Archer frissonnait à la pensée que lui-même pourrait en être là. Il résistait à la stagnation, il passait ses vacances à voyager, il cultivait les «intellectuels,» il essayait de se «tenir au courant,» comme il l'avait dit un jour à MmeOlenska. Mais une fois marié, que deviendrait cette étroite marge que se réservait sa personnalité? Combien d'autres avant lui avaient rêvé son rêve, qui graduellement s'étaient enfoncés dans les eaux dormantes de la vie fortunée!
Du cabinet de Mr Letterblair, il envoya un mot à MmeOlenska, lui demandant si elle pouvait le recevoir dans l'après-midi. Au cercle, il ne trouva pas de réponse, et n'en reçut pas le jour suivant. Ce silence l'humilia: le lendemain matin, il vit un superbe bouquet de roses jaunes à la devanture d'un fleuriste, mais s'abstint de l'envoyer. Le troisième jour enfin, il reçut par la poste quelques lignes de MmeOlenska. À son grand étonnement, elles étaient datées de Skuytercliff, où les van der Luyden s'étaient retirés aussitôt après avoir embarqué le Duc. «Je me suis évadée, écrivait-elle brusquement et sans préambule, le lendemain du jour où je vous ai rencontré au théâtre. Je voulais être tranquille, réfléchir. Vous aviez raison de me dire toute la bonté de mes hôtes. Je me sens en sécurité ici. Je voudrais que vous y fussiez avec nous.» Elle terminait par une formule banale, sans allusion à la date de son retour.
Le ton de la lettre surprit le jeune homme. De quoi MmeOlenska s'évadait-elle, et pourquoi avait-elle besoin de se sentir en sécurité? Il pensa d'abord que quelque nouveau danger venu d'Europe pouvait planer sur elle; puis il réfléchit qu'elle avait peut-être dans sa manière d'écrire quelque exagération pittoresque. Du reste, elle devait être capricieuse et se fatiguer facilement de ce qui la divertissait un moment.
Il souriait à la pensée des van der Luyden l'amenant une seconde fois à Skuytercliff, et cette fois pour un temps indéfini. Les portes de Skuytercliff s'ouvraient rarement, et un cérémonieux week-end était tout ce que pouvaient espérer les privilégiés. Mais Archer avait vu à Paris la délicieuse pièce du Labiche:le Voyage de M. Perrichon, et se rappelait l'attachement tenace et profond de M. Perrichon pour le jeune homme qu'il avait retiré du glacier. Les van der Luyden avaient retiré MmeOlenska de la crevasse où la société de New-York avait failli la précipiter, et outre la sympathie qu'elle leur inspirait, ils sentaient couver en eux le désir d'assurer son sauvetage.
Archer, en apprenant le départ de la jeune femme, se rappela aussitôt qu'il venait de refuser une invitation à aller passer le dimanche chez les Reggie Chivers dans leur propriété à quelques kilomètres de Skuytercliff.
Il en avait assez, depuis longtemps, des parties bruyantes de Highbank, des courses de luge, des promenades en traîneau, des longues marches dans la neige, des flirts innocents et des plaisanteries aussi innocentes, mais plus insipides encore. Il venait de recevoir une caisse de livres nouveaux de son libraire à Londres, et aurait une tranquille journée chez lui avec ses auteurs préférés. Pourtant, tout en froissant entre ses doigts la lettre de MmeOlenska, il alla dans le salon de lecture du cercle, rédigea un télégramme et le fit partir immédiatement. Il savait que Mrs Reggie avait toujours de la place pour un invité de la dernière heure, et qu'il pouvait compter sur son accueil.
Newland Archer arriva chez les Chivers le vendredi soir et exécuta, consciencieusement, le lendemain, tous les rites d'un week-end à Highbank.
Le matin, il fît du toboggan avec la maîtresse de la maison et les plus allants des invités. Dans la journée, il fit le tour du propriétaire. Après le thé, il causa dans un coin avec une jeune fille avec laquelle il avait flirté autrefois et qui venait de se fiancer. Vers minuit, il aida à mettre des poissons rouges dans le lit d'un des invités et à fabriquer un cambrioleur-mannequin dans le cabinet de toilette d'une tante timide. Enfin, il participa à la bataille d'oreillers qui, jusqu'après minuit, bouleversa la maison depuis les chambres d'enfants jusqu'à la cave. Mais le dimanche, il emprunta un traîneau pour aller à Skuytercliff.
La maison de Skuytercliff avait la prétention d'être une villa italienne. Construite par Mr van der Luyden en vue de son prochain mariage avec Miss Louisa Dagonet, c'était une grande bâtisse carrée, peinte en blanc et vert pâle, avec un portique corinthien et d'étroits pilastres entre les fenêtres. De la hauteur où elle était placée, une série de terrasses, que bordaient des balustrades surmontées d'urnes, descendait jusqu'à un petit lac à bord d'asphalte, ombragé de conifères pleureurs. À droite et à gauche des terrasses, s'étendaient les fameuses pelouses, parsemées d'arbres de choix, chacun d'une variété différente, et au delà, de longues rangées de serres. Plus bas, dans un vallonnement, se voyait la petite maison en pierres que le premier «Patroon» avait fait construire sur le terrain qui lui avait été concédé en 1605.
Contre la blanche étendue de neige et le ciel gris d'hiver, la villa italienne avait un aspect assez lugubre. Même en été, elle gardait sa dignité et les plus téméraires corbeilles de cannas ne s'aventuraient jamais à moins de trente pieds de sa façade. Quand Archer sonna, le long tintement sembla se prolonger comme dans un mausolée, et lorsqu'enfin le maître d'hôtel se présenta, il parut aussi étonné que s'il eût été réveillé de son dernier sommeil. Mais Archer était de la famille: le maître d'hôtel crut pouvoir lui dire que la comtesse Olenska était sortie pour se rendre, avec Mrs van der Luyden, aux offices du soir.
—Mr van der Luyden, continua le maître d'hôtel, est à la maison; mais je crois qu'il finit sa sieste ou qu'il lit l'Evening Postd'hier. Je l'ai entendu dire ce matin, à son retour de l'église, qu'il lirait l'Evening Postaprès le déjeuner. Si vous le désirez, monsieur, je puis aller voir...
Archer répondit qu'il irait au-devant des dames, et le maître d'hôtel, visiblement soulagé, referma majestueusement la porte.
Un groom mena le traîneau aux écuries et Archer traversa le parc pour gagner la grande route. Le village de Skuytercliff n'était distant que d'un kilomètre, mais il savait que Mrs van der Luyden ne marchait jamais, et qu'il rencontrerait la voiture en chemin. Un instant après, venant d'un sentier qui traversait la route, il aperçut un grand chien devançant une mince silhouette en manteau rouge. Il pressa le pas et MmeOlenska s'arrêta court, avec un sourire de bienvenue.
—Ah! vous voilà!
Le manteau rouge lui rendait l'éclat de l'Ellen Mingott d'autrefois. Il rit, lui prenant la main, et répondit:
—Je suis venu pour savoir ce que vous avez voulu fuir...
La figure de la jeune femme s'assombrit:
—Vous le comprendrez tout à l'heure...
La réponse intrigua Archer:
—Qu'avez-vous donc? Que se passe-t-il?
D'un petit mouvement qui rappelait celui de Nastasia, Ellen haussa les épaules et dit d'un ton plus léger:
—Marchons! Le sermon m'a glacée. Et puis, maintenant vous êtes là, je n'ai plus peur.
Le sang monta aux tempes du jeune homme; il saisit un des plis du manteau rouge.
—Ellen! Qu'y a-t-il? Dites-le moi!
—Tout à l'heure. Courons d'abord; j'ai les pieds gelés, cria-t-elle; et, ramassant son manteau, elle s'élança sur la neige, suivie du chien qui gambadait autour d'elle.
Archer s'arrêta un moment, ravi de ce bondissement rouge sur la neige; puis il s'élança à la poursuite de la jeune femme. Ils se rejoignirent, riant et hors d'haleine, devant le portillon qui ouvrait sur le parc.
Elle fixa sur lui son regard:
—Je savais que vous viendriez!
—Cela prouve que vous le désiriez, répondit-il avec une joie secrète.
Le scintillement des arbres givrés remplissait l'air d'une lumière mystérieuse et, comme ils marchaient, la neige durcie semblait chanter sous leurs pas.
—D'où venez-vous? demanda MmeOlenska.
Il le lui expliqua et ajouta:
—J'ai demandé aux Olivers de me recevoir lorsque j'ai reçu votre lettre.
