Longtemps Archer resta là, imprégnant ses yeux de cette maison, de ce jardin, dont il subissait le charme somnolent. Enfin, il prit conscience de l'heure qui s'avançait. Allait-il déjà s'en retourner? Il restait là, indécis. Tout à coup, il éprouva le désir de voir l'intérieur de la maison, les chambres où vivait Ellen. Si elle était absente, comme il le croyait, rien ne l'empêchait d'aller sonner à la porte; il pouvait se nommer, et demander la permission d'écrire un mot dans le salon. Puis il se ravisa et, traversant la pelouse, gagna le jardin. Dans le kiosque, il aperçut une ombrelle rose. Cette ombrelle l'attira comme un aimant. Ce ne pouvait être que celle d'Ellen! Il entra dans le kiosque, ramassa l'ombrelle, et, assis sur le banc boiteux, il porta à ses lèvres le joli manche sculpté. Tout à coup il entendit un froufrou de jupes: quelqu'un venait vers lui.
—Mr Archer! s'écria une voix jeune et gaie. Levant les yeux, il vit devant lui la plus jeune et la plus plantureuse des demoiselles Blenker, les cheveux blonds en désordre, la robe chiffonnée.
—Mon Dieu, d'où sortez-vous? s'écria-t-elle. Je devais être profondément endormie dans le hamac. Ils sont tous à Newport. Avez-vous sonné?
La confusion d'Archer égalait celle de la jeune fille.
—Je... non... c'est-à-dire, j'allais sonner. J'ai poussé jusqu'ici dans l'espoir de trouver madame votre mère. Mais la maison m'a paru abandonnée, et je me suis assis pour attendre.
Miss Blenker, secouant les vapeurs du sommeil, le regarda avec un intérêt croissant.
—Oui; la maison est abandonnée. Maman n'est pas là, ni la marquise, ni personne autre que moi. Vous ne saviez donc pas que le Professeur et Mrs Sillerton donnent une réception pour maman et pour nous toutes aujourd'hui? J'ai la malchance de n'avoir pu y aller: j'ai mal à la gorge. Est-ce assez ennuyeux? Naturellement, ajouta-t-elle gaiement, j'aurais été moins contrariée si j'avais su que vous deviez venir.
Les symptômes d'une coquetterie gauche se manifestaient en elle, et Archer dit brusquement:
—Et Madame Olenska, est-elle allée à Newport aussi?
Miss Blenker le regarda avec surprise.
—Madame Olenska? Elle est partie ce matin, appelée par dépêche.—Et, avisant l'ombrelle rose:
—Oh! mon ombrelle! Je l'ai prêtée à cette sotte de Katie, qui l'aura laissée ici.—Reprenant son ombrelle, elle ouvrit le dôme rose au-dessus de sa tête.—Oui, Ellen a été appelée hier. Elle veut que nous l'appelions Ellen. Elle a reçu un télégramme de Boston. Son absence doit durer deux jours... J'adore la façon dont elle se coiffe. Et vous? jabota Miss Blenker.
Archer la regardait sans la voir,—sans rien voir que l'ombrelle ridicule ouverte sur cette grosse tête agitée. Après un moment, il hasarda:—Vous ne savez pas pourquoi Madame Olenska est allée à Boston? J'espère qu'elle n'a pas reçu de mauvaises nouvelles.
—Je ne crois pas. Elle ne nous a pas dit ce que contenait la dépêche... Ravissante, cette Ellen, ne trouvez-vous pas?
Archer songeait. Il songeait à la platitude de l'avenir qui l'attendait et, au bout de cette perspective monotone, il apercevait sa propre image, l'image d'un homme à qui il n'arriverait jamais rien. Il regarda le jardin inculte, la maison délabrée, le bois de chênes qui s'emplissait d'ombre. C'était bien l'endroit où il aurait dû trouver la comtesse Olenska, mais elle était loin! L'ombrelle rose même n'était pas la sienne.
Il dit en hésitant:
—Vous ne savez pas à quel hôtel votre cousine est descendue?... Je dois aller à Boston demain. Peut-être pourrai-je la voir...
—Ce sera très aimable à vous. Elle est descendue à l'hôtel Parker. Ce doit être terrible par cette chaleur.
Archer n'eut plus qu'une conscience vague des propos qu'ils échangèrent encore. Il se rappela seulement avoir résisté aux instances de la jeune fille, qui le priait d'attendre le retour de sa famille et de rester à souper avec eux. Enfin, toujours accompagné de Miss Blenker, il quitta le domaine du Cupidon de bois, détacha ses chevaux et s'en alla. Au détour de la route, il vit Miss Blenker debout près de la grille, qui agitait l'ombrelle rose.
Le lendemain matin, Archer, au sortir du train, se trouva dans la bouilloire d'un Boston caniculaire. Les rues aux alentours de la gare exhalaient une odeur de fruits pourris, de bière et de café. La populace, dans le débraillement d'été, y circulait avec l'abandon de citadins vaincus par la chaleur.
Archer se fit conduire au Somerset Club pour y prendre son petit déjeuner. Même les quartiers élégants avaient la négligence accablée d'une grande ville qui cuve ses 40° de chaleur; le jardin du Common, sous ses lourds ombrages, ressemblait à un jardin public au lendemain d'une fête populaire. Si Archer s'était efforcé d'évoquer autour d'Ellen Olenska le cadre le plus improbable, il n'en aurait pas trouvé de plus contraire à son image que ce Boston poussiéreux et désert.
Il déjeuna avec appétit et méthode, en parcourant le journal du matin. Un renouveau d'énergie l'animait depuis que, la veille au soir, il avait prévenu May que des affaires l'appelaient à Boston, et que le lendemain soir il regagnerait New-York.
Après le déjeuner, il écrivit un mot et le fit porter à l'hôtel Parker. Il lui fut répondu que cette dame était sortie.
Archer répéta: «Sortie?» comme si c'était un mot d'une langue inconnue. Il se leva et alla dans le hall. Ce devait être une erreur: elle ne pouvait pas être sortie à cette heure matinale.
La ville lui était devenue soudain étrangère et dépeuplée. Il décida de se rendre lui-même à l'hôtel Parker. Au moment de traverser le Common, quelle ne fut pas sa surprise de l'apercevoir, assise sur le premier banc, la tête ombragée sous une ombrelle grise. Comment avait-il jamais pu se la représenter avec une ombrelle rose? À mesure qu'il approchait, il fut frappé de son attitude lasse, indifférente. Il vit son profil incliné, les cheveux noués bas sur la nuque, sous le chapeau noir, et le long gant ridé sur le bras qui tenait l'ombrelle. Il était à deux pas d'elle quand elle se retourna, levant les yeux vers lui.
—Vous! dit-elle, et Archer lui vit une expression de saisissement qui, lentement, se changea en sourire.
Sans se lever, elle lui fit place sur le banc.
—Je suis ici pour affaires. Je viens d'arriver, expliqua-t-il. Mais vous? Comment vous trouvez-vous dans ce désert?
