CHAPITRE VI.

Pendant le dernier ouragan, Richard Shandon s'était rendu compte des qualités de son équipage; il avait analysé ses hommes un à un, comme doit le faire tout commandant qui veut parer aux dangers de l'avenir; il savait sur quoi compter.

James Wall, officier tout dévoué à Richard, comprenait bien, exécutait bien, mais il pouvait manquer d'initiative; au troisième rang, il se trouvait à sa place.

Johnson, rompu aux luttes de la mer, et vieux routier de l'océanArctique, n'avait rien à apprendre en fait de sang-froid et d'audace.

Simpson, le harponneur, et Bell, le charpentier, étaient des hommes sûrs, esclaves du devoir et de la discipline. L'ice-master Foker, marin d'expérience, élevé à l'école de Johnson, devait rendre d'importants services.

Des autres matelots, Garry et Bolton semblaient être les meilleurs: Bolton, une sorte de loustic, gai et causeur; Garry, un garçon de trente-cinq ans, à figure énergique, mais un peu pâle et triste.

Les trois matelots, Clifton, Gripper et Pen, semblaient moins ardents et moins résolus; ils murmuraient volontiers. Gripper même avait voulu rompre son engagement au départ duForward; une sorte de honte le retint à bord. Si les choses marchaient bien, s'il n'y avait ni trop de dangers à courir ni trop de manoeuvres à exécuter, on pouvait compter sur ces trois hommes; mais il leur fallait une nourriture substantielle, car on peut dire qu'ils avaient le coeur au ventre. Quoique prévenus, ils s'accommodaient assez mal d'êtreteetotalers, et à l'heure du repas ils regrettaient le brandy ou le gin; ils se rattrapaient cependant sur le café et le thé, distribués à bord avec une certaine prodigalité.

Quant aux deux ingénieurs, Brunton et Plover, et au chauffeur Waren, ils s'étaient contentés jusqu'ici de se croiser les bras.

Shandon savait donc à quoi s'en tenir sur le compte de chacun.

Le 14 avril, leForwardvint à couper le grand courant du gulf-stream qui, après avoir remonté le long de la côte orientale de l'Amérique jusqu'au banc de Terre-Neuve, s'incline vers le nord-est et prolonge les rivages de la Norvège. On se trouvait alors par 51°37' de latitude et 22°58' de longitude, à deux cents milles de la pointe du Groënland. Le temps se refroidit; le thermomètre descendit à trente-deux degrés (0 centigrade)[1], c'est-à-dire au point de congélation.

[1] Il s'agit du thermomètre de Fahrenheit.

Le docteur, sans prendre encore le vêtement des hivers arctiques, avait revêtu son costume de mer, à l'instar des matelots et des officiers; il faisait plaisir à voir avec ses hautes bottes dans lesquelles il descendait tout d'un bloc, son vaste chapeau de toile huilée, un pantalon et une jaquette de même étoffe; par les fortes pluies et les larges vagues que le brick embarquait, le docteur ressemblait à une sorte d'animal marin, comparaison qui ne laissait pas d'exciter sa fierté.

Pendant deux jours, la mer fut extrêmement mauvaise; le vent tourna vers le nord-ouest et retarda la marche duForward. Du 14 au 16 avril, la houle demeura très-forte; mais le lundi, il survint une violente averse qui eut pour résultat de calmer la mer presque immédiatement. Shandon fit observer cette particularité au docteur.

«Eh bien, répondit ce dernier, cela confirme les curieuses observations du baleinier Scoresby qui fit partie de la Société royale d'Edinburgh, dont j'ai l'honneur d'être membre correspondant. Vous voyez que pendant la pluie les vagues sont peu sensibles, même sous l'influence d'un vent violent. Au contraire, avec un temps sec, la mer serait plus agitée par une brise moins forte.

—Mais comment explique-t-on ce phénomène, docteur?

—C'est bien simple; on ne l'explique pas.»

En ce moment, l'ice-master, qui faisait son quart dans les barres de perroquet, signala une masse flottante par tribord, à une quinzaine de milles sous le vent.

«Une montagne de glace dans ces parages!» s'écria le docteur.

Shandon braqua sa lunette dans la direction indiquée, et confirma l'annonce du pilote.

«Voilà qui est curieux! dit le docteur.

—Cela vous étonne? fit le commandant en riant. Comment! nous serions assez heureux pour trouver quelque chose qui vous étonnât?

—Cela m'étonne sans m'étonner, répondit en souriant le docteur, puisque le brickAnn de Poole, de Greenspond, fut pris en 1813 dans de véritables champs de glace par le quarante-quatrième degré de latitude nord, et que Dayement, son capitaine, les compta par centaines!

—Bon! fit Shandon, vous avez encore à nous en apprendre là-dessus!

—Oh! peu de chose, répondit modestement l'aimable Clawbonny, si ce n'est que l'on a trouvé des glaces sous des latitudes encore plus basses.

—Cela, vous ne me l'apprenez pas, mon cher docteur, car, étant mousse à bord du sloop de guerrele Fly…

—En 1818, continua le docteur, à la fin de mars, comme qui dirait avril, vous avez passé entre deux grandes îles de glaces flottantes, par le quarante-deuxième degré de latitude.

—Ah! c'est trop fort! s'écria Shandon.

—Mais c'est vrai; je n'ai donc pas lieu de m'étonner, puisque nous sommes deux degrés plus au nord, de rencontrer une montagne flottante par le travers duForward.

—Vous êtes un puits, docteur, répondit le commandant, et avec vous il n'y a qu'à tirer le seau.

—Bon! je tarirai plus vite que vous ne pensez; et maintenant, si nous pouvons observer de près ce curieux phénomène, Shandon, je serai le plus heureux des docteurs.

—Justement. Johnson, fit Shandon en appelant son maître d'équipage, la brise, il me semble, a une tendance à fraîchir.

—Oui, commandant, répondit Johnson; nous gagnons peu, et les courants du détroit de Davis vont bientôt se faire sentir.

—Vous avez raison, Johnson, et si nous voulons être le 20 avril en vue du cap Farewel, il faut marcher à la vapeur, ou bien nous serons jetés sur les côtes du Labrador. Monsieur Wall, veuillez donner l'ordre d'allumer les fourneaux.»

Les ordres du commandant furent exécutés; une heure après, la vapeur avait acquis une pression suffisante; les voiles furent serrées, et l'hélice, tordant les flots sous ses branches, poussa violemmentle Forwardcontre le vent du nord-ouest.

Bientôt des bandes d'oiseaux de plus en plus nombreux, des pétrels, des puffins, des contre-maîtres, habitants de ces parages désolés, signalèrent l'approche du Groënland.Le Forwardgagnait rapidement dans le nord, en laissant sous le vent une longue traînée de fumée noire.

Le mardi 17 avril, vers les onze heures du matin, l'ice-master signala la première vue dublinkde la glace[1]. Il se trouvait à vingt milles au moins dans la nord-nord-ouest. Cette bande d'un blanc éblouissant éclairait vivement, malgré la présence de nuages assez épais, toute la partie de l'atmosphère voisine de l'horizon. Les gens d'expérience du bord ne purent se méprendre sur ce phénomène, et ils reconnurent à sa blancheur que ceblinkdevait venir d'un vaste champ de glace situé à une trentaine de milles au delà de la portée de la vue, et provenait de la réflexion des rayons lumineux.

[1] Couleur particulière et brillante que prend l'atmosphère au dessus d'une grande étendue de glace.

Vers le soir, le, vent retomba dans le sud, et devint favorable; Shandon put établir une bonne voilure, et, par mesure d'économie, il éteignit ses fourneaux.Le Forward, sous ses huniers, son foc et sa misaine, se dirigea vers le cap Farewel.

Le 18, à trois heures, un ice-stream fut reconnu à une ligne blanche peu épaisse, mais de couleur éclatante, qui tranchait vivement entre les lignes de la mer et du ciel. Il dérivait évidemment de la côte est du Groënland plutôt que du détroit de Davis, car les glaces se tiennent de préférence sur le bord occidental de la mer de Baffin. Une heure après,le Forwardpassait au milieu des pièces isolées du ice-stream, et, dans la partie la plus compacte, les glaces, quoique soudées entre elles, obéissaient au mouvement de la houle.

