je demeure un enragé classique...
Pensant avoir ainsi marqué la négation, il s'arrêta. Les calculs de son âme en apparence moqueuse et bavarde, il pensa que les regards solaires de son Eloa les découvraient. Il se crut intérieurement éclairé dans tout le mystère de sa conscience. Alors il essaya de soutenir cet examen des yeux forts. Ils l'accusèrentd'ingratitude pour l'Espagnole, que ses galanteries sensuelles abusaient. Elvire sembla tout savoir des faiblesses qui avaient abouti au long baiser voluptueux devant la statue de l'évêque doré. La générale méfiante avait-elle révélé l'aventure à MmeGresloup dans l'intention de mieux détruire les véritables projets de son frère? MmeGresloup avait-elle à demi prévenu sa fille? Cela parut vraisemblable.
Car Elvire pourchassait le mensonge de chaque parole. Les regards durs traversaient les cils clignotants d'Omer, comme pour refouler en lui les apparences de franchise qu'il prêtait indûment à ses mines. Véritable force, elle le domptait. Il ne put, sans confusion, répéter ses railleries. En le contemplant, la jeune fille le dissuadait de la vouloir convaincre. Sévère, mais pitoyable un peu envers cette ruse humble et basse, Eloa demeurait toute rigide dans sa robe semblable à deux ailes blanches. Son silence défendait MlleAlviña, condamnait l'imposteur. Il se tut encore, sentant qu'il ne persuadait pas. L'ange était le maître qui démasque un serviteur infidèle et lui pardonne avec mépris. Elle était ce maître, la petite fille au teint de fleur et aux doigts maladifs, qui lui fouillait l'âme de ses yeux aussi puissants que les lois de la nature, que le ciel et la mer.
Un moment, le visiteur chercha des prétextes pour se retirer. Puis il songea qu'elle l'aimait peut-être en dépit de tout. Il demeura. Leurs paroles furent vaines, tandis que leurs âmes luttaient.
Urbain souffrit de leur gêne. Il avait quitté la fenêtre, et il feuilletait un almanach. Désireux de rompre un silence gênant, il demanda quelques nouvelles des personnes connues de lui. Au moment où le major entra, derrière sa femme placide et pâle, le collégien nommait la tante Caroline.
Omer trouva le salut dans cette interrogation. S'adressant à MmeGresloup, il se hâta de lui faire savoir ce quiétait encore le secret de la famille, et son espérance audacieuse:
—Je pense que ma tante sera bientôt à Paris. Elle y doit voir M. Laffite à cause de leurs banques. Il faut que cela soit considérable pour qu'elle entreprenne le voyage à ce moment de l'année, quand les fabriques sont en travail. Apparemment les deux banques vont s'unir. Cette union consolidera notre fortune, et lui retirera ce caractère d'instabilité qui chagrine nos meilleurs amis, qui les porte même à se détourner un peu de nous...
A la fin de sa période, il regarda l'ange. Elle fit à sa mère une moue de reproche, puis détourna la tête. En rougissant davantage, et en cachant sa gêne derrière les gravures de l'almanach, Urbain montra que le reproche touchait juste: la discussion avait été vive entre Elvire et ses parents.
«Maintenant, pensait Omer, cette petite fille orgueilleuse, plutôt que de laisser croire à la bassesse d'un calcul, tentera l'impossible pour m'épouser. Je connais l'ange et son courage. Elle périrait de honte si elle ne l'emportait pas».
MmeGresloup avait feint de n'avoir pas compris. Son mari traita des divergences de l'opinion en économie publique; il opposa les théories de Casimir Perier, sur la conversion de la rente, à celles de M. Laffite. Il introduisit dans le débat Saint-Simon et M. Fourier, selon la coutume de son esprit savant et rude, puis emmena son disciple Omer dans le laboratoire de physique, où leurs devoirs de carbonari les occupèrent exclusivement. Le major fut comme à l'ordinaire, un philosophe rigide et affairé, déboutonnant et reboutonnant son large habit marron, caressant la nudité de son crâne, fichant sa pipe entre ses dents, sous la cicatrice qui tirait sa lèvre vers sa narine. Il discourut infatigable, sur les doctrines d'Enfantin qu'il admirait, sur lescaractères des F.·. M.·. dont il était le Vénérable, et sur ceux des carbonari dont il commandait les hardiesses d'anciens officiers ou d'étudiants téméraires. Cela seul passionnait son âme. Le jeune homme n'estima point l'heure propice pour insister sur l'affaire de son mariage. Il ne doutait plus qu'Elvire serait le meilleur assaillant de la prudence maternelle. A déjeuner, elle parut bien le vouloir. Les prévenances furent exquises qu'elle employa pour consoler Omer de la peine qu'il affectait. En invitant l'avocat, par mille questions précises, à munir Urbain de conseils, MmeGresloup empêcha que la conversation devînt particulière entre les amoureux.