Il ne savait vraiment ce qu'il disait, il avait le sentiment de lui parler à travers des distances infinies, et qu'elle lui échapperait avant qu'il eût pu la rejoindre.
—Moi? Je suis venue aussi pour affaires, répondit-elle, se retournant vers lui: leurs deux visages étaient proches.
Les mots lui parvenaient à peine, il n'entendait que la voix, dont il avait peine à retrouver le timbre. Il ne se rappelait même pas que cette voix fût si profonde, et voilée par instants.
—Vous avez changé votre coiffure, dit-il brusquement, et son cœur battait comme s'il venait de prononcer des paroles définitives.
—Mais non. C'est seulement que j'arrange mes cheveux moi-même en l'absence de Nastasia.
—Nastasia? Elle n'est pas avec vous?
—Non, je suis seule. Pour deux jours, ce n'était pas la peine de l'amener.
—Vous êtes seule à l'hôtel?
Elle le regarda avec son sourire malicieux d'autrefois:
—Cela vous paraît compromettant?... Je comprends: c'est quelque chose qui ne se fait pas... Je n'y avais pas pensé... Car je viens de faire une chose qui se fait encore moins.—La légère nuance d'ironie persistait dans son regard.—Je viens de refuser une somme d'argent qui pourtant m'appartenait.
De la pointe de son ombrelle, qu'elle avait fermée, elle traçait songeuse des dessins sur le sable. Archer se leva, et, debout devant elle:
—Quelqu'un est venu à Boston pour vous rencontrer?
—Oui.
—Avec cette offre?
—Oui.
—Et vous avez refusé à cause des conditions?
—J'ai refusé.
Il se rassit à côté d'elle:
—Quelles étaient les conditions?
—Elles n'étaient pas bien onéreuses: m'asseoir en face de lui à table, de temps à autre.
Il y eut un silence. Archer se sentit subitement muré dans le noir, dans l'impossibilité de trouver une parole.
—Il veut vous ravoir à n'importe quel prix? dit-il enfin.
—À un prix considérable... Du moins, pour moi la somme est considérable.
—Vous êtes venue ici pour le rencontrer?
—Le rencontrer? Lui, mon mari? Dans cette saison, il est toujours à Cowes ou à Bade.
—Il a envoyé quelqu'un?
—Oui.
—Avec une lettre?
—Chargé d'un message... Il n'écrit jamais; hors une lettre que j'ai reçue de lui, je ne me souviens pas qu'il m'en ait écrit aucune autre.
Cette allusion fit monter le sang à ses joues, pendant qu'Archer, de son côté, rougissait aussi.
—Pourquoi n'écrit-il jamais?
—Pourquoi écrirait-il? À quoi servent les secrétaires?
Elle avait prononcé le mot comme n'ayant pas plus d'importance qu'un autre.
La question montait aux lèvres d'Archer: «Est-ce son secrétaire qu'il a envoyé?» mais le souvenir de la seule lettre du comte Olenski à sa femme lui était trop présent. Il hasarda:
—Et le messager...
—Le messager, reprit MmeOlenska, toujours souriante, aurait pu déjà repartir; mais il a voulu rester jusqu'à ce soir, afin de me donner le temps de réfléchir...
—Et vous étiez en train de réfléchir?
—Non, car mon parti est pris. Je suis sortie pour respirer. On étouffe à l'hôtel. Je repars cet après-midi pour Portsmouth.
Archer se leva, jeta un regard sur ce parc où l'été suffocant mettait comme une souillure.
—Cet endroit est horrible! Pourquoi n'allons-nous pas sur la baie? La brise s'est levée, nous aurons moins chaud. Nous pourrions prendre le bateau jusqu'à Point-Arley.
Elle hésitait; il continua:
—Le lundi, il n'y aura pour ainsi dire personne sur le bateau. Mon train ne part pas avant le soir: je retourne à New-York. Qui nous empêche? insista-t-il; et debout, il la regardait. Brusquement, ces mots lui échappèrent:—N'avons-nous pas fait tout ce que nous avons pu?
—Ne dites pas cela!
—Je dirai ce que vous voudrez. Je ne dirai rien, si vous l'ordonnez. Quel mal y aurait-il à cette promenade? Tout ce que je veux, c'est vous entendre, dit-il d'une voix mal assurée.
Elle tira une petite montre d'or attachée à une chaîne émaillée.
—Ne mesurez pas les minutes, s'écria-t-il, soyez généreuse, donnez-moi une journée. Je veux vous arracher à cet homme... À quelle heure doit-il venir?
—À onze heures.
—Alors, venez tout de suite.
—Vous n'avez rien à craindre, même si je ne viens pas.
—Ni vous non plus... si vous venez. Je vous jure que je veux seulement vous écouter, savoir ce que vous avez fait depuis que je vous ai vue.
Une anxiété dans le regard, elle hésitait encore.
—Pourquoi n'êtes-vous pas venu jusqu'à la plage me chercher, le jour où j'étais chez ma grand'mère? demanda-t-elle:
—Parce que vous ne vous êtes pas retournée. Parce que vous n'avez pas senti que j'étais là. Je m'étais juré de ne vous parler, que si vous vous retourniez.
—Mais c'est exprès que je ne me suis pas retournée.
—Vous saviez que j'étais là?
—Je le savais. J'avais reconnu la voiture de May. Et je suis descendue sur la plage.
—Pour vous éloigner de moi le plus possible?
Elle répéta à voix basse:
—Pour m'éloigner de vous le plus possible.
Il répondit, avec un rire jeune et joyeux cette fois.
—Eh bien! vous voyez que c'était inutile! J'aime mieux vous dire tout de suite que, si je suis venu à Boston, c'est uniquement pour vous voir. Mais partons, ne manquons pas notre bateau.
—Notre bateau?—Un pli barra le front de la jeune femme:—Il faut que je rentre à l'hôtel pour laisser un mot.
—Tous les mots que vous voudrez. Vous pouvez écrire ici. Il tira de sa poche un portefeuille et une des nouvelles plumes dites «stylographes.» J'ai même une enveloppe... vous voyez que le destin s'en mêle. Tenez, vous pourrez écrire sur vos genoux; je vais mettre la plume en marche en une seconde...
Elle rit, et penchée, commença d'écrire. Archer s'éloigna. Radieux, il regardait les passants sans les voir. Ceux-ci se retournaient à la vue insolite d'une dame élégante qui écrivait sur ses genoux, sur un banc du Common.
MmeOlenska glissa la feuille de papier dans l'enveloppe, puis elle se leva. Ils se dirigèrent vers Beacon Street, firent signe à un fiacre, se firent conduire à l'hôtel. Devant la porte, Archer tendit la main comme pour prendre la lettre:
«Dois-je la porter?» dit-il. Mais MmeOlenska secoua la tête, s'élança hors de la voiture et disparut. Il n'était que dix heures et demie; mais le messager, impatient et désœuvré, ne pouvait-il déjà être là, parmi tous ceux qu'Archer entrevoyait dans le hall, attablés devant des boissons rafraîchissantes?