Le lendemain, au point du jour, la vigie signala un navire: c'étaitle Valkyrien, corvette danoise qui courait à contre-bord duForwardet se dirigeait vers le banc de Terre-Neuve. Le courant du détroit se faisait sentir, et Shandon dut forcer de voile pour le remonter.

En ce moment, le commandant, le docteur, James Wall et Johnson se trouvaient réunis sur la dunette, examinant la direction et la force de ce courant. Le docteur demanda s'il était avéré que ce courant existât uniformément dans la mer de Baffin.

«Sans doute, répondit Shandon, et les bâtiments à voile ont beaucoup de peine à le refouler.

—D'autant plus, ajouta James Wall, qu'on le rencontre aussi bien sur la côte orientale de l'Amérique que sur la côte occidentale du Groënland.

—Eh bien! fit le docteur, voilà qui donne singulièrement raison aux chercheurs du passage du Nord-Ouest! Ce courant marche avec une vitesse de cinq milles à l'heure environ, et il est difficile de supposer qu'il prenne naissance au fond d'un golfe.

—Ceci est d'autant mieux raisonné, docteur, reprit Shandon, que, si ce courant va du nord au sud, on trouve dans le détroit de Behring un courant contraire qui coule du sud au nord, et doit être l'origine de celui-ci.

—D'après cela, messieurs, dit le docteur, il faut admettre que l'Amérique est complètement détachée des terres polaires, et que les eaux du Pacifique se rendent, en contournant ses côtes, jusque dans l'Atlantique. D'ailleurs, la plus grande élévation des eaux du premier donne encore raison à leur écoulement vers les mers d'Europe.

—Mais, reprit Shandon, il doit y avoir des faits à l'appui de cette théorie; et s'il y en a, ajouta-t-il avec une certaine ironie, notre savant universel doit les connaître.

—Ma foi, répliqua ce dernier avec une aimable satisfaction, si cela peut vous intéresser, je vous dirai que des baleines, blessées dans le détroit de Davis, ont été prises quelque temps après dans le voisinage de la Tartarie, portant encore à leur flanc le harpon européen.

—Et à moins qu'elles n'aient doublé le cap Horn ou le cap de Bonne-Espérance, répondit Shandon, il faut nécessairement qu'elles aient contourné les côtes septentrionales de l'Amérique. Voilà qui est indiscutable, docteur.

—Si cependant vous n'étiez pas convaincu, mon brave Shandon, fit le docteur en souriant, je pourrais produire encore d'autres faits, tels que ces bois flottés dont le détroit de Davis est rempli, mélèzes, trembles et autres essences tropicales. Or, nous savons que le gulf-stream empêcherait ces bois d'entrer dans le détroit; si donc ils en sortent, ils n'ont pu y pénétrer que par le détroit de Behring.

—Je suis convaincu, docteur, et j'avoue qu'il serait difficile avec vous de demeurer incrédule.

—Ma foi, dit Johnson, voilà qui vient à propos pour éclairer la discussion. J'aperçois au large une pièce de bois d'une jolie dimension; si le commandant veut le permettre, nous allons pêcher ce tronc d'arbre, le hisser à bord, et lui demander le nom de son pays.

—C'est cela, fit le docteur! l'exemple après la règle.»

Shandon donna les ordres nécessaires; le brick se dirigea vers la pièce de bois signalée, et, bientôt après, l'équipage la hissait sur le pont, non sans peine.

C'était un tronc d'acajou, rongé par les vers jusqu'à son centre, circonstance sans laquelle il n'eût pas pu flotter.

«Voilà qui est triomphant, s'écria le docteur avec enthousiasme, car, puisque les courants de l'Atlantique n'ont pu le porter dans le détroit de Davis, puisqu'il n'a pu être chassé dans le bassin polaire par les fleuves de l'Amérique septentrionale, attendu que cet arbre-là croît sous l'Équateur, il est évident qu'il arrive en droite ligne de Behring. Et tenez, messieurs, voyez ces vers de mer qui l'ont rongé; ils appartiennent aux espèces des pays chauds.

—Il est certain, reprit Hall, que cela donne tort aux détracteurs du fameux passage.

—Mais cela les tue tout bonnement, répondit le docteur. Tenez, je vais vous faire l'itinéraire de ce bois d'acajou: il a été charrié vers l'océan Pacifique par quelque rivière de l'isthme de Panama ou du Guatemala; de là, le courant l'a traîné le long des côtes d'Amérique jusqu'au détroit de Behring, et, bon gré, mal gré, il a dû entrer dans les mers polaires; il n'est ni tellement vieux ni tellement imbibé qu'on ne puisse assigner une date récente à son départ; il aura heureusement franchi les obstacles de cette longue suite de détroits qui aboutit à la mer de Baffin, et, vivement saisi par le courant boréal, il est venu par le détroit de Davis se faire prendre à bord duForwardpour la plus grande joie du docteur Clawbonny, qui demande au commandant la permission d'en garder un échantillon.

—Faites donc, reprit Shandon; mais permettez-moi à mon tour de vous apprendre que vous ne serez pas le seul possesseur d'une épave pareille. Le gouverneur Danois de l'île de Disko….

—Sur la côte du Groënland, continua le docteur, possède une table d'acajou faite avec un tronc pêché dans les mêmes circonstances; je le sais, mon cher Shandon; eh bien, je ne lui envie pas sa table, car, si ce n'était l'embarras, j'aurais là de quoi me faire toute une chambre à coucher.»

Pendant la nuit du mercredi au jeudi, le vent souffla avec une extrême violence; ledrift wood[1] se montra plus fréquemment; l'approche de la côte offrait des dangers à une époque où les montagnes de glace sont fort nombreuses; le commandant fit donc diminuer de voiles, etle Forwardcourut seulement sous sa misaine et sa trinquette.

[1] Bois flotté.

Le thermomètre descendit au-dessous du point de congélation. Shandon fit distribuer à l'équipage des vêtements convenables, une jaquette et un pantalon de laine, une chemise de flanelle, des bas de wadmel, comme en portent les paysans norvégiens. Chaque homme fut également muni d'une paire de bottes de mer parfaitement imperméables.

Quant à Captain, il se contentait de sa fourrure naturelle; il paraissait peu sensible aux changements de température; il devait avoir passé par plus d'une épreuve de ce genre, et, d'ailleurs, un danois n'avait pas le droit de se montrer difficile. On ne le voyait guère, et il se tenait presque toujours caché dans les parties les plus sombres du bâtiment.

Vers le soir, à travers une éclaircie de brouillard, la côte du Groënland se laissa entrevoir par 37°2'7" de longitude; le docteur, armé de sa lunette, put un instant distinguer une suite de pics sillonnés par de larges glaciers; mais le brouillard se referma rapidement sur cette vision, comme le rideau d'un théâtre qui tombe au moment le plus intéressant de la pièce.

Le Forwardse trouva, le 20 avril au matin, en vue d'un ice-berg haut de cent-cinquante pieds, échoué en cet endroit de temps immémorial; les dégels n'ont pas prise sur lui, et respectent ses formes étranges. Snow l'a vu; James Ross, en 1829, en prit un dessin exact, et en 1851, le lieutenant français Bellot, à bord duPrince Albert, le remarqua parfaitement. Naturellement le docteur voulut conserver l'image de cette montagne célèbre, et il en fit une esquisse très réussie.

Il n'est pas surprenant que de semblables masses soient échouées, et par conséquent s'attachent invinciblement au sol; pour un pied hors de l'eau, elles ont à peu près deux au-dessous, ce qui donnerait à celle-ci quatre-vingts brasses environ de profondeur.[1]

[1] Quatre cents pieds.

