Le lendemain, aux premiers rayons du soleil, Clawbonny gravit les rampes assez roides de cette muraille de rochers contre laquelle s'appuyait Doctor's-House; elle se terminait brusquement par une sorte de cône tronqué. Le docteur parvint, non sans peine, à son sommet, et de là son regard s'étendit sur une vaste étendue de terrain convulsionné, qui semblait être le résultat de quelque commotion volcanique; un immense rideau blanc recouvrait le continent et la mer, sans qu'il fût possible de les distinguer l'un de l'autre.
En reconnaissant que ce point culminant dominait toutes les plaines environnantes, le docteur eut une idée, et qui le connaît ne s'en étonnera guère.
Son idée, il la mûrit, il la combina, il la creusa, il en fut tout à fait maître en rentrant dans la maison de neige, et il la communiqua à ses compagnons.
«Il m'est venu à l'esprit, leur dit-il, d'établir un phare au sommet de ce cône qui se dresse au-dessus de nos têtes.
—Un phare? s'écria-t-on.
—Oui, un phare! Il aura un double avantage, celui de nous guider la nuit, lorsque nous reviendrons de nos excursions lointaines, et celui d'éclairer le plateau pendant nos huit mois d'hiver.
—A coup sûr, répondit Altamont, un semblable appareil serait une chose utile; mais comment l'établirez-vous?
—Avec l'un des fanaux duPorpoise.
—D'accord; mais avec quoi alimenterez-vous la lampe de votre phare?Est-ce avec de l'huile de phoque?
—Non pas! la lumière produite par cette huile ne jouit pas d'un pouvoir assez éclairant; elle pourrait à peine percer le brouillard.
—Prétendez-vous donc tirer de notre houille l'hydrogène qu'elle contient, et nous faire du gaz d'éclairage?
—Bon! cette lumière serait encore insuffisante, et elle aurait le tort grave de consommer une partie de notre combustible.
—Alors, fit Altamont, je ne vois pas…
—Pour mon compte, répondit Johnson, depuis la balle de mercure, depuis la lentille de glace, depuis la construction du Fort-Providence, je crois M. Clawbonny capable de tout.
—Eh bien! reprit Altamont, nous direz-vous quel genre de phare vous prétendez établir?
—C'est bien simple, répondit le docteur, un phare électrique.
—Un phare électrique!
—Sans doute; n'aviez-vous pas à bord duPorpoiseune pile de Bunsen en parfait état?
—Oui, répondit l'Américain.
—Évidemment, en les emportant, vous aviez en vue quelque expérience, car rien ne manque, ni les fils conducteurs parfaitement isolés, ni l'acide nécessaire pour mettre les éléments en activité. Il est donc facile de nous procurer de la lumière électrique. On y verra mieux, et cela ne coûtera rien.
—Voilà qui est parfait, répondit le maître d'équipage, et moins nous perdrons de temps…
—Eh bien, les matériaux sont là, répondit le docteur, et en une heure nous aurons élevé une colonne de glace de dix pieds de hauteur, ce qui sera très suffisant.»
Le docteur sortit; ses compagnons le suivirent jusqu'au sommet du cône; la colonne s'éleva promptement et fut bientôt couronnée par l'un des fanaux duPorpoise.
Alors le docteur y adapta les fils conducteurs qui se rattachaient à la pile; celle-ci, placée dans le salon de la maison de glace, était préservée de la gelée par la chaleur des poêles. De là, les fils montaient jusqu'à la lanterne du phare.
Tout cela fut installé rapidement, et on attendit le coucher du soleil pour jouir de l'effet. A la nuit, les deux pointes de charbon, maintenues dans la lanterne à une distance convenable, furent rapprochées, et des faisceaux d'une lumière intense, que le vent ne pouvait ni modérer ni éteindre, jaillirent du fanal. C'était un merveilleux spectacle que celui de ces rayons frissonnants dont l'éclat, rivalisant avec la blancheur des plaines, dessinait vivement l'ombre de toutes les saillies environnantes. Johnson ne put s'empêcher de battre des mains.
«Voilà M. Clawbonny, dit-il, qui fait du soleil, à présent!
—Il faut bien faire un peu de tout», répondit modestement le docteur.
Le froid mit fin à l'admiration générale, et chacun alla se blottir sous ses couvertures.
La vie fut alors régulièrement organisée. Pendant les jours suivants, du 15 au 20 avril, le temps fut très incertain; la température sautait subitement d'une vingtaine de degrés, et l'atmosphère subissait des changements imprévus, tantôt imprégnée de neige et agitée par les tourbillons, tantôt froide et sèche au point que l'on ne pouvait mettre le pied au-dehors sans précaution.
Cependant, le samedi, le vent vint à tomber; cette circonstance rendait possible une excursion; on résolut donc de consacrer une journée à la chasse pour renouveler les provisions.
Dès le matin, Altamont, le docteur, Bell, armés chacun d'un fusil à deux coups, de munitions suffisantes, d'une hachette, et d'un couteau à neige pour le cas où il deviendrait nécessaire de se créer un abri, partirent par un temps couvert.
Pendant leur absence, Hatteras devait reconnaître la côte et faire quelques relevés. Le docteur eut soin de mettre le phare en activité; ses rayons luttèrent avantageusement avec les rayons de l'astre radieux; en effet, la lumière électrique, équivalente à celle de trois mille bougies ou de trois cents becs de gaz, est la seule qui puisse soutenir la comparaison avec l'éclat solaire.
Le froid était vif, sec et tranquille. Les chasseurs se dirigèrent vers le cap Washington; la neige durcie favorisait leur marche. En une demi-heure, ils franchirent les trois milles qui séparaient le cap du Fort-Providence. Duk gambadait autour d'eux.
La côte s'infléchissait vers l'est, et les hauts sommets de la baie Victoria tendaient à s'abaisser du côté du nord. Cela donnait à supposer que la Nouvelle-Amérique pourrait bien n'être qu'une île; mais il n'était pas alors question de déterminer sa configuration.
Les chasseurs prirent par le bord de la mer et s'avancèrent rapidement. Nulle trace d'habitation, nul reste de hutte; ils foulaient un sol vierge de tout pas humain.
Ils firent ainsi une quinzaine de milles pendant les trois premières heures, mangeant sans s'arrêter; mais leur chasse menaçait d'être infructueuse. En effet, c'est à peine s'ils virent des traces de lièvre, de renard ou de loup. Cependant, quelques snow-birds[1], voltigeant ça et là, annonçaient le retour du printemps et des animaux arctiques.
[1] Oiseaux de neige
Les trois compagnons avaient dû s'enfoncer dans les terres pour tourner des ravins profonds et des rochers à pic qui se reliaient au Bell-Mount; mais, après quelques retards, ils parvinrent à regagner le rivage; les glaces n'étaient pas encore séparées. Loin de là, la mer restait toujours prise; cependant des traces de phoques annonçaient les premières visites de ces amphibies, qui venaient déjà respirer à la surface de l'ice-field. Il était même évident, à de larges empreintes, à de fraîches cassures de glaçons, que plusieurs d'entre eux avaient pris terre tout récemment.
Ces animaux sont très avides des rayons du soleil, et ils s'étendent volontiers sur les rivages pour se laisser pénétrer par sa bienfaisante chaleur.
Le docteur fit observer ces particularités à ses compagnons.
«Remarquons cette place avec soin, leur dit-il; il est fort possible que, l'été venu, nous rencontrions ici des phoques par centaines; ils se laissent facilement approcher dans les parages peu fréquentés des hommes, et on s'en empare aisément. Mais il faut bien se garder de les effrayer, car alors ils disparaissent comme par enchantement et ne reviennent plus; c'est ainsi que des pêcheurs maladroits, au lieu de les tuer isolément, les ont souvent attaqués en masse, avec bruit et vociférations, et ont perdu ou compromis leur chargement.
