CHAPITRE VII.

Les fatigantes aventures de la journée, ou peut-être l'influence somnifère de l'histoire racontée par le ministre, opérèrent si fortement sur les nerfs de M. Pickwick qu'il était à peine au lit depuis cinq minutes, lorsqu'il s'endormit d'un sommeil profond. Il n'en fut tiré que le lendemain matin par les brillants rayons du soleil levant, qui pénétraient dans sa chambre, et qui semblaient lui adresser des reproches.

M. Pickwick n'était pas paresseux: comme un vaillant guerrier, il s'élança hors de sa tente... je veux dire à bas de son lit.

«Quel délicieux pays! s'écria-t-il avec enthousiasme en ouvrant sa jalousie. Ah! lorsqu'on a senti l'influence d'un semblable paysage, pourrait-on consentir à vivre pour n'apercevoir chaque jour que des briques et des ardoises? Pourrait-on continuer d'exister dans un lieu où l'on ne voit pas de foin, excepté dans les écuries; pas de plantes fleuries excepté des joubarbes sur les toits; pas de vaches, excepté celles de l'impériale des voitures? Rien qui rappelle le dieu Pan, excepté des pans de muraille. Pourrait-on consentir à traîner sa vie dans un tel séjour? je le demande, pourrait-on endurer une semblable existence?»

Après avoir ainsi, durant longtemps, interrogé la solitude, suivant l'usage des plus grands poëtes, M. Pickwick allongea la tête hors de la croisée, et regarda autour de lui.

La douce et pénétrante odeur des foins qu'on venait de faucher montait jusqu'à lui. Les mille parfums des petites fleurs au jardin embaumaient l'air d'alentour; la verte prairie brillait sous la rosée matinale, et chaque brin d'herbe étincelait agité par un doux zéphyr. Enfin les oiseaux chantaient, comme si chacune des larmes de l'aurore avait été pour eux une source d'inspiration. En contemplant ce spectacle, M. Pickwick tomba dans une douce et mystérieuse rêverie.

«Ohé!» tels furent les sons qui le rappelèrent à la vie réelle.

Sa vue se porta rapidement sur la droite; mais il ne découvrit personne. Ses yeux s'égarèrent vers la gauche et percèrent en vain l'étendue. Il mesura d'un regard audacieux le firmament; mais ce n'était point de là qu'on l'appelait; enfin il fit ce qu'un esprit vulgaire aurait fait du premier coup, il regarda dans le jardin et y vit M. Wardle.

«Comment ça va-t-il? lui demanda son joyeux hôte. Belle matinée, n'est-ce pas? Charmé de vous voir levé de si bonne heure. Dépêchez-vous de descendre, je vous attendrai ici.»

M. Pickwick n'eut pas besoin d'une seconde invitation. Dix minutes lui suffirent pour compléter sa toilette, et à l'expiration de ce terme, il était à côté du vieux gentleman.

«Qu'est-ce qu'il y a? demanda M. Pickwick en voyant que son hôte était armé d'un fusil et qu'il y en avait un second près de lui, sur le gazon.

—Votre ami et moi, répliqua M. Wardle, nous allons tirer des corneilles avant déjeuner. Il est très-bon tireur, n'est-il pas vrai?

—Je le lui ai entendu dire, mais je ne lui ai jamais vu ajuster la moindre chose.

—Je voudrais bien qu'il se dépêchât, murmura M. Wardle; et il appela: Joe! Joe!»

Peu de temps après on vit sortir de la maison le gros joufflu, qui, grâce à l'influence excitante de la matinée, n'était guère assoupi qu'aux trois quarts.

«Allez appeler le gentleman, lui dit son maître, et prévenez-le qu'il me trouvera avec M. Pickwick, dans le bois. Vous lui montrerez le chemin, entendez-vous?»

Joe s'éloigna pour exécuter cette commission, et M. Wardle, portant les deux fusils, conduisit M. Pickwick hors du jardin.

«Voici la place,» dit-il au bout de quelques minutes en s'arrêtant dans une avenue d'arbres. C'était un avertissement inutile, car le croassement continuel des pauvres corneilles indiquait suffisamment leur domicile.

Le vieux gentleman posa l'un des fusils sur la terre et chargea l'autre.

«Voilà nos gens, dit M. Pickwick. Et en effet on aperçut au loin M. Tupman, M. Snodgrass et M. Winkle, car Joe ne sachant pas, au juste, lequel de ces messieurs il devait amener, avait jugé, dans sa sagacité profonde, que pour prévenir toute erreur, le meilleur moyen était de les convoquer tous les trois.

«Arrivez! arrivez! cria le vieux gentleman à M. Winkle. Un fameux tireur comme vous aurait dû être prêt depuis longtemps, même pour si peu de chose.»

M. Winkle répondit par un sourire contraint, et ramassa le fusil qui lui était destiné, avec l'expression de physionomie qui aurait pu convenir à une corneille métaphysicienne, tourmentée par le pressentiment d'une mort prochaine et violente. C'était peut-être de l'indifférence, mais cela ressemblait prodigieusement à de l'abattement.

Le vieux gentleman fit un signe, et deux gamins déguenillés commencèrent à grimper lestement sur deux arbres.

«Pourquoi faire ces enfants?» demanda brusquement M. Pickwick.

Son bon cœur s'était alarmé, car il avait tant entendu parler de la détresse des laboureurs, qu'il n'était pas éloigné de croire que leurs enfants pussent être forcés par la misère, à s'offrir eux-mêmes pour but aux chasseurs, afin d'assurer ainsi à leurs parents une chétive subsistance.

«Seulement pour faire lever le gibier, répondit en riant M. Wardle.

—Pour faire quoi?

—Pour effrayer les corneilles.

—Ah! voilà tout?

—Oui. Vous voilà entièrement tranquille?

—Tout à fait.

—Très-bien! Commencerai-je? ajouta le vieux gentleman en s'adressant à M. Winkle.

—Oui, s'il vous plaît, répondit celui-ci, enchanté d'avoir un moment de répit.

—Reculez-vous un peu. Allons! voilà le moment!»

L'un des enfants cria en secouant une branche, sur laquelle était un nid, et aussitôt une douzaine de jeunes corneilles, interrompues au milieu d'une très-bruyante conversation, s'élancèrent au dehors pour demander de quoi il s'agissait. Le vieux gentleman fit feu, par manière de réplique. L'un des oiseaux tomba et les autres s'envolèrent.

—Ramassez-le Joe,» dit le vieux gentleman.

Le corpulent jeune homme s'avança, et ses traits s'épanouirent en guise de sourire: des visions indistinctes de pâtés de corneilles flottaient devant son imagination. En emportant l'oiseau, il riait, car la victime était grasse et tendre.

«Maintenant, à votre tour, monsieur Winkle, dit le vieux gentleman en rechargeant son fusil. Allons! tirez!»

M. Winkle s'avança, et épaula son fusil. M. Pickwick et ses compagnons se reculèrent involontairement, pour éviter la pluie de corneilles qu'ils étaient sûrs de voir tomber sous le plomb dévastateur de leur ami. Il y eut une pose solennelle, un grand cri, un battement d'ailes, un léger clic....

«Oh! oh! fit le vieux gentleman.

—Il ne veut pas partir? demanda M. Pickwick.

—Il a raté, répondit M. Winkle, qui était fort pâle, probablement de désappointement.

—C'est étrange, dit le vieux gentleman en prenant le fusil. Cela ne lui est jamais arrivé.

—Comment? je ne vois aucun reste de la capsule.

—En vérité? répartit M. Winkle: j'aurai complétement oublié la capsule.»

Cette légère omission fut réparée; M. Pickwick s'abrita de nouveau, et M. Tupman se mit derrière un arbre. M. Winkle fit un pas en avant, d'un air déterminé, en tenant son fusil à deux mains. L'enfant cria; quatre oiseaux s'envolèrent; M. Winkle leva son arme; on entendit une explosion, puis un cri d'angoisse; mais ce n'était pas le cri d'une corneille. M. Tupman avait sauvé la vie à beaucoup d'innocents oiseaux, en recevant dans son bras gauche une partie de la charge.

Il serait impossible d'exprimer la confusion qui s'en suivit; de dire comment M. Pickwick, dans les premiers transports de son émotion, appela M. Winkle, misérable! comment M. Tupman était étendu sur le gazon; comment M. Winkle, frappé d'horreur, s'était agenouillé auprès de lui; comment M. Tupman, dans le délire, invoquait plusieurs noms de baptême féminins, puis ouvrait un œil, puis l'autre, et retombait en arrière, en les fermant tous les deux. Une telle scène serait aussi difficile à décrire, qu'il le serait de peindre le malheureux blessé revenant graduellement à lui-même, voyant bander ses plaies avec des mouchoirs, et regagnant lentement la maison, appuyé sur ses amis inquiets.