Il attendit, faisant les cent pas. Un jeune Sicilien dont les yeux ressemblaient à ceux de Nastasia voulut cirer ses chaussures, et une Irlandaise lui vendre des pêches. À tout moment, les portes s'ouvraient, des malheureux fondant en eau, le chapeau rejeté en arrière sur les fronts ruisselants, sortaient ou s'engouffraient, lui jetant un regard au passage. Et lui les regardait avec une sorte de stupeur, tous pareils, et pareils aussi à tant d'autres hommes ruisselants qui, à la même heure, sur tout le territoire, passaient aux portes battantes des hôtels.
Soudain un nouveau visage fit sursauter Archer. Il ne fit que l'entrevoir. C'était un jeune homme pâle, lui aussi abattu par la chaleur, mais avec quelque chose de plus vif, de plus personnel, de plus sensible que les autres? Un brusque souvenir s'éveilla dans l'esprit d'Archer, mais s'effaça et disparut. Sans doute, c'était un étranger, égaré ici dans le flot bostonien. MmeOlenska ne revenait pas; il s'inquiétait. «Si elle ne vient pas bientôt, j'irai la chercher,» se dit-il. Les portes s'ouvrirent de nouveau et elle se trouva à ses côtés. Ils montèrent en voiture; Archer regarda sa montre: elle avait été absente trois minutes.
Assis côte à côte sur le banc d'un bateau qui ne transportait que de rares voyageurs, ils ne trouvèrent rien à se dire; ou plutôt, ce qu'ils avaient à se dire se communiquait mieux dans le silence.
Quand les roues du vapeur commencèrent à tourner, que les quais et les entrepôts reculèrent dans le brouillard d'été, il sembla à Archer que tout le vieux monde familier reculait aussi. Il aurait voulu demander à MmeOlenska si elle partageait cette impression, l'impression qu'ils partaient pour un long voyage, dont peut-être ils ne reviendraient jamais. Mais il craignait en parlant de troubler l'eau dormante de sa confiance. À la vérité, il ne voulait pas trahir cette confiance... Pendant des jours et des nuits, la mémoire de leur unique baiser avait brûlé ses lèvres, et la veille encore, quand il se dirigeait vers Portsmouth, le souvenir d'Ellen le traversait comme une flamme; mais, maintenant qu'elle était là et que tous deux se laissaient ainsi porter au courant de l'inconnu, ils semblaient avoir atteint cette mystérieuse et intime communication que la moindre parole peut rompre.
Quand le bateau tourna vers la mer, ils sentirent le souffle de la brise. De molles ondulations ridèrent la baie, puis l'écume parut à la crête des vagues. De lourdes vapeurs couvraient encore la ville, mais au delà s'étendait un monde nouveau d'eaux remuantes, de promontoires dressant leurs phares sous le soleil. MmeOlenska, appuyée au rebord du bateau, buvait la fraîcheur par ses lèvres entr'ouvertes. Elle avait roulé un grand voile autour de son chapeau, mais le visage restait découvert, et Archer fut frappé par son expression de tranquille gaieté.
Dans la salle à manger du petit hôtel, ils trouvèrent une bande en innocente partie de plaisir: des instituteurs et maîtresses d'école en congé, leur dit l'hôtelier.
—Impossible de causer dans tout ce bruit, dit Archer. Je vais demander une petite salle où nous serons seuls.
MmeOlenska ne fit pas d'objection. La pièce où ils entrèrent s'ouvrait sur une longue véranda de bois, que venait battre la mer: ils s'assirent à une table couverte d'une grosse nappe à carreaux rouges sur laquelle étaient posés un flacon de pickles et une tarte aux myrtilles. Jamais cabinet particulier moins équivoque n'avait abrité une promenade clandestine. Archer crut saisir cette impression dans le sourire légèrement amusé de MmeOlenska.
Ils déjeunèrent lentement, avec des alternances de mutisme et de causerie fiévreuse. L'enchantement qui les avait tenus éloignés se brisait enfin: ils avaient beaucoup à se dire, et pourtant les paroles qu'ils prononçaient n'étaient souvent que l'accompagnement d'un merveilleux solo de silence. Penchée sur la table, le menton appuyé sur ses mains jointes, Ellen contait sa vie depuis qu'ils ne s'étaient pas vus.
Elle s'était fatiguée de la société de New-York, très aimable, d'une hospitalité presque gênante. Elle n'oublierait jamais l'accueil qu'elle avait reçu à son retour d'Europe; mais l'attrait de la nouveauté passé, elle s'était reconnue, disait-elle, trop «autre.» Aussi, elle s'était décidée à essayer de Washington, où elle trouvait une plus grande diversité de monde et d'idées. Elle était sur le point de s'y installer; elle y ferait un intérieur à la pauvre Medora, qui avait lassé la patience de toute sa famille.
—Mais le Docteur Carver? Vous n'avez pas peur de lui?
—Le danger Carver est passé. Le Docteur Carver est un homme très fort: c'est une femme riche qu'il lui faut. Mais Medora, comme adepte, est pour lui une bonne réclame.
—Adepte de quoi?
—De toutes sortes d'idées sociales, aussi nouvelles que folles. Et pourtant, au fond, ces chimères m'intéressent plus que l'aveugle obéissance à la tradition qui sévit dans notre milieu. Et quelle tradition? Celle des autres. C'est un peu bête d'avoir découvert l'Amérique pour en faire la copie des autres pays!
Le front du jeune homme s'assombrit.
—Et Beaufort? Est-ce que vous dites ces choses-là à Beaufort? demanda-t-il brusquement.
—Certes, et il les comprend très bien. Mais je ne l'ai pas vu depuis longtemps.
—C'est ce que je vous ai toujours dit: vous ne nous aimez pas. Beaufort vous plaît parce qu'il nous ressemble si peu.
Il parcourut des yeux la chambre nue, dont les fenêtres ouvraient sur la plage nue, et les maisonnettes d'un blanc de chaux qui s'alignaient sur la côte.
—Chez nous il n'y a ni personnalité, ni caractère, ni variété. Nous sommes ennuyeux à mourir. Je ne sais pas, fit-il subitement, pourquoi vous ne retournez pas là-bas.
Il s'attendait à une riposte indignée; mais la jeune femme garda le silence et parut réfléchir.
—Pourquoi? prononça-t-elle enfin. Je crois que c'est à cause de vous.
Elle n'aurait pu faire cet aveu avec moins de passion, d'un ton moins propre à flatter une vanité d'homme. Archer rougit jusqu'aux tempes, ne fit pas un mouvement et n'osa pas répondre.