Enfin, par une température qui ne fut à midi que de 12° (-11° centig.), sous un ciel de neige et de brouillards, on aperçut le cap Farewel.Le Forwardarrivait au jour fixé; le capitaine inconnu, s'il lui plaisait de venir relever sa position par ce temps diabolique, n'aurait pas à se plaindre.

«Voilà donc, se dit le docteur, ce cap célèbre, ce cap si bien nommé![1] Beaucoup l'ont franchi comme nous, qui ne devaient jamais le revoir! Est-ce donc un adieu éternel dit à ses amis d'Europe? Vous avez passé là, Frobisher, Knight, Barlow, Vaugham, Scroggs, Barentz, Hudson, Blosseville, Franklin, Crozier, Bellot, pour ne jamais revenir au foyer domestique, et ce cap a bien été pour vous le cap des Adieux!»

[1] Farewel signifie adieu.

Ce fut vers l'an 970 que des navigateurs partis de l'Islande[1] découvrirent le Groënland. Sébastien Cabot, en 1498, s'éleva jusqu'au 56e degré de latitude; Gaspard et Michel Cotréal, de 1500 à 1502, parvinrent au 60e, et Martin Frobisher, en 1576, arriva jusqu'à la baie qui porte son nom.

[1] Île des glaces.

A Jean Davis appartient l'honneur d'avoir découvert le détroit en 1585, et, deux ans plus tard, dans un troisième voyage, ce hardi navigateur, ce grand pêcheur de baleines, atteignit le soixante-treizième parallèle, à vingt-sept degrés du pôle.

Barentz en 1596, Weymouth en 1602, James Hall en 1605 et 1607, Hudson, dont le nom fut attribué à cette vaste baie qui échancre si profondément les terres d'Amérique, James Poole en 1611, s'avancèrent plus ou moins dans le détroit, à la recherche de ce passage du nord-ouest, dont la découverte eût singulièrement abrégé les voies de communication entre les deux mondes.

Baffin, en 1616, trouva dans la mer de ce nom le détroit de Lancastre; il fut suivi en 1619 par James Munk, et en 1719 par Knight, Barlows, Waugham et Scrows, dont on n'a jamais eu de nouvelles.

En 1776, le lieutenant Pickersgill, envoyé à la rencontre du capitaine Cook, qui tentait de remonter par le détroit de Behring, pointa jusqu'au 68e degré; l'année suivante, Young s'éleva dans le même but jusqu'à l'île des Femmes.

Vint alors James Ross qui fit en 1818 le tour des côtes de la mer deBaffin, et corrigea les erreurs hydrographiques de ses devanciers.

Enfin en 1819 et 1820, le célèbre Parry s'élance dans le détroit de Lancastre, parvient à travers d'innombrables difficultés jusqu'à l'île Melville, et gagne la prime de cinq mille livres[1] promise par acte du parlement aux matelots anglais qui couperaient le cent-soixante-dixième méridien par une latitude plus élevés que le soixante-dix-septième parallèle.

[1] 125,000 francs

En 1826, Becchey touche à l'île Chamisso, James Ross hiverne, de 1829 à 1833, dans le détroit du Prince Régent, et fait, entre autres travaux importants, la découverte du pôle magnétique.

Pendant ce temps, Franklin, par la voie de terre, reconnaissait les côtes septentrionales de l'Amérique, de la rivière Mackensie à la pointe Turnagain; le capitaine Back marchait sur ses traces de 1823 à 1835, et ces explorations étaient complétées en 1839 par MM. Dease, Simpson et le docteur Rae.

Enfin, sir John Franklin, jaloux de découvrir le passage du nord-ouest, quitta l'Angleterre en 1845 surl'Erebus et le Terror; il pénétra dans la mer de Baffin, et depuis son passage à l'île Disko, on n'eut plus aucune nouvelle de son expédition.

Cette disparition détermina les nombreuses recherches qui ont amené la découverte du passage, et la reconnaissance de ces continents polaires si profondément déchiquetés; les plus intrépides marins de l'Angleterre, de la France, des États-Unis, s'élancèrent vers ces terribles parages, et, grâce à leurs efforts, la carte si tourmentée, si difficile de ce pays, put figurer enfin aux archives de la Société royale géographique de Londres.

La curieuse histoire de ces contrées se présentait ainsi à l'imagination du docteur, tandis qu'appuyé sur la lisse, il suivait du regard le long sillage du brick. Les noms de ces hardis navigateurs se pressaient dans son souvenir, et il croyait entrevoir sous les arceaux glacés de la banquise les pâles fantômes de ceux qui ne revinrent pas.

Pendant cette journée,le Forwardse fraya un chemin facile parmi les glaces à demi brisées; le vent était bon, mais la température très-basse; les courants d'air, en se promenant sur les ice-fields[1], rapportaient leurs froides pénétrations.

[1] Champs de glace.

La nuit exigea la plus sévère attention; les montagnes flottantes se resserraient dans cette passe étroite; on en comptait souvent une centaine à l'horizon; elles se détachaient des côtes élevées, sous la dent des vagues rongeantes et l'influence de la saison d'avril, pour aller se fondre ou s'abîmer dans les profondeurs de l'Océan. On rencontrait aussi de longs trains de bois dont il fallait éviter le choc; aussi le crow's-nest[1] fut mis en place au sommet du mât de misaine; il consistait en un tonneau à fond mobile, dans lequel l'ice-master, en partie abrité contre le vent, surveillait la mer, signalait les glaces en vue, et même, au besoin, commandait la manoeuvre.

[1] Littéralementnid de pie.

Les nuits étaient courtes; le soleil avait reparu depuis le 31 janvier par suite de la réfraction, et tendait à se maintenir de plus en plus au-dessus de l'horizon. Mais la neige arrêtait la vue, et, si elle n'amenait pas l'obscurité, rendait cette navigation pénible.

Le 21 avril, le cap Désolation apparut au milieu des brumes; la manoeuvre fatiguait l'équipage; depuis l'entrée du brick au milieu des glaces, les matelots n'avaient pas eu un instant de repos; il fallut bientôt recourir à la vapeur pour se frayer un chemin au milieu de ces blocs amoncelés.

Le docteur et maître Johnson causaient ensemble sur l'arrière, pendant que Shandon prenait quelques heures de sommeil dans sa cabine. Clawbonny recherchait la conversation du vieux marin, auquel ses nombreux voyages avaient fait une éducation intéressante et sensée. Le docteur le prenait en grande amitié, et le maître d'équipage ne demeurait pas en reste avec lui.

«Voyez-vous, monsieur Clawbonny, disait Johnson, ce pays-ci n'est pas comme tous les autres; on l'a nommé la Terre-Verte,[1] mais il n'y a pas beaucoup de semaines dans l'année où il justifie son nom!

[1] Green Land.

—Qui sait, mon brave Johnson, répondit le docteur, si, au dixième siècle, cette terre n'avait pas le droit d'être appelée ainsi? Plus d'une révolution de ce genre s'est produite dans notre globe, et je vous étonnerais beaucoup en vous disant que, suivant les chroniqueurs islandais, deux cents villages florissaient sur ce continent, il y a huit ou neuf cents ans!

—Vous m'étonneriez tellement, monsieur Clawbonny, que je ne pourrais pas vous croire, car c'est un triste pays.

—Bon! si triste qu'il soit, il offre encore une retraite suffisante à des habitants, et même à des Européens civilisés.

—Sans doute! A Disko, à Uppernawik, nous rencontrerons des hommes qui consentent à vivre sous de pareils climats; mais j'ai toujours pensé qu'ils y demeuraient par force, non par goût.

—Je le crois volontiers; cependant l'homme s'habitue à tout, et ces Groënlandais ne me paraissent pas être aussi à plaindre que les ouvriers de nos grandes villes; ils peuvent être malheureux, mais, à coup sur, ils ne sont point misérables; encore, je dis malheureux, et ce mot ne rend pas ma pensée; en effet, s'ils n'ont pas le bien-être des pays tempérés, ces gens-là, faits à ce rude climat, y trouvent évidemment des jouissances qu'il ne nous est pas donné de concevoir!

