CHAPITRE XVII.

—Oh! quel monstre féroce! s'écria une autre sous-maîtresse. Il en veut à miss Tomkins!»

Ici les gémissements devinrent universels.

—Sonnez la cloche d'alarme! dirent une douzaine de voix.

—Non! non! cria M. Pickwick, regardez-moi! ai-je l'air d'un voleur? Mes chères dames, vous pouvez m'attacher, m'enfermer, pieds et poings liés, dans un cabinet, si cela vous fait plaisir. Seulement écoutez ce que j'ai à dire! seulement écoutez-moi!

—Comment êtes-vous entré dans notre jardin? balbutia la servante.

—Appelez la maîtresse de la maison, et je lui dirai tout, tout! continua M. Pickwick de toutes les forces de ses poumons. Appelez-la donc; seulement soyez calmes, et appelez-la: vous entendrez tout!»

Était-ce grâce à la figure de M. Pickwick, ou à son éloquence, ou à la tentation irrésistible pour des esprits féminins d'entendre quelque chose de mystérieux? nous l'ignorons; mais les femelles les plus raisonnables de l'établissement, au nombre d'environ quatre ou cinq, parvinrent enfin à recouvrer une tranquillité comparative. Elles proposèrent à M. Pickwick de se soumettre immédiatement à une contrainte personnelle, afin de prouver sa sincérité: il y consentit, et, pour obtenir de conférer avec miss Tomkins, il entra spontanément dans le cabinet où les externes pendaient leurs bonnets et leurs sacs durant les classes. Lorsqu'il y fut soigneusement renfermé, les brebis effrayées commencèrent peu à peu à reprendre courage. Miss Tomkins fut tirée de son évanouissement et de sa chambre; ses acolytes l'apportèrent au rez-de-chaussée, et la conférence commença.

«Eh bien! l'homme, dit miss Tomkins d'une voix faible, que faisiez-vous dans mon jardin?

—Je venais pour vous avertir qu'une de vos jeunes demoiselles doit s'échapper cette nuit, répondit M. Pickwick de l'intérieur du cabinet.

—S'échapper! s'écrièrent miss Tomkins, les trois sous-maîtresses et les trente pensionnaires. Et avec qui?

—Avec votre ami, M. Charles Fitz-Marshall.

—Monami! je ne connais personne de ce nom.

—Eh bien! M. Jingle alors.

—Je n'ai jamais entendu ce nom de ma vie.

—Alors j'ai été trompé! abusé! dit M. Pickwick; j'ai été la victime d'un complot, d'un lâche et vil complot! Envoyez à l'hôtel de l'Ange, ma chère madame, si vous ne me croyez pas. Je vous en supplie, madame, envoyez à l'hôtel de l'Ange, et faites demander le domestique de M. Pickwick.

—Il paraît que c'est un homme respectable, puisqu'il garde un domestique! dit miss Tomkins à la maîtresse d'écriture et de calcul.

—J'imagine plutôt, répondit celle-ci, que c'est son domestique qui le garde. Je pense qu'il est fou, miss Tomkins, et que l'autre est son gardien.

—Je crois que vous avez raison, miss Gwynn, répondit la vieille demoiselle. Il faut que deux des servantes aillent à l'hôtel de l'Ange, et que les autres restent ici pour nous protéger.»

Deux des servantes furent en conséquence dépêchées à l'hôtel de l'Ange, en quête de M. Samuel Weller, tandis que les trois autres restèrent pour protéger miss Tomkins, les trois sous-maîtresses et les trente pensionnaires. M. Pickwick s'assit par terre, dans le cabinet, et attendit le retour des deux messagers avec toute la philosophie, tout le courage qu'il put appeler à son aide.

Une heure et demie s'écoulèrent dans cette pénible situation, et lorsque les deux servantes revinrent enfin, M. Pickwick reconnut, outre la voix de Samuel Weller, deux autres voix dont l'accent paraissait familier à son oreille, mais dont il n'aurait pas pu deviner les propriétaires, quand il se serait agi de sa vie.

Une courte conférence s'ensuivit; la porte fut ouverte; M. Pickwick sortit du cabinet et se trouva en présence de toute la pension, de Sam Weller, du vieux M. Wardle et de son futur gendre.

«Mon cher ami! dit M. Pickwick en se précipitant vers M. Wardle et en saisissant ses mains; mon cher ami! au nom du ciel! expliquez à ces dames la malheureuse, l'horrible situation dans laquelle je me trouve placé. Vous devez l'avoir apprise de mon domestique. Dites-leur à tout hasard, mon cher camarade, que je ne suis ni un brigand, ni un fou.

—Je l'ai dit, mon cher ami, je l'ai dit, répliqua M. Wardle en secouant la main droite du philosophe, tandis que M. Trundle secouait sa main gauche.

—Et ceux qui disent, ou bien qui ont dit qu'il l'était, s'écria Sam en s'avançant au milieu de la société, ils disent quelque chose qui n'est pas vrai, mais au contraire qu'est tout à fait l'opposite. Et s'il y a ici des hommes, n'importe combien, qui disent ça, je leur y donnerai une preuve convaincante du contraire, dans cette même chambre ici, si ces très-respectables ladies veulent avoir la bonté de se retirer et de faire monter leurs hommes, un à un.» Ayant exprimé ce défi chevaleresque avec une grande volubilité, Sam Weller frappa énergiquement la paume de sa main avec son poing fermé, et regarda miss Tomkins d'un air gracieux et en clignant de l'œil. Mais la galanterie de Sam ne produisit aucun effet sur cette vertueuse personne, qui avait entendu avec une horreur indicible la supposition, implicitement exprimée, qu'il pouvait se trouverdes hommesdans l'enceinte d'une pension de demoiselles.

L'apologie de M. Pickwick fut bientôt terminée, mais on ne put tirer de lui aucune parole, ni pendant son retour à l'hôtel, ni lorsqu'il fut assis, avec ses amis, entre un bon feu et le souper dont il avait tant besoin. Il semblait étourdi, stupéfié. Une fois, une fois seulement, il se tourna vers M. Wardle et lui demanda:

«Comment êtes-vous venu ici?

—J'avais arrangé, pour le premier du mois, une partie de chasse avec Trundle. Nous sommes arrivés cette nuit, et avons été fort étonnés d'apprendre que vous étiez dans ce pays. Mais je suis charmé de vous y voir, continua l'enjoué vieillard en frappant M. Pickwick sur le dos; je suis charmé de vous y voir; nous aurons une partie de chasse au premier jour, et nous donnerons à Winkle une autre chance. N'est-ce pas, vieux camarade?»