Après un silence, elle dit, avec un imperceptible tremblement dans la voix:
—May vous a demandé de vous occuper de moi?
—Je n'avais pas besoin qu'on me le demandât...
—Vous me trouvez donc bien visiblement sans défense! Quelle pauvre créature vous me croyez tous! Mais les femmes d'ici n'ont donc jamais besoin de secours, pas plus que les bienheureux dans le ciel?
Il baissa la voix:
—Quelle sorte de secours?
—Ne me le demandez pas. Je ne parle pas votre langue, répliqua-t-elle avec vivacité.
La réponse le blessa; il s'arrêta dans le sentier.
—Pourquoi suis-je venu, si vous ne parlez pas ma langue?
—Oh! mon ami!—Elle posa légèrement sa main sur le bras du jeune homme. Il la pressa.—Ellen! Pourquoi ne pas me dire ce qui est arrivé?...
Elle haussa de nouveau les épaules:
—Que peut-il arriver dans le paradis?
Ils marchèrent quelques instants en silence. Enfin elle dit:
—Je vous l'expliquerai, mais où? On ne peut pas être seul une minute dans cette maison aux portes toujours ouvertes, où toujours quelque domestique vous apporte le thé, une bûche ou un journal! Ne peut-on jamais, dans une maison américaine, être un peu seule? Vous qui êtes si réservés, si discrets, comment se fait-il que vous ayez si peu le sens de l'intimité?
—Ah! vous ne nous aimez pas! s'écria Archer.
Ils passaient devant la maison du vieux «Patroon.» Sa façade basse, percée de petites fenêtres, était dominée, à la mode hollandaise, par une seule cheminée centrale. Les volets étaient ouverts, et, à travers les vitres, Archer aperçut la lueur d'un feu.
—Tiens! la maison est ouverte? dit-il.
Elle s'arrêta:
—Pour aujourd'hui, tout au moins. Je désirais la visiter, et Mr van der Luyden a fait allumer du feu, afin que nous puissions y passer en revenant de l'église, ce matin.
Elle monta les marches en courant et tourna la poignée de la porte.
—Elle est encore ouverte. Quelle chance! Entrez et nous pourrons causer tranquillement. Mrs van der Luyden est allée jusqu'à Rhinebeck voir les vieilles tantes, et on ne s'apercevra pas de notre absence.
Il la suivit dans l'étroit couloir. La dépression que lui avaient causée les dernières paroles de la comtesse Olenska fit place à un mouvement de joie. La petite maison intime, avec ses boiseries peintes, ses cuivres où se reflétait le feu, s'ouvrait là pour eux comme par enchantement. Un grand lit de braises luisait encore dans la cheminée de la cuisine, sous un chaudron suspendu à une vieille crémaillère. Des chaises cannées se faisaient face des deux côtés du foyer revêtu de vieilles faïences bleues, et des rangées d'assiettes de Delft ornaient les murs. Archer jeta un fagot dans la cheminée. MmeOlenska, ôtant son manteau, prit une des chaises, et Archer, appuyé à la cheminée, l'interrogea du regard.
—Vous riez maintenant; mais quand vous m'avez écrit, vous étiez malheureuse, dit-il.
—Oui.
Elle ajouta:
—Je ne peux pas me sentir malheureuse quand vous êtes là...
—Je ne serai pas ici longtemps, observa-t-il sèchement.
—Sans doute. Mais je ne sais pas prévoir! Je vis dans le moment où je suis heureuse.
Ces mots glissèrent en lui comme une tentation; pour s'y dérober, il s'éloigna de la cheminée et se mit à regarder les troncs noirs des arbres qui se détachaient sur la neige. Mais il voyait encore, entre lui et les arbres, la jeune femme penchée sur le feu, avec son sourire indolent. Le cœur d'Archer battait en désordre. Était-ce lui qu'elle avait fui? Avait-elle attendu pour le lui dire qu'ils fussent ensemble seuls dans cette chambre?
—Ellen, si vraiment je puis vous aider, si réellement vous désiriez ma venue ici, dites-moi ce qu'il y a, dites-moi à qui vous voulez échapper!
Il parlait sans changer de position, sans se retourner pour la regarder. Si le destin devait parler, ce serait ainsi, avec toute l'étendue de cette chambre entre eux, tandis qu'il continuait, par la fenêtre, à regarder la neige.
Longtemps elle resta silencieuse. Un moment, Archer s'imagina presque entendre qu'elle s'approchait de lui, prête à lui jeter ses bras légers autour du cou. Tout son être palpitait dans l'attente... Soudain il vit un homme vêtu d'un épais pardessus, son col de fourrure relevé, qui s'avançait par le sentier vers la maison. Archer reconnut Julius Beaufort.
—Ah! cria-t-il, éclatant d'un rire sonore.
MmeOlenska s'était élancée de sa chaise et était venue près de lui, glissant sa main dans la sienne; mais, après avoir jeté un coup d'œil par la fenêtre, elle pâlit et recula.
—Enfin, je comprends!... dit Archer avec une ironie amère.
—Je ne savais pas qu'il fut ici, murmura-t-elle.
Sa main serrait encore celle d'Archer; mais il s'éloigna d'elle brusquement, et, traversant le vestibule, il ouvrit la porte de la maison.
—Bonjour, Beaufort! Par ici! MmeOlenska vous attendait, dit-il.
Beaufort, visiblement contrarié de le trouver avec MmeOlenska, gardait quand même tout son aplomb. Il savait donner aux gens qui le gênaient l'impression qu'ils ne comptaient pas, qu'ils existaient à peine. Mais, malgré son air d'assurance habituelle, il ne pouvait effacer le pli qui s'était creusé entre ses yeux. Il semblait bien que MmeOlenska ignorât qu'il dût venir, et pourtant elle avait paru indiquer que cela était possible. La raison qu'il donna de son arrivée fut qu'il avait découvert, la veille au soir, une petite maison délicieuse, qui faisait absolument l'affaire de la jeune femme, mais qui pouvait lui être soufflée d'un moment à l'autre. Il se répandit en reproches agréables: quelle peine elle lui avait donnée en s'enfuyant juste au moment où il avait fait cette trouvaille!
—Si seulement cette nouveauté du téléphone était un peu plus perfectionnée, j'aurais pu vous avertir de loin, et je serais en train de me chauffer les pieds au feu du cercle, au lieu de courir après vous dans la neige, bougonna-t-il, déguisant sous une irritation feinte son réel déplaisir.
MmeOlenska détourna vivement la conversation sur le miracle de pouvoir un jour converser d'une rue à l'autre, ou même,—rêve insensé!—d'une ville à l'autre. Ceci amena des souvenirs d'Edgar Poë et de Jules Verne; et la question du téléphone les conduisit sans encombre jusqu'à la grande maison.
Mrs van der Luyden n'étant pas encore revenue, Archer prit congé et remonta dans son traîneau, pendant que Beaufort entrait dans la maison avec MmeOlenska. Malgré l'habitude des van der Luyden de ne pas encourager les visites imprévues, il pouvait espérer être retenu à dîner, et reconduit à la gare pour le train de neuf heures. Mais c'était tout. Jamais ses hôtes n'auraient pensé à demander à un visiteur venu sans bagages de passer la nuit chez eux; dans les termes assez froids où ils se trouvaient avec Beaufort, la question ne se posait même pas.
Beaufort le savait et ne devait pas s'en étonner, mais qu'il eût entrepris le long trajet pour une si petite récompense, voilà qui pouvait donner la mesure de son zèle. Il était clair qu'il poursuivait MmeOlenska, et quand il poursuivait une jolie femme, Beaufort n'avait qu'un but. Son intérieur morose l'excédait depuis longtemps: et les consolations permanentes qu'il s'était octroyées ne l'empêchaient pas de se mettre en quête d'aventures amoureuses dans son monde. Tel était l'homme que MmeOlenska avait fui. Était-elle obsédée par ses importunités? Doutait-elle d'elle-même, ou encore cette fuite n'était-elle qu'une feinte et son départ de New-York une simple manœuvre? Archer ne le pensait pas. Si peu qu'il eût vu MmeOlenska, il croyait commencer à lire sur son visage, et il avait été témoin de son désarroi à l'apparition soudaine de Beaufort. Mais qu'elle eût fui Beaufort, n'était-ce pas là le danger pour Archer?