Les dames étaient sur le seuil de la porte, attendant le retour de ces messieurs pour déjeuner. La tante demoiselle brillait entre toutes; elle sourit et leur fit signe de venir plus vite. Il était évident qu'elle ne savait point l'accident arrivé. Pauvre créature! Il y a des moments où l'ignorance est véritablement un bienfait.

On approchait de plus en plus.

«Qu'est-il donc arrivé au vieux petit monsieur? dit à demi-voix miss Isabella Wardle. La tante demoiselle ne fit pas attention à cette remarque. Elle crut qu'il s'agissait de M. Pickwick; car à ses yeux, Tracy Tupman était un jeune homme: elle voyait ses années à travers un verre rapetissant.

—Ne vous effrayez point! cria M. Wardle à ses filles; et la petite troupe était tellement pressée autour de M. Tupman, qu'on ne pouvait pas encore distinguer clairement la nature de l'événement.

—Ne vous effrayez point, répéta M. Wardle quelques pas plus loin.

—Qu'y a-t-il donc! s'écrièrent les dames horriblement alarmées par cette précaution.

—IL est arrivé un petit accident à M. Tupman; voilà tout.»

La tante demoiselle poussa un cri perçant, ferma les yeux et se laissa tomber à la renverse dans les bras des deux jeunes personnes.

«Jetez-lui de l'eau froide au visage, s'écria le vieux gentleman.

—Non! Non! murmura la tante demoiselle. Je suis mieux maintenant, Bella.... Émily.... Un chirurgien.... Est-il blessé? est-il mort? est-il.... Ah! ah! ah!...» Et la tante demoiselle, poussant de nouveaux cris, eut une attaque de nerfs n° 2.

«Calmez-vous, dit M. Tupman affecté presque jusqu'aux larmes de cette expression de sympathie pour ses souffrances. Chère demoiselle, calmez-vous!

—C'est sa voix! s'écria la tante demoiselle; et de violents symptômes d'une attaque n° 3 se manifestèrent aussitôt.

—Ne vous tourmentez pas, je vous en supplie, très-chère demoiselle, reprit M. Tupman d'une voix consolante. Je suis fort peu blessé, je vous assure.

—Vous n'êtes donc pas mort? s'écria la nerveuse personne. Oh! dites que vous n'êtes pas mort.

—Ne faites pas la folle, Rachel, interrompit M. Wardle, d'une manière plus brusque que ne semblait le comporter la nature poétique de cette scène. Quelle diable de nécessité y a-t-il, qu'il vous dise lui-même qu'il n'est pas mort?

—Non! je ne le suis pas, reprit M. Tupman; je n'ai pas besoin d'autres secours que les vôtres. Laissez-moi m'appuyer sur votre bras....» Et il ajouta à son oreille: «O miss Rachel!» Pleine d'agitation, la dame de ses pensées s'avança et lui offrit son bras. Ils entrèrent ensemble dans le salon. M. Tracy Tupman pressa doucement sur ses lèvres une main qu'on lui abandonna, et se laissa tomber ensuite sur un canapé.

«Vous trouvez-vous mal? demanda Rachel avec anxiété.

—Non, ce n'est rien; je serai mieux dans un instant, répondit M. Tupman en fermant les yeux.

—Il dort! murmura la tante demoiselle (il avait clos ses paupières depuis près de vingt secondes). Il dort! cher M. Tupman!»

M. Tupman sauta sur ses pieds. Oh! répétez ces paroles! s'écria-t-il.

La dame tressaillit. «Sûrement vous ne les avez pas entendues, dit-elle avec pudeur.

—Oh! si, je les ai entendues, répliqua chaleureusement M. Tupman. Répétez ces paroles, si vous voulez que je guérisse! répétez-les.

—Silence! dit la dame! voilà mon frère!»

M. Tracy Tupman reprit sa première position, et M. Wardle entra dans la chambre, accompagné d'un chirurgien.

Le bras fut examiné; la blessure pansée, et déclarée fort légère; et l'esprit des assistants se trouvant ainsi rassuré ils procédèrent à satisfaire leur appétit. La gaieté brillait de nouveau sur leurs visages. M. Pickwick seul restait silencieux et réservé; la doute et la méfiance se peignaient sur sa physionomie expressive, car sa confiance en M. Winkle avait été ébranlée, grandement ébranlée par les aventures du matin.

«Jouez-vous à la crosse? demanda M. Wardle au chasseur.

Dans tout autre temps M. Winkle aurait répondu d'une manière affirmative, mais il sentit la délicatesse de sa position, et répliqua modestement: «Non monsieur.

—Et vous, monsieur? demanda M. Snodgrass au joyeux vieillard.

—J'y jouais autrefois, répliqua celui-ci; mais j'y ai renoncé désormais. Cependant je souscris au club, quoique je ne joue plus.

—N'est-ce pas aujourd'hui qu'a lieu la grande partie entre les camps opposés de Muggleton et de Dingley-Dell? demanda M. Pickwick.

—Oui, répliqua leur hôte: vous y viendrez, n'est-ce pas?

—Oui, monsieur, répondit M. Pickwick: j'ai grand plaisir à voir des exercices auxquels on peut se livrer sans danger, et dans lesquels la maladresse des gens ne met pas en péril la vie de leurs semblables.» En prononçant ces mots M. Pickwick fit une pause expressive, et regarda fixement M. Winkle, qui ne put soutenir sans frémir le coup d'œil pénétrant de son mentor. Celui-ci ajouta alors: «Ne serait-il pas convenable de confier notre ami blessé aux soins de ces dames?

—Vous ne pouvez pas me placer dans de meilleures mains, murmura M Tupman.

—Ce serait impossible,» ajouta M. Snodgrass.

Il fut donc convenu que M. Tupman resterait à la maison sous la surveillance des dames, et que la portion masculine de la société, conduite par M. Wardle, irait juger des coups dans ce combat d'habileté qui avait tiré Muggleton de sa torpeur, et inoculé à Dingley-Dell une excitation fébrile.

Il n'y avait guère qu'une demi-lieue de distance à parcourir, et le sentier couvert de mousse passait par des allées ombragées. La conversation roula principalement sur les délicieux paysages qui se découvraient tour à tour, et M. Pickwick regretta presque d'avoir été si vite, lorsqu'il se trouva dans la grande rue de Muggleton.

Toutes les personnes dont le génie est doué de la moindre propension géographique savent, nécessairement, que la ville de Muggleton jouit d'une corporation, qu'elle possède un maire, des bourgeois, des électeurs: et quiconque consultera les Adresses du maire auxfreemen, ou celles desfreemenau maire, ou celles du maire et desfreemenà la corporation, ou celles du maire, desfreemenet de la corporation au Parlement, apprendra par là ce qu'il aurait dû connaître auparavant: à savoir, que Muggleton est unbourgancien et loyal, unissant une ferveur zélée pour les principes du christianisme à un attachement solide aux droits commerciaux. En preuve de quoi, le maire, la corporation et divers habitants, ont présenté à différentes reprises soixante-huit pétitions pour qu'on permit la vente des bénéfices dans l'église, quatre-vingt-six pétitions pour qu'on défendît la vente dans les rues le dimanche, mille quatre cent vingt pétitions contre la traite des noirs en Amérique, avec un nombre égal de pétitions contre toute espèce d'intervention législative, au sujet du travail exagéré des enfants, dans les manufactures anglaises.

Lorsque M. Pickwick se trouva dans la grande rue de cet illustre bourg, il contempla la scène qui s'offrit à ses yeux avec une curiosité mélangée d'intérêt.

La place du marché avait la forme d'un carré au centre duquel s'était érigée une vaste auberge. Son enseigne énorme étalait un objet fort commun dans les arts, mais qu'on rencontre rarement dans la nature, c'est-à-dire un lion bleu, ayant trois pattes en l'air et se balançant sur l'extrémité de l'ongle central de la quatrième. On voyait aux environs un bureau d'assurance contre l'incendie et celui d'un commissaire-priseur, les magasins d'un marchand de blé et d'un marchand de toile, les boutiques d'un sellier, d'un distillateur, d'un épicier et d'un cordonnier, lequel cordonnier faisait également servir son local à la diffusion des chapeaux, des bonnets, des hardes de toute espèce, des parapluies et des connaissances utiles. Il y avait en outre une petite maison de briques rouges, précédée d'une sorte de cour pavée, et que tout le monde, à la première vue, reconnaissait pour appartenir à un avoué. Il y avait encore une autre maison en briques rouges sur la porte de laquelle s'étalait une large plaque de cuivre annonçant, en caractères très-lisibles, que cette maison appartenait à un chirurgien. Quelques jeunes gens se dirigeaient vers le jeu de crosse, et deux ou trois boutiquiers, se tenant debout sur le pavé de leur porte, avaient l'air fort désireux de se rendre au même endroit, comme ils auraient pu le faire, selon toutes les apparences, sans perdre un grand nombre de chalands.