M. Pickwick ne répondit point. Il ne demanda pas même des nouvelles de ses amis de Dingley-Dell; et peu après il se retira pour la nuit, après avoir ordonné à Sam de venir prendre sa chandelle lorsqu'il sonnerait.

Au bout d'un certain temps, la sonnette retentit, et Sam Weller se présenta devant son maître.

«Sam! dit M. Pickwick en écartant un peu ses draps, pour le regarder.

—Monsieur?» répondit Sam.

M. Pickwick fit une pause, et Sam moucha la chandelle.

«Sam! répéta M. Pickwick avec un effort désespéré.

—Monsieur? répondit Sam de nouveau.

—Où est ce Trotter?

—Job, monsieur?

—Oui.

—Parti, monsieur.

—Avec son maître, je suppose.

—Son maître ou son ami, ou son je ne sais quoi. Ils sont filés ensemble. Ça fait un joli couple, monsieur.

—Jingle aura soupçonné mon projet, et vous aura détaché ce fripon-là, avec son histoire, reprit M. Pickwick, que ces paroles semblaient étouffer.

—Juste la chose, monsieur.

—Nécessairement c'était une invention.

—D'un bout à l'autre, monsieur. On nous a mis dedans. C'est adroit, tout de même!

—Je ne pense pas qu'ils nous échappent aussi aisément la première fois, Sam?

—Je ne le pense pas, monsieur.

—En quelque lieu, en quelque endroit que je rencontre ce Jingle, s'écria M. Pickwick en se levant sur son lit et en déchargeant sur son oreiller un coup terrible, je ne me contenterai point de le démasquer, comme il le mérite si richement, mais je lui infligerai un châtiment personnel. Oui, je le ferai, ou mon nom n'est pas Pickwick.

—Et quand j'attraperai une patte de ce pleurnichard-là, avec sa tignasse noire, si je ne lui tire pas de l'eau réelle de ses quinquets, mon nom n'est pas Weller!—Bonne nuit, monsieur.»

Quoique la constitution de M. Pickwick fût capable de soutenir une somme très-considérable de travaux et de fatigues, elle n'était cependant point à l'épreuve d'une combinaison de semblables assauts. Il est aussi dangereux que peu ordinaire d'être lavé à l'air de la nuit, et d'être séché ensuite dans un cabinet fermé: M. Pickwick apprit cet aphorisme à ses dépens, et fut confiné dans son lit par une attaque de rhumatisme.

Mais si les forces corporelles de ce grand homme étaient anéanties, il n'en conservait pas moins toute la vigueur, toute l'élasticité de son esprit, toutes les grâces de sa bonne humeur. La vexation même, causée par sa dernière aventure, s'était entièrement évanouie, et il se joignait sans colère et sans embarras au rire joyeux de M. Wardle, chaque fois qu'on faisait une allusion à ce sujet. Pendant deux jours notre philosophe fut retenu dans son lit et reçut de son domestique les soins les plus empressés. Le premier jour, Sam s'efforça de l'amuser en lui racontant une foule d'anecdotes; le second jour, M. Pickwick demanda son écritoire et fut profondément occupé jusqu'à la nuit. Le troisième jour, se trouvant assez bien pour rester assis dans sa chambre, il dépêcha son valet à M. Wardle et à M. Trundle, pour les engager à venir le soir prendre un verre de vin chez lui. L'invitation fut avidement acceptée, et lorsque la société se trouva réunie, en conséquence, autour d'une table chargée de verres, M. Pickwick, avec une modeste rougeur, produisit la petite nouvelle suivante, comme ayant étééditéepar lui-même, durant sa récente indisposition, d'après le récit non sophistiqué de Sam Weller.

LE CLERC DE PAROISSE,

Histoire d'un véritable amour.

Il y avait une fois, dans une toute petite ville de province, à une distance considérable de Londres, un petit homme nommé Nathaniel Pipkin. Il était clerc de la paroisse, et habitait une petite maison, dans la petite Grande-Rue, à dix minutes de chemin de la petite église. Tous les jours, depuis neuf heures jusqu'à quatre, on le trouvait en train d'enseigner à des petits enfants une petite dose d'instruction. Nathaniel Pipkin était un être doux, bienveillant, inoffensif, avec un nez retroussé, des jambes tant soit peu cagneuses, des yeux un peu louches et une allure boiteuse. Il partageait son temps entre l'église et son école, et il croyait fermement qu'il n'y avait pas dans le monde un homme aussi savant que le curé, un appartement aussi imposant que la sacristie, une institution aussi bien tenue que la sienne. Une fois, et une fois seulement dans sa vie, Nathaniel Pipkin avait vu un évêque, un évêque véritable, avec ses bras dans des manches de linon et sa tête dans une perruque. Il l'avait vu marcher, il l'avait entendu parler, lors de la confirmation; et dans cette majestueuse cérémonie, quand l'évêque avait posé les mains sur la tête de Nathaniel Pipkin, celui-ci avait été tellement saisi d'une crainte respectueuse, qu'il avait entièrement perdu connaissance et avait été emporté, hors de l'église, dans les bras du bedeau.

C'était là une ère importante, un événement terrible dans la vie de notre héros, et c'était le seul qui eût jamais troublé le cours régulier de sa paisible existence, lorsqu'une après-midi, comme il était occupé à poser sur une ardoise un effroyable problème d'addition composée qu'il voulait faire résoudre par un coupable gamin, il s'avisa de lever les yeux, dans un accès d'abstraction mentale, et aperçut à une fenêtre, de l'autre côté de la rue, le visage riant de Maria Lobbs. Maria Lobbs était la fille unique du vieux Lobbs, le grand sellier de la Grande-Rue. Bien des fois déjà, soit à l'église, soit ailleurs, les yeux de M. Pipkin s'étaient arrêtés sur la jolie figure de Maria Lobbs; mais les noires prunelles de Maria Lobbs n'avaient jamais été si brillantes, les joues de Maria Lobbs n'avaient jamais été si fleuries que dans cette occasion particulière. Il était donc naturel que le maître d'école n'eût pas la force de détacher ses regards du visage de miss Lobbs; il était naturel que miss Lobbs, en s'apercevant qu'elle était contemplée par un jeune homme, retirât sa tête, fermât la croisée et abaissât le store; il était naturel enfin que Nathaniel Pipkin, immédiatement après cela, tombât sur le coupable moutard et le gifflât de tout son cœur. Tout cela était parfaitement naturel et n'avait absolument rien d'étonnant.