—Je n'abhorre rien tant que les vils calculs de la cupidité..., déclara cependant Elvire, quand MmeGresloup supputa pour son fils le gain d'un officier d'artillerie qui fait campagne... Et grâces à Dieu, ni mon frère ni moi n'avons à nous embarrasser de ces comptes pour l'avenir, mes chers parents, puisque vous nous avez donné la fortune avec la vie.
—Une fortune qui cesse de s'augmenter, diminue. Et ne faut-il pas que vos enfants, à leur tour, si vous vous mariez, reçoivent, de vos mains, les mêmes facultés de bonheur que nous vous laissons?... répliqua MmeGresloup... Certes, il ne convient pas d'être avare pour soi-même, mais pour les siens. Dieu ne nous donne pas ses biens: il les confie à notre administration. Il nous appartient de les transmettre à notre descendance, après les avoir accrus, comme de bons métayers accroissent le revenu du maître... Elvire n'as-tu pas lu ces choses dans le livre de saint François de Sales?...
—Je les ai lues, en effet. Le saint ajoute même: «Défaites-vous souvent de quelque partie de vos biens en faveur des pauvres... Aimez les pauvres et la pauvreté, et cet amour vous rendra véritablement pauvre, puisque, comme dit l'Ecriture, nous devenons semblablesaux choses que nous aimons,l'amour met de l'égalité entre les personnes qui s'aiment.»
Le major ne put s'empêcher de sourire. Sa femme dit sévèrement:
—La belle parole de piété que voilà. Ne manque pas, Elvire, de la mettre en usage quand nous irons porter nos aumônes, vendredi, chez les malheureux... Pour l'instant, offre de la volaille à ton voisin. Il s'est mal servi... C'est un jeune avocat trop bien élevé.
Toutefois, l'indignation d'entendre sa fille lui répliquer vivement, chose sans exemple, avait ému MmeGresloup. Ses joues devinrent cramoisies, et ses yeux humides. Les servantes galloises, impassibles d'ordinaire sous leurs bonnets de dentelles et leurs tabliers blancs, en parurent tout estomaquées; elles omirent de soustraire à la chaleur du réchaud le plat d'argent où la sauce enflait à gros bouillons.
Alors l'élan de la gratitude saisit le cœur d'Omer. Elvire le préférait même à la crainte de faire souffrir son unique amie, la mère qu'elle vénérait. Du moins, préférait-elle à cette appréhension la certitude de n'être pas accusée encore par lui.
«Je l'ai conduite adroitement au milieu du dilemme: ou bien s'écarter de moi et paraître vile en partageant la cupidité des siens, ou bien se rapprocher définitivement.»
Courtois, il modifia lui-même l'allure des propos. Il vanta l'agréable domaine de Meudon, les étangs et leur belle mélancolie d'automne. Ce fut une allusion triste, tendre et discrète où la sincérité de son amour ressuscita vraiment. Il dut réprimer l'émotion de sa voix. Elvire ne retint pas deux larmes faciles qu'il eût voulu cueillir avec les lèvres sur «le ciel et sur la mer» voilés de leurs cils.
Il se retira de bonne heure. A son baiser de frère,sur le perron, Elvire tendit la joue de telle sorte qu'un coin de lèvre brûlante effleura la bouche avide.
—Elvire?... murmura-t-il.
Elle se reculait sans répondre, sinon par la pression d'une petite main nerveuse et volontaire. Quand le domestique eut refermé la grille, Omer écouta retentir de chers sanglots.
Le surlendemain, il invita, par un billet, Urbain Gresloup à venir entendre la Malibran, au Théâtre Italien, lui fit manger des glaces, l'emmena souper chez Véry, dans un salon particulier, en compagnie de Courfeyrac et de Combeferre, qui présentèrent le collégien à une danseuse de l'Opéra-Comique. Légèrement ivre, et ravi de boire du Champagne, entre des jeunes messieurs élégants, Urbain les amusa tous par l'intense expression de félicité peinte sur son visage anglais, rose et blanc, encadré de longues boucles. Il plut à la ballerine qui, le désirant, l'attira sur ses genoux, le caressa, le couvrit de baisers, écrasa la jolie figure contre les parfums de sa gorge nue. Fiévreux, il se débattait, ignorant ce qu'il devait à la vergogne, et ce qu'il devait à la nature. Dès cet instant, Omer s'esquiva, la note payée, ne voulant pas qu'Urbain pût dire l'avoir vu se mêler aux plaisirs de Vénus, car la fille audacieuse, férue de ce bel éphèbe, dénouait les rubans de son corsage, libérait de toute contrainte sa gorge laiteuse et tendue.
Ainsi, le frère d'Elvire devint l'ami docile de l'avocat. Il trahit les confidences de sa sœur; il accepta d'être le messager galant. En revanche, Omer le mena rue Montpensier, chez MmeCardoche, acheter des cravates. L'ancienne maîtresse de Labédoyère accueillit, de ses meilleures révérences, le jouvenceau que lui présentait son ami carbonaro, le cousin de Dieudonné Cavrois célèbre pour sa haine des Bourbons. Noémie, Cydalise et Angeline, avec leurs œillades de grisettes vicieuses, séduisirent Urbain en essayant à son coudes cachemyrs. Quelques jours, la maigre Cydalise soumit ce garçon de seize ans à toutes les épreuves d'une luxure ardente et joviale. Urbain adora son initiateur aux voluptés.