—Les chasse-t-on seulement pour avoir leur peau ou leur huile? demanda Bell.
—Les Européens, oui, mais, ma foi, les Esquimaux les mangent; ils en vivent, et ces morceaux de phoque, qu'ils mélangent dans le sang et la graisse, n'ont rien d'appétissant. Après tout, il y a manière de s'y prendre, et je me chargerais d'en tirer de fines côtelettes qui ne seraient point à dédaigner pour qui se ferait à leur couleur noirâtre.
—Nous vous verrons à l'oeuvre, répondit Bell; je m'engage, de confiance, à manger de la chair de phoque tant que cela vous fera plaisir. Vous m'entendez, monsieur Clawbonny?
—Mon brave Bell, vous voulez dire tant que cela vous fera plaisir.Mais vous aurez beau faire, vous n'égalerez jamais la voracité duGroënlandais, qui consomme jusqu'à dix et quinze livres de cetteviande par jour.
—Quinze livres! fit Bell. Quels estomacs!
—Des estomacs polaires, répondit le docteur, des estomacs prodigieux, qui se dilatent à volonté, et, j'ajouterai, qui se contractent de même, aptes à supporter la disette comme l'abondance. Au commencement de son dîner, l'Esquimau est maigre; à la fin, il est gras, et on ne le reconnaît plus! Il est vrai que son dîner dure souvent une journée entière.
—Évidemment, dit Altamont, cette voracité est particulière aux habitants des pays froids?
—Je le crois, répondit le docteur; dans les régions arctiques, il faut manger beaucoup; c'est une des conditions non seulement de la force, mais de l'existence. Aussi, la Compagnie de la baie d'Hudson attribue-t-elle à chaque homme ou huit livres de viande, ou douze livres de poisson, ou deux livres de pemmican par jour.
—Voilà un régime réconfortant, dit le charpentier.
—Mais pas tant que vous le supposez, mon ami, et un Indien, gavé de la sorte, ne fournit pas une quantité de travail supérieure à celle d'un Anglais nourri de sa livre de boeuf et de sa pinte de bière.
—Alors, monsieur Clawbonny, tout est pour le mieux.
—Sans doute, mais cependant un repas d'Esquimaux peut à bon droit nous étonner. Aussi, à la terre Boothia, pendant son hivernage, Sir John Ross était toujours surpris de la voracité de ses guides; il raconte quelque part que deux hommes, deux, entendez-vous, dévorèrent pendant une matinée tout un quartier de boeuf musqué; ils taillaient la viande en longues aiguillettes, qu'ils introduisaient dans leur gosier; puis chacun, coupant au ras du nez ce que sa bouche ne pouvait contenir, le passait à son compagnon; ou bien, ces gloutons, laissant pendre des rubans de chair jusqu'à terre, les avalaient peu à peu, à la façon du boa digérant un boeuf, et comme lui étendus tout de leur long sur le sol!
—Pouah! lit Bell; les dégoûtantes brutes!
—Chacun a sa manière de dîner, répondit philosophiquement l'Américain.
—Heureusement! répliqua le docteur.
—Eh bien, reprit Altamont, puisque le besoin de se nourrir est si impérieux sous ces latitudes, je ne m'étonne plus que, dans les récits des voyageurs arctiques, il soit toujours question de repas.
—Vous avez raison, répondit le docteur, et c'est une remarque que j'ai faite également: cela vient de ce que non seulement il faut une nourriture abondante, mais aussi de ce qu'il est souvent fort difficile de se la procurer. Alors, on y pense sans cesse, et, par suite, on en parle toujours.
—Cependant, dit Altamont, si mes souvenirs sont exacts, en Norvège, dans les contrées les plus froides, les paysans n'ont pas besoin d'une alimentation aussi substantielle: un peu de laitage, des oeufs, du pain d'écorce de bouleau, quelquefois du saumon, jamais de viande; et cela n'en fait pas moins des gaillards solidement constitués.
—Affaire d'organisation, répondit le docteur, et que je ne me charge pas d'expliquer. Cependant, je crois qu'une seconde ou une troisième génération de Norvégiens, transplantés au Groënland, finirait par se nourrir à la façon groënlandaise. Et nous-mêmes, mes amis, si nous restions dans ce bienheureux pays, nous arriverions à vivre en Esquimaux, pour ne pas dire en gloutons fieffés.
—Monsieur Clawbonny, dit Bell, me donne faim à parler de la sorte.
—Ma foi non, répondit Altamont, cela me dégoûterait plutôt et me ferait prendre la chair de phoque en horreur. Eh! mais, je crois que nous allons pouvoir nous mettre à l'épreuve. Je me trompe fort, ou j'aperçois là-bas, étendue sur les glaçons, une masse qui me paraît animée.
—C'est un morse! s'écria le docteur; silence, et en avant!»
En effet, un amphibie de la plus forte taille s'ébattait à deux cents yards des chasseurs; il s'étendait et se roulait voluptueusement aux pâles rayons du soleil.
Les trois chasseurs se divisèrent de manière à cerner l'animal pour lui couper la retraite, ils arrivèrent ainsi à quelques toises de lui en se dérobant derrière les hummocks, et ils firent feu.
Le morse se renversa sur lui-même, encore plein de vigueur; il écrasait les glaçons, il voulait fuir; mais Altamont l'attaqua à coups de hache et parvint à lui trancher ses nageoires dorsales. Le morse essaya une défense désespérée; de nouveaux coups de feu l'achevèrent, et il demeura étendu sans vie sur l'ice-field rougi de son sang.
C'était un animal de belle taille; il mesurait près de quinze pieds de long depuis son museau jusqu'à l'extrémité de sa queue, et il eût certainement fourni plusieurs barriques d'huile.
Le docteur tailla dans la chair les parties les plus savoureuses, et il laissa le cadavre à la merci de quelques corbeaux qui, à cette époque de l'année, planaient déjà dans les airs.
La nuit commençait à venir. On songea à regagner le Fort-Providence; le ciel s'était entièrement purifié, et, en attendant les rayons prochains de la lune, il s'éclairait de magnifiques lueurs stellaires.
«Allons, en route, dit le docteur; il se fait tard; en somme, notre chasse n'a pas été très heureuse; mais, du moment où il rapporte de quoi souper, un chasseur n'a pas le droit de se plaindre. Seulement, prenons par le plus court, et tâchons de ne pas nous égarer; les étoiles sont là pour nous indiquer la route.»
Cependant, dans ces contrées où la polaire brille droit au-dessus de la tête du voyageur, il est malaisé de la prendre pour guide; en effet, quand le nord est exactement au sommet de la voûte céleste, les autres points cardinaux sont difficiles à déterminer: la lune et les grandes constellations vinrent heureusement aider le docteur à fixer sa route.
Il résolut, pour abréger son chemin, d'éviter les sinuosités du rivage et de couper au travers des terres; c'était plus direct, mais moins sûr: aussi, après quelques heures de marche, la petite troupe fut complètement égarée.
On agita la question de passer la nuit dans une hutte de glace, de s'y reposer, et d'attendre le jour pour s'orienter, dût-on revenir au rivage, afin de suivre l'ice-field; mais le docteur, craignant d'inquiéter Hatteras et Johnson, insista pour que la route fût continuée.
«Duk nous conduit, dit-il, et Duk ne peut se tromper: il est cloué d'un instinct qui se passe de boussole et d'étoile. Suivons-le donc.»
Duk marchait en avant, et on s'en fia à son intelligence. On eut raison; bientôt une lueur apparut au loin dans l'horizon; on ne pouvait la confondre avec une étoile, qui ne fût pas sortie de brumes aussi basses.
«Voilà notre phare! s'écria le docteur.
—Vous croyez, monsieur Clawbonny? dit le charpentier.
—J'en suis certain. Marchons.»