Mais ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'un homme d'un caractère timide et discret, comme Nathaniel Pipkin, un homme dont le revenu était si imperceptible, ait osé aspirer, depuis ce jour, à la main et au cœur de la fille unique de l'orgueilleux Lobbs, du grand sellier qui aurait pu acheter tout le village d'un trait de plume, sans se gêner en aucune façon; du vieux Lobbs, qui était connu pour avoir des trésors déposés à la banque de la province et qui, suivant la voix publique, avait en outre des monceaux d'argent dans un petit coffre-fort de fer, placé sur le manteau de la cheminée, dans l'arrière-parloir; de Lobbs, qui, au vu et au su de tout le village, garnissait sa table, les jours de fête, avec une théière, un pot à crème et un sucrier de véritable argent, lesquels, comme il avait coutume de s'en vanter dans l'orgueil de son cœur, devaient un jour devenir la propriété de l'homme assez heureux pour plaire à sa fille. Je le répète, on ne saurait suffisamment s'étonner, s'émerveiller, que Nathaniel Pipkin jetât ses regards dans cette direction; mais l'amour est aveugle et Nathaniel était louche: ces deux circonstances réunies l'empêchèrent apparemment de voir les choses sous leur véritable point de vue.

Or, si le vieux Lobbs avait pu soupçonner, le moins du monde, l'état des affections de Nathaniel Pipkin, il aurait fait raser l'école jusque dans ses fondements, ou il aurait exterminé le maître de la surface de la terre, ou il aurait commis quelque autre atrocité encore plus hyperbolique; car c'était un terrible vieillard que ce Lobbs, quand son orgueil était blessé, quand sa colère était excitée; il jurait alors!!!—Quelquefois, quand il maudissait la paresse de son apprenti aux jambes grêles, on entendait rouler jusque dans la rue un tonnerre retentissant de jurons, qui faisaient trembler d'horreur Nathaniel Pipkin dans ses souliers, tandis que les cheveux de ses disciples épouvantés se dressaient sur leur tête.

Cependant, chaque soirée, quand les devoirs étaient terminés, quand les élèves étaient partis, Nathaniel Pipkin s'asseyait auprès de sa fenêtre, et faisant semblant de lire, il lançait de côté des regards qui cherchaient à rencontrer les yeux brillants de Maria Lobbs. O bonheur! quelques jours à peine s'étaient écoulés, lorsque ces yeux brillants apparurent à une fenêtre du deuxième étage, occupés aussi, en apparence, à lire attentivement. Quelle délicieuse pâture pour le cœur de Nathaniel Pipkin! Quel plaisir de rester là, ensemble, pendant des heures, et de considérer ce joli visage tandis que ces yeux charmants étaient baissés. Mais lorsque Maria Lobbs commença à lever les yeux de son livre, et à darder leurs rayons dans la direction de Nathaniel Pipkin, ses transports et son admiration ne connurent plus de bornes. A la fin, un beau jour, sachant que le vieux Lobbs était dehors, le maître d'école eut la témérité d'envoyer un baiser à Maria Lobbs, et Maria Lobbs, au lieu de fermer la fenêtre et de baisser le rideau, sourit et lui renvoya son baiser. Sur cela, et quoiqu'il en pût arriver, Nathaniel Pipkin prit la résolution de développer à Maria Lobbs, sans plus de délai, l'état de ses sentiments.

Un plus joli pied, un cœur plus gai, un visage plus riant, une taille plus gracieuse, ne passèrent jamais sur la terre aussi légèrement que le pied mignon, que le cœur d'or, que le visage heureux, que la taille séduisante de Maria Lobbs, la fille du vieux sellier. Il y avait dans ses yeux brillants une étincelle de friponnerie qui aurait enflammé un cœur bien moins susceptible que celui du maître d'école. Il y avait tant de gaieté dans le son contagieux de ses éclats de rire, que le plus farouche misanthrope n'aurait pu s'empêcher de sourire en les entendant. Le vieux Lobbs lui-même, au plus haut degré de sa férocité, ne savait pas résister aux câlineries de sa jolie fille. Lorsqu'elle se mettait après lui (ce qui pour dire la vérité arrivait assez souvent), et lorsqu'elle était secondée par sa cousine Kate, petite personne à l'air agaçant, effronté, scélérat, le pauvre bonhomme était incapable d'articuler un refus, même si elles lui avaient demandé une partie des trésors inouïs entassés dans son coffre-fort.

Par une belle soirée d'été, le cœur de Nathaniel Pipkin battit violemment dans sa poitrine d'homme, lorsqu'il vit ce couple séduisant arriver dans le champ même où tant de fois il s'était promené, à la brune, en ruminant sur les beautés de Maria Lobbs. Il avait souvent pensé, alors, à l'air dégagé avec lequel il s'approcherait d'elle pour lui peindre sa passion, s'il pouvait seulement la rencontrer. Mais maintenant qu'elle se présentait inopinément devant lui, il sentait que tout son sang refluait vers son visage, au détriment manifeste de ses jambes, qui, privées de leur portion habituelle de ce fluide, tremblaient et s'entre-choquaient violemment. Quand les deux jeunes filles s'arrêtaient pour cueillir une fleur dans la haie, ou pour écouter un oiseau, le maître d'école s'arrêtait aussi, en prenant un air profondément rêveur; et il n'en avait pas l'air seulement, car il songeait avec égarement à ce qu'il allait devenir, quand les cousines reviendraient sur leurs pas, et le rencontreraient face à face, comme cela devait inévitablement arriver au bout d'un certain temps. Toutefois, quoiqu'il n'osât pas les rejoindre, il eût été désolé de les perdre de vue. Aussi, quand elles couraient, il courait; quand elles marchaient, il marchait; quand elles s'arrêtaient, il s'arrêtait; et il aurait pu continuer ce manège jusqu'à ce que la nuit les eût surpris, si la maligne Kate n'avait regardé derrière elle, et n'avait fait à Nathaniel un signe encourageant, pour le déterminer à s'approcher. Il y avait quelque chose d'irrésistible dans les manières de Kate, aussi Nathaniel obéit-il à son invitation. Puis, avec beaucoup de confusion de sa part, et tandis que la méchante petite cousine riait de tout son cœur, Nathaniel Pipkin se mit à genoux sur l'herbe humide, et déclara sa ferme résolution de rester là pour toujours, à moins qu'il ne lui fût permis de se relever comme l'amoureux accepté de Maria Lobbs. A cette déclaration, le rire joyeux de Maria Lobbs retentit à travers la calme atmosphère du soir, sans la troubler néanmoins, tant c'était un son harmonieux. La maligne petite cousine éclata de rire encore plus immodérément, et Nathaniel Pipkin rougit plus que jamais. A la fin, Maria Lobbs, violemment pressée par le petit homme rongé d'amour, détourna la tête, et murmura à sa cousine de dire, ou du moins sa cousine dit pour elle: qu'elle se sentait très-honorée de la demande de M. Pipkin; que sa main et son cœur étaient à la disposition de son père; mais que personne ne pouvait être insensible au mérite de monsieur Pipkin. Comme tout cela fut fait avec beaucoup de gravité, et comme Nathaniel Pipkin reconduisit Maria Lobbs et s'efforça de lui dérober un baiser, en partant, il se mit au lit le plus heureux des petits hommes, et rêva toute la nuit qu'il amollissait le vieux Lobbs, recevait la clef du coffre-fort, et épousait Maria.