—Du moins, continua-t-elle, c'est vous qui m'avez fait comprendre que, sous l'ennui et l'uniformité de cette vie, se cachent des choses si belles, si nuancées, si délicates, que même celles à quoi je tenais le plus dans mon ancienne vie semblent médiocres en comparaison. Comment dire?... Je n'avais jamais compris jusqu'alors que les plaisirs les plus raffinés s'achètent souvent au prix de la cruauté, de la bassesse... Je veux, continua-t-elle, être parfaitement loyale avec vous et avec moi-même. Longtemps j'ai espéré l'occasion de vous dire quelle sorte de secours vous m'avez apporté, ce que vous avez fait de moi.
Archer l'interrompit avec un rire amer.—Et vous? Qu'est-ce que vous croyez avoir fait de moi?... Oui, de moi, car je suis votre œuvre bien plus que vous n'avez jamais été la mienne. Je suis l'homme qui a épousé une certaine femme parce qu'une autre lui a ordonné de le faire.
À la pâleur d'Ellen succéda une rougeur fugitive.
—Je croyais... vous aviez promis... vous ne deviez pas me dire aujourd'hui de ces choses.
—Ah! que cela est bien d'une femme! Aucune de vous ne veut regarder jusqu'au fond d'une mauvaise affaire.
Elle baissa la voix.
—Est-ce que votre mariage est une mauvaise affaire... pour May?
Debout contre la fenêtre, il tapotait la vitre. Il sentait dans toutes ses fibres la tendresse anxieuse qu'elle avait mise dans ce nom de May.
—Car c'est cela qui importe. N'est-ce pas vous qui m'en avez convaincue? insista-t-elle doucement.
—Moi? répéta-t-il, ses yeux fixés sur la mer.
—Mais oui,—et, suivant sa pensée avec effort:—Si notre sacrifice est inutile, si cela ne sert à rien, tout ce que je suis revenue chercher chez nous, tout ce qui m'avait fait paraître, par contraste, mon passé si vide, si misérable, tout cela ne serait qu'un rêve...
—Et dans ce cas, il n'y a aucune raison pour que vous ne repartiez pas?...
Les yeux d'Ellen s'attachèrent sur lui avec angoisse:
—Est-ce que vraiment il n'y a aucune raison?
—Aucune, si vous avez joué votre va-tout sur le succès de mon mariage. Car mon mariage est manqué.
Elle ne répondit pas, et il continua:
—Vous m'avez, la première, fait entrevoir ce que serait une vraie vie, et en même temps vous me demandiez d'en continuer une qui n'est qu'un mensonge. Cela passe l'endurance humaine.
—Ne dites pas cela, puisque cette vie, je l'endure! s'écria-t-elle.
Ses bras étaient retombés sur la table; elle restait là, le visage exposé au regard du jeune homme, comme dans l'abandon d'un péril désespéré. Ce visage, à ce moment, semblait révéler toute son âme. Archer restait muet, confondu de ce qu'il comprenait tout à coup.
—Vous aussi? Oh! vous aussi? balbutia-t-il.
Les larmes débordèrent des paupières d'Ellen et roulèrent lentement le long de ses joues.
Ni l'un ni l'autre ne fit un mouvement. Archer se sentait étrangement indifférent à la présence physique de la jeune femme: il n'en aurait presque pas eu conscience, si une de ses mains n'avait attiré son regard, la même main sur laquelle, un soir, pour les détourner du visage d'Ellen, il avait fixé ses yeux dans la petite maison de la Vingt-troisième rue. Il avait connu l'amour qui se nourrit de caresses; mais cette passion grandie au plus intime de lui-même, l'élevait au-dessus du désir. Sa seule terreur était de faire un geste qui dispersât le son des paroles d'Ellen... Mais bientôt une sorte de désespoir l'envahit: ainsi ils étaient là, ensemble, tout près l'un de l'autre, et pourtant chacun d'eux restait rivé à sa destinée propre; ils auraient aussi bien pu avoir entre eux la moitié du monde.
—Tout est inutile, puisque vous repartirez, s'écria-t-il.
Elle restait immobile, les paupières baissées:
—Je ne partirai pas maintenant, murmura-t-elle.
—Pas maintenant, mais un jour... Un jour que vous prévoyez déjà?
Elle leva sur lui des yeux clairs.
—Je vous le promets, je ne partirai pas tant que vous aurez du courage, tant que nous pourrons nous regarder en face loyalement, comme aujourd'hui.
Il retomba sur sa chaise.
—Quelle vie pour vous! gémit-il.
—Faudra qu'elle fasse partie de la vôtre?...
—Et la mienne aussi fera partie de la vôtre...
Elle fît signe que oui.
—Et ce doit être tout...—pour l'un et pour l'autre?
—Ce sera tout, n'est-ce pas?
Maintenant ils avaient tout dit. Il se dressa, oubliant son angoisse, ne voyant plus que la douceur infinie de ce visage. Elle se leva aussi, non pour aller au-devant de lui ni pour le fuir, mais tranquille, calme comme si le plus dur de sa tâche était accompli, et qu'elle n'eût plus qu'à attendre: si tranquille, que tandis qu'il s'avançait vers elle, ses mains ouvertes semblaient le guider au lieu de l'écarter. Leurs mains se joignirent, et les bras tendus d'Ellen le tinrent assez éloigné pour qu'il pût lire tout ce qu'exprimait ce visage.
Se tinrent-ils ainsi longtemps? Le temps pour Ellen de communiquer tout ce qu'elle avait à dire, et pour lui de sentir qu'une seule chose importait: ne rien hasarder qui pût faire de cette rencontre la dernière. Il devait confier leur avenir à Ellen, sans rien lui demander d'autre que de le garder serré dans ses mains closes.
—Je ne veux pas, je ne veux pas que vous souffriez, dit-elle avec un sanglot dans la voix en retirant ses mains.
Et lui suppliait:
—Vous ne partirez pas? Vous ne partirez pas?
—Je ne partirai pas, dit-elle.
Cependant la bande des jeunes professeurs quittait la table, prenait ses chapeaux, se mettait en branle pour le quai. Le vapeur blanc attendait devant l'embarcadère, et, au-dessus des eaux lumineuses, Boston émergeait dans la brume.
Quand il se trouva sur le bateau, parmi les autres touristes, Archer se sentit pénétré d'un calme qui lui apportait à la fois de l'étonnement et de la force. Et pourtant, il n'avait pas même frôlé de ses lèvres la main de MmeOlenska, ni obtenu d'elle un mot de promesse. C'était le résultat de l'équilibre parfait que MmeOlenska avait su établir entre ce qu'ils devaient de loyauté aux autres et de franchise à eux-mêmes. Cet équilibre, elle l'avait trouvé non dans un adroit calcul mais dans la sincérité invincible qu'avaient révélée ses larmes et ses hésitations. Maintenant que le danger était passé, Archer se sentait rempli d'une sorte de crainte rétrospective, et remerciait le sort que nulle vanité masculine, nul désir de jouer un rôle, ne l'eût induit dans la tentation de la tenter elle-même. Après le serrement de mains avec lequel ils s'étaient séparés à la gare, Archer s'était éloigné seul, avec le sentiment qu'il venait de sauver plus d'amour qu'il n'en avait sacrifié.