Plusieurs fois, au comptoir de la boutique, enfin louée par MmeCardoche dans cette maison de la rue Montpensier, Omer marivaudant avec sa blonde Angeline, la chère servante de leurs instincts, vit accourir le bachelier tout boueux d'avoir, à pied, franchi, la distance, entre Meudon et Paris. L'amoureux d'Elvire dut craindre que le frère ne s'étonnât de ces rencontres. Comme il le devinait soupçonneux malgré les prudences maladroites des grisettes dûment averties, il lui confia que ce magasin de modes était un lieu de rendez-vous pour les carbonari, et que lui-même y fréquentait afin de recueillir la correspondance de la Haute-Vente adressée là, sous enveloppes de commerce, par les Bons-Cousins de l'étranger. Chose d'ailleurs véritable. Urbain répondit heureusement que son père lui avait déjà fait pareille confidence; qu'il n'ignorait même pas l'existence, au grenier, d'une provision secrète de poudre, de pistolets, de sabres. Ces propos enflammaient l'imagination de l'adolescent. Il se promit d'être reçu à L'École Polytechnique, dès le premier examen. Officier d'artillerie tel que Carnot et Bonaparte, il saurait ensuite poursuivre la gloire.
Cydalise en était sûre. Elle l'affirmait tandis qu'aux turbans de gaze ses doigts malins ajoutaient des perles d'or. Sur un haut tabouret Noémie, silencieuse, maussade et prompte, coupait le fil avec ses dents cousaitd'amples manches de tulle rose à un corsage de velours vert; dans le petit visage brun se crispaient les sourcils sur les yeux attentifs à la besogne. D'ordinaire Angeline piquait, autour d'un volant, des bouquets d'épis artificiels, et les ornait de coques en satin, tout en jasant à mi-voix. Lourde, mafflue, MmeCardoche endoctrinait les pratiques. C'étaient quelques dames en forme de cloches, aux falbalas bruyants, aux capotes chargées de nœuds multicolores, et, dans le fond desquelles, apparaissaient, entre des boucles pommadées, des figures trop pâles, ou bien rougeaudes. Quelques-unes amenaient leurs petites filles dont les pantalons tombaient sur les chevilles, par-dessous les jupes écourtées. Les regards indiscrets de ces personnes contraignaient Omer et Urbain à choisir vraiment les soies des cravates et la peau des gants. Aussitôt le petit Gresloup devenait écarlate par la peur qu'il avait de paraître un objet de scandale, s'il souriait encore à la large bouche et aux yeux pétillants de Cydalise. Elle de l'y contraindre alors par des mines affriolantes, ou de soudaines grimaces vite effacées avant que les aperçut quelqu'une des acheteuses. Il redoutait même la bonhomie de la mère Cardoche, bien qu'il raillât la coutume de garder, au magasin, la capote cerise à rubans marrons et le châle jaune à ramages pourpres. Ainsi vêtue, elle trottinait, faisait la révérence aux clients, déployait les linons, étalait, de ses bras courts, les aunes de dentelles, faisait jaillir, des cartons, les couleurs diverses et joyeuses des taffetas, grimpait en geignant sur l'escabelle, tirait de leurs cases les pièces de toiles de Hollande, sans vouloir qu'Angeline l'aidât. Ces mouvements excessifs dérangeaient la draperie du châle jaune et pourpre. Il glissait les épaules, découvrait la collerette, tombait sur les hanches, dévoilant le dos rond sur quoi craquaient les coutures d'un velours fatigué. Et MmeCardoche se hâtait davantage, vantaitsa marchandise, éloquemment, donnait les conseils qu'autorisait son âge visible en dépit du fard rose plaqué sur ses pommettes, du fard blanc qui bouchait mal ses rides creuses et les fosses de ses joues molles.
Presque toujours elle persuadait les chalands par son air aimable, par les grâces de sa diction. Il était rare qu'ils partissent les mains vides. Angeline devait constamment abandonner son ouvrage, faire des paquets équarris, les ficeler de rose, et les remettre avec un sourire de sa claire figure, un geste de bon souhait.
Omer, à ces moments, désirait les saveurs du joli corps robuste, gras qu'il avait plusieurs fois soumis à ses voluptés avant de partir pour Rome; qu'il avait retrouvé depuis son retour à Paris, avec le fidèle accueil de cette douce fille. Elle se flattait d'être la maîtresse d'un carbonaro, qu'on disait héroïque pour son duel contre le neveu d'un évêque jésuite à la suite d'altercations politiques, pour sa présence aux émeutes de novembre 1827, pour le mystère entourant ce voyage en Italie où de grandes choses avaient été sans doute accomplies.