Jugeant Beaufort, et sans doute le méprisant, il était possible néanmoins qu'elle fût attirée vers lui, par tout ce qui composait son prestige: ses relations à New-York et à Londres, son commerce familier avec des artistes et des acteurs, son dédain des préjugés locaux. Beaufort était un parvenu sans éducation, mais les circonstances de sa vie et une certaine vivacité d'esprit naturelle, rendaient sa conversation plus intéressante que celle d'hommes plus distingués, mais dont l'horizon n'avait jamais débordé New-York. Comment une jeune femme revenue d'un monde plus vaste ne serait-elle pas sensible à ce contraste?
MmeOlenska avait dit à Archer qu'elle et lui ne parlaient pas la même langue, et il sentait que jusqu'à un certain point c'était vrai. Mais cette langue d'Ellen Olenska, Beaufort en connaissait toutes les nuances; il pouvait lui donner la réplique. Il y avait dans toute sa mentalité une certaine ressemblance avec ce que laissait entrevoir la courte lettre du comte Olenski. Cela aurait pu être un désavantage pour lui; mais Archer ne croyait pas qu'Ellen Olenska dût se dérober nécessairement à tout ce qui lui rappellerait le passé. Elle pouvait, tout en se croyant révoltée contre ce passé, en subir encore le charme.
C'est ainsi que le jeune homme s'efforçait d'analyser, avec une triste impartialité, la situation de Beaufort et de sa victime.
En arrivant chez lui, Archer déballa les livres qui étaient arrivés de Londres. L'envoi contenait de nombreux ouvrages qu'il attendait impatiemment: un nouveau volume d'Herbert Spencer, le dernier livre d'Edmond de Goncourt, un roman intituléMiddlemarch, dont parlaient les revues. Le jeune homme avait refusé trois invitations à dîner pour jouir de ce régal; mais tout en tournant les pages, il ne savait pas ce qu'il lisait, et les livres, l'un après l'autre, lui tombèrent des mains. Tout à coup, parmi eux, il avisa un petit volume de vers qu'il avait demandé sur la foi du titre:The House of Life.Il l'ouvrit et se trouva plongé dans une atmosphère qu'il n'avait jamais connue dans ses lectures, atmosphère chaude, voluptueuse et, cependant, d'une si ineffable tendresse qu'elle donnait à la passion une nouvelle beauté pathétique et obsédante. Toute la nuit, il poursuivit à travers ces pages enchantées la vision d'une femme qui avait le visage de MmeOlenska; mais, quand il s'éveilla le lendemain et qu'il vit les maisons en face de ses fenêtres et pensa au cabinet de Mr Letterblair, au banc de famille dans Grace Church, l'heure passée dans le parc de Skuytercliff devint aussi irréelle que ses rêves de la nuit...
—Mon Dieu, que tu es pâle, Newland! observa Janey, en le dévisageant lorsqu'il descendit pour le petit déjeuner; et sa mère ajouta:—Newland, mon chéri, j'ai remarqué que tu toussais ces jours-ci. J'espère que tu ne te laisses pas surmener.
Les deux femmes étaient convaincues que, sous le despotisme de Mr Leterblair, le jeune homme s'épuisait au travail, et Archer n'avait jamais cru nécessaire de les détromper.
Les jours suivants se traînèrent péniblement. La monotonie de sa vie lui mettait dans la bouche comme un goût de cendres; par moment, il avait le sentiment d'être enterré vivant. Il ne savait plus rien de MmeOlenska ni de la petite maison. Quand il rencontrait Beaufort au cercle, ils échangeaient un signe de tête silencieux à travers les tables de whist.
Le quatrième jour, il trouva, en rentrant chez lui, un billet ainsi conçu: «Venez tard demain, il faut que je vous explique. Ellen.» Le jeune homme, qui dînait en ville, mit le petit mot dans sa poche. Après le dîner, il se rendit au théâtre, et ce ne fut qu'après minuit, de retour chez lui, qu'il relut lentement cette missive. Il y avait plusieurs manières d'y répondre. Il les étudia toutes, en un examen approfondi, au cours d'une nuit sans sommeil. Celle qu'il choisit fut de faire rapidement sa valise, et de sauter dans le bateau qui partait le lendemain pour Saint-Augustin.
Quand Archer descendit la grande rue sablonneuse de Saint-Augustin, se dirigeant vers la maison qui lui avait été indiquée comme la demeure de Mr Welland, il aperçut May debout sous un magnolia. Les rayons du soleil doraient ses cheveux, et le jeune homme se demanda pourquoi il avait tant tardé à venir.
La vérité, la réalité, la vraie vie se trouvaient là! Comment, lui, l'indépendant Archer, s'était-il cru obligé de rester cloué à son bureau par crainte des critiques?
—Newland, est-il arrivé quelque chose? s'écria la jeune fille.
Ainsi elle ne devinait pas, elle ne lisait pas dans ses yeux la raison de sa venue! Mais lorsqu'il répondit: «J'ai voulu vous revoir,» elle rougit délicieusement, et cette rougeur effaça la légère déception du jeune homme.
Malgré l'heure matinale, la grand'rue se prêtait mal à un entretien intime, et Archer souhaitait vivement de se trouver seul avec May. Les Welland déjeunaient tard: la jeune fille lui proposa une promenade jusqu'au bois d'orangers au delà de la ville. Elle venait de ramer sur la rivière et le soleil semblait l'avoir prise dans le filet d'or qu'il jetait sur les petites vagues. Sur le brun chaud de sa joue, ses cheveux fous brillaient comme des fils de métal; ses yeux semblaient plus clairs, presque pâles dans leur transparence. Elle marchait à côté d'Archer de son long pas rythmé, et son visage était empreint de la sérénité vide de pensées que l'on voit aux jeunes athlètes des frises grecques.
Pour les nerfs tendus d'Archer, cette vision était aussi apaisante que le ciel bleu et la rivière paresseuse. Ils s'assirent sous les orangers. Il mit son bras autour d'elle et l'embrassa. C'était boire à une source fraîche sous le soleil. Mais la pression de ses lèvres avait peut-être été plus vive qu'il ne l'avait voulu, car le sang monta à la figure de la jeune fille, et elle recula.
—Qu'y a-t-il? demanda Newland en souriant.
Elle le regarda surprise.
—Rien, répondit-elle.
Un léger embarras pesa sur eux; leurs mains se séparèrent. Newland ne l'avait pas embrassée sur les lèvres depuis leur fugitif baiser dans le jardin d'hiver des Beaufort, et il vit qu'elle était troublée dans son calme d'enfant.
—Racontez-moi ce que vous faites toute la journée, demanda-t-il, croisant ses bras derrière sa tête et rabattant son chapeau sur ses yeux pour les garantir du soleil.
En la faisant parler des choses simples et familières, il allait pouvoir suivre ses propres pensées. Il écouta la simple chronique: baignades, promenades à voile, courses à cheval, réunions dansantes organisées au petit hôtel en l'honneur d'un bateau de guerre. Il y avait quelques personnes agréables de Philadelphie et de Baltimore de passage à l'hôtel et aussi les Selfridge Merry, venus à cause de la bronchite de Kate Merry. On voulait faire un tennis sur le sable; mais Kate et May seules avaient des raquettes, et presque personne ne savait le jeu. Très occupée, May avait à peine eu le temps d'ouvrir un petit livre que Newland lui avait envoyé la semaine précédente:Sonnets from the Portuguese; mais elle apprenait par cœur leLast Ridede Browning, parce que c'était une des premières poésies que son fiancé lui avait lues. Elle lui dit en souriant que Kate Merry n'avait jamais entendu parler de Browning.
Tout à coup elle se leva:
—On va nous attendre pour le déjeuner!
Ils se hâtèrent de rentrer.
Les Welland campaient, pour l'hiver, dans une petite maison délabrée. Une haie de géraniums et de plumbagos entourait la propriété. Mr Welland s'effarait du manque de confort à l'hôtel, et, à prix d'or, Mrs Welland se voyait obligée, d'année en année, d'improviser une installation, amenant de New-York des domestiques récalcitrants qu'aidaient les nègres de la localité.
—Les médecins exigent que mon mari soit absolument chez lui, autrement il serait si malheureux que le climat ne lui ferait aucun bien, expliquait-elle chaque hiver.
Mr Welland, en toute sérénité, devant sa table chargée des friandises les plus variées, disait à Archer:
—Vous voyez, mon cher ami, nous campons... nous campons! Je dis à ma femme et à May qu'il faut s'accommoder de tout...
Mr et Mrs Welland avaient été surpris de l'arrivée de leur futur gendre; mais celui-ci eut la bonne inspiration de parler d'un mauvais rhume, ce qui sembla à Mr Welland une raison plus que suffisante pour abandonner tout travail.