A mesure que les voyageurs approchaient, la lueur devenait plus intense, et bientôt ils furent enveloppés par une traînée de poussière lumineuse; ils marchaient dans un immense rayon, et derrière eux leurs ombres gigantesques, nettement découpées, s'allongeaient démesurément sur le tapis de neige.
Ils doublèrent le pas, et, une demi-heure après, ils gravissaient le talus du Fort-Providence.
Hatteras et Johnson attendaient les trois chasseurs avec une certaine inquiétude. Ceux-ci furent enchantés de retrouver un abri chaud et commode. La température, avec le soir, s'était singulièrement abaissée, et le thermomètre placé à l'extérieur marquait soixante-treize degrés au-dessous de zéro (-31° centigrades).
Les arrivants, exténués de fatigue et presque gelés, n'en pouvaient plus; les poêles heureusement marchaient bien; le fourneau n'attendait plus que les produits de la chasse; le docteur se transforma en cuisinier et fit griller quelques côtelettes de morse. A neuf heures du soir, les cinq convives s'attablaient devant un souper réconfortant.
«Ma foi, dit Bell, au risque de passer pour un Esquimau, j'avouerai que le repas est la grande chose d'un hivernage; quand on est parvenu à l'attraper, il ne faut pas bouder devant!»
Chacun des convives, ayant la bouche pleine, ne put répondre immédiatement au charpentier; mais le docteur lui fit signe qu'il avait bien raison.
Les côtelettes de morse furent déclarées excellentes, ou, si on ne le déclara pas, on les dévora jusqu'à la dernière, ce qui valait toutes les déclarations du monde.
Au dessert, le docteur prépara le café, suivant son habitude; il ne laissait à personne le soin de distiller cet excellent breuvage; il le faisait sur la table, dans une cafetière à esprit-de-vin, et le servait bouillant. Pour son compte, il fallait qu'il lui brûlât la langue, ou il le trouvait indigne de passer par son gosier. Ce soir-là il l'absorba à une température si élevée, que ses compagnons ne purent l'imiter.
«Mais vous allez vous incendier, docteur, lui dit Altamont.
—Jamais, répondit-il.
—Vous avez donc le palais doublé en cuivre? répliqua Johnson.
—Point, mes amis; je vous engage à prendre exemple sur moi. Il y a des personnes, et je suis du nombre, qui boivent le café à la température de cent trente et un degrés (+55° centigrades).
—Cent trente et un degrés! s'écria Altamont; mais la main ne supporterait pas une pareille chaleur!
—Évidemment, Altamont, puisque la main ne peut pas endurer plus de cent vingt-deux degrés (+50° centigrades) dans l'eau; mais le palais et la langue sont moins sensibles que la main, et ils résistent là où celles-ci ne pourraient y tenir.
—Vous m'étonnez, dit Altamont.
—Eh bien, je vais vous convaincre.»
Et le docteur, ayant pris le thermomètre du salon, en plongea la boule dans sa tasse de café bouillant; il attendit que l'instrument ne marquât plus que cent trente et un degrés, et il avala sa liqueur bienfaisante avec une évidente satisfaction.
Bell voulut l'imiter bravement et se brûla à jeter les hauts cris.
«Manque d'habitude, dit le docteur.
—Clawbonny, reprit Altamont, pourriez-vous nous dire quelles sont les plus hautes températures que le corps humain soit capable de supporter?
—Facilement, répondit le docteur; on l'a expérimenté, et il y a des faits curieux à cet égard. Il m'en revient un ou deux à la mémoire, et ils vous prouveront qu'on s'accoutume à tout, même à ne pas cuire où cuirait un beefsteak. Ainsi, on raconte que des filles de service au four banal de la ville de La Rochefoucauld, en France, pouvaient rester dix minutes dans ce four, pendant que la température s'y trouvait à trois cents degrés (+ 132° centigrades), c'est-à-dire supérieure de quatre-vingt-neuf degrés à l'eau bouillante, et tandis qu'autour d'elles des pommes et de la viande grillaient parfaitement.
—Quelles filles! s'écria Altamont.
—Tenez, voici un autre exemple qu'on ne peut mettre en doute. Neuf de nos compatriotes, en 1774, Fordyce, Banks, Solander, Blagdin, Home, Nooth, Lord Seaforth et le capitaine Philips, supportèrent une température de deux cent quatre-vingt-quinze degrés (+ 128° centigrades), pendant que des oeufs et un roastbeef cuisaient auprès d'eux.
—Et c'étaient des Anglais! dit Bell avec un certain sentiment de fierté.
—Oui, Bell, répondit le docteur.
—Oh! des Américains auraient mieux fait, fit Altamont.
—Ils eussent rôti, dit le docteur en riant.
—Et pourquoi pas? répondit l'Américain.
—En tout cas, ils ne l'ont pas essayé; donc je m'en tiens à mes compatriotes. J'ajouterai un dernier fait, incroyable, si l'on pouvait douter de la véracité des témoins. Le duc de Raguse et le docteur Jung, un Français et un Autrichien, virent un Turc se plonger dans un bain qui marquait cent soixante-dix degrés (+78° centigrades).
—Mais il me semble, dit Johnson, que cela ne vaut ni les filles du four banal, ni nos compatriotes!
—Pardon, répondit le docteur; il y a une grande différence entre se plonger dans l'air chaud ou dans l'eau chaude; l'air chaud amène une transpiration qui garantit les chairs, tandis que dans l'eau bouillante on ne transpire pas, et l'on se brûle. Aussi la limite extrême de température assignée aux bains n'est-elle en général que de cent sept degrés (+42° centigrades). Il fallait donc que ce Turc fût un homme peu ordinaire pour supporter une chaleur pareille!
—Monsieur Clawbonny, demanda Johnson, quelle est donc la température habituelle des êtres animés?
—Elle varie suivant leur nature, répondit le docteur; ainsi les oiseaux sont les animaux dont la température est la plus élevée, et, parmi eux, le canard et la poule sont les plus remarquables; la chaleur de leur corps dépasse cent dix degrés (+43° centigrades), tandis que le chat-huant, par exemple, n'en compte que cent quatre (+40° centigrades), puis viennent en second lieu les mammifères, les hommes; la température des Anglais est en général de cent un degrés (+37° centigrades).
—Je suis sûr que M. Altamont va réclamer pour les Américains, ditJohnson en riant.
—Ma foi, dit Altamont, il y en a de très chauds; mais, comme je ne leur ai jamais plongé un thermomètre dans le thorax ou sous la langue, il m'est impossible d'être fixé à cet égard.
—Bon! répondit le docteur, la différence n'est pas sensible entre hommes de races différentes, quand ils sont placés dans des circonstances identiques et quel que soit leur genre de nourriture; je dirai même que la température humaine est à peu près semblable à l'équateur comme au pôle.
—Ainsi, dit Altamont, notre chaleur propre est la même ici qu'enAngleterre?
—Très sensiblement, répondit le docteur; quant aux autres mammifères, leur température est, en général, un peu supérieure à celle de l'homme. Le cheval se rapproche beaucoup de lui, ainsi que le lièvre, l'éléphant, le marsouin, le tigre; mais le chat, l'écureuil, le rat, la panthère, le mouton, le boeuf, le chien, le singe, le bouc, la chèvre atteignent cent trois degrés, et enfin, le plus favorisé de tous, le cochon, dépasse cent quatre degrés (+ 40° centigrades).
—C'est humiliant pour nous, fit Altamont.
—Viennent alors les amphibies et les poissons, dont la température varie beaucoup suivant celle de l'eau. Le serpent n'a guère que quatre-vingt-six degrés (+30° centigrades), la grenouille soixante-dix (+25° centigrades), et le requin autant dans un milieu inférieur d'un degré et demi; enfin les insectes paraissent avoir la température de l'eau et de l'air.