Docile et bienfaisante, elle livrait à son amant, s'il en voulait bien, une poitrine devenue magnifique, des jambes duveteuses et longues, enlaçantes comme des lianes, la franche odeur d'une chair saine, celle d'une chevelure de chanvre mêlée d'ors épars, les framboises de lèvres humides, chaudes et fondantes. D'avoir posé jadis chez Pradier, la nymphe Chloris caressée par Zéphir, elle conservait le goût des attitudes choisies. Elle préférait ses occupations de lingère à l'impudeur d'être mise nue devant tous les artistes d'un atelier; car un peintre déjà vieux l'avait, certain jour, trop rudement battue, comme elle se refusait à lui. Pourtant, elle disposait encore dans sa mansarde un rideau de velours cramoisi, de telle sorte qu'un étroit rayonde lumière venait seul toucher sa posture sans voiles. Elle savait offrir sa chevelure défaite aux flèches du soleil. Il semblait alors que l'astre pénétrait la fin d'une pluie fauve inondant les épaules et les bras de Diane, sa poitrine robuste aux pointes vermeilles.
Omer goûtait le contraste entre le souvenir de ces splendeurs intimes et la vue de l'allure innocente qu'Angeline s'attribuait, au magasin, sous la petite robe en serge, le tablier à bavette, le col plat bien blanc. Elle s'empressait à son ouvrage, leste et cambrée. Sans effort elle rangeait les cartons dans les cases, et, pour cela, levait les bras, tendait son échine souple, ou bien elle repliait délicatement les neiges des linons, les nuances de rubans, les dessins des passementeries. Son amant pensait quels plaisirs subtils ces mains préparaient et prolongeaient, à d'autres heures, ces mains qui semblaient uniquement sages et laborieuses par la hâte de leurs phalanges.
Quand l'heure de l'étude avait rappelé Urbain Gresloup loin de Cydalise, quand il s'était juché dans le coucou de Meudon, Omer en prenait à son aise. Qu'il prêtât l'oreille aux doléances de MmeCardoche sur les difficultés de son commerce, qu'il l'interrogeât sur les souvenirs relatifs aux vertus de Labédoyère, qu'il fît chorus avec elle en invectivant contre les Bourbons, contre les juges, contre les bourreaux du jeune général, cela suffisait pour qu'elle tolérât les jeux.
—Il serait beau..., disait-elle..., que je vous empêche de courtiser mes jeunes filles! Au contraire, les mouchards qui vous guettent, et qui s'amusent à voir vos mignardises, ne soupçonneront jamais ce que je cache sous les combles.
Prétextant de ranger les archives et les munitions de la Vente, Omer montait aux mansardes. Là, dans les cartons à chapeaux, sous des touffes de fleurs artificielles, entre les pièces de jaconas, entre les rouleauxde soie, il classait la correspondance, les pièces dangereuses, il vérifiait si la poudre ne se gâtait pas, sous la couche de beurre qui la dissimulait dans les pots, et dans les barils. Il pestait un peu contre l'oncle Edme et les énergumènes de la Loge. Ne risquaient-ils pas de compromettre gravement leur groupe en accumulant ces provisions de cartouches inutiles? Angeline bientôt se montrait au bout du corridor. Alors fermant l'arsenal, il courait étreindre la bonne fille et la pousser dans la chambrette. Fougueusement ils se donnaient du plaisir sur l'étroit lit de fer que protégeait l'effigie lithographique d'un Bayard en armure. Exténué sous les griffes d'une luxure diabolique et merveilleuse, Omer doutait que des joies semblables le pussent tordre un jour contre le cœur de la candide Elvire. Et sa chair reconnaissante, repue s'émouvait de gratitude pour la grisette: debout, les seins moites, elle roulait le drapeau fauve de sa chevelure en fredonnant un couplet:
Le miroir incliné sur la muraille renvoyait l'image d'Angeline, de ses perfections corporelles, de sa denture en lueurs, de ses membres nacrés, pendant qu'il proposait un autre rendez-vous. Elle l'acceptait tel que le voulait la prudence à l'égard d'Elvire et de Dolorès. Vraiment la grisette s'embarrassait peu que ce fût dans le mystère d'une banlieue déserte, ou dans le laboratoire du cousin Cavrois, plutôt qu'à Tivoli, qu'aux théâtres du boulevard. Aimer de toute son humeur favorable, comme ce plaisait le mieux à son Omer, c'était l'unique vœu d'Angeline. «Cependant songeait-il, je serai l'ingrat ami qui t'abandonnerai, quelque jour, pour Elvire!»
Son bonheur de se laisser chérir était gâté par une pareille prévision de son égoïsme, et aussi par les cancans qu'il redoutait de l'effronterie habituelle à Cydalise. Cette maigre faubourienne, drôle et finaude, ne doutait plus apparemment que son amie ne fût, à nouveau, la maîtresse de l'avocat, depuis le retour d'Italie. Certes Angeline ne manquait pas à la discrétion; mais tout la trahissait de ses manières, de ses songeries, de ses joies et de ses tristesses mêmes qui, pour objet évident, n'avaient qu'Omer. Que Cydalise, dans l'intimité des plaisirs, renforçât les soupçons inéluctables d'Urbain, et MmeGresloup, si elle interrogeait solennellement un fils respectueux, obtiendrait l'équivalent d'une délation. Urbain était encore incapable de protéger un secret contre ceux qui le voulaient conquérir.