M. Pickwick s'était déjà arrêté pour faire ces observations qu'il se proposait de noter à son aise, mais comme ses amis avaient quitté la grande rue, il se hâta de les rejoindre et les retrouva en vue du champ de bataille.

Les barres que les joueurs doivent conquérir ou défendre étaient déjà placées, aussi bien qu'une couple de tentes pour servir au repos et au rafraîchissement des parties belligérantes. Mais le jeu n'était pas encore commencé. Deux ou trois Dingley-Dellois ou Muggletoniens s'amusaient d'un air majestueux à jeter négligemment leur balle d'une main dans l'autre. Ils avaient des chapeaux de paille, des jaquettes de flanelle et des pantalons blancs, ce qui leur donnait tout à fait la tournure d'amateurs tailleurs de pierre. Quelques autres gentlemen, vêtus de la même manière, étaient éparpillés autour des tentes, vers l'une desquelles M. Wardle conduisit sa société.

Plusieurs douzaines de «Comment vous portez-vous?» saluèrent l'arrivée du vieux gentleman, et il y eut un soulèvement général de chapeaux de paille, avec une inclinaison contagieuse de gilets de flanelle, lorsqu'il introduisit ses hôtes comme des gentlemen de Londres, qui désiraient vivement assister aux agréables divertissements de la journée.

«Je crois, monsieur, que vous feriez mieux d'entrer dans la marquise, dit un très-volumineux gentleman, dont le corps paraissait être la moitié d'une gigantesque pièce de flanelle, perchée sur une couple de traversins.

—Vous y seriez beaucoup mieux, monsieur, ajouta un autre gentleman aussi volumineux que le précédent, et qui ressemblait à l'autre moitié de la susdite pièce de flanelle.

—Vous êtes bien bon, répondit M. Pickwick.

—Par ici, reprit le premier gentleman; c'est ici que l'on marque, c'est la place la meilleure;» et il les précéda en soufflant comme un cheval poussif.

Jeu superbe,—noble occupation,—bel exercice,—charmant! Telles furent les paroles qui frappèrent les oreilles de M. Pickwick en entrant dans la tente, et le premier objet qui s'offrit à ses regards fut son ami de la voiture de Rochester. Il était en train de pérorer, à la grande satisfaction d'un cercle choisi des joueurs élus par la ville de Muggleton. Son costume s'était légèrement amélioré. Il avait des bottes neuves, mais il était impossible de le méconnaître.

L'étranger reconnut immédiatement ses amis. Avec son impétuosité ordinaire et en parlant continuellement, il se précipita vers M. Pickwick, le saisit par la main et le tira vers un siége, comme si tous les arrangements du jeu avaient été spécialement sous sa direction.

«Par ici!—par ici!—ça sera fièrement amusant,—muids de bière,—monceaux de bœuf,—tonneaux de moutarde,—glorieuse journée,—asseyez-vous,—mettez-vous à votre aise,—charmé de vous voir, très-charmé.»

M. Pickwick s'assit comme on le lui disait, et MM. Winkle et Snodgrass suivirent également les indications de leur mystérieux ami. M. Wardle l'examinait avec un étonnement silencieux.

—M. Wardle, un de mes amis, dit M. Pickwick à l'étranger.

—Un de vos amis? s'écria celui-ci. Mon cher monsieur, comment vous portez-vous?—Les amis de nos amis sont....—Votre main, monsieur.»

En enfilant ces phrases, l'étranger saisit la main de M. Wardle avec toute la chaleur d'une vieille intimité, puis se recula de deux ou trois pas, comme pour mieux voir son visage et sa tournure, puis secoua sa main de nouveau plus chaudement encore que la première fois, s'il est possible.

«Et comment êtes-vous venu ici? demanda M. Pickwick avec un sourire où la bienveillance luttait contre la surprise.

—Venu?—Je loge à l'auberge de la Couronne, à Muggleton.—Rencontré une société.—Jaquettes de flanelle,—pantalons blancs,—sandwiches aux anchois,—rognons braisés,—fameux gaillards,—charmant!»

M. Pickwick connaissait assez le système sténographique de l'étranger pour conclure de cette communication rapide et disloquée que, d'une manière ou d'une autre, il avait fait connaissance avec les Muggletoniens, et que, par un procédé qui lui était particulier, il était parvenu à en extraire une invitation générale. La curiosité de M. Pickwick ainsi satisfaite, il ajusta ses lunettes et se prépara à considérer le jeu qui venait de commencer.

Les deux joueurs les plus renommés du fameux club de Muggleton, M. Dumkins et M. Podder, tenant leurs crosses à la main, se portèrent solennellement vers leurs guichets respectifs. M. Luffey, le plus noble ornement de Dingley-Dell, fut choisi pourboulercontre le redoutable Dumkins, et M. Struggles fut élu pour rendre le même office à l'invincible Podder. Plusieurs joueurs furent placés pourguetterles balles en différents endroits de la plaine, et chacun d'eux se mit dans l'attitude convenable, en appuyant une main sur chaque genou et en se courbant, comme s'il avait voulu offrir un dos favorable à quelque apprentisaute-mouton. Tous les joueurs classiques se posent ainsi, et même on pense généralement qu'il serait impossible de bien voir venir une balle dans une autre attitude.

Les arbitres se placèrent derrière les guichets et les compteurs se préparèrent à noter les points. Il se fit alors un profond silence. M. Luffey se retira quelques pas en arrière du guichet de l'immuable Podder, et, durant quelques secondes, il appliqua sa balle à son œil droit. Dumkins, les yeux fixés sur chaque mouvement de Luffey, attendait l'arrivée de la balle avec une noble confiance.

«Attention, s'écria soudain lebouleur, et en même temps la balle s'échappe de sa main, rapide comme l'éclair, et se dirige vers le centre du guichet. Le prudent Dumkins était sur ses gardes; il reçut la balle sur le bout de sa crosse et la fit voler au loin par-dessus les éclaireurs, qui s'étaient baissés justement assez pour la laisser passer au-dessus de leur tête.

—Courez! courez!—Une autre balle!—Maintenant! —Allons!—Jetez-la!—Allons!—Arrêtez-la!—Une autre! —Non!—Oui!—Non!—Jetez-la!—Jetez-la.» Telles furent les acclamations qui suivirent ce coup, à la conclusion duquel Muggleton avait gagné deux points.

Cependant Podder n'était pas moins actif à se couvrir de lauriers, dont l'éclat rejaillissait également sur Muggleton. Il bloquait les balles douteuses, laissait passer les mauvaises, prenait les bonnes et les faisait voler dans tous les coins de la plaine. Les coureurs étaient sur les dents. Lesbouleursfurent changés et d'autresboulèrentjusqu'à ce que leur bras en devinssent roides; mais Dumkins et Podder restèrent invaincus. Vainement la balle était lancée droit au centre du guichet, ils y arrivaient avant elle et la repoussaient au loin. Un gentleman d'un certain âge s'efforçait-il d'arrêter son mouvement, elle roulait entre ses jambes ou glissait entre ses doigts; un mince gentleman essayait-il de l'attraper, elle lui choquait le nez et rebondissait plaisamment avec une nouvelle force, pendant que les yeux du joueur maladroit se remplissaient de larmes et que son corps se tordait par la violence de ses angoisses. Enfin, quand on fit le compte de Dumkins et de Podder, Muggleton avait marqué cinquante-quatre points, tandis que la marque des Dingley-Dellois était aussi blanche que leurs visages. L'avantage était trop grand pour être reconquis. Vainement l'impétueux Luffey, vainement l'enthousiaste Struggles firent-ils tout ce que l'expérience et le savoir pouvaient leur suggérer pour regagner le terrain perdu par Dingley-Dell, tout fut inutile, et bientôt Dingley-Dell fut obligé de reconnaître Muggleton pour son vainqueur.