—Tout cela est bien, dit Hatteras, qui n'avait pas encore pris la parole, et je remercie le docteur de mettre sa science à notre disposition; mais nous parlons là comme si nous devions avoir des chaleurs torrides à braver. Ne serait-il pas plus opportun de causer du froid, de savoir à quoi nous sommes exposés, et quelles ont été les plus basses températures observées jusqu'ici?
—C'est juste, répondit Johnson.
—Rien n'est plus facile, reprit le docteur, et je peux vous édifier à cet égard.
—Je le crois bien, fit Johnson, vous savez tout.
—Mes amis, je ne sais que ce que m'ont appris les autres, et, quand j'aurai parlé, vous serez aussi instruits que moi. Voilà donc ce que je puis vous dire touchant le froid, et sur les basses températures que l'Europe a subies. On compte un grand nombre d'hivers mémorables, et il semble que les plus rigoureux soient soumis à un retour périodique tous les quarante et un ans à peu près, retour qui coïncide avec la plus grande apparition des taches du soleil. Je vous citerai l'hiver de 1364, où le Rhône gela jusqu'à Arles; celui de 1408, où le Danube fut glacé dans tout son cours et où les loups traversèrent le Cattégat à pied sec; celui de 1509, pendant lequel l'Adriatique et la Méditerranée furent solidifiées à Venise, à Cette, à Marseille, et la Baltique prise encore au 10 avril; celui de 1608, qui vit périr en Angleterre tout le bétail; celui de 1789, pendant lequel la Tamise fut glacée jusqu'à Gravesend, à six lieues au-dessous de Londres; celui de 1813, dont les Français ont conservé de si terribles souvenirs; enfin, celui de 1829, le plus précoce et le plus long des hivers du XIXe siècle. Voilà pour l'Europe.
—Mais ici, au-delà du cercle polaire, quel degré la température peut-elle atteindre? demanda Altamont.
—Ma foi, répondit le docteur, je crois que nous avons éprouvé les plus grands froids qui aient jamais été observés, puisque le thermomètre à alcool a marqué un jour soixante-douze degrés au-dessous de zéro (-58° centigrades), et, si mes souvenirs sont exacts, les plus basses températures reconnues jusqu'ici par les voyageurs arctiques ont été seulement de soixante et un degrés à l'île Melville, de soixante-cinq degrés au port Félix, et de soixante-dix degrés au Fort-Reliance (-56°,7 centigrades).
—Oui, fit Hatteras, nous avons été arrêtés par un rude hiver, et cela mal à propos!
—Vous avez été arrêtés? dit Altamont en regardant fixement le capitaine.
—Dans notre voyage à l'ouest, se hâta de dire le docteur.
—Ainsi, dit Altamont, en reprenant la conversation, les maxima et les minima de températures supportées par l'homme ont un écart de deux cents degrés environ?
—Oui, répondit le docteur; un thermomètre exposé à l'air libre et abrité contre toute réverbération ne s'élève jamais à plus de cent trente-cinq degrés au-dessus de zéro (+57° centigrades), de même que par les grands froids il ne descend jamais au-dessous de soixante-douze degrés (-58° centigrades). Ainsi, mes amis, vous voyez que nous pouvons prendre nos aises.
—Mais cependant, dit Johnson, si le soleil venait à s'éteindre subitement, est-ce que la terre ne serait pas plongée dans un froid plus considérable?
—Le soleil ne s'éteindra pas, répondit le docteur; mais, vînt-il à s'éteindre, la température ne s'abaisserait pas vraisemblablement au-dessous du froid que je vous ai indiqué.
—Voilà qui est curieux.
—Oh! je sais qu'autrefois on admettait des milliers de degrés pour les espaces situés en dehors de l'atmosphère; mais, après les expériences d'un savant français, Fourrier, il a fallu en rabattre; il a prouvé que si la terre se trouvait placée dans un milieu dénué de toute chaleur, l'intensité du froid que nous observons au pôle serait bien autrement considérable, et qu'entre la nuit et le jour il existerait de formidables différences de température; donc, mes amis, il ne fait pas plus froid à quelques millions de lieues qu'ici même.
—Dites-moi, docteur, demanda Altamont, la température de l'Amérique n'est-elle pas plus basse que celle des autres pays du monde?
—Sans doute, mais n'allez pas en tirer vanité, répondit le docteur en riant.
—Et comment explique-t-on ce phénomène?
—On a cherché à l'expliquer, mais d'une façon peu satisfaisante; ainsi, il vint à l'esprit d'Halley qu'une comète, ayant jadis choqué obliquement la terre, changea la position de son axe de rotation, c'est-à-dire de ses pôles; d'après lui, le pôle Nord, situé autrefois à la baie d'Hudson, se trouva reporté plus à l'est, et les contrées de l'ancien pôle, si longtemps gelées, conservèrent un froid plus considérable, que de longs siècles de soleil n'ont encore pu réchauffer.
—Et vous n'admettez pas cette théorie?
—Pas un instant, car ce qui est vrai pour la côte orientale de l'Amérique ne l'est pas pour la côte occidentale, dont la température est plus élevée. Non! il faut constater qu'il y a clés lignes isothermes différentes des parallèles terrestres, et voilà tout.
—Savez-vous, monsieur Clawbonny, dit Johnson, qu'il est beau de causer du froid dans les circonstances où nous sommes.
—Juste, mon vieux Johnson: nous sommes à même d'appeler la pratique au secours de la théorie. Ces contrées sont un vaste laboratoire ou l'on peut taire de curieuses expériences sur les basses températures; seulement, soyez toujours attentifs et prudents; si quelque partie de votre corps se gèle, frottez-la immédiatement de neige pour rétablir la circulation du sang, et si vous revenez près du feu, prenez garde, car vous pourriez vous brûler les mains ou les pieds sans vous en apercevoir; cela nécessiterait des amputations, et il faut tâcher de ne rien laisser de nous dans les contrées boréales. Sur ce, mes amis, je crois que nous ferons bien de demander au sommeil quelques heures de repos.
—Volontiers, répondirent les compagnons du docteur.
—Qui est de garde près du poêle?
—Moi, répondit Bell.
—Eh bien, mon ami, veillez à ce que le feu ne tombe pas, car il fait ce soir un froid de tous les diables.
—Soyez tranquille, monsieur Clawbonny, cela pique ferme, et cependant, voyez donc! le ciel est tout en feu.
—Oui, répondit le docteur en s'approchant de la fenêtre, une aurore boréale de toute beauté! Quel magnifique spectacle! je ne me lasse vraiment pas de le contempler.»
En effet, le docteur admirait toujours ces phénomènes cosmiques, auxquels ses compagnons ne prêtaient plus grande attention; il avait remarqué, d'ailleurs, que leur apparition était toujours précédée de perturbations de l'aiguille aimantée, et il préparait sur ce sujet des observations destinées auWeather Book[1].
[1] Livre du temps de l'amiral Fitz-Roy, où sont rapportés tous les faits météorologiques.
Bientôt, pendant que Bell veillait près du poêle, chacun, étendu sur sa couchette, s'endormit d'un tranquille sommeil.
La vie au pôle est d'une triste uniformité. L'homme se trouve entièrement soumis aux caprices de l'atmosphère, qui ramène ses tempêtes et ses froids intenses avec une désespérante monotonie. La plupart du temps, il y a impossibilité de mettre le pied dehors, et il faut rester enfermé dans les huttes de glace. De longs mois se passent ainsi, faisant aux hiverneurs une véritable existence de taupe.
Le lendemain, le thermomètre s'abaissa de quelques degrés, et l'air s'emplit de tourbillons de neige, qui absorbèrent toute la clarté du jour. Le docteur se vit donc cloué dans la maison et se croisa les bras; il n'y avait rien à faire, si ce n'est à déboucher toutes les heures le couloir d'entrée, qui pouvait se trouver obstrué, et à repolir les murailles de glace, que la chaleur de l'intérieur rendait humides; mais la snow-house était construite avec une grande solidité et les tourbillons ajoutaient encore à sa résistance, en accroissant l'épaisseur de ses murs.
