—Ah! ce capitaine Hatteras! reprit Bell, il a pu revenir de ses premières expéditions, l'insensé! mais de celle-ci il ne reviendra jamais, et nous ne reverrons plus notre pays!
—Courage, Bell! J'avoue que le capitaine est un homme audacieux, mais auprès de lui il se rencontre un autre homme habile en expédients.
—Le docteur Clawbonny? dit Bell.
—Lui-même! répondit Johnson.
—Que peut-il dans une situation pareille? répliqua Bell en haussant les épaules. Changera-t-il ces glaçons en morceaux de viande? Est-ce un dieu, pour faire des miracles?
—Qui sait! répondit le maître d'équipage aux doutes de son compagnon.J'ai confiance en lui.»
Bell hocha la tête et retomba dans ce mutisme complet pendant lequel il ne pensait même plus.
Cette journée fut de trois milles à peine: le soir, on ne mangea pas; les chiens menaçaient de se dévorer entre eux: les hommes ressentaient avec violence les douleurs de la faim.
On ne vit pas un seul animal. D'ailleurs, à quoi bon? on ne pouvait chasser au couteau. Seulement Johnson crut reconnaître, à un mille sous le vent, l'ours gigantesque qui suivait la malheureuse troupe.
«Il nous guette! pensa-t-il: il voit en nous une proie assurée!»
Mais Johnson ne dit rien à ses compagnons: le soir, on lit la halte habituelle, et le souper ne se composa que de café. Les infortunés sentaient leurs veux devenir hagards, leur cerveau se prendre, et, torturés par la faim, ils ne pouvaient trouver une heure de sommeil; des rêves étranges et des plus douloureux s'emparaient de leur esprit.
Sous une latitude où le corps demande impérieusement à se réconforter, les malheureux n'avaient pas mangé depuis trente-six heures, quand le matin du mardi arriva. Cependant, animés par un courage, une volonté surhumaine, ils reprirent leur route, poussant le traîneau que les chiens ne pouvaient tirer.
Au bout de deux heures, ils tombèrent épuisés.
Hatteras voulait aller plus loin encore. Lui, toujours énergique, il employa les supplications, les prières, pour décider ses compagnons à se relever: c'était demander l'impossible!
Alors, aidé de Johnson, il tailla une maison de glace dans un iceberg. Ces deux hommes, travaillant ainsi, avaient l'air de creuser leur tombe.
«Je veux bien mourir de faim, disait Hatteras, mais non de froid.»
Après de cruelles fatigues, la maison fut prête, et toute la troupe s'y blottit.
Ainsi se passa la journée. Le soir, pendant que ses compagnons demeuraient sans mouvement, Johnson eut une sorte d'hallucination; il rêva d'ours gigantesque.
Ce mot, souvent répété par lui, attira l'attention du docteur, qui, tiré de son engourdissement, demanda au vieux marin pourquoi il parlait d'ours, et de quel ours il s'agissait.
«L'ours qui nous suit, répondit Johnson.
—L'ours qui nous suit? répéta le docteur.
—Oui, depuis deux jours!
—Depuis deux jours! Vous l'avez vu?
—Oui, il se tient à un mille sous le vent.
—Et vous ne m'avez pas prévenu, Johnson?
—A quoi bon?
—C'est juste, fit le docteur; nous n'avons pas une seule balle à lui envoyer.
—Ni même un lingot, un morceau de fer, un clou quelconque!» répondit le vieux marin.
Le docteur se tut et se prit à réfléchir. Bientôt il dit au maître d'équipage:
«Vous êtes certain que cet animal nous suit?
—Oui, monsieur Clawbonny. il compte sur un repas de chair humaine! il sait que nous ne pouvons pas lui échapper!
—Johnson! fit le docteur, ému de l'accent désespéré de son compagnon.
—Sa nourriture est assurée, à lui! répliqua le malheureux, que le délire prenait; il doit être affamé, et je ne sais pas pourquoi nous le faisons attendre!
—Johnson, calmez-vous!
—Non, monsieur Clawbonny; puisque nous devons y passer, pourquoi prolonger les souffrances de cet animal? Il a faim comme nous; il n'a pas de phoque à dévorer! Le Ciel lui envoie des hommes! eh bien, tant mieux pour lui!»
Le vieux Johnson devenait fou; il voulait quitter la maison de glace. Le docteur eut beaucoup de peine à le contenir, et, s'il y parvint, ce fut moins par la force que parce qu'il prononça les paroles suivantes avec un accent de profonde conviction:
«Demain, dit-il, je tuerai cet ours!
—Demain! fit Johnson, qui semblait sortir d'un mauvais rêve.
—Demain!
—Vous n'avez pas de balle!
—J'en ferai.
—Vous n'avez pas de plomb!
—Non, mais j'ai du mercure!»
Et, cela dit, le docteur prit le thermomètre; il marquait à l'intérieur cinquante degrés au-dessus de zéro (+ 10° centigrades). Le docteur sortit, plaça l'instrument sur un glaçon et rentra bientôt. La température extérieure était de cinquante degrés au-dessous de zéro (-47° centigrades).
«A demain, dit-il au vieux marin; dormez, et attendons le lever du soleil.»
La nuit se passa dans les souffrances de la faim; seul, le maître d'équipage et le docteur purent les tempérer par un peu d'espoir.
Le lendemain, aux premiers rayons du jour, le docteur, suivi de Johnson, se précipita dehors et courut au thermomètre; tout le mercure s'était réfugié dans la cuvette, sous la forme d'un cylindre compact. Le docteur brisa l'instrument et en retira de ses doigts, prudemment gantés, un véritable morceau de métal très peu malléable et d'une grande dureté. C'était un vrai lingot.
«Ah! monsieur Clawbonny, s'écria le maître d'équipage, voilà qui est merveilleux! Vous êtes un fier homme!
—Non, mon ami, répondit le docteur, je suis seulement un homme doué d'une bonne mémoire et qui a beaucoup lu.
—Que voulez-vous dire?
—Je me suis souvenu à propos d'un fait relaté par le capitaine Ross dans la relation de son voyage: il dit avoir percé une planche d'un pouce d'épaisseur avec un fusil chargé d'une balle de mercure gelé; si j'avais eu de l'huile à ma disposition, c'eût été presque la même chose, car il raconte également qu'une balle d'huile d'amande douce, tirée contre un poteau, le fendit et rebondit à terre sans avoir été cassée.
—Cela n'est pas croyable!
—Mais cela est, Johnson; voici donc un morceau de métal qui peut nous sauver la vie; laissons-le à l'air avant de nous en servir, et voyons si l'ours ne nous a pas abandonnés.»
En ce moment, Hatteras sortit de la hutte; le docteur lui montra le lingot et lui fit part de son projet; le capitaine lui serra la main, et les trois chasseurs se mirent à observer l'horizon.
Le temps était clair. Hatteras, s'étant porté en avant de ses compagnons découvrit l'ours à moins de six cents toises.
L'animal, assis sur son derrière, balançait tranquillement la tête, en aspirant les émanations de ces hôtes inaccoutumés.
«Le voilà! s'écria le capitaine.
—Silence!» fit le docteur.
Mais l'énorme quadrupède, lorsqu'il aperçut les chasseurs, ne bougea pas. Il les regardait sans frayeur ni colère. Cependant il devait être fort difficile de l'approcher.
«Mes amis, dit Hatteras, il ne s'agit pas ici d'un vain plaisir, mais de notre existence à sauver. Agissons en hommes prudents.
