Quand M. Pickwick descendit dans la chambre où il avait passé la soirée précédente avec M. Peter Magnus, il le trouva en train de se promener dans un état nerveux d'agitation et d'attente, et remarqua que ce gentleman avait disposé, au plus grand avantage possible de sa personne, la majeure partie du contenu des deux sacs, du carton à chapeau, et du paquet papier gris.
«Bonjour, monsieur, dit M. Magnus. Comment trouvez-vous ceci, monsieur?
—Tout à fait meurtrier, répondit M. Pickwick en examinant avec un sourire de bonne humeur le costume du prétendant.
—Oui, je pense que cela fera l'affaire, monsieur Pickwick; monsieur, j'ai envoyé ma carte.
—Vraiment!
—Oui, et le garçon est venu me dire qu'elle me recevrait à onze heures. A onze heures, monsieur, et il ne s'en faut plus que d'un quart d'heure maintenant.»
Ah! c'est bientôt!
«Oui, c'est bientôt! Trop tôt, peut-être, pour que ce soit agréable. Eh! monsieur Pickwick, monsieur.
—La confiance en soi-même est une grande chose dans ces cas là.
—Je le crois, monsieur. J'ai beaucoup de confiance en moi-même. Réellement, monsieur Pickwick, je ne vois pas pourquoi un homme sentirait la moindre crainte dans une circonstance semblable. Quoi de plus simple en somme, monsieur? il n'y a rien là de déshonorant. C'est une affaire de convenances mutuelles, rien de plus. Mari d'un côté, femme de l'autre. C'est là mon opinion de la matière, monsieur Pickwick.
—Et c'est une opinion très-philosophique. Mais le déjeuner nous attend, monsieur Magnus, allons.»
Ils s'assirent pour déjeuner; cependant malgré les vanteries de M. Magnus, il était évident qu'il se trouvait sous l'influence d'une grande agitation, dont les principaux symptômes étaient des essais lugubres de plaisanterie, la perte de l'appétit, une propension à renverser les tasses et la théière, et une inclination irrésistible à regarder la pendule, toutes les deux secondes.
«Hi! hi! hi! balbutia-t-il en affectant de la gaieté, mais en tremblant d'agitation; il ne s'en faut plus que de deux minutes, monsieur Pickwick. Suis-je pâle, monsieur?
—Pas trop.»
Il y eut un court silence.
«Je vous demande pardon, monsieur Pickwick. Avez-vous jamais fait cette sorte de chose, dans votre temps?
—Vous voulez dire une demande en mariage?
—Oui.
—Jamais! répliqua M. Pickwick avec grande énergie, jamais!
—Alors vous n'avez pas d'idées sur la meilleure manière d'entrer en matière?
—Eh! je puis avoir quelques idées à ce sujet; mais comme je ne les ai jamais soumises à la pierre de touche de l'expérience, je serais fâché si vous vous en serviez pour régler votre conduite.
M. Magnus jeta un autre coup d'œil à la pendule: l'aiguille marquait cinq minutes après onze heures. Il se retourna vers M. Pickwick en lui disant: «Malgré cela, monsieur, je vous serai bien obligé de me donner un avis.
—Eh bien! monsieur, répondit le savant homme avec la solennité profonde qui rendait ses remarques si impressives quand il jugeait qu'elles en valaient la peine; je commencerais, monsieur, par payer un tribut à la beauté et aux excellentes qualités de la dame. De là, monsieur, je passerais à ma propre indignité.
—Très-bien, s'écria M. Magnus.
—Indignité, par rapport àelleseule, monsieur. Faites bien attention à cela; car pour montrer que je ne serais pasabsolumentindigne, je ferais une courte revue de ma vie passée et de ma condition présente: j'établirais, par analogie, que je serais un objet très-désirable pour toute autre personne. Ensuite je m'étendrais sur la chaleur de mon amour, et sur la profondeur de mon dévouement. Peut-être pourrais-je, alors, essayer de m'emparer de sa main.
—Oui, je vois. Cela serait un grand point.
—Ensuite, continua M. Pickwick, en s'échauffant à mesure que son sujet se présentait devant lui sous des couleurs plus brillantes; ensuite j'en viendrais à cette simple question: Voulez-vous de moi? Je crois pouvoir supposer raisonnablement que la dame détournerait la tête....
—Pensez-vous qu'on puisse prendre cela pour accordé? interrompit M. Magnus. Parce que, voyez-vous, si elle ne détournait pas la tête au moment précis, cela serait embarrassant.
—Je crois qu'elle la détournerait à ce moment-là, monsieur; et là-dessus je saisirais sa main, et je pense,je pense, monsieur Magnus, qu'après avoir fait cela, supposant qu'elle n'eût point proféré de refus, je retirerais doucement le mouchoir qu'elle aurait porté à ses yeux, si ma faible connaissance de la nature humaine ne me trompe point, et je déroberais un baiser respectueux: oui, je pense que je le déroberais; et je suis convaincu que dans cet instant même, si la dame devait m'accepter, elle murmurerait à mon oreille un pudique consentement.»
M. Magnus se leva de sa chaise, regarda pendant quelque temps M. Pickwick en silence et avec un regard intelligent, puis il lui secoua chaleureusement la main et s'élança, en désespéré, hors de la porte. L'aiguille de la pendule marquait onze heures dix minutes.
M. Pickwick fit quelques tours dans la chambre, et l'aiguille suivant son exemple, était arrivée à la figure qui indique la demi-heure, lorsque la porte s'ouvrit soudainement. M. Pickwick se retourna pour féliciter M. Magnus, mais à sa place il aperçut la joyeuse physionomie de M. Tupman, la figure guerrière de M. Winkle, et les traits intellectuels de M. Snodgrass.
Pendant que M. Pickwick les complimentait, M. Peter Magnus se précipita dans l'appartement.
«Mes bons amis, dit le philosophe, voici le gentleman dont je vous parlais, M. Magnus.
—Votre serviteur, messieurs, dit M. Magnus qui était évidemment dans un état d'exaltation. Monsieur Pickwick, permettez-moi de vous parler un moment, monsieur.»
En prononçant ces mots M. Magnus insinua son index dans une des boutonnières de M. Pickwick, et l'attirant dans l'ouverture d'une fenêtre: «Félicitez-moi, monsieur Pickwick; j'ai suivi votre avis à la lettre.
—Était-il bon?
—Oui, monsieur, il ne pouvait pas être meilleur. Elle est à moi, monsieur Pickwick.
—Je vous en félicite de tout mon cœur, répondit le philosophe, en secouant cordialement la main de sa nouvelle connaissance.
—Il faut que vous la voyiez, monsieur. Par ici, s'il vous plaît. Excusez-nous pour un instant, messieurs.» En parlant ainsi l'amant triomphant entraîna rapidement M. Pickwick hors de la chambre, s'arrêta à la porte voisine dans le corridor, et y tapa doucement.
«Entrez,» dit une voix de femme.
Ils entrèrent.
«Miss Witherfield26, dit M. Magnus, permettez-moi de vous présenter un de mes meilleurs amis, M. Pickwick.—Monsieur Pickwick, permettez-moi de vous présenter à miss Witherfield.»
La dame était à l'autre bout de la chambre. M. Pickwick la salua, et en même temps, tirant adroitement ses lunettes de sa poche, il les ajusta sur son nez; mais à peine les y avait-il posées qu'il poussa une exclamation de surprise, et recula plusieurs pas. La dame, de son côté, jetait un cri involontaire, cachait son visage dans ses mains, et se laissait tomber sur sa chaise; tandis que M. Peter Magnus, qui semblait pétrifié sur la place, les contemplait tour à tour avec une physionomie défigurée par un excès d'étonnement et d'horreur.
Un semblable coup de théâtre paraît inexplicable; mais le fait est que M. Pickwick, aussitôt qu'il avait mis ses lunettes, avait reconnu tout à coup, dans la future Mme Magnus, la dame chez laquelle il s'était si odieusement introduit la nuit précédente; et qu'à peine lesdites lunettes avaient-elles croisé le nez de M. Pickwick, lorsque la dame s'aperçut de l'identité de sa physionomie avec celle qu'elle avait vue, environnée de toutes les horreurs d'un bonnet de coton. En conséquence la dame cria et le philosophe tressaillit.
«Monsieur Pickwick, que signifie cela, monsieur? Dites-moi ce que signifie cela, monsieur? s'écria M. Magnus d'un ton de voix élevé et menaçant.
—Monsieur, je refuse de répondre à cette question, répliqua M. Pickwick, un peu échauffé par la manière soudaine dont M. Magnus l'avait interrogé, au mode impératif.