Au milieu des plus belles fièvres, alors qu'il embrassait de toute sa vigueur la souplesse ardente de son Angeline, alors qu'il absorbait le sang des lèvres brûlantes, alors que se pressaient les frissons de leurs poitrines et de leurs hanches, l'amant imaginait la tragédie prochaine de la séparation.
Tentant de la préparer à ce malheur, il se feignait maussade auprès d'elle, même lorsque Dieudonné Cavrois, le samedi soir, désireux de faire une politesse à MmeCardoche, les priait à dîner avec les lingères et deux membres de la Loge Ardente-Amitié, M. d'Orichamps, M. Mesnil: ils se targuaient d'être verts galants. On s'entassait alors dans le restaurant de Montparnasse connu des gourmets, à l'enseigne du «Gâteau de Beurre». Noémie, la petite bordelaise, recevait avec son gros ami qu'elle adorait depuis quatre ou cinq ans déjà. Coiffée d'un madras de soie neuve, elle était le boute-en-train; elle les amusait tous par la vivacité de ses reparties gasconnes, l'entrain de sa violente gaîté, par ses grimacesmoricaudes. Au moyen d'une gazette, Cydalise se fabriquait d'abord un chapeau militaire et l'assurait sur sa tête pâlotte, malicieuse, emmaillottée de cheveux bruns, trouée d'yeux marrons à points d'or. Elle entortillait, autour de son cou maigre, la cravate noire du chimiste plus à l'aise, lui, pour engloutir les tranches de pâté, le vin des bouteilles diverses et nombreuses, les sauces des ragoûts qui barbouillaient son large et triple menton, même la serviette nouée derrière sa nuque. Peinte en rose sur les pommettes, en noir autour de ses yeux glauques, en blanc sur ses joues molles, MmeCardoche trônait à la droite de l'amphitryon. Buvotant, elle jouait de l'éventail. Dès la troisième rasade, Noémie contait avec effusion, et nombre de cadédis, comment elle avait rencontré Cavrois au bal de la Chaumière, le jour de leurs libres accordailles. Elle exigeait qu'on l'écoutât, fière de la passion naïve qui secouait les deux globes apparents et menus de sa gorge dans une robe à rayures. Omer s'étonnait qu'elle ne fût pas interrompue par la modestie de Dieudonné. Au contraire le gros garçon, en dépit de son intelligence, agréait la rengaine d'un pareil hommage. Pourtant il offrait à grand bruit les assiettes chargées de légumes. Il en vantait l'arôme et la saveur. Noémie tolérait à peine cette intervention, mais elle se fâchait contre M. d'Orichamps, si ce gentilhomme, après avoir rajusté son habit à la française, et poli, du pouce, ses bagues héraldiques, essayait de couvrir la voix ingénue, pour avertir l'avocat d'une nouvelle circonstance favorable, croyait-il, à leur procès. Au préfet de la Congrégation, le marquis de Montmorency-Laval, il imputait la captation d'un testament par lequel un cousin, feu Théodore-Louis d'Orichamps avait choisi comme légataire universelle l'Œig;uvre de Saint-François-Régis, à l'exclusion des héritiers directs et légitimes. C'était un nouveau tour joué au plaideur par les ultras. Déjà,furieux, il avait dû répudier ses croyances de l'ancien régime, pour des injustices analogues. En effet son petit domaine d'Orichamps, un moulin, cinquante arpents, et une maison délabrée dans un parc sauvage, ayant été convertis en biens nationaux vers 1794, après le départ de leur propriétaire pour Coblentz, où il avait servi, comme fourrier, aux artilleurs du duc d'Enghien, l'ingratitude de Louis XVIII n'avait dédommagé son féal, ni par une pension, ni par la moindre bribe du milliard des émigrés.
Franc-maçon dans la loge Ardente-Amitié, il s'était alors offert au groupe des jacobins et des carbonari, par esprit de revanche. Voici qu'en la personne de son Préfet, la Congrégation le frustrait d'une part sans doute considérable dans la succession imprévue d'un cousin, le seul membre de la famille demeuré riche, depuis la tourmente révolutionnaire. L'hoir s'en indignait en déposant un os rongé de la gibelotte sur le bord de son assiette; il réussissait à couvrir la voix de Noémie. Triomphant, le fausset de l'homme mûr, ridé, digne et blafard expliquait, avec des mots obscènes, que l'œuvre indûment héritière avait été fondée par un magistrat malade, et venu en pèlerinage sur le tombeau de saint François Régis, pour obtenir la guérison d'infirmités innommables devant les dames.
Ces insinuations calomnieuses excitaient toujours l'intérêt général. Le bavard avait beau jeu dès lors pour développer l'accusation, pour faire rire en plaisantant le vœu du magistrat qui s'était engagé, devant les puissances célestes, à marier religieusement les concubins.
