VIII

Aussi les carbonari se réjouissaient dans la Vente. Leur effort en exaltation depuis 1820, obtenait enfin une victoire. Le sang de leurs martyrs n'avait pas inutilement coulé sur tant d'échafauds. Un peuple allait devoir son indépendance à leur action. S'ils avaient été vaincus à Naples et en Espagne par les valets de la tyrannie, maintenant leur esprit commandait, en Grèce, les armées des monarques devenus libérateurs.

—Et c'est là vraiment une bonne farce!... répétait le chirurgien Ulysse Trelat dont le visage fin, tout rasé, symbole de malice, riait sous une mèche roide qui lui caressait l'œil... La Sainte Alliance en marche pour jeterbas un souverain absolu, après avoir déclaré que les hétéries étaient indignes de compassion parce qu'elles se levaient contre leur maître légitime, le sultan! Et c'est nous qui les avons forcés à se contredire, les absolutistes!

—Vive la Charbonnerie, messieurs!... dit un soir le général Lamarque en haussant ses mains alertes et sa tabatière d'or jusqu'au bandeau de sa chevelure argentée... Pithouët, mon cher, nous pourrons encore, quelque jour, faire manœuvrer nos troupes selon les besoins de notre conscience. Vous verrez ça...

—Nous le verrons certainement mon général..., assura le capitaine Lyrisse, tout à coup enthousiaste et vibrant...

Et ses bottes piétinèrent le plancher. La figure sèche enveloppée de mèches grises, le sourire du général Pithouët semblèrent douter encore. Grand et maigre, dans une polonaise à brandebourgs, il se leva, discourut. Selon lui, tout dépendait de l'influence des Bons Cousins sur les Francs-Maçons. Les Loges suivraient-elles les Ventes à l'heure dangereuse? Tout était là. Quelle mesure royale exaspérerait vraiment ces boutiquiers, ces propriétaires, ces artisans paisibles que les cérémonies rituelles distrayaient seulement comme une mascarade.

Et tout l'ordinaire débat se déduisait de cette éternelle question. M. Buchez voyait les choses au pire. Il claquait la table et son tapis de velours violet à crépines rougies, pour affirmer l'urgence de tenir les Maîtres et Compagnons par leurs intérêts. Il fallait soit les secourir, soit acheter leurs marchandises. Lui les soignait tous gratuitement ou presque. Durtot l'habillait. Mauravert le nourrissait. Pied-de-Jacinthe imprimait ses brochures médicales, outre les politiques. Qu'on imitât ces soins. M. Roulon, le propriétaire de l'imprimeur, se plaignait que les juges n'appelassent pointl'affaire intentée à ses entrepreneurs. Deux députés connus, appréciés et redoutés pour leurs harangues, deux généraux de Napoléon, auraient pu facilement, s'ils en eussent pris la peine, déterminer les juges à quelque hâte. De quoi s'agissait-il? D'une visite opportune. Mais personne ne se démenait suffisamment.

Enfoncés sous des sourcils roides, ses yeux noirs visaient les deux soldats, la polonaise à brandebourgs de l'un et l'habit olive de l'autre. Il blâmait leur indifférence pour le salut de la liberté. Car M. Roulon était un personnage fort écouté par les F.·. Le décevoir, c'était perdre un allié précieux.

Omer eût bâillé dans le salon cramoisi dont les tentures éraillées, dont les sièges lourds ne flattaient pas le regard. Parmi ses collègues en costumes civils, le Nouveau-Templier vêtu de sa pourpre et de son hermine, pourvu de son glaive et de ses éperons d'or, était toujours confus d'obéir aux règles de son ordre qui lui prescrivaient un tel apparat carnavalesque, durant les séances où il le représentait. Silencieux, poli, discret, cet homme riche s'acharnait à parcourir des lettres et des rapports, à compulser, à parapher, à fouiller dans les cent tiroirs de chêne que contenait un énorme secrétaire de palissandre. Quand les récriminations de M. Buchez devenaient blessantes, il intervenait par un sourire, par une parole sourde et conciliante. Mais tous ses empressements s'évertuaient à l'égard du général Pithouët, du général Lamarque. Il leur offrait du tabac dans sa boîte d'ivoire, des rafraîchissements qu'apportait, sur un plateau de vermeil terni, le vieux domestique aux allures de vétéran.

Raspail arrivait, en retard, avec un parfum acide de combinaisons chimiques; et il saluait timidement, s'excusait, attristant sa figure noiraude. Ainsi les heures de la réunion s'écoulaient. Ulysse Trélat souventlançait un bon mot de sceptique; l'on riait. M. Buchez rendait compte de ses travaux innombrables. Le Nouveau-Templier, timide et docile, lisait la correspondance qu'il échangeait avec les Ventes. C'étaient leurs réponses qui, sous enveloppes à titres de commerce, parvenaient chez MmeCardoche, et qu'Omer allait recueillir. Aussi pensait-il à ses amours, à la lèvre fondante d'Angeline, à la vertu d'Elvire, à la passion de MlleAlviña, pendant que M. Buchez l'accusait amèrement de ne pas conduire mieux le procès du loueur Rambourg. Le voisin de cet homme persistait à interdire le passage des voitures par la cour mitoyenne grevée de cette servitude. Après avoir perdu en première instance, si Rambourg ne gagnait pas en appel, il lui faudrait ailleurs chercher un domicile pour ses fiacres, ses haridelles, ses cabriolets, ses carolines et ses coucous. De là beaucoup de frais et en tous cas, la perte d'une clientèle de quartier. Rambourg supporterait encore moins l'avanie que le déboire. Brutal, sanguin, il avait conçu pour son adversaire une haine orgueilleuse, féroce. Humilié, il ne pardonnerait pas l'insuffisance de l'aide; il se détournerait de la Loge, emmenant avec lui ses cochers, ces anciens cavaliers de l'empire, habiles à propager en tous lieux, parmi le peuple, les idées libérales, et courageux pour exciter l'émeute. On les avait bien vus en novembre 1827. On leur avait dû les premières barricades, et la formation des attroupements.

M. Buchez ne ménageait pas davantage le major Gresloup quand le père d'Elvire arrivait de Meudon pour assister aux délibérations de l'Ardente-Amitié. Dignitaire de la Franc-Maçonnerie écossaise, vénérable, il gouvernait prudemment l'esprit des Enfants de La Veuve, sans les effaroucher par la crainte de la révolution imminente. Mais il leur démontrait, au moyen de discours habiles, comment les ministres de Charles X gouvernaient en dépit de l'Egalité et de laFraternité, en dépit des doctrines en honneur au Temple. Ce que Raspail approuvait dans le col énorme de sa redingote.

Le major écoutait patiemment les remontrances inévitables. Contre son estomac en saillie, bombant l'habit marron, il croisait ses bras, puis approuvait chaque phrase solennelle par un signe de sa tête chauve, de sa face large. Parfois il grattait un peu la cicatrice rejoignant la narine à la lèvre fendue par un sabre de la Sainte Alliance. Il ne daignait pas répondre, abandonnant ce soin au général Lamarque dont la faconde s'exerçait brillamment, généralisait les questions, atteignait aussitôt l'avenir, promettait à leur désir la conquête de l'Europe, de l'Amérique et du monde. L'orateur parlementaire gesticulait, battait les basques de son habit, criait dans le visage de l'interlocuteur, et ponctuait ses périodes en aspirant une prise copieuse.

Dans son coin Ulysse Trélat imitait le joueur de cymbales; sa mèche gênait la malice de son regard. Cela n'empêchait guère le capitaine Lyrisse de poursuivre la discussion. Il découplait une meute de chimères. Il voyait le Turk chassé par le tzar, celui-ci converti aux idées libérales par les Grecs, ramenant de Schœnbrünn à Paris, Napoléon II, l'installant aux Tuileries avec un ministère Benjamin Constant. Alors les armées françaises expulseraient les Autrichiens d'Italie... Et là-dessus le prophète buvait un grand verre de punch, qui enluminait sa figure hâlée, couperosée, laurée de mèches grisonnantes et belles.

Raspail alors s'ébrouait, ravi de cette exubérance: lui-même renchérissait en dépit de son intelligence scientifique.

Par des arguments positifs, froids, didactiques et brefs, le major ripostait jusqu'au moment où sa parole se consacrait à l'éloge du Saint-Simonisme. Alors brusquementsa voix devenait colérique et péremptoire. Son visage se congestionnait. Ses deux poings menaçaient la sottise des contradicteurs, il envoyait de la salive avec les mots. Puis, sa personne, de nouveau, se figeait dans la froideur coutumière, après quelques instants de promenade à grands pas, le long de la pièce, pendant lesquels sa fureur d'apôtre s'apaisait.

—Demandez plutôt à Omer Héricourt.., disait-il alors, confiant à son disciple la défense de leurs principes.

Le jeune homme s'efforçait à le servir malgré les objections déconcertantes que présentait Ulysse Trélat, trop moqueur. Il fallait qu'Omer se souvînt d'avoir été pansé par lui, lors de son duel, pour accepter les railleries excessives du chirurgien, railleries spirituelles et ineptes à la fois. Elles faisaient rire les auditeurs, mais ne signifiaient rien de réel contre les choses qu'elles vilipendaient. Les deux généraux cependant, le capitaine Lyrisse lui-même les goûtaient fort, se déridaient, plaisantaient sans fin; ce qui vexait Omer. M. Buchez le défendait en écrasant la verve de Trélat sous quelque lourde maxime bien sévère.