Cependant l'étranger à l'habit vert n'avait fait que boire, manger et parler à la fois et sans interruption. A chaque coup bien joué, il exprimait son approbation d'une manière pleine de condescendance et qui ne pouvait manquer d'être singulièrement flatteuse pour les joueurs qui la méritaient. Mais aussi, chaque fois qu'un joueur ne pouvait saisir la balle ou l'arrêter, il fulminait contre le maladroit. Ah! stupide!—Allons, maladroit!—Imbécile!—Cruche! etc. Exclamations au moyen desquelles il se posait aux yeux des assistants, comme un juge excellent, infaillible dans tous les mystères du noble jeu de la crosse.

«Fameuse partie! bien jouée! Certains coups admirables! dit l'étranger à la fin du jeu, au moment où les deux partis se pressaient dans la tente.

—Vous y jouez, monsieur? demanda M. Wardle qui avait été amusé par sa loquacité.

—Joué? parbleu! Mille fois. Pas ici; aux Indes occidentales. Jeu entraînant! chaude besogne, très-chaude!

—Ce jeu doit être bien échauffant dans un pareil climat! fit observer M. Pickwick.

—Échauffant? Dites brûlant! grillant! dévorant! Un jour, je jouais un seul guichet contre mon ami le colonel sir Thomas Blazo, à qui ferait le plus de points. Jouant à pile ou face qui commencera, je gagne: sept heures du matin: six indigènes pour ramasser les balles. Je commence. Je renvoie toutes les balles du colonel. Chaleur intense! Les indigènes se trouvent mal. On les emporte. Une autre demi-douzaine les remplace; ils se trouvent mal de même. Blazo joue, soutenu par deux indigènes. Moi, infatigable, je lui renvoie toujours ses balles. Blazo se trouve mal aussi. Enfoncé le colonel! Moi, je ne veut pas cesser. Quanko Samba restait seul. Le soleil était rouge, les crosses brûlaient comme des charbons ardents, les balles avaient des boutons de chaleur. Cinq cent soixante-dix points! Je n'en pouvais plus. Quanko recueille un reste de force. Sa balle renverse mon guichet; mais je prends un bain, et vais dîner.

—Et que devint ce monsieur... Chose? demanda un vieux gentleman.

—Qui? Le colonel Blazo?

—Non, l'autre gentleman.

—Quanko Samba?

—Oui, monsieur.

—Pauvre Quanko! n'en releva jamais, quitta le jeu, quitta la vie, mourut, monsieur!» En prononçant ces mots, l'étranger ensevelit son visage dans un pot d'ale. Mais était-ce pour en savourer le contenu, ou pour cacher son émotion? C'est ce que nous n'avons jamais pu éclaircir. Nous savons seulement qu'il s'arrêta tout à coup, qu'il poussa un long et profond soupir, et qu'il regarda avec anxiété deux des principaux membres du club de Dingley-Dell qui s'approchaient de M. Pickwick, et qui lui disaient:

«Nous allons faire un modeste repas auLion bleu. Nous espérons, monsieur, que vous voudrez bien y prendre part, avec vos amis.

—Et naturellement, dit M. Wardle, parmi nos amis nous comptons monsieur..., et il se tourna vers l'étranger.

—Jingle, répondit cet universel personnage. Alfred Jingle, esquire, de Sansterre.

—J'accepte avec grand plaisir, dit M. Pickwick.

—Et moi aussi, cria M. Alfred Jingle en prenant d'un côté le bras de M. Wardle, et, de l'autre, celui de M. Pickwick, et en murmurant à l'oreille de celui-ci:

—Fameux dîner! froid, mais bon. J'ai lorgné dans la chambre, ce matin: volailles et pâtés, et le reste. Charmantes gens, et polis par-dessus le marché, très-polis.»

Comme il n'y avait point d'autres préliminaires à arranger, la compagnie traversa le bourg en petits groupes, et un quart d'heure après elle était tout entière assise dans la grande salle duLion bleude Muggleton.

M. Dumkins remplit les fonctions de président, et M. Luffey celles de vice-président.

Il y eut un grand cliquetis de paroles et d'assiettes, de fourchettes et de couteaux. Trois garçons couraient de tous côtés, et les mets substantiels disparaissaient rapidement. Le facétieux M. Jingle contribuait, au moins comme une demi-douzaine d'hommes ordinaires, à chacune de ces causes de confusion. Lorsque tous les convives eurent mangé autant qu'ils purent, la nappe fut enlevée; des bouteilles, des verres et le dessert furent placés sur la table, et les garçons se retirèrent pour débarrasser, en d'autres termes pour s'approprier tous les restes mangeables ou buvables sur lesquels il leur fut possible de mettre la main.

Bientôt on n'entendit plus dans la salle qu'un vaste murmure de conversations et d'éclats de rire. Il se trouvait là un petit homme bouffi, qui avait un air de «ne-me-dites-rien, ou-je-vous-contredirai,» et qui jusqu'alors était demeuré fort tranquille. Seulement, lorsque, par accident, la conversation se ralentissait, il regardait autour de lui, comme s'il avait eu envie de dire quelque chose de remarquable, et de temps en temps il faisait entendre une sorte de toux sèche d'une inexprimable dignité. A la fin, pendant un instant de silence comparatif, le petit homme s'écria d'une voix haute et solennelle: «Monsieur Luffey!»

Tout le monde se tut, et l'individu interpellé répliqua, au milieu d'un profond silence: «Monsieur?»

«Je désire vous adresser quelques paroles, monsieur, si vous voulez engager ces messieurs à remplir leurs verres.»

M. Jingle, d'un ton protecteur, s'écria: «Écoutez! écoutez!» et ces paroles furent répétées en chœur par toute la compagnie. Le vice-président prit un air de gravité attentive et dit: «Monsieur Staple?»

«Monsieur! dit le petit homme en se levant, je désire adresser ce que j'ai à dire à vous et non pas à notre digne président, parce que notre digne président est en quelque sorte, et je puis dire en grande partie, le sujet de ce que j'ai à dire, et je puis dire à... à...

—A démontrer, suggéra M. Jingle.

—Oui, à démontrer, reprit le petit homme; je remercie mon honorable ami, s'il veut me permettre de l'appeler ainsi (quatreécoutez!et uncertainementde M. Jingle) pour la suggestion. Monsieur, je suis un Dellois, un Dingley-Dellois. (Applaudissements.) Je ne puis réclamer l'honneur d'ajouter une unité au chiffre de la population de Muggleton. Et je l'avouerai franchement, monsieur, je ne désire point cet honneur. Je vous dirai pourquoi, monsieur. (Écoutez!) Je reconnaîtrai volontiers à Muggleton toutes les distinctions, tous les honneurs qu'il peut réclamer; ils sont trop nombreux et trop bien connus pour qu'il soit nécessaire que je les récapitule. Mais, monsieur, tandis que nous nous rappelons que Muggleton a donné naissance à un Dumkins, à un Podder, n'oublions jamais que Dingley-Dell peut se vanter d'avoir produit un Luffey et un Struggles! (Applaudissements tumultueux.) Qu'on ne me croie pas désireux d'obscurcir la gloire des gentlemen que j'ai nommés en premier lieu, monsieur, je leur envie les jouissances qu'ils ont dû ressentir dans cette mémorable journée. (Applaudissements.) Vous connaissez tous, messieurs, la réplique faite à l'empereur Alexandre par un individu qui, pour me servir d'une expression vulgaire, faisait sa tête dans un tonneau:Si je n'étais pas Diogène, je voudrais être Alexandre. Je m'imagine que ces messieurs doivent dire: Si je n'étais pas Dumkins, je voudrais être Luffey; si je n'étais pas Podder, je voudrais être Struggles! (Enthousiasme.) Mais, gentlemen de Muggleton, est-ce seulement à la crosse que vos compatriotes sont remarquables? N'avez-vous jamais entendu citer Dumkins comme un exemple de persévérance? N'avez-vous jamais appris à associer Podder et la propriété? (Grands applaudissements.) En luttant pour vos droits, pour votre liberté, pour vos privilèges, n'avez-vous jamais été réduits, ne fût-ce que pour un instant, au doute et au désespoir? et, quand vous étiez ainsi découragés, le nom de Dumkins n'a-t-il pas ranimé dans votre cœur le feu de l'espérance? Une seule parole de cet homme colossal ne l'a-t-elle pas fait briller avec plus d'éclat que s'il ne s'était jamais éteint? (Grands applaudissements.) Gentlemen, je vous prie d'entourer d'une riche auréole d'applaudissements frénétiques les noms unis de Dumkins et de Podder!»