—Oui, répondit le docteur, nous n'avons qu'un seul coup de fusil à notre disposition. Il ne faut pas manquer l'animal; s'il s'enfuyait, il serait perdu pour nous, car il dépasse un lévrier à la course.
—Eh bien, il faut aller droit à lui, répondit Johnson; on risque sa vie! qu'importe? je demande à risquer la mienne.
—Ce sera moi! s'écria le docteur.
—Moi! répondit simplement Hatteras.
—Mais, s'écria Johnson, n'êtes-vous pas plus utile au salut de tous qu'un vieux bonhomme de mon âge?
—Non, Johnson, reprit le capitaine, laissez-moi faire; je ne risquerai pas ma vie plus qu'il ne faudra; il sera possible, au surplus, que je vous appelle à mon aide.
—Hatteras, demanda le docteur, allez-vous donc marcher vers cet ours?
—Si j'étais certain de l'abattre, dût-il m'ouvrir le crâne, je le ferais, docteur, mais à mon approche il pourrait s'enfuir. C'est un être plein de ruse; tâchons d'être plus rusés que lui.
—Que comptez-vous faire?
—M'avancer jusqu'à dix pas sans qu'il soupçonne ma présence.
—Et comment cela?
—Mon moyen est hasardeux, mais simple. Vous avez conservé la peau du phoque que vous avez tué?
—Elle est sur le traîneau.
—Bien! regagnons notre maison de glace, pendant que Johnson restera en observation.»
Le maître d'équipage se glissa derrière un hummock qui le dérobait entièrement à la vue de l'ours.
Celui-ci, toujours à la même place, continuait ses singuliers balancements en reniflant l'air.
Hatteras et le docteur rentrèrent dans la maison.
«Vous savez, dit le premier, que les ours du pôle chassent les phoques, dont ils font principalement leur nourriture. Ils les guettent au bord des crevasses pendant des journées entières et les étouffent dans leurs pattes dès qu'ils apparaissent à la surface des glaces. Un ours ne peut donc s'effrayer de la présence d'un phoque. Au contraire.
—Je crois comprendre votre projet, dit le docteur; il est dangereux.
—Mais il offre des chances de succès, répondit le capitaine: il faut donc l'employer. Je vais revêtir cette peau de phoque et me glisser sur le champ de glace. Ne perdons pas de temps. Chargez votre fusil et donnez-le moi.»
Le docteur n'avait rien à répondre: il eût fait lui-même ce que son compagnon allait tenter; il quitta la maison, en emportant deux haches, l'une pour Johnson, l'autre pour lui; puis, accompagné d'Hatteras, il se dirigea vers le traîneau.
Là, Hatteras fit sa toilette de phoque et se glissa dans cette peau, qui le couvrait presque tout entier.
Pendant ce temps, le docteur chargea son fusil avec sa dernière charge de poudre, puis il glissa dans le canon le lingot de mercure qui avait la dureté du fer et la pesanteur du plomb. Cela fait, il remit l'arme à Hatteras, qui la fit disparaître sous la peau du phoque.
«Allez, dit-il au docteur, rejoignez Johnson; je vais attendre quelques instants pour dérouter mon adversaire.
—Courage, Hatteras! dit le docteur.
—Soyez tranquille, et surtout ne vous montrez pas avant mon coup de feu.»
Le docteur gagna rapidement l'hummock derrière lequel se tenaitJohnson.
«Eh bien? dit celui-ci.
—Eh bien, attendons! Hatteras se dévoue pour nous sauver.»
Le docteur était ému; il regarda l'ours, qui donnait des signes d'une agitation plus violente, comme s'il se fût senti menacé d'un danger prochain.
Au bout d'un quart d'heure, le phoque rampait sur la glace; il avait fait un détour à l'abri des gros blocs pour mieux tromper l'ours; il se trouvait alors à cinquante toises de lui. Celui-ci l'aperçut et se ramassa sur lui-même, cherchant pour ainsi dire à se dérober.
Hatteras imitait avec une profonde habileté les mouvements du phoque, et, s'il n'eût été prévenu, le docteur s'y fût certainement laissé prendre.
«C'est cela! c'est bien cela!» disait Johnson à voix basse.
L'amphibie, tout en gagnant du côté de l'animal, ne semblait pas l'apercevoir: il paraissait chercher une crevasse pour se replonger dans son élément.
L'ours, de son côté, tournant les glaçons, se dirigeait vers lui avec une prudence extrême; ses yeux enflammés respiraient la plus ardente convoitise; depuis un mois, deux mois peut-être, il jeûnait, et le hasard lui envoyait une proie assurée.
Le phoque ne fut bientôt plus qu'à dix pas de son ennemi; celui-ci se développa tout d'un coup, fit un bond gigantesque, et, stupéfait, épouvanté, s'arrêta à trois pas d'Hatteras, qui, rejetant en arrière sa peau de phoque, un genou en terre, le visait au coeur.
Le coup partit, et l'ours roula sur la glace.
«En avant! en avant!» s'écria le docteur.
Et, suivi de Johnson, il se précipita sur le théâtre du combat.
L'énorme bête s'était redressée, frappant l'air d'une patte, tandis que de l'autre elle arrachait une poignée de neige dont elle bouchait sa blessure.
Hatteras n'avait pas bronché: il attendait, son couteau à la main. Mais il avait bien visé, et frappé d'une balle sûre, avec une main qui ne tremblait pas; avant l'arrivée de ses compagnons, son couteau était plongé tout entier dans la gorge de l'animal, qui tombait pour ne plus se relever.
«Victoire! s'écria Johnson.
—Hurrah! Hatteras! hurrah!» fit le docteur.
Hatteras, nullement ému, regardait le corps gigantesque en se croisant les bras.
«A mon tour d'agir, dit Johnson; c'est bien d'avoir abattu ce gibier, mais il ne faut pas attendre que le froid l'ait durci comme une pierre; nos dents et nos couteaux n'y pourraient rien ensuite.»
Johnson alors commença par écorcher cette bête monstrueuse dont les dimensions atteignaient presque celles d'un boeuf; elle mesurait neuf pieds de longueur, sur six pieds de circonférence; deux énormes crocs longs de trois pouces sortaient de ses gencives.
Johnson l'ouvrit et ne trouva que de l'eau dans son estomac; l'ours n'avait évidemment pas mangé depuis longtemps; cependant il était fort gras et pesait plus de quinze cents livres; il fut divisé en quatre quartiers, dont chacun donna deux cents livres de viande, et les chasseurs traînèrent toute cette chair jusqu'à la maison de neige, sans oublier le coeur de l'animal, qui, trois heures après, battait encore avec force.
Les compagnons du docteur se seraient volontiers jetés sur cette viande crue, mais celui-ci les retint et demanda le temps de la faire griller.
Clawbonny, en rentrant dans la maison, avait été frappé du froid qui y régnait; il s'approcha du poêle et le trouva complètement éteint; les occupations de la matinée, les émotions mêmes, avaient fait oublier à Johnson ce soin dont il était habituellement chargé.
Le docteur se mit en devoir de rallumer le feu, mais il ne rencontra pas une seule étincelle parmi les cendres déjà refroidies.
«Allons, un peu de patience!» se dit-il.
Il revint au traîneau chercher de l'amadou, et demanda son briquet àJohnson.
«Le poêle est éteint, lui dit-il.
—C'est de ma faute», répondit Johnson.
Et il chercha son briquet dans la poche où il avait l'habitude de le serrer; il fut surpris de ne pas l'y trouver.