—Vous le refusez, monsieur?
—Oui, monsieur. Je ne consentirai pas, sans la permission de cette dame, à dire quelque chose qui puisse la compromettre, ou réveiller dans son sein de désagréables souvenirs.
—Miss Witherfield, reprit M. Magnus, connaissez-vous monsieur?
—Si je le connais? répondit en hésitant la dame d'un certain âge.
—Oui, si vous le connaissez! Je demande si vous le connaissez? répéta M. Magnus avec férocité.
—Je l'ai déjà vu, balbutia la dame.
—Où? demanda M. Magnus, où, madame?
—Voilà, dit la dame en se levant et détournant la tête; voilà ce que je ne révélerais pas pour un empire....
—Je vous comprends, madame, interrompit M. Pickwick, et je respecte votre délicatesse. Cela ne sera jamais divulgué par moi. Vous pouvez y compter.
—Sur ma parole, madame! reprit M. Magnus, avec un amer ricanement, sur ma parole, madame! vu la situation où je suis placé vis-à-vis de vous, vous vous conduisez, vis-à-vis de moi, avec assez de sang-froid, assez de sang-froid, madame!
—Cruel monsieur Magnus!» balbutia la dame d'un certain âge, et elle se prît à pleurer abondamment.
M. Pickwick s'interposa. «Adressez-moi vos observations, monsieur. S'il y a quelqu'un de blâmable ici, c'est moi seul.
—Ah! c'est vous seul qui êtes blâmable, monsieur! Je vois, je vois. Oui, je comprends, monsieur. Vous vous repentez de votre détermination, maintenant.
—Ma détermination! répéta M. Pickwick.
—Votre détermination, monsieur. Oh! ne me regardez pas comme cela, monsieur. Je me rappelle vos paroles d'hier au soir. Vous êtes venu ici pour démasquer la fausseté et la trahison d'une personne, dans la bonne foi de laquelle vous aviez placé une entière confiance. Eh! monsieur?» Ici M. Peter Magnus se laissa aller à un ricanement prolongé; puis ôtant ses lunettes bleues, qu'il jugea probablement superflues dans un accès de jalousie, il se mit à rouler ses petits yeux d'une manière effrayante.
«Eh? dit-il, sur nouveaux frais en répétant son ricanement, avec un effet redoublé. Mais vous m'en répondrez, monsieur!
—De quoi répondrai-je? demanda M, Pickwick.
—Ne vous inquiétez pas, monsieur! vociféra M. Magnus en arpentant la chambre; ne vous inquiétez pas!»
Il faut que ces quatre mots aient une signification fort étendue, car nous ne nous rappelons pas d'avoir jamais observé une querelle dans la rue, au spectacle, dans un bal public, ou ailleurs, dans laquelle cette phrase ne servit pas de réponse principale à toutes les questions belliqueuses. «Croyez-vous être un gentleman, monsieur? Ne vous inquiétez pas, monsieur!—Est-ce que j'ai dit quelque chose à la jeune femme, monsieur? Ne vous inquiétez pas, monsieur!—Avez-vous envie de vous faire casser les reins, monsieur? Ne vous inquiétez pas, monsieur!» En même temps il faut observer qu'il semble y avoir une provocation cachée dans cet universelne vous inquiétez pas; car il éveille dans le sein des individus auxquels il s'adresse plus de courroux qu'une grave injure.
Nous ne prétendons pas cependant que l'application de cette expression à M. Pickwick remplit son âme de l'indignation qu'elle aurait infailliblement excitée dans un esprit vulgaire. Nous racontons simplement le fait. En entendant ces mots, M. Pickwick ouvrit la porte de la chambre, et cria brusquement.
«Tupman, venez ici!»
M. Tupman arriva immédiatement avec un air de considérable surprise.
«Tupman, dit M. Pickwick, un secret de quelque délicatesse et qui concerne cette dame est la cause d'un différend qui vient de s'élever entre ce gentleman et moi-même. Mais je l'assure, devant vous, que ce secret n'a aucune relation avec lui-même, ni aucun rapport avec ses affaires. Après cela je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que s'il continuait à en douter, il douterait en même temps de ma véracité, ce que je considérerais comme une insulte personnelle.»
A ces mots, le philosophe lança à M.P. Magnus un regard qui renfermait toute une encyclopédie de menaces.
La figure honorable et assurée de M. Pickwick, jointe à la force, à l'énergie du langage qui le distinguaient si éminemment, auraient porté la conviction dans tout esprit raisonnable; mais malheureusement, dans l'instant en question, l'esprit de M. Peter Magnus n'était nullement dans un état raisonnable. Au lieu donc de recevoir, d'une manière convenable l'explication du philosophe, il procéda immédiatement à se monter sur un diapason dévorant de colère et de menaces, parlant avec rage de ce qui était dû à sa délicatesse, à sa sensibilité, et donnant de la force à ses déclamations en marchant furieusement à travers la chambre, et en arrachant ses cheveux; amusement qu'il interrompait quelquefois pour agiter son poing sous le nez philanthropique de M. Pickwick.
Cependant, fort de sa rectitude et de son innocence, contrarié d'avoir malheureusement embarrassé la dame d'un certain âge, dans une affaire aussi désagréable, M. Pickwick, à son tour, était dans une disposition moins paisible qu'à son ordinaire. En conséquence, on parla plus vivement; on se servit de plus gros mots, et à la fin, M. Magnus dit à M. Pickwick qu'il aurait bientôt de ses nouvelles. M. Pickwick, avec une politesse digne de louange, lui répondit que le plus tôt serait le mieux. A ces mots la dame d'un certain âge se précipita en pleurant hors de la chambre, et M. Tupman entraîna son savant ami, abandonnant le prétendu désappointé à ses sombres méditations.
Si la dame d'un certain âge avait vécu dans la société, ou si elle avait tant soit peu connu les coutumes et les manières de ceux qui font les lois et établissent les modes, elle aurait su que cette espèce de férocité est la chose du monde la plus innocente. Mais elle avait principalement habité la province, n'avait jamais lu les débats parlementaires, et était peu versée, par conséquent, dans le code d'honneur raffiné des nations civilisées. Aussitôt donc qu'elle eut gagné sa chambre à coucher et soigneusement verrouillé sa porte, elle commença à méditer sur les scènes dont elle venait d'être témoin. Des idées de massacre et de carnage se présentèrent à son imagination, et, dans cette fantasmagorie, le tableau le moins sanglant représentait M. Peter Magnus, enrichi d'une livre de plomb dans le côté gauche, et rapporté à l'hôtel sur un brancard. Plus la dame d'un certain âge méditait, plus elle était épouvantée, et à la fin elle se détermina à aller trouver le principal magistrat de la ville, et à le requérir de faire empoigner sans délai M. Pickwick et M. Tupman.
La dame d'un certain âge fut poussée à prendre ce parti par un grand nombre de considérations; mais la principale était la preuve incontestable qu'elle donnerait ainsi à M. Peter Magnus du dévouement qu'elle lui avait voué, de l'anxiété qu'elle ressentait pour le salut de sa personne. Elle connaissait trop bien la jalousie de son tempérament, pour s'aventurer à faire la plus légère allusion à la cause réelle de son agitation, en voyant M. Pickwick, et elle se fiait à son influence et à ses moyens de persuasion, pour apaiser le petit homme, pourvu que l'objet de ses soupçons fût éloigné, et qu'il ne s'élevât plus de nouvelles occasions de querelles. La tête remplie de ces réflexions, elle ajusta son chapeau et son châle, et se rendit en droite ligne au domicile du maire.
Or, George Nupkins, esquire, maire de la ville d'Ipswich, était un grand personnage; si grand qu'un bon marcheur pourrait à peine en rencontrer un semblable entre le lever et le coucher du soleil, même le 21 juin, jour qui lui offrirait naturellement le plus de chances pour cette recherche, puisque, suivant tous les almanachs, c'est le plus long jour de l'année. Dans la matinée en question, M. Nupkins se trouvait dans un état d'irritation extrême, car il y avait eu une rébellion dans la ville. Tous les externes de la plus grande école avaient conspiré pour briser les carreaux d'une marchande de pommes qui leur déplaisait; ils avaient hué le bedeau; ils avaient jeté des pierres à la police chargée de comprimer l'émeute, et représentée par un bonhomme en bottes à revers, qui remplissait ses fonctions depuis au moins un quart de siècle. M. Nupkins était donc assis dans sa bergère, fronçant majestueusement ses sourcils et bouillant de rage, lorsqu'une dame fut annoncée pour une affaire pressante, importante, particulière. M. Nupkins, prenant un air calme et terrible, donna ordre d'introduire la dame, et cet ordre, comme tous ceux des magistrats, des empereurs et des autres puissances de la terre, ayant été immédiatement exécuté, miss Witherfield, dont l'agitation était visible et intéressante, se présenta devant le grand homme.