—Vous ne serez jamais assez prudent, surtout aux approches du printemps, dit-il en versant dusirop d'érablesur son assiettée de crêpes. Si j'avais été aussi prudent à votre âge, May danserait à New-York maintenant, au lieu de passer ses hivers dans un désert avec un malade.
—Mais j'adore être ici, papa. Si Newland pouvait rester, j'aimerais mille fois mieux être ici qu'à New-York...
—Newland doit soigner son rhume avant tout, observa Mrs Welland avec indulgence; sur quoi le jeune homme se mit à rire, en disant qu'en effet les devoirs professionnels n'avaient aucune importance.
Archer arriva néanmoins, après un échange de télégrammes avec Mr Letterblair, à faire durer son rhume pendant une semaine. L'indulgence de Mr Letterblair était due en partie à la solution satisfaisante que son jeune associé avait obtenue dans l'affaire du divorce Olenski. Mr Letterblair avait fait connaître à Mrs Welland le service rendu par Mr Archer à toute la famille, service dont la vieille Mrs Manson Mingott s'était déclarée particulièrement satisfaite. Et un jour que May était allée faire une promenade avec son père dans l'unique voiture de la localité, Mrs Welland saisit l'occasion pour aborder un sujet qu'elle évitait toujours en présence de sa fille.
—Je crains que les idées d'Ellen ne soient pas du tout les nôtres; elle avait à peine dix-huit ans quand Médora Manson l'a emmenée en Europe. Vous vous rappelez qu'elle est apparue en noir le jour de son entrée dans le monde? Encore une des excentricités de Médora, mais cette fois presque prophétique! Il y a douze ans de cela, et, depuis, Ellen n'était jamais revenue en Amérique. Rien d'étonnant à ce qu'elle soit si complètement européanisée.
—Mais le divorce n'est pas admis en Europe... La comtesse Olenska a cru se conformer aux usages américains en demandant sa liberté.
C'était la première fois que le jeune homme prononçait le nom de MmeOlenska depuis son retour de Skuytercliff: il se sentit rougir.
Mrs Welland prit un air irrité:
—Encore un exemple des usages extraordinaires que nous attribuent les étrangers... Ils pensent que nous dînons à deux heures, et que nous favorisons le divorce... C'est pourquoi je trouve ridicule de les recevoir quand ils viennent à New-York... Ils acceptent notre hospitalité, retournent chez eux et racontent toujours sur nous les mêmes sottes histoires.
Archer ne répondit pas, et Mrs Welland continua:
—Nous vous sommes très reconnaissants d'avoir obtenu d'Ellen qu'elle renonce à son projet... Sa grand'mère et son oncle n'avaient pu l'en faire démordre. Tous deux ont écrit que son revirement n'est dû qu'à votre influence... Elle a pour vous une admiration sans bornes... Pauvre Ellen!... Je me demande quel sort l'attend.
—Celui que nous aurons tous travaillé à lui faire, eut-il envie de répondre. Si vous préférez qu'elle soit la maîtresse de Beaufort plutôt que la femme d'un honnête homme..., vous faites tout ce qu'il faut pour cela.
Il songea à ce que Mrs Welland aurait dit, s'il avait tenu ce propos. Il imaginait la soudaine altération de ce visage placide et ferme, qu'une longue maîtrise des détails de la vie matérielle avait marqué d'une apparence d'autorité. Elle gardait une certaine beauté saine qui rappelait celle de May; et Archer se demandait si sa fiancée n'était pas destinée à cette maturité à la fois lourde et innocente. Oh non! il ne voulait pas que May eût l'innocence qui se refuse à la fois à l'expérience et à l'imagination.
—Je crois vraiment, continua Mrs Welland, que si on avait parlé de cette triste histoire dans les journaux, c'eût été le coup de grâce pour mon mari... Je ne sais pas les détails... je n'ai pas voulu les connaître... J'ai refusé à la pauvre Ellen de l'écouter sur ce chapitre... Ayant un malade à soigner, je dois garder mon entrain et ma gaîté... Mais mon mari a été bouleversé: il a fait un peu de fièvre tous les matins, tant que la décision est restée en suspens... C'était sa terreur que sa fille ne vînt à apprendre l'existence de choses pareilles... Vous avez eu naturellement la même préoccupation que nous, cher Newland... nous savions tous que vous pensiez à May!
—Je pense toujours à May, dit le jeune homme, en se levant pour couper court à la conversation.
Il aurait voulu profiter de son entretien avec Mrs Welland pour la presser d'avancer la date du mariage, mais ne trouvant pas d'arguments capables de la convaincre, il fut soulagé de voir rentrer May et son père.
Son seul espoir était d'user de son influence sur sa fiancée, et, la veille de son départ, il alla visiter le jardin délabré de la vieille mission espagnole. L'endroit rappelait des sites européens, et May, jolie à ravir sous un chapeau dont les larges bords ombrageaient ses yeux trop pâles, souriait aux descriptions que faisait Newland de Grenade et de l'Alhambra.
—Nous pourrions voir tout cela au printemps et même passer les fêtes de Pâques à Séville, proposa-t-il, exagérant sa demande pour obtenir une plus large concession.
—Les fêtes de Pâques à Séville! Mais le carême commence dans un mois!
—Enfin, bientôt après Pâques, afin que nous puissions nous embarquer à la fin d'avril...
Elle sourit à ce rêve, l'assimilant aux aventures merveilleuses décrites dans les poèmes que son fiancé lui lisait à haute voix.
—Continuez Newland, j'adore vos descriptions!
—Mais pourquoi vous contenter de mes descriptions?... Pourquoi ne pas voir les lieux mêmes?
—Nous irons, sûrement, l'année prochaine.
—Pourquoi pas plus tôt?... insista-t-il.
Elle baissa la tête, se dérobant au regard de son fiancé.
—Pourquoi rêver encore un an?... Regardez-moi, chérie... Comprenez-vous que je veux que vous soyez ma femme?
Elle leva sur lui des yeux d'une franchise si limpide qu'il laissa tomber le bras dont il lui enserrait la taille. Mais soudain le regard de May changea, devint profond et indéchiffrable...
—Je ne sais pas si je vous comprends, dit-elle. Pourquoi êtes-vous si pressé? Est-ce parce que vous n'êtes pas sûr de continuer à m'aimer?
Archer se leva brusquement:
—Mon Dieu! peut-être... je ne sais pas, répondit-il avec colère.
May se leva aussi et ils se trouvèrent face à face. Elle semblait grandie, plus femme par la stature et la dignité. Tous deux se turent comme troublés par le cours imprévu que prenaient leurs paroles. Enfin elle dit à voix basse:
—Y a-t-il quelqu'un entre vous et moi?
—Quelqu'un entre vous et moi?—Il redisait les mots lentement, comme s'ils n'étaient qu'à moitié intelligibles, et qu'il eût besoin, pour les comprendre, de les répéter. May parut frappée par cette hésitation, car elle ajouta, d'une voix plus grave:
—Parlons franchement, Newland... J'ai eu le sentiment quelquefois que vous aviez changé envers moi, particulièrement depuis que nos fiançailles sont officielles.
—Ma chérie! Quelle folie! s'écria-t-il, en se ressaisissant.
—Si c'est une folie, cela ne nous fera aucun mal d'en parler.—Elle s'arrêta, puis ajouta, en relevant la tête avec un de ces gestes empreints de noblesse qui la caractérisaient:—Et même si c'était vrai, pourquoi n'en parlerions-nous pas?... Vous pouvez si bien vous être trompé!
Il baissa la tête, regardant l'ombre des feuilles sur le chemin ensoleillé:
—Si je m'étais trompé, pourquoi vous supplierais-je de hâter notre mariage?
Elle abaissa son regard, suivant du bout de son ombrelle le dessin des feuilles sur le chemin, et cherchant visiblement ses paroles.
—Vous pourriez désirer, une fois pour toutes, trancher la situation... C'est un moyen.
Sa calme lucidité étonna Archer; mais sous les grands bords du chapeau, il vit la pâleur du visage, et remarqua un léger frémissement des narines au-dessus des lèvres immobiles et résolues.
—Expliquons-nous, ma chérie, dit-il, se rasseyant.