Il tâta ses autres poches, sans plus de succès; il rentra dans la maison de neige, retourna en tous sens la couverture sur laquelle il avait passé la nuit, et ne fut pas plus heureux.
«Eh bien?» lui criait le docteur.
Johnson revint et regarda ses compagnons.
«Le briquet, ne l'avez-vous pas, monsieur Clawbonny? dit-il.
—Non. Johnson.
—Ni vous, capitaine?
—Non, répondit Hatteras.
—Il a toujours été en votre possession, reprit le docteur.
—Eh bien, je ne l'ai plus… murmura le vieux marin en pâlissant.
—Plus!» s'écria le docteur, qui ne put s'empêcher de tressaillir.
Il n'existait pas d'autre briquet, et cette perte pouvait amener des conséquences terribles.
«Cherchez bien, Johnson», dit le docteur.
Celui-ci courut vers le glaçon derrière lequel il avait guetté l'ours, puis au lieu même du combat où il l'avait dépecé; mais il ne trouva rien. Il revint désespéré. Hatteras le regarda sans lui faire un seul reproche.
«Cela est grave, dit-il au docteur.
—Oui, répondit ce dernier.
—Nous n'avons pas même un instrument, une lunette dont nous puissions enlever la lentille pour nous procurer du feu.
—Je le sais, répondit le docteur, et cela est malheureux, car les rayons du soleil auraient eu assez de force pour allumer de l'amadou.
—Eh bien, répondit Hatteras, il faut apaiser notre faim avec cette viande crue; puis nous reprendrons notre marche, et nous tâcherons d'arriver au navire.
—Oui! disait le docteur, plongé dans ses réflexions, oui, cela serait possible à la rigueur. Pourquoi pas? On pourrait essayer…
—A quoi songez-vous? demanda Hatteras.
—Une idée qui me vient…
—Une idée! s'écria Johnson. Une idée de vous! Nous sommes sauvés alors!
—Réussira-t-elle, répondit le docteur, c'est une question!
—Quel est votre projet? dit Hatteras.
—Nous n'avons pas de lentille, eh bien, nous en ferons une.
—Comment? demanda Johnson.
—Avec un morceau de glace que nous taillerons.
—Quoi? vous croyez?…
—Pourquoi pas? il s'agit de faire converger les rayons du soleil vers un foyer commun, et la glace peut nous servir à cela comme le meilleur cristal.
—Est-il possible? fit Johnson.
—Oui, seulement je préférerais de la glace d'eau douce à la glace d'eau salée; elle est plus transparente et plus dure.
—Mais, si je ne me trompe, dit Johnson en indiquant un hummock à cent pas à peine, ce bloc d'aspect presque noirâtre et cette couleur verte indiquent…
—Vous avez raison; venez, mes amis; prenez votre hache, Johnson.»
Les trois hommes se dirigèrent vers le bloc signalé, qui se trouvait effectivement formé de glace d'eau douce.
Le docteur en fit détacher un morceau d'un pied de diamètre, et il commença à le tailler grossièrement avec la hache; puis il en rendit la surface plus égale au moyen de son couteau; enfin il le polit peu à peu avec sa main, et il obtint bientôt une lentille transparente comme si elle eût été faite du plus magnifique cristal.
Alors il revint à l'entrée de la maison de neige; là, il prit un morceau d'amadou et commença son expérience.
Le soleil brillait alors d'un assez vif éclat; le docteur exposa sa lentille de glace aux rayons qu'il rencontra sur l'amadou.
Celui-ci prit feu en quelques secondes.
«Hurrah! hurrah! s'écria Johnson, qui ne pouvait en croire ses yeux.Ah! monsieur Clawbonny! monsieur Clawbonny!»
Le vieux marin ne pouvait contenir sa joie; il allait et venait comme un fou.
Le docteur était rentré dans la maison; quelques minutes plus tard, le poêle ronflait, et bientôt une savoureuse odeur de grillade tirait Bell de sa torpeur.
On devine combien ce repas fut fêté; cependant le docteur conseilla à ses compagnons de se modérer; il leur prêcha d'exemple, et, tout en mangeant, il reprit la parole.
«Nous sommes aujourd'hui dans un jour de bonheur, dit-il; nous avons des provisions assurées pour le reste de notre voyage. Pourtant il ne faut pas nous endormir dans les délices de Capoue, et nous ferons bien de nous remettre en chemin.
—Nous ne devons pas être éloignés de plus de quarante-huit heures duPorpoise, dit Altamont, dont la parole redevenait presque libre.
—J'espère, dit en riant le docteur, que nous y trouverons de quoi faire du feu?
—Oui, répondit l'Américain.
—Car, si ma lentille de glace est bonne, reprit le docteur, elle laisserait à désirer les jours où il n'y a pas de soleil, et ces jours-là sont nombreux à moins de quatre degrés du pôle!
—En effet, répondit Altamont avec un soupir; à moins de quatre degrés! mon navire est allé là, où jamais bâtiment ne s'était aventuré avant lui!
—En route! commanda Hatteras d'une voix brève.
—En route!» répéta le docteur en jetant un regard inquiet sur les deux capitaines.
Les forces des voyageurs s'étaient promptement refaites; les chiens avaient eu large part des débris de l'ours, et l'on reprit rapidement le chemin du nord.
Pendant la route, le docteur voulut tirer d'Altamont quelques éclaircissements sur les raisons qui l'avaient amené si loin, mais l'Américain répondit évasivement.
«Deux hommes à surveiller, dit le docteur à l'oreille du vieux maître d'équipage.
—Oui! répondit Johnson.
—Hatteras n'adresse jamais la parole à l'Américain, et celui-ci paraît peu disposé à se montrer reconnaissant! Heureusement, je suis là.
—Monsieur Clawbonny, répondit Johnson, depuis que ce Yankee revient à la vie, sa physionomie ne me va pas beaucoup.
—Ou je me trompe fort, répondit le docteur, ou il doit soupçonner les projets d'Hatteras!
—Croyez-vous donc que cet étranger ait eu les mêmes desseins que lui?
—Qui sait, Johnson? Les Américains sont hardis et audacieux; ce qu'unAnglais a voulu faire, un Américain a pu le tenter aussi!
—Vous pensez qu'Altamont?…
—Je ne pense rien, répondit le docteur, mais la situation de son bâtiment sur la route du pôle donne à réfléchir.
—Cependant, Altamont dit avoir été entraîné malgré lui!
—Il le dit! oui, mais j'ai cru surprendre un singulier sourire sur ses lèvres.
—Diable! monsieur Clawbonny, ce serait une fâcheuse circonstance qu'une rivalité entre deux hommes de cette trempe.
—Fasse le Ciel que je me trompe, Johnson, car cette situation pourrait amener des complications graves, sinon une catastrophe!
—J'espère qu'Altamont n'oubliera pas que nous lui avons sauvé la vie!
—Ne va-t-il pas sauver la nôtre à son tour? J'avoue que sans nous il n'existerait plus; mais sans lui, sans son navire, sans ces ressources qu'il contient, que deviendrions-nous?
—Enfin, monsieur Clawbonny, vous êtes là, et j'espère qu'avec votre aide tout ira bien.
—Je l'espère aussi, Johnson.»
Le voyage se poursuivit sans incident; la viande d'ours ne manquait pas, et on en fit des repas copieux; il régnait même une certaine bonne humeur dans la petite troupe, grâce aux saillies du docteur et à son aimable philosophie; ce digne homme trouvait toujours dans son bissac de savant quelque enseignement à tirer des faits et des choses. Sa santé continuait d'être bonne; il n'avait pas trop maigri, malgré les fatigues et les privations; ses amis de Liverpool l'eussent reconnu sans peine, surtout à sa belle et inaltérable humeur.
