XIV

—Mazette! on en causera, des dimanches, à la barrière!

La veste sous le bras, un apprenti se hâtait, criant que la ligne, place Vendôme, fraternisait avec le peuple, qu'un officier de la garde nationale conduisait deux régiments chez M. Laffitte... La plupart haussèrent les épaules. On envoyait même un coup de pied au nouvelliste, quand Ulysse Trélat entouré de badauds apparut. Son genou était comme encroûté de caillots secs. Soignant des blessés jusque près du pont des Arts, il avait vu les Suisses ramener en arrière, dans la cour du Louvre, les deux canons qui mitraillaient les colonnes insurrectionnelles de la rive gauche, puisfermer sur eux la porte massive. Ils ne fusillaient plus les assaillants que par les soupiraux.

A son avis, puisque les postes se trouvaient dégarnis sur le flanc droit de Marmont, l'heure était propice pour une attaque générale. Mais ceux qui se reposaient là, encore haletants, échauffés, meurtris, alléguèrent l'impossibilité de la victoire immédiate. Omer abandonna sa grisette pour dire:

—Le Louvre vaut une citadelle! Il nous faudrait de l'artillerie...

—Sans canon, rien à faire!... confirmait Bridoit... Avec du canon, nous aurions forcé les grilles, et nous n'aurions pas laissé tant de monde sur le carreau...

Trélat s'approchait de M. Mesnil, que M. Buchez auscultait déjà. Le pauvre homme geignit fort. Une pâleur glauque enlaidissait son visage gélatineux, plissé de rides, mouillé de transpiration. Le souffle devenait rauque. Il regardait fixement l'image de Charles X qui, dans le cadre de coquillages, lui souriait avec condescendance. La sonde du chirurgien pénétrait les plis de la chair; et de la blessure sourdait un mucus rosâtre.

—Voici l'heure où il convient de se souvenir des stoïciens et de leur doctrine.., émit M. d'Orichamps.

—Que voulez-vous dire?... hoqueta le patient, effrayé, en se redressant hors de son uniforme débraillé, de son linge sali.

—Que vous devez souffrir beaucoup..., balbutia l'ami.

—Non... Vous n'avez pas voulu parler de la souffrance, mais de la mort.

—Point!

—Vous avez encore le temps d'y songer,... répondit Trélat, sur un ton ambigu.

Alors M. Mesnil arracha ses lunettes et sa perruque, qu'il jeta loin. Ses yeux vitreux interrogèrent chaquefigure. Il lut partout la tristesse de le savoir condamné. Ses traits se décomposèrent immédiatement. Des larmes ridicules débordèrent les cils rares. Homme obèse au cou flétri, que noircissait la barbe non faite, il fut hideux. Il se démenait sur la table, sur les traces rondes des verres. Omer le regarda se tordre les mains, remuer ses grosses jambes en bas jaunis, beugler de terreur, branler du crâne, que piquait, de-ci, de-là, quelques épis de cheveux roides.

—Tu vas donc passer l'arme à gauche, mon papa!... ricanait l'ivrogne sous le casque de cuivre à chenille cramoisie, entre deux lampées... Ah! mon papa... Quelle histoire!... Fais-toi pompette un brin, pour ta dernière heure..., mon papa...

Et, titubant, il s'avança vers le moribond, offrit la bouteille, que M. Buchez, d'un revers de main, écarta, plus solennel encore d'avoir en tête le bonnet à poil et, à la manche, le galon.

—Suffit, sergent!... On est à l'ordre!

Angeline entraînait son amant.

—Ça me retourne de voir ça!...

Tandis que les amants passaient le seuil, M. d'Orichamps enlaça le corps de son ami. Il le cajolait comme eût fait une mère, il l'appelait:

—Eusèbe! Eusèbe!... je t'en conjure!...

M. Mesnil mit, en tremblant, ses gros bras au cou de son compagnon; et leurs vieilles joues râpeuses s'écrasèrent l'une contre l'autre. Ils bramaient de désespoir; ils s'étreignirent. Les sanglots remuaient leurs carrures alourdies. Puis on entendit braire la servante qui rinçait les soucoupes; elle les abandonna pour se moucher au coin du fichu.

«Voilà comment il me faudra mourir tout à l'heure!» songeait Omer. Angeline arrangeait autour de ses cheveux un foulard rouge que lui prêtait la Bordelaise.

—Voyez, mon oncle, elle ressemble à Mithra lui-mêmeavec son bonnet phrygien!... Tu es, ma chère, la sœur d'un dieu terrible et singulier, qu'aime mon esprit... dit-il.

—Le soleil me tapait trop sur la tête,... expliqua l'enfant, joyeuse de palper les boucles échappées à la coiffure impromptue.

—Ça lui va bien au teint!... ajouta la Bordelaise.

Dieudonné, rafraîchi, enfilait son habit aux épaulettes blanches quand la voix impérieuse de Blanqui domina les forfanteries des bavards: il annonça que les Suisses évacuaient aussi la colonnade du Louvre.

—Aux armes!... Aux armes!... crièrent aussitôt les étudiants.

Ils empoignèrent leurs fusils. Le barbon au colback arracha les baguettes de son baudrier et frappa son tambour. Une trompette de cavalerie très stridente barrissait. Ensemble, les demi-soldes reboutonnèrent leurs redingotes.

—A vos rangs! guide à droite!... plaisanta quelqu'un.

L'oncle Edme s'évertua. M. d'Orichamps lui-même sortit du cabaret, en fixant au canon sa baïonnette; il agrafa la jugulaire de son ourson autour de sa face maintenant ravagée, sénile, effrayante.

—Et le drapeau!... réclamait Angeline.

Cydalise l'apporta de la maison fleurie de capucines; elle le pressait contre le désordre de sa toilette. Urbain rattachait son ceinturon, les yeux brillants.

En une seconde, la rue s'anima de courage et d'enthousiasme. Des gens tout à l'heure affaissés, en nage, se redressèrent dans une exclamation de gloire. On serrait les pantalons sur les tailles. On retroussait mieux les manches au-dessus des coudes. Une joie nouvelle illumina les visages. Enjolras montra partoutson grand front et sa chevelure onduleuse, et prononça de ses paroles fermes qui inspiraient la foi.

—En avant pour la République!

Aux balcons, les femmes pleuraient, les filles lançaient leurs mouchoirs, se promettaient, par l'œillade, à qui serait victorieux. On s'appelait. L'escogriffe avait perdu le gnome, et défonçait les groupes pour le rejoindre.

—Hé! Chignard!... Ohé! Chignard!...

L'ivrogne époussetait la chenille cramoisie de son casque étincelant. Mais il dut s'arrêter, le front contre la muraille...

Omer se mit en selle; le poil de sa bête fleurait trop fort. Aux clameurs de la démence générale il mêla ses vœux, bientôt, pour ne point offusquer les énergumènes. Ses phrases le grisèrent. A rappeler devant ces hommes en gilets de toile et en pantalons minables, les idées de la Révolution, les triomphes de son père, de leurs pères, il s'estimait. Autour de son cheval, des tignasses hirsutes et des crânes chauves moutonnèrent. Des mains calleuses et noires jurèrent au soleil. Tout le torrent se mut, dans une odeur de poussière, de transpiration, de vinasse et d'ordures.

On défila sous les femmes émues, blotties à toutes les croisées. On doubla le coin d'une rue fraîche et ombreuse battue par le flot des hommes et des armes droites. Le chevalier légendaire était là; ses favoris dépassaient les bajoues du casque sous la visière à trous. Quelques bassinets du moyen âge protégeaient des cerveaux d'imprimeurs et de mécaniciens. Par-dessus l'écume des baïonnettes, des piques, des sabres et des épaules à baudriers blancs, la façade rose du Louvre reparut, déserte en apparence, sous le fronton à l'antique.

Nulle explosion n'épouvanta l'émeute, malgré les craintes d'Omer qui flairait une ruse.

—L'enfant!... L'enfant!... Regardez l'enfant!...

Le long de la trémie un gamin grimpait avec un drapeau tricolore. Allait-il recevoir un coup de feu, périr, le chéri que tant d'yeux subitement aimèrent.

—Oh! le bon petit! le bon petit!... Qui est-ce?... interrogeait Angeline.

Personne ne savait. Anonyme, le fils du peuple montait au péril inconnu, par ce tuyau de planches. Les grisettes comptaient ses coups de reins, et ses étreintes successives autour du bois. Les demi-soldes supputaient le pouvoir de sa vigueur, car la jambe étique fut dépouillée du bas qui se rabattit sur le talon du soulier à clous; le pantalon bigarré de pièces se rebroussa contre les aspérités de la charpente...

—Ah! le morveux, comme il grimpe!

—La sentinelle ne peut pas le voir, la colonne le cache!

—Tenez, il y vient, il y vient... Et il ne lâche pas le drapeau, ce galopin!

—Voilà un bon Français!

—Hardi!

—Il glisse!... Il glisse!

—Ah! il glisse!...