Les magasins se tenaient bien également. Tous les objets retirés du navire avaient été rangés avec le plus grand ordre dans ces «Docks des marchandises». comme les appelait le docteur. Or, bien que ces magasins fussent situés à soixante pas à peine de la maison, cependant, par certains jours de drift, il était presque impossible de s'y rendre; aussi une certaine quantité de provisions devait toujours être conservée dans la cuisine pour les besoins journaliers.
La précaution de décharger lePorpoiseavait été opportune. Le navire subissait une pression lente, insensible, mais irrésistible, qui l'écrasait peu à peu; il était évident qu'on ne pourrait rien faire de ces débris. Cependant le docteur espérait toujours en tirer une chaloupe quelconque pour revenir en Angleterre; mais le moment n'était pas encore venu de procéder à sa construction.
Ainsi donc, la plupart du temps, les cinq hiverneurs demeuraient dans une profonde oisiveté. Hatteras restait pensif, étendu sur son lit; Altamont buvait ou dormait, et le docteur se gardait bien de les tirer de leur somnolence, car il craignait toujours quelque querelle lâcheuse. Ces deux hommes s'adressaient rarement la parole.
Aussi, pendant les repas, le prudent Clawbonny prenait toujours soin de guider la conversation et de la diriger de manière à ne pas mettre les amours-propres en jeu; mais il avait fort à faire pour détourner les susceptibilités surexcitées. Il cherchait, autant que possible, à instruire, à distraire, à intéresser ses compagnons; quand il ne mettait pas en ordre ses notes de voyage, il traitait à haute voix les sujets d'histoire, de géographie ou de météorologie qui sortaient de la situation même; il présentait les choses d'une façon plaisante et philosophique, tirant un enseignement salutaire des moindres incidents; son inépuisable mémoire ne le laissait jamais à court; il faisait application de ses doctrines aux personnes présentes; il leur rappelait tel fait qui s'était produit dans telle circonstance, et il complétait ses théories, par la force des arguments personnels.
On peut dire que ce digne homme était l'âme de ce petit monde, une âme de laquelle rayonnaient les sentiments de franchise et de justice. Ses compagnons avaient en lui une confiance absolue; il imposait même au capitaine Hatteras, qui l'aimait d'ailleurs; il faisait si bien de ses paroles, de ses manières, de ses habitudes, que cette existence de cinq hommes abandonnés à six degrés du pôle semblait toute naturelle; quand le docteur parlait, on croyait l'écouter dans son cabinet de Liverpool.
Et cependant, combien cette situation différait de celle des naufragés jetés sur les îles de l'océan Pacifique, ces Robinsons dont l'attachante histoire fit presque toujours envie aux lecteurs. Là, en effet, un sol prodigue, une nature opulente, offrait mille ressources variées; il suffisait, dans ces beaux pays, d'un peu d'imagination et de travail pour se procurer le bonheur matériel; la nature allait au-devant de l'homme; la chasse et la pêche suffisaient à tous ses besoins; les arbres poussaient pour lui, les cavernes s'ouvraient pour l'abriter, les ruisseaux coulaient pour le désaltérer: de magnifiques ombrages le défendaient contre la chaleur du soleil, et jamais le terrible froid ne venait le menacer dans ses hivers adoucis; une graine négligemment jetée sur cette terre féconde rendait une moisson quelques mois plus tard. C'était le bonheur complet en dehors de la société. Et puis, ces îles enchantées, ces terres charitables se trouvaient sur la route des navires; le naufragé pouvait toujours espérer d'être recueilli, et il attendait patiemment qu'on vînt l'arracher à son heureuse existence.
Mais ici, sur cette côte de la Nouvelle-Amérique, quelle différence! Cette comparaison, le docteur la faisait quelquefois, mais il la gardait pour lui, et surtout il pestait contre son oisiveté forcée.
Il désirait avec ardeur le retour du dégel pour reprendre ses excursions, et cependant il ne voyait pas ce moment arriver sans crainte, car il prévoyait des scènes graves entre Hatteras et Altamont. Si jamais on poussait jusqu'au pôle, qu'arriverait-il de la rivalité de ces deux hommes?
Il fallait donc parer à tout événement, amener peu à peu ces rivaux à une entente sincère, à une franche communion d'idées; mais réconcilier un Américain et un Anglais, deux hommes que leur origine commune rendait plus ennemis encore, l'un pénétré de toute la morgue insulaire, l'autre doué de l'esprit spéculatif, audacieux et brutal de sa nation, quelle tâche remplie de difficultés!
Quand le docteur réfléchissait à cette implacable concurrence des hommes, à cette rivalité des nationalités, il ne pouvait se retenir, non de hausser les épaules, ce qui ne lui arrivait jamais, mais de s'attrister sur les faiblesses humaines.
Il causait souvent de ce sujet avec Johnson; le vieux marin et lui s'entendaient tous les deux à cet égard; ils se demandaient quel parti prendre, par quelles atténuations arriver à leur but, et ils entrevoyaient bien des complications dans l'avenir.
Cependant, le mauvais temps continuait; on ne pouvait songer à quitter, même une heure, le Fort-Providence. Il fallait demeurer jour et nuit dans la maison de neige. On s'ennuyait, sauf le docteur, qui trouvait toujours moyen de s'occuper.
«Il n'y a donc aucune possibilité de se distraire? dit un soir Altamont. Ce n'est vraiment pas vivre, que vivre de la sorte, comme des reptiles enfouis pour tout un hiver.
—En effet, répondit le docteur; malheureusement, nous ne sommes pas assez nombreux pour organiser un système quelconque de distractions!
—Ainsi, reprit l'Américain, vous croyez que nous aurions moins à faire pour combattre l'oisiveté, si nous étions en plus grand nombre?
—Sans doute, et lorsque des équipages complets ont passé l'hiver dans les régions boréales, ils trouvaient bien le moyen de ne pas s'ennuyer.
—Vraiment, dit Altamont, je serais curieux de savoir comment ils s'y prenaient; il fallait des esprits véritablement ingénieux pour extraire quelque gaieté d'une situation pareille. Ils ne se proposaient pas des charades à deviner, je suppose!
—Non, mais il ne s'en fallait guère, répondit le docteur; et ils avaient introduit dans ces pays hyperboréens deux grandes causes de distraction: la presse et le théâtre.
—Quoi! ils avaient un journal? repartit l'Américain.
—Ils jouaient la comédie? s'écria Bell.
—Sans doute, et ils y trouvaient un véritable plaisir. Aussi, pendant son hivernage à l'île Melville, le commandant Parry proposa-t-il ces deux genres de plaisir à ses équipages, et la proposition eut un succès immense.
—Eh bien, franchement, répondit Johnson, j'aurais voulu être là; ce devait être curieux.
—Curieux et amusant, mon brave Johnson; le lieutenant Beechey devint directeur du théâtre, et le capitaine Sabine rédacteur en chef de laChronique d'hiver ou Gazette de la Géorgie du Nord.
—Bons titres, fit Altamont.
—Ce journal parut chaque lundi, depuis le 1er novembre 1819 jusqu'au 20 mars 1820. Il rapportait tous les incidents de l'hivernage, les chasses, les faits divers, les accidents de météorologie, la température; il renfermait des chroniques plus ou moins plaisantes; certes, il ne fallait pas chercher là l'esprit de Sterne ou les articles charmants duDaily Telegraph; mais enfin, on s'en tirait, on se distrayait; les lecteurs n'étaient ni difficiles ni blasés, et jamais, je crois, métier de journaliste ne fut plus agréable à exercer.
—Ma foi, dit Altamont, je serais curieux de connaître des extraits de cette gazette, mon cher docteur; ses articles devaient être gelés depuis le premier mot jusqu'au dernier.