L'heure de se rendre à la Loge marquait la fin du débat. Par un escalier en vis, par de tortueux corridors, par l'arrière-boutique encombrée de tonneaux vides et de caisses béantes où sonnaient les bruits et les chansons de la taverne, on passait d'une maison à l'autre, on atteignait la longue salle déjà pleine de F. F.·. qui conversaient. Le ruban de moire bleue constellée, le tablier aux broderies emblématiques décoraient les poitrines et les ventres, toute la corpulence de Cavrois, le gilet rouge de Ribéride, la redingote graisseuse de Bahorel, la maigreur de Pied-de-Jacinthe que le général Pithouët appelait «mon adjudant» en souvenir du temps où ils étaient les dragons de la République Indivisible. Maintenant, l'éditeur de brochures révolutionnaires se plaignait d'être la bête noire du procureurroyal chargé de poursuivre les délits de presse.

Avant que le Vénérable eût pris place à l'Orient, il saisissait Omer au bras, l'avertissait d'un nouvel exploit décerné contre lui, tantôt pour un dessin satirique de son journalLe Marteau, tantôt pour une réédition de certaines pages choisies dans les œuvres de Voltaire et suffisamment hostiles au Pouvoir. Il se lamentait. Son avocat ne s'occupait pas de lui. Le colonel Héricourt était plus attentif aux besoins de ses cavaliers. Le vieillard exagéra les litanies en l'honneur du mort pour blâmer ainsi la tiédeur de l'héritier. Frère-Terrible, il tenait à la main un glaive à lame onduleuse dont il tapait les carreaux, comme d'une canne, afin de donner le ton aux défaillances de sa voix enrouée.

Bientôt, M. Roulon, roidi dans sa redingote noire, s'approchait, les mains derrière le dos. Il mâchonnait son dentier, le mettait en place, et se joignait à l'imprimeur pour obséder l'avocat. Rambourg le suivait. Sa main violâtre s'abattait sur l'épaule d'Omer; mais le poids de son ventre forçait le loueur à s'asseoir sur la colonne du Midi. Il entraînait l'avocat dans son affaissement pour lui promettre, à voix basse, de rares débauches, avec des filles expertes et des vins célèbres, s'ils triomphaient en appel. Mais le tailleur Durtot consultait sur le moyen de recouvrer le montant des traites souscrites par quelques dandys oublieux. L'ébéniste, aux mains vernies par les encaustiques, avait toujours quelque mobilier fourni chez une femme entretenue, et que les huissiers avaient saisi, pour le compte d'autres fournisseurs, sans que lui-même fut payé. Quant à l'épicier Mauravert, il multipliait à plaisir ses litiges avec les maraîchers et les maîtres du roulage, pour peu que les livraisons de légumes ou de fruits eussent tardé. Entre eux tous, Omer ne savait auquel vouer son obligeance. Étudiant en droit, Ribéride l'aidait; toutefois les clients avaient moins de confiance en ce grand garçonqui portait une chevelure taillée comme celle des pages. Ils lui tournaient le dos, revenaient à l'avocat.

Que la loge fut tendue d'azur, étoilée d'or pour les réceptions d'Apprentis et de Compagnons, qu'elle fût tendue de noir et parsemée de larmes et d'ossements pour les réceptions de Maîtres, qu'elle fût même travestie en éboulis de rochers pour l'admission d'un Rose-Croix, chaque séance devenait ainsi l'heure d'une consultation juridique. De même, M. Buchez tâtait les pouls, examinait les langues, auscultait les poitrines et les dos, harcelé, lui, par le grand dadais royaliste qui se croyait poitrinaire, et par le singulier petit vieillard prolixe, fardé de rose, surmonté d'un toupet en filasse. Pied-de-Jacinthe montrait son œil récemment opéré de la cataracte. Alors M. Buchez aigrement invitait Ulysse Trelat et le DrBianchon à le secourir.

En vain les cochers de Rambourg, sur un signe du capitaine, chutaient impérieusement les bavards. Eux, sans doute, atténuaient un peu leur murmure mais ne l'interrompaient point. L'ex-chasseur à cheval Dambeton les menaçait même de son poing noir et crevassé par les engelures; tandis que l'ancien cuirassier Brémondot portait en avant son front énorme et ses épaules d'athlète, défiait, des yeux, les perturbateurs. «Hôoh» faisait le canonnier Bridoit, comme s'il s'adressait à ses chevaux: il rejetait en arrière la pèlerine de son carrick afin de manier à l'aise un fouet imaginaire.

Jamais Omer ne put entendre complètement les admirables discours d'Arago, l'orateur de la loge, sur l'harmonie des mondes comparée à l'harmonie sociale: il n'entrevoyait que mal, entre la bajoue sanguine de Rambourg et le profil mulâtre de Mauravert, la belle tête de savant. Jamais il ne put causer avec ses amis du quartier latin, Ribéride l'Enflammé, Enjolras le Saint, ni même avec cet étrange Blanqui, le sarcastique,l'enthousiaste qu'exaspéraient les sottises débitées par les F. F.·. Ce petit précepteur nouait ses deux mains nerveuses sur son genou, se mordait les lèvres en haussant les épaules. De l'œil seulement, Michel Chrestien, en prononçant ses harangues fédéralistes, pouvait signifier à son ami ce que son travail contenait de passages notables. Le général Dubourg obtenait le silence quand sa voix militaire commentait les événements précis de la politique: l'entrée «de Guizot au Conseil d'État», la nomination de «Portalis au ministère des Affaires étrangères», les manœuvres du prince de Polignac guettant l'heure de reprendre le pouvoir, et quand il affectait de craindre un coup d'État contre le ministère Martignac. A quoi le général Pithouët se hâtait de répondre en appelant, sur les monarques parjures, la colère des peuples.

Ces phrases pompeuses exitaient la verve admirative de Grantaire. Elles accaparaient l'attention des F. F.·. Ribéride serrait les mains de l'orateur. Il suffisait alors que le général Lamarque parlât, de sa place, pour les émouvoir. On se rappelait encore les héroïsmes de ce vieillard frétillant. A la tête de cent soixante-quinze soldats, n'avait-il pas emporté d'assaut la ville de Fontarabie défendue par trois mille hommes? C'était lui, lui dont l'habit olive à boutons d'argent était si neuf, lui dont les gestes agiles attestaient le plafond et l'étoile symbolique de plâtre doré, et les trois lumières rituelles, et l'autel du vénérable à l'orient, et les autels des surveillants à l'occident, et les emblèmes astronomiques brodés aux bandoulières de moire, sur tous les cœurs.

—Deux cents ans se sont écoulés depuis que, de l'autre côté de la Manche, on parlait aussi de violer la grande Charte, de renvoyer le Parlement, de lever l'impôt par ordonnance. On essaya. Vous savez quels en furent les résultats: la tête de Charles Ierroula sur l'échafaud deWestminster..... Les peuples aussi ont leurs coups d'État..... je dis que les peuples aussi ont leurs coups d'État et que, bouleversant la terre jusque dans ses entrailles, ils ne laissent sur le sol que de sanglantes ruines.

La voix prophétique du héros déclinait dans une rumeur de protestations timides et d'applaudissements vigoureux. Le bandeau de cheveux, au-dessus du front énergique, semblait un diadème d'argent clair que tous contemplaient, avec l'étonnement de se surprendre ainsi, très enclins à la foi dans une espèce de miracle soudain. Le DrBianchon lui-même demeurait stupide, lourd et carré dans sa redingote brune.

M. Gresloup profitait, en général, de cette chaleur de sentiment pour lever la séance, selon les formules du statut. Puis chacun, en riant de Bahorel grotesque, se défaisait de ses insignes, et l'on s'en allait par groupes. Dehors, on commentait les paroles des généraux. Pour quelques jeunes gens drapés dans leurs manteaux à l'espagnole, le dadais royaliste estimait ces propos téméraires et injurieux à l'égard du Roi. Le petit vieillard fardé de rose, entre des rentiers à redingote, jugeait de telles phrases dangereuses pour la Loge, et dénonçait quelques mouchards parmi les F. F.·. s'éloignant sous leurs parapluies tendus. L'ébéniste craignait que le commerce ne pâtît de toutes ces perturbations prédites à trop grand fracas; et autour de lui, de braves boutiquiers se clapissaient déjà sous les triples collets de leurs vieux carricks. Mais Enjolras dirigeait un chœur d'éphèbes en habits collants qui répétaient à pleine gorge les adjurations terribles. Bahorel ouvrait l'ère des violences, assaillait à coups de canne les enseignes, le bas géant d'une bonneterie et le plat d'étain d'une auberge. Grantaire, afin de réveiller le bourgeois, miaulait de sinistre façon. M. d'Orichamps exigeait que Dieu manifestât sa prétendue faveur pourla Congrégation en frappant de sa foudre les «libertins»; et, dans l'attente de ce cataclysme, lui demeurait tête nue, sous l'averse. Le silence du Seigneur convainquait le rationalisme du ci-devant. A l'exemple de son ami, découvrant sa calotte de soie noire et sa perruque roussâtre, M. Ménil, timide, blasphémait, les lunettes vers le ciel. Il importait que le DrBianchon leur fît craindre un rhume.