Pendant la matinée du samedi, la nature de l'immense plaine de glace vint à se modifier sensiblement; les glaçons convulsionnés, les packs plus fréquents, les hummocks entassés démontraient que l'ice-field subissait une grande pression; évidemment, quelque continent inconnu, quelque île nouvelle, en rétrécissant les passes, avait dû produire ce bouleversement. Des blocs de glace d'eau douce, plus fréquents et plus considérables, indiquaient une côte prochaine.
Il existait donc à peu de distance une terre nouvelle, et le docteur brûlait du désir d'en enrichir les cartes de l'hémisphère boréal. On ne peut se figurer ce plaisir de relever des côtes inconnues et d'en former le tracé de la pointe du crayon; c'était le but du docteur, si celui d'Hatteras était de fouler de son pied le pôle même, et il se réjouissait d'avance en songeant aux noms dont il baptiserait les mers, les détroits, les baies, les moindres sinuosités de ces nouveaux continents. Certes, dans cette glorieuse nomenclature, il n'omettait ni ses compagnons, ni ses amis, ni «Sa Gracieuse Majesté», ni la famille royale; mais il ne s'oubliait pas lui-même, et il entrevoyait un certain «cap Clawbonny» avec une légitime satisfaction.
Ces pensées l'occupèrent toute la journée. On disposa le campement du soir, suivant l'habitude, et chacun veilla à tour de rôle pendant cette nuit passée près de terres inconnues.
Le lendemain, le dimanche, après un fort déjeuner fourni par les pattes de l'ours, et qui fut excellent, les voyageurs se dirigèrent au nord, en inclinant un peu vers l'ouest; le chemin devenait plus difficile; on marchait vite cependant.
Altamont, du haut du traîneau, observait l'horizon avec une attention fébrile; ses compagnons étaient en proie à une inquiétude involontaire. Les dernières observations solaires avaient donné pour latitude exacte 83° 35' et pour longitude 120° 15'; c'était la situation assignée au navire américain; la question de vie ou de mort allait donc recevoir sa solution pendant cette journée.
Enfin, vers les deux heures de l'après-midi, Altamont, se dressant tout debout, arrêta la petite troupe par un cri retentissant, et, montrant du doigt une masse blanche que tout autre regard eût confondue avec les icebergs environnants, il s'écria d'une voix forte:
«Le Porpoise!»
Le 24 mars était ce jour de grande fête, ce dimanche des Rameaux, pendant lequel les rues des villages et des villes de l'Europe sont jonchées de fleurs et de feuillage; alors les cloches retentissent dans les airs et l'atmosphère se remplit de parfums pénétrants.
Mais ici, dans ce pays désolé, quelle tristesse! quel silence! Un vent âpre et cuisant, pas une feuille desséchée, pas un brin d'herbe!
Et cependant, ce dimanche était aussi un jour de réjouissance pour les voyageurs, car ils allaient trouver enfin ces ressources dont la privation les eût condamnés à une mort prochaine.
Ils pressèrent le pas; les chiens tirèrent avec plus d'énergie, Duk aboya de satisfaction, et la troupe arriva bientôt au navire américain.
LePorpoiseétait entièrement enseveli sous la neige; il n'avait plus ni mât, ni vergue, ni cordage; tout son gréement fut brisé à l'époque du naufrage. Le navire se trouvait encastré dans un lit de rochers complètement invisibles alors. LePorpoise, couché sur le flanc par la violence du choc, sa carène entrouverte, paraissait inhabitable.
C'est ce que le capitaine, le docteur et Johnson reconnurent, après avoir pénétré non sans peine à l'intérieur du navire. Il fallut déblayer plus de quinze pieds de glace pour arriver au grand panneau; mais, à la joie générale, on vit que les animaux, dont le champ offrait des traces nombreuses, avaient respecté le précieux dépôt de provisions.
«Si nous avons ici, dit Johnson, combustible et nourriture assurés, cette coque ne me paraît pas logeable.
—Eh bien, il faut construire une maison de neige, répondit Hatteras, et nous installer de notre mieux sur le continent.
—Sans doute, reprit le docteur; mais ne nous pressons pas, et faisons bien les choses. A la rigueur, on peut se caser provisoirement dans le navire; pendant ce temps, nous bâtirons une solide maison, capable de nous protéger contre le froid et les animaux. Je me charge d'en être l'architecte, et vous me verrez à l'oeuvre!
—Je ne doute pas de vos talents, monsieur Clawbonny, répondit Johnson; installons-nous ici de notre mieux, et nous ferons l'inventaire de ce que renferme ce navire; malheureusement, je ne vois ni chaloupe, ni canot, et ces débris sont en trop mauvais état pour nous permettre de construire une embarcation.
—Qui sait? répondit le docteur; avec le temps et la réflexion, on fait bien des choses; maintenant, il n'est pas question de naviguer, mais de se créer une demeure sédentaire: je propose donc de ne pas former d'autres projets et de faire chaque chose à son heure.
—Cela est sage, répondit Hatteras; commençons par le plus pressé.»
Les trois compagnons quittèrent le navire, revinrent au traîneau et firent part de leurs idées à Bell et à l'Américain. Bell se déclara prêt à travailler; l'Américain secoua la tête en apprenant qu'il n'y avait rien à faire de son navire; mais, comme cette discussion eût été oiseuse en ce moment, on s'en tint au projet de se réfugier d'abord dans lePorpoiseet de construire une vaste habitation sur la côte.
A quatre heures du soir, les cinq voyageurs étaient installés tant bien que mal dans le faux pont; au moyen d'esparres et de débris de mâts, Bell avait installé un plancher à peu près horizontal; on y plaça les couchettes durcies par la gelée, que la chaleur d'un poêle ramena bientôt à leur état naturel. Altamont, appuyé sur le docteur, put se rendre sans trop de peine au coin qui lui avait été réservé. En mettant le pied sur son navire, il laissa échapper un soupir de satisfaction qui ne parut pas de trop bon augure au maître d'équipage.
«Il se sent chez lui, pensa le vieux marin, et on dirait qu'il nous invite!»
Le reste de la journée fut consacré au repos. Le temps menaçait de changer, sous l'influence des coups de vent de l'ouest; le thermomètre placé à l'extérieur marqua vingt-six degrés (-32° centigrades).
En somme, lePorpoisese trouvait placé au-delà du pôle du froid et sous une latitude relativement moins glaciale, quoique plus rapprochée du nord.
On acheva, ce jour-là, de manger les restes de l'ours, avec des biscuits trouvés dans la soute du navire et quelques tasses de thé; puis la fatigue l'emporta, et chacun s'endormit d'un profond sommeil.
Le matin, Hatteras et ses compagnons se réveillèrent un peu tard. Leurs esprits suivaient la pente d'idées nouvelles; l'incertitude du lendemain ne les préoccupait plus; ils ne songeaient qu'à s'installer d'une confortable façon. Ces naufragés se considéraient comme des colons arrivés à leur destination, et, oubliant les souffrances du voyage, ils ne pensaient plus qu'à se créer un avenir supportable.
«Ouf! s'écria le docteur en se détirant les bras, c'est quelque chose de n'avoir point à se demander où l'on couchera le soir et ce que l'on mangera le lendemain.
—Commençons par faire l'inventaire du navire», répondit Johnson.
LePorpoiseavait été parfaitement équipé et approvisionné pour une campagne lointaine.