Il rentra au cercle, s'assit seul dans le salon de lecture, revivant chaque seconde de ces heures passées avec elle. Il voyait de plus en plus clairement que si elle se décidait à rejoindre son mari, ce ne serait pas pour retrouver les avantages de sa vie passée, même aux nouvelles conditions qui lui étaient offertes. Non; elle ne repartirait que si elle se sentait devenir une tentation pour Archer, la tentation de tomber de cette altitude que tous deux avaient voulu atteindre. Elle resterait près de lui aussi longtemps qu'il ne la presserait pas sur la voie du danger, et il dépendrait de lui de la garder ainsi sauve, mais intangible.
Dans le train, ces pensées l'occupaient encore, l'enveloppaient dans une sorte de nuage. Il était toujours dans cet état d'absorption quand il s'éveilla le lendemain matin du sommeil agité du sleeping, dans la suffocation d'une journée de septembre à New-York. Tandis que passait sur le quai le flot des visages flétris de chaleur, tout à coup une figure lui apparut distincte, s'approcha, s'imposa. C'était, il le reconnut, ce même visage de jeune homme qu'il avait vu la veille, sortant de l'hôtel Parker, et dont il avait remarqué le type particulier.
La même impression le saisit à nouveau, s'accompagnant d'un obscur réveil d'anciens souvenirs, lorsque le jeune homme, s'avançant vers Archer, leva son chapeau et dit en anglais:
—Il me semble que nous nous sommes rencontrés à Londres, Monsieur?
—Mais oui, je me souviens, répondit Archer, en lui serrant cordialement la main. Alors, vous êtes venu malgré tout, continua-t-il, en reconnaissant avec curiosité le visage intelligent du petit précepteur avec qui il avait dîné chez Mrs Carfry.
—Je suis venu, dit M. Rivière, avec un sourire nerveux, mais pas pour longtemps. Je repars après-demain.
Comme Archer le priait à déjeuner, il lui demanda seulement à Archer la permission d'aller le voir dans la journée. Archer fixa une heure, et griffonna son adresse.
M. Rivière fut exact au rendez-vous. Ce fut lui qui, avant même d'accepter un siège, ouvrit brusquement l'entretien:
—Je crois vous avoir vu, monsieur, hier à Boston.
Archer allait formuler un mot d'assentiment quand les paroles furent arrêtées sur ses lèvres par quelque chose de mystérieux et cependant de significatif dans le regard insistant de son visiteur.
—C'est étrange, continua M. Rivière, que nous nous soyons rencontrés dans les circonstances où je me trouve.
—Quelles circonstances? interrogea Archer, en se demandant si le précepteur avait besoin d'argent.
M. Rivière persistait à scruter Archer de ses yeux interrogateurs.
—Je suis venu, non pour chercher un emploi, comme je l'avais envisagé lors de notre conversation à Londres, mais pour une mission particulière.
—Ah! s'écria Archer. En un éclair, les deux rencontres, celle de Boston devant l'hôtel, celle de ce matin à la gare, s'étaient liées dans son esprit; il s'arrêta pour considérer la situation qui se révélait soudain. M. Rivière, lui aussi, restait silencieux.
—Une mission particulière, répéta enfin Archer. Sa voix résonnait sèchement; il se sentit maîtrisé par un mouvement de jalousie et de défiance. Tous les doutes suggérés par le dossier de la comtesse Olenska, et toujours refoulés, s'éveillaient en lui. Il fit un effort pour prier M. Rivière de s'asseoir.
—C'est à propos de cette mission que vous vouliez me consulter? demanda Archer.
M. Rivière baissa la tête:
—Je voudrais, si vous le permettez, vous parler de la comtesse Olenska.
Archer savait depuis quelques instants que ce nom allait venir, mais quand il vint, le sang lui monta aux tempes comme s'il avait été frappé par une branche rebondissant dans un fourré.
—Et dans l'intérêt de qui faites-vous cette démarche?
M. Rivière répondit hardiment:
—Je pourrais dire dans son intérêt à elle, si ce n'était manquer aux convenances. Disons plutôt: dans l'intérêt de la simple justice.
Archer le regarda d'un air ironique.
—En d'autres termes, c'est vous qui êtes le messager du comte Olenski?
Le visage bistré de M. Rivière se colora à son tour.
—Pas vis à vis de vous, monsieur. Si je viens vous voir, c'est en me plaçant sur un tout autre terrain.
—Je ne vous comprends pas. Êtes-vous, oui ou non, un mandataire?
Le jeune homme réfléchit.
—Ma mission est terminée. En ce qui concerne MmeOlenska, elle a échoué.
—Je n'y peux rien, reprit Archer, sur le même ton d'ironie.
—Non, mais vous pouvez...
M. Rivière s'arrêta, examina la doublure de son chapeau, qu'il tournait dans ses mains gantées; puis, levant les yeux vers Archer, il reprit:—Vous pouvez, monsieur, j'en suis convaincu, user de votre influence pour qu'elle échoue, de même auprès de la famille de MmeOlenska.
Archer repoussa sa chaise, se leva d'un bond.
—C'est bien ce que j'ai l'intention de faire! s'écria-t-il. Il regardait de haut en bas, avec courroux, le petit Français qui s'était levé aussi.
M. Rivière pâlit.
—Comment, éclata Archer, avez-vous pu croire, puisque vous paraissez vous adresser à moi comme parent de MmeOlenska, que je me placerais à un autre point de vue que celui de sa famille?
M. Rivière le regarda avec angoisse:
—Seriez-vous donc d'accord avec la famille pour penser, qu'en face des nouvelles propositions qui lui sont faites, il est presque impossible à MmeOlenska de ne pas retourner chez son mari?
—Que voulez-vous dire? s'écria Archer.
—Avant de voir MmeOlenska, avant d'aller à Boston, j'ai eu,—sur la demande du comte Olenski,—plusieurs entretiens avec Mr Lovell Mingott. Je crois comprendre qu'il représente l'opinion de sa mère, et que Mrs Manson Mingott exerce une grande influence sur sa famille.
Archer se taisait, dans la stupeur de découvrir que de telles négociations avaient eu lieu sans qu'il en eût seulement été averti. Il comprit que la famille avait cessé de le consulter, avertie par quelque profond instinct de clan qu'il ne la suivrait plus. Il se rappela la remarque de May, le soir de la fête du tir à l'arc: «Peut-être, après tout, Ellen serait-elle plus heureuse avec son mari.» Il se souvint de sa riposte indignée. Il se rendit compte aussi que, depuis lors, sa femme n'avait plus prononcé devant lui le nom de MmeOlenska. L'allusion de May n'avait été sans doute que le brin de paille levé pour voir d'où vient le vent. Le résultat avait été communiqué à la famille, et Archer tacitement exclu de leurs conseils. Il admirait la discipline de tribu qui soumettait May à cette décision. Elle trouvait probablement, avec sa famille, que MmeOlenska aurait une meilleure situation comme femme malheureuse que comme femme séparée, et qu'il était inutile de discuter le cas avec Newland, qui mettait parfois en doute les vérités les plus évidentes.
