CHAPITRE X.

Le 5 mai,le Forwarddépassa le soixante-deuxième parallèle. Deux mois plus tard, il eût rencontré de nombreux baleiniers se livrant à la pêche sous ces latitudes élevées; mais le détroit n'était pas encore assez libre pour permettre à ces bâtiments de pénétrer dans la mer de Baffin.

Le lendemain, le brick, après avoir dépassé l'île des Femmes, arriva en vue d'Uppernawik, l'établissement le plus septentrional que possède le Danemark sur ces côtes.

Shandon, le docteur Clawbonny, Johnson, Foker et Strong, le cuisinier, descendirent dans la baleinière et se rendirent au rivage.

Le gouverneur, sa femme et ses cinq enfants, tous de race esquimau, vinrent poliment au-devant des visiteurs. Le docteur, en sa qualité de philologue, possédait un peu de danois qui suffit à établir des relations fort amicales; d'ailleurs, Foker, interprète de l'expédition en même temps qu'ice-master, savait une vingtaine de mots de la langue groënlandaise, et avec vingt mots on va loin, si l'on n'est pas ambitieux.

Le gouverneur est né à l'île Disko, et n'a jamais quitté son pays natal; il fit les honneurs de sa ville, qui se compose de trois maisons de bois, pour lui et le ministre luthérien, d'une école, et de magasins dont les navires naufragés se chargent de faire l'approvisionnement. Le reste consiste en huttes de neige dans lesquelles les Esquimaux entrent en rampant par une ouverture unique.

Une grande partie de la population s'était portée au-devant duForward, et plus d'un naturel s'avança jusqu'au milieu de la baie dans son kaïak, long de quinze pieds, et large de deux au plus.

Le docteur savait que le motesquimausignifiemangeur de poissons crus; mais il savait aussi que ce nom est considéré comme une injure dans le pays; aussi ne se fit-il pas faute de traiter les habitants de Groënlandais.

Et, cependant, à leurs vêtements huileux de peaux de phoques, à leurs bottes de même nature, à tout cet ensemble graisseux et infect qui ne permet pas de distinguer les hommes des femmes, il était facile de reconnaître de quelle nourriture ces gens-là faisaient usage; d'ailleurs, comme chez tous les peuples ichthyophages, la lèpre les rongeait en partie, mais ils ne s'en portaient pas plus mal pour cela.

Le ministre luthérien et sa femme, avec lesquels le docteur se promettait de causer plus spécialement, se trouvaient en tournée du côté de Proven, au sud d'Uppernawik; il fut donc réduit à s'entretenir avec le gouverneur. Ce premier magistrat ne paraissait pas fort lettré; un peu moins, c'était un âne; un peu plus, il savait lire.

Cependant le docteur l'interrogea sur le commerce, les habitudes, les moeurs des Esquimaux, et il apprit, dans la langue des gestes, que les phoques valaient environ quarante livres[1] rendus à Copenhague; une peau d'ours se payait quarante dollars danois, une peau de renard bleu, quatre, et de renard blanc, deux ou trois dollars.

[1] 1,000 francs.

Le docteur voulut aussi, dans le but de compléter son instruction personnelle, visiter une hutte d'Esquimaux; on ne se figure pas de quoi est capable un savant qui veut savoir; heureusement l'ouverture de ces cahutes était trop étroite, et l'enragé ne put y passer. Il l'échappa belle, car rien de plus repoussant que cet entassement de choses mortes ou vivantes, viande de phoque ou chair d'Esquimaux, poissons pourris et vêtements infects, qui meublent une cabane groënlandaise; pas une fenêtre pour renouveler cet air irrespirable; un trou seulement au sommet de la hutte, qui donne passage à la fumée, mais ne permet pas à la puanteur de sortir.

Foker donna ces détails au docteur, et ce digne savant n'en maudit pas moins sa corpulence. Il eût voulu juger par lui-même de ces émanationssui generis.

«Je suis sûr, dit-il, que l'on s'y fait à la longue.»

A la longuepeint d'un seul mot le digne Clawbonny.

