Elle lui rendit son baiser; mais, un moment après, il sentit qu'elle se raidissait dans son étreinte. Puis elle le repoussa et se redressa.
—Ah! mon pauvre Newland; cela devait arriver; mais cela ne change absolument rien.
—Cela change toute la vie pour moi.
—Non, non, il ne faut pas, ce n'est pas possible! Vous êtes fiancé à May, et moi, je suis mariée...
—Il est trop tard pour reculer! Nous n'avons pas le droit de mentir aux autres ni à nous-mêmes. Me voyez-vous maintenant épousant May?
Elle resta silencieuse, accoudée à la cheminée, son profil reflété par la glace. Une des boucles de son chignon s'était détachée et tombait sur son cou; subitement elle apparaissait presque vieille.
—Je ne vous vois pas, dit-elle enfin douloureusement, lui posant la question que vous venez de me poser.
—Il est trop tard pour agir autrement...
—Il est trop tard pour changer ce que nous avions décidé tous les deux...
—Je ne vous comprends pas! s'écria-t-il.
Elle s'efforça de sourire, mais son sourire était plus triste que ses larmes.
—Vous ne comprenez pas, parce que vous ne savez pas encore combien j'ai changé depuis que je vous ai connu.
—Ellen!
—Oui. Je ne m'apercevais pas tout d'abord qu'on ne m'accueillait qu'avec réserve, qu'on me trouvait compromettante. Il paraît qu'on a refusé de dîner avec moi chez les Lovell Mingott! Je l'ai su plus tard, et j'ai appris aussi que vous aviez tout raconté aux van der Luyden et que vous aviez voulu que vos fiançailles fussent annoncées au bal des Beaufort, afin que j'aie deux familles pour me soutenir, au lieu d'une... Vous voyez combien j'étais sotte et étourdie: jusqu'à ce que grand'mère m'ait tout raconté, je ne me rendais compte de rien. New-York me représentait simplement la paix et la liberté: je rentrais chez moi. J'étais si contente de m'y retrouver! J'avais l'impression, en arrivant ici, que tout le monde était pour moi plein de bienveillance, heureux de me voir. Cependant, personne ne semblait me comprendre comme vous; personne ne me donnait d'aussi bonnes raisons pour faire ce qui, au premier abord, me révoltait comme inutile et difficile. Les gens trop sages ne me persuadent pas: ils n'ont jamais été tentés... Mais vous, vous compreniez! Vous saviez comment la vie vous tire à elle avec ses mains tentatrices; et pourtant vous haïssiez les concessions qu'elle suggère, vous haïssiez la jouissance achetée au prix du mensonge, de la cruauté, de l'indifférence! Jamais je n'avais connu personne qui vous ressemblât, qui fût aussi loyal, aussi généreux.
Elle parlait d'une voix basse et égale, sans larmes ni agitation, et chaque mot tombait comme du plomb brûlant dans le cœur du jeune homme. Il se tenait courbé en avant, la tête dans les mains, les yeux fixés sur la pointe du soulier de satin qui dépassait la robe scintillante. Tout à coup il s'agenouilla et baisa le soulier.
Elle se pencha et plongea dans ses yeux un regard si profond qu'il en fut comme fasciné.
—Ne détruisons pas ce qui est votre œuvre! s'écria-t-elle. Je ne peux pas revenir aux manières de penser que j'avais avant vous. Je ne peux vous aimer, que si je renonce à vous...
Les bras de Newland se levaient, suppliants, mais elle s'éloigna doucement et ils se trouvèrent face à face, séparés par la distance que les paroles de la jeune femme avaient mise entre eux. Puis subitement la colère envahit Archer.
—Et Beaufort? C'est sans doute lui qui va me remplacer auprès de vous?
À peine avait-il prononcé ces paroles qu'il en eut honte. Mais son cœur était gonflé d'amertume, et il souhaita presque une réponse violente. MmeOlenska devint seulement un peu plus pâle et resta immobile, les bras pendants, la tête légèrement inclinée.
—Il vous attend maintenant chez Mrs Struthers. Pourquoi n'allez-vous pas le retrouver? ricana Archer.
Elle alla tirer le cordon de la sonnette.
—Je ne sortirai pas ce soir. Dites à la voiture d'aller chercher la signora marchesa, dit-elle, quand la servante se présenta.
Quand la porte fut refermée, Archer continua à regarder MmeOlenska avec des yeux mauvais.
—Pourquoi ce sacrifice, puisque l'isolement vous pèse? Je n'ai aucun droit de vous retenir loin de vos amis...
Elle sourit sous ses paupières humides.
—Je ne serai pas seule maintenant. J'étais seule; j'avais peur; mais le vide et l'obscurité se sont dissipés. Désormais, quand je rentrerai en moi-même, je serai comme un enfant qui revient la nuit dans une chambre où il y a toujours une lumière.
Archer répéta, impatient:
—May est prête à me rendre ma liberté...
—Quoi! trois jours après que vous êtes allé la supplier à genoux de hâter votre mariage?
—Elle a refusé, ce qui me donne le droit...
—Le droit? Vous m'avez appris combien ce mot-là est un vilain mot, dit-elle.
Archer éprouvait une fatigue indicible. C'était comme s'il eût, pendant des heures, fait des efforts surhumains pour remonter la paroi d'un précipice, et qu'au moment d'en atteindre le bord, son étreinte se relâchant, il retombât dans les ténèbres.
S'il avait pu reprendre la jeune femme dans ses bras, il aurait réfuté ses arguments. Mais toute la personne d'Ellen Olenska semblait enveloppée d'une douceur qui la rendait inaccessible: elle le tenait à distance, lui inspirant, par sa sincérité, un sentiment mêlé de crainte et de respect.
Il insista de nouveau:
—Si nous nous sacrifions, ce sera pire pour tout le monde.
—Non, non, non! cria-t-elle, comme s'il lui faisait peur.
Au même moment, la sonnette de la porte tinta. Ils n'entendirent pas de voiture s'arrêter, et restèrent sans mouvement, les yeux égarés.
Au dehors, le pas rapide de Nastasia traversait le vestibule: la porte d'entrée s'ouvrit, se referma, et, un instant après, la servante parut, portant un télégramme qu'elle remit à la comtesse Olenska.
—La dame a été très heureuse des fleurs, dit Nastasia. Elle a cru que c'était son mari qui les envoyait; elle a pleuré un peu, disant que c'était une folie.
Sa maîtresse sourit et prit l'enveloppe jaune. Puis, quand Nastasia fut partie, et la porte refermée, elle tendit le télégramme à Archer. Daté de Saint-Augustin, à l'adresse de la comtesse Olenska, il annonçait:
«Télégramme de grand'mère plein succès. Parents acceptent mariage après Pâques. Je télégraphie à Newland. Suis bien heureuse. Vous aime tendrement. Votre reconnaissanteMay.»
«Télégramme de grand'mère plein succès. Parents acceptent mariage après Pâques. Je télégraphie à Newland. Suis bien heureuse. Vous aime tendrement. Votre reconnaissante
May.»
Une demi-heure plus tard, Archer, rentrant chez lui, trouva sur la table du vestibule une autre enveloppe jaune. C'était aussi une dépêche de May Welland.
«Parents consentent mariage mardi de Pâques à midi. Grace church, huit demoiselles d'honneur. Veuillez voir pasteur. Si heureuse! TendrementMay.»
«Parents consentent mariage mardi de Pâques à midi. Grace church, huit demoiselles d'honneur. Veuillez voir pasteur. Si heureuse! Tendrement
May.»
Archer chiffonna dans le creux de sa main la feuille de papier jaune, comme si, par ce geste, il eût pu annihiler les nouvelles qu'elle annonçait. Puis il tira un petit agenda de sa poche, en tourna les pages avec des doigts tremblants. Il ne trouva pas ce qu'il cherchait, et serrant le télégramme dans sa poche, il monta l'escalier.
Une lumière brillait sous la porte de la petite chambre qui servait à Janey de cabinet de toilette et de boudoir. Newland frappa impatiemment à la porte, et Janey parut dans sa robe de chambre de flanelle violette, ses cheveux roulés sur des épingles à friser. Son visage était pâle et inquiet.
—Newland! J'espère que ce télégramme ne contient pas de mauvaises nouvelles? J'ai attendu exprès.
Sans répondre, il interrogea:
—Dis-moi! Pâques tombe à quelle date cette année?
Elle parut choquée d'une si païenne ignorance.
—Pâques? Mais, la première semaine d'avril! Pourquoi me demandes-tu cela, Newland?
Il tourna encore quelques pages de son agenda, faisant un calcul rapide à voix basse.
—Tu dis: la première semaine?
—Newland! Qu'est-ce que tu as?
—Je n'ai rien... sinon que je me marie dans six semaines.
Janey se jeta sur lui et le pressant contre elle:
—Oh! Newland! Quelle bonne nouvelle! Je suis si heureuse! Mais, mon chéri, pourquoi ris-tu comme ça? Tais-toi. Tu vas réveiller maman.