—Il faut le penser, monsieur Clawbonny, puisque le ciel est juste; mais bien des voyages m'ont amené sur ces côtes, et mon coeur s'est toujours serré à la vue de ces tristes solitudes; on aurait dû, par exemple, égayer les caps, les promontoires, les baies par des noms plus engageants, car le cap des Adieux et le cap Désolation ne sont pas faits pour attirer les navigateurs!

—J'ai fait également cette remarque, répondit le docteur; mais ces noms ont un intérêt géographique qu'il ne faut pas méconnaître; ils décrivent les aventures de ceux qui les ont donnés; auprès des noms des Davis, des Baffin, des Hudson, des Ross, des Parry, des Franklin, des Bellot, si je rencontre le cap Désolation, je trouve bientôt la baie de la Mercy; le cap Providence fait pendant au port Anxiety, la baie Repulse[1] me ramène du cap Éden, et, quittant la pointe Turnagain,[2] je vais me reposer dans la baie du Refuge; j'ai là, sous les yeux, cette incessante succession de périls, d'échecs d'obstacles, de succès, de désespoirs, de réussites, mêlés aux grands noms de mon pays, et, comme une série de médailles antiques, cette nomenclature me retrace toute l'histoire de ces mers.

[1] Baie qu'on ne peut atteindre. [2] Cap du retour forcé.

—Justement raisonné, monsieur Clawbonny, et puissions-nous, dans notre voyage, rencontrer plus de baies du Succès que de caps du Désespoir!

—Je le souhaite, Johnson; mais, dites-moi, l'équipage est-il un peu revenu de ses terreurs?

—Un peu, monsieur; et cependant, pour tout dire, depuis notre entrée dans le détroit, on recommence à se préoccuper du capitaine fantastique; plus d'un s'attendait à le voir apparaître à l'extrémité du Groënland; et jusqu'ici, rien. Voyons, monsieur Clawbonny, entre nous, est-ce que cela ne vous étonne pas an peu?

—Si fait, Johnson.

—Croyez-vous à l'existence de ce capitaine?

—Sans doute.

—Mais quelles raisons ont pu le pousser à agir de la sorte?

—S'il faut dire toute ma pensée, Johnson, je crois que cet homme aura voulu entraîner l'équipage assez loin pour qu'il n'y eût plus à revenir. Or, s'il avait paru à son bord au moment du départ, chacun voulant connaître la destination du navire, il aurait pu être embarrassé.

—Et pourquoi cela?

—Ma foi, s'il veut tenter quelque entreprise surhumaine, s'il veut pénétrer là où tant d'autres n'ont pu parvenir, croyez-vous qu'il eût recruté son équipage? Tandis qu'une fois en route, on peut aller si loin, que marcher en avant devienne ensuite une nécessité.

—C'est possible, monsieur Clawbonny; j'ai connu plus d'un intrépide aventurier dont le nom seul épouvantait, et qui n'eût trouvé personne pour l'accompagner dans ses périlleuses expéditions…

—Sauf moi, fit le docteur.

—Et moi après vous, répondit Johnson, et pour vous suivre! Je dis donc que notre capitaine est sans doute du nombre de ces aventuriers-là. Enfin, nous verrons bien; je suppose que du côté d'Uppernawik ou de la baie Melville, ce brave inconnu viendra s'installer tranquillement à bord, et nous apprendra jusqu'où sa fantaisie compte entraîner le navire.

—Je le crois comme vous, Johnson; mais la difficulté sera de s'élever jusqu'à cette baie Melville! voyez comme les glaces nous entourent de toutes parts! c'est à peine si elles laissent passage auForward. Tenez, examinez cette plaine immense!

—Dans notre langage de baleiniers, monsieur Clawbonny, nous appelons cela un ice-field, c'est-à-dire une surface continue de glace dont on n'aperçoit pas les limites.

—Et de ce côté, ce champ brisé, ces longues pièces plus ou moins réunies par leurs bords?

—Ceci est un pack; s'il a une forme circulaire, nous l'appelons palch, et stream, quand cette forme est allongée.

—Et là, ces glaces flottantes?

—Ce sont des drift-ice; avec un peu plus de hauteur, ce seraient des ice-bergs ou montagnes; leur contact est dangereux aux navires, et il faut les éviter avec soin. Tenez, voici là-bas, sur cet ice-field, une protubérance produite par la pression des glaces; nous appelons cela un hummock; si cette protubérance était submergée à sa base, nous la nommerions un calf; il a bien fallu donner des noms à tout cela pour s'y reconnaître.

—Ah! c'est véritablement un spectacle curieux, s'écria le docteur en contemplant ces merveilles des mers boréales, et l'imagination est vivement frappée par ces tableaux divers!

—Sans doute, répondit Johnson; les glaçons prennent parfois des formes fantastiques, et nos hommes ne sont pas embarrassés pour les expliquer à leur façon,

—Tenez, Johnson, admirez cet ensemble de blocs de glace! ne dirait-on pas une ville étrange, une ville d'Orient avec ses minarets et ses mosquées sous la pâle lumière de la lune? Voici plus loin une longue suite d'arceaux gothiques qui nous rappellent la chapelle d'Henry VII ou le palais du Parlement[1].

[1] Édifices de Londres.

—Vraiment, monsieur Clawbonny, il y en a pour tous les goûts; mais ce sont des villes ou des églises dangereuses à habiter, et il ne faut pas les ranger de trop près. Il y a de ces minarets-là qui chancellent sur leur base, et dont le moindre écraserait un navire commele Forward.

—Et l'on a osé s'aventurer dans ces mers, reprit le docteur, sans avoir la vapeur à ses ordres! Comment croire qu'un navire à voile ait pu se diriger au milieu de ces écueils mouvants?

—On l'a fait cependant, monsieur Clawbonny; lorsque le vent devenait contraire, et cela m'est arrivé plus d'une fois, à moi qui vous parle, on s'ancrait patiemment à l'un de ces blocs; on dérivait plus ou moins avec lui; mais enfin on attendait l'heure favorable pour se remettre en route; il est vrai de dire qu'à cette manière de voyager on mettait des mois, là où, avec un peu de bonheur, nous ne mettrons que quelques jours.

—Il me semble, dit le docteur, que la température tend encore à s'abaisser.

—Ce serait fâcheux, répondit Johnson, car il faut du dégel pour que ces masses se divisent et aillent se perdre dans l'Atlantique; elles sont d'ailleurs plus nombreuses dans le détroit de Davis, parce que les terres se rapprochent sensiblement entre le cap Walsingham et Holsteinborg; mais au delà du soixante-septième degré, nous trouverons pendant la saison de mai et de juin des mers plus navigables.

—Oui; mais il faut passer d'abord.

—Il faut passer, Monsieur Clawbonny; en juin et juillet, nous eussions trouvé le passage libre, comme il arrive aux baleiniers; mais les ordres étaient précis; on devait se trouver ici en avril. Aussi je me trompe fort, ou notre capitaine est un gaillard solidement trempé, qui a une idée; il n'est parti de si bonne heure que pour aller loin. Enfin qui vivra, verra.»

Le docteur avait eu raison de constater un abaissement dans la température; le thermomètre à midi n'indiquait plus que six degrés (-14° centig.), et il régnait une brise du nord-ouest qui, tout en éclaircissant le ciel, aidait le courant à précipiter les glaces flottantes sur le chemin duForward. Toutes n'obéissaient pas d'ailleurs à la même impulsion; il n'était pas rare d'en rencontrer, et des plus hautes, qui, prises à leur base par un courant sous-marin, dérivaient dans un sens opposé.

On comprend alors les difficultés de cette navigation; les ingénieurs n'avaient pas un instant de repos; la manoeuvre de la vapeur se faisait sur le pont même, au moyen de leviers qui l'ouvraient, l'arrêtaient, la renversaient instantanément, suivant l'ordre de l'officier de quart. Tantôt il fallait se hâter de prendre par une ouverture de champs de glace, tantôt lutter de vitesse avec un iceberg qui menaçait de fermer la seule issue praticable; ou bien quelque bloc, se renversant à l'improviste, obligeait le brick à reculer subitement pour ne pas être écrasé. Cet amas de glaces entraînées, amoncelées, amalgamées par le grand courant du nord, se pressait dans la passe, et si la gelée venait à les saisir, elles pouvaient opposer auForwardune infranchissable barrière.