Elle s'assit à côté de lui et continua:
—Ne croyez pas que les jeunes filles soient aussi ignorantes que l'imaginent leurs parents... On écoute, on observe; on a ses sentiments et ses idées... Longtemps avant que vous vous soyez déclaré, j'ai su que vous étiez occupé de quelqu'un... Tout le monde en parlait à Newport il y a deux ans... Je vous ai vus une fois ensemble sous la véranda, vous et elle, à un bal... Quand elle est rentrée au salon, elle était triste et m'a fait de la peine... Je m'en suis souvenue après, quand nous avons été fiancés.
Sa voix s'éteignait dans un murmure, elle serrait et desserrait ses mains sur le manche de son ombrelle. Le jeune homme les prit, les pressant légèrement; son cœur se dilatait dans un soulagement ineffable.
—Chère enfant! Est-ce là ce qui vous troublait! Si seulement vous saviez la vérité!
Elle releva vivement la tête:
—Il y a donc, à propos de vous, une vérité que j'ignore? je ne sais pas?
Il continuait à tenir ses mains.
—La vérité, veux-je dire, à propos de cette vieille histoire dont vous parlez.
—Mais c'est ce que je veux savoir, Newland, ce que j'ai le droit de savoir... Je ne voudrais pas devoir mon bonheur à un tort, à une déloyauté envers une autre, et je veux croire que vous partagez mon sentiment... Comment pourrions-nous commencer la vie ainsi?
Le visage de la jeune fille avait revêtu un air de si tragique résolution qu'il se sentit près de se prosterner à ses pieds.
—Je voulais vous le dire depuis longtemps, continua-t-elle. Je voulais vous dire que, quand deux êtres s'aiment véritablement, je comprends qu'il puisse y avoir des situations qui donnent le droit d'agir contre l'opinion publique... Et si vous vous sentez le moins du monde engagé,—engagé envers la personne dont nous avons parlé... et s'il y a un moyen,—un moyen de remplir vos engagements—même au prix de son divorce... Newland, n'essayez pas de vous soustraire à votre parole à cause de moi.
Archer fut étonné de découvrir que les craintes de la jeune fille visaient à un épisode aussi complètement entré dans le passé que sa liaison avec Mrs Thorley Rushworth; mais son étonnement fit bientôt place à une vive admiration pour la générosité de sa fiancée. Il était trop préoccupé pour s'émerveiller du prodige de cette hérésie chez la fille des Welland: lui conseiller d'épouser son ancienne maîtresse! Il était encore tout ému du coup d'œil jeté sur le précipice que tous deux venaient de côtoyer, et plein d'épouvante devant le mystère d'une âme de jeune fille.
Il put enfin articuler:
—Je n'ai pas d'engagement, pas d'obligation du genre que vous imaginez... Tout n'est pas aussi simple que... mais ça ne fait rien... J'adore votre générosité, car je juge ces choses comme vous-même... Chaque cas doit être considéré individuellement, selon sa valeur réelle,—sans tenir compte de l'opinion... Toute femme a droit à sa liberté.—Il se redressa, gêné par la tournure que ses paroles avaient prise et continua en souriant:—Puisque vous comprenez tant de choses, ma chérie, ne pouvez-vous pas admettre que nous puissions nous soustraire à une autre forme de ces mêmes banales conventions?... Si personne et si rien ne nous sépare, n'est-ce pas une raison pour nous marier bientôt?
Elle leva son visage vers lui, et Newland, se penchant sur elle, vit dans ses yeux des larmes de bonheur. Mais un moment après, elle sembla descendre des hauteurs où elle s'était tenue et retrouver ses timidités de jeune fille. Il comprit qu'elle n'avait de courage et d'initiative que pour les autres, mais non pour elle-même. Évidemment, l'effort qu'elle avait fait pour parler était beaucoup plus grand que ne le révélait son attitude; au premier mot rassurant de son fiancé, elle reculait comme un enfant trop aventureux qui se jette dans les bras de sa mère.
Archer n'insista pas: il était trop découragé d'avoir vu s'évanouir la femme nouvelle qui l'avait regardé du fond de ses yeux clairs. May semblait se rendre compte de sa déception, sans trouver un moyen de la dissiper. Ils se levèrent et rentrèrent silencieusement.
—Ta cousine, la comtesse Olenska, est venue voir maman pendant ton absence.
Ce fut Janey qui annonça la nouvelle à Newland, le soir de son retour, pendant le dîner. Surpris, le jeune homme regarda sa mère, qui avait les yeux baissés sur son assiette. Mrs Archer ne considérait pas son éloignement du monde comme une raison d'en être oubliée, et Newland comprit qu'il l'avait légèrement froissée en s'étonnant de la visite de MmeOlenska.
—Elle portait une polonaise en velours noir, avec des boutons de jais et un petit manchon en singe; je ne l'ai jamais vue plus élégante, continua Janey... Elle est venue seule, dimanche, de bonne heure; heureusement, le feu était allumé dans le salon. Elle avait un de ces nouveaux porte-cartes. Elle a dit vouloir nous connaître, parce que tu avais été si bon pour elle!...
Archer se mit à rire.
—MmeOlenska parle toujours ainsi de ses amis... Elle est très heureuse d'être revenue parmi les siens...
—Oui, elle nous l'a dit, observa Mrs Archer. Je dois avouer qu'elle paraît reconnaissante de notre accueil...
—J'espère qu'elle vous a plu, maman...
Mrs Archer serra les lèvres.
—Elle fait certainement tout ce qu'elle peut pour être aimable et se rendre agréable, même quand elle vient voir une vieille dame...
—Maman trouve qu'elle manque de simplicité, ajouta Janey, cherchant à lire sur le visage de son frère.
—C'est que je suis une personne d'autrefois... La chère May est mon idéal, dit Mrs Archer.
—Assurément, elles ne se ressemblent pas, répondit son fils.
Archer avait quitté Saint-Augustin, chargé de nombreux messages pour la vieille Mrs Mingott: un ou deux jours après son retour, il alla la voir. La vieille dame le reçut avec empressement, et lui témoigna sa reconnaissance qu'il eût obtenu de la comtesse Olenska de renoncer au divorce. Quand le jeune homme lui apprit qu'il s'était évadé de New-York dans le seul dessein de voir May, Mrs Mingott fit entendre un petit rire gras et lui frappa doucement le genou de sa main potelée.
—Ah! ah! c'est ainsi que vous lâchez le travail! Augusta et Welland ont du faire grise mine; ils ont dû croire que le monde tournait à l'envers... Mais la petite May?... Ça n'a pas été son avis, bien sûr?...
—Je l'espère; cependant, elle ne m'a pas accordé ce que j'étais allé lui demander...
—Vraiment... Et qu'était-ce donc?...
—La promesse que nous serions mariés en avril. Pourquoi perdre encore un an?...
Mrs Manson Mingott prit un petit air de pruderie ironique.
—«Demandez à maman!» La formule habituelle! Oh! ces Mingott! Tous les mêmes! Nés dans une ornière d'où rien ne peut les tirer. Quand j'ai bâti cette maison, on aurait cru que je partais pour la Californie. Personne ne s'était aventuré plus loin que la Quarantième Rue, et moi, je dis: Personne, non plus, n'habitait New-York, avant que Christophe Colomb eût découvert l'Amérique. Non, non, ils sont tous pareils: ils veulent tous faire ce que tous les autres auraient fait. Je rends grâce au ciel de n'être qu'une humble Spicer; il n'y a, parmi tous les miens, que ma petite Ellen qui tienne de moi.
Elle s'interrompit, le regardant toujours de ses yeux clignotants, puis demanda:
—Pourquoi n'avez-vous pas épousé ma petite Ellen?
Archer rit.
—D'abord parce qu'elle n'était pas là...
—Ça, c'est vrai. C'est bien dommage. Maintenant il est trop tard: sa vie est finie.
Elle parlait avec la froide indifférence des vieillards jetant de la terre sur la tombe de jeunes espérances. Archer eut froid au cœur et s'empressa de dire:
—Oserais-je vous demander d'employer votre influence auprès des Welland? Je ne suis pas fait pour les longues fiançailles.
La vieille Catherine le regarda, épanouie:
—Je vois cela. Vous avez la mine éveillée. Quand vous étiez petit, je suis sûre que vous aimiez à être servi le premier.
Elle renversa la tête d'un mouvement qui fit onduler les petites vagues de son double menton.
—Ah! tiens!... Voici ma petite Ellen! s'écria-t-elle, en voyant s'ouvrir les portières.
MmeOlenska s'avança souriante. Elle tendit gaîment sa main à Archer, tout en se penchant pour recevoir le baiser de sa grand'mère.