La journée de printemps était fraîche et le vent soufflait, chargé d'une poussière pénétrante.
Les vieilles dames des deux familles avaient exhumé leurs zibelines décolorées et leurs hermines jaunies; une odeur de camphre s'élevait des premiers bancs de l'assistance, étouffant le doux parfum de printemps qui montait des lys autour de l'autel.
Newland Archer, sur un signal du suisse, était sorti de la sacristie, et avait pris place, avec son premier garçon d'honneur, le jeune van der Luyden Newland, sur les marches du chœur: le coupé de la mariée était en vue. Mais il fallait s'attendre encore à d'assez longs préliminaires sous le portail, où les huit demoiselles d'honneur se groupaient déjà en un bouquet d'avril.
C'était la règle: le fiancé devait témoigner de son empressement, en s'exposant ainsi seul aux regards de l'assemblée. Archer se résignait à cette formalité, comme à toutes les autres exigences d'un rite qui semblait venir de la nuit des temps. Il obéissait scrupuleusement aux injonctions agitées de son garçon d'honneur, comme autrefois les mariés qu'il avait dirigés à travers le même labyrinthe, lui avaient obéi à lui-même.
Rien n'était oublié, ni les huit bouquets de lilas blanc et de muguet des demoiselles d'honneur, ni les boutons de manchettes (saphirs à montures d'or) des garçons d'honneur, ni l'épingle de cravate (un œil de chat) choisie pour le jeune van der Luyden Newland. Les offrandes destinées à l'évêque et au pasteur étaient en sécurité dans la poche du premier garçon d'honneur. Le déjeuner devait avoir lieu chez Mrs Manson Mingott. Les bagages d'Archer y avaient été envoyés, ainsi que ses vêtements de voyage, et un compartiment avait été réservé dans le train qui devait emmener les jeunes mariés vers une destination inconnue. Le mystère sur le lieu où devait s'écouler la nuit nuptiale était l'élément le plus sacré du rite immémorial.
—Vous avez la bague? chuchota van der Luyden Newland tout neuf dans son rôle, et qui semblait écrasé sous le poids de sa responsabilité.
Archer fit le même geste que tous les mariés avaient fait avant lui: de sa main droite dégantée, il s'assura qu'il avait bien dans la poche de son gilet le petit anneau d'or gravé de leurs deux noms: «Newland à May, avril 187...» Puis il se remit en position, son chapeau haut de forme et ses gants gris-perle, soutachés de noir, serrés dans sa main gauche; et il recommença de surveiller la porte de l'église.
La marche nuptiale de Haendel roulait pompeusement sous les voûtes de stuc, évoquant la vision de tous les mariages auxquels Archer avait assisté avec une sereine indifférence, tandis que d'autres mariés s'avançaient vers l'autel.
—On dirait une première à l'Opéra, pensa-t-il.
Reconnaissant les mêmes figures dans les mêmes loges... (non! c'étaient des bancs)... il se demandait si, lorsque retentirait la trompette du jugement dernier, Mrs Selfridge Merry aurait son même panache de marabout, Mrs Beaufort ses mêmes diamants aux oreilles, son même sourire aux lèvres; et si des avant-scènes étaient déjà réservées pour ces dames dans l'autre monde.
Ensuite, il eut le temps de passer la revue des visages familiers: les femmes curieuses, intéressées; les hommes, maussades d'avoir eu à endosser leur redingote dès le matin, et ennuyés de la perspective d'avoir à jouer des coudes pour s'approcher du buffet après la cérémonie.
Il croyait entendre dire à Reggie Chivers: «C'est malheureux que le lunch soit chez la vieille Catherine; mais on dit que Lovell Mingott l'a fait préparer par son chef: cela sera donc mangeable, si l'on peut s'en approcher.» Et sans doute Sillerton Jackson répondait avec autorité: «Ne vous a-t-on pas dit, mon cher ami, que le lunch sera servi par petites tables, à la nouvelle mode anglaise?»
Les yeux d'Archer s'arrêtèrent un moment sur le banc de gauche, où sa mère, entrée au bras de Mr Henry van der Luyden, était assise. Elle pleurait doucement sous son voile de Chantilly, les mains dans le manchon d'hermine de sa grand'mère.
—Pauvre Janey, songea-t-il en regardant sa sœur, elle a beau se disloquer le cou, elle ne peut voir que les premiers rangs des Newland et des Dagonet, cossus, mais poncifs.
En avant du ruban blanc tendu entre les bancs des deux familles et ceux des invités, il vit Beaufort, grand, haut en couleur, qui dévisageait les femmes de son air arrogant. À côté de lui se trouvait Mrs Beaufort, couronnée de violettes et tout argentée de chinchilla. De l'autre côté du ruban, la tête bien lissée de Lawrence Lefferts semblait monter la garde pour préserver de toute offense l'implacable divinité du «Bon-Ton.» Archer lui-même, en son temps, avait servi ce même dieu; mais tout ce qui l'avait préoccupé alors lui paraissait, maintenant, une parodie enfantine de la vie.
Une discussion s'était élevée sur la question de savoir si les cadeaux de noces seraient exposés: les dernières heures avant le mariage en avaient été assombries. La question avait été résolue par la négative, Mrs Welland ayant dit, des larmes de colère aux yeux: «J'aimerais autant lâcher les reporters dans ma maison!» Archer, autrefois, aurait partagé cette opinion; alors tout ce qui concernait les coutumes de son petit monde lui semblait revêtir le caractère de l'absolu. Il trouvait aujourd'hui inconcevable que l'on s'agitât ainsi pour ces enfantillages. «Et pendant ce temps, pensait-il, il y a dans le monde des êtres réels, qui se débattent dans la vérité de la vie!...
Les voilà! souffla le premier garçon d'honneur;... mais le marié ne s'émut pas. Il savait que la porte de l'église ne s'ouvrait encore que pour le suisse, qui jetait un coup d'œil sur la scène avant de mobiliser ses forces. La porte fut doucement refermée, puis rouverte à deux battants; un murmure courut dans l'assemblée: c'était la famille de la mariée.
Mrs Welland marchait en tête, au bras de son fils aîné. L'expression de sa large figure rose avait la solennité voulue; sa robe prune aux panneaux bleu pâle, sa petite capote de satin ornée de plumes turquoises, éveillèrent l'approbation générale. Mais avant que l'imposant frou-frou des jupes de soie se fût apaisé, les spectateurs se retournaient pour apercevoir la suite du cortège. De vagues rumeurs avaient circulé la veille; on disait que Mrs Manson Mingott, dans son obésité impotente, prétendait assister à la cérémonie. Comment pourrait-elle traverser la nef? Quel siège serait assez vaste pour la contenir? On savait qu'elle avait envoyé son menuisier examiner la possibilité d'élargir le premier banc; mais le résultat avait été négatif. Sa famille avait passé une journée d'angoisse, pendant qu'elle délibérait sur le projet de se faire rouler dans son énorme chaise et de trôner devant le chœur.
L'exhibition de sa monstrueuse personne était apparue si fâcheuse à ses parents, qu'ils auraient volontiers couvert d'or le génie qui avait découvert que la chaise de Mrs Mingott était trop large pour passer entre les supports de la tente dressée à la porte de l'église. L'idée de renoncer à cette tente, d'exposer la mariée à la curiosité des couturières et des journalistes, eut raison du courage de la vieille Catherine. «Comment! on pourrait photographier ma fille et la mettre dans les journaux!» s'était écriée Mrs Welland. Le clan tout entier avait reculé devant une pareille inconvenance. L'ancêtre avait dû céder, mais contre la promesse que le repas de noces aurait lieu sous son toit. Les amis de la famille qui habitaient autour de Washington Square, trouvaient que la maison des Welland aurait été d'accès plus facile, et qu'il était dur d'avoir à débattre avec Brown le prix de la voiture qui les mènerait à l'autre bout de la ville.
Tout le monde connaissait ces négociations par les Jackson; mais une minorité d'esprits hardis croyait encore que Mrs Mingott assisterait à la cérémonie, et un léger refroidissement se manifesta dans l'allégresse générale quand on vit que Mrs Lovell Mingott remplaçait sa belle-mère. Mrs Lovell Mingott avait ce teint échauffé et ce regard vide des femmes d'âge et d'embonpoint engoncées dans des robes neuves; mais quand on fut revenu du désappointement causé par l'absence de Mrs Manson Mingott, on convint que la robe de satin lilas voilée de Chantilly et le chapeau en violettes de Parme de sa belle-fille s'harmonisaient heureusement à la toilette prune et bleue de Mrs Welland. Toute différente était l'impression produite par la grande femme maigre et minaudante qui, dans une étrange confusion de rayures, de franges, d'écharpes flottantes, défilait au bras de Mr Mingott. À cette dernière apparition, le cœur d'Archer se contracta.