—Ah! ça, petites pestes, mieux serait à votre pudeur de rougir plutôt que de nous donner, par une liesse intempestive, quelque raison de douter sur votre innocence!... s'écriait tout à coup le gentilhomme, levant son doigt blafard orné d'armoiries, enor... Sachez, mes bergères, que rien n'est moins facile que de décider certaines gens à s'embarrasser de prières, de formules et de serments pour persévérer dans une aimable besogne qu'ils menaient à bien, jusqu'alors, sans le secours de Notre Mère l'Église. Aussi bien fallut-il, maintes et maintes fois, leur payer la ripaille, afin qu'ils obtempérassent aux avis du juge Gossin. Ce qui fit que l'argent ne tarda point à manquer... Mais comme ces pieuses largesses persuadaient nombre de petits coltineurs et de harangères, qui, dès lors, tenaient aux processions, le rôle du peuple, à l'édification des passants, la Congrégation en fit son affaire. Voilà pourquoi les jésuites ont circonvenu, par toutes sortes de cautèles, mon infortuné parent: il en vint à coucher sur son testament saint François Régis, ses concubins et ses concubines, au détriment de votre serviteur encore que le concubinage soit de mon fait. Il ne tient qu'à vous, ma bergère! Je vous le dis, en vérité, gracieuse fille de Vénus...
Et il pinçait le menton d'Adélaïde, petite apprentie sournoise; il tapotait ces joues campagnardes, avec concupiscence. M. Mesnil l'approuvait de mille paroles, car la chaleur du vin animait ses yeux ternes d'ordinaire; il bousculait sans façon sa perruque roussâtre et sa calotte de soie noire, tirait ses bas, sous la table, engageait la main dans le fichu de sa voisine, laquelle était la dentellière du magasin, une veuve de trente ans, gaillarde et mamelue, chatouilleuse à l'excès. Ensuite il lui contait les aventures grotesques de ses nouveaux collègues, commis dans un bureau des Messageries.
Dieudonné Cavrois s'amusait de leurs plaisirs. Penché par-dessus la table, il remplissait leurs verres, et semait des gouttes violâtres sur la nappe. Il entonnait un refrain, dès que la conversation semblait faiblir. Ses bajoues tremblaient autour de sa bouchevibrante. Sa large main attestait le plafond bas souillé par les mouches de la dernière saison:
En chœur Cydalise, Noémie, les lingères glapissaient alors jusqu'à dix fois de suite:
Après quoi chacune embrassait le voisin qui lui plaisait le mieux. Qu'Angeline, docile à la coutume, posât ses lèvres sur la joue glabre et blette de M. d'Orichamps, Omer en souffrait, car l'avocat prenait soin de ne pas s'asseoir auprès d'elle: cela donnait le change sur leurs rapports. Même il affectait de rire avec l'une ou l'autre des compagnes que les invitées, sur la prière du généreux Cavrois, conviaient au festin.
Presque toujours, s'introduisaient, au milieu du repas, Grantaire et Bahorel, les étudiants pauvres inscrits à la Loge de l'Ardente-Amitié. L'amphitryon leur tirait vite l'aveu de leur appétit. Le garçon apportait deux couverts. Bahorel étendait, sur la nappe, ses longs bras en manches râpées, et ses grandes mains sales. Grantaire passait les doigts dans sa tignasse poussièreuse; il dévisageait les grisettes, qu'aussitôt Bahorel égayait par les extravagances de ses récits, celui par exemple de son voyage en Inde, où la reine d'Angleterre l'avait envoyé pour attacher la jarretière de l'Ordre à Zulma, tigresse du Bengale, le jour, femme, la nuit. Il ne manquait pas, du reste, de joindre le geste à la parole et de vouloir répéter sur les jambes de Cydalise l'opération. Grantaire discourait enphilosophe sinistre. Sa rancune contre la sottise de Dieu, maladroit créateur du monde, ne s'apaisait point. Il lui reprochait d'avoir privé de seins la jeune Adélaïde qui rougissait, puis fondait en larmes, avant de braire. MmeCardoche frottait le visage du souillon avec un mouchoir à carreaux, et le consolait aussi peu que M. d'Orichamps s'il lui pinçait violemment les cuisses.