—Mais non, mais non, répondit le docteur; en tout cas, ce qui eût paru un peu naïf à la Société philosophique de Liverpool, ou à l'Institution littéraire de Londres, suffisait à des équipages enfouis sous les neiges. Voulez-vous en juger?
—Comment! votre mémoire vous fournirait au besoin?…
—Non, mais vous aviez à bord duPorpoiseles voyages de Parry, et je n'ai qu'à vous lire son propre récit.
—Volontiers! s'écrièrent les compagnons du docteur.
—Rien n'est plus facile.»
Le docteur alla chercher dans l'armoire du salon l'ouvrage demandé, et il n'eut aucun peine à y trouver le passage en question.
«Tenez, dit-il, voici quelques extraits de laGazette de la Géorgie du Nord. C'est une lettre adressée au rédacteur en chef:
«C'est avec une vraie satisfaction que l'on a accueilli parmi nous vos propositions pour l'établissement d'un journal. J'ai la conviction que sous votre direction il nous procurera beaucoup d'amusements et allégera de beaucoup le poids de nos cent jours de ténèbres.
«L'intérêt que j'y prends, pour ma part, m'a fait examiner l'effet de votre annonce sur l'ensemble de notre société, et je puis vous assurer, pour me servir des expressions consacrées dans la presse de Londres, que la chose a produit une sensation profonde dans le public.
«Le lendemain de l'apparition de votre prospectus, il y a eu à bord une demande d'encre tout à fait inusitée et sans précédent. Le tapis vert de nos tables s'est vu subitement couvert d'un déluge de rognures de plumes, au grand détriment d'un de nos servants, qui, en voulant les secouer, s'en est enfoncé une sous l'ongle.
«Enfin, je sais de bonne part que le sergent Martin n'a pas eu moins de neuf canifs à aiguiser.
«On peut voir toutes nos tables gémissant sous le poids inaccoutumé de pupitres à écrire, qui depuis deux mois n'avaient pas vu le jour, et l'on dit même que les profondeurs de la cale ont été ouvertes à plusieurs reprises, pour donner issue à maintes rames de papier qui ne s'attendaient pas à sortir sitôt de leur repos.
«Je n'oublierai pas de vous dire que j'ai quelques soupçons qu'on tentera de glisser dans votre boîte quelques articles qui, manquant du caractère de l'originalité complète, n'étant pas tout à fait inédits, ne sauraient convenir à votre plan. Je puis affirmer que pas plus tard qu'hier soir on a vu un auteur, penché sur son pupitre, tenant d'une main un volume ouvert duSpectateur, tandis que de l'autre il faisait dégeler son encre à la flamme d'une lampe! Inutile de vous recommander de vous tenir en garde contre de pareilles ruses; il ne faut pas que nous voyions reparaître dans laChronique d'hiverce que nos aïeux lisaient en déjeunant, il y a plus d'un siècle.»
—Bien, bien, dit Altamont, quand le docteur eut achevé sa lecture; il y a vraiment de la bonne humeur là-dedans, et l'auteur de la lettre devait être un garçon dégourdi.
—Dégourdi est le mot, répondit le docteur. Tenez, voici maintenant un avis qui ne manque pas de gaieté:
«On désire trouver une femme d'âge moyen et de bonne renommée, pour assister dans leur toilette les dames de la troupe du «Théâtre-Royal de la Géorgie septentrionale». On lui donnera un salaire convenable. et elle aura du thé et de la bière à discrétion. S'adresser au comité du théâtre.—N.B.Une veuve aura la préférence.»
—Ma foi, ils n'étaient pas dégoûtés, nos compatriotes, dit Johnson.
—Et la veuve s'est-elle rencontrée? demanda Bell.
—On serait tenté de le croire, répondit le docteur, car voici une réponse adressée au Comité du théâtre:
«Messieurs, je suis veuve; j'ai vingt-six ans, et je puis produire des témoignages irrécusables en faveur de mes moeurs et de mes talents. Mais, avant de me charger de la toilette des actrices de votre théâtre, je désire savoir si elles ont l'intention de garder leurs culottes, et si l'on me fournira l'assistance de quelques vigoureux matelots pour lacer et serrer convenablement leurs corsets. Cela étant, messieurs, vous pouvez compter sur votre servante.
«P. S.Ne pourriez-vous substituer l'eau-de-vie à la petite bière?»
—Ah! bravo! s'écria Altamont. Je vois d'ici ces femmes de chambre qui vous lacent au cabestan. Eh bien, ils étaient gais, les compagnons du capitaine Parry.
—Comme tous ceux qui ont atteint leur but», répondit Hatteras.
Hatteras avait jeté cette remarque au milieu de la conversation, puis il était retombé dans son silence habituel. Le docteur, ne voulant pas s'appesantir sur ce sujet, se hâta de reprendre sa lecture.
«Voici maintenant, dit-il, un tableau des tribulations arctiques; on pourrait le varier à l'infini; mais quelques-unes de ces observations sont assez justes; jugez-en:
«Sortir le matin pour prendre l'air, et, en mettant le pied hors du vaisseau, prendre un bain froid dans le trou du cuisinier.
«Partir pour une partie de chasse, approcher d'un renne superbe, le mettre en joue, essayer de faire feu et éprouver l'affreux mécompte d'un raté, pour cause d'humidité de l'amorce.
«Se mettre en marche avec un morceau de pain tendre dans la poche, et, quand l'appétit se fait sentir, le trouver tellement durci par la gelée qu'il peut bien briser les dents, mais non être brisé par elles.
«Quitter précipitamment la table en apprenant qu'un loup passe en vue du navire, et trouver au retour le dîner mangé par le chat.
«Revenir de la promenade en se livrant à de profondes et utiles méditations, et en être subitement tiré par les embrassements d'un ours.»
—Vous le voyez, mes amis, ajouta le docteur, nous ne serions pas embarrassés d'imaginer quelques autres désagréments polaires; mais, du moment qu'il fallait subir ces misères, cela devenait un plaisir de les constater.
—Ma foi, répondit Altamont, c'est un amusant journal que cetteChronique d'hiver, et il est fâcheux que nous ne puissions nous y abonner!
—Si nous essayions d'en fonder un, dit Johnson.
—A nous cinq! dit Clawbonny; nous ferions tout au plus des rédacteurs, et il ne resterait pas de lecteurs en nombre suffisant.
—Pas plus que de spectateurs, si nous nous mettions en tête de jouer la comédie, répondit Altamont.
—Au fait, monsieur Clawbonny, dit Johnson, parlez-nous donc un peu du théâtre du capitaine Parry; y jouait-on des pièces nouvelles?
—Sans doute; dans le principe, deux volumes embarqués à bord de l'Héclafurent mis à contribution, et les représentations avaient lieu tous les quinze jours; mais bientôt le répertoire fut usé jusqu'à la corde; alors des auteurs improvisés se mirent à l'oeuvre, et Parry composa lui-même pour les fêtes de Noël une comédie tout à fait en situation; elle eut un immense succès, et était intituléeLe Passage du Nord-OuestouLa Fin du Voyage.
—Un fameux titre, répondit Altamont; mais j'avoue que si j'avais à traiter un pareil sujet, je serais fort embarrassé du dénouement.
—Vous avez raison, dit Bell, qui sait comment cela finira?
—Bon! s'écria le docteur, pourquoi songer au dernier acte, puisque les premiers marchent bien? Laissons faire la Providence, mes amis; jouons de notre mieux notre rôle, et puisque le dénouement appartient à l'auteur de toutes choses, ayons confiance dans son talent; il saura bien nous tirer d'affaire.
—Allons donc rêver à tout cela, répondit Johnson; il est tard, et puisque l'heure de dormir est venue, dormons.
—Vous êtes bien pressé, mon vieil ami, dit le docteur.
—Que voulez-vous, monsieur Clawbonny, je me trouve si bien dans ma couchette! et puis, j'ai l'habitude de faire de bons rêves; je rêve de pays chauds! de sorte qu'à vrai dire la moitié de ma vie se passe sous l'équateur, et la seconde moitié au pôle.