Il avait cru que la marquise Manson était depuis six semaines à Washington avec Ellen Olenska. On attribuait leur brusque départ au désir qu'avait eu la nièce de soustraire sa tante à la funeste éloquence du docteur Agathon Carver. N'était-il pas sur le point de faire d'elle une recrue pour la «Vallée de l'Amour?» Archer se demandait qui allait paraître derrière cette fantastique Medora. Mais le cortège finissait là: les parents plus éloignés avaient déjà pris leurs places. Les huit garçons d'honneur se réunissaient pour aller rejoindre au bas de la nef les huit demoiselles d'honneur.
—Newland! La voilà! chuchota son jeune cousin.
Archer sursauta.
Il avait dû perdre conscience de ce qui se passait autour de lui. La procession blanche et rose était déjà parvenue à la moitié de la nef: l'évêque et le pasteur, accompagnés de deux assistants en surplis blancs, se tenaient devant l'autel fleuri, et les premiers accords de la Symphonie de Spohr tombaient sous les pas de la mariée comme des bouquets de roses.
Archer ouvrit les yeux (les avait-il vraiment fermés, comme il le croyait?) et son cœur se desserra. La musique, la senteur printanière des lys, la vision de May, qui flottait vers lui dans un nuage de tulle, le visage de sa mère, baigné d'heureuses larmes, le murmure des paroles du pasteur, les évolutions symétriques du cortège d'honneur, tous ces mouvements, tous ces bruits bien connus, lui semblaient maintenant étranges et dépourvus de sens.
—Mon Dieu! pensa-t-il, ai-je bien la bague? et il refit le geste nerveux de tous les mariés. Un instant après, May se trouvait à côté de lui, et le cœur figé du jeune homme se ranima au contact de cette pureté rayonnante.
«Réunis ici sous le regard de Dieu...» L'office commençait. La bague avait été passée au doigt de May; les mariés avaient reçu la bénédiction de l'évêque; les demoiselles d'honneur se préparaient à reprendre leurs places dans la procession, et la marche nuptiale de Mendelssohn roulait sous la voûte de la nef.
—Votre bras, donnez-lui votre bras! dit, entre ses dents, van der Luyden Newland.
Archer eut de nouveau la sensation de revenir de très loin... Comment son imagination s'égarait-elle ainsi? Était-ce pour avoir aperçu dans la foule anonyme cette masse de cheveux sombres, sous le bord d'un chapeau? Mais, un instant après, ce n'était qu'une dame inconnue au long nez. Il aurait pu rire de s'y être presque trompé, et se demander s'il devenait le jouet d'hallucinations.
Lentement il descendit la nef avec May: les ondes rythmées de la marche les accompagnèrent jusqu'aux portes grandes ouvertes, au travers desquelles la belle journée de printemps semblait les accueillir. Les alezans de Mrs Welland, de gros nœuds de ruban blanc au frontail, piaffaient devant la tente.
Le valet de pied, décoré aussi d'une cocarde blanche, enveloppa May d'un manteau neigeux, et Archer sauta dans le coupé à côté d'elle. Elle se retourna vers lui avec un sourire triomphant et leurs mains s'unirent sous les voiles de tulle.
—Chérie! dit Archer,—et de nouveau l'abîme s'ouvrait devant lui, pendant que sa voix articulait tendrement et gaiement:—J'ai cru avoir perdu la bague. Ce frisson-là fait partie de la cérémonie! C'est un peu votre faute, vous m'avez bien fait attendre! J'ai eu le temps d'imaginer mille catastrophes.
En pleine Cinquième Avenue, May l'étonna en lui jetant les bras autour du cou:
—Mais rien ne peut nous arriver maintenant, dit-elle, puisque nous sommes ensemble!
Tous les détails de la journée avaient été si soigneusement réglés, qu'après le déjeuner, les jeunes mariés eurent tout le temps nécessaire pour se préparer au départ. En tenue de voyage, ils descendirent le large escalier de Mrs Mingott, escortés de la bande rieuse des demoiselles d'honneur; ils embrassèrent leurs parents et montèrent dans la voiture qui les attendait, tandis qu'on jetait derrière eux la traditionnelle averse de riz et la pantoufle de satin. Ils purent choisir, sans se presser, à la bibliothèque de la gare, les magazines de la semaine, avec l'air détaché de voyageurs ordinaires, et enfin s'installer dans le compartiment réservé, où la femme de chambre de May avait déjà placé le manteau gris-palombe et le sac de voyage, tout battant neuf, et qui venait de Londres.
Les vieilles tantes de Rhinebeck avaient mis leur maison à la disposition des jeunes mariés, avec un empressement peut-être dû à la perspective séduisante d'un séjour chez Mrs Archer. Newland, heureux d'échapper aux hôtels de Baltimore ou de Philadelphie, où il était d'usage de passer les premiers jours de la lune de miel, avait accepté la proposition de grand cœur.
May, enchantée d'aller à la campagne, s'était amusée comme une enfant des vains efforts des huit demoiselles d'honneur pour arriver à savoir le lieu de la mystérieuse retraite.
Quand les mariés furent installés dans leur compartiment, que le train eut dépassé les faubourgs et fut entré dans la campagne printanière, la conversation devint plus aisée qu'Archer ne l'avait espéré. May était encore la naïve jeune fille de la veille: elle discutait avec une impartialité de simple témoin tous les incidents de la journée.
Archer avait pensé d'abord que ce détachement provenait d'un trouble secret; mais les yeux clairs de la jeune mariée ne révélaient qu'une tranquille ignorance. Elle était seule, pour la première fois, avec son mari; mais, de toute évidence, elle ne voyait encore en lui que le charmant camarade de la veille. Elle le préférait à tous, avait la plus grande confiance en lui, et pour elle le point culminant de la belle aventure des fiançailles et du mariage était de voyager seule avec lui comme une grande personne—mieux encore, comme une femme mariée! C'était étonnant que cette profondeur de sentiment qu'elle avait révélée dans le jardin de la mission espagnole pût s'allier à une telle absence d'imagination. Mais Archer se rappelait avec quelle promptitude, sitôt sa conscience délivrée du poids qui l'oppressait, elle était revenue, ce jour-là, à sa candeur innocente, et il comprit que, dans la vie, elle s'adapterait aux circonstances sans jamais les devancer. Cette faculté de ne pas savoir, de ne pas prévoir, donnait peut-être à ses yeux leur limpidité. Son visage semblait appartenir à un type plutôt qu'à une personne: elle aurait pu poser pour une Vertu civique ou pour une Divinité grecque. Le sang qui coulait si près de sa peau blanche semblait plutôt un fluide préservateur qu'un élément de combustion. Cependant, sa jeunesse n'était pas insensible: elle n'était que primitive et pure.
Comme il on était là de ses réflexions, Archer se rendit compte qu'il posait sur sa femme le regard d'un étranger, et vite il se mit à repasser avec elle les souvenirs du repas de noces, au-dessus desquels planait la personnalité de la grand'mère Mingott, énorme et ravie.
May, toute joyeuse, répondit avec une franche gaieté:
—J'ai été bien étonnée que ma tante Medora se soit décidée à venir. Et vous? Ellen avait écrit qu'elles étaient encore trop fatiguées toutes deux pour faire le voyage. C'est Ellen que j'aurais voulu avoir! Avez-vous vu quelle magnifique dentelle ancienne elle m'a envoyée?
Archer savait qu'une allusion à Ellen devait se produire tôt ou tard, mais il croyait qu'à force de volonté il pourrait la retarder.
—Oui... je... non..., magnifique, bégaya-t-il.
Il regardait May avec des yeux d'aveugle, et se demandait si, chaque fois qu'il entendrait ces deux syllabes, il ne sentirait pas s'écrouler le fragile château de cartes de sa vie. Le train s'arrêta à la gare de Rhinebeck: dans le crépuscule printanier, ils traversèrent le quai pour gagner la voiture qui les attendait.
—Ces bons van der Luyden! Ils ont envoyé leur domestique au-devant de nous! s'écria Archer, en voyant un personnage à la mine grave, qui s'approchait et prenait les petits bagages des mains de la femme de chambre.
—Mille excuses, monsieur, dit le domestique; un petit accident est arrivé chez ces demoiselles du Lac; une fuite dans le réservoir. L'accident est arrivé hier: Mr van der Luyden, prévenu, a aussitôt fait partir une femme de chambre pour préparer la maison du Patroon. J'espère que vous la trouverez suffisamment confortable. Ces demoiselles ont envoyé leur cuisinière, et vous serez aussi bien qu'à Rhinebeck.
Archer regarda le domestique avec une sorte de stupeur:
—Ce sera tout à fait la même chose, monsieur, répétait celui-ci.
Ce fut May qui lança d'une voix allègre:
—La même chose que Rhinebeck... la maison du Patroon? Mais ce sera mille fois mieux, n'est-ce pas, Newland? Quelle charmante pensée ont eue ces van der Luyden!
Pendant que la voiture roulait, la femme de chambre à côté du cocher et les reluisants sacs de voyage sur le strapontin, la jeune femme continua, très animée:
—Croiriez-vous que je n'y suis jamais entrée! Et vous? Les van der Luyden la montrent si peu! Ils l'ont ouverte pour Ellen: c'est elle qui m'a dit que c'était un bijou, la seule maison d'Amérique où elle pourrait être parfaitement heureuse.