Les oiseaux se trouvaient en quantités innombrables dans ces parages; les pétrels et les contre-maîtres voltigeaient ça et là, avec des cris assourdissants; on comptait aussi un grand nombre de mouettes à tête grosse, à cou court, à bec comprimé, qui déployaient leurs longues ailes, et bravaient en se jouant les neiges fouettées par l'ouragan. Cet entrain de la gent ailée ranimait le paysage.

De nombreuses pièces de bois allaient à la dérive, se heurtant avec bruit; quelques cachalots à têtes énormes et renflées s'approchèrent du navire; mais il ne fut pas question de leur donner la chasse, bien que l'envie n'en manquât pas à Simpson le harponneur. Vers le soir, on vit également plusieurs phoques, qui, le nez au-dessus de l'eau, nageaient entre les grands blocs.

Le 22, la température s'abaissait encore; le Forward forçait de vapeur pour gagner les passes favorables; le vent s'était décidément fixé dans le nord-ouest; les voiles furent serrées.

Pendant cette journée du dimanche, les matelots eurent peu à manoeuvrer. Après la lecture de l'office divin, qui fut faite par Shandon, l'équipage se livra à la chasse des guilleminots, dont il prit un grand nombre. Ces oiseaux, convenablement préparés suivant la méthode clawbonnyenne, fournirent un agréable surcroît de provisions à la table des officiers et de l'équipage.

A trois heures du soir,le Forwardavait le Kin de Sael est-quart-nord-est, et la montagne de Sukkertop sud-est-quart-d'est-demi-est; la mer était fort houleuse; de temps en temps, un vaste brouillard tombait inopinément du ciel gris. Cependant, à midi, une observation exacte put être faite. Le navire se trouvait par 65°20' de latitude et 54°22' de longitude. Il fallait gagner encore deux degrés pour rencontrer une navigation meilleure sur une mer plus libre.

Pendant les trois jours suivants, les 24, 25 et 26 avril, ce fut une lutte continuelle avec les glaces; la manoeuvre de la machine devint très-fatigante; à chaque minute, la vapeur était subitement interrompue ou renversée, et s'échappait en sifflant par les soupapes.

Dans la brume épaisse, l'approche des ice-bergs se reconnaissait seulement à de sourdes détonations produites par les avalanches; le navire virait alors immédiatement; on risquait de se heurter à des masses de glace d'eau douce, remarquables par la transparence de leur cristal, et qui ont la dureté du roc. Richard Shandon ne manqua pas de compléter sa provision d'eau en embarquant chaque jour plusieurs tonnes de cette glace.

Le docteur ne pouvait s'habituer aux illusions d'optique que la réfraction produisait dans ces parages; en effet tel ice-berg lui apparaissait comme une petite masse blanche fort rapprochée, qui se trouvait à dix ou douze milles du brick; il tâchait d'accoutumer ses regards à ce singulier phénomène, afin de pouvoir rapidement corriger plus tard l'erreur de ses yeux.

Enfin, soit par le halage du navire le long des champs de glace, soit par l'écartement des blocs les plus menaçants à l'aide de longues perches, l'équipage fut bientôt rompu de fatigues, et cependant, le vendredi 27 avril,le Forwardétait encore retenu sur la limite infranchissable du cercle polaire.

Cependantle Forwardparvint, en se glissant adroitement dans les passes, à gagner quelques minutes au nord; mais, au lieu d'éviter l'ennemi, il faudrait bientôt l'attaquer; les ice-fields de plusieurs milles d'étendue se rapprochaient, et comme ces masses en mouvement représentent souvent une pression de plus de dix millions de tonnes, on devait se garer avec soin de leurs étreintes. Des scies à glace furent donc installées à l'extérieur du navire, de manière à pouvoir être mises immédiatement en usage.

Une partie de l'équipage acceptait philosophiquement ces durs travaux,mais l'autre se plaignait, si elle ne refusait pas encore d'obéir.Tout en procédant à l'installation des instruments, Garry, Bolton,Pen, Gripper, échangeaient leurs différentes manières de voir.

«Par le diable, disait gaiement Bolton, je ne sais pourquoi il me vient à la pensée que dans Water-Street, il y a une jolie taverne où l'on ne s'accote pas trop mal entre un verre de gin et une bouteille de porter. Tu vois cela d'ici, Gripper?

—A te dire vrai, riposta le matelot interpellé, qui faisait généralement profession de mauvaise humeur, je t'assure que je ne vois pas cela d'ici.

—C'est une manière de parler, Gripper; il est évident que dans ces villes de neige, qui font l'admiration de monsieur Clawbonny, il n'y a pas le plus mince cabaret où un brave matelot puisse s'humecter d'une ou deux demi-pintes de brandy.

—Pour cela, tu peux en être certain, Bolton; et tu ferais bien d'ajouter qu'il n'y a même pas ici de quoi se rafraîchir proprement. Une drôle d'idée, de priver de tout spiritueux les gens qui voyagent dans les mers du nord!

—Bon! répondit Garry; as-tu donc oublié, Gripper, ce que t'a dit le docteur? Il faut être sobre de toute boisson excitante, si l'on veut braver le scorbut, se bien porter et aller loin.

—Mais je ne demande pas à aller loin, Garry; et je trouve que c'est déjà beau d'être venu jusqu'ici, et de s'obstiner à passer là où le diable ne veut pas qu'on passe.

—Eh bien, on ne passera pas! répliqua Pen. Quand je pense que j'ai déjà oublié le goût du gin!

—Mais, fit Bolton, rappelle-toi ce que t'a dit le docteur.

—Oh! répliqua Pen avec sa grosse voix brutale, pour le dire, on le dit. Reste à savoir si, sous prétexte de santé, on ne s'amuse pas à faire l'économie du liquide.

—Ce diable de Pen a peut-être raison, répondit Gripper.

—Allons donc! riposta Bolton, il a le nez trop rouge pour cela; et s'il perd un peu de sa couleur à naviguer sous un pareil régime, Pen n'aura pas trop à se plaindre.

—Qu'est-ce que mon nez t'a fait? répondit brusquement le matelot attaqué à son endroit sensible. Mon nez n'a pas besoin de tes conseils; il ne te les demande pas; mêle-toi donc de ce qui regarde le tien!

—Allons! ne te fâche pas. Pen, je ne te croyais pas le nez si susceptible. Hé! je ne déteste pas plus qu'un autre un bon verre de wisky, surtout par une température pareille; mais si, au bout du compte, cela fait plus de mal que de bien, je m'en passe volontiers.

—Tu t'en passes, dit le chauffeur Waren qui prit part à la conversation; eh bien, tout le monde ne s'en passe peut-être pas à bord!

—Que veux-tu dire, Waren? reprit Garry en le regardant fixement.

—Je veux dire que, pour une raison ou pour une autre, il y a des liqueurs à bord, et j'imagine qu'on ne s'en prive pas beaucoup à l'arrière.

—Et qu'en sais-tu?» demanda Garry.

Waren ne sut trop que répondre; il parlait pour parler, comme on dit.

«Tu vois bien, Garry, reprit Bolton, que Waren n'en sait rien.

—Eh bien, dit Pen, nous demanderons une ration de gin au commandant; nous l'avons bien gagnée, et nous verrons ce qu'il répondra.

—Je vous engage à n'en rien faire, répondit Garry.

—Et pourquoi? s'écrièrent Pen et Gripper.

—Parce que le commandant vous refusera. Vous saviez quel était le régime du bord, quand vous vous êtes embarqués; il fallait y réfléchir à ce moment-là.

—D'ailleurs, répondit Bolton qui prenait volontiers le parti de Garry dont le caractère lui plaisait, Richard Shandon n'est pas le maître à bord; il obéit tout comme nous autres.

—Et à qui donc? demanda Pen.

