CHAPITRE IICE QUE PARLER VEUT DIRE

Bien que je sois encore un tout jeune homme (vingt ans et des, comme on dit en Belgique), je suis un vieux routier de théâtre. J’ai un excédent de bagage imposant. Si je n’ai pas fait jouer quarante pièces, je n’en ai pas fait jouer une… Or, sachez-le, jeunes gens, à chacune de mes répétitions générales, j’assiste, dans la salle, au premier contact de mon œuvre et du public… C’est un plaisir, qui ne fait pas toujours plaisir, mais c’est tout de même un plaisir.

Quand on est mêlé au public, il se passe ce phénomène curieux qu’aussitôt que l’on s’est identifié à lui, on finit par savoir, au bout de très peu de temps d’audition commune, si tel ou tel mot va porter. Et l’on prend l’habitude excellente de donner toujours raison au public contre soi. Car il a toujours raison contre vous.

Il faut vous dire, jeunes auteurs, que si vous ne lui plaisez pas, c’est toujours votre faute, ou celle de vos interprètes.

Ceci n’est pas pour vous conseiller de lui faire des concessions. Jamais de concessions ! D’ailleurs, il est très difficile de savoir quelles concessions il faut faire…

Très souvent, il arrive que le public exagère ses manifestations. On l’a vu « emboîter » tel drame, pour s’amuser. Mais la faute initiale incombait à l’auteur, ou à l’interprétation.

Je parle ici du premier public, de celui qui n’a pas lu les journaux, ou entendu des gens parler de la pièce… L’important est de ne pas lui laisser subir d’autres influences que celle de l’auteur. C’est pour cette raison qu’une pièce en un acte, où l’on tient constamment le spectateur par le bouton de son paletot, est cent fois plus facile qu’une pièce en trois actes, où il y a des entr’actes, où on lâche dans les couloirs ce public inconstant et volage. C’est dans ces endroits dangereux qu’il viciera son impression en essayant de l’exprimer.

Quand ils reviendront du café ou de la rue glaciale, quand ils auront jeté trop tôt leur cigarette, ou rencontré quelqu’un qui leur aura dit quelque chose de désagréable, ils ne seront plus à vous, et ce sera tout une affaire pour les « ravoir ». Aussi, tâchez de les conquérir sérieusement dans le premier acte.

Voilà de ces choses dont on se rend compte lorsqu’on écoute ses pièces dans la salle. C’est une excellente école. On s’apercevra de ses erreurs et, la fois suivante, on ne les commettra plus. (On en commettra d’autres, bien entendu. Car il y a le choix.)

C’était dans un théâtre du boulevard, il y a six ans. On jouait de moi une pièce gaie, dont je garde un souvenir très attendri, car elle est morte jeune.

Pendant les dernières (ou les premières, si vous voulez) représentations, mes camarades me racontaient toutes sortes d’histoires, à propos de ce frêle ouvrage. Il paraît qu’on avait supprimé le vestiaire, et laissé autour de chaque spectateur cinq fauteuils vides, pour qu’il y mît son pardessus, son chapeau, son cache-nez, son programme et sa lorgnette.

Un jour, quelqu’un me dit : « J’ai passé ce soir à votre théâtre. Il y a eu un scandale. Un contrôleur a emporté la recette, pour s’acheter un paquet de tabac. »

Ces fâcheuses plaisanteries ne me troublaient plus. J’en avais pris mon parti. Mais, le soir de la répétition générale, je n’étais pas encore résigné. Caché au fond d’une baignoire, pendant le deuxième acte, j’écoutais et j’évaluais les rires de la salle. On riait certainement, mais pas avec ensemble. Ce n’était pas l’orchestre de rires, bien fondu, qui se déchaîne aux pièces vraiment comiques.

Le rideau, à la fin de l’acte, se releva deux ou trois fois sous l’effort consciencieux d’une centaine de mains amies. Ça faisait presque autant de volume qu’un vrai enthousiasme ; mais ça ne sonnait pas de la même façon. C’était le coup sec, dur, de l’applaudissement décidé.

Allons ! Je me rendis dans les coulisses pour attendre les félicitations… Il en vient toujours. Mais l’arrière-ban ne donnait pas. C’était seulement l’armée active des amis résolus. On ne m’amena pas ce soir-là l’octogénaire tremblant, jadis acteur célèbre, qui veut, avant de mourir, faire la connaissance de l’auteur.

Mais j’eus cependant mon compte de :

« Eh bien ! mon vieux, ça va ? »

« J’espère que vous êtes content ! »

« Mon cher, c’est un vrai succès… » (Et la voix tombe un peu, sur la fin du mot succès.)

« Mon bon ami, j’ai dans la loge à côté de moi une dame que je ne connais pas. Elle est malade de rire. »

J’attendais le gaffeur légendaire, qui aborde l’auteur en lui serrant fortement la main, et lui dit avec énergie : « Moi, je trouve ça très bien ! »

Les plus sincères vous disent que « ça n’a pas été tout à fait comme ça aurait dû », ou bien : « Oh ! que vous êtes mal joué ! » Ce dernier compliment est terrible ; on sait ce qu’il signifie.

Je pensais : « Qu’est-ce que je vais prendre dans la presse ? »

Eh bien ! ce fut un concert de louanges, discrètes, mais très douces. Encore meurtri de l’aventure, j’étais étendu sur mon lit, entouré de coupures de journaux, et il me semblait que des sœurs de charité, ayant le visage de Catulle Mendès et de quelques autres critiques, se promenaient doucement dans ma chambre et me calmaient avec des épithètes lénitives.

Vraiment, on n’est pas juste pour les critiques.

Ils exercent un métier effrayant. Il faut que dans notre société polie, ils disent des choses désagréables à leur prochain le plus susceptible, à un moment de sa vie où ce prochain est le plus excité, le plus aveuglé. C’est bien simple : un auteur ne supporte plus les réserves. Il lui semble impossible qu’elles viennent d’un esprit impartial ou judicieux. Alors, il prête au critique le plus intègre les plus mesquins partis pris.

Obligé d’être doux avec les auteurs qu’il connaît, à qui il serre la main, le critique ne peut réserver sa sévérité aux auteurs qu’il ne connaît pas. Cette sévérité — inusitée — n’en paraîtrait que plus dure. Alors, la critique est réduite à des euphémismes dont il faut avoir la clef.

Elle ne prononcera plus le mot : insuccès, ni l’autre mot, discrédité, de succès d’estime. Elle préférera les expressions de : « gentil succès, succès assez vif ».

Un succès qui n’est pas franc s’appellera « un franc succès ».

Une pièce qui ne passe pas la rampe est une œuvre distinguée (rien ne déplaît autant aux auteurs que cette épithète accablante).

Les fours « d’art » sont de « belles et courageuses tentatives ».

Quelquefois — car le directeur de journal tient à ce que le lecteur soit informé — quelquefois le critique est obligé de constater que la pièce a été « cueillie ».

« Le drame de M. X… n’a pas été sans rencontrer, par moments, une petite résistance… »

Petite résistance veut dire : Rires grossiers continuels, et cris d’animaux.

Parfois, les expressions : grand succès, gros succès, correspondent à un succès véritable. « Succès éclatant », c’est presque toujours un succès.

Quant au mot « triomphe », il est impossible de savoir ce qu’il veut exprimer.


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