Et elle ajouta, avec son sourire juvénile:
—C'est notre chance qui commence: la chance merveilleuse que nous aurons toujours ensemble.
—Naturellement, ma chérie, nous acceptons le dîner chez les Carfry, disait Archer.
Les nouveaux mariés prenaient leur petit déjeuner dans le salon meublé de cretonne luisante de leur lodging de Londres. Un brouillard opaque assombrissait les vitres, et un feu d'anthracite rougeoyait derrière la grille en acier poli.
May, le front anxieux, regarda son mari par-dessus la lourde théière en métal anglais derrière laquelle elle trônait.
Dans ce pluvieux désert du Londres d'automne, les Newland Archer ne connaissaient exactement que deux personnes, et encore les avaient-ils évitées avec soin. C'était une des traditions de dignité du vieux New-York: on ne s'imposait pas aux relations que l'on pouvait avoir en pays étranger.
Mrs Archer et Janey, au cours de leurs nombreux voyages en Europe, avaient rigoureusement observé cette règle, et opposé une si impénétrable réserve aux avances de leurs compagnons de voyage qu'elles avaient presque réussi à ne jamais échanger un mot avec des «étrangers» autres que des employés d'hôtel et de chemin de fer. Envers ceux de leurs compatriotes qui ne leur étaient pas personnellement connus, leur attitude était plus réservée encore. Ainsi, à moins qu'elles ne rencontrassent un Chivers, un Dagonet ou un Mingott, les périodes de voyage se passaient pour elles dans un tête-à-tête ininterrompu. Pourtant, une nuit à Botzen, une des dames anglaises qui occupaient la chambre vis à vis celle de Mrs Archer et de sa fille (Janey connaissait, dans tout leur détail, le nom, les toilettes et la position sociale de ses voisines), vint frapper à la porte de Mrs Archer et lui demanda du secours. Mrs Carfry venait d'être prise d'une bronchite aiguë. Elle fut gravement malade. Elle voyageait seule avec sa sœur, Miss Harle, et toutes deux furent profondément reconnaissantes aux dames Archer des soins attentifs dont celles-ci les entourèrent.
Les Archer quittèrent Botzen sans penser revoir jamais Mrs Carfry et Miss Harle. Mrs Archer n'aurait pas songé à s'imposer à l'attention d'une étrangère pour un service qu'elle avait eu occasion de lui rendre. Mrs Carfry et sa sœur, au contraire, ne connaissaient d'autre code que celui d'une éternelle reconnaissance. Avec une fidélité touchante, elles étaient aux aguets, ne manquant pas une occasion de revoir Mrs Archer et Janey, quand celles-ci venaient en Europe. Les relations devinrent de plus en plus étroites: quand Mrs Archer et Janey descendaient à l'hôtel Brown, à Londres, elles y étaient attendues par de sympathiques amies. Ces dames avaient les mêmes goûts: elles faisaient du macramé, lisaient des mémoires édifiants, et échangeaient leurs appréciations sur les prédicateurs en renom. Comme le disait Mrs Archer, Londres était tout autre depuis qu'elles connaissaient Mrs Carfry et Miss Harle. Aussi, au moment du mariage de Newland, ne manqua-t-on pas d'envoyer un faire-part aux deux dames anglaises. Celles-ci répondirent par l'envoi d'un joli bouquet de fleurs alpines séchées, sous verre. Sur le quai, au moment des adieux, la dernière recommandation de Mrs Archer fut: «N'oublie pas d'aller présenter May à Mrs Carfry.»
Archer et sa femme se disposaient à oublier; mais Mrs Carfry, avec son habituelle sagacité, les avait découverts et invités à dîner. C'était sur cette invitation que May fronçait les sourcils en savourant son thé et ses muffins.
—Vous, Newland, vous les connaissez. Mais moi, je serais affreusement intimidée chez des personnes que je n'ai jamais vues... Et puis, je ne sais pas comment m'habiller...
Newland se renversa sur sa chaise; il sourit à sa jeune femme: jamais elle n'avait été plus belle, plus Diane. Était-ce l'humidité de l'air anglais qui avait avivé son teint, adouci le contour de ses traits; ou bien, était-ce le rayonnement de son bonheur qui éclairait son visage?
—Comment vous habiller, ma chérie? N'avez-vous pas reçu de Paris, la semaine dernière, toute une caisse de robes neuves?
—Certes, mais... laquelle mettre? Je n'ai jamais dîné en ville à Londres, et je ne voudrais pas être ridicule...
Il essaya de comprendre sa perplexité:
—Les Anglaises ne s'habillent donc pas comme tout le monde le soir?
—Newland! Vous savez bien qu'elles vont au théâtre sans chapeaux, dans leurs robes du soir défraîchies.
—Alors, c'est sans doute chez elles qu'elles portent leurs robes du soir neuves... Mais, pour Mrs Carfry et miss Harle, elles auront des bonnets comme maman, et des châles... de jolis châles souples.
—Certainement; mais les autres dames, comment seront-elles?
Archer se demanda ce qui avait pu développer subitement chez May cette préoccupation nerveuse de la toilette qu'il avait aussi bien observée chez Janey. Il eut une inspiration:
—Pourquoi ne pas mettre la robe de votre mariage?...
—Si je l'avais seulement! Mais elle est à Paris, chez Worth, qui doit la transformer pour l'hiver prochain.
—Alors, je ne vois pas...—Il se leva.—Tenez! Le brouillard se lève. Si nous allions jusqu'à la National Gallery essayer de voir les tableaux?
Les Newland Archer étaient de passage à Londres, au retour du voyage de noces que May, dans ses lettres à ses amies, décrivait brièvement en le qualifiant d'«enchanteur.» Après un mois passé à Paris à courir les couturières en vogue, May avait manifesté le désir de faire de l'alpinisme pendant le mois de juillet, et de la natation en août. Ce programme avait été ponctuellement exécuté. Ils avaient passé le mois de juillet à Interlaken et à Grindenwald, et le mois d'août dans un petit coin appelé Étretat, sur la côte normande, recommandé comme tranquille et pittoresque. Une ou deux fois, dans la montagne, Archer avait montré la direction du Midi: «L'Italie!» avait-il dit, et May, les pieds dans un fouillis de gentiane, avait répondu, avec son gai sourire: «Oui, l'hiver prochain, si vous n'étiez pas retenu à New-York, ce serait charmant d'aller à Rome.» En réalité, les voyages la laissaient encore plus indifférente qu'Archer ne l'avait imaginé. Elle n'y cherchait, une fois ses toilettes choisies, que des occasions de faire du «sport,» marcher, monter à cheval, nager, et aussi s'entraîner au nouveau jeu passionnant du lawn-tennis; et quand, enfin, ils s'arrêtèrent à Londres pour une quinzaine, afin qu'Archer à son tour passât aux mains de son tailleur, elle ne cacha plus son impatience de se rembarquer. À Londres, rien ne l'intéressait que les théâtres et les magasins. Encore trouvait-elle les théâtres moins amusants que les cafés-chantants de Paris, où, sous les marronniers en fleurs des Champs-Élysées, elle avait entendu des chansons dont son mari lui traduisait les quelques couplets présentables aux oreilles d'une jeune mariée.
Archer en revenait à sa conception héréditaire du mariage. Se conformer à la tradition, ne demander à May que ce qu'il avait vu ses amis demander à leurs femmes, c'était plus aisé que de faire l'expérience dont, jeune homme, il avait rêvé. Pourquoi émanciper une femme qui ne se doutait pas qu'elle fût sous un joug? Le seul usage qu'elle ferait de son indépendance serait d'en offrir le sacrifice à l'autel conjugal. Tout tendait donc à ramener Archer aux vieilles idées. S'il y avait eu de la mesquinerie dans la simplicité de May, il se serait irrité, révolté. Mais le caractère de la jeune femme était d'un dessin aussi noble que celui de son visage, et elle semblait être la divinité tutélaire de toutes les traditions qu'il avait révérées.
Ces belles qualités faisaient d'elle la plus aimable compagne mais n'animaient guère le voyage. Archer comprenait pourtant que, dans le milieu qui les attendait, elles reprendraient leur valeur. Ses goûts à lui, littéraires et artistiques, trouveraient leur aliment, comme par le passé, au dehors; mais son intérieur n'aurait rien d'étouffant, et quand les enfants viendraient, rien ne manquerait à la douceur de leur vie commune.
Ainsi méditait Archer pendant le long trajet de Mayfair à South Kensington, où habitait Mrs Carfry. Lui aussi aurait préféré se soustraire à l'invitation de leurs amies.
—Il n'y aura probablement personne chez Mrs Carfry; Londres est désert en ce moment, et vous serez trop habillée, disait-il à May, assise près de lui dans le hansom, si belle et immaculée dans son manteau bleu-de-ciel bordé de cygne, que cela semblait presque coupable de l'exposer à la suie de Londres.