Ces façons déridaient Omer, mais lui répugnaient aussi. L'oncle Edme et Dieudonné Cavrois prétendaient ces agapes nécessaires pour réunir les principaux meneurs de la Loge, et les obliger à une présence continue; car, du restaurant, on se rendait à «l'atelier». Cavrois dépensait beaucoup à cela, mais il communiquait aux F. F.·. la confiance dans son amitié, dans celle de son cousin, et du capitaine Lyrisse. Il régalait à tour de rôle, par séries, les compagnons et les maîtres de la colonne du Nord, de la colonne du Midi. On voyait, certains jours, se rassasier le tailleur Durtot et ses favoris blonds, l'épicier Mauravert, le mulâtre, qui vantait orgueilleusement ses expéditions de comestibles en Angleterre, les arrivages d'épices venus des îles sur des navires qu'il nolisait. Au nom du Grand Architecte, ces marchands savaient obtenir qu'Omer, à l'un, commandât deux manteaux, et à l'autre, les denrées coloniales utilisées dans la cuisine de MmeHéricourt. Ils fournissaient également de redingotes, de pantalons, de pruneaux, de cornichons et de confitures les autres F. F.·., même le bel Enjolras à tête d'archange qui gardait toute l'influence sur la jeunesse du Quartier Latin, et qui se pavanait mélancolique, austère, les yeux ravagés par le mépris, la main froide à serrer. Cydalise, pour amoureuse qu'elle fût de lui, ne parvenait point à le séduire. Cependant, railleuse, elle jouait à lui faire la cour, se prosternait à ses genoux, baisait dévotement les basques de l'habit brun à boutons demétal, le servait, tentait parfois une caresse lascive qu'elle retirait aussitôt, en simulant de l'effroi.
Enjolras haussait les épaules. D'un sourire il permettait qu'elle s'installât près de lui; mais comme il ne tardait point à disserter sur les philosophies promulguées par Maine de Biran et par Destutt de Tracy, comme Dieudonné Cavrois lui répliquait en citant les expériences de Gay-Lussac et de Thénard, comme Omer Héricourt se mêlait au débat, en notant les variations de la Loi, depuis les Douze Tables jusqu'au Code Napoléon, Cydalise plutôt que de bâiller de manière incivile, organisait des petits jeux. M. d'Orichamps s'arrogeait le droit de les conduire. Il prescrivait des pénitences aux partenaires qui avaient perdu. De par ses indications, le baiser à la capucine obligeait Angeline à s'agenouiller, dos contre dos, avec M. Mesnil, à lui prendre les mains râpeuses et mortes, à tourner la tête sur l'épaule, afin de tendre la joue à un baiser tremblant et visqueux. Ou bien Noémie cachait, de ses mains, les yeux d'Adélaïde, et il convenait que l'enfant devinât les possesseurs des lèvres successivement appliquées sur les siennes par Grantaire habile à épargner le contact de sa barbe hirsute, par Bahorel barbouillé de confitures, et la face tordue dans une affreuse grimace, par MmeCardoche bien rasée mais rugueuse, par Cydalise imitant le bec d'oie.
M. Mesnil abandonnait cette distraction pour un mot d'Enjolras ou de Cavrois soudain entendu. Vivement il rajustait ses besicles, se dressait sur ses courtes jambes aux bas lâches. Selon sa foi, il protestait que l'homme est un dieu méconnu, qu'il mérite un culte, que son œuvre est supérieure à celle de tous les messies. Il écarquillait ses gros yeux pâles; enfin, il approuvait les conclusions positives et scientifiques de Dieudonné:
—Messieurs! Messieurs! Je vous le dis... Il n'y apoint dans les Olympes ni dans les Walhallas de divinité qui vaille M. le marquis de Laplace, voire le simple ingénieur qui construit des chars à feu et des piles de Volta. M. Cavrois que voici dirige la foudre dans ses appareils comme jamais ne le sut faire ce bon Jupin. Demain quand on connaîtra toutes les règles de la génération spontanée, nous recommencerons les miracles de Moïse, nous susciterons à notre gré les invasions de sauterelles et les pluies de grenouilles... Voilà mon avis, Messieurs!
Sa voix lourde retentit à travers la salle basse tapissée de médaillons peints, où l'on voyait, en mille vignettes le même vendangeur piétiner, dans la cuve, les raisins violâtres, à la lueur des quinquets. Grantaire feignait de prendre à la lettre l'ordre du petit jeu et il baisait le dessous du chandelier, tandis que la chandelle dégringolait avec sa bobèche en flamme sur la robe de MmeCardoche épouvantée, gloussante. Bahorel élevait quatre tabourets à bras tendu, pour l'admiration d'Adélaïde. Ensuite elle tirait de sa poche une balle élastique et jouait toute seule dans un coin. L'enfant comptait quel nombre de fois elle renvoyait la pelote contre le mur sans la laisser choir à terre. Si, tout heureuse Adélaïde réussissait dix-neuf coups, M. d'Orichamps l'emportait de force, durant qu'elle gigottait, et lui donnait du talon dans les guêtres. Néanmoins M. Mesnil, à quatre pattes, acceptait d'être le «Pont d'Amour» sur qui trônait la bordelaise, embrassée longuement par son Dieudonné. Angeline et Cydalise tapaient la «main chaude» et noire qui offrait, la tête dans les jupons de MmeCardoche, un Grantaire agenouillé. Le serveur versa dans les tasses le café fumant qu'on humait en silence. On entendit, au-dessous, rouler les sphères d'ivoire que poussaient les joueurs sur le tapis du billard. Omer consulta sa montre. Il fit un signe discret à son Angeline. Elles'esquiva pour, dans la rue, arrêter un cabriolet de place, y attendre là son amant, et se blottir dans ses bras durant la course.