Une longue plainte s'exhala de la foule en extase, qui, dans une même complicité favorable à l'aventure de son fils, avait ralenti sa marche dès la sortie des rues. Insensiblement, les yeux vers lui, elle refluait sous les murs de Saint-Germain-l'Auxerrois. Elle se rétractait dans le giron de l'édifice, tel un enfant qui, d'instinct, se recule en sa mère, à l'imminence d'un spectacle affreux. L'âme entière de la multitude ne voulait par un mouvement offensif, attirer sur le petit héros l'attention du factionnaire: prudent, le soldat s'était couché derrière la balustrade que la double colonne séparait de la trémie. Omer aussi réprima l'ardeur de son cheval, qui renâclait dans les rênes etpiétinait le pavage. La bête lui fut odieuse par sa résistance importune, la puanteur de son poil écumeux, les mouches qu'alléchaient les écorchures, le sang que secoua l'oreille entamée par la balle... L'animal n'allait-il pas provoquer un remous de gens craintifs, et rompre la convention générale de se tenir à peu près cois, malgré le cliquetis des armes, les murmures des amis, l'audace de quelques-uns épars devant les grilles royales qu'ils s'efforcèrent de desceller?...

—Il glisse! il glisse!... répétait la voix douce et tremblante de la foule maternelle.

Omer sentit se crisper un peu son cœur, comme la main d'Angeline se crispait sur son genou.

—Non... Ah!... ah!

Le gamin remontait.

—Regarde le blondin... A-t-il du cœur!...

Un élan allongé de ses jambes lui fit gagner de la distance. Il s'agrippait aux cadres de fer qui, de mètre en mètre, accolaient les planches de la trémie. Bientôt sa tête, ses épaules en chemise approchèrent de la balustrade, entre deux socles de colonnes.

—Ah! ah!

Omer et le peuplé pantelaient. La gorge de la grisette s'enflait et s'abaissait dans la fente du corsage fragile.

—Ah!

L'enfant avait atteint la barre de pierre. S'aplatissant, il se poussait, avec des gestes sournois, comme s'il eût voulu surprendre la sentinelle par une farce pareille à celles qu'avait mille fois réussies jadis les ruses puériles du petit Omer. Étrangement, à cette vue, le passé de son existence s'évoquait dans la mémoire du carbonaro. Ce fut l'appartement de la Chaussée-d'Antin, et, pour le méfait qu'il avait commis secrètement, on grondait sa sœur Denise, ou la servante; ensuite, dans le château de Lorraine, il poursuivait le chat aux pattes soigneusement salies jusque sur le secrétaire de sonbisaïeul, jusque sur les vingt lettres que le vieillard s'obligeait ensuite de récrire, expiant ainsi la punition infligée à son élève indocile. Plus tard, dans les campagnes d'Artois, l'écolier avait introduit la main entre la selle et le garrot de la jument, pour faire croire à l'oncle Edme qu'il galopait comme un bon cavalier... Omer se rappela confusément ses ruses de collégien leurrant les jésuites de Saint-Acheul, ses ruses de jeune conspirateur qui fréquentait, en compagnie du capitaine Lyrisse, les goguettes des demi-soldes hostiles à Louis XVIII, ses ruses d'adolescent qui séduisait les filles naïves, ses ruses de probationnaire qui dérobait sa vie luxurieuse à la dévotion de sa mère et aux desseins politiques de Praxi-Blassans; ses ruses oratoires d'avocat qui devenait célèbre au prétoire, ses ruses de fiancé qui avait conquis le dévouement du major Gresloup et la fortune d'Elvire; ses ruses de carbonaro qui se conciliait l'estime de l'oncle Edme, l'amour d'Angeline, la faveur des étudiants et des FF.·., prêts à l'applaudir ministre du général Dubourg, si, tout à l'heure ce vaillant galopin, accroupi au faîte de la trémie, plantait enfin le drapeau de la Révolution sur la terrasse du Louvre... Toutes les ruses d'Omer, toute la ruse des Loges, des Ventes, triompheraient alors, par l'astuce de cet apprenti chétif qui, lentement, se redressait, à l'abri du socle et des colonnes ensoleillées.

Omer ne connut pas moins l'anxiété de cet acte que si lui-même eût été juché là haut, en posture d'être découvert par les gardes de l'intérieur, au premier geste franc. Tout le sang du jeune homme choquait son cœur; son haleine poussive l'étouffait. Ses jambes rageuses, son poing nerveux se lièrent aux flancs et aux rênes du cheval, qu'il asservissait à son caprice, l'esprit ailleurs. Il épiait le soldat qui guettait, au-dessus du porche, l'émeute grouillante, sans s'occuper de la trémie.

Cependant l'oncle Edme et les demi-soldes, M. Roulon et les gardes nationaux se préparaient à quelque manœuvre. Leurs mouvements firent comprendre qu'ils allaient courir vers la porte centrale, pour faire irruption, par-dessus les grilles basses, au moment où les trois couleurs se déploiraient là-haut devant les Suisses surpris... Mais n'était-ce pas forcer la sentinelle à surveiller mieux les péripéties de ce nouvel assaut, et, par conséquent, attirer son attention sur l'entablement du porche, et sur le gamin qui se perchait, immobile, à la troisième corniche de gauche? Omer conçut le danger. Il ne pouvait, de l'aile, prévenir assez vite l'oncle Edme, au centre. Il se décida pour détourner lui-même l'attention du soldat.

Sans trop de peur, il piqua des deux vers le quai. La masse des insurgés suivit instinctivement le cheval. Le drapeau d'Angeline se développa. Cydalise, par hasard, pressa la gâchette de son pistolet. Et les quelques Suisses en faction, dans les salles du Louvre, se précipitèrent, loin de la trémie, à l'angle de la colonnade, du côté de la Seine, en braquant leurs fusils contre les étudiants d'Enjolras, de Bahorel et de Grantaire, qui abordaient les palissades, les escaladaient, déchargeaient leurs armes.

Dix flammes se dardèrent du balcon. La hallebarde et l'escogriffe plongèrent sens dessus dessous dans les matériaux de construction. Mais les Suisses vainement mordaient la cartouche. Tapi dans un creux des sculptures architecturales, l'enfant n'avait pas été découvert. Rouge, blanc bleu, le flot des trois couleurs maintenant ondoyait au bout de ses bras, lui debout sur la balustrade, et salué par les cloches de l'église, par la clameur du peuple, par les salves des gardes nationaux, par le feu même du chevalier à l'armure de légende.

—Le peuple est dans le Louvre!... hurlèrent ensemble les soldats de la colonnade.

Aussitôt ils disparurent dans les salles, pour avertir, sans doute.

L'apprenti, deux autres qui l'avaient rejoint, les suivirent, introduisirent le drapeau de la Révolution dans le palais des anciens rois.

«J'ai vaincu!» pensait Omer ivre de joie, poussant la bête vers le porche...

Les demi-soldes, Bridoit hachaient les barreaux des grilles basses. Sous le bicorne, la figure bouleversée d'un gardien parut, qu'on adjura d'ouvrir. Le trousseau de clefs dans les doigts, il hésitait. M. Buchez fit un signe maçonnique que tous répétèrent: on avait reconnu le compagnon d'une loge parisienne.

Les FF.·. en armes le convainquaient par mille prières, ou lui rappelaient avec fureur les serments rituels. Il osa, fuyant vers la cour intérieure, jeter derrière lui le trousseau qui fut tomber en deçà de la grille. Bridoit le put agripper, à plat ventre. Un serrurier déposa la pique et le sabre qui l'embarrassaient et choisit tout de suite la clef. La grille tourna.

—On entre!... Par ici!... indiquait Omer, fou d'allégresse.

A sa voix, la foule se ruait par flots d'hommes en colère, en joie, en terreur et en gloire! Elle se ruait, toute hérissée de ses baïonnettes, de ses épées et de ses piques, toute pâle de courage et d'angoisse, à l'ombre de ses hauts chapeaux noirs et de ses oursons formidables, de ses bonnets multicolores et de ses casques à crinières volantes. Les agiles écartaient les tardifs, M. d'Orichamps fut enlevé avec ses buffleteries, ses bottes et son bonnet à poil par une vague d'étudiants chevelus devant qui Bahorel et Grantaire, de leurs poignets velus, ouvraient le passage en divisant les groupes d'ouvriers, en rabattant les bras, en rattrapant les bretelles des intrépides, en soumettant les poltrons. La tignasse de Grantaire émergea. Lui-mêmefut l'écume et l'embrun de ce torrent. La vague d'étudiants battit la grande porte. On lâchait des coups de fusil dans la serrure: elle céda. L'élément fonça, franchit le porche, s'engouffra dans les ombres d'un escalier ou s'épancha dans la cour; là, minuscules et rapides, les ennemis écarlates se bousculèrent pour galoper au Carrousel, de toutes les forces de leurs jambes blanches. Contre les havresacs, contre les fourrures des bonnets gigantesques, le peuple en savates tira. La foudre jaillit. Elle précéda les derniers fuyards, cloua contre terre cinq ou six. Au grand trot, le cheval d'Omer l'emporta par-dessus, évita d'un écart celui qui, bouche béante sous la moustache blonde, regardait le canon du pistolet tendu, et protégeait son front de ses paumes croisées. A l'extrémité de l'espace caillouteux, enserré par le quadrilatère des bâtiments, l'éclair brilla dans la fumée d'une salve; et Bridoit fut jeté sur le dos, les quatre fers au ciel; il sacra... Les mains vernies de l'ébéniste ne l'empêchèrent pas de heurter le sol avec les dents et de s'y étendre, évanoui; il écrasa l'échine d'un adolescent qui, là, gisait. La chevelure brune d'un autre s'engonça dans le col de velours, il trébucha; le cylindre du chapeau roula plus loin que le fusil de chasse.