—Ma chérie, j'étais justement en train de lui dire: Pourquoi n'avez-vous pas épousé ma petite Ellen?...
MmeOlenska regarda Archer en souriant toujours:
—Et qu'a-t-il répondu?...
—Oh! mon amour, je te le laisse à deviner. Il est allé en Floride, voir sa fiancée.
—Oui, je sais.—La comtesse Olenska continuait à regarder Archer.—Je suis allée chez votre mère, pour lui demander où vous étiez. Je vous avais envoyé un mot auquel vous n'avez pas répondu, et je craignais que vous ne fussiez malade...
Il murmura quelque chose sur un départ imprévu, précipité, et sur l'intention qu'il avait eue de lui écrire de Saint-Augustin.
—Et naturellement, une fois là, vous n'avez plus pensé à moi?
Elle gardait encore cet air heureux, qui pouvait n'être que le masque étudié de l'indifférence.
«Si elle a encore besoin de moi, elle est décidée à ne pas me le laisser voir,» pensa-t-il, piqué de l'attitude de la jeune femme. Il voulait la remercier d'être allée voir sa mère; mais sous les yeux malicieux de l'aïeule, il se sentait gêné.
—Regarde-le. Il est si pressé de se marier, qu'il a filé à la française, pour aller implorer à genoux cette petite sotte. Voilà un amoureux! C'est ainsi que le beau Bob Spicer a persuadé ma pauvre mère, et ensuite s'est fatigué d'elle avant que je fusse sevrée!... Cependant je ne me suis fait attendre que huit mois. Mais voilà! vous n'êtes pas un Spicer, jeune homme; heureusement pour vous et pour May. Il n'y a que ma pauvre Ellen qui tienne d'eux: tous les autres sont des modèles de Mingott, s'écria la vieille dame dédaigneusement.
Archer s'aperçut que MmeOlenska, qui s'était assise auprès de sa grand'mère, continuait, songeuse, à l'observer. La gaîté avait disparu de ses yeux et elle disait très doucement:
—Sûrement, grand'mère, à nous deux, nous pourrons obtenir ce que Mr Archer désire.
Archer se leva pour s'en aller. Quand sa main toucha celle de MmeOlenska, il comprit qu'elle attendait qu'il fît une allusion quelconque à la lettre restée sans réponse.
—Quand pourrai-je vous rencontrer? demanda-t-il.
—Quand vous voudrez; mais il faudra que ce soit bientôt, si vous désirez revoir la petite maison. Je déménage la semaine prochaine...
Une angoisse étreignit Archer au souvenir des heures passées dans le petit salon au plafond bas. Si brèves qu'elles eussent été, elles étaient pourtant lourdes d'émotions.
—Demain soir? fit-il...
—Oui, demain. Mais de bonne heure, car je dois sortir...
Le lendemain était un dimanche: si Ellen sortait, ce ne pouvait être que pour se rendre chez Mrs Lemuel Struthers. Il en éprouva une légère contrariété, parce que c'était une maison où elle était sûre de rencontrer Beaufort. Elle ne pouvait l'ignorer: peut-être, même, est-ce pour cela qu'elle y allait.
Le lendemain, dès huit heures et demie, il sonnait à la porte encadrée de glycine. Il fut surpris de trouver des chapeaux et des pardessus dans le vestibule de MmeOlenska. Pourquoi l'avoir invité à venir de bonne heure, si elle avait du monde à dîner? Un examen plus attentif des vêtements éveilla sa curiosité. Les pardessus étaient des plus étranges; d'un coup d'œil, il vit qu'il n'y en avait aucun qui pût appartenir à Julius Beaufort. À côté d'un ulster jaune, se trouvait un vieux manteau à pèlerine, tout râpé. Ce dernier paraissait appartenir à une personne de taille exceptionnelle, et avait évidemment vu des temps très durs, car de ses plis verdâtres, s'exhalait une odeur de poussière humide. Au-dessus étaient posés un foulard défraîchi et un vieux chapeau, de forme vaguement cléricale. Archer questionna des yeux Nastasia, qui lui répondit par sa mimique ordinaire, en prononçant son fatalisteGia, tandis qu'elle ouvrait la porte du salon.
Le jeune homme vit tout de suite que MmeOlenska n'y était pas; puis il eut la surprise de découvrir une autre dame installée auprès du feu. Cette dame longue, maigre, dégingandée, était enveloppée de draperies compliquées: ses cheveux, décolorés, étaient surmontés d'un peigne espagnol et d'une mantille de dentelle noire. Des mitaines de soie, reprisées, couvraient ses mains déformées par les rhumatismes.
À côté d'elle, derrière un nuage de fumée, se tenaient les propriétaires des deux pardessus. Ils étaient encore en vestons du matin. L'un d'eux était Ned Winsett; l'autre, plus âgé, très grand, était évidemment le possesseur du «macfarlane.» Il avait une tête de lion bonasse à crinière grise; et il remuait ses bras avec de grands gestes bénins, comme s'il distribuait des bénédictions sur une foule agenouillée.
Ces trois personnes considéraient un magnifique bouquet de roses rouges dont les longues tiges disparaissaient sous une immense touffe de pensées. Le bouquet était placé sur le sofa où se tenait habituellement MmeOlenska.
—Ce qu'elles ont dû coûter dans cette saison!... Mais il n'y a que l'intention qui compte! disait la dame sur un ton de staccato quand Archer entra.
Tous trois se retournèrent, et la dame, s'avançant, tendit la main à Archer.
—Cher Mr Archer! Presque mon cousin Newland! dit-elle. Je suis la marquise Manson.
Archer salua. Elle continua:
—Mon Ellen me garde pour quelques jours. J'arrive de Cuba, où j'ai passé l'hiver avec des amis Espagnols: des gens très distingués, de la plus vieille noblesse de Castille. J'ai été appelée ici par notre cher grand ami, le docteur Carver. Vous ne connaissez pas le docteur Agathon Carver, fondateur de la communauté de «La vallée de l'amour?»
Le docteur Carver inclina sa tête léonine, et la marquise continua:
—Ah! New-York, New-York, combien peu tu marches dans la voie de l'Esprit! Mr Archer, je vois que vous connaissez Mr Winsett?
—Oui, je suis arrivé jusqu'à lui, il y a quelque temps, mais pas par la voie de l'Esprit, répliqua Winsett avec un sourire caustique.
La marquise secoua la tête avec réprobation...
—Qu'en savez-vous, Mr Winsett?... L'esprit souffle où il veut...
—Où il veut, répéta le docteur Carver d'une voix vibrante.
—Mais asseyez-vous donc, Mr Archer. Nous avons eu un délicieux petit dîner, tous les quatre, et ma chère enfant est montée s'habiller. Elle vous attend. Elle sera ici dans un moment. Nous admirions ces fleurs merveilleuses, qui la surprendront quand elle entrera.
Winsett resta debout.
—Il faut que je me sauve. Veuillez dire à MmeOlenska que nous sommes bien attristés de son départ. Cette maison a été une oasis...
—Elle ne vous abandonnera pas. La poésie et l'art font partie de sa vie. Vous êtes poète, Mr Winsett?...
—Pas précisément. Mais je lis quelquefois des vers, dit Winsett, saluant le groupe du seuil de la porte.
—Il est si spirituel!... Ne trouvez-vous pas qu'il est spirituel, docteur Carver?...
—Je ne m'occupe jamais de ce qui est spirituel, répondit sévèrement le docteur Carver.
—C'est qu'il est sans pitié pour nos faiblesses, Mr Archer: il ne vit que de la vie de l'âme; ce soir il prépare mentalement une conférence qu'il doit faire tout à l'heure chez les Blenker. Docteur Carver, auriez-vous le temps, avant de partir chez les Blenker, d'expliquer à Mr Archer votre lumineuse découverte sur le «Contact Direct?» Mais non, je vois qu'il est près de neuf heures, et nous n'avons pas le droit de vous retenir quand tant de gens aspirent à vous entendre...
Le docteur Carver parut légèrement désappointé de cette conclusion, mais ayant comparé l'heure de sa massive montre avec celle de la petite pendule de MmeOlenska, il se prépara à partir.
—Je vous verrai plus tard, chère amie? dit-il à la marquise, qui répondit avec un sourire:—Dès que la voiture d'Ellen arrivera, j'irai vous rejoindre. J'espère que la conférence ne sera pas commencée.
Le docteur Carver disparut dans un salut. Mrs Manson, avec un soupir qui pouvait être de regret ou de soulagement, invita de nouveau Archer à s'asseoir.