Ici le petit homme se tut, et la compagnie commença un tapage de cris, de coups frappés sur la table, qui dura, avec peu d'interruptions, pendant le reste de la soirée. D'autres toasts furent portés. M. Luffey et M. Struggles, M. Pickwick et M. Jingle, furent, chacun à son tour, le sujet d'éloges sans mélange; et chacun à son tour exprima ses remercîments pour cet honneur.

Enthousiaste comme nous le sommes pour la noble entreprise à laquelle nous nous sommes dévoué, nous aurions éprouvé une inexprimable sensation d'orgueil, nous nous serions cru certain de l'immortalité dont nous sommes privé actuellement, si nous avions pu mettre sous les yeux de nos ardents lecteurs le plus faible compte rendu de ces discours. Comme à l'ordinaire, M. Snodgrass prit une grande quantité de notes, et sans doute nous y aurions puisé les renseignements les plus importants, si l'éloquence brûlante des orateurs ou l'influence fébrile du vin n'avait point fait trembler la main du gentleman, au point de rendre son écriture presque inintelligible et son style complétement obscur. A force de patience, nous sommes parvenu à reconnaître quelques caractères qui ont une faible ressemblance avec les noms des orateurs. Nous avons pu distinguer aussi le squelette d'une chanson (probablement chantée par M. Jingle), dans laquelle les motsvinetdivin,rubisetravis, sont répétés à de courts intervalles. Nous nous imaginons aussi pouvoir déchiffrer à la fin de ces notes quelques allusions à des restes de gigot ou de volaille braisée. Puis ensuite nous distinguons les mots de grog froid et d'ale; mais comme les hypothèses que nous pourrions bâtir sur ces indices n'auraient jamais d'autre fondement que nos conjectures, nous ne voulons nous permettre d'exprimer aucune des suppositions nombreuses qui se présentent à notre esprit.

C'est pourquoi nous allons retourner à M. Tupman, nous contentant d'ajouter que, peu de minutes avant minuit, les sommités réunies de Dingley-Dell et de Muggleton furent entendues, chantant avec enthousiasme cet air si poétique et si national:

Nous ne rentrerons que demain matin,Nous n'irons coucher qu'au jour!Nous ne rentrerons que demain matin,Nous n'irons coucher qu'au jour!Demain matin au point du jour,Nous n'irons coucher qu'au jour!10

Nous ne rentrerons que demain matin,Nous n'irons coucher qu'au jour!Nous ne rentrerons que demain matin,Nous n'irons coucher qu'au jour!Demain matin au point du jour,Nous n'irons coucher qu'au jour!10

La tranquille solitude de Dingley-Dell, la présence de tant de personnes du beau sexe, la sollicitude et l'anxiété qu'elles témoignaient à M. Tupman, étaient autant de circonstances favorables à la germination et à la croissance des doux sentiments que la nature avait semés dans son sein, et qui paraissaient maintenant se concentrer sur un aimable objet. Les jeunes demoiselles étaient jolies, leurs manières engageantes, leur caractère aussi aimable que possible, mais à leur âge elles ne pouvaient prétendre à la dignité de la démarche, aunoli me tangere(ne me touchez pas) du maintien, à la majesté du regard, qui, aux yeux de M. Tupman, distinguaient la tante demoiselle de toutes les femmes qu'il avait jamais lorgnées. Il était évident que leurs âmes étaient parentes, qu'il y avait un je ne sais quoi sympathique dans leur nature, une mystérieuse ressemblance dans leurs sentiments. Son nom fut le premier qui s'échappa des lèvres de M. Tupman, lorsqu'il était étendu blessé sur la terre; le cri déchirant de miss Wardle fut le premier qui frappa l'oreille de M. Tupman, lorsqu'il fut rapporté à la maison. Mais cette agitation avait-elle été causée par une sensibilité aimable et féminine, qui se serait également manifestée pour tout autre; ou bien avait-elle été enfantée par un sentiment plus passionné, plus ardent, que lui seul, parmi tous les mortels, pouvait éveiller dans son cœur? Tels étaient les doutes qui tourmentaient l'esprit de M. Tupman, tandis qu'il gisait étendu sur le sofa; tels étaient les doutes qu'il se décida à résoudre sur-le-champ et pour toujours.

Le soleil venait de terminer sa carrière: MM. Pickwick, Winkle et Snodgrass étaient allés avec leur joyeux hôte assister à la fête voisine de Muggleton; Isabella et Émily se promenaient avec M. Trundle; la vieille dame sourde s'était endormie dans sa bergère; le ronflement du gros joufflu arrivait, lent et monotone, de la cuisine lointaine. Les servantes réjouies, flânant sur le pas de la porte, jouissaient des charmes de la brune, et du plaisir de coqueter, d'une façon toute primitive, avec certains animaux lourds et gauches attachés à la ferme. Le couple intéressant était assis dans le salon, négligés de tout le monde, ne se souciant de personne, et rêvant seulement d'eux-mêmes. Ils ressemblaient, en un mot, à une paire de gants d'agneau, repliés l'un dans l'autre et soigneusement serrés.

«J'ai oublié mes pauvres fleurs, murmura la tante demoiselle.

—Arrosez-les maintenant, répliqua M. Tupman avec l'accent de la persuasion.

—L'air du soir vous refroidirait peut-être, chuchota tendrement miss Rachel.

—Non, non, s'écria M. Tupman en se levant, cela me fera du bien au contraire. Laissez-moi vous accompagner.»

L'intéressante lady ajusta soigneusement l'écharpe qui soutenait le bras gauche du jouvenceau, et, prenant son bras droit, elle le conduisit dans le jardin.

A l'une des extrémités, on voyait un berceau de chèvrefeuille, de jasmin et d'autres plantes odoriférantes; une de ces douces retraites que les propriétaires compatissants élèvent pour la satisfaction des araignées.

La tante demoiselle y prit, dans un coin, un grand arrosoir de cuivre rouge, et se disposa à quitter le berceau. M. Tupman la retint et l'attira sur un siége à côté de lui.

«Miss Wardle,» soupira-t-il.

La tante demoiselle fut saisie d'un tremblement si fort que les cailloux, qui se trouvaient par hasard dans l'arrosoir, se heurtèrent contre les parois de zinc, et produisirent un bruit semblable à celui que ferait entendre le hochet d'un enfant.

«Miss Wardle, répéta M. Tupman, vous êtes un ange.

—Monsieur Tupman? s'écria Rachel en devenant aussi rouge que son arrosoir.

—Oui, poursuivit l'éloquent pickwickien. Je le sais trop... pour mon malheur!

—Toutes les dames sont des anges, à ce que disent les messieurs, rétorqua Rachel d'un ton enjoué.

—Qu'est-ce donc que vous pouvez être alors; à quoi puis-je vous comparer? Où serait-il possible de rencontrer une femme qui vous ressemblât? Où pourrais-je trouver une aussi rare combinaison d'excellence et de beauté? Où pourrais-je aller chercher.... Oh!» Ici M. Tupman s'arrêta et serra la blanche main qui tenait l'anse de l'heureux arrosoir.

La timide héroïne détourna un peu la tête. «Les hommes sont de si grands trompeurs, objecta-t-elle faiblement.

—Oui, vous avez raison, exclama M. Tupman; mais ils ne le sont pas tous.... Il existe au moins un être qui ne changera jamais! Un être qui serait heureux de dévouer toute son existence à votre bonheur! Un être qui ne vit que dans vos yeux, qui ne respire que dans votre sourire! Un être qui ne supporte que pour vous seule le pesant fardeau de la vie!

—Si l'on pouvait trouver un être semblable....

—Mais il est trouvé! interrompit l'ardent Tupman. Il est trouvé! Il est ici, miss Wardle! Et avant que la dame pût deviner ses intentions, il se prosterna à ses pieds.

—Monsieur Tupman, levez-vous! s'écria Rachel.

—Jamais! répliqua-t-il bravement. Oh! Rachel! Il saisit sa main complaisante, qui laissa tomber l'arrosoir, et il la pressa sur ses lèvres. Oh! Rachel! dites que vous m'aimez!

—Monsieur Tupman, murmura la ci-devant jeune personne en tournant la tête, j'ose à peine vous répondre.... mais.... vous ne m'êtes pas tout à fait indifférent.»