Pendant les études ethnographiques de ce dernier, Shandon s'occupait, suivant ses instructions, de se procurer des moyens de transport sur les glaces; il dut payer quatre livres un traîneau et six chiens, et encore les naturels firent des difficultés pour s'en dessaisir.

Shandon eût également voulu engager Hans Christian, l'habile conducteur de chiens, qui fit partie de l'expédition du capitaine MacClintock; mais ce Hans se trouvait alors dans le Groënland méridional.

Vint alors la grande question à l'ordre du jour; se trouvait-il à Uppernawik un Européen attendant le passage duForward? Le gouverneur avait-il connaissance de ce fait, qu'un étranger, vraisemblablement un Anglais, se fût fixé dans ces parages? A quelle époque remontaient ses dernières relations avec des navires baleiniers ou autres?

A ces questions, le gouverneur répondit que pas un étranger n'avait débarqué sur cette partie de la côte depuis plus de dix mois.

Shandon se fit donner le nom des baleiniers arrivés en dernier lieu; il n'en reconnut aucun. C'était désespérant.

«Vous m'avouerez, docteur, que c'est à n'y rien comprendre, dit-il à son compagnon. Rien au cap Farewel! Rien à l'île Disko! Rien à Uppernawik!

—Répétez-moi encore dans quelques jours: Rien à la baie de Melville, mon cher Shandon, et je vous saluerai comme l'unique capitaine duForward.»

La baleinière revint au brick vers le soir, en ramenant les visiteurs; Strong, en fait d'aliments nouveaux, s'était procuré plusieurs douzaines d'oeufs d'eider-ducks[1], deux fois gros comme des oeufs de poule et d'une couleur verdâtre. C'était peu, mais enfin très-rafraîchissant pour un équipage soumis au régime de la viande salée.

[1] Canard, édredon.

Le vent devint favorable le lendemain, et cependant Shandon n'ordonna pas l'appareillage; il voulut attendre encore un jour, et, par acquit de conscience, laisser le temps à tout être quelconque appartenant à la race humaine de rejoindrele Forward; il fit même tirer, d'heure en heure, la pièce de 16 qui tonnait avec fracas au milieu des ice-bergs; mais il ne réussit qu'à épouvanter des nuées de molly-mokes[1] et de rotches[2]. Pendant la nuit, plusieurs fusées furent lancées dans l'air. Mais en vain. Il fallut se décider à partir.

[1] Oiseaux des mers boréales. [2] Sortes de perdrix de rochers.

Le 8 mai, à six heures du matin,le Forward, sous ses huniers, sa misaine et son grand perroquet, perdait de vue l'établissement d'Uppernawik et ces perches hideuses auxquelles pendent, le long du rivage, des intestins de phoques et des panses de daims.

Le vent soufflait du sud-est, et la température remonta à trente-deux degrés (0 centig.). Le soleil perçait le brouillard, et les glaces se desserraient un peu sous son action dissolvante.

Cependant la réflexion de ces rayons blancs produisit un effet fâcheux sur la vue de plusieurs hommes de l'équipage. Wolsten, l'armurier, Gripper, Clifton et Bell furent atteints desnow-blindness, sorte de maladie des yeux très-commune au printemps, et qui détermine chez les Esquimaux de nombreux cas de cécité. Le docteur conseilla aux malades en particulier, et à tous ses compagnons en général, de se couvrir la figure d'un voile de gaze verte, et il fut le premier lui-même à suivre sa propre ordonnance.

Les chiens achetés par Shandon à Uppernawik étaient d'une nature assez sauvage; cependant ils s'acclimatèrent à bord, et Captain ne prit pas trop mal avec ses nouveaux camarades; il semblait connaître leurs habitudes. Clifton ne fut pas le dernier à faire cette remarque, que Captain devait avoir eu déjà des rapports avec ses congénères du Groënland. Ceux-ci, toujours affamés et réduits à une nourriture incomplète à terre, ne pensaient qu'à se refaire avec le régime du bord.