En l'air des vitres se fracassaient. Par les fenêtres du palais brutalement ouvertes, s'envolaient les coups de feu et les haros des vainqueurs. De la porte, au fond, sous l'horloge, deux compagnies, à droite, à gauche, se déployaient, mais aussitôt elles fléchirent. Retenant leurs oursons ou leurs shakos à tresses blanches les Suisses se débandaient sous la fusillade des balcons. Leurs rangs se rompirent. Ils se replièrent par les voûtes bayant vers les ruelles. Trop de guêtres bâillaient déjà sur les chaussures immobiles des morts...

Le vertige de cette fuite, le tumulte et la démence des hommes affolaient Omer. La frénésie le possédait. Ilcria. Son cheval, éperonné, caracola, retomba sur un homme à plumet blanc, cuirassé de brandebourgs. L'adversaire, fort et furieux, lança la lueur de sa baïonnette dans la botte du cavalier qui, preste, vida l'étrier à point. Grâce aux doigts d'Omer plus qu'à sa raison, la flamme de son pistolet éclaboussa l'audacieux, incontinent prosterné dans la poussière. Stupéfait de sa puissance, le jeune homme aspira l'air parfumé de victoire. Ses gestes, son cœur, sa voix, son cheval s'évertuaient pour de nouveaux efforts, terribles, devant quoi se dispersaient les essaims écarlates. Il galopa par le travers de l'espace que fermaient jusqu'à l'azur les quatre monuments solennels, leurs murs noircis, leurs salles remplies de bagarres, de luttes, de rumeurs, de pétillements et de fumées. Et la cour fut désertée par la déroute des Suisses qui s'entassèrent au guichet du Carrousel. Omer n'avait aucune crainte. Il s'amusait de poursuivre, de voir les briquets et les gibernes sauter aux reins des fuyards, les clous de leurs souliers luire, leur nuque se baisser. Cavrois, l'habit flottant, courut, une seconde, près de lui. M. Roulon se hâtait, ralliant les gardes nationaux qui bourraient la cartouche.

Au pas gymnastique, les demi-soldes arrivèrent, en colonne, le chapeau sur l'oreille. Debout sur les étriers, Urbain avait son bicorne à la pointe de son épée; il trottait en proférant des sons rauques. L'oncle Edme avait empoigné le cuir de la selle et faisait des enjambées, nu-tête, le sabre au poing. Enjolras, Grantaire filaient, les yeux fixes, les mèches au vent. Avec eux, le cheval d'Omer s'emballa jusque dans les échos de la voûte. L'oncle Edme, sans lâcher la selle d'Urbain, sabrait rudement les fusils en arrêt des Suisses... Les demi-soldes sautèrent à ces visages: quelques-uns s'enferrèrent sur les baïonnettes, les autres assommèrent de la crosse, lardèrent de l'épée, balafrèrentles mufles moustachus, les sourcils froncés, les bouches suppliantes, les fronts ras, les faces vieillies par la terreur.

Leur délire animait Omer; il trancha deux mains, dont l'une levait sa lame hésitante, perfora l'ourson d'un bel enfant pâle, défonça la plaque à fleurs de lys sur une trogne hargneuse. Les sabots de sa bête foulèrent des corps mous. Des hurlements montèrent jusqu'aux chapiteaux des sombres colonnes, jusqu'aux voussures du plafond. Dans la lumière de la porte béante, un capitaine étendit ses bras afin d'enrayer la panique. Il tournoya, frappé d'une balle, et sombra dans la houle de ses soldats éperdus qui se battaient pour atteindre, plus tôt, l'étroite rue du Musée, où déjà retentissaient les détonations.

Maîtres dans les galeries du palais, les révolutionnaires, du haut des fenêtres, décimaient la déroute royale. Omer reconnut là M. d'Orichamps. Il visait la tête d'un grenadier qui tâcha de rassembler quelques camarades autour d'une berline dont l'attelage s'était abattu sur des sacs de farine arrachés à la boulangerie prochaine. Et le vétéran s'accrocha aux brancards de la voiture avant de s'asseoir, les tempes dans les mains, au bord du ruisseau. Cependant, à la faveur de cette barrière, trois Suisses fugitifs respirèrent, puis cinq, dix, vingt. Coude à coude, ils firent face aux demi-soldes, qui se montrèrent le danger. Brusquement la troupe ennemie s'était reformée: les deux rangs s'agenouillèrent aux ordres des sergents. Les soldats mettaient en joue. D'autres, rigides, chargeaient en mesure. Ils dressaient leur pouvoir au milieu de la rue sinistre, voilée de poussière. Le soleil vertical inondait les murs ventrus et lépreux, les boutiques sordides, les couleurs violentes d'ignobles enseignes...

«La mort va faucher là..., prévit Omer..., elle m'épargnera. Au plus, mon cheval succombera... Si jedonnais l'exemple?... Si je cessais de retenir ma bête qui se cabre et contracte ses muscles pour bondir?...»

Le désir grandit, l'hallucina, tordit ses nerfs dans sa poitrine qui vibrait comme une viole sous l'archet invisible d'un dieu.

«Ah! mon père, tu m'enivres de ton courage... Je veux ta gloire!»

En même temps, il vit approcher le chapeau roux d'Enjolras planté de coin, le feutre de Grantaire et son fusil de chasse, puis l'élan de son cousin joufflu. Légère et rose, Angeline bondissait: le rire étincelait à ses dents. Ses yeux s'écarquillèrent quand elle découvrit les Suisses. Hagarde, elle haussa le drapeau de toute la vigueur de ses bras potelés: le corsage se dégrafa dans l'effort. Quand elle cria: «Vive la République!» les seins jaillirent, lumineux et sublimes dans l'ouragan des salves. Les pistolets de Cydalise claquèrent. Le tromblon de MmeCardoche éructa. Les rubans de sa capote, le bonnet rouge d'Angeline émergèrent des fumées et des éclairs, avec l'écharpe de la Bordelaise, qui miaulait, gravissant les roues de la voiture, malgré les menaces d'un gendarme. Ligotté par les bretelles de cuir, l'ample dos du gnome, à la force des bras poilus, atteignit le toit de la berline. Choc horrible, les demi-soldes narquois et féroces abordaient les soldats sévères. Les baïonnettes royales trouèrent les redingotes usées, percèrent les torses où battaient les cœurs de Wagram, de Sommo-Sierra, de Lützen et de Leipzig. Les épées s'engainèrent dans les cous des montagnards fidèles. L'oncle Edme saignait un caporal renversé contre son genou. Le vieillard fardé de rose brûla de sa canardière la face d'un gendarme qui s'abîma le long du mur, et se cacha la tête dans les manches. Omer l'entendit se plaindre:

—Ils me tuent... J'étais pourtant un bon Français.., un bon Français!

Or, sur le siège de la berline conquise, Angeline debout, radieuse et demi-nue, fit ondoyer les trois couleurs, aux bravos des étudiants. Elle criait des mots rauques. Les seins dansaient au son de sa voix triomphale, avec toute la joie de la nation.

—J'étais pourtant un bon Français, un bon Français!... pleura le gendarme, qui glissait au ruisseau, sans détacher du visage ses doigts ensanglantés.

Au détour de la rue, les derniers Suisses s'en allaient à reculons. Contre eux, les murs parisiens éraflés par les balles semblèrent eux-mêmes lancer volontairement leurs éclats de pierre. Des jalousies grincèrent en remontant. Partout, le rouge, le blanc, le bleu de l'époque illustre furent arborés. Cydalise, gambillait assise au sommet de la voiture. La main en l'air, elle chanta:

Ah! rendez-nous les jours de notre enfance,Déesse de la Liberté!

D'une croisée, on l'applaudit. Tout le peuple affluait. Il emplissait la rue de ses odeurs fortes, de ses haines gaies, de ses guenilles et de ses armes chaudes qui crépitaient, riposte aux Suisses établis derrière les persiennes de l'Hôtel de Nantes. Toutes les fenêtres du Louvre fusillaient au loin les bataillons qu'on entendait se réunir sous les ordres de leurs chefs. Le cheval d'Omer s'arrêta devant une boulangerie fermée. Lui-même permit à ses membres de mollir. Du sang huileux gouttait de son sabre. Trop de gloire accélérait sa fièvre. Il n'en pouvait plus. Sa poitrine flambait. L'air torride brûlait sa gorge sèche.

Il vit un vieillard saluer d'un geste ému le drapeau d'Angeline: car la maigre Cydalise l'étendait en scandant son refrain. L'avocat reconnut la visière verte qui protégeait les yeux séniles du comte Destutt de Tracy. Soutenu par son disciple Combeferre,l'idéologue parvenait sur les sacs de farine accumulés tout à l'heure pour la défense des soldats. Les jambes osseuses en bas rayés tremblotaient un peu sur les souliers à boucles; mais l'énergie divine de l'esprit éternisait la vie fervente du savant. Noble et grandiose dans le corps chétif, sa pensée victorieuse dominait enfin les caprices des tyrans. L'ancien député aux États Généraux contemplait la chance révolutionnaire refleurie dans les lieux mêmes où, le 10 août 1792, les citoyens avaient déjà terrassé les satellites étrangers de la dynastie barbare. Il s'avança vers les filles du peuple qui chantaient la naissance de la liberté; il prit la petite main piquée de Cydalise, s'inclina et baisa pieusement les doigts laborieux. Alors les deux filles rendirent le baiser aux vieilles joues caves du philosophe, père des idées maîtresses à cette heure dans la rue obscurcie par la fumée des explosions et la poussière du combat...