Aussitôt que M. Tupman eut entendu ce doux aveu, il s'empressa de faire ce que lui inspirait son émotion enthousiaste, et ce que tout le monde fait dans les mêmes circonstances (à ce que nous croyons du moins, car nous sommes peu familiarisé avec ces sortes de choses), il se leva précipitamment, jeta ses bras autour du cou de la tendre demoiselle, et imprima sur ses lèvres de nombreux baisers. Après une résistance convenable, elle se soumit à les recevoir si passivement qu'on ne saurait dire combien M. Tupman lui en aurait donné, si elle n'avait pas tressailli tout d'un coup, sans aucune affectation, cette fois, et ne s'était pas écriée d'une voix effrayée: «Monsieur Tupman! on nous voit! Nous sommes perdus!»

M. Tupman se retourna. Le gros joufflu était derrière lui, parfaitement immobile, braquant sur le berceau ses gros yeux circulaires, nais avec un visage si dénué d'expression, que le plus habile physionomiste n'aurait pu y découvrir de traces d'étonnement, de curiosité, ni d'aucune des passions connues qui agitent le cœur humain. M. Tupman regarda le gros joufflu, et le gros joufflu regarda M. Tupman; et plus M. Tupman étudiait la complète torpeur de sa physionomie, plus il demeurait convaincu que le somnolent jeune homme n'avait pas vu ou n'avait pas compris ce qui s'était passé. Dans cette persuasion il lui dit avec une grande fermeté: «Que venez-vous faire ici?

—Le souper est prêt, monsieur, répliqua Joe sans hésiter.

—Arrivez-vous à l'instant? lui demanda M. Tupman, en le transperçant du regard.

—A l'instant,» répondit-il.

M. Tupman le considéra de nouveau très-fixement, mais ses yeux ne clignèrent pas; il n'y avait pas un pli sur son visage.

M. Tupman prit le bras de la tante demoiselle, et marcha avec elle vers la maison; le jeune homme les suivit par derrière.

«Il ne sait rien de ce qui vient de se passer, dit tout bas l'heureux pickwickien.

—Rien,» répliqua la dame.

Un bruit se fit entendre derrière eux, semblable à un ricanement étouffé. M. Tupman se retourna vivement. Non... ce ne pouvait pas être le gros joufflu: on ne distinguait pas sur son visage le moindre rayon de gaieté; on n'y voyait que de la gloutonnerie.

«Il dormait sans doute tout en marchant, chuchota M. Tupman.

—Je n'en ai pas le moindre doute,» répartit la tante demoiselle; et alors ils se mirent à rire tous les deux.

Ils se trompaient, cependant. Une fois en sa vie le léthargique jeune homme n'était pas endormi. Il était éveillé, bien éveillé, et il avait tout remarqué.

Le souper se passa sans que personne fit aucun effort pour rendre la conversation générale. La vieille lady était allée se coucher; Isabella Wardle se dévouait exclusivement à M. Trundle; les attentions de sa tante étaient réservées pour M. Tupman, et les pensées d'Émily paraissaient occupées de quelque objet lointain; peut-être étaient-elles errantes autour de M. Snodgrass.

Onze heures, minuit, une heure avaient sonné successivement, et les gentlemen n'étaient pas revenus de Muggleton. La consternation était peinte sur tous les visages. Avaient-ils été attaqués et volés? Fallait-il envoyer des hommes et des lanternes sur tous les chemins qu'ils avaient pu prendre? Fallait-il.... Écoutez.... Les voilà!—Qui peut les avoir tant attardés?—Une voix étrangère? à qui peut-elle appartenir? Tout le monde se précipita dans la cuisine où les truands étaient débarqués, et l'on reconnut au premier coup d'œil le véritable état des choses.

M. Pickwick, avec ses mains dans ses poches et son chapeau complétement enfoncé sur un œil, était appuyé contre le buffet, et, balançant sa tête de droite à gauche, produisait une constante succession de sourires, les plus doux, les plus bienveillants du monde, mais sans aucune cause ou prétexte appréciable. Le vieux M. Wardle, dont le visage était prodigieusement enflammé, serrait les mains d'un visiteur étranger en bégayant des protestations d'amitié éternelle. M. Winkle, se soutenant à la boîte d'une horloge à poids, appelait, d'une voix faible, les vengeances du ciel sur tout membre de la famille qui lui conseillerait d'aller se coucher. Enfin M. Snodgrass s'était affaissé sur une chaise, et chaque trait de son visage expressif portait l'empreinte de la misère la plus abjecte et la plus profonde que se puisse figurer l'esprit humain.

«Est-il arrivé quelque chose? demandèrent les trois dames.

—Rien du tout, répondit M. Pickwick. Nous... sommes... tous... en bon état.... Dites donc.... Wardle.... nous sommes... tous... en bon état.... N'est-ce pas?

—Un peu, répliqua le joyeux hôte. Mes chéries... voici mon ami, M. Jingle... l'ami de M. Pickwick.... M. Jingle... venu... pour une petite visite....

—Monsieur, demanda Émily avec anxiété, est-il arrivé quelque chose à M. Snodgrass?

—Rien du tout, madame, répliqua l'étranger. Dîner de Club,—joyeuse compagnie,—chansons admirables,—vieux porto,—vin de Bordeaux,—bon,—très-bon.—C'est le vin, madame, le vin.

—Ce n'est pas le vin, bégaya M. Snodgrass d'un ton grave. C'est le saumon. (Remarquez qu'en pareille circonstance ce n'est jamais le vin.)

—Ne feraient-ils pas mieux d'aller se coucher, madame? demanda Emma. Deux des gens pourraient porter ces messieurs dans leur chambre.

—Je n'irai pas me coucher! s'écria M. Winkle avec fermeté.

—Aucun homme vivant ne me portera! dit intrépidement M. Pickwick; et il continua de sourire comme auparavant.

—Hourra! balbutia faiblement M. Winkle.

—Hourra! répéta M. Pickwick, et prenant son chapeau il l'aplatit sur la terre, saisit ses lunettes et les fit voler à travers la cuisine; puis, ayant accompli cette heureuse plaisanterie, il recommença à rire comme un insensé.

—Apportez-nous une... une autre... bouteille! cria M. Winkle en commençant sur un ton très-élevé et finissant sur un ton très-bas. Mais peu après sa tête tomba sur sa poitrine; il murmura encore son invincible détermination de ne pas s'aller coucher, bégaya un regret sanguinaire de n'avoir pas, dans la matinée,fait l'affaire du vieux Tupman, puis il s'endormit profondément. En cet état il fut transporté dans sa chambre par deux jeunes géants, sous la surveillance immédiate du gros joufflu. Bientôt après M. Snodgrass confia sa personne aux soins protecteurs du jeune somnambule. M. Pickwick accepta le bras de M. Tupman et disparut tranquillement, en souriant plus que jamais. M. Wardle fit ses adieux à toute sa famille d'une manière aussi tendre, aussi pathétique, que s'il l'avait quittée pour monter sur l'échafaud, accorda à M. Trundle l'honneur de lui faire gravir les escaliers, et s'éloigna en faisant d'inutiles efforts pour prendre un air digne et solennel.

«Quelle scène choquante! s'écria la tante demoiselle.

—Dégoûtante! répondirent les deux jeunes ladies.

—Terrible! terrible! dit M. Jingle d'un air très-grave. (Il était en avance sur tous ses compagnons d'au moins une bouteille et demie.) Horrible spectacle! Très-horrible.

—Quel aimable homme! dit tout bas la tante demoiselle à M. Tupman.

—Et joli garçon par-dessus le marché, murmura Émily Wardle.

—Oh! tout à fait, observa la tante demoiselle.»

M. Tupman pensa à la petite veuve de Rochester, et son esprit fut troublé. La demi-heure de conversation qui suivit n'était pas de nature à le rassurer. Le nouveau visiteur parla beaucoup, et le nombre de ses anecdotes fut pourtant moins grand que celui de ses politesses. M. Tupman sentit que sa faveur décroissait à mesure que celle de M. Jingle devenait plus grande. Son rire était forcé, sa gaieté était feinte, et lorsqu'à la fin il posa sur son oreiller ses tempes brûlantes, il pensa, avec une horrible satisfaction, au plaisir qu'il aurait à tenir en ce moment la tête de M. Jingle entre son lit de plumes et son matelas.

L'infatigable étranger se leva le lendemain de bonne heure, et tandis que ses compagnons demeuraient dans leur lit, accablés par les débauches de la nuit précédente, il s'employa avec succès à égayer le déjeuner. Ses efforts, à cet égard, furent tellement heureux que la vieille dame sourde se fit répéter, à travers son cornet, deux ou trois de ses meilleures plaisanteries, et poussa même la condescendance jusqu'à dire tout haut à la tante demoiselle que c'était un charmant mauvais sujet. Les autres membres présents de la famille partageaient complétement cette opinion.