—Ellen va descendre dans un instant; mais auparavant, je serai très heureuse de causer un peu avec vous... Cher Mr Archer, mon enfant m'a dit tout ce que vous aviez fait pour elle, vos avis éclairés, votre courageuse fermeté. Remercions le ciel qu'il n'ait pas été trop tard!...
Newland Archer écoutait ces déclarations avec un extrême embarras, se demandant s'il était une personne au monde à laquelle MmeOlenska se fut abstenue de raconter la part qu'il avait prise dans ses affaires privées.
—MmeOlenska exagère. Je lui ai simplement donné l'avis juridique qu'elle m'a demandé...
—Mais en la conseillant ainsi, vous avez été l'inconscient instrument de... Nous modernes, quel nom avons-nous pour «la Providence,» Mr Archer?... Vous ignoriez qu'à ce même moment on s'adressait à moi, on me demandait mon concours de l'autre côté de l'Atlantique...
Elle regarda par-dessus son épaule comme si elle craignait d'être entendue et, rapprochant sa chaise, portant à ses lèvres un petit éventail d'ivoire, elle dit dans un souffle:
—C'est le comte lui-même, mon pauvre fou d'Olenski, qui ne demande qu'à la reprendre sans conditions!...
—Grand Dieu! s'écria Archer, en se levant d'un bond.
—Vous êtes épouvanté! Oui, je comprends. Je ne défends pas le pauvre Stanislas, quoiqu'il m'appelle sa meilleure amie. Il ne se défend pas lui-même. Il se jette aux pieds d'Ellen en ma personne.—Elle frappa sur sa maigre poitrine.—J'ai sa lettre là...
—Une lettre? MmeOlenska le sait-elle? balbutia Archer, sentant la tête lui tourner.
La marquise fit un geste négatif.
—Du temps, du temps... il me faut du temps... Je connais mon Ellen, hautaine, intraitable, dirais-je presque implacable, pardonnant difficilement...
—Mais pardonner est une chose... retourner dans cet enfer, en est une autre.
—Hélas! dit la marquise. C'est ainsi qu'elle décrit la maison de son mari! Mais du côté matériel, savez-vous ce qu'elle sacrifie? Ces roses-là sur le canapé; mais il en a des kilomètres, sous verre et à l'air libre, dans ses merveilleux jardins de Nice! Et les bijoux, les perles historiques, les émeraudes de Sobieski, les zibelines! Bah! elle ne se soucie pas de tout cela. L'art et la beauté, voilà ce qui l'attire... des tableaux, un mobilier sans prix, de la musique, une conversation brillante... et ça, ce sont des choses, cher monsieur, dont on n'a aucune idée ici. Elle possédait tout cela, et recevait les hommages des plus grands personnages... Elle me dit qu'on ne la trouve pas jolie à New-York. Est-ce possible? Mais son portrait a été peint neuf fois! Les plus grands artistes d'Europe ont sollicité le privilège de la faire poser. Tout cela, n'est-ce rien? Et le remords d'un mari qui l'adore?...
Le visage de la marquise Manson prit une telle expression d'extase rétrospective qu'il aurait excité la gaîté d'Archer, si Archer eût été en humeur de rire. La marquise lui semblait venir en droite ligne de l'enfer qu'avait fui la comtesse Olenska.
—Elle ne sait rien de tout cela? demanda-t-il vivement.
Mrs Manson porta son doigt sur ses lèvres.
—Elle ne sait rien positivement. Mais qui peut dire ce qu'elle soupçonne? Mr Archer, je désirais beaucoup vous voir, car, dès l'instant où j'ai su la ferme attitude que vous aviez prise et votre influence sur ma nièce, j'ai espéré obtenir votre appui, vous convaincre...
—Qu'elle doit retourner chez son mari? J'aimerais mieux la voir morte! s'écria le jeune homme avec violence.
—Ah! murmura la marquise, sans paraître offensée.
Elle resta assise, ouvrant et refermant son ridicule petit éventail d'ivoire de ses doigts gantés de mitaines; puis, tout à coup, elle leva la tête.
—La voilà! chuchota-t-elle.
Et brusquement, indiquant le bouquet:
—Dois-je conclure que vous préférez ce que signifient ces fleurs, Mr Archer? Après tout, le mariage est le mariage; et ma nièce est une femme mariée...
—Que complotez-vous tous les deux, tante Medora? s'écria MmeOlenska en entrant dans le salon.
Elle était parée comme pour un bal, et portait haut la tête en jolie femme sûre de triompher de ses rivales.
—Nous disions, ma chérie, qu'une magnifique surprise vous attendait, reprit Mrs Manson en désignant les fleurs.
MmeOlenska s'arrêta court. Elle ne changea pas de couleur, mais un pâle éclair de colère sembla jaillir d'elle; ses yeux brillaient comme un ciel d'orage.
—Ah! s'écria-t-elle, d'une voix que le jeune homme ne lui connaissait pas, qui ose m'envoyer un bouquet? Pourquoi un bouquet? Et surtout ce soir! Je ne vais pas au bal! Je ne suis pas une fiancée! Il y a des gens qui ne manquent jamais une occasion d'être ridicules!...
Elle se retourna vers la porte, l'ouvrit et appela:
—Nastasia!...
La servante apparut, et Archer entendit MmeOlenska lui dire en italien:
—Tenez! jetez cela à la boîte aux ordures!
Et comme Nastasia, saisie, paraissait protester, elle ajouta:
—Après tout, ce n'est pas la faute de ces pauvres fleurs. Dites au groom de les porter dans la maison de ce monsieur qui a dîné ici ce soir. Sa femme est malade. Elles lui feront peut-être plaisir... Le petit est sorti? Alors, ma chère, courez-y vous-même. Tenez, mettez mon manteau et filez! Je veux que ces fleurs sortent de la maison immédiatement! Et sur votre âme, ne dites pas que c'est moi qui les envoie.
Elle jeta son manteau de velours sur les épaules de la servante et rentra dans le salon, fermant la porte avec brusquerie. Sa poitrine se soulevait sous les dentelles... Archer crut un moment qu'elle allait pleurer; mais elle éclata de rire, regarda tour à tour la marquise et Archer, et demanda:
—Et vous deux? J'espère que vous faites une paire d'amis?...
—C'est à Mr Archer de répondre, mon trésor; il a attendu patiemment pendant que tu t'habillais...
—Oui, je vous en ai donné tout le temps. Je ne pouvais pas arriver à me coiffer, dit MmeOlenska, en portant la main aux boucles de son chignon. Mais je vois que le docteur Carver est parti, et vous serez en retard chez les Blenker. Mr Archer, voulez-vous mettre ma tante en voiture?...
Elle suivit Mrs Manson dans le vestibule, l'enveloppa dans divers châles et palatines, la chaussa de galoches, et cria de la porte:
—Rappelez-vous que la voiture doit revenir me prendre.
Après avoir accompagné la marquise jusqu'à la voiture, Archer retrouva MmeOlenska dans le salon. Une femme du monde, à New-York, n'aurait pas appelé sa servante «ma chère,» et ne l'aurait pas envoyée faire une course en lui prêtant sa sortie de bal: Archer goûtait un plaisir d'une qualité rare à se trouver dans un monde où l'action jaillissait de l'émotion.
MmeOlenska, qui se tenait debout devant la glace, ne bougea pas quand il s'approcha d'elle; leurs yeux se rencontrèrent dans le miroir. Se détournant vivement, elle se rassit sur le canapé et dit:
—Nous avons encore le temps de fumer une cigarette.
Il lui tendit la boîte, alluma pour elle une allumette de papier. La flamme illumina son visage. Les yeux rieurs, elle demanda:
—Que pensez-vous de moi, quand je suis en colère?...
—Cela me fait comprendre ce que votre tante m'a dit de vous...
—J'étais sûre qu'elle vous avait parlé de moi. Alors?...
—Elle a dit que vous étiez habituée à une existence brillante, à des choses que nous ne pouvons pas vous offrir ici...
MmeOlenska sourit.
—Medora est incorrigiblement romanesque. Cela l'a consolée de tant de choses! Archer hésita, puis il risqua:
—Est-ce que le romanesque de votre tante comporte toujours l'exactitude?
—Vous voudriez savoir si elle dit toujours la vérité? Eh bien! voilà. Dans presque tout ce qu'elle dit, il y a quelque chose qui est vrai et quelque chose qui n'est pas vrai... Mais pourquoi cette question? Qu'est-ce qu'elle a bien pu vous raconter?