«Muzzle! dit le magistrat.»
Muzzle était un domestique rabougri, dont le coffre était long, les jambes courtes.
«Muzzle!
—Oui, Votre Honneur.
—Donnez un fauteuil, et quittez la chambre.
—Oui, Votre Vénération.
—Maintenant, madame, voulez-vous exposer votre affaire.
—Elle est d'une nature très-pénible, monsieur.
—Je ne dis pas le contraire, madame. Calmez-vous madame, (Ici M. Nupkins prit un air de douceur.) Et dites-moi quelle affaire légale vous amène devant moi, madame. (Ici le magistrat reprit le dessus et M. Nupkins se donna un air sévère et grandiose.)
—Il est fort affligeant pour moi, monsieur, de vous faire cette dénonciation. Mais je crains bien qu'il n'y ait un duel ici.
—Ici, madame?—Où madame?
—Dans Ipswich.
—Dans Ipswich! madame. Un duel dans Ipswich! s'écria le magistrat parfaitement stupéfait à cette seule idée. Impossible, madame! Rien de la sorte ne peut arriver dans cette ville; j'en suis persuadé. Dieu du ciel! madame, connaissez-vous l'activité de notre magistrature locale? N'avez-vous pas entendu dire, madame, que le quatre mai passé, suivi seulement par soixante constables spéciaux, je me précipitai entre deux boxeurs, et qu'au risque d'être sacrifié aux passions furieuses d'une multitude irritée, j'empêchai une rencontre pugilastique entre le champion de Middlesex et celui de Suffolk. Un duel dans Ipswich, madame! Je ne le pense pas. Non, je ne pense pas qu'il puisse y avoir deux mortels assez audacieux pour projeter un tel attentat dans cette ville.
—Ce que j'ai l'honneur de vous dire n'est malheureusement que trop exact, reprit la dame d'un certain âge. J'étais présente à la querelle.
—C'est la chose la plus extraordinaire! s'écria le magistrat étonné. Muzzle!
—Oui, Votre Vénération.
—Envoyez-moi M. Jinks, sur-le-champ, à l'instant même.
—Oui, Votre Vénération.»
Muzzle se retira, et bientôt on vit entrer dans la chambre un clerc d'âge raisonnable, mal vêtu, et évidemment mal nourri, comme l'annonçaient son visage pâle et son nez aigu.
—Monsieur Jinks, dit le magistrat, monsieur Jinks.
—Monsieur, répliqua Jinks.
—Cette dame est venue ici pour nous informer d'un duel qui doit avoir lieu dans cette ville.»
M. Jinks, ne sachant pas exactement que dire, sourit d'un sourire d'inférieur.
«De quoi riez-vous, monsieur Jinks?» demanda le magistrat.
M. Jinks prit à l'instant un air sérieux.
«Monsieur Jinks, poursuivit le magistrat, vous êtes un sot, monsieur. (M. Jinks regarda humblement le grand homme, et mordit le haut de sa plume.) Vous pouvez voir quelque chose de très-comique dans cette information, monsieur; mais je vous dirai, monsieur Jinks, que vous avez très-peu de raisons de rire.»
Le clerc à l'air affamé soupira, comme un homme convaincu qu'il avait en effet fort peu de motifs d'être gai. Puis, ayant reçu l'ordre de noter la déposition de la dame, il se glissa jusqu'à son siége, et se mit à écrire.
«Ce Pickwick est le principal, à ce que j'entends, dit le magistrat, lorsque la déclaration fut terminée.
—Oui, monsieur, répondit la dame d'un certain âge.
—Et l'autre perturbateur? Quel est son nom, monsieur Jinks?
—Tupman, monsieur.
—Tupman est le témoin, madame?
—Oui, monsieur.
—L'autre combattant a quitté la ville, dites-vous, madame?
—Oui, répondit miss Witherfield avec une petite toux.
—Très-bien. Ce sont deux coupe-jarrets de Londres, qui sont venus ici pour détruire la population de Sa Majesté, pensant que le bras de la loi est faible et paralysé à cette distance de la capitale. Mais nous en ferons un exemple. Expédiez le mandat d'amener, monsieur Jinks. Muzzle!...
—Oui, Votre Vénération.
—Grummer est-il en bas?
—Oui, Votre Vénération.
—Envoyez-le ici.»
L'obséquieux Muzzle se retira et revint presque immédiatement avec le représentant de l'autorité, constable depuis son enfance, et qui était principalement remarquable par son nez vineux, sa voix enrouée, son habit couleur de tabac, ses bottes à revers et son regard errant.
«Grummer! dit le magistrat.
—Votre Vin-à-ration.
—La ville est-elle tranquille maintenant?
—Pas mal, Votre Vin-à-ration; la populace s'est apaisée par conséquent que les garçons s'en est allé jouer à la crosse.
—Grummer, reprit le magistrat d'un air déterminé; dans un temps comme celui-ci, il n'y a que des mesures vigoureuses qui puissent réussir. Si l'on méprise l'autorité des officiers du roi, il faut faire lire leriot-act27. Si le pouvoir civil ne peut pas protéger les fenêtres, il faut que le militaire protège le pouvoir civil et les fenêtres aussi. Je pense que c'est une maxime de la constitution, monsieur Jinks?
—Certainement, monsieur.
—Très-bien, dit le magistrat en signant le mandat d'amener. Grummer, vous ferez comparaître ces personnes devant nous cette après-midi; vous les trouverez auGrand Cheval blanc. Vous vous rappelez l'affaire des champions de Middlesex et de Suffolk, Grummer?»
M. Grummer exprima par une secousse de sa tête qu'il ne l'oublierait jamais; ce qui, en effet, n'était guère probable, aussi longtemps surtout que cette affaire continuerait à lui être citée tous les jours.
«Ceci, poursuivit le magistrat, est peut-être encore plus inconstitutionnel. C'est une plus grande violation de la paix; c'est une plus grave atteinte aux prérogatives de Sa Majesté. Je pense que le duel est un des privilèges les plus incontestables de Sa Majesté, monsieur Jinks.
—Expressément stipulé dans lamagna Charta, monsieur.
—Un des plus beaux joyaux de la couronne, arraché à Sa Majesté par l'union politique des barons..., n'est-ce pas, monsieur Jinks?
—Justement, monsieur.
—Très-bien, continua le magistrat en se redressant avec orgueil. Cette prérogative royale ne sera pas violée dans cette portion des domaines de Sa Majesté. Grummer, procurez-vous du secours, et exécutez ce mandat avec le moins de délai possible. Muzzle.
—Oui, Votre Vénération....
—Reconduisez cette dame.»
Miss Witherfield se retira, profondément impressionnée par la science et par la dignité du magistrat. M. Nupkins se retira pour déjeuner. M. Jinks se retira en lui-même, car c'était le seul endroit où il pût se retirer; si l'on excepte le lit-sofa du petit parloir, qui était occupé pendant le jour par la famille de son hôtesse. Enfin M. Grummer se retira pour laver, par la manière dont il exécuterait sa présente commission, l'insulte qui était tombée dans la matinée sur lui-même et sur l'autre représentant de Sa Majesté, le bedeau.
Tandis que l'on faisait des préparatifs si formidables pour conserver la paix du roi, M. Pickwick et ses amis, tout à fait ignorants des prodigieux événements qui se machinaient, étaient tranquillement assis autour d'un excellent dîner. La bonne humeur la plus expansive régnait dans leur petite réunion. M. Pickwick était précisément en train de raconter, au grand amusement de ses sectateurs, et principalement de M. Tupman, ses aventures de la nuit précédente, lorsque la porte s'ouvrit, et laissa voir une physionomie assez rébarbative qui s'allongea dans la chambre. Les yeux de la physionomie rébarbative se fixèrent attentivement sur M. Pickwick pendant quelques secondes, et ils furent apparemment satisfaits de leur investigation, car le corps auquel appartenait la physionomie rébarbative s'introduisit lentement dans l'appartement, sous la forme d'un individu en bottes à revers. Enfin, pour ne pas tenir plus longtemps le lecteur en suspens, ces yeux étaient les yeux errants de M. Grummer, et ce corps était le corps du susdit gentleman.
M. Grummer procéda d'une manière légale, mais particulière. Son premier acte fut de verrouiller la porte à l'intérieur; le second, de polir très-soigneusement sa tête et son visage avec un mouchoir de coton; le troisième, de placer son mouchoir de coton dans son chapeau, et son chapeau sur la chaise la plus proche; et le quatrième enfin, de tirer de sa poche un gros bâton court, surmonté d'une couronne de cuivre, avec laquelle il fit signe à M. Pickwick aussi gravement que la statue du commandeur.