Cependant le pas lointain et rythmé d'une patrouille dispersait les conspirateurs. Le cuirassier Brémondot se hissait sur le siège de son fiacre, rassemblait les rênes, invitait Combeferre et Michel Chrestien à monter. La file des voitures s'ébranlait. Plusieurs fois, dans la berline de M. Gresloup, Omer s'installa en compagnie du général Pithouët. Les expériences de Cavrois les intéressaient tous, bien qu'ils ne s'occupassent nullement, comme le major, de fixer l'image solaire reçue dans la chambre noire. La controverse scientifique les excitait. On allait donc à Montparnasse vers onze heures du soir. Les fiacres du canonnier Bridoit et du chasseur à cheval Dambeton dégorgeaient les étudiants animés par les discussions du trajet. La face archangélique d'Enjolras endoctrinait la tête de Jupiter plantée par la nature sur les épaules de Michel Chrestien. Courfeyrac et Combeferre, les dandys, combattaient la thèse du gros Cavrois sans omettre de tirer leurs manchettes de linon. M. Buchez et le comte Dubourg abominaient les Bonapartes. L'insolence de Blanqui ricanait aux objections du capitaine Lyrisse qui se fâchait, tempêtait, sautait, gesticulait, attestait les souvenirs de ses batailles et la pensée de Napoléon; tandis qu'Omer continuait par d'adroits propos à sonder les intentions du major relativement au destin d'Elvire. Le père ne se laissait pas circonvenir. Silencieux et souriant à son habitude, il se dérobait. Le comte Dubourg et le général Pithouët secondaient au mieux leur jeune ami en parlant dela demoiselle, de ses attraits, de sa grâce, en interrogeant sur ses occupations, et en imaginant ses espérances. Était-elle ambitieuse? N'exigerait-elle pas un mari capable d'acquérir une renommée de capitaine, d'homme politique, d'orateur, d'avocat?

Sans que M. Gresloup répondît explicitement, la bande s'engouffrait entre deux boutiques closes, dans un étroit couloir sans lumière, dans une cour remplie de futailles en piles, et qui fleurait puissamment l'alcool de vin. On trébuchait dans la nuit sur trois marches. Enfin le laboratoire s'ouvrait, s'illuminait au gaz; un gaz fabriqué là même. Coiffé d'un bonnet à poil, harnaché d'un uniforme de garde national et de ses bufleteries blanches, le squelette présentait les armes aux visiteurs, dans un coin de la grande salle. On lisait les formules scientifiques inscrites au charbon sur le plâtre nu des murailles, entre les portraits de Manuel, du général Foy, de Riego, de Bolivar, de Pépé, de Toussaint-Louverture, de tous les libérateurs. On respirait les âpres parfums des acides alignés en groupe de fioles jaunes, vertes et noires sur vingt guéridons penchés que les livres en piles chargeaient aussi. On entendait bouillir des liquides dans les matras de quelques fourneaux de terre. Le paravent d'images guerrières, abritait le sommeil de Noëmie qui ronflait paisiblement au fond de l'alcôve. Ses bas d'ailleurs et ses jupons d'indienne, son corset de coutil s'amoncelaient au milieu de l'ottomane décousue.

D'un long baiser calin, Dieudonné Cavrois réveillait sa maîtresse. Elle baillait, s'étirait, riait, consentait à faire du punch. On voyait surgir l'enfant brune, ses épaules menues en chemise de grosse toile, ses petits bras agiles qu'un duvet noir assombrissait. Elle tordait ses cheveux en un chignon, nouait les cordons de sa jupe. Ensuite elle courait en savates, remuer une vaisselle disparate dans un buffet d'acajou.

Bientôt le punch flambait au creux de la soupière. Le feu bleuâtre illuminait les sourcils froncés d'Enjolras, la grimace sardonique de Blanqui, le profil méchant de Trélat. Lui s'inclinait vite sur une cornue à demi pleine, ainsi que Bianchon calme, méticuleux, ainsi que Raspail friand de comprendre. Large et content, Cavrois expliquait son œuvre en bras de chemise. De temps à autre il tisonnait le poêle. M. Gresloup étudiait l'image laissée sur une plaque enduite d'iodure d'argent, par une timbale que Noémie avait posée là. Et Cavrois de prétendre que l'iodure d'argent fixerait l'image, tout comme le bitume de Judée, sur les plaques métalliques de la chambre obscure. Sujet de discussions fréquentes qui toujours attirait le major au laboratoire de Montparnasse.

Cette seule passion et celle du saint-simonisme rompaient son flegme. Lorsque le général Pithouët, le capitaine Lyrisse et le comte Dubourg l'entreprenaient sur le sort d'Elvire, devant Omer, M. Gresloup se contentait de recevoir les compliments, et de répondre que sa femme attendait tous les dons des fées pour leur fille, qu'elle la voulait heureuse comme les princesses des contes, que, pour l'instant, elle la soignait de son mieux, car l'enfant paraissait délicate. Le DrBianchon la saignait tous les mois. Cela dit, il redevenait l'homme muet, froid et méditatif qu'Omer connaissait bien, une sorte de bloc impassible, indifférent à toutes choses, hormis au papisme industriel et à l'optique. Toutefois il félicitait Omer de ses exploits au Palais. Il lui serrait fortement la main; il le remerciait d'avoir embrassé la cause du libéralisme; il le louait des notions acquises en économie publique; il qualifiait généreusement les mérites de celui qu'il nommait son disciple. Certes M. Gresloup l'aimait bien. A la manière dont il glissait son bras sous celui du jeune homme, dont il lui frappait amicalement l'épaule, dont il examinaitl'habit neuf, les deux gilets, les gants, toute la personne agréable, saine, élégante, le major avouait sa prédilection. Néanmoins il se gardait évidemment d'inviter Omer à Meudon plus que le nécessaire. Il s'ingéniait même, durant les heures de séjour dans Paris, à le rassasier de délices chez Véry, pour se dispenser ensuite de l'emmener à la campagne, près de l'étang où les amoureux s'étaient avoué leurs âmes. Omer essaya de le faire parler sur MlleAlviña, sur les lingères de MmeCardoche, pour surprendre un soupçon, une réticence. M. Gresloup ne se trahit point. Il demeura seulement le dur philosophe ennuyé de toutes choses, sauf de sa manie mentale. En sorte que la meilleure tactique était encore de paraître auprès de lui dans toutes les occasions politiques, et de faire le champion libéral.

Désormais l'avocat fut assidu quotidiennement rue de Richelieu, à la librairie Pied-de-Jacinthe. Il s'efforça mieux de le soustraire à la prison, d'obtenir la réduction des amendes que payait, en sous-main, la banque Laffitte, par l'entremise de M. Roulon. Omer fut au prétoire l'avocat circonspect et logique dont la parole sèche, claire, limite les droits de l'accusateur, invoque les précédents, cite les cas favorables à la cause, raille les excès de pouvoirs, et les assimile à des conceptions barbares ou grotesques. Dans la salle lambrissée de chêne, devant le tableau du Christ terne endormi sur la croix peinte, il fut l'orateur inlassable rappelant les héroïsmes du soldat jacobin, son dur labeur d'avoir arraché la France à l'appétit des monarques qui comptaient alors se partager la Patrie, comme ils s'étaient partagé la Pologne à la fin du siècle précédent. Si le vieil imprimeur se souvenait trop de ses enthousiasmes juvéniles, convenait-il de le frapper sans indulgence? L'histoire ne requérait-elle point, déjà, cette indulgence pour tous les soldats glorieux qui avaient sauvé laterre latine convoitée par l'orgueil de la Maison d'Autriche, la cupidité de la Maison de Prusse, et la voracité des tzars. A qui devaient-ils de posséder encore un trône, ces Bourbons que les cours d'alors éconduisaient, que l'on méprisait, que l'on reléguait par avance au rang des Sthanislas Leczinski? A qui le devaient-ils, sinon à tout ce peuple magnifique dont les armes avaient lui sur les bords du Danube, de la Sprée, du Borysthène?

Rejetant les amples manches de la toge noire, les mains pieuses, les mains filiales évoquaient, par leurs gestes, l'âme admirable de ceux qui avaient servi le colonel Héricourt dans la chevauchée de Murat sur les champs de l'Europe, qui avaient refoulé les appétits des loups rués vers la belle France. Les paroles retentissaient hors de ses lèvres tremblantes et véridiques. De grands frissons secouaient son échine, quand ses périodes faisaient allusion à l'effort de son père dont ce vétéran avait été l'auxiliaire fidèle. Tout-à-coup, en dépit de ses ruses, quelque chose de puissant maîtrisait sa verve. Des accents, inconnus de sa rhétorique, émouvaient sa voix. Tressaillant et frémissant, il eût juré que la force du colonel Héricourt s'exprimait par le tonnerre de sa bouche. Il voyait les juges pâlir dans leurs poupre, il entendait les échos de la salle vibrer, les murmures de l'assistance grandir et l'acclamer: un instant il craignait de s'évanouir, tant son être habituel se fondait, disparaissait au bénéfice de cet élan formidable qui possédait ses organes, grondait dans sa poitrine, éblouissait son cerveau, et dominait, par sa voix, les hommes.

Ensuite, traversant les vestibules, il était le chef que saluaient l'archange Enjolras lui-même, et Michel Chrestien, à la face olympique, et Cavrois qui, dans ses bras énormes, étreignait son cousin, et Grantaire qui, dans ses mains moites et grasses, serrait les mains du triomphateur, et Bahorel qui narguait le gendarme aumoyen de citations latines. Pied-de-Jacinthe, malgré tout grincheux à cause de la condamnation, le remerciait d'une poignée de main vigoureuse et militaire.

