CHAPITRE XXILE SOUFFLEUR

Moi, dit Gédéon, je n’ai pas rencontré, dans un théâtre ou à la porte d’un théâtre, cet ouvreur de portières tout-puissant dont tu m’as parlé. Mais j’ai été longtemps intimidé par un autre personnage qui, pendant des semaines, m’apparut comme le juge le plus sévère de mes œuvres et de ma personnalité. Il s’appelait Fillette et occupait l’emploi de souffleur dans le théâtre où l’on joua ma première pièce,Les vertus à la mode.

« Fillette n’était pas le fonctionnaire important que l’on rencontre dans certains théâtres, le souffleur adroit et exercé, qui note scrupuleusement sur le manuscrit tous les jeux de scène, le spécialiste qui connaît à merveille les acteurs dont il seconde la mémoire, sait très bien ceux d’entre eux à qui il faut « tout envoyer » et ceux qui veulent qu’on les laisse aller, et qu’on ne s’émeuve pas des petits changements sans nombre qu’ils apportent au texte de l’auteur. Ceux-là marchent de temps en temps sur le gazon, mais ne s’écartent pas de la route, qu’ils finissent toujours par retrouver…

« Le souffleur modèle a noté aux répétitions les mots où bronchaient certains interprètes. Il leur enverra ces mots-là, qu’il a soulignés.

« Fillette n’était pas, cependant, le souffleur de hasard, le pauvre diable à qui l’on veut donner une place, et qui désespère les acteurs attendris. J’en ai connu un qui n’avait qu’un défaut, mais il était grave : c’était la méditation intempestive. Il pensait trop au sens du texte qu’il soufflait et, tout à coup, au milieu d’une scène, il s’abîmait dans des réflexions profondes. Par hasard, son regard rencontrait le regard éploré d’une ingénue, restée en panne dans son candide récit, ou l’œil irrité d’un père noble qui ne trouvait plus les termes qu’en présence d’un fils indigne devait lui dicter un légitime courroux… Alors le souffleur reportait ses yeux sur son manuscrit, dont il avait oublié de tourner les pages… Son désarroi n’échappait pas aux acteurs, et n’était pas fait pour leur donner confiance. J’ai connu ainsi un souffleur plein de bonne volonté, mais toujours un peu en retard, et qui s’acharnait à répéter aux comédiens les mots qu’ils venaient de jeter à la foule haletante. Et comme il avait la voix assez forte, les spectateurs des premiers rangs des fauteuils s’imaginaient qu’il y avait un écho dans la salle.

« Fillette, ai-je dit, tenait le milieu entre le souffleur officiel, consacré, et les dangereux amateurs dont je viens de parler. Il était assez habile dans son métier, prenait soin de son manuscrit et connaissait les acteurs. Mais il ne donnait pas l’impression d’être attaché à la maison par des liens très solides. J’ai eu depuis l’occasion de le voir dans plusieurs théâtres. Il a l’instabilité d’un extra. Depuis quinze ans que je le connais, il a toujours le même âge, c’est-à-dire cinq ou six ans de plus que moi. Son visage est maigre, son cheveu rare et fin, voltigeant comme un duvet autour de la tête. Il a aussi sur moi la supériorité du binocle, ce binocle que j’ambitionne depuis mon enfance, et qu’aucun médecin oculiste n’a jamais consenti à m’imposer. Il porte une moustache aussi imprécise que ses cheveux ; il est toujours rasé de la veille, je ne sais par quel prodige. Sa mise est modeste, presque propre. Ses ongles, pas très nets, sont soigneusement taillés.

« La première fois que je le vis, c’était donc à la première répétition desVertus à la mode. Il était installé à sa petite table, à l’avant-scène, au-dessus même de son trou habituel, pour le moment fermé par des lattes mobiles. Car le souffleur, aux répétitions, n’est plus un personnage secret, mystérieux et surnaturel. Il perd le prestige de son invisibilité. On peut lui adresser la parole, et maints reproches dont on ne se prive pas.

« Quand j’arrivai sur la scène, le régisseur s’approcha de moi, ainsi que tous mes interprètes, et l’on me félicita du succès de ma lecture. Seul, le souffleur ne me dit rien… Pourtant, on avait « collationné » les rôles devant lui, et il avait entendu toute la pièce…

« J’étais un peu désappointé. J’avais connu la même déception à mes débuts dans le journalisme. Quand j’arrivais dans une imprimerie pour corriger des épreuves, j’étais surpris de voir que les typos, qui avaient composé mon article, le correcteur, qui avait eu ma copie sous les yeux, n’avaient point été frappés par la beauté de mon œuvre… Pourquoi ne m’en disaient-ils rien ?

« Les premiers jours, les artistes furent très aimables. Chaque après-midi, en arrivant sur la scène, j’avais une récolte de petites louanges. Seul, le souffleur ne se prononçait pas, non par un parti pris de mutisme, puisqu’il me parlait de mille autres choses, des fautes de mon copiste, des meilleures marques de crayons, des courants d’air qui régnaient sur le théâtre, et de l’encombrement des rues ; mais de ma pièce, il ne disait mot. Je finis par ne plus penser qu’à cela. Et je ne remarquai même pas que, peu à peu, l’enthousiasme des artistes se calmait, qu’ils jugeaient ma comédie avec plus de sang-froid et de familiarité… C’est une douloureuse constatation pour un auteur. Pourquoi l’admiration se lasse-t-elle, et le premier étonnement ne persiste-t-il pas ?

« A la fin de la première semaine, le directeur qui, le lendemain de la lecture, s’était échappé vers le Midi, revint en personne à l’avant-scène. Il vit défiler les quatre actes, que l’on répétait déjà « au souffleur ». Comme il était moins « usé » que nous, il eut, cette fois-là, une excellente impression, qu’il voulut bien manifester à haute voix. Tout le monde, sur le plateau, repartit à l’unisson, tout le monde, sauf cet obstiné souffleur… Je restai avec lui un instant après la répétition, sous prétexte de chercher quelques petites choses dans le manuscrit. J’espérais qu’il s’écrierait : « Ah ! le patron a raison… C’est une pièce admirable… » Mais, cette fois encore, il ne me dit rien. Décidément, il n’aimait pas la pièce… Et, du coup, il me sembla être le seul homme de goût, le seul critique autorisé de la maison. Je rentrai chez moi très malheureux, plein de doute sur mon talent.

« Trois ou quatre répétitions encore se passèrent, en présence du patron, dont la confiance en la pièce, d’abord sincère, puis résolue, puis un peu factice, puis hésitante, s’écroula brusquement, en vertu d’une loi fatale. Quoique débutant, j’étais déjà un peu fait à ces changements. Et puis je ne pensais toujours qu’au silence désapprobateur de M. Fillette…

« Et voilà qu’une après-midi, à l’improviste, comme on parlait de toute autre chose, le souffleur me dit, en me montrant mon manuscrit : « Vous, Monsieur, par exemple, qui avez écrit cette si jolie pièce… »

« Du coup, l’opinion de M. Fillette cessa d’avoir la moindre importance… Alors, quoi ? s’il s’était tu jusque-là, c’était par hasard, par distraction ? Il ne pensait pas de mal de ma pièce… Je l’en estimai un peu, mais il n’était plus intéressant…

« Et voilà comment M. Fillette redevint un personnage peu considérable, pour être sorti bêtement du mystère et du silence. »


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