Dans les belles matinées d'été, la vieille dame avait l'habitude de se rendre sous le berceau où M. Tupman s'était si bien signalé. Les choses se passaient ainsi: d'abord le gros joufflu prenait sur un champignon, dans la chambre à coucher de la vieille lady, un chapeau ou plutôt un capuchon de satin noir, un châle de coton bien chaud, puis une solide canne, ornée d'une poignée commode. Ensuite, la vieille dame ayant mis posément le capuchon et le châle, s'appuyait d'une main sur la canne, de l'autre sur l'épaule de son page bouffi, et marchait lentement jusqu'au berceau, où Joe la laissait jouir de la fraîcheur de l'air pendant une demi-heure: après quoi il retournait la chercher et la ramenait à la maison.

La vieille dame aimait la précision et la régularité, et, comme depuis trois étés successifs cette cérémonie s'était accomplie sans la plus légère infraction aux règles établies, elle ne fut pas légèrement surprise, dans la matinée en question, lorsqu'elle vit le gros joufflu, au lieu de quitter le berceau d'un pas lourd, en faire le tour avec précaution, regarder soigneusement de tous cotés, et se rapprocher d'elle sur la pointe du pied, avec l'air du plus profond mystère.

La vieille dame était poltronne;—presque toutes les vieilles dames le sont;—sa première pensée fut que l'enflé personnage allait lui faire quelque atroce violence pour s'emparer de la menue monnaie qu'elle pouvait avoir sur elle. Elle aurait voulu crier au secours, mais l'âge et l'infirmité l'avaient depuis longtemps privée de la faculté de crier. Elle se contenta donc d'épier les mouvements de son page avec une terreur profonde, qui ne fut nullement diminuée lorsqu'il s'approcha tout près d'elle, et lui cria dans l'oreille d'une voix agitée, et qui lui parut menaçante: «Maîtresse!»

Or il arriva par hasard que M. Jingle se promenait dans le jardin près du berceau, dans ce même moment. Lui aussi entendit crier «Maîtresse!» et il s'arrêta pour en entendre davantage. Il avait trois raisons pour agir ainsi. Premièrement, il était inoccupé et curieux; secondement, il n'avait aucune espèce de scrupule; troisièmement, il était caché par quelques buissons. Il s'arrêta donc, et écouta.

«Maîtresse! cria le gros joufflu.

—Eh bien, Joe! dit la vieille dame toute tremblante. Vous savez que j'ai toujours été une bien bonne maîtresse pour vous. Vous avez toujours été bien traité, Joe. Vous n'avez jamais eu grand'chose à faire, et vous avez toujours eu suffisamment à manger.»

Cet habile discours ayant fait vibrer les cordes les plus intimes du gros garçon, il répondit avec expression: «Je sais ça.

—Alors, pourquoi m'effrayer ainsi? Que voulez-vous me faire? continua la vieille dame en reprenant courage.

—Je veux vous faire frissonner!»

C'était là une cruelle manière de prouver sa gratitude, et, comme la vieille dame ne comprenait pas bien clairement comment ce résultat serait obtenu, elle sentit renaître toutes ses terreurs.

«Savez-vous ce que j'ai vu dans ce berceau, hier au soir? demanda le gros joufflu.

—Dieu nous bénisse! Quoi donc? s'écria la vieille lady, alarmée par l'air solennel du corpulent jeune homme.

—Le gentleman au bras en écharpe qui embrassait....

—Qui? Joe, qui? aucune des servantes, j'espère?

—Pire que ça!» cria le jeune homme dans l'oreille de la vieille dame.

—Aucune de mes petites-filles?

—Pire que ça!

—Pire que cela, Joe! s'écria la vieille dame, qui avait pensé que c'était là la plus grande des atrocités humaines. Qui était-ce, Joe? Je veux absolument le savoir.»

Le délateur regarda soigneusement autour de lui, et, ayant terminé son inspection, cria dans l'oreille de la vieille lady:

«Miss Rachel!

—Quoi? dit-elle d'une voix aiguë. Parlez plus haut!

—Miss Rachel! hurla le gros joufflu.

—Ma fille!»

Joe répondit par une succession de signes affirmatifs, qui imprimèrent à ses joues un mouvement ondulatoire semblable à celui d'un plat de blanc-manger.

«Et elle l'a souffert! s'écria la vieille dame.

—Elle l'a embrassé à son tour! Je l'ai vue!» répondu le gros joufflu en ricanant.

Si M. Jingle, de sa cachette, avait pu voir l'expression du visage de la vieille dame, à cette communication, il est probable qu'un soudain éclat de rire aurait trahi sa présence auprès du berceau. Mais il recueillit seulement des fragments de phrases irritées, telles que:

«Sans ma permission!... A son âge!... Misérable vieille que je suis!... Elle aurait pu attendre que je fusse morte!...»

Puis, ensuite, il entendit les pas pesants du gros garçon qui s'éloignait et laissait la vieille lady toute seule.

C'est un fait remarquable, peut-être, mais néanmoins c'est un fait, que M. Jingle, cinq minutes après son arrivée à Manoir-ferme, avait résolu, dans son for intérieur, d'assiéger sans délai le cœur de la tante demoiselle. Il était assez bon observateur pour avoir remarqué que ses manières dégagées ne déplaisaient nullement au bel objet de ses attaques, et il la soupçonnait fortement de posséder la plus désirable de toutes les perfections: une petite fortune indépendante. L'impérative nécessité de débusquer son rival d'une manière ou d'une autre s'offrit donc immédiatement à son esprit, et il résolut de prendre sans délai des mesures à cet égard. Fielding nous dit quo l'homme est de feu, que la femme est d'étoupe, et que le prince des ténèbres se plaît à les rapprocher. M. Jingle savait que les jeunes gens sont aux tantes demoiselles comme le gaz enflammé à la poudre fulminante, et il se détermina à essayer sur-le-champ l'effet d'une explosion.

Tout en réfléchissant aux moyens d'exécuter cette importante résolution, il se glissa hors de sa cachette, et, protégé par les buissons susmentionnés, regagna la maison sans être aperçu. La fortune semblait déterminée à favoriser ses desseins. Il vit de loin M. Tupman et les autres gentlemen s'enfoncer dans le jardin; il savait que les jeunes demoiselles étaient sorties ensemble après le déjeuner: la côte était donc libre.

La porte du salon se trouvant entr'ouverte, M. Jingle allongea la tête et regarda. La tante demoiselle était en train de tricoter. Il toussa, elle leva les yeux et sourit. Il n'existait aucune dose d'hésitation dans le caractère de M. Jingle; il posa mystérieusement son doigt sur sa bouche, entra dans la chambre et ferma la porte.

«Miss Wardle, dit-il avec une chaleur affectée, pardonnez cette témérité... courte connaissance... pas de temps pour la cérémonie.... Tout est découvert.

—Monsieur! s'écria la tante demoiselle fort étonnée, et doutant presque que M. Jingle fût dans son bon sens.

—Silence! dit M. Jingle d'une voix théâtrale. Gros enflé... face de poupard... les yeux ronds... canaille!...»

Ici il secoua la tête d'une manière expressive, et la tante demoiselle devint toute tremblante d'agitation.

«Je présume que vous voulez parler de Joseph, monsieur? dit-elle en faisant effort pour paraître calme.

—Oui, madame. Damnation sur votre Joe!... Chien de traître que ce Joe!... A instruit la vieille dame... la vieille dame furieuse... enragée... délirante!... Berceau... Tupman... caresses... baisers et tout le reste.... Eh! madame, eh!

—M. Jingle, s'écria la tante demoiselle, si vous êtes venu ici pour m'insulter....

—Pas du tout; pas le moins du monde. Entendu l'histoire, venu pour vous avertir du danger, offrir mes services, prévenir les cancans. Tout est dit. Vous prenez cela pour une insulte... je quitte la place....»

Et il tourna sur ses talons comme pour exécuter cette menace.

«Que dois-je faire? s'écria la pauvre demoiselle, en fondant en larmes. Mon frère sera furieux!

—Naturellement. Enragé!

—Oh! monsieur Jingle, que puis-je faire?

—Dites qu'il a rêvé, répliqua M. Jingle avec aplomb.»

Un rayon de consolation éclaira l'esprit de la tante demoiselle à cette suggestion. M. Jingle s'en aperçut et poursuivit son avantage.

«Bah! bah! rien de plus aisé: garçon mauvais sujet, femme aimable, gros garçon fustigé. Vous toujours crue; terminaison de l'affaire... tout s'arrange.»