—Je ne veux pas laisser croire qu'une Américaine ne sait pas s'habiller, répliqua-t-elle; et Archer fut frappé de nouveau par le respect religieux que la moins mondaine de ses compatriotes portait au prestige de la toilette.
«C'est leur armure, leur défense contre l'inconnu,» pensa-t-il. Et il comprit pourquoi May, qui n'aurait pas pensé à nouer un ruban dans ses cheveux pour lui plaire, avait pu apporter tant de sérieux et de solennité à choisir et à commander ses nombreuses robes.
Chez Mrs Carfry, il n'y avait en effet que très peu de monde: la maîtresse de maison et sa sœur, un aimable pasteur avec sa femme, un jeune neveu de Mrs Carfry, et son précepteur français, un petit brun, nerveux, à l'œil vif. Sur ce groupe un peu terne, dans ce salon faiblement éclairé, May se détachait comme un cygne voguant dans la gloire d'un soleil couchant; elle semblait à son mari plus grande, plus belle, dans le bruissement de son élégance; et cependant il devina que son animation, sa rougeur, cachaient une timidité presque enfantine.
Le dîner fut languissant. May ne parlait guère que de son pays, de choses locales. Archer remarqua que si elle provoquait l'admiration par sa beauté, elle décourageait la conversation. Le pasteur abandonna bientôt la partie; mais le précepteur poursuivit galamment l'entretien.
Quand les dames se furent levées pour retourner au salon, le pasteur prit congé, se rendant à un meeting; le neveu, jeune homme timide et de santé délicate, se retira également. Archer resta seul à boire du porto, dans la salle à manger, en compagnie du précepteur; et il se trouva soudain lancé dans une conversation comme il n'en avait pas eu depuis sa dernière discussion philosophique avec Ned Winsett. Le neveu de Mrs Carfry, menacé de tuberculose, avait dû passer deux ans dans le doux climat du Léman. Il avait été confié à M. Rivière, qui venait de le ramener en Angleterre, et devait rester avec lui jusqu'à l'entrée de son élève à Oxford. M. Rivière ajouta qu'à cette époque il serait obligé de chercher une nouvelle situation.
«Il la trouvera facilement,» pensa Archer, très impressionné par les connaissances variées et les dons naturels du jeune Français. M. Rivière était un homme de trente ans environ, maigre, de visage plutôt laid et que May aurait qualifié de «commun,» avec des traits d'une extrême mobilité. Fils d'un diplomate, il aurait dû suivre la carrière de son père; mais il avait le démon de la littérature et il s'était lancé dans le journalisme. À Paris, il avait connu Flaubert, fréquenté le grenier des Goncourt et causé avec Mérimée. Mais le succès n'avait pas couronné ses rêves d'écrivain: une mère et une sœur à sa charge, et, comme tant d'autres, il avait succombé sous le poids des soucis matériels. Sa situation pécuniaire ne semblait guère meilleure que celle de Ned Winsett: il lui restait d'avoir vécu dans un monde unique pour ceux qui ont le goût des idées. C'était justement parce que ce pauvre Winsett avait le goût des idées qu'il dépérissait à New-York: Archer enviait pour son ami le sort du jeune précepteur, qui, si pauvre d'argent, s'était par ailleurs si richement alimenté.
—Garder intactes sa liberté intellectuelle, ses facultés critiques, c'est cela, monsieur, qui prime tout. C'est pour cette indépendance que j'ai abandonné le journalisme, et que j'ai accepté de devenir précepteur. Le métier est quelquefois bien aride; mais on a la liberté de son esprit. On peut écouter et réfléchir, on peut causer. Ah! la conversation! Il n'y a rien de tel, n'est-ce pas? L'air qui circule autour des idées est le seul air respirable. Je n'ai jamais regretté d'avoir abandonné la diplomatie et le journalisme, ces deux formes différentes d'abdication.
Tout en parlant, il fixait sur Archer des yeux ardents; il continua:
—Voyez-vous, monsieur, pouvoir regarder la vie en face, être maître de sa pensée, cela vaut bien la peine de vivre dans une mansarde. Il est vrai qu'il faut encore gagner de quoi payer la mansarde, et j'avoue que la perspective de vieillir dans la peau d'un précepteur ou d'un obscur secrétaire est presque aussi réfrigérante que celle de finir chargé d'affaires à Bucarest... Je me dis quelquefois que je devrais faire un grand plongeon. Croyez-vous, par exemple, qu'il y aurait une place pour moi à New-York?
Archer le regarda, étonné. New-York! Pour un jeune homme qui avait fréquenté Mérimée et les Concourt, et qui ne s'intéressait qu'à la vie intellectuelle!...
—Vous tenez particulièrement à New-York? bégaya-t-il, se demandant ce que sa ville natale pouvait offrir à un jeune homme pour qui l'échange des idées paraissait une condition indispensable.
Une rougeur subite envahit le visage bistré de M. Rivière.
—N'est-ce pas, chez vous, le centre de la vie intellectuelle? répondit-il.—Puis, comme s'il craignait d'avoir été indiscret, il s'empressa d'ajouter:—On fait comme cela des projets... Du reste, pour le moment, il ne peut être question de rien...
Dans lehansom, pendant le trajet du retour, Archer était encore sous l'impression de cette causerie avec M. Rivière; il avait senti passer un air nouveau. Son premier mouvement avait été d'inviter le jeune homme à dîner. Il hasarda:
—Ce précepteur est intéressant; nous avons causé, après dîner, de livres et d'un tas de choses...
May sortit d'un de ses silences rêveurs, auxquels Archer avait prêté une signification mystérieuse avant que six mois d'intimité conjugale ne lui en eussent démontré le vide.
—Ce petit Français? Il est bien commun, répondit-elle froidement.
Archer comprit qu'elle était humiliée d'avoir été invitée pour rencontrer un pasteur et un précepteur français. Non que ce fût chez elle affaire de snobisme; mais l'orgueil du vieux New-York exigeait les plus grands égards à l'étranger. Si les parents de May avaient reçu les Carfry dans la Cinquième Avenue, ils leur auraient offert des convives présentables.
Il demanda, non sans un peu de mauvaise humeur:
—En quoi l'avez-vous trouvé commun?
—Les gens de cette sorte manquent toujours d'usage. Mais, bien entendu, ajouta-t-elle avec humilité, je ne suis pas juge de ses mérites intellectuels.
Archer détestait sa manière de prononcer: «intellectuel» et «commun.» Il se surprenait à souligner de plus en plus à ses propres yeux certaines façons de May qui le choquaient. En somme, elle avait toujours eu le même point de vue: celui du monde qui les entourait, celui qu'Archer lui-même avait accepté jusque-là, le seul que pût avoir une femme «bien.» Et il fallait pourtant, si l'on se mariait, épouser une femme «bien!»
—Tant pis; je ne l'inviterai pas à dîner, conclut-il en riant.
May reprit, scandalisée:
—Quoi! Vous pensiez à inviter le précepteur des Carfry?
—Ma foi, oui: j'aurais assez aimé le revoir. Il voudrait trouver une situation à New-York.
La surprise de May allait grandissant.
—Une situation à New-York? Je ne vois pas laquelle. On n'a pas de précepteurs français chez nous... Qu'est-ce qu'il viendrait faire à New-York?
—Il cherche un milieu où il pourrait satisfaire son goût de la conversation, dit Archer avec une pointe d'ironie.
May se mit à rire:
—Comme c'est drôle, Archer! Comme c'est français!
À tout prendre, il n'était pas fâché du refus de May: une seconde rencontre avec M. Rivière aurait ramené cette question d'une situation à trouver; et, plus il y réfléchissait, moins Archer voyait le moyen de trouver un emploi pour un jeune intellectuel français dans le New-York qu'il connaissait.
La pelouse ensoleillée, bordée de géraniums rouges et de coléus, étendait jusqu'à la falaise son gazon d'émeraude. Au delà, on voyait la grande mer étincelante.
Le long du chemin serpentant jusqu'à la falaise, des vases de fonte d'un brun chocolat laissaient tomber leurs gerbes de géranium lierre et de pétunias sur le gravier fraîchement ratissé. La maison, construite en bois et de forme carrée, était peinte en brun comme les vases. Le toit de la véranda, avec ses bandes brunes et jaunes, simulait un grand store. Au milieu de la pelouse deux cibles se détachaient en blanc sur un fond de verdure. En face, était plantée une tente autour de laquelle étaient disposés des sièges d'osier. Des femmes en toilettes d'été, des hommes en redingote grise et chapeau haut de forme, causaient en groupes animés. À un signal, une svelte jeune fille en robe de mousseline empesée sortait de la tente, un arc à la main, et décochait sa flèche. Alors, il se faisait un grand silence et tous les yeux se braquaient sur la cible.
Archer, debout sous la véranda, regardait curieusement cette scène. Des aloès dans des grands pots de faïence turquoise, placés sur des socles jaunes, flanquaient les marches du perron: et en contre-bas de la véranda s'épanouissait une bordure d'hortensias bleus et de géraniums rouges. Derrière le jeune homme, les portes-fenêtres à la française, garnies de rideaux de dentelle ondoyants, laissaient entrevoir, sur le parquet du salon, des poufs de cretonne, des fauteuils crapauds, et de petites tables recouvertes de velours, chargées de minuscules bibelots d'argent.