—Puisque vous avez un cheval..., disait M. Buchez..., vous devriez faire diligence pour annoncer la prise du Louvre aux députés qui doivent être réunis à l'hôtel de M. Laffitte. Il est revenu de Breteuil, aux premiers bruits.

Omer dut abandonner le spectacle héroïque de Suzanne et de Cydalise sous les plis du drapeau. Agenouillées dans les sacs de farine, elles répondaient par des refrains aux derniers coups de feu, sans peur, les yeux secs. Il eut voulu saisir son amie et mordre la gorge non pareille qu'elle oubliait de recouvrir, trop acharnée à se rire de la mort joueuse. L'aimer en cet instant, cette petite sœur de Mithra, cela l'eût divinisé. Mais il ne lui donna même point d'adieu. Il s'en fut demandant place pour son cheval aux gens qui soignaient l'agonie farouche ou goguenarde des demi-soldes couchés contre les murailles, assis dans les boutiques.

Dans l'une, il reconnut Noémie: elle geignait sur les genoux de Cavrois, pendant qu'Ulysse Trélat enfonçait le fer d'un bistouri à travers la viande de la menote que perçait un petit os rompu. C'était elle, fluette, blottie dans les gros bras flamands, et qui pleurait, telle une écolière punie, sous la lourde bouche de son amant consterné. Omer s'apitoya. Ils s'aimaient davantage, chaque année, la fine Bordelaise et le chimiste pansu.

L'estafette n'avait pas le loisir de s'attarder. Obtenir le passage était fort difficile. Vingt énergumènes traînaient un misérable loqueteux par les poignets. Il ne se relevait pas. Sa barbe jaune et hirsute balbutiait:

—Quoi! la mort pour si peu de chose!... J'avais faim. Mes enfants, ma femme avaient faim!...

—Mort aux voleurs!... répondaient, féroces, les artisans qui l'arrachaient des pavés où ses pieds nus s'agriffaient mal... Mort aux voleurs!

—Il a volé un couvert d'argent... la canaille... Il faut des exemples. Avant tout, le peuple est honnête!

—Personne de vous n'a donc jamais eu faim. Grâce!... râlait-il, sans pouvoir délivrer ses mains.

Car les exécuteurs avaient empoigné ses manchettes et le tiraient ainsi. Sa chemise sortit du pantalon et découvrit son dos brun; des plis garrotaient le malheureux au cou. Il ne put lancer que des interjections rauques avant d'être jeté contre le mur, où il se tordit. Ses yeux s'écarquillèrent, ses cheveux se hérissèrent. Dix fusils crachèrent leurs flammes contre cette vie lamentable qui s'abîma dans les ordures et les tessons, hoquetant, repoussant de ses orteils crispés l'emprise de la mort.

Bien qu'il admit cette justice rapide, Omer s'éloigna, la nausée dans la gorge. On l'avertit qu'on se battait rue de Rohan et au Palais-Royal: il se détourna par la rue Traversière.

«Le Louvre est au pouvoir du peuple!» annonçait-il de toute sa voix orgueilleuse, pour l'étonnement heureux des insurgés, sur le boulevard, de quelques apprentis, de messieurs. Ils couraient vers la Bastille, se bousculaient, hagards, à la débandade.

Il entra dans la rue Richelieu que la révolution occupait. Derrière un amas de charrettes, parmi la cohue en délire de gens qui chargeaient et déchargeaient leurs armes, il put assister à la déroute. Un peloton delanciers arriva sur les talons des fuyards. L'ouvrier au grand col, au tablier de serge, trop las pour continuer, s'arrêta tout essoufflé derrière un édicule cylindrique. Il insultait à la couardise de ses compagnons, déjà lointains. Deux chevaux, en se cabrant sous leurs cavaliers, le bloquèrent. Il voulut asséner un coup de pioche sur le chanfrein du pommelé. D'une violente estocade la lance le cloua contre la maçonnerie puis se dégagea, l'abandonna. Atterré, il se considéra troué, douloureux et sanglant. Sans doute, un désir suprême de grandeur l'inspira:

—Voilà comment on meurt pour la liberté!

Le soldat morne fit volter sa monture, et trotta plus loin.

Devant les feuillages d'un abatis, le peloton dut hésiter. Là, concierges et marchands tirèrent. Plusieurs chevaux écorchés cabriolèrent... Des Bains Chinois, se précipitèrent les lances, les schapskas et le tumulte de tout un escadron. La rue Le Pelletier dégorgea les pantalons blancs, les brandebourgs, les habits écarlates, les oursons des grenadiers suisses; leur feu de file déchira l'espace. Dans le sein d'une maritorne en madras, un adolescent s'affaissa, le crâne atteint. D'épais nuages noyèrent les perspectives, s'élevèrent le long des enseignes multicolores, des façades closes. Les tiges en fer recourbé où l'on accroche les réverbères y disparurent. La fumée monta jusqu'aux frondaisons des arbres encore debout; elle enveloppa ceux plantés contre les maisons, et ceux des rangées centrales, à l'abri desquels visaient des commis, maints et maints chasseurs adroits, la casquette rejetée sur la nuque. L'enfant qui bondit sur la chaussée lâcha les deux coups de ses pistolets dans les reins du major à cheval, puis fut aussitôt à plat ventre pour esquiver la riposte des fantassins, mais se releva si prestement qu'il put, après la charge prompte de quelques gendarmes,reprendre sa casquette tombée dans la poussière, enjamber le Suisse évanoui qu'une plaque de sang marquait au front, enfin partir en décochant un pied-de-nez à l'adresse des soldats qui retiraient de la selle leur officier mort.

Omer eût ri de l'exploit, si l'angoisse ne l'eût à nouveau saisi. Pourtant il traversa, d'un élan, la largeur du boulevard tout à coup libre de troupes. Il annonçait toujours la conquête du Louvre aux combattants et aux curieux qui, par des cris triomphaux, accueillaient la nouvelle. Quand il approcha de l'hôtel Laffitte, il apprit d'une fruitière que le 5eet le 53erégiments de ligne, venus de la place Vendôme, adhéraient à la Révolution. En effet, les compagnies s'alignaient dans la rue, sans rien oublier de leur discipline. Leurs sergents tenaient à distance les enthousiastes; ce qui parut effarer les timides. Ceux-ci se tapirent prudemment dans les boutiques, observèrent l'allure des officiers qui marchaient pensifs devant les rangs silencieux. Omer proclama la victoire du peuple en portant la main à son bonnet de police. Une rumeur satisfaite émut les files. Sous le porche, où cent personnes se pressaient, dissertaient, questionnaient, il glissa de cheval. Des bras l'accaparèrent. Vingt regards explorèrent ses yeux, cherchèrent la vérité dans sa physionomie.

—Les Suisses sont délogés. C'est la panique! On les fusille par les fenêtres du Louvre. Marmont dirige la retraite sur les Tuileries.

—Parbleu, je le disais bien!... revendiquait un capitaine... Le refus de nos deux régiments a découvert sa droite.

—Et il a dû rappeler les Suisses du Louvre pour nous remplacer place Vendôme!... conclut un lieutenant.

—Alors le peuple est entré... Vive la Charte!

Un petit homme ventru lança son chapeau jusqu'au balcon d'un entresol.

—Vive l'Empereur!... rectifia sévèrement un ancien militaire en redingote boutonnée.

—Vive la République! C'est le 10 Août qui recommence!

—A moins que, demain, les brigades fraîches appelées de Rueil et de Normandie, ne regagnent sur nous la partie que Polignac a perdue.

Conduit, porté, poussé par un flot de bavards, Omer, l'épaule cruellement déchirée, gravit des escaliers larges, fut introduit, par l'entre-bâillement d'une grande porte, dans un corridor encombré de cannes et de chapeaux. Par delà les battants d'une autre porte, que décoraient d'immenses rideaux de velours pourpre, discourait un général en uniforme. C'était bien La Fayette qu'Omer devait interrompre pour communiquer la nouvelle aux trente députés, aux visiteurs de ce salon riche en statues et en vases plantés sur les meubles massifs de l'époque impériale.

—Un vieux nom de 89 peut être de quelque utilité dans les circonstances où nous sommes... proposait modestement le chef des carbonari.

Aux approbations, il présenta sa face de plomb toute rasée.

—Messieurs... rappela très vite Omer, saluant les mines graves de ces doctrinaires engoncés dans leurs cravates et dans les hauts collets de leurs habits..., Messieurs, le peuple de Paris est maître du Louvre, dont il a chassé les Suisses... C'est la déroute de Marmont!