L'inventaire donna les quantités de provisions suivantes: six mille cent cinquante livres de farine, de graisse, de raisins secs pour les poudings; deux mille livres de boeuf et de cochon salé; quinze cents livres de pemmican; sept cents livres de sucre, autant de chocolat; une caisse et demie de thé, pesant quatre-vingt seize livres: cinq cents livres de riz; plusieurs barils de fruits et de légumes conservés; du lime-juice en abondance, des graines de cochlearia, d'oseille, de cresson; trois cents gallons de rhum et d'eau-de-vie. La soute offrait une grande quantité de poudre, de balles et de plomb; le charbon et le bois se trouvaient en abondance. Le docteur recueillit avec soin les instruments de physique et de navigation, et même une forte pile de Bunsen, qui avait été emportée dans le but de faire des expériences d'électricité.
En somme, les approvisionnements de toutes sortes pouvaient suffire à cinq hommes pendant plus de deux ans, à ration entière. Toute crainte de mourir de faim ou de froid s'évanouissait.
«Voilà notre existence assurée, dit le docteur au capitaine, et rien ne nous empêchera de remonter jusqu'au pôle.
—Jusqu'au pôle! répondit Hatteras en tressaillant.
—Sans doute, reprit le docteur; pendant les mois d'été, qui nous empêchera de pousser une reconnaissance à travers les terres?
—A travers les terres, oui! mais à travers les mers?
—Ne peut-on construire une chaloupe avec les planches duPorpoise?
—Une chaloupe américaine, n'est-ce pas? répondit dédaigneusementHatteras, et commandée par cet Américain!»
Le docteur comprit la répugnance du capitaine et ne jugea pas nécessaire de pousser plus avant cette question. Il changea donc le sujet de la conversation.
«Maintenant que nous savons à quoi nous en tenir sur nos approvisionnements, reprit-il, il faut construire des magasins pour eux et une maison pour nous. Les matériaux ne manquent pas, et nous pouvons nous installer très commodément. J'espère, Bell, ajouta le docteur en s'adressant au charpentier, que vous allez vous distinguer, mon ami; d'ailleurs, je pourrai vous donner quelques bons conseils.
—Je suis prêt, monsieur Clawbonny, répondit Bell; au besoin, je ne serais pas embarrassé de construire, au moyen de ces blocs de glace, une ville tout entière avec ses maisons et ses rues…
—Eh! il ne nous en faut pas tant; prenons exemple sur les agents de la Compagnie de la baie d'Hudson: ils construisent des forts qui les mettent à l'abri des animaux et des Indiens; c'est tout ce qu'il nous faut; retranchons-nous de notre mieux; d'un côté l'habitation, de l'autre les magasins, avec une espèce de courtine et deux bastions pour nous couvrir. Je tâcherai de me rappeler pour cette circonstance mes connaissances en castramétation.
—Ma foi! monsieur Clawbonny, dit Johnson, je ne doute pas que nous ne fassions quelque chose de beau sous votre direction.
—Eh bien, mes amis, il faut d'abord choisir notre emplacement; un bon ingénieur doit avant tout reconnaître son terrain. Venez-vous, Hatteras?
—Je m'en rapporte à vous, docteur, répondit le capitaine. Faites, tandis que je vais remonter la côte.»
Altamont, trop faible encore pour prendre part aux travaux, fut laissé à bord de son navire, et les Anglais prirent pied sur le continent.
Le temps était orageux et épais; le thermomètre à midi marquait onze degrés au-dessous de zéro (-23° centigrades); mais, en l'absence du vent, la température restait supportable.
A en juger par la disposition du rivage, une mer considérable, entièrement prise alors, s'étendait à perte de vue vers l'ouest; elle était bornée à l'est par une côte arrondie, coupée d'estuaires profonds et relevée brusquement à deux cents yards de la plage; elle formait ainsi une vaste baie hérissée de ces rochers dangereux sur lesquels lePorpoisefit naufrage; au loin, dans les terres, se dressait une montagne dont le docteur estima l'altitude à cinq cents toises environ. Vers le nord, un promontoire venait mourir à la mer, après avoir couvert une partie de la baie. Une île d'une étendue moyenne, ou mieux un îlot, émergeait du champ de glace à trois milles de la côte, de sorte que, n'eût été la difficulté d'entrer dans cette rade, elle offrait un mouillage sûr et abrité. Il y avait même dans une échancrure du rivage un petit havre très accessible aux navires, si toutefois le dégel dégageait jamais cette partie de l'océan Arctique. Cependant, suivant les récits de Belcher et de Penny, toute cette mer devait être libre pendant les mois d'été.
A mi-côte, le docteur remarqua une sorte de plateau circulaire d'un diamètre de deux cents pieds environ; il dominait la baie sur trois de ses côtés, et le quatrième était fermé par une muraille à pic haute de vingt toises; on ne pouvait y parvenir qu'au moyen de marches évidées dans la glace. Cet endroit parut propre à asseoir une construction solide, et il pouvait se fortifier aisément; la nature avait fait les premiers frais; il suffisait de profiter de la disposition des lieux.
Le docteur, Bell et Johnson atteignirent ce plateau en taillant à la hache les blocs de glace; il se trouvait parfaitement uni. Le docteur, après avoir reconnu l'excellence de l'emplacement, résolut de le déblayer des dix pieds de neige durcie qui le recouvraient; il fallait en effet établir l'habitation et les magasins sur une base solide.
Pendant la journée du lundi, du mardi et du mercredi, on travailla sans relâche; enfin le sol apparut; il était formé d'un granit très dur à grain serré, dont les arêtes vives avaient l'acuité du verre; il renfermait en outre des grenats et de grands cristaux de feldspath, que la pioche fit jaillir.
Le docteur donna alors les dimensions et le plan de la snow-house[1]; elle devait avoir quarante pieds de long sur vingt de large et dix pieds de haut; elle était divisée en trois chambres, un salon, une chambre à coucher et une cuisine; il n'en fallait pas davantage. A gauche se trouvait la cuisine; à droite, la chambre à coucher; au milieu, le salon.
[1] Maison de neige.
Pendant cinq jours, le travail fut assidu. Les matériaux ne manquaient pas; les murailles de glace devaient être assez épaisses pour résister aux dégels, car il ne fallait pas risquer de se trouver sans abri, même en été.
A mesure que la maison s'élevait, elle prenait bonne tournure; elle présentait quatre fenêtres de façade, deux pour le salon, une pour la cuisine, une autre pour la chambre à coucher; les vitres en étaient faites de magnifiques tables de glace, suivant la mode esquimaue, et laissaient passer une lumière douce comme celle du verre dépoli.
Au-devant du salon, entre ses deux fenêtres, s'allongeait un couloir semblable à un chemin couvert, et qui donnait accès dans la maison; une porte solide enlevée à la cabine duPorpoisele fermait hermétiquement. La maison terminée, le docteur fut enchanté de son ouvrage; dire à quel style d'architecture cette construction appartenait eût été difficile, bien que l'architecte eût avoué ses préférences pour le gothique saxon, si répandu en Angleterre; mais il était question de solidité avant tout; le docteur se borna donc à revêtir la façade de robustes contreforts, trapus comme des piliers romans; au-dessus, un toit à pente roide s'appuyait à la muraille de granit. Celle-ci servait également de soutien aux tuyaux des poêles qui conduisaient la fumée au-dehors.