Le lendemain, Nathaniel vit le sellier partir sur son vieux bidet gris; il vit, à la croisée, la maligne petite cousine qui lui faisait un grand nombre de signes, auxquels il ne pouvait rien comprendre; et enfin il vit venir vers lui l'apprenti aux jambes grêles. Celui-ci dit à Nathaniel que son maître ne reviendrait pas avant le lendemain, et que ces dames attendaient M. Pipkin, pour prendre le thé, à six heures précises. Comment les leçons furent récitées ce jour-là, ni Nathaniel Pipkin, ni ses élèves ne le savent mieux que vous: mais elles furent récitées bien ou mal, et lorsque les enfants furent partis, Nathaniel Pipkin s'occupa, jusqu'à six heures sonnées, de sa toilette, avant d'être habillé à son goût. Ce n'est pas qu'il lui fallut beaucoup de temps pour choisir les vêtements qu'il devait porter, attendu qu'il n'y avait aucun choix à faire dans sa garde-robe, mais c'était une tâche pleine de difficultés et d'importance que de les nettoyer et de les mettre de la manière la plus avantageuse.

Nathaniel trouva chez le sellier une petite société choisie, composée de Maria Lobbs, de sa cousine Kate et de trois ou quatre jeunes filles folâtres, réjouies, rosées. Il eut alors une preuve positive que les rumeurs relatives aux trésors du vieux Lobbs n'étaient pas exagérées; il vit, de ses yeux, la théière en véritable argent massif, et les petites cuillers en argent pour remuer le thé, et les tasses en véritable porcelaine, pour le boire, et les plats de même matière, qui contenaient les gâteaux et les rôties. Le seul revers de la médaille, c'était un frère de Kate, un cousin de Maria Lobbs, qu'elle appelait Henry, et qui semblait garder sa cousine pour lui tout seul, à un bout de la table. Il est délicieux de voir les membres d'une même famille avoir de l'affection l'un pour l'autre, mais cette affection peut être poussée trop loin, et Nathaniel Pipkin ne put s'empêcher de penser que Maria Lobbs devait aimer bien particulièrement tous ses parents, si elle avait pour chacun d'eux autant d'attentions que pour le cousin dont il s'agit. Ce n'est pas tout: après le thé, lorsque la maligne petite cousine eut proposé de jouer au colin-maillard, il arriva, d'une manière ou d'une autre, que Nathaniel Pipkin avait presque toujours les yeux bandés; et chaque fois qu'il mettait la main sur le cousin, il ne manquait pas de trouver Maria Lobbs auprès de lui. La petite cousine et les autres jeunes filles étaient sans cesse occupées à le pousser, à lui tirer les cheveux, à lui jeter des chaises dans les jambes, à lui faire toutes les misères imaginables; mais Maria Lobbs ne semblait jamais l'approcher, et une fois Nathaniel Pipkin aurait pu jurer qu'il avait entendu le bruit d'un baiser suivi d'une faible remontrance de Maria Lobbs, et des rires à demi étouffés de ses bonnes amies. Tout cela était singulier, et on ne saurait dire ce que le petit homme aurait pu faire ou ne pas faire, en conséquence, si ses pensées n'avaient pas été forcées soudainement de prendre un autre cours.

La circonstance qui força ses pensées à prendre un autre cours, c'est qu'il entendit frapper violemment à la porte de la rue, et la personne qui frappait à la porte de la rue n'était autre que le vieux Lobbs lui-même. Il était revenu inopinément, et il tapait, il tapait, comme un fabricant de cercueils, car il n'avait pas encore soupé. Aussitôt que cette nouvelle alarmante eut été communiquée par l'apprenti, les jeunes filles grimpèrent les escaliers, quatre à quatre pour se réfugier dans la chambre à coucher de Maria Lobbs, et, faute d'une meilleure cachette, le cousin et Nathaniel furent fourrés dans deux cabinets du parloir. Enfin quand la maligne petite cousine et Maria Lobbs les eurent enfermés et eurent remis la chambre en ordre, elles ouvrirent la porte de la rue au vieux Lobbs, qui n'avait pas cessé de frapper un seul instant.

Il arriva malheureusement que le vieux Lobbs avait faim, et qu'il était d'une monstrueuse mauvaise humeur. Nathaniel Pipkin l'entendait grommeler comme un vieux dogue enroué, et chaque fois que le malheureux apprenti aux jambes grêles entrait dans la chambre, le vieux Lobbs se mettait à jurer après lui comme un atroce païen, sans autre but apparent que de soulager sa poitrine par la décharge de quelques jurons surabondants. A la fin, le souper qu'on avait fait chauffer fut placé sur la table; le vieux Lobbs tomba dessus comme la misère sur le pauvre monde, et ayant fait les plats nets en un rien de temps, il baisa sa fille et demanda sa pipe.

La nature avait placé les genoux de Nathaniel Pipkin fort près l'un de l'autre, mais ils s'entre-choquèrent à se briser lorsqu'il entendit le vieux Lobbs demander sa pipe. En effet, depuis cinq ans au moins, Nathaniel avait vu le vieux sellier fumer régulièrement, tous les soirs, dans la même pipe à fourneau d'argent, et cette pipe était suspendue précisément dans le cabinet où l'infortuné maître d'école était renfermé. Les deux jeunes filles descendirent pour chercher la pipe, montèrent pour chercher la pipe, et en un mot cherchèrent la pipe partout, excepté où elles savaient fort bien qu'elle se trouvait. Pendant ce temps, le vieux Lobbs tempêtait de la manière la plus épouvantable. Tout d'un coup il pensa au cabinet et se leva pour y regarder. Il était complétement inutile qu'un petit homme, comme Nathaniel Pipkin, cherchât à retenir la porte en dedans, quand un grand et vigoureux gaillard, comme le sellier, la tirait en dehors. Elle s'ouvrit donc et découvrit Nathaniel Pipkin debout dans le cabinet et tremblant comme un voleur. Dieu nous bénisse! quel effroyable regard le vieux Lobbs lui jeta, en le saisissant par le collet, et en le tenant, pour le considérer, à l'extrémité de son bras.