Toutes les figures inquiètes se transformèrent. Elles furent aussitôt arrogantes. Il fallut que le général Pithouët nommât le fils du colonel Héricourt, le secrétaire général des Comités Philhellènes, et l'avocat des causes libérales, pour que le ton impérieux des questions changeât. Il fallut que M. Laffitte appelât près de son fauteuil le jeune homme, en s'excusant de ne passe lever à cause de sa jambe malade. Alors les députés adoptèrent un langage plus courtois. L'estafette put répondre posément, clairement, au fin profil de M. Guizot. Sec et froid, comme étranglé dans les tours de sa cravate noire, ce personnage une main derrière le dos, frappait de l'autre, à plat, le velours de la table, afin d'obtenir l'attention:

—Il importe de constituer dès cette heure une autorité publique qui, sous une forme municipale, s'occupe du rétablissement et du maintien de l'ordre.

—Que va faire cette populace déchaînée? Tremblons, Messieurs que les crimes de la Terreur...

—Monsieur, j'ai vu de mes propres yeux fusiller sur-le-champ un misérable qui profitait du désordre pour dérober une fourchette d'argent...

L'éloquence judiciaire de l'avocat, propice au faibles, se manifestait à l'encontre d'un propriétaire en habit gris, qui de ses doigts protégeait les rubans de ses montres.

—A la bonne heure, maître Héricourt!... soutint le général Pithouët, tapant sur l'épaule contuse.

Elle se déchira davantage. Omer réprima les mouvements de la souffrance, moins soucieux de cela que de conquérir au moins la politesse de ces hommes en attitudes solennelles, et boutonnés dans leurs fracs austères jusqu'aux bajoues glabres. Il conçut qu'ils allaient être des détenteurs du pouvoir, dont les avait d'ailleurs lotis les élections récentes. Ils continuaient de craindre les excès de la canaille. Casimir Perier mordit ses lèvres minces, puis:

—Il a été facile d'exciter le peuple à la révolte; il sera moins aisé de le faire rentrer au logis et déposer les armes... Les orateurs imprudents auront peut-être beaucoup à se reprocher, monsieur Héricourt...

—Morbleu!... s'écria le général Pithouët,... aurions-nouspu chasser du Louvre, à nous seuls, les troupes de Polignac?

—Il peut advenir que nous regrettions qu'elles en aient été chassées...

—Plaît-il?... Ai-je bien compris?... questionna le général Pithouët en se penchant vers l'interrupteur.

C'était un homme vénérable, dont les boucles blanches tombaient, flocons gracieux, au long des joues en cire, dans sa cravate de mousseline, et sur le collet de son habit bleu.

—Au demeurant,... concéda ce vieillard,... le principal est d'enrégimenter les propriétaires pour la défense des biens publics et privés... Il convient de réorganiser d'abord la garde nationale avec les patentés...

La Fayette contracta ses sourcils roux, ses paupières flétries... Il étendit sa main aux veines gonflées et tordues... Toute sa corpulence oscillait sur les deux jambes en pantalon blanc.

—Il serait étrange et même inconvenant que ceux surtout qui ont donné tant de gages de dévouement aux libertés nationales refusassent de répondre à l'appel qui leur est adressé... Des instructions, des ordres me sont demandés de toutes parts... Le capitaine Roulon est venu, aux premières heures du jour, m'apporter chez moi la pétition de ses camarades...

Le héros sénile de l'Indépendance Américaine s'obstina, de la sorte, à solliciter le commandement des gardes nationales. Chacun attendit en silence la fin de cette harangue embarrassée. Un roquentin qui portait encore les cheveux en queue murmura, les paupières baissées, mais de façon à être entendu:

—Sied-il bien de remettre au chef des carbonari la direction de la force armée, dans un pareil moment?...

—Il a pris trop d'engagements avec les perturbateurs!... murmura, de même, un homme asthmatique;et il étendit ses bras de drap noir, ses mains molles en signe d'impuissance, à nier, malgré sa courtoisie, le réel des choses.

Personne n'invitait l'estafette à s'asseoir. Omer gardait aux jambes le balancement du cheval. Sa plaie le brûla. Il se fut retiré, si la stupéfaction de voir discuter ainsi les représentants libéraux ne l'eût figé là, confus de se rappeler sa foi de naguère, sa foi de la bataille, confus d'aimer encore la grisette sublime qui déployait les trois couleurs pour la victoire de la Loi. Ici, dans ce magnifique salon que peuplaient les nymphes de marbre, entre les meubles impériaux aux griffes de bronze, tous ces vieillards assis sur des sièges curules, les pieds dans les tapis turcs, redoutaient seulement les appétits de la foule qui, là-bas, rue de Rohan et au Palais-Royal, partout, embrassait la mort afin de leur livrer la France, sa richesse et son histoire. Devant la tapisserie de lampas violâtre, leurs faces impertinentes exprimaient de l'horreur pour ceux qui mouraient au bénéfice de leur ambition. Le beau Casimir Perier grignotait ses lèvres et froissait les plis de ses manchettes, en évoquant les excès du 10 Août, les massacres de Septembre, l'exécution des Girondins... Massif, et le menton pesant entre les pointes de son col jauni, M. Mauguin, l'avocat de Labédoyère et l'ami du colonel Fabvier, répondit rudement, à plusieurs reprises, mais pour soulever les protestations de toutes les bouches lippues, développées par la gourmandise, avides des bons mets qu'on savoure à des tables opulentes. Le sec Guizot assumait le rôle de l'esprit méthodique et mathématique qui ne se laisse plus leurrer par les élans généreux, et qui sait trop les périls des idées belles, au reste, adorées de lui... En vain, M. Audry de Puyraveau tendait vers les poltrons sa face attentive et mâle de vétéran, réfutait les appréhensions par des syllogismes nets, prononcés avec soin,tandis qu'il grattait nerveusement le favori de sa joue gauche; derrière les besicles d'or, ses yeux intelligents niaient le péril. Chauves au front et chevelus dans le cou, des ironistes se renversaient en manière de dérision, gonflaient de souffles dédaigneux leurs bouches qui les expiraient ensuite bruyamment. Ils écoutèrent M. Casimir Perier désignant Omer Héricourt:

—Demandez plutôt à ce jeune avocat! Il arrive cependant tout poudreux de la bataille pour nous apprendre la victoire... Demandez-lui s'il ne subirait pas mille morts plutôt que de voir une populace en furie, excitée par les criminelles imaginations des saint-simoniens et des fouriéristes, envahir sa demeure, s'emparer de ses biens, insulter à tout ce qui lui est cher, à une jeune épouse qui s'alarme au pied d'un berceau innocent... Voilà ce qui le menace, et ce qui nous menace, si nous ne prenons pas les mesures que la sagesse nous prescrit... Ayez garde que l'on ne replante la guillotine sur la place Louis XV! Ayez garde d'avoir à choisir entre la mort et l'exil, sans pouvoir soustraire vos enfants à la ruine qui frappera les biens des nouveaux émigrés, j'ose dire aussi des nouveaux suspects...

—Hélas! c'est là ce que nous promet la République!... assura, de son fauteuil, les doigts croisés sous le menton osseux, un thermidorien qui avait été le complice de Talleyrand.

—Le père de notre ami que voilà, le baron Alexandre de Laborde, a eu la tête tranchée sur l'échafaud...

—La canaille à ouvert le ventre de la princesse de Lamballe. On a dévidé ses entrailles, et on a promené son cadavre décapité!... Est-ce là ce que nous voulons revoir?... hurla du fond d'une ottomane un vieux nain singulier, qui secouait son mouchoir devant son rictus de squelette.

Alors, en chaque siège, des voix chevrotantes et fielleuses rappelèrent ensemble les massacres, les supplices... Inutilement le général Pithouët riposta, vociféra, joua de ses longs bras maigres et de ses prosopopées jacobines.

—Nous sommes les amis de la Révolution, puisque nous risquons en ce moment nos existences afin d'en ressusciter les principes... répliqua M. Laffitte... Toutefois nous la voulons sans victimes... Nous la voulons pure de toute infamie populaire qui la condamnerait d'abord à périr comme elle périt en 1814, sous les efforts de l'Europe indignée, vingt ans, par les crimes de Marat.

De leurs objurgations presque tous assaillirent le bouillant Pithouët, l'attentif Audry de Puyraveau, le massif Mauguin. Leurs ventres se bombaient dans les pantalons de nankin; le torrent de leurs paroles roula des images de têtes coupées, de cadavres, de ruines effroyables, et les larmes de toutes les veuves, les sanglots de tous les orphelins. Leurs yeux sincères semblaient revoir les calamités d'autrefois, les fleuves de sang, les fureurs des invasions cosaques venues châtier la France entière pour les méfaits de quelques terroristes.

—On pillera nos maisons comme ont été pillés les châteaux!... On vendra les biens à l'encan, et la société s'anéantira!... Sait-on où s'arrêtera la rage de la canaille en délire?...

Entre leurs imprécations, le général Pithouët se débattit sans défaillance.

Si franche fut leur peur qu'Omer imagina sa demeure envahie par les hordes avec lesquelles il venait de combattre. Sévérité menaçante de M. Buchez, blâme éternel inscrit au visage de Pied-de-Jacinthe, véhémentes indignations du major qui défendait sa foi saint-simonienne et promettait de tout soumettre au joug de sa théorie, cela lui parut soudain les éléments d'une nouvelle Terreur... Il se prévit accusé par le vieux dragonde Hohenlinden pour avoir été le disciple du Père Ronsin, condamné par M. Buchez pour son élégance, renié par son beau-père, envoyé à l'échafaud; sur le passage de la charrette, les tricoteuses chanteraient la carmagnole comme la mégère de la rue Saint-Antoine... Et la charrette qui avait conduit Chénier jusqu'à la bascule de Samson!...