—Au capitaine.

—Ah! toujours ce capitaine de malheur! s'écria Pen. Et ne voyez-vous pas qu'il n'y a pas plus de capitaine que de taverne sur ces bancs de glace? C'est une façon de nous refuser poliment ce que nous avons le droit d'exiger.

—Mais si, il y a un capitaine, reprit Bolton; et je parierais deux mois de ma paye que nous le verrons avant peu.

—C'est bon, fit Pen; en voilà un à qui je voudrais bien dire deux mots en face!

—Qui parle du capitaine?» dit en ce moment un nouvel interlocuteur.

C'était le matelot Clifton, passablement superstitieux et envieux à la fois.

«Est-ce que l'on sait quelque chose de nouveau sur le capitaine? demanda-t-il.

—Non, lui fut-il répondu d'une seule voix.

—Eh bien, je m'attends à le trouver installé un beau matin dans sa cabine, sans que personne ne sache ni comment, ni par où il sera arrivé.

—Allons donc! répondit Bolton; tu te figures, Clifton, que ce gaillard-là est un farfadet, un lutin comme il en court dans les hautes terres d'Écosse!

—Ris tant que tu voudras, Bolton; cela ne changera pas mon opinion. Tous les jours, en passant devant la cabine, je jette un regard par le trou de la serrure, et l'un de ces matins je viendrai vous raconter à qui ce capitaine ressemble, et comment il est fait.

—Eh, par le diable, fit Pen, il sera bâti comme tout le monde, ton capitaine! Et si c'est un gaillard qui veut nous mener où cela ne nous plaît pas, on lui dira son fait.

—Bon, fit Bolton, voilà Pen qui ne le connaît même pas, et qui veut déjà lui chercher dispute!

—Qui ne le connaît pas, répliqua Clifton de l'air d'un homme qui en sait long; c'est à savoir, s'il ne le connaît pas!

—Que diable veux-tu dire? demanda Gripper.

—Je m'entends.

—Mais nous ne t'entendons pas!

—Eh bien, est-ce que Pen n'a pas eu déjà des désagréments avec lui?

—Avec le capitaine?

—Oui, le dog-captain; car c'est exactement la même chose.»

Les matelots se regardèrent sans trop oser répondre. «Homme ou chien, fit Pen entre ses dents, je vous affirme que cet animal-là aura son compte un de ces jours.

—Voyons, Clifton, demanda sérieusement Bolton, prétends-tu, comme l'a dit Johnson en se moquant, que ce chien-là est le vrai capitaine?

—Certes, répondit Clifton avec conviction; et si vous étiez des observateurs comme moi, vous auriez remarqué les allures étranges de cet animal.

—Lesquelles? voyons, parle!

—Est-ce que vous n'avez pas vu la façon dont il se promène sur là dunette avec un air d'autorité, regardant la voilure du navire, comme s'il était de quart?

—C'est vrai, fit Gripper; et même un soir je l'ai positivement surpris les pattes appuyées sur la roue du gouvernail.

—Pas possible! fit Bolton.

—Et maintenant, reprit Clifton, est-ce que, la nuit, il ne quitte pas le bord pour aller se promener seul sur les champs de glace, sans se soucier ni des ours ni du froid?

—C'est toujours vrai, fit Bolton.

—Est-ce que vous voyez cet animal-là, comme un honnête chien, rechercher la compagnie des hommes, rôder du côté de la cuisine, et couver des yeux maître Strong quand il apporte quelque bon morceau au commandant? Est-ce que vous ne l'entendez pas, la nuit, quand il s'en va à deux ou trois milles du navire, hurler de façon à vous donner froid dans le dos, ce qui n'est pourtant pas facile à ressentir par une pareille température? Enfin, est-ce que vous avez jamais vu ce chien-là se nourrir? Il ne prend rien de personne; sa pâtée est toujours intacte, et, à moins qu'une main ne le nourrisse secrètement à bord, j'ai le droit de dire que cet animal vit sans manger, Or, si celui-là n'est pas fantastique, je ne suis qu'une bête.

—Ma foi, répondit Bell le charpentier, qui avait entendu toute l'argumentation de Clifton, ma foi, cela pourrait bien être!»

Cependant les autres matelots se taisaient.

«Eh bien, moi, reprit Clifton, je vous dis que si vous faites les incrédules, il y a à bord des gens plus savants que vous qui ne paraissent pas si rassurés.

—Veux-tu parler du commandant? demanda Bolton.

—Oui, du commandant et du docteur.

—Et tu prétends qu'ils sont de ton avis?

—Je les ai entendus discuter la chose, et j'affirme qu'ils n'y comprenaient rien; ils faisaient mille suppositions qui ne les avançaient guère.

—Et ils parlaient du chien comme tu le fais, Clifton? demanda le charpentier.

—S'ils ne parlaient pas du chien, répondit Clifton mis au pied du mur, ils parlaient du capitaine, ce qui est la même chose, et ils avouaient que tout cela n'est pas naturel.

—Eh bien, mes amis, reprit Bell, voulez-vous avoir mon opinion?

—Parlez! parlez! fit-on de toutes parts.

—C'est qu'il n'y a pas et qu'il n'y aura pas d'autre capitaine queRichard Shandon.

—Et la lettre? fit Clifton.

—La lettre existe réellement, répondit Bell; il est parfaitement exact qu'un inconnu a arméle Forwardpour un voyage dans les glaces; mais le navire une fois parti, personne ne viendra plus à bord.

—Enfin, demanda Bolton, où ira-t-il, le navire?

—Je n'en sais rien; à un moment donné, Richard Shandon recevra le complément de ses instructions.

—Mais par qui?

—Par qui?

—Oui, comment? dit Bolton qui devenait pressant.

—Allons, Bell, une réponse, dirent les autres matelots.

—Par qui? comment? Eh! je n'en sais rien, répliqua le charpentier, embarrassé à son tour.

—Eh, par le captain-dog! s'écria Clifton. Il a déjà écrit une première fois, il peut bien écrire une seconde. Oh! si je savais seulement la moitié de ce que sait cet animal-là, je ne serais pas embarrassé d'être premier lord de l'Amirauté.

—Ainsi, reprit Bolton pour conclure, tu t'en tiens à ton dire, que ce chien-là est le capitaine?

—Oui, comme je l'ai dit.

—Eh bien, dit Pen d'une voix sourde, si cet animal-là ne veut pas crever dans la peau d'un chien, il n'a qu'à se dépêcher de devenir un homme; car, foi de Pen, je lui ferai son affaire.

—Et pourquoi cela? demanda Garry.

—Parce que cela me plaît, répondit brutalement Pen; et je n'ai de compte à rendre à personne.

—Assez causé, les enfants, cria maître Johnson en intervenant au moment où la conversation semblait devoir mal tourner; à l'ouvrage, et que ces scies soient installées plus vite que cela! Il faut franchir la banquise!

—Bon! un vendredi! répondit Clifton en haussant les épaules. Vous verrez qu'on ne passe pas si facilement le cercle polaire!»

Quoi qu'il en soit, les efforts de l'équipage furent à peu près impuissants pendant cette journée.Le Forward, lancé à toute vapeur contre les ice-fields, ne parvint pas à les séparer; on fut obligé de s'ancrer pendant la nuit.

Le samedi, la température s'abaissa encore sous l'influence d'un vent de l'est; le temps se mit au clair, et le regard put s'étendre au loin sur ces plaines blanches que la réflexion des rayons solaires rendait éblouissantes. A sept heures du matin, le thermomètre accusait huit degrés au-dessus de zéro (-22° centig.).

Le docteur était tenté de rester tranquillement dans sa cabine à relire des voyages arctiques; mais il se demanda, suivant son habitude, ce qu'il lui serait le plus désagréable à faire en ce moment. Il se répondit que monter sur le pont par cette température, et aider les hommes dans la manoeuvre, n'avait rien de très-réjouissant. Donc, fidèle à sa règle de conduite, il quitta sa cabine si bien chauffée et vint contribuer au halage du navire. Il avait bonne figure avec les lunettes vertes au moyen desquelles il préservait ses yeux contre la morsure des rayons réfléchis, et dans ses observations futures il eut toujours soin de se servir de snow-spectacles[1] pour éviter les ophthalmies très-fréquentes sous cette latitude élevée.