M. Snodgrass fut le premier à rompre le silence d'étonnement qui régnait dans la chambre. Durant quelques minutes, il regarda fixement M. Grummer et dit ensuite avec force: «Ceci est une chambre particulière, monsieur! une chambre particulière!»
M. Grummer secoua la tête et répondit: «Il n'y a point de chambres particulières pour Sa Majesté, quand une fois la porte de la rue est passée; v'là la loi. Y en a qui disent que la maison d'un Anglais, c'est sa forteresse; eh bien! ceux-là disent une bêtise.»
Les pickwickiens échangèrent entre eux des coups d'œil étonnés.
«Lequel c'est-il qu'est M. Tupman?» demanda M. Grummer. Il avait reconnu M. Pickwick du premier coup par une perception intuitive.
—Mon nom est Tupman, dit ce gentleman.
—Mon nom est la loi, reprit M. Grummer.
—Quoi? demanda M. Tupman.
—La loi, répliqua M. Grummer. La loi, le pouvoir incivil et ésécutif, c'est mon titre, et v'là mon autorité. «Tupman (nom de baptême en blanc); Pickwick (idem): contre la paix de notre seigneur le roi, vu les estatuts et ordonnances....» C'est en règle, vous voyez! je vous empoigne les susdits Pickwick et Tupman.
—Qu'est-ce que signifie cette insolence? s'écria M. Tupman en se levant. Quittez cette chambre! sortez sur-le-champ!
—Ohé! cria M. Grummer en se retirant rapidement vers la porte et en l'entre-bâillant, Dubbley!
—Voilà! dit une voix grave dans le corridor.
Au même instant, un homme qui avait près de six pieds de haut et une grosseur proportionnée se fourra dans la porte entr'ouverte, avec des efforts qui rendirent tout rouge son visage malpropre, et entra dans l'appartement.
«Dubbley, dit M. Grummer, les autres constables spécial est-il dehors?»
En homme laconique, M. Dubbley ne répondit que par un signe affirmatif.
«Faites entrer la division qu'est sous vos ordres, Dubbley.»
M. Dubbley obéit, et une demi-douzaine d'hommes, porteurs de gros bâtons courts, avec une couronne de cuivre, se précipitèrent dans la chambre. M. Grummer empocha son bâton, et regarda M. Dubbley; M. Dubbley empocha son bâton, et regarda la division; la division empocha ses bâtons, et regarda MM. Tupman et Pickwick.
Le philosophe et ses partisans se levèrent comme un seul homme.
«Que signifie cette violation atroce de mon domicile, s'écria M. Pickwick?
—Qui oserait m'arrêter? demanda M. Tupman.
—Que venez-vous faire ici, coquins? murmura M. Snodgrass.»
M. Winkle ne dit rien, mais il fixa ses yeux sur Grummer avec un regard qui lui aurait percé la cervelle et serait ressorti de l'autre côté, si le constable n'avait pas eu la tête plus dure que du fer; mais, à cause de cette circonstance, le regard de M. Winkle n'eut sur lui aucun effet visible quelconque.
Quand les exécutifs s'aperçurent que M. Pickwick et ses amis étaient disposés à résister à l'autorité de la loi, ils relevèrent les manches de leurs habits d'une manière très-significative, comme si c'était une chose toute simple, un acte purement professionnel, de jeter les délinquants par terre, pour les ramasser ensuite et les emporter. Cette démonstration ne fut pas perdue pour M. Pickwick. Il conféra à part pendant quelques instants avec M. Tupman, et déclara ensuite qu'il était prêt à se rendre à la résidence du maire, ajoutant seulement qu'il prenait à témoin tous les citoyens présents de cette monstrueuse atteinte aux privilèges d'un anglais, et de son engagement solennel de s'en faire rendre raison aussitôt qu'il serait en liberté. A cette déclaration, tous lescitoyensprésents éclatèrent de rire, excepté cependant M. Grummer, qui paraissait considérer comme une espèce de blasphème intolérable la moindre réflexion sur le droit divin des magistrats.
Mais lorsque M. Pickwick eut déclaré qu'il était prêt à obéir aux lois de son pays, et justement lorsque les garçons, les palefreniers, les servantes et les postillons, que sa résistance avait flattés d'un charmant spectacle, commençaient à se retirer avec désappointement, une autre difficulté s'éleva qui menaça leGrand Cheval blancd'une confusion nouvelle. Malgré ses sentiments de vénération pour les autorités constituées, M. Pickwick refusa résolument de paraître dans la rue, entouré, comme un malfaiteur, par les officiers de la justice. Dans l'état incertain de l'opinion publique (car c'était presque fête, et les écoliers n'étaient pas encore rentrés chez eux), M. Grummer refusa tout aussi résolument de marcher avec sa suite d'un côté de la rue, et d'accepter la parole de M. Pickwick qu'il suivrait l'autre côté pour se rendre directement chez le magistrat. Enfin, M. Pickwick et M. Tupman se refusèrent vigoureusement à faire la dépense d'une chaise de poste, ce qui était le seul moyen de transport respectable qu'on pût se procurer. La dispute dura longtemps et sur une clef très-haute. Enfin, M. Pickwick, continuant de refuser de se rendre à pied chez le magistrat, les exécutifs étaient sur le point de recourir à l'expédient bien simple de l'y porter, lorsque quelqu'un se rappela qu'il y avait dans la cour une vieille chaise à porteurs, construite originairement pour un gros rentier goutteux, et qui par conséquent devait contenir les deux coupables aussi commodément, pour le moins, qu'un cabriolet moderne. La chaise fut donc louée et apportée dans la salle d'en bas; M. Pickwick et M. Tupman s'insinuèrent dans l'intérieur, et baissèrent les stores; une couple de porteurs fut facilement trouvée; enfin, la procession se mit en marche dans le plus grand ordre. Les constables spéciaux entouraient le char; M. Grummer et M. Dubbley s'avançaient triomphalement en tête; M. Snodgrass et M. Winkle marchaient bras dessus, bras dessous, par derrière, et les malpeignés d'Ipswich formaient l'arrière-garde.
Les boutiquiers de la ville, quoiqu'ils n'eussent qu'une idée fort indistincte de la nature de l'offense, ne pouvaient s'empêcher d'être tout à fait édifiés et réjouis par ce spectacle. Ils reconnaissaient le bras infatigable de la loi, qui était descendu, avec la force de vingt presses hydrauliques, sur deux coupables de la métropole elle-même. Cette puissante machine, mise en mouvement par leur propre magistrat, et dirigée par leurs propres officiers, avait comprimé les deux malfaiteurs dans l'étroite enceinte d'une chaise à porteurs. Nombreuses furent les expressions d'admiration qui saluèrent M. Grummer pendant qu'il conduisait le cortège, son bâton de commandement à la main; bruyantes et prolongées étaient les acclamations des malpeignés; et parmi ces témoignages unanimes de l'approbation publique, la procession s'avançait lentement et majestueusement.
Sam Weller, vêtu de sa jaquette du matin et avec ses manches de calicot noir, s'en revenait d'assez mauvaise humeur, car il avait inutilement examiné la mystérieuse maison à la porte verte, lorsqu'il aperçut, en levant les yeux, un flot de populaire qui s'avançait autour d'un objet ressemblant fort à une chaise à porteur. Charmé de trouver une distraction à son désappointement, il se rangea pour laisser passer les malpeignés, et voyant qu'ils applaudissaient en chemin, à leur grande satisfaction apparente, il commença immédiatement (par pur désœuvrement) à applaudir aussi de toutes ses forces et de tous ses poumons.
M. Grummer passa, et M. Dubbley passa, et la chaise à porteurs passa, et les gardes du corps spéciaux passèrent, et Sam répondait toujours aux acclamations enthousiastes de la populace, en agitant son chapeau au-dessus de sa tête, comme s'il eût été entraîné par la joie la plus vive, quoique, bien entendu, il n'eût pas la plus légère idée de ce qu'il applaudissait. Tout à coup il resta immobile, en voyant inopinément apparaître MM. Winkle et Snodgrass.
«Qu'est-ce qu'est arrivé, gentlemen? demanda Sam. Qu'est-ce qu'ils ont pincé dans cette guérite en deuil?»
Les deux amis répondirent ensemble: mais leurs paroles étaient dominées par le tumulte.
«Qu'est-ce qu'est dedans?» cria Sam de nouveau.