—Est-il possible, reprit M. Rivière, que vous ne sachiez pas que la famille se demande si elle a le droit de conseiller à la comtesse Olenska le refus des dernières propositions de son mari?
—Celles que vous avez apportées?
—Celles que j'ai apportées.
Archer fut sur le point de répondre que ce qu'il pouvait savoir ou ne pas savoir ne regardait en rien M. Rivière; mais l'attitude du jeune homme lui en imposait, et il répondit à la question par une autre.
—Quel est votre but en venant me parler de tout ceci?
La réponse ne se fit pas attendre.
—Je viens vous prier, monsieur, vous prier avec toute la force dont je suis capable, de ne pas laisser la comtesse Olenska retourner auprès de son mari.
Archer le regarda avec un étonnement croissant.
—Puis-je vous demander, dit-il enfin, si c'est dans ce sens que vous avez parlé à MmeOlenska?
M. Rivière rougit, mais ses yeux ne se baissèrent point.
—J'ai accepté ma mission de bonne foi. Je croyais vraiment, pour des raisons dont il est inutile que je vous importune, qu'il valait mieux pour MmeOlenska retrouver la situation, la fortune et les conditions sociales que la position de son mari lui assure.
—Évidemment; sinon, vous auriez difficilement accepté une pareille mission.
—Je ne l'aurais pas acceptée.
—Alors?
Durant un silence, leurs regards se croisèrent, cherchant à se pénétrer.
—Ah! monsieur, après l'avoir vue, après l'avoir écoutée, j'ai compris qu'elle était mieux ici. J'ai rempli ma mission loyalement. J'ai développé les arguments du comte. J'ai communiqué ses offres, sans y ajouter aucun commentaire personnel. La comtesse a bien voulu m'écouter patiemment; elle a poussé la bonté jusqu'à me recevoir deux fois; elle a étudié impartialement tout ce que j'étais venu lui dire. Et c'est au cours de ces deux conversations que j'ai changé d'avis, et que les choses me sont apparues sous un autre jour.
—Puis-je vous demander à quoi est dû ce revirement?
—Au changement que j'ai constaté en elle.
—Vous connaissiez donc déjà la comtesse?
Le visage du jeune homme se colora à nouveau.
—Je la voyais chez son mari. Je connais le comte Olenski depuis plusieurs années. Vous comprenez qu'il n'aurait pu charger un étranger d'une pareille mission.
—Et de quel genre est ce changement que vous avez constaté?
—Cela est difficile à expliquer... Après tout, ce n'est peut-être pas elle qui a changé, c'est moi qui me suis rendu compte pour la première fois, en la voyant dans son pays, qu'elle est une Américaine, et que certaines choses acceptées dans d'autres, sociétés, ou au moins tolérées, pour une Américaine de son espèce sont impossibles. Si les parents de MmeOlenska connaissaient mieux le milieu où il s'agit pour elle de rentrer, ils la soutiendraient dans son refus; mais ils ont l'air de prendre la démarche du comte pour un élan de tendresse conjugale...
Pendant quelques secondes, Archer ne se sentit pas assez maître de lui pour prononcer une parole. Il entendit M. Rivière reculer sa chaise, comprit que celui-ci s'était levé, et, ayant tourné les yeux vers lui, il le vit aussi ému qu'il l'était lui-même.
—Merci, dit-il, simplement.
—Vous n'avez pas à me remercier, monsieur, c'est moi qui... plutôt...
M. Rivière s'arrêta comme s'il éprouvait, lui aussi, une difficulté à parler. Puis il continua d'une voix plus ferme:
—Je voudrais cependant ajouter une chose, vous m'avez demandé si j'étais au service du comte Olenski. Je suis revenu chez lui, il y a quelques mois, en raison de difficultés personnelles comme il s'en présente quand on a la charge de parents malades ou âgés; mais, depuis que j'ai fait la démarche de venir vous voir pour vous faire certaines confidences, je considère que je ne puis continuer mes fonctions auprès du comte. Je le lui dirai en arrivant.
M. Rivière salua, prêt à se retirer. Archer lui tendit les mains et les deux hommes s'étreignirent.
Tous les ans, le quinze octobre, la Cinquième Avenue rouvrait ses persiennes, déroulait ses tapis et raccrochait ses triples rideaux. Vers le premier novembre, ces préparatifs étaient terminés, et la vie mondaine recommençait. Vers le quinze, la saison battait son plein: l'opéra et les théâtres affichaient leurs nouveaux programmes, les invitations pleuvaient; on fixait les dates des bals. Et, invariablement, à cette époque, Mrs Archer disait que New-York était bien changé.
Mrs Archer vivait retirée du monde et l'observait du haut de sa solitude. Secondée par Mr Jackson et Miss Sophy, elle notait chaque craquement nouveau à la surface de la société, chaque plante intruse qui cherchait à pousser entre les carrés réguliers des gros légumes mondains. Toute sa jeunesse durant, Archer s'était amusé de cet oracle annuel, et d'entendre énumérer de menus signes de désagrégation qui avaient échappé à son insouciance de jeune homme. Selon Mrs Archer, New-York ne changeait que pour empirer, et Miss Sophy Jackson, là-dessus, renchérissait.
Mr Sillerton Jackson, en homme du monde, prêtait l'oreille aux lamentations des dames, et suspendait son jugement. Cependant, il ne pouvait nier que la société changeât. Même Newland Archer, le second hiver après son mariage, fut obligé d'avouer que, si le changement n'était pas encore accompli, certainement il était en cours.
Ce sujet fut abordé comme d'habitude au dîner du Thanksgiving Day[2]que donnait Mrs Archer. À la date où elle était officiellement invitée à rendre grâces pour les bénédictions de l'année, elle avait coutume de faire, avec tristesse, quoique sans amertume, le bilan de son petit univers, et de se demander quel objet donner à sa gratitude. Ce n'était certes pas l'état de la société. La société,—si toutefois elle existait encore!—offrait plutôt un spectacle digne des malédictions bibliques et, du reste, chacun savait quelles étaient les intentions du révérend Dr Ashmore quand il avait choisi comme texte un passage de Jérémie pour son sermon d'action de grâces.
—Il n'y a pas de doute, le docteur Ashmore a raison, disait-elle en secouant la tête.
—C'est égal, c'est un singulier texte pour un jour d'actions de grâces, observa Miss Jackson, et son hôtesse reprit sèchement:—Il nous engage à remercier le ciel pour le peu qui nous reste.