[1] Lunettes à neige.

Vers le soir,le Forwardavait gagné plusieurs milles dans le nord, grâce à l'activité des hommes et à l'habileté de Shandon, adroit à profiter de toutes les circonstances favorables; à minuit, il dépassait le soixante-sixième parallèle, et la sonde ayant rapporté vingt-trois brasses de profondeur, Shandon reconnut qu'il se trouvait sur le bas-fond où touchale Victory, vaisseau de Sa Majesté. La terre s'approchait à trente milles dans l'est.

Mais alors la masse des glaces, immobile jusqu'alors, se divisa et se mit en mouvement; les ice-bergs semblaient surgir de tous les points de l'horizon; le brick se trouvait engagé dans une série d'écueils mouvants dont la force d'écrasement est irrésistible; la manoeuvre devint assez difficile pour que Garry, le meilleur timonier, prît la barre; les montagnes tendaient à se refermer derrière le brick; il fut donc nécessaire de traverser cette flotte de glaces, et la prudence autant que le devoir commandait de se porter en avant. Les difficultés s'accroissaient de l'impossibilité où se trouvait Shandon de constater la direction du navire au milieu de ces points changeants, qui se déplaçaient et n'offraient aucune perspective stable.

Les hommes de l'équipage furent divisés en deux bordées de tribord et de bâbord; chacun d'eux, armé d'une longue perche garnie d'une pointe de fer, repoussait les glaçons trop menaçants. Bientôtle Forwardentra dans une passe si étroite, entre deux blocs élevés, que l'extrémité de ses vergues froissa ces murailles aussi dures que le roc; peu à peu il s'engagea dans une vallée sinueuse remplie du tourbillon des neiges, tandis que les glaces flottantes se heurtaient et se brisaient avec de sinistres craquements.

Mais il fut bientôt constant que cette gorge était sans issue; un énorme bloc, engagé dans ce chenal, dérivait rapidement surle Forward; il parut impossible de l'éviter, impossible également de revenir en arrière sur un chemin déjà obstrué.

Shandon, Johnson, debout à l'avant du brick, considéraient leur position. Shandon, de la main droite, indiquait au timonier la direction à suivre, et de la main gauche il transmettait à James Wall, posté près de l'ingénieur, ses ordres pour manoeuvrer la machine.

«Comment cela va-t-il finir? demanda le docteur à Johnson.

—Comme il plaira à Dieu,» répondit le maître d'équipage.

Le bloc de glace, haut de cent pieds, ne se trouvait plus qu'à une encablure duForward, et menaçait de le broyer sous lui.

«Malheur et malédiction! s'écria Pen avec un effroyable juron.

—Silence!» s'écria une voix qu'il fut impossible de distinguer au milieu de l'ouragan.

Le bloc parut se précipiter sur le brick, et il y eut un indéfinissable moment d'angoisses; les hommes, abandonnant leurs perches, refluèrent sur l'arrière en dépit des ordres de Shandon.

Soudain un bruit effroyable se fit entendre; une véritable trombe d'eau tomba sur le pont du navire, que soulevait une vague énorme. L'équipage jeta un cri de terreur, tandis que Garry, ferme à sa barre, maintintle Forwarden bonne voie, malgré son effrayante embardée.

Et lorsque les regards épouvantés se portèrent vers la montagne de glace, celle-ci avait disparu; la passe était libre, et au delà, un long canal, éclairé par les rayons obliques du soleil, permettait au brick de poursuivre sa route.

«Eh bien, monsieur Clawbonny, dit Johnson, m'expliquerez-vous ce phénomène?

—Il est bien simple, mon ami, répondit le docteur, et il se reproduit souvent; lorsque ces masses flottantes se détachent les unes des autres à l'époque du dégel, elles voguent isolées et dans un équilibre parfait; mais peu à peu, elles arrivent vers le sud, où l'eau est relativement plus chaude; leur base, ébranlée par le choc des autres glaçons, commence à fondre, à se miner; il vient donc un moment où le centre de gravité de ces masses se trouve déplacé, et alors elles se culbutent. Seulement, si cet ice-berg se fût retourné deux minutes plus tard, il se précipitait sur le brick et l'écrasait dans sa chute.»

Le cercle polaire était enfin franchi;le Forwardpassait le 30 avril, à midi, par le travers d'Holsteinborg; des montagnes pittoresques s'élevèrent dans l'horizon de l'est. La mer paraissait pour ainsi dire libre de glaces, ou plutôt ces glaces pouvaient être facilement évitées. Le vent sauta dans le sud-est, et le brick, sous sa misaine, sa brigantine, ses huniers et ses perroquets, remonta la mer de Baffin.

Cette journée fut particulièrement calme, et l'équipage put prendre un peu de repos; de nombreux oiseaux nageaient et voltigeaient autour du navire; le docteur remarqua, entre autres, des alca-alla, presque semblables à la sarcelle, avec le cou, les ailes et le dos noirs et la poitrine blanche; ils plongeaient avec vivacité, et leur immersion se prolongeait souvent au delà de quarante secondes.

Cette journée n'eût été marquée par aucun incident nouveau, si le fait suivant, quelque extraordinaire qu'il paraisse, ne se fût pas produit à bord.

Le matin, à six heures, en rentrant dans sa cabine après son quart,Richard Shandon trouva sur sa table une lettre avec cette suscription:

«Au commandant Richard Shandon, à bord du Forward.

«Mer de Baffin.»

Shandon ne put en croire ses yeux; mais avant de prendre connaissance de cette étrange correspondance, il fit appeler le docteur, James Wall, le maître d'équipage, et il leur montra cette lettre.

«Cela devient particulier, fit Johnson.

—C'est charmant! pensa le docteur.

—Enfin, s'écria Shandon, nous connaîtrons donc ce secret…»

D'une main rapide, il déchira l'enveloppe, et lut ce qui suit:

«Commandant,

«Le capitaine duForwardest content du sang-froid, de l'habileté et du courage que vos hommes, vos officiers et vous, vous avez montré dans les dernières circonstances; il vous prie d'en témoigner sa reconnaissance à l'équipage.

«Veuillez vous diriger droit au nord vers la baie Melville, et de là vous tenterez de pénétrer dans le détroit de Smith.

«Le capitaine duForward,

«Ce lundi, 30 avril, par le travers du cap Walsingham.»

«Et c'est tout? s'écria le docteur.

—C'est tout,» répondit Shandon.

La lettre lui tomba des mains.

«Eh bien, dit Wall, ce capitaine chimérique ne parle même plus de venir à bord; j'en conclus qu'il n'y viendra jamais.

—Mais cette lettre, fit Johnson, comment est-elle arrivée?»

Shandon se taisait.

«Monsieur Wall a raison, répondit le docteur, qui, ayant ramassé la lettre, la retournait dans tous les sens; le capitaine ne viendra pas à bord, par une excellente raison…

—Et laquelle? demanda vivement Shandon.

—C'est qu'il y est déjà, répondit simplement le docteur.

—Déjà! s'écria Shandon; que voulez-vous dire?

—Comment expliquer sans cela l'arrivée de cette lettre?»

Johnson hochait la tête en signe d'approbation.

«Ce n'est pas possible! fit Shandon avec énergie, je connais tous les hommes de l'équipage; il faudrait donc supposer qu'il se trouvât parmi eux depuis le départ du navire? Ce n'est pas possible, vous dis-je! Depuis plus de deux ans, il n'en est pas un que je n'aie vu cent fois à Liverpool; votre supposition, docteur, est inadmissible!

—Alors, qu'admettez-vous, Shandon?