Une seconde réplique lui fut donnée en commun, et quoiqu'il n'en pût distinguer les paroles, il vit par le mouvement des deux paires de lèvres qu'elles avaient prononcé le mot magique:Pickwick.
C'en est assez; en une minute l'héroïque valet s'ouvre un chemin à travers la foule, arrête les porteurs, et vient affronter le majestueux Grummer.
«Ohé! vieux gentleman, lui dit-il; qu'est-ce que vous avez coffré dans cette boîte ici?
—Gare de delà! s'écria avec emphase M. Grummer, dont l'importance, comme celle de beaucoup d'autres grands hommes, était singulièrement enflée par le vent de la popularité.
—Faites-y prendre un billet de parterre, cria M. Dubbley.
—Je vous suis fort obligé pour votre politesse, vieux gentleman, reprit Sam; et je suis encore plus obligé à l'autre gentleman qui a l'air échappé d'une caravane de géants, pour son agréable avis; mais j'aimerais mieux que vous répondissiez à ma question, si ça vous est égal.—Comment vous portez-vous, monsieur?» Cette dernière phrase était adressée, d'un air protecteur, à M. Pickwick, dont les lunettes étaient perceptibles entre les stores et le châssis inférieur de la portière de la chaise.
M. Grummer, que l'indignation avait rendu muet, agita devant les yeux de Sam son gros bâton, orné d'une couronne de cuivre.
«Ah! dit celui-ci, c'est fort gentil; spécialement la couronne, qui est hermétiquement pareille à la véritable.
—Gare de delà!» vociféra de nouveau le fonctionnaire offensé; et comme pour donner plus de force à cet ordre, il saisit Sam d'une main, tandis que de l'autre il introduisait dans sa cravate le métallique emblème de la royauté. Notre héros répondit à ce compliment en jetant par terre son auteur, après avoir charitablement renversé le premier porteur, pour lui servir de tapis.
M. Winkle fut-il alors saisi d'une attaque temporaire de cette espèce d'insanité produite par le sentiment d'une injure, ou fut-il mis en train par le spectacle de la valeur de Sam? C'est ce qui est incertain. Mais il est certain qu'à peine avait-il vu tomber Grummer, qu'il fit une terrible invasion sur un petit gamin qui se trouvait près de lui. Échauffé par cet exemple, M. Snodgrass, dans un esprit véritablement chrétien, et afin de ne prendre personne en traître, annonça hautement qu'il allait commencer; aussi fut-il entouré et empoigné pendant qu'il ôtait son habit avec le plus grand soin. Au reste, pour lui rendre justice, ainsi qu'à M. Winkle, nous devons déclarer qu'ils ne firent pas la plus légère tentative pour se défendre, ni pour délivrer Sam; car celui-ci, après la plus vigoureuse résistance, avait enfin été accablé par le nombre et était demeuré prisonnier. La procession se reforma donc, les porteurs firent leur office, et la marche recommença.
Pendant toute la durée de ces opérations, l'indignation de M. Pickwick n'avait pas connu de bornes. Il distinguait confusément que Sam renversait les constables et distribuait des horions autour de lui; mais c'était tout ce qu'il pouvait voir, car la portière de la chaise refusait de s'ouvrir, et les stores ne voulaient pas se relever. A la fin, avec l'assistance de son compagnon de captivité, M. Pickwick parvint à soulever l'impériale, monta sur la banquette, se haussa le plus qu'il put en appuyant ses deux mains sur les épaules de M. Tupman, et commença à haranguer la multitude. Il la prit à témoin que son domestique avait été assailli le premier. Il s'étendit éloquemment sur la brutalité inexcusable avec laquelle lui-même avait été traité, et ce fut de cette manière que la caravane atteignit la maison du magistrat; les porteurs trottant, les prisonniers suivant, M. Pickwick haranguant, et la populace vociférant.
M. Snodgrass et M. Winkle écoutaient avec un sombre respect le torrent d'éloquence qui découlait des lèvres de leur mentor, et que ne pouvaient arrêter ni le mouvement rapide de la chaise à porteurs, ni les supplications instantes de M. Tupman pour abaisser le couvercle de la voiture. Mais l'indignation de Sam, tandis qu'on l'emportait, avait un caractère plus bruyant. Il faisait de nombreuses allusions à la tournure de M. Grummer et de ses compagnons, et il exhalait son mécontentement par de courageux défis qu'il lançait indistinctement à six des plus valeureux spectateurs. Cependant sa colère fit promptement place à la curiosité, lorsque la procession entra précisément dans la cour où il avait rencontré le fuyard Job Trotter; et la curiosité fut remplacée par le sentiment du plus joyeux étonnement, lorsque l'important M. Grummer s'avança, d'un pas noble, justement vers la porte verte d'où Job Trotter était sorti. Au bruit de la sonnette, qu'il fit retentir fortement, accourut une jeune servante très-jolie et très-pimpante qui, après avoir levé ses mains vers le ciel, à l'apparence rebelle des prisonniers et au langage passionné de M. Pickwick, appela M. Muzzle. M. Muzzle ouvrit à moitié la porte cochère pour admettre la chaise à porteurs, les captifs et les spéciaux; puis la referma violemment au nez de la populace. Justement indignée d'une telle exclusion et vivement désireuse de voir ce qui arriverait ensuite, la dite populace soulagea son ennui en frappant à la porte et en tirant la sonnette pendant une heure ou deux, amusement auquel prirent part, tour à tour, tous les mal peignés, excepté trois ou quatre qui eurent le bonheur de découvrir dans la porte un vasistas grillé, à travers lequel on n'apercevait rien. Ceux-ci restèrent pendus à cette ouverture, avec la persévérance infatigable qui fait que certaines gens s'aplatissent le nez contre les carreaux d'un apothicaire, quand un homme saoul, renversé par un dog-cart, subit une opération chirurgicale dans l'arrière-parloir.
La chaise à porteurs s'arrêta devant un escalier de pierre conduisant à la porte de la maison, et gardé, de chaque côté, par un aloès américain, debout dans une caisse verte. Déposés là, M. Pickwick et ses amis furent ensuite amenés dans la grande salle, et, ayant été annoncés par Muzzle, furent admis en la présence du vigilant M. Nupkins.
La scène était pleine de grandeur et bien calculée pour frapper de terreur le cœur des coupables, et pour leur inculquer une haute idée de la sévère majesté des lois. Devant un énorme cartonnier, dans un énorme fauteuil, derrière une énorme table, et appuyé sur un énorme volume, était assis M. Nupkins, qui paraissait encore plus énorme que tous ces objets réunis. La table était ornée de piles de papiers, de l'autre côté desquels apparaissaient la tête et les épaules de M. Jinks, activement occupé à avoir l'air aussi occupé que possible. La caravane étant entrée, Muzzle ferma soigneusement la porte et se plaça derrière le fauteuil de son maître, pour attendre ses ordres, tandis que M. Nupkins, se penchant en arrière avec une solennité importante, scrutait la figure de ses hôtes forcés.
M. Pickwick, interprète ordinaire de ses amis, se tenait debout, son chapeau à la main, et saluait avec la plus respectueuse politesse. «Quel est cet individu? dit M. Nupkins, en le montrant du doigt à l'homme d'un âge mûr.
—Cti-ci, c'est Pickwick, Votre Vin-à-ration, répondit Grummer.
—Allons, allons, en voilà assez, vieux gobe-mouche, interrompit Sam, en s'ouvrant, avec les coudes, un passage jusqu'au premier rang. Je vous demande pardon, monsieur, mais cet officier-ci, avec ses bottes à revers nankin, il ne gagnera jamais sa vie nulle part comme maître des cérémonies. Voilà ici, continua Sam, en mettant de côté M. Grummer et en s'adressant au magistrat avec une agréable familiarité, voilà ici Samuel Pickwick, esquire; voilà ici M. Tupman; voilà ici M. Snodgrass; et plus loin, à côté de lui, de l'autre côté, M. Winkle, tous des gentlemen bien gentils, monsieur, et dont vous auriez du plaisir à faire la connaissance. Aussi, plus tôt vous aurez coffré tous ces bedeaux-là, pour un mois ou deux, auTread-mill28, et plus tôt nous serons bons amis. Les affaires d'abord, tes plaisirs après, comme dit le roi Richard quand il poignarda l'autre dans la tour, avant d'étouffer les moutards.»
Après avoir débité cette adresse, Sam s'occupa à polir son chapeau avec son coude droit, et fit d'un air bénin un signe de tête à M. Jinks, qui l'avait entendu d'un bout à l'autre avec une indicible terreur.
«Quel est cet homme, Grummer? balbutia le magistrat.