Les Carbonari de la Haute Vente siégeaient, presque tous les jours, dans la maison de Chaillot qu'habitait le chef des Templiers, l'ancien procureur impérial. Près de là le jeune homme congédiait sa maîtresse en pâmoison, et il sautait de la voiture, heurtait, de façon particulière, une porte basse qui tardait à s'ouvrir. Enfin les cailloux du jardin obscur s'écrasaient sous les pas du concierge portant la lanterne et que suivait le visiteur. Les arbres nus s'égouttaient sur les feuilles mortes des parterres. Il semblait toujours qu'un mouchard guettait derrière les troncs des ormes, derrière la nymphe de marbre accroupie sur le socle cylindrique. Le molosse aboyait au fond de sa niche. La mousse des degrés était grasse sous la botte. Dans la maison froide et sentant le moisi, un valet à mine de vétéran précédait Omer par les antichambres et l'escalier de pierres mal nivelées. Un lampadaire de bronze contenait entre ses glaces courbes la flamme minuscule d'une seule bougie.
En dépit des deux candélabres, le salon n'était guère mieux éclairé. Le docteur Buchez se tenait toujours près de la porte, aimant à reprocher leur retard aux gens. Il rappelait qu'en son temps, lorsqu'il avait introduit le carbonarisme en France avec Bazard, plus d'exactitude secondait leurs courages. Incontinent il prenait à témoin le capitaine Lyrisse et le général Pithouët de cette ferveur historique. Il empêchait celui-ci de rapporter une conversation importante tenue à la Chambre avec le général Sébastiani: la gauche avait l'imprudence de mettre en minorité le ministère Martignac dans la discussion de la loi communale et départementale. Mais le médecin austère haut cravaté de blanc, boutonné dans une redingote rustique,tenait à la déférence des carbonari plus jeunes. Bien que le général Pithouët et le général Lamarque se plussent à saluer cordialement le retardataire pour l'excuser en riant, et reprendre des propos autrement graves, M. Buchez ne lâchait pas sa victime. Il l'interrogeait sur tous les articles saint-simoniens parus dans les gazettes spéciales, et l'admonestait si elle avait omis d'en approfondir les doctrines. En outre il ne se privait pas de les commenter tout au long, heureux de faire paraître inférieur ce freluquet rendu trop notoire par quelques plaidoyers libéraux, un duel sans résultat grave, et une algarade avec les sbires du Saint Père. D'ailleurs l'avocat négligeait les causes de l'Ardente Amitié. Les Frères s'en plaignaient, à ce que dit, chaque fois M. Buchez. Il ne laissait pas d'insinuer, qu'à soutenir les intérêts du tailleur Durtot, de M. Roulon, propriétaire, rue Richelieu, de l'imprimeur Pied-de-Jacinthe, et du loueur Rambourg, Omer accomplissait un strict devoir de reconnaissance envers les membres de la Haute Vente, trop indulgents pour les écarts d'un dandy très frivole.
Il fallait que le général Pithouët vint lui-même arracher le fils de son ancien chef aux remontrances. Le député de l'opposition constitutionnelle se montrait, lui, fort affable. Il ne perdait pas une occasion de louer publiquement la mémoire du colonel Héricourt, d'unir, par ses paroles, les talents du fils au génie du père. Il vantait l'éloquence et le tact diplomatique d'Omer, car l'oncle Edme se lassait pas d'attribuer généreusement à son neveu le succès de la mission en Italie. Succès peu médiocre. Un bruit courait: les ministres de Charles X s'étaient résolus à combattre, en Morée, l'Égyptien et le Turk, parce que les Carbonari français, espagnols et italiens avaient paru prêts à descendre en Grèce, pour y ranimer la révolte, et, par là, nécessiter une interventionanglaise dont ne voulaient ni Charles X ni le tzar. Omer n'admettait guère qu'il eût ainsi déchaîné les événements. Quelques messages transmis à des messieurs aimables, quelques conversations philhellènes échangées dans les ventes romaines, quelques repas exquis savourés à la table des Frères Conosséi; avaient-ils tant fait? Quant à l'expédition de Frosinone elle était amusante aujourd'hui, comme le souvenir d'un spectacle théâtral. Toutefois le général Lamarque prétendait que cet incident avait considérablement ému les ambassades, à Rome. L'audace de l'agression, son bonheur, l'aide obtenue, croyait-on, de toute une population dévote pour enlever à l'Inquisiteur du Pape et à son escorte les papiers des Ventes, cela soudain avait paru le résultat d'une puissance très redoutable, occulte, et qui, soutenant la cause des Hellènes sympathiques à toutes les élites, pouvait ainsi gagner l'opinion. Les diplomates de la Sainte Alliance avaient alors convenu de ravir au parti révolutionnaire ce prestige. De là cette promptitude à débarquer les troupes du général Maison en Morée, contre les avis de l'Angleterre, puis cette nouvelle décision des Russes qui passaient le Pruth, opéraient déjà sur le territoire ottoman.