Le regard d'Archer quitta le feu pour se porter vers la jeune femme. Son cœur se serra. C'était leur dernière soirée au coin de cette cheminée, et, dans un moment, la voiture arriverait pour l'emporter!
—Elle prétend que le comte Olenski l'a chargée d'effectuer une réconciliation...
MmeOlenska ne répondit pas. Immobile, sa cigarette dans sa main à demi levée, elle le regardait sans surprise.
—Vous le saviez déjà? demanda-t-il.
Elle garda si longtemps le silence que la cendre de la cigarette tomba; elle la secoua de sa robe.
—Ma tante a fait allusion à une lettre...
—Est-ce à la prière de votre mari qu'elle est venue ici?...
—Je n'en sais rien. Elle m'a dit avoir eu un appel du docteur Carver. J'ai peur qu'elle n'épouse le docteur Carver. Pauvre Medora, elle a toujours envie d'épouser quelqu'un!
—Croyez-vous vraiment qu'elle ait reçu une lettre de votre mari?
MmeOlenska réfléchit un instant.
—Après tout, je n'en serais pas surprise.
Le jeune homme se leva et alla s'appuyer contre la cheminée. Une agitation violente s'empara de lui. Il sentait que les minutes étaient comptées, et que d'un moment à l'autre il entendrait les roues de la voiture qui venait chercher Ellen.
—Vous savez que votre tante est persuadée que vous retournerez auprès de votre mari? finit-il par dire.
MmeOlenska releva vivement la tête. Une soudaine rougeur colora son visage, gagnant son cou et ses épaules.
—On a cru sur moi de bien vilaines choses, dit-elle.
—Ellen, pardonnez-moi! Je suis un imbécile et une brute!
Elle sourit doucement.
—Vous êtes horriblement nerveux: vous aussi, vous avez vos ennuis. Je sais que vous voudriez hâter votre mariage, et que les Welland s'y opposent. En Europe, on ne connaît pas nos longues fiançailles américaines. Sans doute les Européens sont moins calmes que nous.
Elle avait prononcé le «nous» avec une légère emphase qui donnait au mot un sens ironique. Archer comprit l'ironie, mais n'osa pas la relever. Après tout, c'était peut-être exprès qu'elle avait détourné la conversation. Après l'avoir si évidemment blessée, il sentait qu'il n'avait plus qu'à la suivre sur le terrain qu'elle avait choisi. Il s'affolait de sentir couler les minutes, et ne pouvait supporter l'idée qu'une barrière de mots allait retomber entre eux.
—Oui, dit-il enfin, je suis allé dans le Midi pour demander à May de fixer notre mariage après Pâques...
—Et vous n'avez pu l'obtenir... Pourtant May vous adore. Et je la croyais trop intelligente pour être à ce point l'esclave des conventions.
—La cause du refus de May n'est pas celle que vous croyez.
MmeOlenska le regarda, étonnée. Archer rougit et brusquement se décida.
—Nous avons eu une explication franche,... presque la première. May croit voir dans mon impatience un mauvais signe...
—Je comprends de moins en moins.
—May craint que mon impatience ne signifie que je ne suis pas sûr de lui rester fidèle. Elle s'imagine que je veux l'épouser pour m'éloigner d'une personne que j'aime davantage...
—Alors, comment se fait-il qu'elle ne soit pas aussi pressée que vous?
—Elle a une délicatesse de sentiments que je n'ai pas. Elle exige de longues fiançailles, pour me donner le temps de...
—Le temps de la sacrifier à une autre femme?
—Si j'en ai le désir...
MmeOlenska se pencha vers le feu, le regard fixe. De la rue silencieuse, Archer entendit le trot des chevaux qui approchaient.
—C'est très noble, en effet, dit-elle d'une voix émue.
—Très noble, oui, mais absurde...
—Pourquoi? Parce que vous n'en aimez pas une autre?
—Parce que je n'ai pas l'intention d'en épouser une autre...
—Ah!
Il y eut encore un long intervalle de silence. Enfin, elle leva les yeux sur lui et demanda:
—Cette autre femme vous aime-t-elle?
—Il n'y a pas d'autre femme. Je veux dire que la personne à laquelle May pensait n'a jamais...
—D'où vient alors cette hâte de conclure votre union?
—Votre voiture est arrivée, dit Archer.
Ellen Olenska se redressa à moitié, et jeta autour d'elle un regard distrait. Ses gants et son éventail étaient près d'elle sur le canapé: elle les prit machinalement.
—Il faut que je m'en aille...
—Vous allez chez Mrs Struthers?
—Oui.
Elle sourit et ajouta:
—Il faut bien que j'aille où l'on m'invite; autrement, je serais trop seule. Ne voulez-vous pas m'accompagner?
Archer ne répondit pas. Il sentit qu'à tout prix il devait la retenir, la forcer à lui consacrer la fin de sa soirée. Il s'appuya contre la cheminée, les yeux fixés sur les mains de la jeune femme, comme si son regard avait le pouvoir de leur faire lâcher les gants et l'éventail.
—May a deviné la vérité, dit-il. Il y a une autre femme, mais ce n'est pas celle qu'elle soupçonne...
MmeOlenska ne répondit pas, ne bougea pas. Un moment après, Newland s'approcha, d'elle et, prenant sa main, la desserra doucement; les gants et l'éventail tombèrent.
Elle se leva vivement et, se dégageant, alla de l'autre côté de la cheminée.
—Ah! non, pas cela! Ne me faites pas la cour! On me l'a faite trop souvent, dit-elle en fronçant les sourcils.
Archer pâlit et se leva aussi: c'était la plus cruelle rebuffade qu'elle eût pu lui infliger.
—Il ne s'agit pas de vous faire la cour... La femme que j'aurais voulu épouser, si cela avait été possible, c'est vous!... Voilà.
Elle le regarda avec un étonnement profond.
—Et c'est vous qui dites cela, vous qui avez rendu la chose impossible! s'écria-t-elle.
À son tour, il la regardait avec stupeur.
—Moi? balbutia-t-il.
—Vous! Vous! Vous! cria-t-elle, ses lèvres tremblantes comme celles d'un enfant prêt à fondre en larmes. N'est-ce pas vous qui m'avez fait renoncer à ce divorce? C'est vous qui m'avez fait comprendre qu'on doit se sacrifier pour préserver la dignité du mariage, pour épargner à sa famille un scandale. Et parce que ma famille allait devenir la vôtre, pour May et pour vous j'ai fait ce que vous m'avez demandé, ce que vous m'avez affirmé que je devais faire!
Elle eut un éclat de rire convulsif.
—Ce n'est un secret pour personne que j'ai fait cela pour vous!
Elle retomba sur le canapé, abîmée dans les ondes étincelantes de sa robe. Le jeune homme continuait à la regarder.
—Grand Dieu, murmura-t-il, quand j'ai cru...
—Vous avez cru?...
—Ah! ne me demandez pas ce que j'ai cru!...
La contemplant toujours, il vit la même rougeur brûlante de nouveau envahir son cou et son visage. Elle se tenait droite, lui faisant face avec une dignité grave.
—Je vous le demande...
—Eh bien, donc, il y avait des choses dans la lettre que vous m'avez demandé de lire...
—La lettre de mon mari?...
—Oui...
—Je n'ai rien à craindre de cette lettre, absolument rien. Mon unique idée, en me sacrifiant, a été d'empêcher la répercussion de ce scandale sur la famille, sur May, sur vous!
—Mon Dieu! murmura-t-il, cachant sa figure dans ses mains.
Dans le silence qui suivit, Archer sentit sur lui le poids de l'irrévocable. Dans toute sa vie à venir, il n'imaginait rien qui dût jamais le délivrer de ce poids. Il demeurait immobile, la tête dans ses mains.
—Je vous aime, murmura-t-il.
Du canapé où elle était toujours blottie, il entendit s'élever un léger gémissement, comme celui d'un enfant qui se plaint. Il tressaillit et s'approcha d'elle.
—Ellen! Quelle folie! Pourquoi pleurez-vous? Rien n'est fait qui ne puisse se défaire. Je suis encore libre et vous allez l'être.
Il l'avait prise dans ses bras, le visage de la jeune femme était sous ses lèvres, pareil à une fleur mouillée; toutes leurs vaines terreurs s'évanouissaient comme des fantômes à l'aurore. Ce qui étonnait Archer maintenant, c'était d'avoir pu discuter, séparé d'elle par la largeur de la chambre, quand tout devenait si simple, dès qu'il la tenait dans ses bras!