—Un malfaiteur très-dangereux, Votre Vin-à-ration. Il a voulu délivrer les prisonniers et il a attaqué les agents de l'autorité. Com'ça nous l'avons empoigné.
—Vous avez bien fait, Grummer. C'est évidemment un bandit audacieux.
—C'est mon domestique, monsieur, dit M. Peckwick, avec un peu d'irritation.
—Ah! c'est votre domestique?—Conspiration pour arrêter le cours de la justice et pour assassiner ses officiers. Domestique de Pickwick. Écrivez cela, monsieur Jinks.»
M. Jinks écrivit.
«Comment vous appelez-vous, drôle? poursuivit le magistrat.
—Weller, répondit Sam.
—Un excellent nom pour le calendrier de Newgate,» observa M. Nupkins.
C'était une plaisanterie; aussi Grummer, Dubbley, tous les spéciaux, et Muzzle éclatèrent-ils de rire, avec des convulsions qui durèrent pendant cinq minutes.
«Écrivez son nom, monsieur Jinks, reprit le magistrat
—Mettez deuxl, vieux pigeon, dit Sam.»
Ici, un malheureux spécial se mit à rire encore et le magistrat le menaça de le faire empoigner sur-le-champ. Il est dangereux, quelquefois, de rire mal à propos.
«Où vivez-vous? demanda le magistrat.
—Où je me trouve, répondit Sam.
—Notez cela, monsieur Jinks! cria le magistrat, dont la colère s'augmentait rapidement.
—Et n'oubliez pas de souligner, poursuivit Sam.
—C'est un vagabond, monsieur Jinks! c'est un vagabond d'après son propre aveu. N'est-ce pas vrai, monsieur Jinks, que c'est un vagabond?
—Certainement, monsieur.
—Hé bien! s'écria M. Nupkins en frappant la table de son poing; écrivez sur-le-champ son mandat de dépôt. Il faut lui apprendra à vivre!
—Bien obligé, mon magistrat, répliqua Sam. Mais vous devriez bien aller à c'te école-là pendant quelques mois.»
A cette saillie un autre spécial éclata de rire, et ensuite prit un air de gravité tellement surnaturelle que M. Nupkins le découvrit immédiatement.
«Grummer! s'écria-t-il en rougissant de courroux, comment osez-vous choisir pour constable spécial un être aussi nul et aussi inconvenant que cet homme! Répondez, monsieur!
—J'en suis bien infligé, Votre Vin-à-ration, balbutia Grummer.
—Bien affligé! répéta le magistrat furieux. Vous avez raison de l'être! je vous apprendrai à négliger ainsi votre devoir, M. Grummer! je ferai un exemple sur vous. Otez le bâton de ce drôle. Il est ivre. Vous êtes ivre, drôle!
—Non Fotre Fénération, répondit l'homme; je ne suis pas ifre.
—Vous êtes ivre! répliqua le magistrat. Comment osez-vous dire que nous n'êtes pas ivre, monsieur, quand je vous dis que vous êtes ivre. Est-ce qu'il ne sent pas l'eau-de-vie, Grummer?
—Horriblement, Votre Vin-à-ration, répondit M. Grummer, dont les nerfs olfactifs éprouvaient effectivement une vague impression de rhum.
—J'en étais sûr, reprit M. Nupkins. Quand il est entré dans la chambre, j'ai vu à son œil enflammé qu'il était ivre. Avez-vous remarqué son œil enflammé, M. Jinks?
—Certainement, monsieur.
—Che n'ai pas touché une koutte d'eau-te-fie t'aujourd'hui, déclara l'homme, qui était peut-être le plus sobre de toute la bande.
—Monsieur Jinks, poursuivit le magistrat, je l'enverrai en prison pour avoir insulté la cour. Écrivez son mandat de dépôt, M. Jinks.»
Cependant M. Jinks, qui était le conseiller de M. Nupkins, et qui avait eu une éducation légale, car il avait passé trois années dans l'étude d'un procureur de province; M. Jinks, disons-nous, fit observer tout bas au magistrat que cela ne pourrait pas aller ainsi. Le magistrat improvisa donc un discours, dans lequel il déclara que par considération pour la famille du spécial il se contentait de le réprimander et de le casser. En conséquence, le malheureux coupable fut violemment injurié pendant un quart d'heure, puis renvoyé à ses affaires; et Grummer, Dubbley, Muzzle et tous les autres spéciaux murmurèrent, pendant un autre quart d'heure, leur admiration de la conduite magnanime du magistrat.
«Maintenant, monsieur Jinks, reprit celui-ci, faites prêter serment à Grummer.»
Grummer prêta serment immédiatement, mais comme il s'égarait dans sa déposition, et comme le dîner de M. Nupkins était prêt, le magistrat, pour couper court, se mit à faire des questions à M. Grummer, et M. Grummer lui répondait affirmativement autant qu'il le pouvait, si bien que l'instruction marcha très-rapidement et très-confortablement. Sam Weller fut convaincu de voies de fait, M. Winkle de menaces, M. Snodgrass de résistance; et quand tout ceci fut fait à la satisfaction du magistrat, le magistrat et M. Jinks se consultèrent à voix basse.
La consultation ayant duré environ dix minutes, M. Jinks se retira à son bout de la table, et le magistrat, après une toux préparatoire, se redressa dans son fauteuil et allait prononcer un discours lorsque M. Pickwick prit la parole.
«Monsieur, dit-il, je vous demande pardon de vous interrompre; mais avant que vous exprimiez l'opinion que vous pouvez avoir formée, et avant que vous agissiez en conséquence, je dois réclamer mon droit d'être entendu, pour ce qui me regarde personnellement, du moins.
—Taisez-vous, monsieur? s'écria le magistrat d'un ton péremptoire.
—Il faut bien que je me soumette à votre autorité, monsieur, répondit M. Pickwick.
—Taisez-vous, monsieur! reprit le magistrat, ou je vous ferai emmener par un de mes officiers.
—Vous pouvez ordonner à vos officiers de faire tout ce qu'il vous plaira, monsieur; et d'après ce que j'ai vu de leur subordination je n'ai pas le plus petit doute qu'ils n'exécutent tout ce qu'il vous plaira de leur ordonner; mais je prendrai la liberté de réclamer le droit que j'ai d'être entendu, et je le réclamerai jusqu'à ce qu'on m'éloigne d'ici par la violence.
—Pickwick et les principes! s'écria Sam d'une voix sonore.
—Sam, tenez-vous tranquille, lui dit son maître.
—Muet comme un tambour troué,» répliqua le personnage.
M. Nupkins, frappé d'étonnement par une témérité si extraordinaire! lança à M. Pickwick un regard courroucé, et allait apparemment lui répondre très-sévèrement, lorsque M. Jinks le tira par la manche et lui chuchota quelque chose à l'oreille. Le magistrat fit une réponse a demi haut; puis le chuchotement fut renouvelé. Il était évident que M. Jinks lui adressait des remontrances.
A la fin, le magistrat, avalant de fort mauvaise grâce le dépit qu'il éprouvait d'en entendre plus long, se retourna vers M. Pickwick et lui dit brusquement: «Qu'est-ce que vous avez à dire?
—D'abord, répondit le philosophe, en lançant à travers ses lunettes un regard qui intimida M. Nupkins sur son siége; d'abord je désire connaître pourquoi mon ami et moi nous avons été amenés ici?
—Suis-je tenu de le lui dire? chuchota le magistrat à M. Jinks.
—Je pense que oui, monsieur, chuchota M. Jinks au magistrat.
—On a déposé devant moi, sous la foi du serment, qu'il y avait lieu de craindre que vous ne voulussiez vous battre en duel; et que cet autre homme, Tupman, devait être votre fauteur et votre complice dans le dit duel; c'est pourquoi... eh! monsieur Jinks?
—Certainement, monsieur.
—C'est pourquoi, je vous condamne tous les deux à... Je pense que voilà l'affaire, monsieur Jinks.
—Certainement, monsieur.
—Je vous condamne à... à... à quoi, monsieur Jinks? demanda le magistrat avec dépit.
—A fournir caution, monsieur.
—Oui. C'est pourquoi je vous condamne tous les deux, comme j'allais dire lorsque j'ai été interrompu par mon clerc, à fournir caution.
—Bonne caution, chuchota L. Jinks.
—J'exigerai deux bonnes cautions, reprit le magistrat.
—Bourgeois de la ville, chuchota M. Jinks.
—Qui doivent être des bourgeois de la ville, poursuivit le magistrat.
—Cinquante guinées chacune et des propriétaires, comme il va sans dire.
—J'exigerai deux cautions de cinquante guinées chacune, continua le magistrat à voit haute et avec grande dignité; et je n'accepterai que des propriétaires, comme il va sans dire.