«De par tous les diables! que faites-vous là?» s'écria le sellier d'une voix terrible.

Nathaniel Pipkin ne put faire de réponse, et le vieux Lobbs le secoua de toutes ses forces, pendant deux ou trois minutes, pour l'aider à mettre de l'ordre dans ses idées.

«Que faites-vous ici? Vous êtes venu pour ma fille, apparemment?»

Le vieux Lobbs ne disait cela qu'en manière de sarcasme, car il ne croyait pas que la présomption d'un mortel pût conduire Nathaniel Pipkin aussi loin. Quelle fut donc son indignation, lorsque le pauvre maître d'école répondit:

«C'est vrai, monsieur Lobbs, je suis venu pour votre fille, j'aime votre fille, monsieur Lobbs.

—Comment, misérable petit singe! balbutia le vieux Lobbs, paralysé par cette étrange confession; qu'est-ce que cela signifie? Me dire cela à ma barbe! Dieu me damne! je vais vous étrangler.»

Il n'est nullement improbable que le vieux Lobbs, dans l'excès de sa rage, eût exécuté cette menace, s'il n'en avait pas été empêché par une apparition complétement inattendue: à savoir le cousin, qui, sortant de son cabinet, lui dit en s'approchant:

«Je ne puis laisser cette innocente personne qui a été invitée ici par une plaisanterie de jeune fille, prendre sur elle, d'une manière très-noble, la faute (si faute il y a) dont je suis seul coupable, et que je suis prêt à avouer. J'aime votre fille, monsieur, et je suis venu pour la voir.»

Pendant cette déclaration imprévue, le vieux Lobbs ouvrait de grands yeux, mais pas plus grands que Nathaniel. A la fin, lorsqu'il retrouva assez de souffle pour parler:

«Ah! vous êtes venu pour voir ma fille!

—Oui, monsieur.

—Et ne vous avais-je pas défendu d'entrer ici?

—Oui, monsieur, et sans cela je ne serais pas venu en cachette.»

Je suis fâché de rapporter cela du vieux Lobbs, mais je crois qu'il aurait assommé le cousin, si sa jolie fille, dont les yeux brillants étaient noyés de larmes, ne s'était point suspendue à son bras.

«Ne le retenez pas, Maria, dit le jeune homme. S'il a envie de frapper le fils de sa sœur, laissez-le faire. Pour toutes les richesses du monde, je ne toucherais pas un de ses cheveux blancs.»

Les yeux du vieillard s'abaissèrent sous ce reproche, et rencontrèrent ceux de Maria. J'ai déjà dit plusieurs fois que c'étaient des yeux très-brillants, et quoique alors ils fussent pleins de larmes, leur influence n'en était aucunement diminuée. Le vieux Lobbs détourna la tête pour éviter d'être persuadé par les regards de sa fille, mais la fortune voulut qu'il rencontra ceux de la maligne petite cousine, qui, à moitié effrayée pour son frère, à moitié riante et moqueuse en pensant à Nathaniel Pipkin, avait une physionomie si touchante et si comique à la fois, qu'elle devait nécessairement séduire l'homme qui la regardait, jeune ou vieux. Elle passa son bras d'un air câlin dans le bras du sellier, et elle lui chuchota quelque chose à l'oreille; et il eut beau faire, le vieux Lobbs, il ne put s'empêcher de sourire, tandis qu'une larme coulait en même temps sur sa joue.

Cinq minutes après, les jeunes filles furent tirées de la chambre à coucher de Maria, avec beaucoup de ricanements et de rougeur; puis, tandis que les jeunes gens s'arrangeaient pour être parfaitement heureux, le vieux Lobbs aveignit sa pipe et la fuma: c'est une circonstance remarquable, que cette pipe de tabac fut précisément la plus douce et la plus consolante qu'il eût jamais fumée de sa vie.

Nathaniel Pipkin jugea convenable de garder son secret. Par ce moyen il se trouva graduellement en grande faveur auprès du riche sellier, qui lui apprit à fumer en mesure. Pendant un grand nombre d'années, on put les voir tous les deux, assis le soir dans le jardin du vieux Lobbs, fumant et buvant en grande pompe. Nathaniel se rétablit apparemment bientôt de sa passion, car, dans le registre de la paroisse, nous trouvons son nom parmi ceux des témoins du mariage de Maria Lobbs avec son cousin. Il paraît en outre, d'après un autre document, que dans la nuit des noces, il fut conduit au violon du village pour avoir, dans un état complet d'ivresse, commis dans les rues différents excès, dont l'apprenti aux jambes grêles s'était rendu fauteur et complice.

Pendant deux jours, après le déjeuner de mistress Chasselion et le départ précipité de M. Pickwick, les trois disciples de ce savant homme restèrent à Eatanswill, attendant avec anxiété quelque nouvelle de leur respectable ami. M. Tupman et M. Snodgrass étaient de nouveau abandonnés à leurs propres ressources, car M. Winkle, cédant aux invitations les plus pressantes, continuait de résider chez M. Pott, et de dévouer tout son temps à la société de son aimable épouse. M. Pott lui-même, pour compléter leur félicité, se joignait de temps en temps à la conversation. Habituellement absorbé par la profondeur de ses spéculations pour le bien public et pour la destruction de l'Indépendant, ce grand homme n'était pas accoutumé à s'abaisser des hauteurs de l'intelligence dans les humbles vallées qu'habitent les esprits ordinaires. Toutefois, dans cette occasion et comme pour honorer un disciple de M. Pickwick, il se dérida, il se courba, il descendit de son piédestal, il consentit à marcher sur la terre, adaptant avec bénignité ses remarques à la compréhension du vulgaire et se confondant, du moins quant aux formes extérieures, avec le troupeau des humains.

Telle ayant été la conduite de cet illustre publiciste vis-à-vis de M. Winkle, on comprendra facilement la surprise de celui-ci, lorsqu'un matin où il se trouvait seul, assis dans la salle à manger, il entendit la porte s'ouvrir avec violence et se refermer de même, et vit M. Pott s'avancer majestueusement, repousser la main qu'il lui tendait avec amitié, grincer des dents comme pour rendre ses paroles plus incisives, et dire avec une voix semblable au cri aigu d'une scie:

«Serpent!