Quand le gros oeuvre fut terminé, on s'occupa de l'installation intérieure. On transporta dans la chambre les couchettes duPorpoise; elles furent disposées circulairement autour d'un vaste poêle. Banquettes, chaises, fauteuils, tables, armoires furent installés aussi dans le salon qui servait de salle à manger; enfin la cuisine reçut les fourneaux du navire avec leurs divers ustensiles. Des voiles tendues sur le sol formaient tapis et faisaient aussi fonction de portières aux portes intérieures qui n'avaient pas d'autre fermeture.
Les murailles de la maison mesuraient communément cinq pieds d'épaisseur, et les baies des fenêtres ressemblaient à des embrasures de canon.
Tout cela était d'une extrême solidité; que pouvait-on exiger de plus? Ah! si l'on eût écouté le docteur, que n'eût-il pas fait au moyen de cette glace et de cette neige, qui se prêtent si facilement à toutes les combinaisons! Il ruminait tout le long du jour mille projets superbes qu'il ne songeait guère à réaliser, mais il amusait ainsi le travail commun par les ressources de son esprit.
D'ailleurs, en bibliophile qu'il était, il avait lu un livre assez rare de M. Kraft, ayant pour titre:Description détaillée de la maison de glace construite à Saint-Pétersbourg, en janvier 1740, et de tous les objets qu'elle renfermait. Et ce souvenir surexcitait son esprit inventif. Il raconta même un soir à ses compagnons les merveilles de ce palais de glace.
«Ce que l'on a fait à Saint-Pétersbourg, leur dit-il, ne pouvons-nous le faire ici? Que nous manque-t-il? Rien, pas même l'imagination!
—C'était donc bien beau? demanda Johnson.
—C'était féerique, mon ami! La maison construite par ordre de l'impératrice Anne, et dans laquelle elle fit faire les noces de l'un de ses bouffons, en 1740, avait à peu près la grandeur de la nôtre; mais, au-devant de sa façade, six canons de glace s'allongeaient sur leurs affûts; on tira plusieurs fois à boulet et à poudre, et ces canons n'éclatèrent pas; il y avait également des mortiers taillés pour des bombes de soixante livres; ainsi nous pourrions établir au besoin une artillerie formidable: le bronze n'est pas loin, et il nous tombe du ciel. Mais où le goût et l'art triomphèrent, ce fut au fronton du palais, orné de statues de glace d'une grande beauté; le perron offrait aux regards des vases de fleurs et d'orangers faits de la même matière; à droite se dressait un éléphant énorme qui lançait de l'eau pendant le jour et du naphte enflammé pendant la nuit. Hein! quelle ménagerie complète nous ferions, si nous le voulions bien!
—En fait d'animaux, répliqua Johnson, nous n'en manquerons pas, j'imagine, et, pour n'être pas de glace, ils n'en seront pas moins intéressants!
—Bon, répondit le belliqueux docteur, nous saurons nous défendre contre leurs attaques; mais, pour en revenir à ma maison de Saint-Pétersbourg, j'ajouterai qu'à l'intérieur il y avait des tables, des toilettes, des miroirs, des candélabres, des bougies, des lits, des matelas, des oreillers, des rideaux, des pendules, des chaises, des cartes à jouer, des armoires avec service complet, le tout en glace ciselée, guillochée, sculptée, enfin un mobilier auquel rien ne manquait.
—C'était donc un véritable palais? dit Bell.
—Un palais splendide et digne d'une souveraine! Ah! la glace! Que la Providence a bien fait de l'inventer, puisqu'elle se prête à tant de merveilles et qu'elle peut fournir le bien-être aux naufragés!
L'aménagement de la maison de neige prit jusqu'au 31 mars; c'était la fête de Pâques, et ce jour fut consacré au repos; on le passa tout entier dans le salon, où la lecture de l'office divin fut faite, et chacun put apprécier la bonne disposition de la snow-house.
Le lendemain, on s'occupa de construire les magasins et la poudrière; ce fut encore l'affaire d'une huitaine de jours, en y comprenant le temps employé au déchargement complet duPorpoise, qui ne se fit pas sans difficulté, car la température très basse ne permettait pas de travailler longtemps. Enfin, le 8 avril, les provisions, le combustible et les munitions se trouvaient en terre ferme et parfaitement à l'abri; les magasins étaient situés au nord, et la poudrière au sud du plateau, à soixante pieds environ de chaque extrémité de la maison; une sorte de chenil fut construit près des magasins; il était destiné à loger l'attelage groënlandais, et le docteur l'honora du nom de «Dog-Palace». Duk, lui, partageait la demeure commune.
Alors, le docteur passa aux moyens de défense de la place. Sous sa direction, le plateau fut entouré d'une véritable fortification de glace qui le mit à l'abri de toute invasion; sa hauteur faisait une escarpe naturelle, et, comme il n'avait ni rentrant ni saillant, il était également fort sur toutes les faces. Le docteur, en organisant ce système de défense, rappelait invinciblement à l'esprit le digne oncle Tobie de Sterne, dont il avait la douce bonté et l'égalité d'humeur. Il fallait le voir calculant la pente de son talus intérieur, l'inclinaison du terre-plein et la largeur de la banquette; mais ce travail se faisait si facilement avec cette neige complaisante, que c'était un véritable plaisir, et l'aimable ingénieur put donner jusqu'à sept pieds d'épaisseur à sa muraille de glace; d'ailleurs, le plateau dominant la baie, il n'eut à construire ni contre-escarpe, ni talus extérieur, ni glacis; le parapet de neige, après avoir suivi les contours du plateau, prenait le mur du rocher en retour et venait se souder aux deux côtés de maison. Ces ouvrages de castramétation furent terminés vers le 15 avril. Le fort était au complet, et le docteur paraissait très fier de son oeuvre.
En vérité, cette enceinte fortifiée eût pu tenir longtemps contre une tribu d'Esquimaux, si de pareils ennemis se fussent jamais rencontrés sous une telle latitude; mais il n'y avait aucune trace d'êtres humains sur cette côte; Hatteras, en relevant la configuration de la baie, ne vit jamais un seul reste de ces huttes qui se trouvent communément dans les parages fréquentés des tribus groënlandaises; les naufragés duForwardet duPorpoiseparaissaient être les premiers à fouler ce sol inconnu.
Mais, si les hommes n'étaient pas à craindre, les animaux pouvaient être redoutables, et le fort, ainsi défendu, devait abriter sa petite garnison contre leurs attaques.
PENDANT ces préparatifs d'hivernage, Altamont avait repris entièrement ses forces et sa santé; il put même s'employer au déchargement du navire. Sa vigoureuse constitution l'avait enfin emporté, et sa pâleur ne put résister longtemps à la vigueur de son sang.
On vit renaître en lui l'individu robuste et sanguin des États-Unis, l'homme énergique et intelligent, doué d'un caractère résolu, l'Américain entreprenant, audacieux, prompt à tout; il était originaire de New York, et naviguait depuis son enfance, ainsi qu'il l'apprit à ses nouveaux compagnons; son navire lePorpoiseavait été équipé et mis en mer par une société de riches négociants de l'Union, à la tête de laquelle se trouvait le fameux Grinnel.
Certains rapports existaient entre Hatteras et lui, des similitudes de caractère, mais non des sympathies. Cette ressemblance n'était pas de nature à faire des amis de ces deux hommes; au contraire. D'ailleurs un observateur eût fini par démêler entre eux de graves désaccords; ainsi, tout en paraissant déployer plus de franchise, Altamont devait être moins franc qu'Hatteras; avec plus de laisser-aller, il avait moins de loyauté; son caractère ouvert n'inspirait pas autant de confiance que le tempérament sombre du capitaine. Celui-ci affirmait son idée une bonne fois, puis il se renfermait en elle. L'autre, en parlant beaucoup, ne disait souvent rien.