—Mais, monsieur, fit observer M. Pickwick, qui, ainsi que M. Tupman, était rempli d'étonnement et d'indignation, mais monsieur, nous sommes parfaitement étrangers à la ville et j'y connais autant de propriétaires que j'ai envie d'y avoir un duel.
—Oui, oui, on connaît ça, dit le magistrat. N'est-ce pas, monsieur Jinks?
—Certainement, monsieur.
—Avez-vous quelque chose a ajouter?» reprit le magistrat.
M. Pickwick avait bien des choses à ajouter, et il les aurait ajoutées sans aucun doute, avec aussi peu de profit pour lui-même que de satisfaction pour le magistrat, s'il n'avait pas été engagé alors avec Sam, dans une conversation tellement intéressante qu'il n'entendit point la question qui lui était adressée. M. Nupkins n'était point homme à demander deux fois une chose de cette nature. Il toussa donc de nouveau, d'une manière préparatoire, et prononça sa décision au milieu du silence admirateur et respectueux des constables.
Il condamnait Weller à deux guinées d'amende pour les premières voies de fait, et à trois guinées pour les secondes; il condamnait Winkle à deux guinées; Snodgrass à une guinée; et les requérait, en outre, de jurer qu'ils ne commettraient de violences sur aucun sujet de Sa Majesté, et notamment sur ses hommes liges, Daniel et Grummer: il avait déjà requis Pickwick et Tupman de fournir des cautions.
Aussitôt que le magistrat eut cessé de parler, M. Pickwick, dont la physionomie était de nouveau animée par un sourire de bonne humeur, fit un pas en avant, et dit:
«Je prie le magistrat de vouloir bien m'accorder quelques minutes de conversation en particulier. Il s'agit d'une affaire qui est d'une grave importance pour lui-même.
—Quoi!» s'écria M. Nupkins.
M. Pickwick répéta sa requête.
«Voilà une demande bien extraordinaire! dit le magistrat. Une conversation en particulier!
—Une conversation en particulier, répéta M. Pickwick avec fermeté. Seulement, comme c'est par mon domestique que j'ai appris une partie de ce que j'ai à vous communiquer, je désirerais qu'il fût présent.»
Le magistrat regarda M. Jinks. M. Jinks regarda le magistrat, et les officiers se regardèrent l'un l'autre avec étonnement. Tout à coup M. Nupkins devint pâle. Peut-être ce Weller, dans un moment de remords, avait-il confessé quelque complot formé pour assassiner le magistrat. C'était une horrible pensée! En effet, M. Nupkins était un homme politique; et il devint encore plus pâle en songeant à Jules César et à M. Perceval.
Il regarda de nouveau M. Pickwick et fit un signe à M. Jinks.
«Que pensez-vous de cette demande, monsieur Jinks,» murmura-t-il à son oreille.
M. Jinks, qui ne savait pas exactement qu'en penser, et qui avait peur d'offenser son patron, sourit faiblement, d'une manière douteuse; puis, serrant les coins de sa bouche, secoua lentement sa tête.
«Monsieur Jinks, dit le magistrat gravement, vous êtes un âne, monsieur.»
En entendant cette petite expression familière, M. Jinks sourit encore, peut-être plus faiblement que la première fois, et se retira par degrés dans son coin.
Pendant quelques secondes M. Nupkins débattit la question en lui-même. Ensuite, se levant d'un air résolu, il invita M. Pickwick et Sam à le suivre, et les conduisit dans une petite chambre qui s'ouvrait sur la salle de justice. Là, il leur fit signe d'aller jusqu'au fond, et lui-même resta à l'entrée, tenant sa main sur la porte à demi fermée, afin de pouvoir facilement battre en retraite s'il découvrait chez ses justiciables la plus légère manifestation d'intentions hostiles. Enfin il déclara qu'il était prêt à entendre leurs communications, quelles qu'elles pussent être.
«Monsieur, dit M. Pickwick, j'arriverai au fait tout d'un coup, car il s'agit d'une chose qui affecte notablement votre personne et votre honneur. J'ai tout lieu de croire, monsieur, que vous recevez dans votre maison un vil imposteur.
—Deux! interrompit Sam; le valet en livrée violette enfonce tout le monde, en fait de larmes et de la scélératesse!
—Sam, dit M. Pickwick, je vous prie de vous modérer, afin que je puisse me rendre intelligible à ce gentleman.
—Très-fâché, monsieur, répliqua Sam; mais quand je pensa à ce Job ici. Je ne peux pas m'empêcher d'ouvrir un peu la soupape de sûreté, autrement j'éclaterais.
—En un mot, monsieur, reprit M. Pickwick, mon domestique a-t-il raison de supposer qu'un certain capitaine Fitz-Marshall est dans l'habitude de vous faire des visites. Je vous demande cela, ajouta M. Pickwick en voyant que M. Nupkins était sur le point de l'interrompre avec indignation; je vous demande cela parce que je sais que cet individu est un....
—Chut! chut! dit M, Nupkins en fermant la porte. Vous savez qu'il est quoi, monsieur?
—Un vagabond sans principes, un misérable aventurier, qui vit aux dépens de la société; qui prend les gens faciles à tromper pour ses dupes, monsieur; pour ses absurdes, ses malheureuses, ses ridicules dupes, monsieur, s'écria M. Pickwick surexcité.
—Dieu nous assiste! dit M. Nupkins en rougissant jusqu'aux oreilles, et en changeant sur-le-champ toutes ses manières. Dieu nous assiste, monsieur....
—Pickwick, souffla Sam.
—Pickwick, répéta le magistrat. Dieu nous assiste, monsieur Pickwick. Asseyez-vous, je vous en prie. Que me dites-vous là! Le capitaine Fitz-Marshall!
—Ne l'appelez pas capitaine, interrompit Sam; ni Fitz-Marshall non plus. Il n'est ni l'un ni l'autre. C'est un cabotin qui s'appelle Jingle; et si jamais il y a eu un loup en habit violet, c'est ce Job Trotter ici.
—Cela est très-vrai, monsieur, dit M. Pickwick en réponse au regard d'étonnement du magistrat; et ma seule affaire dans cette ville, était de démasquer l'individu dont nous parlons.»
Alors M. Pickwick répandit dans l'oreille épouvantée du magistrat, un récit abrégé de toutes les atrocités de M. Jingle. Il rapporta comment leur connaissance s'était faite; comment Jingle s'était échappé avec miss Wardle; comment il avait joyeusement renoncé à cette demoiselle pour une somme d'argent; comment il avait attiré M. Pickwick, à minuit, dans une pension de jeunes demoiselles; et comment lui, M. Pickwick, regardait comme un devoir de dévoiler sa présente usurpation de nom et de qualité.
A mesure que cette narration s'avançait, tout le sang qui circulait habituellement dans le corps de M. Nupkins, se rassemblait dans les veines de son visage et jusqu'aux extrémités de ses oreilles. Il avait ramassé le capitaine à une course de chevaux du voisinage, et l'avait présenté à mistress Nupkins et à miss Nupkins. Celles-ci, charmées par la longue liste des connaissances aristocratiques du capitaine Fitz-Marshall, par ses lointains voyages, par sa tournure fashionable, avaient exhibé le capitaine Fitz-Marshall, cité le capitaine Fitz-Marshall, jeté le capitaine Fitz-Marshall au nez de toutes leurs connaissances; tellement que leurs amis de cœur, madame Porkenham, et les misses Porkenham, et M. Sidney Porkenham étaient près d'en crever de jalousie et de désespoir; et maintenant, après tout cela, il se trouvait que c'était un pauvre aventurier, un acteur ambulant, et sinon un escroc, du moins quelque chose qui y ressemblait tellement qu'il était bien difficile d'en faire la différence! Juste ciel! que diraient les Porkenham! quel serait le triomphe de M. Sidney Porkenham quand il connaîtrait le rival à qui ses galanteries avaient été sacrifiées! Comment M. Nupkins oserait-il soutenir les regards du vieux Porkenham aux prochaines assises? Et si l'histoire se répandait, quel texte pour l'opposition magistrale!
Il y eut un long silence.
«Mais après tout, s'écria M. Nupkins, en redevenant radieux pour un instant; après tout, ceci n'est qu'une simple allégation. Le capitaine Fitz-Marshall a des manières fort engageantes, et j'ose dire qu'il s'est fait plus d'un ennemi. Quelles preuves avez-vous de la vérité de cette accusation?
—Confrontez-moi avec lui, voilà tout ce que je vous demande, tout ce que j'exige. Confrontez-le avec moi et avec mes amis. Aurez-vous besoin d'autres preuves?