Impassible, l'air maussade, M. Laffitte écoutait à peine la querelle, dans son fauteuil de velours rouge. Parfois il ramenait vers son occiput les mèches rares de sa nuque et de ses tempes, ou bien il rajustait ses lunettes sur la racine creuse de son nez. Sa lèvre inférieure avançait naturellement: cela lui donnait l'apparence du mépris continu. Il finit par heurter l'accoudoir du siège avec sa tabatière d'or; puis il précipita de petits coups secs:

—Messieurs... Messieurs!... Messieurs, s'il vous plaît!... Je crois discerner dans toutes les opinions émises le désir de former une commission municipale parisienne qui veillera à la défense, à l'approvisionnement et à la sécurité de la capitale...

—D'accord!... A la bonne heure!... C'est cela même...

On se rasseyait. On tira sur les genoux les plis des pantalons. En dépit du geste impatient que maîtrisait mal le général Pithouët, et du geste navré qu'esquissa M. de Puyraveau, la motion fut votée.

—Que M. de La Fayette désigne les commissaires!... proposa M. Mauguin, espérant confier ainsi les choses au chef de la Haute-Vente, donc à la Haute-Vente elle-même.

Pendant que le vieillard hésitait au cours d'une interminable phrase, un laquais apporta sur un plateau deux cartes de visite à M. Laffitte.

—Ces cartes sont de M. Mignet, l'historien, notre ami... Elles m'avertissent qu'une bande dévaste l'archevêché, qu'elle s'est emparée du trésor épiscopal:des objets de valeur archéologique sont détruits.

—Vous le voyez! vous le voyez!... attesta M. Casimir-Perier... Ça commence... Voilà le règne du peuple qui commence.

Il englobait l'espace dans ses bras ouverts; la salive s'éparpillait hors de sa bouche blême... Le général Pithouët s'élança:

—Souvenez-vous du sermon sur la prise d'Alger! Monseigneur de Quélen a prononcé des paroles hostiles à la Charte, et que le peuple n'a pas oubliées...

—Cela suffit-il..., s'écria quelqu'un d'obèse et de fatidique, pour exercer des ravages dans un palais de l'État?... En vérité, quels que soient mes sentiments de tolérance à l'égard de certaines revendications déraisonnables, je ne saurais regretter assez que des voix autorisées prodiguent leurs excuses à de tels forfaits...

—C'est bien à cela que devaient aboutir les aberrations du jacobinisme exalté!... constatait un homme élégant et pâle... à la justification, que dis-je, à la louange des attentats les plus odieux!

A ces colères s'ajouta celle d'un monsieur borgne qui était le général Gérard, héros, jadis, dans le camp de Dumouriez, de Bernadotte, puis à Austerlitz, Iéna, Wagram, Smolensk, Lützen, Montmirail et Ligny.

La Fayette lui-même posa la main sur le bras de Pithouët; il le contint et lui conseilla le silence à l'oreille. Au milieu du bruit, on nomma les commissaires; et l'on résolut d'associer, dans le commandement des gardes nationales, le général Gérard à La Fayette, évidemment pour contrôler l'emploi de ces forces.

Devant ces craintes de personnes illustres et réputées pour la vaillance de leurs opinions libérales, Omer douta. Rassemblant ses esprits, il interrogeait, dans sa conscience, ce qui lui paraissait y luire de plus clair: la notion de la Loi. Certainement la Loi condamnait les pillards de l'archevêché. Si elle se doit d'imposersa suprématie aux caprices de la couronne, elle ne se doit pas moins de l'imposer aux instincts de la plèbe destructrice. Les ouvriers qui avaient mis à mort le pitoyable voleur d'un couvert d'argent, ceux-là mêmes donnaient raison à ces députés, à ces législateurs chargés par la nation de faire respecter les règles de la justice. Ébaubi, tout à l'heure, d'entendre vilipender les libérateurs qu'il venait de suivre en extase, Omer se reprenait pourtant. Des citoyens intègres et sages lui dictaient peut-être son devoir: les aider, les servir, attendre d'eux la récompense. A la banque de M. Laffitte la Banque d'Artois et les Moulins Héricourt étaient redevables, en partie, de leur fortune. Évidemment, Dieudonné Cavrois parlait au nom de la tante Caroline et de M. Laffitte dans les discussions de la rue. «Maman ne veut pas de la République!» avait dit le gros garçon, l'arme fumante au poing. Seyait-il qu'Omer trahît les desseins de sa parente à l'heure où elle achevait d'accroître sa richesse, leur richesse, celle d'Elvire et de son fils?

Ces arguments se succédaient dans son esprit à mesure que les doctrinaires s'enflammaient en l'honneur de l'ordre. A cause de la chaleur, les hautes fenêtres demeuraient béantes sur la cour, qu'envahissaient sans cesse des soldats et des officiers de la ligne, des gens du peuple, des gardes nationaux, des nouvellistes et des solliciteurs aux aguets. Par-dessus les murs et les toits, la rumeur de la voie publique était aussi perceptible. En bouffées, le bruit des armes et les appels des orateurs arrivaient dans les feuillages ombrageant le vacarme des conversations particulières, parfois même générales, que tenaient là des intrus, malgré la consigne des domestiques et des portiers. A plusieurs reprises, Omer ouït des propos distincts: «La Seine charrie des chasubles, des dalmatiques, des surplis.—J'ai vu flotter les tableaux sacrés de Raphaël et duGuide, les feuillets arrachés des incunables, et les gravures du vieux temps, qu'on ne retrouvera jamais.—C'est du vandalisme!—C'est une turpitude!—On pille aussi les Tuileries.—Les détenus de la Conciergerie se sont évadés.—Aux Tuileries, je viens de voir le peuple sabrer un portrait qu'a signé le baron Gérard.—Des bandits ont percé de balles la duchesse de Reggio que David avait peinte.—On assassine les arts de la France!» répéta une voix enrouée, sans doute celle d'un rapin romantique. «Ils ont assis un cadavre en guenilles sur le trône!—C'est l'orgie infâme d'une canaille en délire.—Cela finira-t-il?—Il faut rétablir l'ordre.—Nous sommes ici pour rétablir l'ordre!» concluaient les militaires.

Ces paroles enchantaient les ennemis de la Révolution. Les dalles retentissaient sous les crosses et les fourreaux de sabres. Mille pas fiévreux raclaient le sol. M. Bertin de Vaux déclara:

—En présence de l'agitation qui règne au dehors, ce qui importe, c'est que le général La Fayette aille se montrer aux citoyens... Si nous ne pouvons retrouver Bailly, le vertueux maire de 1789, félicitons-nous d'avoir retrouvé l'illustre chef de la garde nationale!

M. Laffitte céda, baissant les cils pour dissimuler la contrariété de ses regards sincères:

—Le général La Fayette accepte le commandement de la garde nationale qui lui est déféré par...

—Par la Chambre.

—Non! non! ce n'est pas comme Chambre que nous agissons!... interrompit vivement le long M. Villemain, que troubla l'appréhension d'une responsabilité encore possible devant les tribunaux du roi: il ne se souciait pas de porter sur les épaules une tête convaincue de complot, au cas d'un revirement... Nous agissons simplement comme une réunion de députés.

Tous applaudirent à cette prudence. On se carra plus à l'aise dans les gilets de toile.

—Nous ne sommes ici que des citoyens qui s'assemblent pour sauvegarder l'ordre et la propriété dans des conjonctures extraordinaires..., définit M. Villemain.

A ce moment, Omer voulut se retirer, ayant compris que sa présence semblait à certains membres superflue. M. Laffitte, dont il alla prendre congé, le retint un peu. Le bruit courait que l'Hôtel de Ville était en la possession du général Dubourg, Omer confirma les probabilités de cette information. M. Laffitte pria l'estafette d'annoncer au comte la venue d'une Commission municipale et du général La Fayette. Celui-ci sortait, d'ailleurs, avec le général Gérard, M. Audry de Puyraveau et un colonel de ses familiers. Omer les suivit.

Ils allaient descendre l'escalier en répondant aux innombrables questions de ceux que les laquais repoussaient mal, lorsqu'à leurs oreilles il tonna formidablement. Puis, la fusillade s'égrena. Les échos de l'hôtel répercutaient le fracas de l'explosion; le sol trembla sous les pieds.

Nous sommes trahis!... s'écrièrent des êtres éperdus qui jouaient des coudes afin de gagner les issues du jardin.

—Les soldats de Polignac sont là!

Une subite image de l'échafaud, de l'exécuteur offrant sa main ironique, voilà ce qu'Omer évoqua durant la seconde où, d'instinct, se fermaient ses paupières. Par la porte ébranlée du grand salon, se bousculèrent alors les députés en séance, oublieux de leurs cannes et de leurs chapeaux. Des boucles blanches flottèrent sur des dos courbés. Des basques d'habits volaient... Dans la cour, Omer vit bondir par la fenêtre un vieillard agile... Deux élus du peuple coururent aux écuries, les ouvrirent et s'y verrouillèrent. Tous les yeux s'effrayaient. Juché sur le piédestal d'une colonne quisupportait la voûte du porche, un officier de la ligne adjura La Fayette de ne rien craindre. C'étaient les compagnies qui déchargeaient leurs armes en l'air. Ainsi voulait-on rassurer une bande de révolutionnaires qu'inquiétaient les forces des deux régiments installés autour de l'hôtel. A ces mots, le maigre, le long M. Villemain quitta la remise où il prétendait se blottir; et remonta très vite l'escalier en se mouchant au milieu d'un foulard.