Peu à peu les habitants de la rue Richelieu reconnurent l'avocat libéral quand il pénétrait dans la librairie. Les badauds arrêtés devant les caricatures ôtaient leurs couvre-chefs. Omer ouït, maintes fois, des gens le nommer à l'oreille de leur voisin, s'il examinait les dessins duMarteauencadrés dans les cintres étroits de la devanture, parmi les livres de Thiers sur la Révolution Française,Les Orientalesd'Hugo, les charges représentant un Charles X aux dents longues, tantôt déguisé en jésuite, tantôt écrasé, à gauche, par le dos de Martignac, à droite, par le dos de Polignac, qui s'arcboutaient pour lui nuire. Ici c'était lePieu Monarque, un poteau couronné et vaguement dégrossi à la ressemblance du souverain. Là c'était lui-même accoutré en chasseur, surmonté d'une casquette à côtes de melon, et, de ses lèvres épaisses, de sa denture, de ses paupières lourdes, riant à un petit oiseau tué qu'il tenait sur sa paume. Les badauds se plaisaient à reconnaître leur roi sous ces avatars grotesques. D'ailleurs les cochers de Rambourg se ralliaient auxEnfants de Momus, l'estaminet voisin. Attachant le sac d'avoine aux oreilles de leurs bêtes, ils ne manquaient pas de souligner les intentions des dessins par des lazzis agressifs. Le colossal Brémondot ne s'en faisait pas faute, pour peu que le vin à quatre sous l'eût égayé, et qu'il regrettât le temps de sa gloire, quand, au trot de son cheval d'armes, il épouvantait, de sa stature et de son armure, la population des villes conquises. Doué de mémoire, le canonnier Bridoit, fredonnait les romances séditieuses que les artisans répétaient au fond de leurs échoppes. Et, comme Pied-de-Jacinthe distribuait aux commis de l'armurier Lepage, son vis-à-vis, les gazettes et les brochures invendues, tout ce coin de la rue Richelieu devenaitfrondeur. Non loin de là, se réunissaient au Palais-Royal, dans le café Lemblin, les demi-soldes que prêchaient le comte Dubourg et le capitaine Lyrisse. Aux devantures des libraires, les étudiants d'Enjolras, de Ribéride parcouraient, entre les pages non coupées, les livres nouveaux. Une atmosphère jacobine régnait.

Omer, dans ce quartier, se promena beaucoup. A trinquer avec les Enfants de Momus, à discuter avec les carabins dans la galerie d'Orléans qu'on achevait, sa personne devenait populaire. Il le crut, s'en glorifia. Il en jouit. D'autant que pour se rendre du Palais-Royal à la librairie Pied-de-Jacinthe, il fallait franchir la rue Montpensier, rire à Cydalise et à Noémie occupées derrière le comptoir de MmeCardoche, saluer la patronne, lui réclamer la correspondance de la Vente, et, sous ce prétexte, lutiner la charmante Angeline, flairer cette poitrine opulente, respirer l'odeur de ces cheveux fauves, apaiser même, dans ces bras doux, le désir de posséder Dolorés, la passion d'aimer Elvire.

A maintes et maintes reprises, l'oncle Augustin se félicita de sa réconciliation avec le capitaine Lyrisse: ce leur valait une importance politique bien accrue. Omer les soupçonna de suprêmes ambitions. Après avoir été distingué pour son entregent et la délicatesse de sa diplomatie, il semblait précieux au général de chercher l'appui des jacobins. Soult, Marmont, Bordesoulle étaient impopulaires. Peut-être visait-il à paraître le soldat aimé du peuple, sollicité discrètement par les carbonari, de passer avec sa brigade à la révolution, estimé des Pairs que dirigeait le comte de Praxi-Blassans comme un chef militaire capable de s'opposer, un jour, aux violences illégales des troupes Suisses, puis de rétablir l'ordre contre les énergumènes de la rue. Le ministère Martignac n'avait-il pas contraint la cour à choisir le général Maison pour commander les troupes de Morée, bien que les ultras lui reprochassent d'avoir combattu, à la Chambre des Pairs, le système absolutiste de M. de Villèle, et d'avoir, en 1820, poursuivi mollement les conspirateurs du Bazar Français? Flairant la même fortune, l'oncle Augustin se vantait partout, depuis les élections, d'avoir sauvé la tête du capitaine Lyrisse. Il possédait, sur le général Maison, cet avantage, de n'avoir pas, aux cent jours, suivi Louis XVIII à Gand, mais d'avoir, avec son régiment, soutenu dans les champsde Ligny, les canons des batteries impériales. Qu'une seconde révolution éclatât, comme le prédisait l'épouvante des ultras, comme le signifiaient les votes des collèges, et comme le voulaient les carbonari, les étudiants, les demi-solde alliés au Parti Industriel des Laffitte et des Casimir Perier: à cette heure peut-être prochaine, le sort de Bonaparte pouvait une seconde fois, étonner le monde, ou, du moins, la France.

Omer comprit nettement l'importance de son rôle. Il pouvait obtenir que l'oncle Edme se donnât complètement à l'oncle Augustin. Seul, le capitaine Lyrisse saurait convaincre le général Pithouët d'admettre les excuses du général Héricourt, de lui mettre la main dans la main. Seul le général Pithouët saurait à son tour convaincre le général Lamarque, le major Gresloup, puis M. Buchez, la Haute Vente et le général Lafayette, de compter sur la neutralité, et même sur la complicité des régiments de ligne que commanderait le général Héricourt, dans Paris. Il importait que le général Pithouët cessât de se répandre en diatribes contre le général Héricourt. Entendant se rétracter un tel adversaire, tous les carbonari restitueraient leur confiance à l'oncle Augustin. Et cela dépendait du capitaine Lyrisse, de son neveu qu'il adorait.

«Je tiens quelques fils de ma fortune,.. se prouvait le jeune avocat en ajustant, au vestiaire du Palais, le rabat blanc et la toge noire. Le principal est que je ne gâche pas mon affaire: si je rabrouais trop vite Dolorès, j'aurais alors contre moi Denise. D'un autre côté il ne faut pas que je me laisse forcer la main pour les accordailles, puisque je ne renonce plus à mon Elvire. Selon l'art de mes ruses pour louvoyer, l'échec ou le succès se détermineront.»

Vint le temps d'obtenir un délai pour le loueur de voitures Rambourg qui l'attendait quotidiennement à la porte du prétoire. Là cet homme ventru s'asseyait aucoin d'un banc. Le corridor était plein d'échos, que provoquaient des voix lointaines, et le pas régulier du gendarme.

—Si nous gagnons, M. Héricourt, je vous mènerai quelque part à ma connaissance... Momus, Cômus et Priape ne seront pas nos cousins... Ah la belle chandelle que je vous devrai là! Jugez un peu. Que je perde le procès; que mes chevaux ne puissent plus traverser la cour du voisin pour sortir dans la rue! Une seule porte ne suffit pas. J'aurais des embarras et des accidents à toute heure... Il faudra que je déménage avec mes voitures et tout l'attirail... Où que j'irai, je vous le demande? Où la pratique viendra-t-elle me quérir... Hein?

Le F.·. hochait sa tête flétrie, ses bajoues lourdes et sanguines que des favoris étroits barraient. Ses petits yeux enfouis dans les plissures des paupières violettes suppliaient l'avocat.

—Comptez sur moi, maître Rambourg, j'ai vu le Président hier... Votre cas n'est pas mauvais... D'abord nous obtiendrons la remise de l'appel pour enquête des experts.

—Bon, c'est toujours du temps de gagné... Alors vous viendriez demain soir...?

—Où ça, maître Rambourg?

—Chez les blanchisseuses dont je vous ai parlé; il y a deux belles rousses... ah des belles, vous savez! Et qui savent quoi!

—Pas demain, un autre jour.

Omer avait du mal à se débarrasser de son client qui croyait accroître la verve et le talent de son défenseur en lui promettant des plaisirs. Puis, dans la salle d'audience blafarde et surchauffée, Omer jaugeait les chances de ses causes, pendant qu'il parlait, la main haute, et la manche au vent, pendant qu'il exhumait de ses dossiers les exploits et les pièces d'expertise, pendantqu'il citait Cujas et Barthole, les maximes du droit romain, devant les trois juges enfermés dans leur chaire, et qui le dévisageaient avec l'ennui de leurs regards monotones.

Quittant l'audience, un après-midi il reconnut, empanaché de plumes de coq, et le couteau de chasse au baudrier, le chasseur de la générale Héricourt. Cet homme avertit qu'elle attendait son frère, avec MlleAlviña dans la calèche, à l'angle de la place et de la rue de la Barillerie. Rambourg n'insista point dès qu'il apprit la remise de son affaire et s'en fut. Omer craignit que le jeu difficile ne commençât. Une fois débarrassé de sa toge, il feignit de l'empressement, et courut à la voiture. Deux mains gantées l'une de gris, l'autre de bleu, s'agitaient, l'appelaient. Dolorès fut immédiatement plus rouge; ensuite elle devint blême.

—Nous t'emmenons,.. fit Denise... Monte avec nous.