—Diable, fit Altamont, vous possédez là une heureuse organisation.
—Comme vous dites, répondit le maître d'équipage.
—Eh bien, reprit le docteur, ce serait une cruauté de faire languir plus longtemps le brave Johnson. Son soleil des Tropiques l'attend. Allons nous coucher.»
Pendant la nuit du 26 au 27 avril, le temps vint à changer; le thermomètre baissa sensiblement, et les habitants de Doctor's-House s'en aperçurent au froid qui se glissait sous leurs couvertures; Altamont, de garde auprès du poêle, eut soin de ne pas laisser tomber le feu, et il dut l'alimenter abondamment pour maintenir la température intérieure à cinquante degrés au-dessus de zéro (+10° centigrades).
Ce refroidissement annonçait la fin de la tempête, et le docteur s'en réjouissait; les occupations habituelles allaient être reprises, la chasse, les excursions, la reconnaissance des terres; cela mettrait un terme à cette solitude désoeuvrée, pendant laquelle les meilleurs caractères finissent par s'aigrir.
Le lendemain matin, le docteur quitta son lit de bonne heure et se fraya un chemin à travers les glaces amoncelées jusqu'au cône du phare.
Le vent avait sauté dans le nord; l'atmosphère était pure; de longues nappes blanches offraient au pied leur tapis ferme et résistant.
Bientôt les cinq compagnons d'hivernage eurent quitté Doctor's-House; leur premier soin fut de dégager la maison des masses glacées qui l'encombraient; on ne s'y reconnaissait plus sur le plateau; il eût été impossible d'y découvrir les vestiges d'une habitation; la tempête, comblant les inégalités du terrain, avait tout nivelé; le sol s'était exhaussé de quinze pieds, au moins.
Il fallut procéder d'abord au déblaiement des neiges, puis redonner à l'édifice une forme plus architecturale, raviver ses lignes engorgées et rétablir son aplomb. Rien ne fut plus facile d'ailleurs, et, après l'enlèvement des glaces, quelques coups du couteau à neige ramenèrent les murailles à leur épaisseur normale.
Au bout de deux heures d'un travail soutenu, le fond de granit apparut; l'accès des magasins de vivres et de la poudrière redevint praticable.
Mais comme, par ces climats incertains, un tel état de choses pouvait se reproduire d'un jour à l'autre, on refit une nouvelle provision de comestibles qui fut transportée dans la cuisine. Le besoin de viande fraîche se faisait sentir à ces estomacs surexcités par les salaisons; les chasseurs furent donc chargés de modifier le système échauffant d'alimentation, et ils se préparèrent à partir.
Cependant, la fin d'avril n'amenait pas le printemps polaire; l'heure du renouvellement n'avait pas sonné; il s'en fallait de six semaines au moins; les rayons du soleil, trop faibles encore, ne pouvaient fouiller ces plaines de neige et faire jaillir du sol les maigres produits de la flore boréale. On devait craindre que les animaux ne fussent rares, oiseaux ou quadrupèdes. Cependant un lièvre, quelques couples de ptarmigans, un jeune renard même eussent figuré avec honneur sur la table de Doctor's-House, et les chasseurs résolurent de chasser avec acharnement tout ce qui passerait à portée de leur fusil.
Le docteur, Altamont et Bell se chargèrent d'explorer le pays. Altamont, à en juger par ses habitudes, devait être un chasseur adroit et déterminé, un merveilleux tireur, bien qu'un peu vantard. Il fut donc de la partie, tout comme Duk, qui le valait dans son genre, en ayant l'avantage d'être moins hâbleur.
Les trois compagnons d'aventure remontèrent par le cône de l'est et s'enfoncèrent au travers des immenses plaines blanches; mais ils n'eurent pas besoin d'aller loin, car des traces nombreuses se montrèrent à moins de deux milles du fort; de là, elles descendaient jusqu'au rivage de la baie Victoria, et paraissaient enlacer le Fort-Providence de leurs cercles concentriques.
Après avoir suivi ces piétinements avec curiosité, les chasseurs se regardèrent.
«Eh bien! dit le docteur, cela me semble clair.
—Trop clair, répondit Bell; ce sont des traces d'ours.
—Un excellent gibier, répondit Altamont, mais qui me paraît pécher aujourd'hui par une qualité.
—Laquelle? demanda le docteur.
—L'abondance, répondit l'Américain.
—Que voulez-vous dire? reprit Bell.
—Je veux dire qu'il y a là les traces de cinq ours parfaitement distinctes, et cinq ours, c'est beaucoup pour cinq hommes!
—Êtes-vous certain de ce que vous avancez? dit le docteur.
—Voyez et jugez par vous-même: voici une empreinte qui ne ressemble pas à cette autre; les griffes de celles-ci sont plus écartées que les griffes de celles-là. Voici les pas d'un ours plus petit. Comparez bien, et vous trouverez dans un cercle restreint les traces de cinq animaux.
—C'est évident, dit Bell, après avoir examiné attentivement.
—Alors, fit le docteur, il ne faut pas faire de la bravoure inutile, mais au contraire se tenir sur ses gardes; ces animaux sont très affamés à la fin d'un hiver rigoureux; ils peuvent être extrêmement dangereux; et puisqu'il n'est plus possible de douter de leur nombre….
—Ni même de leurs intentions, répliqua l'Américain.
—Vous croyez, dit Bell, qu'ils ont découvert notre présence sur cette côte?
—Sans doute, à moins que nous ne soyons tombés dans une passée d'ours; mais alors pourquoi ces empreintes s'étendent-elles circulairement, au lieu de s'éloigner à perte de vue? Tenez! ces animaux-là sont venus du sud-est, ils se sont arrêtés à cette place, et ils ont commencé ici la reconnaissance du terrain.
—Vous avez raison, dit le docteur; il est même certain qu'ils sont venus cette nuit.
—Et sans doute les autres nuits, répondit Altamont; seulement, la neige a recouvert leurs traces.
—Non, répondit le docteur, il est plus probable que ces ours ont attendu la fin de la tempête; poussés par le besoin, ils ont gagné du côté de la baie, dans l'intention de surprendre quelques phoques, et alors ils nous auront éventés.
—C'est cela même, répondit Altamont; d'ailleurs, il est facile de savoir s'ils reviendront la nuit prochaine.
—Comment cela? dit Bell.
—En effaçant ces traces sur une partie de leur parcours; et si demain nous retrouvons des empreintes nouvelles, il sera bien évident que le Fort-Providence est le but auquel tendent ces animaux.
—Bien, répondit le docteur, nous saurons au moins à quoi nous en tenir.»
Les trois chasseurs se mirent à l'oeuvre, et, en grattant la neige, ils eurent bientôt fait disparaître les piétinements sur un espace de cent toises à peu près.
«Il est pourtant singulier, dit Bell, que ces bêtes-là aient pu nous sentir à une pareille distance; nous n'avons brûlé aucune substance graisseuse de nature à les attirer.
—Oh! répondit le docteur, les ours sont doués d'une vue perçante et d'un odorat très subtil; ils sont, en outre, très intelligents, pour ne pas dire les plus intelligents de tous les animaux, et ils ont flairé par ici quelque chose d'inaccoutumé.
—D'ailleurs, reprit Bell, qui nous dit que, pendant la tempête, ils ne se sont pas avancés jusqu'au plateau?
—Alors, répondit l'Américain, pourquoi se seraient-ils arrêtés cette nuit à cette limite?
—Oui, il n'y a pas de réponse à cela, répliqua le docteur, et nous devons croire que peu à peu ils rétréciront le cercle de leurs recherches autour du Fort-Providence.
—Nous verrons bien, répondit Altamont.
—Maintenant, continuons notre marche, dit le docteur, mais ayons l'oeil au guet.»