Voilà ce que le docteur reconnut peu à peu du caractère de l'Américain, et il avait raison de pressentir une inimitié future, sinon une haine, entre les capitaines duPorpoiseet duForward.
Et pourtant, de ces deux commandants, il ne fallait qu'un seul à commander. Certes, Hatteras avait tous les droits à l'obéissance de l'Américain, les droits de l'antériorité et ceux de la force. Mais si l'un était à la tête des siens, l'autre se trouvait à bord de son navire. Cela se sentait.
Par politique ou par instinct, Altamont fut tout d'abord entraîné vers le docteur; il lui devait la vie, mais la sympathie le poussait vers ce digne homme plus encore que la reconnaissance. Tel était l'inévitable effet du caractère du digne Clawbonny; les amis poussaient autour de lui comme les blés au soleil. On a cité des gens qui se levaient à cinq heures du matin pour se faire des ennemis; le docteur se fût levé à quatre sans y réussir.
Cependant il résolut de tirer parti de l'amitié d'Altamont pour connaître la véritable raison de sa présence dans les mers polaires. Mais l'Américain, avec tout son verbiage, répondit sans répondre, et il reprit son thème accoutumé du passage du nord-ouest.
Le docteur soupçonnait à cette expédition un autre motif, celui-là même que craignait Hatteras. Aussi résolut-il de ne jamais mettre les deux adversaires aux prises sur ce sujet; mais il n'y parvint pas toujours. Les plus simples conversations menaçaient de dévier malgré lui, et chaque mot pouvait faire étincelle au choc des intérêts rivaux.
Cela arriva bientôt, en effet. Lorsque la maison fut terminée, le docteur résolut de l'inaugurer par un repas splendide; une bonne idée de Clawbonny, qui voulait ramener sur ce continent les habitudes et les plaisirs de la vie européenne. Bell avait précisément tué quelques ptarmigans et un lièvre blanc, le premier messager du printemps nouveau.
Ce festin eut lieu le 14 avril, le second dimanche de la Quasimodo, par un beau temps très sec; mais le froid ne se hasardait pas à pénétrer dans la maison de glace; les poêles qui ronflaient en auraient eu facilement raison.
On dîna bien; la chair fraîche fit une agréable diversion au pemmican et aux viandes salées; un merveilleux pouding confectionné de la main du docteur eut les honneurs du bis; on en redemanda; le savant maître coq, un tablier aux reins et le couteau à la ceinture, n'eût pas déshonoré les cuisines du grand chancelier d'Angleterre.
Au dessert, les liqueurs firent leur apparition; l'Américain n'était pas soumis au régime des Anglaistee-totalers[1]; il n'y avait donc aucune raison pour qu'il se privât d'un verre de gin ou de brandy; les autres convives, gens sobres d'ordinaire, pouvaient sans inconvénient se permettre cette infraction à leur règle; donc, par ordonnance du médecin, chacun put trinquer à la fin de ce joyeux repas. Pendant les toasts portés à l'Union, Hatteras s'était tu simplement.
[1] Régime qui exclut toute boisson spiritueuse.
Ce fut alors que le docteur mit une question intéressante sur le tapis.
«Mes amis, dit-il, ce n'est pas tout d'avoir franchi les détroits, les banquises, les champs de glace, et d'être venus jusqu'ici; il nous reste quelque chose à faire. Je viens vous proposer de donner des noms à cette terre hospitalière, où nous avons trouvé le salut et le repos; c'est la coutume suivie par tous les navigateurs du monde, et il n'est pas un d'eux qui y ait manqué en pareille circonstance; il faut donc à notre retour rapporter, avec la configuration hydrographique des côtes, les noms des caps, des baies, des pointes et des promontoires qui les distinguent. Cela est de toute nécessité.
—Voilà qui est bien parlé, s'écria Johnson; d'ailleurs, quand on peut appeler toutes ces terres d'un nom spécial, cela leur donne un air sérieux, et l'on n'a plus le droit de se considérer comme abandonné sur un continent inconnu.
—Sans compter, répliqua Bell, que cela simplifie les instructions en voyage et facilite l'exécution des ordres; nous pouvons être forcés de nous séparer pendant quelque expédition, ou dans une chasse, et rien de tel pour retrouver son chemin que de savoir comment il se nomme.
—Eh bien, dit le docteur, puisque nous sommes tous d'accord à ce sujet, tâchons de nous entendre maintenant sur les noms à donner, et n'oublions ni notre pays, ni nos amis dans la nomenclature. Pour moi, quand je jette les yeux sur une carte, rien ne me fait plus de plaisir que de relever le nom d'un compatriote au bout d'un cap, à côté d'une île ou au milieu d'une mer. C'est l'intervention charmante de l'amitié dans la géographie.
—Vous avez raison, docteur, répondit l'Américain, et, de plus, vous dites ces choses-là d'une façon qui en rehausse le prix.
—Voyons, répondit le docteur, procédons avec ordre.»
Hatteras n'avait pas encore pris part à la conversation; il réfléchissait. Cependant les yeux de ses compagnons s'étant fixés sur lui, il se leva et dit:
«Sauf meilleur avis, et personne ici ne me contredira, je pense—en ce moment, Hatteras regardait Altamont—il me paraît convenable de donner à notre habitation le nom de son habile architecte, du meilleur d'entre nous, et de l'appeler Doctor's-House.
—C'est cela, répondit Bell.
—Bien! s'écria Johnson, la Maison du Docteur!
—On ne peut mieux faire, répondit Altamont. Hurrah pour le docteurClawbonny!»
Un triple hurrah fut poussé d'un commun accord, auquel Duk mêla des aboiements d'approbation.
«Ainsi donc, reprit Hatteras, que cette maison soit ainsi appelée en attendant qu'une terre nouvelle nous permette de lui décerner le nom de notre ami.
—Ah! fit le vieux Johnson, si le paradis terrestre était encore à nommer, le nom de Clawbonny lui irait à merveille!»
Le docteur, très ému, voulut se défendre par modestie; il n'y eut pas moyen; il fallut en passer par là. Il fut donc bien et dûment arrêté que ce joyeux repas venait d'être pris dans le grand salon de Doctor's-House, après avoir été confectionné dans la cuisine de Doctor's-House, et qu'on irait gaiement se coucher dans la chambre de Doctor's-House.
«Maintenant, dit le docteur, passons à des points plus importants de nos découvertes.
—Il y a, répondit Hatteras, cette mer immense qui nous environne, et dont pas un navire n'a encore sillonné les flots.
—Pas un navire! il me semble cependant, dit Altamont, que lePorpoisene doit pas être oublié, à moins qu'il ne soit venu par terre, ajouta-t-il railleusement.
—On pourrait le croire, répliqua Hatteras, à voir les rochers sur lesquels il flotte en ce moment.
—Vraiment, Hatteras, dit Altamont d'un air piqué; mais, à tout prendre, cela ne vaut-il pas mieux que de s'éparpiller dans les airs, comme a fait leForward?»
Hatteras allait répliquer avec vivacité, quand le docteur intervint.
«Mes amis, dit-il, il n'est point question ici de navires, mais d'une mer nouvelle…
—Elle n'est pas nouvelle, répondit Altamont. Elle est déjà nommée sur toutes les cartes du pôle. Elle s'appelle l'Océan boréal, et je ne crois pas qu'il soit opportun de lui changer son nom; plus tard, si nous découvrons qu'elle ne forme qu'un détroit ou un golfe, nous verrons ce qu'il conviendra de faire.