—Tout, excepté cela. J'admets que ce capitaine, ou un homme à lui, que sais-je? a pu profiter de l'obscurité, du brouillard, de tout ce que vous voudrez, pour se glisser à bord; nous ne sommes pas éloignés de la terre; il y a des kaïaks d'Esquimaux qui passent inaperçus entre les glaçons; on peut donc être venu jusqu'au navire, avoir remis cette lettre… le brouillard a été assez intense pour favoriser ce plan…

—Et pour empêcher de voir le brick, répondit le docteur; si nous n'avons pas vu, nous, un intrus se glisser à bord, comment, lui, aurait-il pu découvrirle Forwardau milieu du brouillard?

—C'est évident, fit Johnson.

—J'en reviens donc à mon hypothèse, dit le docteur. Qu'en pensez-vous, Shandon?

—Tout ce que vous voudrez, répondit Shandon avec feu, excepté la supposition que cet homme soit à mon bord.

—Peut-être, ajouta Wall, se trouve-t-il dans l'équipage un homme à lui, qui a reçu ses instructions.

—Peut-être, fit le docteur.

—Mais qui? demanda Shandon. Je connais tous mes hommes, vous dis-je, et depuis longtemps.

—En tout cas, reprit Johnson, si ce capitaine se présente, homme ou diable, on le recevra; mais il y a un autre enseignement, ou plutôt un autre renseignement à tirer de cette lettre.

—Et lequel? demanda Shandon.

—C'est que nous devons nous diriger non-seulement vers la baieMelville, mais encore dans le détroit de Smith.

—Vous avez raison, répondit le docteur.

—Le détroit de Smith, répliqua machinalement Richard Shandon.

—Il est donc évident, reprit Johnson, que la destination duForwardn'est pas de rechercher le passage du nord-ouest, puisque nous laisserons sur notre gauche la seule entrée qui y conduise, c'est-à-dire le détroit de Lancastre. Voilà qui nous présage une navigation difficile dans des mers inconnues.

—Oui, le détroit de Smith, répondit Shandon; c'est la route que l'Américain Kane a suivie en 1853, et au prix de quels dangers! Longtemps on l'a cru perdu sous ces latitudes effrayantes! Enfin, puisqu'il faut y aller, on ira! mais jusqu'où? Est-ce au pôle?

—Et pourquoi pas?» s'écria le docteur.

La supposition de cette tentative insensée fit hausser les épaules au maître d'équipage.

«Enfin, reprit James Wall, pour en revenir au capitaine, s'il existe, je ne vois guère, sur la côte du Groënland, que les établissements de Disko ou d'Uppernawik où il puisse nous attendre; dans quelques jours, nous saurons donc à quoi nous en tenir.

—Mais, demanda le docteur à Shandon, n'allez-vous pas faire connaître cette lettre à l'équipage?

—Avec la permission du commandant, répondit Johnson, je n'en ferais rien.

—Et pourquoi cela? demanda Shandon.

—Parce que tout cet extraordinaire, ce fantastique, est de nature à décourager nos hommes; ils sont déjà fort inquiets sur le sort d'une expédition qui se présente ainsi. Or, si on les pousse dans le surnaturel, cela peut produire de fâcheux effets, et au moment critique nous ne pourrions plus compter sur eux. Qu'en dites-vous, commandant?

—Et vous, docteur, qu'en pensez-vous? demanda Shandon.

—Maître Johnson, répondit le docteur, me paraît sagement raisonner.

—Et vous, James?

—Sauf meilleur avis, répondit Wall, je me range à l'opinion de ces messieurs.»

Shandon se prit à réfléchir pendant quelques instants; il relut attentivement la lettre.

«Messieurs, dit-il, votre opinion est certainement fort bonne; mais je ne puis l'adopter.

—Et pourquoi cela, Shandon? demanda le docteur.

—Parce que les instructions de cette lettre sont formelles; elles commandent de porter à la connaissance de l'équipage les félicitations du capitaine; or, jusqu'ici, j'ai toujours obéi aveuglément à ses ordres, de quelque façon qu'ils me fussent transmis, et je ne puis…

—Cependant…, reprit Johnson qui redoutait justement l'effet de semblables communications sur l'esprit des matelots.

—Mon brave Johnson, repartit Shandon, je comprends votre insistance; vos raisons sont excellentes, mais lisez:

«Il vous prie d'en témoigner sa reconnaissance à l'équipage.»

—Agissez donc en conséquence, reprit Johnson, qui était d'ailleurs un strict observateur de la discipline. Faut-il rassembler l'équipage sur le pont?

—Faites,» répondit Shandon.

La nouvelle d'une communication du capitaine se répandit immédiatement à bord. Les matelots arrivèrent sans retard à leur poste de revue, et le commandant lut à haute voix la lettre mystérieuse.

Un morne silence accueillit cette lecture; l'équipage se sépara en proie à mille suppositions; Clifton eut de quoi se livrer à toutes les divagations de son imagination superstitieuse; la part qu'il attribua dans cet événement à Captain-dog fut considérable, et il ne manqua plus de le saluer, quand par hasard il le rencontrait sut son passage.

«Quand je vous disais, répétait-il aux matelots, que cet animal savait écrire!»

On ne répliqua rien à cette observation, et lui-même, Bell, le charpentier, eût été fort empêché d'y répondre.

Cependant, il fut constant pour chacun qu'à défaut du capitaine son ombre ou son esprit veillait à bord; les plus sages se gardèrent désormais d'échanger entre eux leurs suppositions.

Le 1er mai, à midi, l'observation donna 68° pour la latitude, et 56°32' pour la longitude. La température s'était relevée, et le thermomètre marquait vingt-cinq degrés au-dessus de zéro (-4° cent.)

Le docteur put s'amuser à suivre les ébats d'une ourse blanche et de ses deux oursons sur le bord d'un pack qui prolongeait la terre. Accompagné de Wall et de Simpson, il essaya de lui donner la chasse dans le canot; mais l'animal, d'humeur peu belliqueuse, entraîna rapidement sa progéniture avec lui, et le docteur dut renoncer à le poursuivre.

Le cap Chidley fut doublé pendant la nuit sous l'influence d'un vent favorable, et bientôt les hautes montagnes de Disko se dressèrent à l'horizon; la baie de Godavhn, résidence du gouverneur général des établissements danois, fut laissée sur la droite. Shandon ne jugea pas à propos de s'arrêter, et dépassa bientôt les pirogues d'Esquimaux qui cherchaient à l'atteindre.

L'île Disko porte également le nom d'île de la Baleine; c'est de ce point que le 12 juillet 1845 sir John Franklin écrivit pour la dernière fois à l'amirauté, et c'est à cette île aussi que, le 27 août 1859, le capitaine MacClintock toucha à son retour, rapportant les preuves trop certaines de la perte de cette expédition.

La coïncidence de ces deux faits devait être remarquée par le docteur; ce triste rapprochement était fécond en souvenirs, mais bientôt les hauteurs de Disko disparurent à ses yeux.

Il y avait alors de nombreux ice-bergs sur les côtes, de ceux que les plus forts dégels ne parviennent pas à détacher; cette suite continue de crêtes se prêtait aux formes étranges et inattendues.

Le lendemain, vers les trois heures, on releva au nord-est Sanderson-Hope; la terre fut laissée à une distance de quinze milles sur tribord; les montagnes paraissaient teintes d'un bistre rougeâtre. Pendant la soirée, plusieurs baleines de l'espèce desfinners, qui ont des nageoires sur le dos, vinrent se jouer au milieu des trains de glace, rejetant l'air et l'eau par leurs évents.

Ce fut pendant la nuit du 3 au 4 mai que le docteur put voir pour la première fois le soleil raser le bord de l'horizon sans y plonger son disque lumineux; depuis le 31 janvier, ses orbes s'allongeaient chaque jour, et il régnait maintenant une clarté continuelle.

Pour des spectateurs inhabitués, cette persistance du jour est sans cesse un sujet d'étonnement, et même de fatigue; on ne saurait croire à quel point l'obscurité de la nuit est nécessaire à la santé des yeux; le docteur éprouvait une douleur véritable pour se faire à cette lumière continue, rendue plus mordante encore par la réflexion des rayons sur les plaines de glace.


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