Soit que la probabilité d'échapper aux conséquences de cette malencontreuse découverte fût délicieuse pour les sentiments de la tante demoiselle, soit que l'âcreté de son chagrin fût adoucie en s'entendant appeler femme aimable, elle tourna vers M. Jingle son visage reconnaissant et couvert d'une légère rougeur.

L'insinuant gentleman soupira profondément, attacha ses regards pendant quelques minutes sur la figure de la tante demoiselle, puis tressaillit mélodramatiquement, et détourna ses yeux avec précipitation.

«Vous paraissez malheureux, monsieur Jingle, dit la dame d'une voix plaintive. Puis-je vous témoigner ma reconnaissance en vous demandant la cause de vos chagrins, afin de tâcher de les alléger?

—Ah! s'écria M. Jingle avec un autre tressaillement, soulager! les alléger! quand votre amour s'est répandu sur un homme indigne d'une telle bénédiction! qui maintenant même a l'infâme dessein de captiver la nièce d'un ange.... Mais non! il est mon ami et je ne veux pas dévoiler ses vices. Miss Wardle, adieu!»

En terminant ce discours, le plus suivi qu'on lui eût jamais entendu proférer, M. Jingle appliqua sur ses yeux le reste du mouchoir dont nous avons déjà parlé, et se dirigea vers la porte.

«Arrêtez, monsieur Jingle, dit avec force la tante demoiselle. Vous avez fait une allusion à M. Tupman; expliquez-la.

—Jamais! s'écria M. Jingle d'un air théâtral, jamais!»

Et, pour montrer qu'il ne voulait pas être questionné davantage, il prit une chaise et s'assit tout auprès de la tante demoiselle.

«M. Jingle, reprit-elle, je vous implore, je vous supplie de me révéler l'affreux mystère qui enveloppe M. Tupman.

—Ah! repartit M. Jingle en fixant ses yeux sur le visage de la tante, puis-je voir... charmante créature... sacrifiée à l'autel? Avarice sordide!»

Il parut lutter pendant quelques secondes contre des émotions de toute nature; puis il dit d'une voix basse et profonde:

«Tupman n'aime que votre argent.

—Le misérable!» s'écria la demoiselle avec une énergique indignation.

Les doutes de M. Jingle étaient résolus: elle avait de l'argent.

«Bien plus, ajouta-t-il, il en aime une autre....

—Une autre! balbutia la tante. Et qui?

—Petite jeune fille... les yeux noirs... nièce Émily.»

Il y eut un silence; car s'il existait dans tout l'univers un individu femelle pour qui Rachel ressentit une jalousie mortelle, invétérée, c'était précisément cette nièce. Le rouge lui monta au visage et au col, et elle secoua silencieusement sa tête avec une expression d'ineffable dédain.

A la fin, mordant sa lèvre mince et se redressant un peu, elle dit d'une voix aigrelette;

«Cela ne se peut pas. Je ne veux pas le croire.

—Épiez-les, répliqua M. Jingle.

—Je le ferai.

—Épiez les regards de Tupman.

—Je le ferai.

—Ses chuchotements.

—Je le ferai!

—Il ira s'asseoir auprès d'elle à dîner.

—Nous verrons.

—Il lui fera des compliments.

—Nous verrons.

—Et il vous plantera là.

—Me planter là! cria-t-elle en tremblant de rage. Me planter là!

—Avez-vous des yeux pour vous en convaincre? reprit M. Jingle.

—Oui.

—Montrerez-vous du caractère?

—Oui.

—L'écouterez-vous ensuite?

—Jamais!

—Prendrez-vous un autre amant?

—Oui.

—Ce sera moi?»

Et M. Jingle tomba sur ses genoux et y resta pendant cinq minutes. Quand il se releva, il était l'amant accepté de la tante demoiselle, conditionnellement, toutefois, et pourvu que l'infidélité de M. Tupman fût rendue manifeste.

M. Jingle devait en fournir des preuves, et elles arrivèrent dès le dîner. Miss Rachel pouvait à peine en croire ses yeux. M. Tracy Tupman était assis à côté d'Émily, lorgnant, souriant, parlant bas, en rivalité avec M. Snodgrass. Pas un mot, pas un regard, pas un signe n'étaient dirigés vers celle qui, le soir précédent, était l'orgueil de son cœur.

«Damné garçon! pensa le vieux Wardle, qui avait appris de sa mère toute l'histoire; damné garçon! Il était endormi. C'est pure imagination!

—Scélérat! pensait la tante demoiselle. Cher monsieur Jingle, vous ne me trompiez pas. Oh! que je déteste le misérable!»

L'inexplicable changement que semblait annoncer la conduite de M. Tupman sera expliqué à nos lecteurs par la conversation suivante.

C'était le soir du même jour, et la scène se passait dans le jardin. Deux personnages marchaient dans une allée écartée. L'un était assez gros et assez court, l'autre assez long et assez grêle. L'un était M. Tupman, l'autre, M. Jingle.

Le gros personnage commença le dialogue en demandant:

«M'en suis-je bien tiré?

—Superbe! fameux! N'aurais pas mieux joué le rôle moi-même. Il faut recommencer demain, tous les jours, jusqu'à nouvel ordre.

—Rachel le désire encore?

—Cela ne l'amuse pas, naturellement; mais il le faut bien. Le frère est terrible; elle a peur. On ne peut faire autrement. Dans quelques jours, les soupçons détruits, les vieilles gens déroutés, elle couronnera votre bonheur.

—Vous n'avez pas d'autre message?

—L'amour, le plus tendre amour, les plus doux sentiments, une affection inaltérable. Puis-je dire quelque chose pour vous?

—Mon cher, répondit l'innocent M. Tupman en serrant chaleureusement la main de son ami, portez-lui mes plus vives tendresses. Dites-lui combien j'ai de peine à dissimuler. Dites tout ce qu'on peut dire d'aimable; mais ajoutez que je reconnais la nécessité du rôle qu'elle m'a imposé ce matin par votre conseil. Dites que j'applaudis à sa sagesse et que j'admire sa discrétion.

—Je le lui dirai. Est-ce tout?

—Oui. Ajoutez seulement que je soupire ardemment après l'époque où elle m'appartiendra, où toute dissimulation deviendra inutile.

—Certainement, certainement. Est-ce tout?

—Oh! mon ami! dit le pauvre M. Tupman en pressant de nouveau la main de son compagnon, oh! mon ami, recevez mes remercîments les plus sincères pour votre bonté désintéressée, et pardonnez-moi si, même en imagination, je vous ai jamais fait l'injustice de supposer que vous pourriez me nuire. Mon cher ami, pourrai-je jamais reconnaître un tel service?

—Ne parlez pas de ça, répliqua M. Jingle, ne par....»

Et il s'interrompit, comme s'il s'était rappelé tout d'un coup quelque chose.

«A propos, reprit-il, vous ne pourriez pas me prêter dix guinées, hein? Affaire très-urgente. Vous rendrai ça dans trois jours.

—Je crois que je puis vous obliger, répondit M. Tupman dans la plénitude de son cœur. Dans trois jours, dites-vous?

—Rien que trois jours; tout fini, alors, plus de difficultés.»

M. Tupman compta les dix guinées dans la main de son compagnon, et celui-ci les insinua dans son gousset, pièce par pièce, tout en regagnant la maison.

«Attention! dit M. Jingle, pas un regard.

—Pas un coup d'œil, repartit M. Tupman.

—Pas un mot!

—Pas une syllabe.

—Toutes vos cajoleries pour la nièce; plutôt brutal qu'autre chose envers la tante, seul moyen de tromper les envieux....

—Je ne m'oublierai pas, répondit tout haut M. Tupman.

—Et je ne m'oublierai pas non plus,» dit tout bas M. Jingle.

Ils entraient alors dans la maison.

La scène du dîner fut répétée le soir même et pendant trois autres dîners et trois soirées subséquentes. Le quatrième soir, le vieux Wardle paraissait fort satisfait, car il s'était convaincu que M. Tupman avait été faussement accusé; celui-ci était également joyeux, car M. Jingle lui avait dit que son affaire serait bientôt terminée; M. Pickwick se trouvait très-heureux, car c'était son état habituel; M. Snodgrass ne l'était pas, car il devenait jaloux de M. Tupman; la vieille lady était de fort bonne humeur, car elle gagnait au whist; enfin M. Jingle et miss Wardle étaient enchantés, pour des raisons tellement importantes dans cette véridiques histoire, qu'elles seront racontées dans un autre chapitre.


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