Omer eut quelque peine à retrouver son cheval. Un jeune soldat bouchonnait, plaignait en patois le malheureux animal, écumeux et sanglant. Il ne fut pas facile de se frayer un chemin à travers la foule et les troupes qui fraternisaient. On invitait les militaires à prêter serment sur le drapeau des trois couleurs. Plusieurs dames régalaient les petits tambours dans une pâtisserie. Sous leurs grands shakos noirs à pompons, les soldats transpiraient ce qu'ils achevaient de boire.

Au coin de la rue et du boulevard, s'empressait M. Mignet, dont les yeux astucieux, sous la chevelure abondante, examinaient chaque type de révolutionnaire au repos: ceux qui s'accoudaient sur leurs fusils, ceux qui bavardaient, les mains dans les poches, ceux qui s'asseyaient, fourbus, sur les bornes, ceux qui étanchaient, à l'ombre, la sueur de leurs fronts. La bouche fine et narquoise du jeune historien, à ce que put surprendre Omer, terminait ses compliments par ces mots:

—Courage, mon brave, vous allez l'avoir pour roi, votre duc d'Orléans!...

Ce que les gens ébahis ne paraissaient guère désirer. Ils hochaient la tête et soufflaient, s'attachaient à la boutonnière les nœuds tricolores que commençaient à vendre des fillettes, la corbeille au cou. En trottant, l'avocat réfléchit aux rapports qui liaient M. Laffitte et la famille d'Orléans. Le banquier, fréquemment, assistaitaux réceptions du Palais-Royal. Son ami, M. Mignet, apparemment se chargeait de la propagande immédiate... Ainsi que les groupes en effervescence autour des bornes, Omer eût préféré la République, legs de Rome. Toutefois, entre Bernadotte au loin sur le trône de Suède, Napoléon II prisonnier dans Schœnbrünn, les trois ou quatre sectes de républicains prêts à la dispute intestine, déjà violente devant le passage de l'Opéra, prudemment, on pouvait songer au fils de Philippe-Égalité, au combattant de Jemappes et de Valmy. Ce prince était en posture de les supplanter par le fait simple de sa présence, par l'appui des financiers, du commerce, et de cette garde nationale qui s'équipait à la porte des boutiques, enfin par le prestige de son extraction royale... Peut-être fallait-il se garder de nuire à sa cause. L'avocat ne pouvait que compromettre l'avenir de son fils en obéissant aux espoirs vagues des Philadelphes, du comte Dubourg, de son oncle Edme, ou bien à ses propres aspirations vers la République latine des carbonari. Pour elle, autour des bornes, s'exaltaient les étudiants, et les sous-officiers de la ligne qui débouclaient leurs sacs.

Dans la chaleur accablante, Omer respirait l'âcre poussière levée par les milliers de pas. Tous ses membres lui pesaient autant que son épaule alourdie, pincée par la cicatrice naissante, râpée par les bords du bandage, lacérée. Les chairs de ses mollets furent bientôt un poids énorme. Ses paupières retombaient sur le spectacle de la foule anxieuse et rieuse. Les querelles des gens, leurs appels heurtaient son crâne. Le roulis du cheval lui meurtrissait les hanches, que coupait l'arête du ceinturon. Les façades réverbéraient le soleil. Ses traits éblouissants, lui blessaient les pupilles. La fatigue du corps, la fatigue de l'esprit étaient pareilles. L'une et l'autre engageaient l'estafette à chérir la solution la plus prochaine, afin que le repossuivît. Au surplus, mieux valait devenir le magistrat d'un souverain fidèle aux lois...

Cependant Omer décida qu'il ne lui seyait point de proposer avec enthousiasme le duc d'Orléans aux suffrages de l'Hôtel de Ville. Cela n'eût que trop révolté les Dubourg et les Ribéride. Adroitement, il insinuerait la chose en des conversations particulières, ainsi qu'un soupçon, et feindrait de croire que le général La Fayette administrerait d'abord l'État, selon la politique des Ventes.

Après avoir gouverné sa bête parmi la multitude de la place de Grève, Omer, grâce à une énorme cocarde tricolore piquée sur la ganse de son bonnet de police, fut admis dans la salle Saint-Jean. Le comte Dubourg s'affairait au milieu des solliciteurs, des nouvellistes et des fonctionnaires; ils étaient respectueux devant le vieil uniforme républicain, qu'il avait de nouveau revêtu. Évariste Dumoulin rédigeait une ordonnance. Elle suspendait les droits d'entrée dans Paris, pour le bétail et les vivres maraîchers, à la satisfaction de quelques fruitiers et bouchers en blouses, délégation corporative. Un sergent de la garde nationale assurait au major Gresloup qu'un poste important venait d'être établi, selon les ordres, dans la Banque de France, et que l'argent du commerce se trouvait ainsi protégé.

—La Fayette se rend-il ici comme mandataire de Laffitte et de Casimir Perier, ou bien avec la volonté d'agir par lui-même et par ses amis personnels?... demanda brusquement le major à son gendre, dans l'angle de fenêtre où il l'avait acculé.

—J'ignore le fond de sa pensée..., répondit Omer; je puis dire qu'à la réunion des députés il a tout fait pour obtenir le commandement de la garde nationale, c'est-à-dire pour disposer de la force. Il l'a obtenu, mais ils lui ont adjoint le général Gérard... En tous cas,le général Pithouët, M. de Schönen et M. de Puyraveau font partie de la commission municipale...

—Ah! ils se sont constitués en pouvoir municipal?...

—Et M. Laffitte songe au duc d'Orléans...

La consternation de M. Évariste Dumoulin pâlit ses larges joues molles que creusaient les pointes du col. Dubourg et le major s'interrogeaient des yeux; ils regardaient leurs colères les envahir... Elles firent sourdement explosion. Ils murmurèrent qu'il fallait aussitôt convoquer, à l'Hôtel de Ville, les jacobins déterminés. Le major griffonna quelques mots à l'adresse de M. Buchez, de Blanqui. On entourerait la Commission de révolutionnaires capables, au besoin, de l'intimider par la violence.

Durant ce colloque, Omer remarquait le désordre du lieu. De nombreuses personnes s'entretenaient dans la salle, par groupes conversant à l'écart. Elles avaient déposé leurs fusils dans les encoignures des deux cheminées monumentales, sous la garde des figures allégoriques dressées en cariatides. Des portes s'ouvraient et se fermaient avec violence.

—Monsieur Baude!... Un officier d'état-major demande à parler confidentiellement à monsieur Baude!... criaient les voix les plus diverses de gens pour qui ce rédacteur duTempsreprésentait le gouvernement provisoire.

Lambeaux d'imprimés, journaux divers, brouillons déchirés en miettes jonchaient les rosaces du tapis. Sur une grande table ovale, recouverte de velours à crépines, de l'encre s'étalait par flaques épaisses, entre des paquets de plumes d'oie, des paires de pistolets, une écharpe tricolore, quatre bouteilles vides, des verres à bière, et des écritoires de faïence à fleurs de lys. Armé d'un canif, Pied-de-Jacinthe coupait la tenture rouge d'un panneau, en affirmant qu'il allait, dessous,mettre à nu des affiches placardées en 1793. Cette opération intéressait nombre de messieurs qui portaient des sabres de cavalerie suspendus à leurs redingotes. A mesure que les doigts émus du vétéran arrachaient l'étoffe le long d'une fausse colonne, d'une cannelure d'or, un papier verdâtre apparaissait. Peu à peu l'on déchiffra:

TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIREUnité, Indivisibilité ou la Mort.

Théâtralement, ceux qui étaient coiffés se découvrirent devant ce vestige de la dure justice jacobine. Le dragon de l'an II rectifia la position et porta la main à la visière de son casque terni.

—Aujourd'hui le peuple est rentré chez soi!... dit-il ensuite.

Il dissertait, rappelait ses souvenirs de la guerre faite sous Jourdan. Ribéride vint parler à Dubourg.

—Général, voici le tapissier: de quelle couleur le drapeau?

Le comte hésita.

—Il nous faut un drapeau noir..., ordonna le major brusquement...; et la France gardera cette couleur jusqu'à ce qu'elle ait reconquis ses libertés.

Cette phrase, prononcée furieusement pour avertir les assistants du péril orléaniste, les attira. Leur indignation se donna carrière dès que le général eut avoué ses craintes:

—Nous voulons le rétablissement de la Convention, et que tout soit remis en l'état de choses qui existait le 8 thermidor.

—Orléans?... Un traître qui passa comme Dumouriez à l'ennemi... après la défaite de Nerwinde, lorsqu'il estima perdue la cause de la Révolution!...

Des portes s'ouvrirent encore. On ne s'entendit plus.

—Monsieur Baude?...

—Monsieur Baude vous recevra tout à l'heure!

—C'est Son Excellence le ministre de Suède!

—Monsieur Baude dicte une proclamation au peuple. Mais on peut voir le général Dubourg...