La réunion annuelle du Tir-à-l'Arc de Newport avait toujours lieu chez les Beaufort. Ce sport n'avait connu jusqu'alors d'autre rival que le croquet: mais il allait bientôt abdiquer devant lelawn-tennis, quoique ce dernier jeu fut encore considéré comme trop violent, trop inélégant, et convenant mal aux réunions mondaines: pour faire valoir de fraîches toilettes et de gracieuses attitudes, rien ne valait le tir à l'arc.
Archer assistait en étranger à ce spectacle familier. Comment la vie pouvait-elle continuer aussi pareille, quand lui-même était devenu si différent? C'était à Newport qu'il avait, pour la première fois, compris l'étendue du changement qui s'était fait en lui. À New-York, l'hiver précédent, après s'être installé avec May dans leur maison neuve, la reprise de ses habitudes, de son activité professionnelle, l'avait aidé à renouer avec le passé. Puis, il s'était intéressé au choix d'un brillant steppeur gris, destiné au coupé de May; bravant la désapprobation de la famille, il avait arrangé sa bibliothèque selon les idées nouvelles: sur les murs un papier sombre, imitant le cuir, qui s'harmonisait aux bibliothèquesEastlake.Et il avait voulu de grands fauteuils lourds, bas et trapus, dans le style nouveau des «meubles sincères.» AuCentury Clubil avait retrouvé Ned Winsett, et auKnickerbocker Clubles jeunes élégants de son milieu. Ainsi, entre ses heures de bureau, les dîners en ville du jeune ménage et ceux qu'ils donnaient eux-mêmes, les soirées à l'Opéra ou à la comédie, ce premier hiver lui avait paru la continuation des hivers précédents.
Mais à Newport, il n'était relevé des obligations professionnelles que pour subir celle des amusements. En vain avait-il proposé à May de passer l'été sur la côte du Maine, dans une île éloignée où quelques Bostoniens hardis campaient au milieu de magnifiques paysages. Les Welland allaient toujours à Newport, où ils possédaient une villa carrée sur la falaise. Mrs Welland fit comprendre à son gendre qu'il était inutile que May se fût fatiguée à essayer des toilettes d'été à Paris, si elle ne devait pas les porter. May, elle-même, ne pouvait comprendre la répugnance d'Archer à passer un été mondain à Newport. L'endroit lui avait toujours plu autrefois: pourquoi ne lui plairait-il plus maintenant qu'il s'y trouvait avec sa femme? Il n'y avait rien à répondre à cela.
Certes, il n'était pas insensible au bonheur d'être le mari d'une des plus belles femmes de New-York, surtout quand cette femme était en même temps parfaitement gracieuse et raisonnable. Si le souvenir de la tempête qui l'avait secoué à la veille de son mariage le hantait encore, il était décidé à n'y voir que le dernier épisode du roman de sa jeunesse. L'idée que, de sang-froid, il avait pu penser un instant à épouser la comtesse Olenska, lui semblait parfaitement absurde. Ellen n'était plus pour lui qu'une image émouvante parmi les fantômes du passé... Et pourtant ce passé n'avait pas cessé de l'obséder: et ce beau monde de Newport, affairé à son puéril plaisir, le choquait comme s'il avait vu des enfants jouer sur une tombe.
Il entendit un bruissement de jupes, et la marquise Manson parut derrière lui. Comme à son ordinaire, elle avait un de ces accoutrements bizarres dont elle avait le secret. Elle portait une capeline de paille d'Italie retenue par des enroulements de gaze fanée; sur son épaule se balançait une petite ombrelle de velours noir à manche d'ivoire ciselé.
—Mon cher Newland! J'ignorais que vous fussiez ici avec May... Vous n'êtes arrivé qu'hier, dites-vous?... Le devoir professionnel! Je comprends... Beaucoup de maris, je le sais, ne peuvent rejoindre leurs femmes que pour la fin de semaine.—Elle pencha la tête de côté et regarda Archer d'un air langoureux.—Mais le mariage est un long sacrifice: je l'ai souvent dit à mon Ellen.
Archer se sentit comme un arrêt au cœur. Une fois déjà, il avait éprouvé cette sensation d'être séparé du monde extérieur. Puis il entendit Medora répondre à une question qu'il avait dû lui poser sans s'en rendre compte:
—Non, disait-elle, je ne suis ici qu'en passant: je viens de Portsmouth où je suis chez les Blenker. Beaufort a été assez aimable pour envoyer ses fameux trotteurs me chercher ce matin, afin que je puisse entrevoir le garden-party de Regina. Ce soir, je retourne chez mes amis. Ces chers originaux ont loué une vieille ferme où ils réunissent des gens intéressants.—Elle baissa ses paupières et ajouta, rougissant légèrement:—Cette semaine, le docteur Agathon Carver doit organiser une série de réunions pour parler de la «Pensée intérieure.» Quel contraste avec ce joli spectacle! fît-elle, minaudant. Mais j'ai toujours vécu de contrastes! Pour moi, la monotonie, c'est la mort. J'ai toujours dit à mon Ellen: «Méfie-toi de la monotonie: elle est mère de tous les péchés mortels.» Mais ma pauvre enfant traverse une phase d'exaltation, d'horreur du monde. Vous savez, sans doute, qu'elle a refusé de venir à Newport, même chez sa grand'mère Mingott. Et quel mal j'ai eu pour l'amener avec moi chez les Blenker! Ah! si seulement elle m'avait écoutée, quand il était encore temps! Son mari lui rouvrait la porte... Mais si nous descendions sur la pelouse? Je sais que votre May concourt pour le prix.
Ils virent venir à eux Beaufort, une orchidée à la boutonnière. Archer, qui ne l'avait pas revu depuis quelques mois, le trouva changé. Haut en couleurs et trop serré dans sa redingote anglaise, il apparaissait lourd et bouffi dans la lumière crue de ce jour d'été. Toutes sortes de rumeurs circulaient à son propos. Il venait de faire sur son yacht une longue croisière aux Antilles, et on disait qu'à chaque escale on l'avait vu en compagnie d'une dame qui ressemblait beaucoup à Miss Fanny Ring. Le yacht luxueux, avec ses salles de bains et ses cabines tendues de soie, passait pour avoir coûté un million de dollars; et le collier de perles que Julius Beaufort, à son retour, avait offert à sa femme avait la magnificence d'un don expiatoire. La fortune du banquier était de taille à supporter ce train; pourtant d'inquiétantes rumeurs persistaient à courir dans Wall Street. Pour les uns, il avait fait des spéculations malheureuses sur les chemins de fer; d'après d'autres, il se serait laissé dévorer par une demi-mondaine rapace. À chacun de ces mauvais bruits Beaufort répondait par une nouvelle prodigalité: il agrandissait ses serres, achetait un nouveau cheval de courses, ajoutait à sa galerie un Meissonier ou un Cabanel.
Ce fut de son air moqueur accoutumé qu'il aborda la marquise et Newland.
—Eh bien, Medora! Vous voilà! Les trotteurs ont-ils bien marché?
Il serra la main d'Archer et, se plaçant de l'autre côté de Mrs Manson, lui murmura quelques mots à l'oreille.
—Que voulez-vous? dit la marquise en français, avec un de ses gestes dramatiques.
Beaufort fronça le sourcil, mais il fut assez maître de lui pour sourire à Archer en le félicitant:
—Mes compliments: c'est May qui va remporter le premier prix.
—Il restera ainsi dans la famille, dit Medora.
Cependant, Mrs Beaufort, jeune et vaporeuse dans une toilette de mousseline mauve, venait à leur rencontre. Au même moment, May Archer sortait de la tente. Svelte et fière, sa robe blanche ceinturée de vert pâle et son chapeau couronné de lierre faisaient d'elle, comme au bal Beaufort, une Diane chasseresse. On eût juré que, depuis lors, aucune pensée nouvelle n'avait passé dans ses yeux clairs, qu'aucune émotion n'avait troublé son cœur.
Elle tenait son arc à la main. S'arrêtant à la ligne blanche tracée sur le champ du tir, elle épaula et visa. La pose était d'une grâce si classique qu'un murmure d'approbation courut dans l'assemblée: Archer, en songeant que cette belle créature était à lui, ne résista pas à un mouvement d'orgueil.
Mrs Reggie Chivers, les jeunes Merry, et diverses Thorley, Dagonet et Mingott, tout ce bouquet de roses formait derrière la jeune femme un groupe vraiment délicieux. Des têtes brunes et blondes se penchaient pour compter les points; les mousselines claires, les chapeaux enguirlandés de fleurs, se mêlaient dans une harmonie d'arc-en-ciel. Toutes jeunes, toutes jolies, la lumière estivale dont elles étaient inondées ajoutait à l'éclat de leur beauté; seule pourtant, les muscles tendus et la figure attentive, appliquée à ce jeu qui lui plaisait, May y apportait cette grâce souveraine.