Le laquais referma la portière, et se hissa sur le siège, tandis que le chasseur escaladait sa place en arrière de la capote. C'était à la fin d'un jour limpide. Omer ne laissa point d'apprécier le charme de l'heure. Il fut aimé par les yeux et le souffle d'une jeune fille que leurs moindres paroles mettaient en émoi. Sous le chapeau de crêpe rose et la touffe de plumes légères, elle inclinait sa tête brune fatiguée de bonheur, eut-on dit, et son cou que l'écharpe jonquille enveloppait d'une soyeuse caresse. Denise les encourageait par mille paroles spirituelles dont elle transformait le sens au gré des intonations, et de telle manière qu'il s'y mêlait toujours une allusion secrète à l'amour. Entre ces deux jolies personnes empressées, Omer s'admira, pendant que les cavaliers du boulevard, sous les arbres, l'enviaient avec évidence. La calèche dépassa le perron de Tortoni. Plusieurs fashionables reconnurent la générale Héricourt, et s'appelèrent pour se la nommer. Aux Bains Chinois comme sur le boulevard de Gand, les dandys s'empressèrent de saluer en montrantleurs mèches longues. Du haut de tilburys, les messieurs se découvraient d'un grand coup, et retenaient d'une main les rênes de leurs trotteurs anglais aux grandes allures. Omer se rappela le temps de son enfance, lorsque la première femme de l'oncle Augustin l'emmenait ainsi dans sa voiture, parmi les hussards, les dragons et les grenadiers de l'Empire qui galopaient en uniformes de féerie. La fortune seule prête à la beauté et à l'esprit ce prestige. S'il épousait Dolorès, la médiocrité de leur existence les condamnerait éternellement à la laide berline de Maman Virginie où l'on ne montait qu'en cas de mauvais temps. Une fois son amie casée dans les bras de son frère, Denise, frivole et changeante, s'occuperait d'autres favorites. C'était pour l'instant qu'elle s'appliquait à le séduire par mille flatteries touchant l'éloquence et la sagacité politique du cher avocat.

Sans ralentir ces marivaudages, lui se proposa de serrer la partie, pendant que l'on traversait la place Louis XV, le bois des Champs Elysées, pendant qu'on riait aux grimaces des bateleurs se démenant sur les tréteaux du Carré Marigny, et frappant les images de leurs toiles coloriées, pendant que Dolorès s'épouvantait de voir le paillasse à la pointe du mât de Cocagne. Avenue Lord Byron, après que la calèche les eut déposés, Denise s'arrangea pour abandonner son frère et son amie, dans le salon. Omer s'approcha de la jeune fille qui défaillait presque. Il lui dit à voix triste:

—Ai-je osé prendre dans mes bras, l'autre jour, cette taille innocente! Ai-je osé souiller de mes baisers ce front pur? Me pardonnerez-vous jamais mon égarement,.. Je ne sais encore quelle folie m'emportait... Ah! Mademoiselle, je demeurerai le plus malheureux des hommes, si je n'obtiens de vous l'oubli de cette offense...

—Remettez-vous, Omer, soupira-t-elle. Je ne fuspas moins coupable, hélas! Mais qui peut résister aux transports de son cœur, lorsque la passion véritable le brûle...

—Oh! devais-je abuser ainsi de votre candeur sacrée. Je me fais horreur... Que vous devez me haïr...!

—Vous haïr... vous!

Elle balbutiait, surprise. Au remords furieux qu'affecta le jeune homme, elle n'attribuait encore qu'une valeur de paroles polies, mais fausses. Cependant elle s'étonnait qu'il jouât, avec cette ardeur, la comédie des excuses. Une appréhension lui vint. Il simulait un trouble extrême. Ses mains ravageaient sa cravate et son jabot. Il parla sur un ton douloureux:

—Ne devais-je pas respecter une malheureuse orpheline, que personne ne défend...? Je fus lâche et vil...

Elle commençait à croire nécessaire de sembler prude, par crainte de le choquer, si elle laissait paraître son humeur contente encore du baiser délicieux.

—Omer!... Il n'est pas de tort qui ne se puisse réparer...

—Et comment, je vous prie?... Ma mère insinue que c'est à Dieu que ma passion vous dispute. Comment puis-je espérer vous offrir la paix et la béatitude que Delphine de Praxi-Blassans vous promet au nom du Christ? Je ne suis que la proie de mes vices! Comment oserais-je prétendre vous détourner du salut auquel votre âme aspire?

—Je n'écoute pas toujours Delphine de Praxi-Blassans. Je n'ai guère de penchant pour le cloître...

—Vraiment?... Ma mère me fait perdre l'esprit. Elle m'a représenté combien mon crime serait impardonnable si je vous arrachais à la vocation que, secrètement, vous avez résolu de suivre...

—Je n'ai rien résolu. Je pense faire mon salut, même en vivant selon le siècle.

—Vous niez parce que vous avez pitié de moi et de mon désespoir, parce que votre charité sublime me veut épargner les remords..; mais je tremble d'entrevoir clairement toute l'étendue de mon forfait...

—Est-ce un si grand forfait?...

—Ah! Mademoiselle, puis-je penser de vous que vous soyez indulgente à ce point?

Omer sut introduire dans cette interrogation, malgré l'air de joie franche, une telle note de mépris insultant que l'Espagnole eut peur de s'être compromise.

—Indulgente!... A quoi servirait d'être rigoureuse. Je suis, comme vous le disiez à la minute, sans défenseur et sans parents. Ne vaut-il pas mieux que je dévore ma honte en silence plutôt que de l'affecter... Je vous estime assez pour attendre de vous le nécessaire, afin qu'aucun autre ne soupçonne votre audace...

—Merci, du moins pour cette estime..., Mademoiselle. Elle m'apporte un peu de réconfort. Si vous saviez ce qui se passe en moi. J'ai conservé cette âme de prêtre que me composa la piété de ma mère... Il y a des heures où je balance encore pour me décider à suivre les facilités de la vie laïque, ou pour leur préférer la foi sereine d'un serviteur de l'autel. Jugez alors par quelles angoisses j'ai passé depuis le soir de ma faute. Or on m'apprend que ma cousine Delphine médite de vous faire accepter le voile. Je me trouve tout à coup devant cette vocation... Mon remords est sans bornes.

A mesure qu'il discourut, la logique de son raisonnement le persuada. Loin d'être impie, il conservait une foi troublée mais souvent maîtresse, en certaines heures. Deux fois l'an, il se confessait avec scrupule dans une paroisse de quartier populaire; et, sa pénitence accomplie pendant la messe, il communiait aussitôt avec l'extase brève d'un bienheureux. Au moment d'aborder une fille, la voix de Dieu le morigénait toujours.Quinze fois sur vingt il obéissait et se désistait de la poursuite. Il n'était pas sans craindre l'enfer; mais il accusait le ciel de lui mesurer la grâce et d'induire sa faiblesse naturelle en tentations. Comme il parlait longuement de cet état moral à Dolorès, il se crut alors sincère. Son éloquence s'augmenta de ce que sa foi récupérait. Il stupéfia Dolorès. Meurtrie, désespérée, elle l'écouta flétrir l'espoir de leur amour qu'il ravalait autant qu'un bas instinct animal. Lui constatait les résultats de son homélie sur le beau visage dont la douleur tirait les muscles, séchait les lèvres, blémissait le teint. Il cueillait un double triomphe: celui d'échapper au mariage pauvre, celui de dompter, par son art, une âme d'élite qu'il allait convaincre, ou presque.

—Votre remords n'était point si grand que vous n'ayez paru frivole et gai dans la voiture qui nous ramenait ici..., s'écria-t-elle soudain, la rage aux dents.

—M'était-il permis de ne pas dissimuler? Ne devais-je pas, avant tout, cacher à ma sœur une peine dont sa curiosité eut voulu connaître les causes? Vous m'accordiez tout à l'heure votre estime sur cela que je saurais abolir le soupçon du monde, touchant ma faute... Ne l'ai-je pas justifiée, cette estime, en ôtant à Denise tout motif d'inquiétude?

Il réprima le ton vif de cette riposte adroite, et la modula lentement, sourdement, comme il faisait devant les magistrats, pour réduire à l'humble son argument majeur, et, par ce contraste, conquérir l'attention de l'assistance, lui communiquer le sens d'une force tellement sûre de soi qu'elle négligeait le secours du bruit oratoire. «Dolorès n'osera jamais, pensa-t-il, me dire qu'elle a tout conté de notre aventure à ma sœur, et que je m'en doute certainement.»

—Vous faites l'acteur à merveille!... soupira-t-elle l'amertume dans la voix.

Elle détourna ses regards et contempla les rosaces du tapis turc.

—Alors... reprit-elle ironique;.. c'est un combat entre votre amour et votre dévotion; car vous n'avez point balancé à répondre «Oui» lorsque je vous demandai si vous m'aimiez. Mon ami, seriez-vous dans le cas de Polyeucte...?

—Vous sied-t-il de railler...?

Elle trembla.

—Point... Je veux vous plaindre... Votre affection souffre de m'enlever à Dieu. Mais qui vous dit que j'appartienne exclusivement à Dieu?...

—Votre fervente piété d'abord. Depuis le retour de ma mère à Paris, vous l'accompagnez dans tous ses pèlerinages à travers les églises. Vous vous agenouillez où elle s'agenouille; vous récitez les oraisons qu'elle récite, vous formez les vœux qu'elle forme pour ses neuvaines...

—J'aime votre mère. Dans le silence des églises je revois mes parents, je pense à leur fin tragique, à tous mes malheurs; je me souviens de mon enfance heureuse, en me recueillant... Et je revis tout le passé...

—Vous vous plaisez là parce que le sang espagnol de sainte Thérèse coule dans vos veines. Vous appelez l'amour du Christ. Vous désirez qu'il descende dans votre cœur. A défaut du Seigneur, vous vous tournerez peut-être un jour vers moi. Mais ce ne sera qu'une heure de défaillance et de déception. Le Sauveur vous reprendra... Que deviendrais-je alors, moi, délaissé...?