—La folie de la toilette d'abord, commença Miss Jackson. Sillerton m'a menée à la première de l'Opéra, et je vous affirme que Jane Merry était la seule qui portât une robe de l'année dernière, une robe venue de chez Worth il y a deux ans; je le sais parce que c'est ma couturière qui rectifie à l'arrivée ses robes de Paris.
—Ah! Jane Merry est des nôtres, dit Mrs Archer en soupirant.
—Oui, reprit Miss Jackson, elle est du petit nombre de celles qui gardent les traditions. Dans ma jeunesse, il était de mauvais goût de porter les dernières modes; Amy Sillerton m'a toujours dit qu'à Boston il fallait mettre en réserve pendant deux ans les robes de Paris. La vieille Mrs Baxter Pennilow, qui faisait très bien les choses, faisait venir douze robes par an: deux de satin, deux de soie et six autres de popeline ou de cachemire fin. C'était une commande à date fixe, et comme elle a été alitée pendant deux ans avant sa mort, ses filles ont trouvé quarante-huit robes de Worth qui étaient toujours restées dans leur papier de soie.
—Boston est plus conservateur que New-York; mais je trouve plus comme il faut de ne porter ses robes françaises qu'après une saison, dit Mrs Archer.
—C'est Beaufort qui a lancé le nouveau genre, en faisant arborer à sa femme ses toilettes parisiennes dès leur arrivée. Quelquefois il faut toute la distinction de Regina pour ne pas ressembler à... à...
Miss Jackson jeta un regard autour de la table, surprit les yeux ronds de Janey, et finit sa phrase dans un murmure inintelligible.
—À ses rivales, dit Mr Sillerton Jackson, comme pour lancer une épigramme.
—Oh! firent les dames, et Mrs Archer ajouta:—La pauvre Regina, son jour de Thanksgiving n'a pas été bien gai. Avez-vous entendu parler, Sillerton, des bruits qui courent sur les spéculations de Beaufort?
Mr. Jackson fit un oui nonchalant. Tout le monde était au courant: il dédaignait de confirmer une histoire passée déjà dans le domaine public.
Il se fit un lourd silence. Personne n'aimait véritablement Beaufort, et on n'eût pas été fâché d'apprendre les pires choses sur sa vie privée. Cependant, qu'il pût entacher d'un déshonneur financier la famille de sa femme, c'était là un scandale dont ses ennemis eux-mêmes ne pouvaient se réjouir. Le vieux New-York d'Archer tolérait l'hypocrisie dans les relations privées, mais en affaires il exigeait une honnêteté complète et inattaquable. Il n'était personne qui ne se rappelât comment, après la dernière faillite de Wall Street, les chefs de la maison qui croulait avaient été frappés d'anéantissement social. Il en serait de même pour les Beaufort, en dépit du pouvoir du banquier et de la vogue mondaine de sa femme. Toute la force liguée de ses parents ne pourrait sauver la pauvre Regina, si les bruits qu'on faisait courir sur les spéculations illicites de son mari se confirmaient.
La conversation aborda des sujets moins sombres, mais qui semblaient tous renforcer chez Mrs Archer le sentiment que la société était en train de s'effondrer.
—Je sais, Newland, que tu autorises la chère May à aller aux dimanches de Mrs Struthers, commença-t-elle.
May l'interrompit en riant:
—Oh! vous savez, tout le monde va maintenant chez Mrs Struthers. Elle a été invitée à la dernière réception de grand'mère.
—Je sais, je sais, ma chérie, soupira Mrs Archer, mais que voulez-vous, quand on ne va dans le monde que pour s'amuser! J'en veux encore un peu à votre cousine MmeOlenska d'avoir été la première à patronner Mrs Struthers.
Une rougeur subite colora le visage de la jeune Mrs Archer.
—Oh! Ellen, murmura-t-elle, du même ton de désapprobation dont ses parents auraient dit: «Oh! les Blenker!»
C'était la note adoptée par la famille quand il s'agissait de MmeOlenska, depuis que celle-ci, contre l'avis de ses parents, s'était dérobée aux avances de son mari. Pourtant, chez May, cette attitude surprenait; Archer la regardait, gêné, et la sentant étrangère à lui, comme cela lui arrivait chaque fois qu'elle subissait l'ambiance familiale. Elle ajouta:
—Je ne crois pas qu'Ellen se soucie beaucoup de l'opinion du monde.
Chacun savait que la comtesse Olenska n'était plus dans les bonnes grâces de sa famille. La vieille Mrs Manson Mingott elle-même, son champion, avait dû renoncer à la défendre quand elle avait refusé de rejoindre son mari. Les Mingott n'avaient pas formulé tout haut leur opinion: la solidarité chez eux était trop forte. Comme le disait Mrs Welland, ils s'étaient contentés de laisser la pauvre Ellen chercher un milieu à son niveau, et elle l'avait trouvé dans les obscures régions où régnaient les Blenker, et où les «gens de lettres» célébraient leurs rites sans prestiges. C'était incroyable, mais c'était un fait: Ellen tournant le dos à son destin de privilégiée se déclassait. La conclusion n'en était que plus évidente; elle avait commis une lourde faute en ne retournant pas chez Olenski. Après tout, la place d'une jeune femme était sous le toit de son mari, surtout quand elle l'avait quitté dans des circonstances que—hum!—si on voulait y regarder de près...
—MmeOlenska est très appréciée par les messieurs, observa miss Sophy avec un faux air de conciliation.
—Ah! c'est là le danger pour une jeune femme comme MmeOlenska, opina tristement Mrs Archer; et là-dessus les dames ramassèrent leurs traînes pour se rendre dans le salon pendant que les hommes gagnaient la bibliothèque gothique.
Installé devant le feu, consolé de l'insuffisance du dîner par la perfection de son cigare, Mr Jackson devint communicatif et important:
—Si le krach Beaufort se produit, il y aura des révélations, annonça-t-il.
Archer leva vivement la tête. Ce nom suscitait toujours en lui une vision précise: la lourde personne de Beaufort, dans son opulente pelisse, s'avançant sur la neige à Skuytercliff.
—C'est inévitable, continua Mr Jackson. Ce sera la plus vilaine des lessives. Car ce n'est pas pour Regina qu'il a dépensé son argent.
—Espérons qu'il s'en tirera, dit Archer, désireux de changer de sujet.
Une pensée l'obsédait. Pourquoi May avait-elle rougi au nom d'Ellen? Quatre mois s'étaient écoulés depuis la journée d'été qu'il avait passée avec MmeOlenska. Depuis, il ne l'avait pas revue. Sachant qu'elle était retournée à Washington dans la petite maison qu'elle habitait avec Medora Manson, il lui avait écrit une fois pour lui demander quand il pourrait la revoir; elle avait répondu: «Pas encore.» Depuis, plus rien; mais il lui avait érigé dans son cœur un sanctuaire qui bientôt était devenu le seul théâtre de sa vie réelle; là aboutissaient toutes ses idées, tous ses sentiments. Hors de là, sa vie ordinaire lui semblait de plus en plus irréelle. Il se heurtait contre les préjugés et les points de vue traditionnels comme un homme absorbé se heurte contre le mobilier de sa chambre. Il était absent. Il s'étonnait parfois que les personnes qui l'entouraient pussent s'imaginer qu'il fût encore là.