—Soit, fit Hatteras.
—Voilà qui est entendu, répondit le docteur, regrettant presque d'avoir soulevé une discussion grosse de rivalités nationales.
—Arrivons donc à la terre que nous foulons en ce moment, reprit Hatteras. Je ne sache pas qu'elle ait un nom quelconque sur les cartes les plus récentes!»
En parlant ainsi, il fixait du regard Altamont, qui ne baissa pas les yeux et répondit:
«Vous pourriez encore vous tromper, Hatteras.
—Me tromper! Quoi! cette terre inconnue, ce sol nouveau…
—A déjà un nom», répondit tranquillement l'Américain.
Hatteras se tut. Ses lèvres frémissaient.
«Et quel est ce nom? demanda le docteur, un peu étonné de l'affirmation de l'Américain.
—Mon cher Clawbonny, répondit Altamont, c'est l'habitude, pour ne pas dire le droit, de tout navigateur, de nommer le continent auquel il aborde le premier. Il me semble donc qu'en cette occasion j'ai pu, j'ai dû user de ce droit incontestable…
—Cependant… dit Johnson, auquel déplaisait le sang-froid cassant d'Altamont.
—Il me paraît difficile de prétendre, reprit ce dernier, que lePorpoisen'ait pas atterri sur cette côte, et même en admettant qu'il y soit venu par terre, ajouta-t-il en regardant Hatteras, cela ne peut faire question.
—C'est une prétention que je ne saurais admettre, répondit gravement Hatteras en se contenant. Pour nommer, il faut au moins découvrir, et ce n'est pas ce que vous avez fait, je suppose. Sans nous d'ailleurs, où seriez-vous, monsieur, vous qui venez nous imposer des conditions? A vingt pieds sous la neige!
—Et sans moi, monsieur, répliqua vivement l'Américain, sans mon navire, que seriez-vous en ce moment? Morts de faim et de froid!
—Mes amis, fit le docteur, en intervenant de son mieux, voyons, un peu de calme, tout peut s'arranger. Écoutez-moi.
—Monsieur, continua Altamont en désignant le capitaine, pourra nommer toutes les autres terres qu'il découvrira, s'il en découvre; mais ce continent m'appartient! je ne pourrais même admettre la prétention qu'il portât deux noms, comme la terre Grinnel, nommée également terre du Prince-Albert, parce qu'un Anglais et un Américain la reconnurent presque en même temps. Ici, c'est autre chose; mes droits d'antériorité sont incontestables. Aucun navire, avant le mien, n'a rasé cette côte de son plat-bord. Pas un être humain, avant moi, n'a mis le pied sur ce continent; or, je lui ai donné un nom, et il le gardera.
—Et quel est ce nom? demanda le docteur.
—La Nouvelle-Amérique», répondit Altamont.
Les poings d'Hatteras se crispèrent sur la table. Mais, faisant un violent effort sur lui-même, il se contint.
«Pouvez-vous me prouver, reprit Altamont, qu'un Anglais ait jamais foulé ce sol avant un Américain?»
Johnson et Bell se taisaient, bien qu'ils fussent non moins irrités que le capitaine de l'impérieux aplomb de leur contradicteur. Mais il n'y avait rien à répondre.
Le docteur reprit la parole, après quelques instants d'un silence pénible:
«Mes amis, dit-il, la première loi humaine est la loi de la justice; elle renferme toutes les autres. Soyons donc justes, et ne nous laissons pas aller à de mauvais sentiments. La priorité d'Altamont me paraît incontestable. Il n'y a pas à la discuter; nous prendrons notre revanche plus tard, et l'Angleterre aura bonne part dans nos découvertes futures. Laissons donc à cette terre le nom de la Nouvelle-Amérique. Mais Altamont, en la nommant ainsi, n'a pas, j'imagine, disposé des baies, des caps, des pointes, des promontoires qu'elle contient, et je ne vois aucun empêchement à ce que nous nommions cette baie la baie Victoria?
—Aucun, répondit Altamont, si le cap qui s'étend là-bas dans la mer porte le nom de cap Washington.
—Vous auriez pu, monsieur, s'écria Hatteras hors de lui, choisir un nom moins désagréable à une oreille anglaise.
—Mais non plus cher à une oreille américaine, répondit Altamont avec beaucoup de fierté.
—Voyons! voyons! répondit le docteur, qui avait fort à faire pour maintenir la paix dans ce petit monde, pas de discussion à cet égard! qu'il soit permis à un Américain d'être fier de ses grands hommes! honorons le génie partout où il se rencontre, et puisque Altamont a fait son choix, parlons maintenant pour nous et les nôtres. Que notre capitaine…
—Docteur, répondit ce dernier, cette terre étant une terre américaine, je désire que mon nom n'y figure pas.
—C'est une décision irrévocable? dit le docteur.
—Absolue», répondit Hatteras.
Le docteur n'insista pas.
«Eh bien, à nous, dit-il en s'adressant au vieux marin et au charpentier; laissons ici quelque trace de notre passage. Je vous propose d'appeler l'île que nous voyons à trois milles au large île Johnson, en l'honneur de notre maître d'équipage.
—Oh! fit ce dernier, un peu confus, monsieur Clawbonny!
—Quant à cette montagne que nous avons reconnue dans l'ouest, nous lui donnerons le nom de Bell-Mount, si notre charpentier y consent!
—C'est trop d'honneur pour moi, répondit Bell.
—C'est justice, répondit le docteur.
—Rien de mieux, fit Altamont.
—Il ne nous reste donc plus que notre fort à baptiser, reprit le docteur; là-dessus, nous n'aurons aucune discussion; ce n'est ni à Sa Gracieuse Majesté la reine Victoria, ni à Washington, que nous devons d'y être abrités en ce moment, mais à Dieu, qui, en nous réunissant, nous a sauvés tous. Que ce fort soit donc nommé le Fort-Providence!
—C'est justement trouvé, repartit Altamont.
—Le Fort-Providence, reprit Johnson, cela sonne bien! Ainsi donc, en revenant de nos excursions du nord, nous prendrons par le cap Washington, pour gagner la baie Victoria, de là le Fort-Providence, où nous trouverons repos et nourriture dans Doctor's-House!
—Voilà qui est entendu, répondit le docteur; plus tard, au fur et à mesure de nos découvertes, nous aurons d'autres noms à donner, qui n'amèneront aucune discussion, je l'espère; car, mes amis, il faut ici se soutenir et s'aimer; nous représentons l'humanité tout entière sur ce bout de côte; ne nous abandonnons donc pas à ces détestables passions qui harcèlent les sociétés; réunissons-nous de façon à rester forts et inébranlables contre l'adversité. Qui sait ce que le Ciel nous réserve de dangers à courir, de souffrances à supporter avant de revoir notre pays! Soyons donc cinq en un seul, et laissons de côté des rivalités qui n'ont jamais raison d'être, ici moins qu'ailleurs. Vous m'entendez, Altamont? Et vous, Hatteras?»
Les deux hommes ne répondirent pas, mais le docteur fit comme s'ils eussent répondu.
Puis on parla d'autre chose. Il fut question de chasses à organiser pour renouveler et varier les provisions de viandes; avec le printemps, les lièvres, les perdrix, les renards même, les ours aussi, allaient revenir; on résolut donc de ne pas laisser passer un jour favorable sans pousser une reconnaissance sur la terre de la Nouvelle-Amérique.