Omer sut parfaitement introduire dans la phrase la vibration convenable pour que la jeune fille se méprît, et le crût près de retenir un sanglot réel.

—Omer!.., soupira-t-elle; et toute l'émotion de son corps tressaillait... Omer...! Pouvez-vous craindre d'être abandonné?...

—Oui: pour Dieu! Que suis-je auprès de Lui. Que seramême le luxe de ma maison, à côté du luxe liturgique? Que serait ma pauvre passion auprès de Tout... Vous êtes une sainte si ardente!... Ma mère me le répète. Sa dévotion n'égale pas la vôtre... Votre cœur est déjà donné...

—Non!

Elle s'était mise debout, les yeux en flammes, et le sourire victorieux. Elle s'imagina le reconquérir; elle ne doutait plus qu'il fût sincère, qu'il fût, par avance, jaloux du Christ, tant il aimait l'adoratrice du crucifix. Dolorès marcha vers lui, les mains tendues, les seins haletants, les narines frémissantes, et de l'amour plein la face. Lui reculait.

—Non! mais non..., répéta-t-elle, le rire joyeux...

—Ah! votre cœur est donné! Je le sens...

De sa bouche approchait la bouche saignante de Dolorès. Le parfum de roses rouges afflua vers le visage du jeune homme, changea l'air. Ainsi la passion de l'espagnole le pénétrait d'avance. Leur désir frissonna dans ses lombes, secoua son échine, battit ses tempes, crispa ses mains qu'elle saisit...

—Mon âme est à Dieu. Mon cœur est à vous, Omer... murmura-t-elle en se penchant jusqu'à toucher son épaule.

—Vous le dites! vous le dites! Votre âme est à Dieu... Elle ne peut appartenir à un mortel!

—Mais l'univers entier et les humains, le Seigneur les possède. Comment êtes-vous jaloux de Lui? Pensez-vous échapper à sa loi?

—Hélas! non... Pourtant si j'aimais, je haïrais, il me semble, Dieu lui-même... comme un rival.

—Oh! taisez-vous, taisez-vous...

Épouvanté, l'esprit catholique de Dolorès se refusa. Toutes les superstitions et toutes les piétés d'une race se révoltaient dans la folie de sa chair.

—Faudrait-il donc, murmura-t-elle en reculant,abjurer ma foi si je désirais vaincre cette jalousie singulière. Faudrait-il que j'immole ma foi...?

—...Je ne sais,.. répondit-il... En vérité, je ne puis le savoir...

Et il s'effondra, comme accablé, sur l'ottomane.

—Est-ce pour cela qu'Elvire Gresloup vous surnomme Lucifer?...

Il garda le silence, il feignit d'être la proie d'une profonde douleur morale. A le regarder, à réfléchir, Dolorès reprit peu à peu du calme. Ses traits se recomposèrent harmonieusement. Du rose recolora les joues brunes. Les feux d'or pétillèrent dans les yeux mauresques. Une immense pitié anima ce visage expressif. Et de la joie bientôt finit par luire à ses lèvres. Omer l'observait. Il se remercia. Il acquit la certitude qu'elle allait conclure de cette scène: «A quel point ne m'aime-t-il pas, s'il est jaloux de Dieu!»

Il avait atteint son but. Sans ruiner l'espérance de MlleAlviña, tout en la nourrissant au contraire, il reculait, sur un motif plausible, l'heure des fiançailles.

Ils échangèrent encore quelques paroles pour résumer les phases de leur discussion. Puis l'oncle Augustin entra. Ce fut tout.

Le lendemain, Denise accourut chez son frère.

—Qu'est-ce que cette histoire que tu contes à Dolorès? Tu veux la rendre folle? En même temps que tu la persuades de ton affection pour elle, tu la veux forcer à se départir de ses habitude religieuses... Qu'est-ce à dire?

—Je crains qu'après le premier temps du mariage, le prêtre l'attire plus que son mari. Les grandes passions flamboyantes s'éteignent assez vite. Je me juge assez peu capable de fournir à cette ardeur des talents qui suffisent. Elle éprouvera maintes désillusions, et retournera vers Dieu, si ce n'est vers le diable... J'accorde que ce soit vers Dieu. Convient-il de se marier,pour, deux ans plus tard, mener la vie commune avec une religieuse...

—Quelle fâcheuse querelle lui cherches-tu là...?

Il s'en défendit; recommença, devant la générale, un exposé fort subtil de ses appréhensions.

—Perfide, accusa-t-elle... Ignores-tu que cette assiduité à suivre notre mère dans les églises, c'est afin de la conquérir d'abord, pour qu'une voix respectée te conseille d'accueillir un amour aussi noble et aussi pur?

—Je n'en crois rien, ma sœur. Ce seraient là des manigances que la loyauté réprouve, et qui seraient indignes de MlleAlviña... Se peut-il que ma future femme agisse, avec fausseté, sur l'esprit d'une pauvre veuve dont le chagrin a troublé l'esprit. Apparemment vous ne voulez pas dire que votre amie a joué un rôle de dévote pour surprendre l'affection de notre mère? Ce serait l'indice d'une grande fourberie... Non, non, ma sœur, vous calomniez MlleAlviña. Si j'étais sûr de ce que vous avancez, je ne la voudrais revoir de ma vie...

Omer poussa le jeu de son astuce jusqu'à frapper d'un coup de poing la table historique du Régent. Il bouscula les lourds fauteuils à pieds de bouc. Il enfonçait les mains dans les poches de son pantalon, puis il les dégageait, fripait les rubans de ses deux montres.

—Omer! cria sévèrement Denise.

Mais elle admit sa défaite. Son imprudente parole avait livré des armes à la ruse de l'avocat. Il se félicita de la voir contenir sa colère difficilement.

—Par ma foi, tu es un comédien fort habile. Brutus sait mettre le masque de Bathylle quand il lui sied: à moins que ce ne soit Bathylle qui s'applique le masque de Brutus, quand son intérêt le commande.

—Persiflez à votre aise, ma sœur... Ou bien MlleAlviña simule la dévotion pour capter la confiance de notremère; et elle use d'une imposture atroce. Ou bien elle est véritablement pieuse à l'excès, comme la plupart des Espagnoles, ce que marque bien le ridicule d'avoir fait l'acquisition d'un saint Omer en plâtre. Dans les deux cas, j'ai le devoir d'être inquiet sur le destin de notre mariage. L'an passé, le roi Ferdinand a fait brûler en grande pompe un malheureux juif condamné par l'Inquisition. On va pendre à Cordoue le marquis de Cavillana, et le capitaine Alvarez de Soto-Mayor, pour avoir assisté à des tenues de loges maçonniques... Vous trouverez bon que je me soucie de prévoir si, l'amour assouvi, ma femme ne sera point l'espionne inconsciente de qui le confesseur obtient adroitement les secrets... Au reste, elle excelle, dans ses écrits, à peindre des héroïnes qui se vengent en livrant leur bel infidèle à ses ennemis, et en se poignardant sur le cadavre. C'est la fin que je ne souhaite ni pour elle ni pour moi...

—Alors pourquoi lui dire que tu l'aimes?... Pourquoi lui mentir?...

—Je ne mens pas. Sa beauté me rend fou. Je perds les sens quand elle m'approche; et je vous jure, sur l'honneur, qu'il n'est point de femme dont je désire autant les caresses. A sa vue, du feu remplit mes veines. L'air se trouble autour de moi; je me trouve sans force, sans orgueil et sans vertu... C'est pourquoi, si je ne doute plus que cette union s'accomplisse quand même, j'hésite encore à me livrer à des charmes invincibles, et à une passion trop souveraine...

En achevant ces mots, il s'assit, plongea sa tête dans ses mains... Denise resta quelques minutes silencieuse, ce qui, chez elle, était le signe de l'extrême émotion. Elle en était à croire son frère. Et, de fait, Omer se défendait mal, dans cet instant, de se croire lui-même. Ne désirait-il pas de toute sa chair les complaisances de MlleAlviña; ne savourait-il pas continuementle goût du baiser voluptueux qu'ils s'étaient naguère permis; pourrait-il se soustraire à l'obsession d'évoquer la chaude amante collée contre sa poitrine et le pénétrant de son odeur florale? Il l'aimait. Il l'aimait. Oui.

—Si tu l'aimes, pourquoi te défier de son affection?

—Parce que cette affection sera passagère et qu'ensuite...

—Billevesées. Tu t'y prends de bonne heure pour être jaloux... Ah! bonjour ma vieille sainte! Que racontent les Anges, les Trônes et les Dominations.

MmeHéricourt entrait.

Elle s'assit poussive, puis essuya la transpiration de son visage. Delphine de Praxi-Blassans, dit-elle, se promettait de faire prendre le voile à Dolorès.

—Mais je ne veux pas. Je ne le permettrai point, protesta Denise...

—Vous voyez, ma sœur?... triomphait Omer... Me trompé-je?

La religieuse assurait avoir vu la face de la jeune fille se transfigurer pendant une prière à Saint-Sulpice, exactement comme se transfigurait, au couvent, la face de la sœur Sainte-Anne de Galilée qui vivait en odeur de béatitude, et guérissait, par l'imposition des mains, les scrofuleux. Désormais, la manie apostolique de Delphine s'exercerait sans trêve sur MlleAlviña. Donc, inspirée par une parole habile de son fils, MmeHéricourt déchaînait la folie de la Dominicaine qui s'efforçait, partout, de ravir les adolescentes un peu mystiques aux joies de l'amour, en les consacrant.