Mr Jackson reprit:
—Je ne sais pas jusqu'à quel point la famille de votre femme se rend compte combien ce refus de MmeOlenska est regrettable.
—Et pourquoi regrettable?
Le regard de Mr Jackson coula le long de sa jambe, jusqu'à la chaussette lisse bordée de l'escarpin verni.
—Eh bien! sans chercher plus loin, de quoi vivra-t-elle maintenant?
—Maintenant?
—Oui: si Beaufort est ruiné...
Archer se leva d'un bond, frappant du poing le bureau de noyer: les couvercles du double encrier de cuivre sursautèrent.
—Que voulez-vous dire par là?
Mr Jackson, se redressant un peu, regarda avec sang-froid la figure bouleversée du jeune homme.
—Mon Dieu, je tiens de bonne source,—en fait, de la vieille Catherine elle-même,—que la famille a considérablement réduit la rente de la comtesse Olenska depuis qu'elle a refusé de retourner chez son mari. Par ce refus, la comtesse a aussi renoncé aux sommes qui lui avaient été reconnues par contrat.
Archer, appuyé contre la cheminée, secoua sur le foyer les cendres de son cigare.
—Je ne sais rien des affaires de MmeOlenska; mais je n'ai pas besoin de les connaître pour être certain que ce que vous insinuez...
—Oh! ce n'est pas moi, c'est Lefferts, interrompit Mr Jackson.
—Lefferts! qui lui a fait la cour, et qui a été remis à sa place, dit Archer avec mépris.
—Ah! il lui a fait la cour? rétorqua l'autre, comme si c'était là ce qu'il avait cherché à savoir.
Archer s'était laissé prendre au piège.
—Allons, allons! reprit Mr Jackson, c'est fâcheux qu'elle ne soit pas partie avant la faillite Beaufort. Si elle part maintenant et que celui-ci croule, l'impression, qui, entre nous, n'est pas particulière à Lefferts, sera confirmée.
—Elle ne partira certainement pas! à présent moins que jamais!...
Archer n'eut pas plus tôt prononcé ces mots qu'il se rendit compte qu'il était de nouveau tombé dans un piège.
Le vieillard le fixa du regard.
—C'est votre avis? Vous avez vos raisons, sans doute. Mais tout le monde vous dira que les quelques sous qui appartiennent à Medora Manson sont entre les mains de Beaufort. Et comment les deux femmes pourront-elles surnager s'il vient à sombrer? MmeOlenska peut encore amadouer la vieille Catherine, qui avait pourtant violemment pris parti pour le retour chez le mari. La vieille Catherine pourrait lui faire une belle rente; mais nous savons tous qu'elle n'aime pas à se séparer de son argent. Et le reste de la famille a tout intérêt à ne pas voir rester ici MmeOlenska.
Archer brûlait d'une colère impuissante. Tout l'avertissait d'être prudent, mais les insinuations à propos de Beaufort l'exaspéraient. Pourtant Mr Jackson, sous le toit de sa mère, était son hôte. Le vieux New-York observait scrupuleusement l'étiquette de l'hospitalité: un désaccord avec un invité ne devait pas dégénérer en dispute.
—Allons-nous rejoindre ma mère? proposa Archer sèchement, quand Mr Jackson eut laissé tomber dans le cendrier de cuivre son dernier cône de cendres.
Pendant le retour, May garda un silence singulier; Archer se souvint de sa brusque rougeur à dîner, et sentit une menace. Laquelle? Il ne le devinait pas; mais il lui suffisait de se souvenir que c'était le nom de MmeOlenska qui avait si visiblement troublé sa femme.
Ils montèrent l'escalier. Archer se dirigea vers la bibliothèque, où May le suivait ordinairement; mais il l'entendit prendre le couloir qui conduisait à sa chambre.
—May, appela-t-il brusquement.
Elle revint sur ses pas.
—Cette lampe file encore. Les domestiques pourraient faire attention à la mèche, grommela-t-il, nerveux.
—Je regrette. Cela n'arrivera plus, dit-elle, de ce ton ferme et dégagé qu'elle avait appris de sa mère. Elle se pencha pour baisser la mèche. La façon qu'elle avait déjà de se plier à son humeur, comme s'il était un Mr Welland plus jeune, énervait Archer.
—May, dit-il tout à coup, je peux être obligé d'aller à Washington pour quelques jours,—bientôt,—la semaine prochaine peut-être.
La main de la jeune femme resta appuyée sur la clef de la lampe pendant qu'il parlait. La chaleur de la flamme avait donné de l'éclat à son visage, mais elle pâlit en regardant son mari.
—Pour affaires? demanda-t-elle, d'un ton qui impliquait qu'il ne pouvait y avoir d'autre raison, et qu'elle avait posé la question automatiquement, pour achever la phrase.
—Naturellement. Il y a une question de brevet qui vient devant la Cour Suprême.
Il donna le nom de l'inventeur, et continua, fournissant des détails avec un luxe de fausse précision.
—Le changement vous fera du bien, dit-elle simplement quand il eut fini; et elle ajouta, du ton qu'elle aurait pris pour lui rappeler quelque devoir ennuyeux, en le regardant dans les yeux avec un sourire franc et candide:
—Et surtout, n'oubliez pas d'aller voir Ellen.
Ce fut le seul mot prononcé entre eux sur ce sujet, mais dans leur code cela signifiait: «Vous comprenez, bien entendu, que je sais tout ce qui a été dit sur Ellen, et que je suis de tout cœur avec ma famille dans l'effort tenté pour l'engager à retourner chez son mari. Je sais aussi que, pour des raisons que vous n'avez pas cru devoir me dire, vous l'avez dissuadée de suivre ce conseil unanime. Je sais que c'est avec votre appui qu'Ellen nous brave tous, et s'expose aux critiques auxquelles Mr Jackson a probablement fait allusion ce soir. C'est du reste ce qui vous a rendu si nerveux. Puisque rien jusqu'ici n'a pu vous faire changer d'attitude, j'interviens à mon tour, sous la seule forme admise entre gens bien élevés quand ils ont quelque chose de pénible à se communiquer. Comprenez bien que je sais votre intention bien arrêtée de voir Ellen quand vous serez à Washington, et que vous n'y allez peut-être que pour cela; et puisque vous la verrez sûrement, je veux que ce soit avec mon entière et absolue approbation.»
Sa main était encore sur la clef de la lampe quand le dernier mot de ce message muet parvint à Archer. Elle baissa la mèche, leva le globe et souffla sur la flamme.
—Elles sentent moins quand on les éteint en soufflant, expliqua-t-elle, avec son ton assuré de maîtresse de maison. Sur le pas de la porte, elle se retourna et attendit le baiser de son mari.