—Monsieur! s'écria M. Winkle en tressaillant et en se levant de sa chaise.

—Serpent, monsieur!» répéta Pott en élevant la voix. Puis, en l'abaissant tout à coup, il ajouta: «J'ai dit serpent, monsieur. Vous me comprenez, j'espère?»

Or, quand on a quitté un homme à deux heures du matin, avec des expressions d'intérêt, de bienveillance et d'amitié réciproques, et quand on le revoit à neuf heures et demie et qu'il vous traite deserpent, il n'est point déraisonnable de conclure qu'il doit être arrivé dans l'intervalle quelque chose d'une nature déplaisante. C'est aussi ce que pensa M. Winkle. Il renvoya à M. Pott son regard glacial, et, conformément à l'espoir exprimé par ce gentleman, il fit tous ses efforts pour comprendre leserpent, mais il n'en put venir à bout, et après un profond silence, qui dura plusieurs minutes, il dit:

«Serpent, monsieur? Serpent, M. Pott? Qu'est-ce que vous entendez par là, monsieur? c'est une plaisanterie apparemment?

—Une plaisanterie, monsieur! s'écria l'éditeur avec un mouvement de la main qui indiquait un violent désir de jeter à la tête de son hôte la théière de métal anglais; une plaisanterie, monsieur!... Mais, non; je serai calme; je veux être calme, monsieur!... Et pour prouver qu'il était calme, M. Pott se jeta dans un fauteuil en écumant de la bouche.

—Mon cher monsieur... lui représenta M. Winkle.

—Cher monsieur! Comment osez-vous m'appelercher monsieur, monsieur? Comment osez-vous me regarder en face, en m'appelant ainsi?

—Ma foi, monsieur, si nous en venons-là, comment osez-vous me regarder en face, en m'appelantserpent?

—Parce que vous en êtes un.

—Prouvez-le, s'écria M. Winkle avec chaleur. Prouvez-le!»

Un nuage sombre et menaçant passa sur le visage profond de l'éditeur. Il tira de sa pochel'Indépendant, qu'on venait de lui apporter, et le passa par-dessus la table à M. Winkle, en lui montrant du doigt un paragraphe.

Le Pickwickien étonné prit le journal et lut tout haut ce qui suit:

«Notre obscur et ignoble contemporain, dans ses observations dégoûtantes sur les dernières élections de cette cité, a eu l'infamie de violer le sanctuaire sacré de la vie privée et de faire des allusions fort claires aux affaires personnelles de notre dernier candidat; oui, et nous dirons même, malgré le honteux résultat de l'intrigue, aux affaires personnelles de notre futur représentant, M. Fizkin, qui, malgré un échec dû à d'ignobles menées, n'en sera pas moins notre représentant un jour ou l'autre. A quoi pense donc notre lâche contemporain? Que dirait-il, ce malheureux, si, méprisant comme lui les convenances de la société, nous levions le rideau qui, heureusement pour lui, dérobe les turpitudes de sa vie privée au ridicule public, pour ne pas dire à l'exécration publique? Que dirait-il si nous indiquions, si nous commentions des circonstances notoires et aperçues par tout le monde, excepté par notre aveugle contemporain? Que dirait-il, si nous imprimions l'effusion suivante, que nous avons reçue au moment de mettre sous presse et qui nous est adressée par un de nos concitoyens de cette ville, l'un de nos plus spirituels correspondants?...

VERS ADRESSÉS A UN POT DE CUIVRE.

O pot, si vous aviez prévu,Ce qui de tout le monde est maintenant connu,Quand les cloches pour vous dans l'église ont faittinkle;Vous auriez fait alors ce qui ne se peut plus,Et, donnant à madame un bel et bon refus,Vous l'auriez envoyée à W....

O pot, si vous aviez prévu,Ce qui de tout le monde est maintenant connu,Quand les cloches pour vous dans l'église ont faittinkle;Vous auriez fait alors ce qui ne se peut plus,Et, donnant à madame un bel et bon refus,Vous l'auriez envoyée à W....

—Eh bien! dit M. Pott avec solennité; eh bien! scélérat! qu'est-ce qui rime avectinkle?

—Ce qui rime avectinkle? interrompit mistress Pott, qui entrait dans la chambre en ce moment et qui n'avait entendu que les derniers mots, ce qui rime avectinkle? c'estWinkle, j'imagine.»

En prononçant ces paroles, mistress Pott sourit gracieusement au Pickwickien agité, en lui tendant la main. Dans sa confusion l'honnête jeune homme allait serrer cette main, lorsque M. Pott indigné se jeta entre eux deux.

«Arrière, madame! arrière! s'écria-t-il. Prendre sa main à mon nez, à ma barbe!

—Monsieur Pott! fit son épouse étonnée.

—Misérable femme! regardez ici! regardez ici, madame!Vers adressés à un Pot... C'est moi, madame!Vous l'auriez renvoyée à Winkle.... C'est vous, madame, vous!» Avec cette ébullition de rage, accompagnée cependant d'une sorte de tremblement, occasionné par l'expression du visage de sa femme, M. Pott lança à ses pieds le numéro del'Indépendant.

«Eh bien, monsieur? dit mistress Pott en se baissant, tout étonnée, pour ramasser le journal; eh bien, monsieur?»

M. Pott fléchit sous le regard méprisant de sa femme. Il fit un effort désespéré pour rassembler tout son courage, mais ce fut en vain.

Lorsqu'on lit cette courte phrase: «Eh bien, monsieur?» il ne semble pas qu'elle contienne rien de bien effrayant. Mais le ton de voix dont elle fut prononcée, le regard qui l'accompagna, paraissaient annoncer quelque future vengeance, suspendue par un cheveu sur la tête de l'éditeur, et qui produisit sur lui un effet magique. L'observateur le plus inhabile aurait découvert, dans son maintien troublé, un singulier empressement à céder sa culotte à quiconque aurait consenti à s'y tenir dans ce moment.

Mme Pott lut le paragraphe, poussa un cri déchirant, et se jeta tout de son long sur le tapis du foyer; là, étendue sur le dos, elle frappa le plancher de ses talons avec une assiduité et une violence qui ne laissaient aucun doute sur la délicatesse de ses sentiments, dans cette occasion.

«Ma chère, balbutia M. Pott, dans sa terreur, ma chère, je n'ai pas dit que je croyais cela. Je... je n'ai pas....» Mais la voix du malheureux mari était couverte par les hurlements de sa gracieuse moitié.