—Vraiment, cela serait très-facile, car il vient ici ce soir, et alors il n'y aurait pas besoin de rendre l'affaire publique, dans l'intérêt... dans l'intérêt du jeune homme seulement; vous voyez... cependant, je... je voudrais d'abord consulter Mme Nupkins, sur la convenance de cette démarche. Mais à tous événements, monsieur Pickwick, il faut expédier cette affaire légale avant de nous occuper d'autre chose. Revenez, je vous prie, dans la salle.
Lorsqu'on y fut réinstallé: «Grummer! dit le magistrat, d'une voix majestueuse:
—Votre Vin-à-ration, répondit Grummer avec le sourire d'un favori.
—Allons, allons, monsieur, reprit le magistrat sévèrement; pas de légèreté ici: c'est fort inconvenant, et je vous assure que vous avez peu de raison de sourire. Le récit que vous m'avez fait tout à l'heure était-il exactement vrai? Faites attention à vos réponses, monsieur.
—Votre Vin-à-ration balbutia Grummer, je....
—Ah! vous vous troublez, monsieur! Monsieur Jinks, remarquez-vous qu'il se trouble?
—Certainement, monsieur.
—Hé bien! voyons, répétez votre déposition, Grummer; et je vous avertis encore de prendre garde à vous. Monsieur Jinks, écrivez sa déposition.»
L'infortuné Grummer commença donc à redire sa plainte. Mais grâce à ce que M. Jinks recueillait ses paroles, tandis que le magistrat les relevait, grâce aussi à sa diffusion naturelle et à sa confusion présente, en moins de trois minutes il parvint à s'embarrasser dans un tel gâchis de contradictions, que M. Nupkins déclara positivement qu'il ne le croyait pas. Les amendes furent donc annulées; M. Jinks trouva en moins de rien une couple de cautions, et toutes ces opérations solennelles ayant été terminées d'une manière satisfaisante, M. Grummer fut ignominieusement renvoyé: exemple terrible de l'instabilité des grandeurs humaines, et du peu de confiance qu'on doit avoir dans la faveur des grands.
Mme Nupkins était une femme dédaigneuse et sévère, en turban de gaze bleue et en perruque brune. Miss Nupkins possédait toute la hauteur de sa mère, moins le turban, et toute sa mauvaise humeur, moins la perruque. Or, chaque fois que l'exercice de ces deux aimables qualités embarrassait la mère et la fille dans quelque dilemme désagréable, ce qui arrivait assez fréquemment, elles se réunissaient pour jeter tout le blâme sur les épaules de M. Nupkins. Ainsi, lorsque celui-ci alla trouver son épouse, et lui communiqua les détails qui lui avaient été donnés par M. Pickwick, madame Nupkins se rappela tout à coup qu'elle avait toujours soupçonné quelque chose de la sorte; qu'elle avait toujours dit que cela devait arriver; qu'on n'avait jamais voulu écouter ses avis; que réellement elle ne savait pas pour qui M. Nupkins la prenait, etc., etc.
«Est-il possible, s'écria miss Nupkins en fabriquant, dans le coin de chaque œil, une larme d'une très-maigre dimension, est-il possible que j'aie été ainsi tournée en ridicule!
—Ah! ma chère, dit Mme Nupkins, vous pouvez en remercier votre papa. Combien je l'ai supplié de s'informer de la famille du capitaine! combien je l'ai pressé de prendre un parti décisif. Je suis sûre que personne ne voudrait le croire à présent.
—Mais ma chère,... fit observer M. Nupkins.
—Ne me parlez pas, être insupportable!
—Mon amour, vous aimiez tant le capitaine Fitz-Marshall; vous l'invitiez constamment ici, et vous ne perdiez aucune occasion de l'introduire chez nos amis.
—Ne le disais-je pas, Henriette! s'écria Mme Nupkins en s'adressant à sa fille avec l'air d'une femme injuriée; ne vous le disais-je pas, que votre papa se retournerait et mettrait tout cela sur mon dos. Ne le disais-je pas!...» Ici Mme Nupkins fondit en larmes.
«Oh! pa! fit miss Nupkins, d'un ton de reproche;» et elle se mit également à pleurer.
«N'est-ce pas trop fort, sanglotait Mme Nupkins, n'est-ce pas trop fort de me reprocher que je suis la cause de tout ceci, quand c'est lui-même qui a attiré ce ridicule sur notre famille!
—Comment pourrons-nous jamais nous remontrer dans la société? murmura miss Nupkins.
—Comment pourrons-nous envisager les Porkenham?
—Ou les Grigg?...
—Ou les Slummintowkens? Mais qu'est-ce que cela fait à votre papa? qu'est-ce que cela lui fait, à lui!» A cette terrible réflexion, l'angoisse mentale de Mme Nupkins ne connut plus de bornes, et miss Nupkins poussa des soupirs déchirants.
Les pleurs de Mme Nupkins continuèrent à jaillir avec grande vitesse, jusqu'au moment où elle eut décidé dans son esprit que la meilleure chose à faire, était d'engager M. Pickwick et ses amis à rester chez elle jusqu'à l'arrivée du capitaine. Si l'imposture de celui-ci était alors avérée, on l'exclurait de la maison sans divulguer la véritable cause de ce renvoi; et l'on dirait aux Porkenham, pour expliquer sa disparition, que le capitaine, grâce à l'influence de sa famille, était nommé gouverneur général de Sierra-Leone, ou de Sangur-Point, ou de quelque autre de ces pays salubres, dont les Européens sont ordinairement si enchantés qu'ils n'en reviennent presque jamais.
Quand Mme Nupkins eut séché ses larmes, miss Nupkins sécha aussi les siennes, et M. Nupkins s'estima fort heureux de terminer l'affaire comme le lui proposait son aimable moitié. En conséquence, M. Pickwick et ses amis, ayant lavé toutes les traces de leurrencontre, furent présentés aux dames, et peu de temps après au dîner. Quant à Sam Weller, le magistrat, avec sa sagacité particulière, reconnut en un clin d'œil que c'était le meilleur garçon du monde, et le consigna aux soins hospitaliers de M. Muzzle, avec l'ordre spécial de l'emmener en bas, et d'avoir le plus grand soin de lui.
—Comment vous portez-vous, monsieur? dit Muzzle à Sam Weller, en le conduisant à la cuisine.
—Hé! hé! il n'y a pas grand changement depuis que je vous ai vu si bien redressé derrière la chaise de votre gouverneur, dans la salle.
—Je vous demande excuse de ne pas avoir fait attention à vous pour lors. Vous voyez que mon patron ne nous avait pas présentés, pour lors. Dame! il vous aime bien, monsieur Weller!
—Ah! c'est un bien gentil garçon.
—N'est-ce pas?
—Si jovial!
—Et un fameux homme pour parler! Comme ses idées sont coulantes, hein?
—Étonnant! elles débondent si vite qu'elles se cognent la tête l'une sur l'autre que c'en est étourdissant, et qu'on ne sait pas seulement de quoi il s'agit.
—C'est le grand mérite de son style d'éloquence.... Prenez garde au dernier pas, monsieur Weller. Voudriez-vous vous laver les mains avant de rejoindre les ladies? Voilà une fontaine, et il y a un essuie-mains blanc accroché derrière la porte.
—Je ne serai pas fâché de me rincer un brin, répliqua Sam, en appliquant force savon noir sur le torchon. Combien y a-t-il de dames?
—Seulement deux dans notre cuisine. Cuisinière et bonne. Nous avons un garçon pour faire les ouvrages sales et une fille de plus; mais ça dîne dans la buanderie.
—Ah! ça dîne dans la buanderie!
—Oui, nous en avons essayé à notre table quand c'est arrivé; mais nous n'avons pas pu y tenir; les manières de la fille sont horriblement vulgaires, et le garçon fait tant de bruit en mâchant, que nous avons trouvé impossible de rester à table avec lui.
—Oh! quel jeune popotame!
—C'est dégoûtant! voilà ce qu'il y a de pire dans le service de province, monsieur Weller; les jeunes gens sont si tellement mal élevés.... Par ici, monsieur, s'il vous plaît.» Tout en parlant ainsi et en précédant Sam avec la plus exquise politesse, Muzzle le conduisit dans la cuisine.
«Mary, dit-il à la jolie servante, c'est M. Weller, un gentleman que notre maître a envoyé en bas pour être fait aussi confortable que possible.
—Et votre maître s'y connaît. Il m'a envoyé au bon endroit pour ça, ajouta Sam en jetant un regard d'admiration à la jolie bonne; si j'étais le maître de cette maison ici, je serais toujours où Mary serait.