Les chasseurs veillèrent avec attention; ils pouvaient craindre que quelque ours ne fût embusqué derrière les monticules de glace; souvent même ils prirent les blocs gigantesques pour des animaux, dont ces blocs avaient la taille et la blancheur. Mais, en fin de compte, et à leur grande satisfaction, ils en furent pour leurs illusions.
Ils revinrent enfin à mi-côte du cône, et de là leur regard se promena inutilement depuis le cap Washington jusqu'à l'île Johnson.
Ils ne virent rien; tout était immobile et blanc; pas un bruit, pas un craquement.
Ils rentrèrent dans la maison de neige.
Hatteras et Johnson furent mis au courant de la situation, et l'on résolut de veiller avec la plus scrupuleuse attention. La nuit vint; rien ne troubla son calme splendide, rien ne se fit entendre qui pût signaler l'approche d'un danger.
Le lendemain, dès l'aube, Hatteras et ses compagnons, bien armés, allèrent reconnaître l'état de la neige; ils retrouvèrent des traces identiques à celles de la veille, mais plus rapprochées. Evidemment, les ennemis prenaient leurs dispositions pour le siège du Fort-Providence.
«Ils ont ouvert leur seconde parallèle, dit le docteur.
—Ils ont même fait une pointe en avant, répondit Altamont; voyez ces pas qui s'avancent vers le plateau; ils appartiennent à un puissant animal.
—Oui, ces ours nous gagnent peu à peu, dit Johnson; il est évident qu'ils ont l'intention de nous attaquer.
—Cela n'est pas douteux, répondit le docteur; évitons de nous montrer. Nous ne sommes pas de force à combattre avec succès.
—Mais où peuvent être ces damnés ours? s'écria Bell.
—Derrière quelques glaçons de l'est, d'où ils nous guettent; n'allons pas nous aventurer imprudemment.
—Et la chasse? fit Altamont.
—Remettons-la à quelques jours, répondit le docteur; effaçons de nouveau les traces les plus rapprochées, et nous verrons demain matin si elles se sont renouvelées. De cette façon, nous serons au courant des manoeuvres de nos ennemis.»
Le conseil du docteur fut suivi, et l'on revint se caserner dans le fort; la présence de ces terribles bêtes empêchait toute excursion. On surveilla attentivement les environs de la baie Victoria. Le phare fut abattu; il n'avait aucune utilité actuelle et pouvait attirer l'attention des animaux; le fanal et les fils électriques furent serrés dans la maison; puis, à tour de rôle, chacun se mit en observation sur le plateau supérieur.
C'étaient de nouveaux ennuis de solitude à subir; mais le moyen d'agir autrement? On ne pouvait pas se compromettre dans une lutte si inégale, et la vie de chacun était trop précieuse pour la risquer imprudemment. Les ours, ne voyant plus rien, seraient peut-être dépistés, et, s'ils se présentaient isolément pendant les excursions, on pourrait les attaquer avec chance de succès.
Cependant cette inaction était relevée par un intérêt nouveau: il y avait à surveiller, et chacun ne regrettait pas d'être un peu sur le qui-vive.
La journée du 28 avril se passa sans que les ennemis eussent donné signe d'existence. Le lendemain, on alla reconnaître les traces avec un vif sentiment de curiosité, qui fut suivi d'exclamations d'étonnement.
Il n'y avait plus un seul vestige, et la neige déroulait au loin son tapis intact.
«Bon! s'écria Altamont. les ours sont dépistés! ils n'ont pas eu de persévérance! ils se sont fatigués d'attendre! ils sont partis! Bon voyage! et maintenant, en chasse!
—Eh! eh! répliqua le docteur, qui sait? Pour plus de sûreté, mes amis, je vous demande encore un jour de surveillance. Il est certain que l'ennemi n'est pas revenu cette nuit, du moins de ce côté…
—Faisons le tour du plateau, dit Altamont, et nous saurons à quoi nous en tenir.
—Volontiers», dit le docteur.
Mais on eut beau relever avec soin tout l'espace dans un rayon de deux milles, il fut impossible de retrouver la moindre trace.
«Eh bien, chassons-nous? demanda l'impatient Américain.
—Attendons à demain, répondit le docteur.
—A demain donc», répondit Altamont, qui avait de la peine à se résigner.
On rentra dans le fort. Cependant, comme la veille, chacun dut, pendant une heure, aller reprendre son poste d'observation.
Quand le tour d'Altamont arriva, il alla relever Bell an sommet du cône.
Dès qu'il lut parti, Hatteras appela ses compagnons autour de lui. Le docteur quitta son cahier de notes, et Johnson ses fourneaux.
On pouvait croire qu'Hatteras allait causer des dangers de la situation; il n'y pensait même pas.
«Mes amis, dit-il, profitons de l'absence de cet Américain pour parler de nos affaires: il y a des choses qui ne peuvent le regarder et dont je ne veux pas qu'il se mêle.»
Les interlocuteurs du capitaine se regardèrent, ne sachant pas où il voulait en venir.
«Je désire, dit-il, m'entendre avec vous sur nos projets futurs.
—Bien, bien, répondit le docteur; causons, puisque nous sommes seuls.
—Dans un mois, reprit Hatteras, dans six semaines au plus tard, le moment des grandes excursions va revenir. Avez-vous pensé à ce qu'il conviendrait d'entreprendre pendant l'été?
—Et vous, capitaine? demanda Johnson.
—Moi, je puis dire que pas une heure de ma vie ne s'écoule, qui ne me trouve en présence de mon idée, j'estime que pas un de vous n'a l'intention de revenir sur ses pas?…»
Cette insinuation fut laissée sans réponse immédiate.
«Pour mon compte, reprit Hatteras, dussé-je aller seul, j'irai jusqu'au pôle nord; nous en sommes à trois cent soixante milles au plus. Jamais hommes ne s'approchèrent autant de ce but désiré, et je ne perdrai pas une pareille occasion sans avoir tout tenté, même l'impossible. Quels sont vos projets à cet égard?
—Les vôtres, répondit vivement le docteur.
—Et les vôtres. Johnson?
—Ceux du docteur, répondit le maître d'équipage.
—A vous de parler. Bell, dit Hatteras.
—Capitaine, répondit le charpentier, nous n'avons pas de famille qui nous attende en Angleterre, c'est vrai, mais enfin le pays, c'est le pays! ne pensez-vous donc pas au retour?
—Le retour, reprit le capitaine, se fera aussi bien après la découverte du pôle. Mieux même. Les difficultés ne seront pas accrues, car, en remontant, nous nous éloignons des points les plus froids du globe. Nous avons pour longtemps encore du combustible et des provisions. Rien ne peut donc nous arrêter, et nous serions coupables de ne pas être allés jusqu'au bout.
—Eh bien, répondit Bell, nous sommes tous de votre opinion, capitaine.
—Bien, répondit Hatteras. Je n'ai jamais douté de vous. Nous réussirons, mes amis, et l'Angleterre aura toute la gloire de notre succès.
—Mais il y a un Américain parmi nous», dit Johnson.
Hatteras ne put retenir un geste de colère à cette observation.
«Je le sais, dit-il d'une voix grave.
—Nous ne pouvons l'abandonner ici, reprit le docteur.
—Non! nous ne le pouvons pas! répondit machinalement Hatteras.
—Et il viendra certainement!
—Oui! il viendra! mais qui commandera?
—Vous, capitaine.
—Et si vous m'obéissez, vous autres, ce Yankee refusera-t-il d'obéir?
—Je ne le pense pas, répondit Johnson; mais enfin s'il ne voulait pas se soumettre à vos ordres?…
—Ce serait alors une affaire entre lui et moi.»
Les trois Anglais se turent en regardant Hatteras. Le docteur reprit la parole.
«Comment voyagerons-nous? dit-il.
—En suivant la côte autant que possible, répondit Hatteras.
—Mais si nous trouvons la mer libre, comme cela est probable?