«Madame Pott, reprit M. Winkle, ma chère dame, permettez-moi de vous supplier de vous tranquilliser un peu.» Inutile! les cris et les coups de talons étaient plus violents et plus fréquents que jamais.

«Ma chère, recommença l'éditeur, je suis bien fâché.... Si ce n'est pas pour votre santé, que ce soit pour moi.... Vous allez attirer toute la populace autour de notre maison....» Mais plus M. Pott mettait de chaleur dans ses supplications, plus son épouse mettait de vigueur dans ses cris.

Très-heureusement cependant, Mme Pott avait attaché à sa personne une sorte de garde du corps, dans la personne d'une jeuneladydont l'emploi ostensible était de présider à la toilette de sa maîtresse, mais qui se rendait utile d'une infinité d'autres manières, et principalement en aidant cette aimable femme à contrecarrer chaque désir, chaque inclination du malheureux journaliste. Les hurlements hystériques de Mme Pott atteignirent bientôt les oreilles de ladite garde du corps, et l'amenèrent dans le parloir, avec une rapidité qui menaçait de déranger matériellement l'harmonie exquise de son bonnet et de sa chevelure.

«O ma chère maîtresse! ma chère maîtresse! s'écria la jeune personne, en s'agenouillant d'un air égaré à côté de la gisante Mme Pott; ô ma chère maîtresse! qu'est-ce que vous avez?

—Votre maître!... votre brutal de maître....» balbutia la malade.

Pott faiblissait évidemment.

«C'est une honte! dit la jeune fille d'un ton de reproche. Je suis sûre qu'il vous fera mourir, madame. Pauvre cher ange!»

Pott faiblit encore plus: l'autre parti continua ses attaques.

«Oh! ne m'abandonnez pas! Ne m'abandonnez pas, Goodwin! murmura Mme Pott, en s'attachant avec une force convulsive au poignet de la jeune demoiselle. Vous êtes la seule personne qui m'aimiez, Goodwin!»

A cette apostrophe touchante, miss Goodwin monta, de son côté, une petite tragédie, et versa des larmes en abondance.

«Jamais! madame, soupira-t-elle. Ah! monsieur, vous devriez prendre garde.... Vous devriez être prudent! vous ne savez pas quel mal vous pouvez faire à ma maîtresse. Vous en seriez fâché un jour.... Je le sais bien... je l'ai toujours dit!»

Le malheureux Pott regarda sa moitié d'un air timide, mais il ne dit rien.

«Goodwin.... dit Mme Pott, d'une voix douce.

—Madame?

—Si vous saviez combien j'ai aimé cet homme-là!

—Ne vous tourmentez pas en vous rappelant ça, madame.»

Pott laissa voir qu'il était effrayé; c'était le moment de frapper un coup décisif.

«Et maintenant! sanglota Mme Pott, maintenant! Après tant d'amour, être traitée comme cela! Être méconnue! être insultée! en présence d'un tiers, d'unétranger! Mais je ne me soumettrai pas à cela, Goodwin, continua Mme Pott en se soulevant, dans les bras de sa suivante. Mon frère le lieutenant me protégera.... Je veux une séparation, Goodwin.

—Certainement, madame. Il le mériterait bien.»

Quelles que fussent les pensées qu'une menace de séparation pût exciter dans l'esprit de l'éditeur, il ne les exprima pas; mais il se contenta de dire avec grande humilité: «Ma chère âme, voulez-vous m'entendre?»

Une nouvelle décharge de sanglots fut la seule réponse, et Mme Pott, devenue encore plus nerveuse, demanda, d'une voix entrecoupée, pourquoi elle avait été mise au monde, pourquoi elle s'était mariée, et voulut être informée d'une foule d'autres secrets de ce genre.

«Ma chère, lui remontra M. Pott, ne vous abandonnez pas à ces sentiments exaltés. Je n'ai jamais cru que ce paragraphe eût aucun fondement; aucun, ma chère! Impossible! J'étais seulement irrité, je puis dire furieux, ma chère, contre les éditeurs de l'Indépendantqui ont eu l'insolence de l'insérer. Voilà tout.» En parlant ainsi, M. Pott jeta un regard suppliant à le cause innocente du grabuge, pour l'engager à ne point parler duserpent.

«Et quelles démarches ferez-vous, monsieur, pour obtenir satisfaction? demanda M. Winkle, qui reprenait du courage, en voyant que M. Pott perdait le sien.

—O Goodwin, murmura Mme Pott; va-t-il cravacher l'éditeur de l'Indépendant? le fera-t-il, Goodwin?

—Chut! chut! madame. Calmez-vous, je vous en prie! Certainement, il le cravachera si vous le désirez, madame.

—Assurément, reprit Pott, en voyant que sa moitié était sur le point de retomber en faiblesse. Nécessairement, je le cravacherai....

—Quand? Goodwin, quand? poursuivit Mme Pott, ne sachant pas encore si elle devait retomber.

—Sans délai, naturellement, répondit l'éditeur: avant que le jour soit terminé.

—O Goodwin! reprit la dame, c'est le seul moyen d'apaiser le scandale, et de me remettre sur un bon pied dans le monde.

—Certainement, madame; aucun homme, s'il est un homme, ne peut se refuser à faire cela.»

Cependant les attaques de nerfs planaient toujours sur l'horizon. M. Pott répéta de nouveau qu'il cravacherait, mais Mme Pott était si accablée par la seule idée d'avoir été soupçonnée, qu'elle fut une douzaine de fois sur le point de retomber; et probablement une rechute serait arrivée, sans les efforts infatigables de l'attentive Goodwin, et sans les supplications repentantes du parti vaincu. A la fin, quand le malheureux Pott fut convenablement maté et complétement remis à sa place, Mme Pott se trouva mieux, et nos trois personnages commencèrent à déjeuner.

«J'espère, dit Mme Pott avec un sourire qui brillait à travers les traces de ses larmes, j'espère, monsieur Winkle, que les basses calomnies de ce journal n'accourciront pas votre séjour avec nous.

—J'espère que non, ajouta M. Pott, qui dans son cœur souhaitait ardemment que son hôte s'étouffât avec le morceau de rôtie qu'il portait dans ce moment à sa bouche, et terminât ainsi ses visites. J'espère que non.

—Vous êtes bien bon, répondit M. Winkle; mais, ce matin, j'ai trouvé à la porte de ma chambre à coucher une note de M. Tupman, pour m'annoncer que M. Pickwick nous écrit de le rejoindre aujourd'hui à Bury. Nous devons partir par la voiture de midi....