Après deux heures de conversation animée, l'avocat eut fini de vaincre sa mère: elle renonçait à combattre ce projet de consécration. Denise croyait son frère épris de l'Espagnole, et retenu par quelques scrupules qu'on effacerait à condition de ne pas le brusquer. Certainement Dolorès partagerait le mêmeavis. Omer s'estima capable de maintenir les choses en l'état, plusieurs semaines. Il fallait uniquement prévenir le comte Dubourg de ne rien tenter à l'encontre.

Celui-ci prodigua les éloges dès qu'il eût tout appris au cabinet jaune. Avant la venue d'Omer, il saccageait la bibliothèque pour feuilleter les gravures deClarisse Harloweet deLa Nouvelle Héloïse. Bruyamment il regretta de n'avoir pas eu des auxiliaires pareils à ce jeune homme, quand il préparait l'avènement de Bernadotte aux trônes de Suède, puis de France. Secouru par un esprit de cette force il eût assis la puissance du Gascon sur l'Europe, au lieu de rompre, avec cet imbécile, de se jeter aux bras des Bourbons et de la racaille royaliste! Il tapa du pied, lança sur la table le livre qu'il examinait; et, devant la glace quadrangulaire de la muraille, il rectifia l'arrangement des boucles blondes et grises qui cerclaient la lueur ivoirine de son occiput. A soi-même il en imposa par ses mines de portrait historique, une main dans le jabot, l'autre agitant un lorgnon de vermeil.

—Après tout, fit-il, vous avez agi dans le sens de la meilleure morale. J'ai toujours pensé que pour une fille dépourvue et bien née, le couvent était le seul refuge honorable. En Espagne, les monastères sont nombreux et pleins de ces jeunes personnes qui d'ailleurs y mènent la vie du monde, reçoivent, jasent à leur gré, conduisent à leurs fins des intrigues, et jouent de l'éventail au parloir... Je m'accommoderais de cela...

Il avait rendu visite, à Meudon, sans voir Elvire. Adroitement interrogée, MmeGresloup avait presque avoué suivre les démarches de la tante Caroline pour obtenir l'alliance contractuelle entre la Banque d'Artois et celle de M. Laffitte. Celui-ci, vu l'aléa des spéculations sur les blés et les charbonnages, tardait à répondre. Le succès de cette affaire dissiperait toutefâcheuse préoccupation sur la richesse des Héricourt.

—Votre cousin Cavrois ne vous a-t-il laissé rien entendre à ce sujet?... demanda le comte Dubourg.

—Il ignore les entreprises de sa mère. A l'ordinaire, le général Héricourt et le comte de Praxi-Blassans sont avertis.

—Holà! mais il me semble alors!... Ah ah! Voilà pourquoi le comte et le général promettent au parti de M. Laffitte l'appui des Pairs, et celui moins sûr de quelques régiments... On paierait ainsi la consolidation de la Banque d'Artois par une banque de Paris... A merveille!

Il se frotta les mains en riant très haut:

—Les compagnons de l'Ardente-Amitié, nos Bons Cousins se doutent-ils de quel trafic ils sont la monnaie...? Plaisante histoire! Ouais, dans votre famille, Monsieur Omer Héricourt, le raisonnement renferme peu de vices! Ah que ne vous ai-je connus tous en 1810!... Morbleu! ce qui manquait à Bernadotte et à Moreau, vous l'avez... Mille compliments...

Omer se froissa. L'admiration ironique du général-comte était-elle hostile aux siens? Tout le plan de politique financière que révélait une simple réplique méritait-il d'être condamné?... Importait-il de rabrouer ce vieillard hautain?

—Monsieur, vous faites aisément des suppositions... ce me semble..., dit le jeune homme.

—Parbleu, n'est-ce pas la chose la plus claire?

—Mais encore...

—Ce n'est point que je blâme cette sorte de contrat. Dieu m'en garde! J'applaudis. Voilà tout. J'aime la finesse en diplomatie. Il y en a dans ce jeu-ci, et de la meilleure... Néanmoins je déplore que vous permettiez à vos oncles d'agir en dehors et de vous reléguer... Lyrisse vous laisse berner de la belle façon!

Il continua sur ce thème; il proposa de s'entremettredans le but de restituer de l'importance à l'avocat. Installé devant une table, il écrivit sept ou huit brouillons de lettres; les abandonna; s'amusa, tout en dissertant, à cacheter de cire, avec les armoiries de son anneau, des papiers blancs pliés en dépêches. Après avoir réfléchi longtemps, il décida que l'opération financière était utile à la cause libérale. Cela juxtaposait des forces, et les unissait par un lien matériel autrement solide que les abstractions. Il cessa même de plaisanter là-dessus quelle que fût l'obstination d'Omer à l'exciter pour atteindre le fond de cette pensée frivole. Il semblait redoutable que le général-comte accusât, dans les Ventes ou dans les Loges, les négociateurs de l'entente. Mais Dubourg déclara que nuire à cette affaire eût été servir les Bourbons, car une tentative révolutionnaire, alimentée par les ressources de la finance, devait être nécessairement heureuse.

Avant que l'on dînât, Omer fut assuré de ce dévouement. Le vieil organisateur de machinations utiles aux Chouans, aux Jacobins, aux Philadelphes et aux Bourbons, adoptait les règles du nouveau jeu. Il trouva bon que les carbonari dussent la victoire au Parti Industriel, qu'ils obtinssent l'approbation des intérêts, outre celle des philosophies. Enfin il énuméra ses souvenirs de conspirateur en injuriant, comme de coutume, les grands qu'il avait servis.

Dès lors il fut actif et multiplia ses démarches. Tantôt dans la berline de maman Virginie dont il esquintait les mauvaises haridelles, tantôt en selle sur les chevaux du capitaine Lyrisse ou sur la jument d'Omer, il parcourut la ville et la campagne, afin d'obtenir les adhésions, faire jouer les influences, conquérir les Pairs, et circonvenir la prudence de M. Casimir Perier.

On apprit que l'armée russe crossait les Turks souverainement. Le général Héricourt désira que la premièreréunion du nouveau Comité Philhellène eut lieu le plus tôt possible. Appelé de Londres où il était ambassadeur, par le roi, le prince de Polignac n'avait il pas failli, dans le mois de janvier, saisir le portefeuille des affaires étrangères? Sûrement la tentative serait reprise. Avant ce triomphe des ultras, il fallait unir les libéraux pour la lutte.

Affairée par l'importance de son rôle mondain, Denise négligea quelque peu les amours de MlleAlviña que se disputèrent Delphine de Praxi-Blassans et MmeHéricourt, émules en leur besogne de pieuses démentes. Omer n'eut qu'à se montrer tendre de paroles et d'attentions pour éviter l'orage. Très souvent il adressait des fleurs à son amante, puis l'exhortait à suivre les exercices de dévotion prescrits par les saintes dames. Ainsi choisirait-elle avec toute sûreté de conscience, après avoir approfondi ce qu'elle perdait en préférant devenir l'épouse du pécheur plutôt que l'épouse du Christ. Soucieux de posséder un argument loyal qui justifiât sa tactique à ses propres yeux, le jeune homme fut s'agenouiller dans un confessionnal:

—Mon père, m'est-il permis de rechercher en mariage une orpheline qu'une pieuse veuve, qu'une sainte religieuse invitent à prendre le voile, et que la plus grande dévotion naturelle dispose à ce glorieux sacrifice?

Nécessairement le prêtre interdit cette recherche, avant que les deux zélatrices eussent renoncé à leur tâche. Omer attendit que l'abbé de Praxi-Blassans vint, du Nord, plaider, à nouveau, la cause de son collège, auprès du comte et du ministre, pour lui communiquer cette interdiction du confesseur. Édouard se chargea de la transmettre à Dolorès en vantant les scrupules de son cousin, comme il était, entre eux, convenu. Elle ne s'en irrita point, ferme dans l'illusion de croirequ'on l'aimait jusqu'à véritablement être jaloux du Seigneur.

De ce côté-là, tout fut à souhait.

Ces divers soins consommèrent des semaines. Plusieurs fois, Omer fut à Meudon, courtiser l'ange que MmeGresloup ne quittait plus. Aux sentes de l'hiver tous deux avaient cependant retrouvé leurs âmes de l'automne. Au printemps, leurs cœurs grandirent jusqu'à posséder tout l'univers de soleil, de fleurs, de feuillages et de parfums. Tandis qu'ils se parlaient d'avenir, ils crurent que l'horizon continuait la ligne de leurs corps immenses qui vibraient avec les lumières de l'azur, les voix innombrables des cigales et les roucoulements lointains des tourterelles.

Ils conçurent encore l'éternité de leur vœu.

Ainsi les choses allèrent jusqu'à la fin du printemps, jusqu'au soir de la fête qui réunit, avenue Lord-Byron, dans l'hôtel du général Héricourt, les principaux personnages des Comités Philhellènes.