Archer entendit que Lawrence Lefferts disait:
—Personne ne tire plus juste qu'elle.
—Oui, riposta Beaufort, mais ses flèches n'atteindront jamais d'autre cible!
Ce mot piqua Newland au vif. Il en fut irrité plus que de raison. N'était-ce pas un hommage rendu à la jolie pureté de May qu'un vieux viveur ne lui trouvât pas de séduction? Pourtant, il en éprouva un serrement de cœur. Si cette suprême distinction morale n'était qu'une qualité négative, un rideau baissé sur du vide?... May, le teint animé, le pas tranquille, remontait la pelouse, ayant mis dans la cible sa dernière flèche: il eut la sensation de n'avoir pas encore pénétré jusqu'à l'âme de la jeune femme.
Ce fut avec son habituelle bonne grâce qu'elle reçut les félicitations de ses rivales et des invités. Nul ne pouvait être jaloux de son succès; car on devinait que, dans la défaite, elle aurait eu la même sérénité. Cependant, son visage s'illumina quand elle rencontra le regard heureux de son mari.
Leur petit phaéton, cadeau de mariage de Mrs Welland, les attendait. May prit les rênes et Archer s'assit auprès d'elle. Dans Bellevue Avenue, une double file de voitures, victorias, dog-carts, landaus et vis-à-vis emportaient vers leurs demeures, ou vers la promenade le long de la mer, les élégants invités des Beaufort.
—Si nous allions voir grand'mère? proposa May. Je voudrais lui apprendre moi-même que j'ai remporté le prix...
Elle fit tourner l'attelage et le dirigea vers la propriété de Mrs Mingott. La vieille Catherine, sans souci des précédents, et toujours parcimonieuse, avait fait construire, dans sa jeunesse, sur un terrain bon marché au-dessus de la baie, un «cottage orné» hérissé de tourelles et enguirlandé de balcons. Entre des bouquets de chênes rabougris, ses vérandahs s'étendaient, dominant les eaux du golfe parsemées d'îles. L'allée serpentait entre des pelouses où se dressaient des cerfs de fonte et des corbeilles de géraniums, d'où émergeaient des boules de verre bleu. La porte d'entrée, abritée sous un auvent imitant un store, s'ouvrait sur un vestibule dont le parquet figurait des étoiles noires sur fond jaune. Quatre salons étroits, tous tapissés de papiers imitant le velours frappé, entouraient ce vestibule: sur leurs plafonds voguaient les divinités de l'Olympe au grand complet. Une de ces pièces avait été arrangée en chambre à coucher par Mrs Mingott, quand le fléau de l'obésité était descendu sur elle. Elle passait ses journées dans la pièce attenante, enchâssée dans un vaste fauteuil placé entre la fenêtre et la porte. Elle agitait sans cesse un petit éventail; mais la protubérance de sa vaste poitrine faisait écran, et l'air mis en mouvement n'atteignait que les franges de guipure qui couvraient les bras de son fauteuil.
Elle examina et évalua la flèche à pointe de diamant que May, à l'issue du concours, s'était vu attacher au corsage. De son temps, on se serait contenté d'une broche en filigrane! Mais on ne pouvait nier que Beaufort fît royalement les choses.
—Un vrai bijou de famille, dit la vieille dame. Il faudra le garder pour ta fille aînée, ma chérie.—Elle pinça le bras blanc de May et ajouta, la voyant rougir:—Eh bien! qu'ai-je donc dit qu'il ne fallait pas dire? Est-ce qu'il n'y aura pas de filles? Seulement des garçons? Mais voyez, elle rougit de plus belle! Quoi! je ne peux pas dire ça non plus? Miséricorde! Quand mes enfants me demandent de faire enlever tous ces dieux et déesses qui sont là-haut, je leur réponds qu'au moins ceux-là on peut tout dire devant eux sans les scandaliser.
Archer rit à cette boutade; et May l'imita, toujours rougissante.
—Maintenant, racontez-moi la fête, mes enfants, car je ne tirerai rien de cette sotte de Medora, continua la vieille femme.
Et comme May s'écriait: «Ma cousine Medora? Mais je croyais qu'elle repartait pour Portsmouth?» Tu as raison, dit-elle; mais il faut d'abord qu'elle passe ici pour prendre Ellen. Ah! vous ne saviez pas qu'Ellen était venue passer la journée avec moi? Quelle absurdité de ne pas être venue pour tout l'été! Mais voilà bientôt cinquante ans que j'ai renoncé à discuter avec la jeunesse... Ellen! Ellen! appela-t-elle de sa voix fêlée, en essayant de se pencher pour apercevoir la pelouse qui s'étendait devant la véranda.
Personne ne répondit, et Mrs Mingott frappa impatiemment de sa canne le parquet poli. À cet appel se montra une mulâtresse, la tête serrée dans un turban multicolore: elle avait vu «Miss Ellen» descendre vers la plage. Mrs Mingott se tourna vers Archer.
—Sois gentil, Newland, cours la chercher pendant que cette jolie personne me raconte la fête.
Archer obéit machinalement.
Depuis un an et demi, il n'avait pas revu la comtesse Olenska, mais il avait souvent entendu parler d'elle. Il l'avait suivie de loin. Il savait qu'elle avait passé l'été précédent à Newport où elle avait été très mondaine, mais qu'à l'automne, elle avait décidé subitement de sous-louer «la maison idéale» que Beaufort avait eu tant de peine à lui trouver, pour aller s'établir à Washington, où elle avait fait partie de ce qu'on appelait alors «la brillante société diplomatique,» par contraste avec le ton «province» du milieu gouvernemental. En écoutant ces appréciations variées et souvent contradictoires sur la beauté de MmeOlenska, sa conversation, ses opinions, ses amis, il semblait à Newland qu'il s'agissait d'une personne morte depuis longtemps. Il n'avait eu la sensation de la retrouver vivante et présente, que depuis le moment où Medora avait parlé d'elle. Les paroles zézayées par la marquise avaient évoqué le petit salon éclairé par la lueur du foyer, un bruit de roues dans la rue généralement déserte. Ainsi, dans ces cavernes de Toscane, un feu de paille allumé par de petits paysans fait soudain apparaître l'image des morts étrusques peinte sur les parois.
De la hauteur où la maison était perchée, un sentier descendait à une étroite jetée de bois, aboutissant à un kiosque qui figurait une pagode chinoise. À la balustrade de la pagode, une jeune femme se tenait accoudée. Archer s'arrêta comme s'il eût été le jouet d'un rêve. Non! cette vision du passé ne pouvait être autre chose qu'une hallucination. La réalité, c'était la maison là-haut; c'étaient les poneys de Mrs Welland, tournant autour du grand ovale sablé de la cour; c'était May, assise sous les effrontés dieux Olympiens, radieuse d'espérances secrètes; c'était la villa Welland au bout de Bellevue Avenue, où Mr Welland, déjà habillé pour le dîner, arpentait le salon avec sa nervosité de dyspeptique.—«Que suis-je désormais?... pensa Archer, je suis un gendre, rien de plus.»
La jeune femme au bout de la jetée ne bougeait pas. Elle semblait absorbée dans la contemplation de la baie sillonnée de bateaux à voiles, de yachts de plaisance, de bateaux de pêche, de bacs de charbon tirés par de bruyants remorqueurs. Au delà des bastions gris de Fort Adams, éclatait la longue traînée du soleil couchant. La voile d'une barque se prenait dans la lumière en passant dans le chenal, entre le Lime Rock et le rivage...
«Elle ne sait pas que je suis ici. Elle ne soupçonne pas ma présence. Si c'était elle qui vînt ainsi derrière moi, est-ce que je ne le sentirais pas?» se demanda-t-il; et soudain il se dit: «Si elle ne se retourne pas avant que cette voile-là ait dépassé le Lime Rock, je m'en irai.»
Le petit bateau sortait, glissant avec la marée. Il passa devant le Lime Rock, se détacha en noir sur la maison du gardien, dépassa la tourelle du phare. Archer attendit qu'un grand espace se fût creusé entre l'île et l'arrière du bateau; la jeune femme, dans la pagode, ne bougeait toujours pas.
Il revint sur ses pas, remonta la côte, rejoignit ces dames.
—Je regrette que vous n'ayez pas trouvé Ellen: j'aurais aimé la revoir, dit May, en revenant avec son mari à la nuit tombante. Mais peut-être n'y tenait-elle pas. Elle a tellement changé!
—Qu'entendez-vous par là? fit Archer, d'une voix sans expression.
—Je veux dire: elle est devenue si indifférente à ses amis, abandonnant New-York et sa maison pour frayer avec des gens si bizarres! À quel point elle doit être mal chez les Blenker! Elle prétend que c'est pour empêcher cousine Medora de faire une sottise, d'épouser quelque aventurier; je croirais plutôt qu'elle s'est toujours ennuyée avec nous.
Archer ne répondit pas. May continuait avec une nuance de dureté qu'il ne lui connaissait pas:
—Après tout, je me demande si elle ne serait pas plus heureuse avec son mari. Newland eut un rire nerveux.