—Mais vous reviendrez? dit mistress Pott.

—Oh! certainement.

—En êtes-vous bien sûr? continua la dame en jetant à la dérobée un tendre regard à son hôte.

—Certainement, répondit M. Winkle.»

Le déjeuner se termina en silence, car chacun des assistants ruminait sur ses chagrins: mistress Pott regrettait la perte de son cavalier; M. Pott, son imprudente promesse de cravacher l'Indépendant; M. Winkle, les galanteries qui l'avaient placé dans une si embarrassante situation. L'heure de midi approchait, et après beaucoup d'adieux et de promesses de retour, M. Winkle s'arracha de cette famille, où il avait été si bien reçu.

«S'il revient jamais, je l'empoisonne! pensa M. Pott en se retirant dans le petit bureau où il préparait les foudres de son éloquence.

—Si jamais je reviens m'empêtrer parmi ces gens-là, pensa M. Winkle en se rendant au Paon d'argent, je mérite d'être cravaché moi-même; voilà tout.»

Ses amis étaient prêts, la voiture arriva bientôt, et au bout d'une demi-heure les trois pickwickiens accomplissaient leur voyage, par la même route que M. Pickwick avait si heureusement parcourue avec Sam. Comme nous en avons déjà parlé, nous ne croyons pas devoir extraire la belle et poétique description qu'en donne M. Snodgrass.

Sam Weller les attendait à la porte de l'Ange et les introduisit dans l'appartement de M. Pickwick. Là, à la grande surprise de M. Winkle et de M. Snodgrass, et à l'immense confusion de M. Tupman, ils trouvèrent le vieux Wardle avec M. Trundle.

«Comment ça va-t-il? dit le vieillard en serrant la main de M. Tupman. Allons! allons! ne prenez pas un air sentimental. Il n'y a pas de remède à cela, vieux camarade. Pour l'amour d'elle je voudrais qu'elle vous eût épousé, mais dans votre intérêt je suis bien aise qu'elle ne l'ait pas fait. Un jeune gaillard comme vous réussira mieux un de ces jours, eh!» Tout en proférant ces consolations, le vieux Wardle tapait sur le dos de M. Tupman, et riait de tout son cœur.

«Et vous, mes joyeux compagnons, comment ça va-t-il? poursuivit le vieux gentleman, en secouant à la fois la main de M. Winkle, et celle de M. Snodgrass. Je viens de dire à Pickwick que je voulais vous avoir tous à Noël. Nous aurons une noce; une noce réelle, cette fois-ci.

—Une noce! s'écria M. Snodgrass en pâlissant.

—Oui, une noce. Mais ne vous effrayez pas, répliqua le bienveillant vieillard; c'est seulement Trundle que voici, et Bella.

—Oh! est-ce là tout? reprit M. Snodgrass, soulagé d'un doute pénible qui avait étreint son cœur comme une main de fer. Je vous fais mon compliment, monsieur. Comment va Joe?

—Lui? très-bien. Toujours endormi.

—Et madame votre mère? et le vicaire? et tout le monde?

—Parfaitement bien.

—Monsieur, dit M. Tupman avec effort; où est... où est-elle?» En parlant ainsi il détourna la tête et couvrit ses yeux de ses mains.

«Elle?répliqua le vieux gentleman, en secouant la tête d'un air malin. Voulez-vous dire ma sœur, eh?»

M. Tupman indiqua par un signe que sa question se rapportait à la demoiselle abandonnée.

«Oh! elle est partie; elle demeure chez une parente, assez loin. Elle ne pouvait plus soutenir la vue de mes filles, si bien que je l'ai laissée aller. Mais voici le dîner; vous devez être affamé après votre voyage, et moi je le suis sans cela. Ainsi donc, à l'œuvre!»

Ample justice fut faite au repas, et lorsque les restes en eurent été enlevés, lorsque nos amis furent établis commodément autour de la table, M. Pickwick raconta les mésaventures qu'il avait subies, et le succès qui avait couronné la ruse infâme du diabolique Jingle. Ses disciples étaient pétrifiés d'indignation et d'horreur.

«Enfin, dit en concluant M. Pickwick, le rhumatisme que j'ai attrapé dans ce jardin me rend encore boiteux.

—Moi aussi, j'ai eu une espèce d'aventure, dit M. Winkle, avec un sourire; et à la requête de M. Pickwick il rapporta le malicieux libelle de l'Indépendant d'Eatanswill, et l'irritation subséquente de leur ami, l'éditeur de la Gazette.

Le front de M. Pickwick s'obscurcit pendant ce récit; ses amis s'en aperçurent et, lorsque M. Winkle se tut, gardèrent un profond silence. M. Pickwick frappa emphatiquement la table avec son poing fermé, et parla ainsi qu'il suit:

«N'est-ce pas une circonstance étonnante, que nous semblions destinés à ne pouvoir entrer sous le toit d'un homme que pour y porter le trouble avec nous. Je vous le demande, ne dois-je pas croire à l'indiscrétion, ou, bien pis encore, à l'immoralité de mes disciples, lorsque je les vois, dans chaque maison où ils pénètrent, détruire la paix du cœur, le bonheur domestique de quelque femme confiante. N'est-ce pas, je le dis....»

Suivant toutes les probabilités, M. Pickwick aurait continué sur ce ton pendant un certain temps, si l'entrée de Sam avec une lettre n'avait pas interrompu son éloquent discours. Il passa son mouchoir sur son front, ôta ses lunettes, les essuya et les remit sur son nez: c'était assez; sa voix avait recouvré sa douceur habituelle lorsqu'il demanda: «Qu'est-ce que vous m'apportez là, Sam?

—Je viens de la poste, monsieur, et j'y ai trouvé cette lettre ici: elle y a attendu deux jours; elle est cachetée avec un pain enchanté et l'adresse est figurée en ronde.

—Je ne connais pas cette écriture-là, dit M. Pickwick en ouvrant la lettre. Le ciel aie pitié de nous! qu'est-ce que ceci? Il faut que ce soit un songe! Cela... cela ne peut pas être vrai!

—Qu'est-ce que c'est donc? demandèrent tous les convives.

—Personne de mort! j'espère?» dit M. Wardle, alarmé par l'expression d'horreur qui contractait le visage de M. Pickwick.

Le philosophe ne fit pas de réponse, mais passant la lettre par-dessus la table, il pria M. Tupman de la lire tout haut, et se laissa retomber sur sa chaise avec un air d'étonnement et d'égarement, qui faisait peine à voir.

M. Tupman, d'une voix tremblante, lut la lettre ci-dessous rapportée.


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