Eclairéa giornopar mille lampions de couleurs, le jardin accueillit les invités en habit bleu et en bas de soie. Sous les mille lueurs des lustres, ils vinrent saluer Denise, fière de sa robe aux rubans obliques, alternativement bleuâtres et cramoisis, que des nœuds de satin agrémentaient, vers les bords, et sur les épaules. Elle répondait par des révérences profondes, qui faisaient luire les perles en torsades dans les hautes coques de sa chevelure, les pendeloques de ses oreilles, et les joyaux enchâssés aux médaillons de son lourd collier. Dolorès l'aidait à faire les honneurs. Son teint mat, aux pommettes du plus beau carmin, lui valut les félicitations de M. de Lafayette qu'amenait le général Dubourg. De haute taille et l'estomac fort, le libérateur des États-Unis animait, par des paroles très gracieuses, sa tête massive, blême recouverte en arrière de cheveux roux et blancs qui revenaient au-dessus des oreilles et vers le grand front nu. Il dominait les gens. Il garda longtemps les mains de l'oncle Edme dans les siennes. A la Haute Vente des carbonari, ils s'étaient appréciés, sans doute. Ensemble ils déplorèrent l'avortementdu complot de Belfort. Lafayette se souvenait d'avoir, à cette époque, connu le général Lyrisse, et félicitait le fils de si noblement continuer l'œuvre du père. Aussitôt, et sans guère de précautions oratoires, l'oncle Edme espéra le retour de pareilles conjonctures. Ses longs gestes vifs décrivirent les raisons de la victoire, balayèrent les royalistes, amenèrent en ligne les troupes de la Révolution. Ses grandes jambes musculeuses sautillaient. Sa face aquiline laurée de grosses mèches grises aspirait l'odeur du triomphe. Dubourg estima prudent de l'interroger obstinément sur le siège de Missolonghi et le Congrès d'Egine. Le dragon n'utilisa que plus de faconde. Il pérorait en visant, du coin de l'œil, son hôte, Augustin Héricourt, comme pour lui faire voir qu'il n'abdiquait rien de ces convictions chez le protégé du duc de Raguse. M. de Lafayette s'empressa de féliciter Omer que le général-comte lui présenta.

—Nous avons presque terminé notre carrière, nous! A vous, mon enfant, d'obtenir cette liberté des esprits que nous avons failli gagner en 1790, qui nous fut arrachée par la tyrannie de Robespierre et par celle de Bonaparte, que nous espérâmes recouvrer en 1814, avec le Gouvernement Provisoire et les articles de la Charte, depuis violée par les ministres indignes de nos rois. Espérons que cet élan fraternel de la Gaule, qui vient de porter secours aux fils de Pallas, marque l'aurore d'un temps plus favorable à l'indépendance de la pensée...

Noble et magnifique, le marquis continua longtemps. Sur l'épaule d'Omer, il appuyait une vieille main pesante. L'autre s'étayait d'une canne à tabatière d'or, où il puisait. Ses gilets blancs, les tours de sa cravate, et son ample collet de drap brun formaient comme le rebord d'une chaire autour de sa tête éloquente, d'où se répandait, source intarissable, une parole musicalementgrave. Un cercle l'écouta. M. de Montalivet, tendant l'oreille, insinuait dans ce geste le peu d'affectation qui le pouvait rendre ironique; et il portait son chapeau devant sa bouche comme s'il eût à dissimuler quelques petits bâillements.

Plus loin, l'oncle Praxi-Blassans assiégeait un monsieur roide, bien campé sur des mollets en saillie, et de qui l'œil malin, les lèvres serrées, les favoris frisottants composaient un air d'incrédulité sagace. A voir la tante Caroline et le général Augustin assaillir de prévenances, le même personnage, Omer devina que c'était M. Laffitte. Denise lui présentait nombre de personnes qui, devant ce toupet blanchâtre bien rigide en haut d'un front dégarni, exagéraient leurs courbettes.

Les généraux Lamarque et Pithouët entrèrent du même pas, celui-ci grand et hautain, l'habit boutonné sur le torse maigre, celui-là impertinent et trapu, le nez en l'air, et les basques au vent. Ils saluèrent en silence le général Héricourt, puis s'en furent incontinent offrir leurs hommages à Lafayette qui, ayant tiré son mouchoir, embauma l'air d'une odeur à la rose. Abandonné par le libérateur des États-Unis, Omer put répondre aux signes de la tante Caroline. Parmi leurs courtisans, les jeunes femmes balançaient les cloches luxueuses de leurs robes sur les chevilles lacées par les rubans des escarpins. MmeCavrois arborait une guimpe de vieille dentelle sur quoi s'épanouissait son large visage de chatte espiègle. Un crêpe de Chine drapait, d'un châle, son embonpoint sexagénaire; des chaînes précieuses soutenaient l'agrafe en or et le rubis monstrueux de son aumônière. Quand son neveu l'eût rejointe, elle lui saisit le poignet vigoureusement, puis le contraignit à se baisser vers sa bouche.

—Affaire conclue... bégaya-t-elle, tout en triomphe. M. Laffitte vient de dire «oui». Demain il signera. Encorequelques années, et les Cavrois-Héricourt seront aussi puissants que les frères de feu Antoine-Scipion Perier, à qui l'on doit la richesse des mines d'Anzin... Dieu me pardonne! je crois qu'avant de mourir j'aurai quasi réalisé tous les vœux de mon père...!

Elle chercha, pour s'asseoir, un fauteuil qu'Omer avança; puis elle s'y laissa tomber avec précaution, lasse de tout le labeur accompli par sa vie active. Dieudonné Cavrois, énorme dans sa culotte de satin et son gilet de brocart, l'admirait de loin. Adossé contre l'orgue, il avait la physionomie d'un voyageur qui contemple tout un pays splendide soudain découvert à sa vue. Par moments, il passait la main devant son ample figure pâle de vénération; il soupirait bruyamment pour reconquérir du calme. Il n'y parvenait guère. Un domestique en livrée brune chamarrée d'argent et pourvue d'aiguillettes, présenta des rafraîchissements. Dieudonné vida coup sur coup deux verres de punch. Alors la transpiration vint à sourdre vers la racine de ses longs cheveux flasques. Il s'épongeait lorsque son Maître-Elu de la Vente, le général Lamarque l'aborda, victorieux. La comtesse Aurélie se fit rouler un fauteuil gothique près de Caroline, qui frottait ses mains l'une contre l'autre, avec le geste de les savonner indéfiniment.

—Nos enfants te devront leur félicité... Bénie sois-tu de Dieu, ma sœur!...

—Je serais plus heureuse encore, Aurélie, si je n'avais à plaindre ta longue tristesse...

—Hélas! je n'ai pas su choisir, comme toi, le but qu'on atteint. Je n'aimai que le rêve. Le travail récompense. Le rêve déçoit... Tu as semé de bienfaits tout une province... J'ai vécu presque inutilement... J'ai dévasté mon cœur. Rien ne m'a valu l'heure de cette joie légitime que tu ressens... Que dis-je: notre frère, Bernard, s'il ressuscitait aujourd'hui, d'entre les hérosmorts, te remercierait à genoux. Il me maudirait pour n'avoir pas su marier nos enfants...

—Bernard ne te maudirait pas... Aurélie; il ne te maudirait pas... Dieu merci! tu as bravement accompli le devoir: ton mari, tes fils, te sont obligés des triomphes que tu leur ménages. N'as-tu pas conseillé Praxi-Blassans comme il le fallait pour les Moulins. Tu as été à la peine, comme nous sommes à l'honneur.

—Non, je n'ai pas accompli mes promesses!

De ses longues mains bleuâtres, fines, parées de diamants, la tante Aurélie, ouvrait, fermait son éventail d'ivoire et de lampas amarante, aux papillons brodés en vieilles soies multicolores.

—Denise a trouvé le bonheur ici, ma tante... Mon père vous reprocherait-il ce qui n'a dépendu que d'elle?... raisonnait Omer.

Il eut pitié de cette pauvre femme en qui la même douleur un peu maniaque persistait depuis quinze ans. Il la voulut consoler par des paroles. Bientôt Dieudonné conduisit, jusqu'auprès de sa mère, un homme de tournure martiale, dont la belle figure moqueuse et sans lèvres, émit plusieurs compliments brefs qu'il sembla juger excessifs, après les avoir dits. C'était Casimir Perier. La poitrine en avant, il mâchonna sa bouche rasée; il inspecta la mine du jeune avocat qui s'inclinait devant lui:

—Monsieur votre neveu trouvera plus tard l'occasion de se faire élire dans votre collège électoral, Madame, à ce que le général Héricourt m'annonce. Je souhaiterais qu'il fût bientôt des nôtres pour dire son fait à M. de Polignac quand il reviendra; car, hélas, il reviendra... Il nous faut de jeunes talents déjà notoires. Ils ne seront point en surcroît pour défendre l'esprit de la Charte, au parlement... M. de Montalivet vous donne l'exemple, Monsieur...

Avec toute la roideur nécessaire à sa dignité, lejeune pair de France approcha. Son emphase froide qu'il écoutait lui-même, en la mesurant, couvrit les propos épars. La conversation se fit toute politique. Malicieuse, la tante Caroline rectifiait les erreurs de la rhétorique, et citait mille chiffres probants. M. Laffitte répéta, quand, nommé par elle, Omer l'eut salué, les encouragements de M. Casimir Perier. Autour du fauteuil où trônait la grosse flamande, un par un, tous les visiteurs s'assemblèrent. Elle parla clairement des rapports commerciaux entre l'Artois, la Picardie, la Flandre et l'Angleterre. M. Laffitte semblait curieux d'apprendre ce qu'elle enseignait sur les influences des cours, au marché de Falmouth, et sur leurs variations pendant le voyage des vaisseaux qui transportaient les épices de Java et les blés de Russie. M. de Montalivet, recueilli, les paupières closes, dégustait pieusement sa salive. Il finit par s'écarter pour rejoindre Dolorès qu'il se plut à exciter contre Bolivar.


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