—Sancta simplicitas!s'écria-t-il.
Il ajouta:
—C'est la première fois que je vous entends dire une chose cruelle.
—Ai-je dit quelque chose de cruel?
—Sans doute... On assure que les anges prennent plaisir à regarder les contorsions des damnés: du moins ne vont-ils pas jusqu'à prétendre qu'on est plus heureux en enfer.
Le phaéton approchait de la villa des Welland. Aux fenêtres brillaient déjà des lumières. Archer trouva son beau-père, exactement comme il se l'était figuré, arpentant le salon, montre en main, avec cette mine de martyr qu'il avait quand on le faisait attendre, et qu'il jugeait plus efficace que la colère.
Le luxe de la maison des Welland, cette atmosphère chargée du poids de tant de détails jugés indispensables, agissait sur Archer comme un narcotique. L'épaisseur des tapis, l'empressement des serviteurs, le tic-tac sonore des pendules qui rythmaient les rites compliquées de la richesse, le renouvellement perpétuel des invitations et des cartes de visites sur la table du hall, toutes les frivolités tyranniques qui unissaient les heures les unes aux autres et chaque membre de la famille à tous les autres, avaient agi sur Archer. D'habitude, une vie affranchie de cette lourde opulence lui eût paru étrangement précaire. Mais, en cet instant, c'était la maison des Welland et la vie qu'il devait y mener, qui lui semblaient irréelles. La scène rapide qu'il venait de vivre, sur la plage où il s'était arrêté à mi-chemin, faisait battre son cœur comme si la présence même d'Ellen eût passé dans le sang de ses veines.
Toute la nuit, aux côtés de May, dans la grande chambre tendue de perse où un rayon de lune se jouait sur le tapis, il chercha vainement le sommeil: sa pensée ne pouvait se détacher d'Ellen Olenska traversant les grèves lumineuses derrière les trotteurs de Beaufort.
—Une réception en l'honneur des Blenker.—Les Blenker?
On déjeunait en famille; Mr Welland déposa sa fourchette et jeta un regard inquiet du côté de sa femme. Celle-ci, ajustant son lorgnon d'or, lut avec une emphase ironique:
«Le professeur et Mrs Emerson Sillerton prient Mr et Mrs Welland de leur faire le plaisir de venir, le 25 août à 3 heures précises, à la réunion du Cercle des mercredis. Pour rencontrer Mrs et les Misses Blenker.»
—Mon Dieu! soupira Mr Welland, comme si une seconde lecture eût été nécessaire pour lui faire admettre une idée aussi grotesque.
—Pauvre Amy Sillerton! On ne sait jamais ce que son mari va inventer, ajouta Mrs Welland. Peut-être qu'il vient de découvrir les Blenker.
Le professeur Emerson Sillerton était une épine au flanc de la société de Newport, une épine dont on ne pouvait se débarrasser parce qu'elle sortait d'une souche vénérable et vénérée. Son père était oncle de Sillerton Jackson; sa mère une Pennilow de Boston. Des deux côtés, la fortune et la situation sociale étaient excellentes. Rien n'avait obligé Emerson Sillerton à se faire archéologue, ni même professeur, ni à habiter Newport l'hiver au lieu d'avoir une maison à New-York. Et, s'il voulait briser avec la tradition, pourquoi épouser la pauvre Amy Dagonet, qui était en droit d'espérer mieux, et qui avait assez de fortune personnelle pour s'offrir une voiture?
Personne dans le milieu des Mingott ne pouvait comprendre pourquoi Amy Sillerton s'était si patiemment soumise aux excentricités d'un mari qui remplissait la maison d'hommes aux cheveux longs et de femmes aux cheveux courts, et qui emmenait sa femme faire des fouilles dans le Yucatan au lieu d'aller à Paris ou en Italie.
Mais ils s'étaient, tous deux, entêtés dans leur insolite manière de vivre. Et quand, chaque année, ils donnaient leur morne garden party, il fallait bien que l'élégante colonie des «Falaises» y fît acte de présence.
—C'est étonnant, remarqua Mrs Welland, qu'ils n'aient pas choisi le jour des régates! Vous rappelez-vous qu'il y a deux ans, ils ont eu une réception en l'honneur d'un noir, le jour du thé dansant des Mingott? Heureusement, cette fois, il n'y a pas le même jour d'autre réunion; car il faut bien que nous allions chez eux, les uns ou les autres.
Mr Welland eut un soupir.
—Trois heures, c'est une heure impossible! Je dois être ici à trois heures et demie pour prendre mes gouttes. Inutile d'essayer le nouveau traitement de Bencomb si je ne le suis pas strictement. Et, si je vous rejoins plus tard, je manquerai ma promenade. Il déposa de nouveau sa fourchette, et une ombre d'anxiété assombrit ses joues plissées de petites rides.
—Il n'y a aucune raison pour que vous y alliez, mon ami, répondit sa femme. J'ai des cartes à mettre à l'autre bout de Bellevue Avenue, et j'irai chez cette pauvre Amy; j'y resterai le temps nécessaire pour lui montrer que nous ne la négligeons pas.—Elle regarda, en hésitant, du côté de sa fille.—Et si Newland est pris, May pourrait sortir en voiture avec vous et essayer le nouveau harnais descobs.
C'était un principe dans la famille Welland que tous les jours et toutes les heures devaient être «occupées.» La mélancolique pensée qu'il fallait bien tuer le temps hantait Mrs Welland comme le problème des chômeurs angoisse le philanthrope.
—Je sortirai certainement avec papa; je suis sûre que Newland trouvera à s'occuper, dit May. C'était une constante souffrance pour Mrs Welland que la répugnance d'Archer à faire d'avance le programme de ses journées.
Quand le jour de la réception des Sillerton approcha, May ne fut rassurée que lorsqu'Archer parla de louer un buggy pour aller à un haras près de Portsmouth, choisir un second cheval pour le coupé. Cette idée était née dans son esprit, le jour même où on avait parlé de l'invitation des Emerson Sillerton, mais il s'était gardé d'en rien dire. Il avait poussé la précaution jusqu'à louer par avance une paire de vieux trotteurs qui pouvaient encore faire leurs dix-huit milles, et, se levant de table avant les autres, il monta dans la légère voiture et partit.
La journée était délicieuse. Au-dessus de la mer miroitante, un léger vent du Nord faisait courir de petits nuages blancs dans un ciel outremer. Les rues étaient désertes; Archer traversa rapidement la ville et longea la plage qui s'étend au delà. Même en menant doucement ses chevaux, il arriverait au haras avant trois heures. Il aurait le temps d'examiner le cheval, de l'essayer même, et il jouirait ensuite de quatre heures de liberté.
Il ne s'avouait pas qu'il désirait revoir MmeOlenska: il croyait qu'elle profiterait probablement de l'occasion pour venir à Newport avec les Blenker voir sa grand'mère. Mais depuis qu'il l'avait aperçue dans le parc de Mrs Mingott, il était tourmenté du désir de connaître l'endroit où elle vivait. Ce désir le poursuivait, jour et nuit, indéfinissable, obsédant, comme l'idée fixe d'un malade qui veut manger d'une chose goûtée autrefois et depuis longtemps oubliée. Au delà de cette idée, il ne voyait rien, ne savait où elle le mènerait. Il ne sentait aucun désir de parler à MmeOlenska, ni même d'entendre sa voix. Il voulait simplement emporter en lui la vision du ciel et de la mer qui l'encadraient: alors le reste du monde lui paraîtrait peut-être moins vide.
Arrivé au haras, il vit tout de suite que le cheval ne lui convenait pas. À trois heures, il remonta dans le buggy et prit le chemin de traverse, qui conduisait à Portsmouth.
Le vent était tombé et une vapeur légère, suspendue au-dessus de l'horizon, attendait le retour de la marée pour s'étendre sur l'estuaire. Tout autour de lui, une lumière d'or inondait les champs et les bois. Il passa devant ces maisons de bois entourées de vergers, devant des prés et des bouquets de chênes rabougris, prit une route qui s'allongeait entre des haies bordées de ronces et de verges d'or, au bout de laquelle scintillait le bleu. À gauche se détachait sur un groupe de chênes et d'érables une longue maison délabrée qui portait encore des traces de peinture blanche.
En face de la barrière, se trouvait un de ces hangars de la Nouvelle-Angleterre destinés à abriter les machines agricoles du fermier et les attelages des visiteurs. Archer y attacha ses chevaux et se dirigea vers la maison. Il vit la petite pelouse négligée, le jardin de buis inculte, les dahlias et les buissons de roses roussis foisonnant autour d'un petit pavillon en treillage blanc. Un Cupidon de bois, privé de son arc et de ses flèches, surmontait le pavillon, et continuait, désarmé, à viser l'entrée du jardin.
Archer s'appuya contre la barrière. Il ne voyait personne,—aucun son ne venait des fenêtres ouvertes de la maison. Seul un vieux terre-neuve sommeillait devant la porte, gardien aussi inoffensif que le Cupidon désarmé.