Celui-ci commanda le silence d'un geste impérieux et reprit son chapeau. Un homme blond, à la vue basse, entrait. Le bonnet à poil et l'uniforme flambant neuf de M. Évariste Dumoulin lui semblèrent d'abord majestueux; puis ce furent les épaulettes d'un colonel de hussards qui, large et trapu, frétillait sur ses petites jambes en bottes à cœur, et les embarrassait dans les courroies d'une énorme sabretache garnie d'un N en cuivre.

—Monsieur de Lœwenhielm!... appela le général comte en s'avançant et faisant la révérence... Je suis heureux de souhaiter ici la bienvenue à Votre Excellence.

L'homme blond le reconnut enfin:

—Je désirais remercier, en votre personne, monsieur le comte, le gouvernement qui, dans un moment si troublé, a bien voulu veiller à ce que fût remis, en mon hôtel, le paquet intact de mes dépêches saisies à la barrière, sur mon courrier de Stockholm.

—Le roi Charles-Jean ne pouvait espérer moins de moi, d'un ancien ami du maréchal Bernadotte!... répondit Dubourg radieux, et qui rajustait son écharpe tricolore contre ses boutons à faisceaux de licteurs.

Le ministre examina le cercle formé autour d'eux; il attendit le silence absolu:

—Messieurs, je puis vous l'assurer déjà: rien n'égale le respect qu'inspire au corps diplomatique la conduite si sage des Parisiens. Je suis certain qu'à la cour de Suède la nouvelle de ces prodigieux événements ne sera point mal accueillie... Messieurs, notre souverain aime toujours profondément la cause de la liberté, pourlaquelle il a si longtemps combattu avec le général Gérard et le général Dubourg, dans les rangs de la Révolution... Permettez-moi de me souvenir ici qu'en 1813, après Leipzig, il envoyait au général Davout, alors gouverneur de Hambourg, un émissaire pour le déterminer à concentrer les garnisons françaises dispersées dans les forteresses d'Allemagne: jointes aux forces suédoises, elles eussent pris à revers les troupes de la Sainte-Alliance, et sauvé la France de l'invasion. La fatalité voulut que notre agent ne sût pas convaincre le maréchal Davout... Mais, en mars 1814, l'empereur Napoléon, après la bataille d'Arcis-sur-Aube, se rendit dans l'est de la France, à Saint-Dizier, pour chercher, dans l'exécution de notre plan, sa sauvegarde. Le 25 mars, je quittais Liège avec le prince royal de Suède dans une chaise de poste. Nous courions au-devant de Napoléon. A Nancy, nous refusâmes l'entrevue que, par l'entremise de M. Alexis de Noailles, nous demandait le comte d'Artois, ce Charles X qu'aujourd'hui... Hélas! la partie fut perdue trop vite. Les alliés entrèrent dans Paris. Les habiletés de M. de Talleyrand trompèrent Alexandre, en faveur des Bourbons. Dans le même instant, le prince royal de Suède se disposait à réparer tant de malheurs avec l'aide de M. Benjamin Constant. Il n'a point dépendu d'eux que les choses tournassent mieux... Un sentiment tout humain de rivalité bien excusable empêcha les maréchaux Caulaincourt, Macdonald et Marmont de se confier à leur ancien camarade. Malgré les prescriptions des Philadelphes, ils refusèrent de l'aider dans la nuit du 4 au 5 avril 1814... Vous savez le reste. Le 8 avril, les sénateurs installaient sur le trône de France le frère de Louis XVI... Qui avait eu raison, Messieurs, cette nuit-là? Bernadotte, ou Marmont?... Aujourd'hui, cette glorieuse ville jonchée de cadavres, après quinze ans d'erreurs, répond pour nous!

Le comte de Lœwenhielm leva dans ses mains gantées son chapeau de soie brillante à coiffe blanche; il hocha sa fine tête qu'encadraient les mèches grises et blondes, et regarda l'assistance. Sans doute espérait-il qu'on lui répondrait dans un sens flatteur pour l'ambition de Bernadotte. Seul, le général Dubourg rappela que Mmede Staël avait déjà vanté le patriotisme et la haute valeur morale du prince, mérites rares et non moins appréciés du général Gérard, du général La Fayette, qui venaient d'être choisis, par les députés libéraux, pour commander aux gardes nationales:

—J'ai eu l'occasion d'entendre dire au général La Fayette qu'il pensait sans cesse à ce que le prince royal de Suède et lui, pendant les Cent Jours, s'étaient promis de faire pour la liberté, l'indépendance et les trois couleurs nationales!

Quelques approbations timides, hésitantes, un: «Vive Bernadotte!» proféré par le colonel de hussards à la sabretache bruyante, firent que le diplomate put se retirer au milieu d'une ovation assez mesquine, mais réelle.

«Voilà ce qui peut aboutir des grands desseins particuliers aux Philadelphes de mon bisaïeul et de mon Edme,... calculait Omer.... Le comte Dubourg est l'agent de Bernadotte qui a pour amis La Fayette et le général Gérard... L'Hôtel de Ville va leur appartenir tout à l'heure... En tout cas, je suis le favori de ce gouvernement-là... J'ai un pied ici et un autre chez M. Laffitte par ma tante Caroline... Je puis dormir sur les deux oreilles!»

—Mieux vaudrait Bernadotte que le duc d'Orléans,... grommelait son beau-père.... L'homme importe moins que les termes d'une Constitution qui nous garantisse le libre exercice de tous les droits. Cela gagné, nous commencerons les réformes, et nous appellerons M. Fourier au ministère de l'Intérieur!

Evariste Dumoulin gourmanda le commis qui rapportait les épreuves d'un décret: l'imprimeur de la Préfecture ne voulait pas exécuter le tirage faute d'un visa que ne donnait point le chef de bureau.

—Où est-il, ce chef de bureau?... Où est-il?... Comment?... Quoi? «Il a cru que, vu les circonstances...» Ah çà! qu'est-ce à dire?... M. Baude et moi l'avons assez répété: tout doit rentrer, dès cette heure, dans l'ordre accoutumé... Chacun doit se livrer à ses travaux habituels... Sachez-le, Monsieur! La Commission municipale qui va siéger ici est un gouvernement provisoire! Il y a donc un gouvernement, qui saura punir aussi bien que récompenser...

—Général, l'inventaire est terminé. Il y a cinq millions dans les caisses de l'Hôtel de Ville, et plus... annonça tout de suite un autre commis qui présenta plusieurs pièces à la signature du comte Dubourg.

Omer se plongea dans un fauteuil de velours rouge. Sa tête s'appuyait au dossier. Bientôt ses paupières recouvrirent à demi ses yeux: ils ne virent plus que brouillés, les civils, les gens en uniformes, les gesticulations éparses dans la salle, entre les deux cheminées aux cariatides. Les voix et les tumultes du dehors se confondirent...

Plusieurs décharges de mousqueterie se mêlèrent à son cauchemar, l'éveillèrent. «C'est La Fayette!» disait-on autour de lui. Les messieurs se boutonnaient et se brossaient. Dubourg coiffait son chapeau à panache symbolique:

—Il faut le recevoir au perron.

—Nous lui demanderons d'abord quelles idées il espère servir ici!... affirma le major.

—Doit-on oublier qu'il fit tirer sur le peuple de la Révolution, au Champ-de-Mars?... questionna sévèrement Pied-de-Jacinthe qui fixait la jugulaire de son casque sous le menton, à l'ordonnance.

Par les escaliers sonores, la cohorte des carbonari, des demi-soldes descendit derrière eux.

—Vive La Fayette!... acclamait la place grouillante.

Au soleil, six mille figures se haussaient par-dessus la houle des épaules en chemise. C'était un champ de visages fervents parmi les pointes des fusils et des piques. Hissés sur des chaises que portaient de robustes gaillards, les blessés, dans leurs linges sanglants, trouvaient la force d'agiter les trois couleurs des banderoles. On s'écartait devant les civières où des hommes barbus agonisaient. Une mer humaine remuait jusqu'à la Seine. Au loin, des enthousiastes, montés sur le portique central du Pont Suspendu, brandissaient leurs drapeaux dans la lumière, devant les tours quadrangulaires de Notre-Dame. Au bras du colonel Carbonnel, M. de La Fayette marchait, affable, à travers l'infinie rumeur qui le sacrait chef. Des fenêtres, les femmes lui jetaient à foison des faveurs rouges, blanches, bleues, qui tournoyaient avec grâce en tombant. Des naïfs lui tendaient des verres pleins. Les gardes nationaux plantaient leurs oursons sur leurs baïonnettes et les élevaient le plus haut possible. Avec cette lourde figure plombée, ce grand corps adipeux, engainé dans le col d'or et les aiguillettes du costume, tout le souvenir de la gloire révolutionnaire ressuscitait sur le sol de Paris. Derrière le remous de gens qui poussaient des gamins battant le tambour, le vieillard faisait des révérences, serrait des mains, remerciait ceux qui débarrassaient le chemin des pavés et des poutres... Une longue lanière de soie tricolore flottait à son habit. Les fidèles de sa suite, enrubannés de même, semblaient les commensaux d'une noce, celle du vieux temps révolutionnaire et de la jeune liberté victorieuse que représentaient maintes filles dépoitraillés, les poings aux hanches, et la mine ivre de joie publique.


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