Le 9 mai,le Forwardrasa à quelques encablures la plus occidentale des îles Baffin. Le docteur remarqua plusieurs roches de la baie entre les îles et la terre, de celles que l'on nomme crimson cliffs; elles étaient recouvertes d'une neige rouge comme du beau carmin, à laquelle le docteur Kane donne un origine purement végétale; Clawbonny eût voulu considérer de plus près ce singulier phénomène, mais la glace ne permit pas de s'approcher de la côte; quoique la température tendît à s'élever, il était facile de voir que les ice-bergs et les ice-streams s'accumulaient vers le nord de la mer de Baffin.

Depuis Uppernawik, la terre offrait un aspect différent, et d'immenses glaciers se profilaient à l'horizon sur un ciel grisâtre. Le 10,le Forwardlaissait sur la droite la baie de Hingston près du soixante-quatorzième degré de latitude; le canal de Lancastre s'ouvrait dans la mer à plusieurs centaines de milles dans l'ouest.

Mais alors cette immense étendue d'eau disparaissait sous de vastes champs, sur lesquels s'élevaient des hummoks réguliers comme la cristallisation d'une même substance. Shandon fit allumer ses fourneaux, et jusqu'au 11 maile Forwardserpenta dans les pertuis sinueux, traçant avec sa noire fumée sur le ciel la route qu'il suivait sur la mer.

Mais de nouveaux obstacles ne tardèrent pas à se présenter; les passes se fermaient par suite de l'incessant déplacement des masses flottantes; l'eau menaçait à chaque instant de manquer devant la proue duForward, et s'il venait à êtrenipped[1], il lui serait difficile de s'en tirer. Chacun le savait, chacun y pensait.

[1] Pincé.

Aussi, à bord de ce navire sans but, sans destination connue, qui cherchait follement à s'élever vers le nord, quelques symptômes d'hésitation se manifestèrent; parmi ces gens habitués à une existence de dangers, beaucoup, oubliant les avantages offerts, regrettaient de s'être aventurés si loin. Il régnait déjà dans les esprits une certaine démoralisation, accrue encore par les frayeurs de Clifton, et les propos de deux ou trois meneurs, tels que Pen, Gripper, Waren et Wolsten.

Aux inquiétudes morales de l'équipage se joignaient alors des fatigues accablantes, car, le 12 mai, le brick se trouvait enfermé de toutes parts; sa vapeur était impuissante. Il fallut s'ouvrir un chemin à travers les champs de glace. La manoeuvre des scies était fort pénible dans cesfloes[1] qui mesuraient jusqu'à six et sept pieds d'épaisseur; lorsque deux entailles parallèles divisaient la glace sur une longueur d'une centaine de pieds, il fallait casser la partie intérieure à coups de hache et d'anspect; alors on élongeait des ancres fixées dans un trou fait au moyen d'une grosse tarière; puis la manoeuvre du cabestan commençait, et on halait le navire à bras; la plus grande difficulté consistait à faire rentrer sous lesfloesles morceaux brisés, afin de livrer passage au bâtiment, et l'on devait les repousser au moyen depôles, longues perches munies d'une pointe en fer.

[1] Glaçons.

Enfin, manoeuvre de la scie, manoeuvre du halage, manoeuvre du cabestan, manoeuvre despôles, manoeuvres incessantes, obligées, périlleuses, au milieu du brouillard ou des neiges épaisses, température relativement basse, souffrances ophthalmiques, inquiétudes morales, tout contribuait à affaiblir l'équipage duForwardet à réagir sur son imagination.

Lorsque les matelots ont affaire à un homme énergique, audacieux, convaincu, qui sait ce qu'il veut, où il va, à quel but il tend, la confiance les soutient en dépit d'eux-mêmes; ils sont unis de coeur avec leur chef, forts de sa propre force, et tranquilles de sa propre tranquillité. Mais à bord du brick, on sentait que le commandant n'était pas rassuré, qu'il hésitait devant ce but et cette destination inconnus. Malgré l'énergie de son caractère, sa défaillance se traduisait à son insu par des changements d'ordres, des manoeuvres incomplètes, des réflexions intempestives, mille détails qui ne pouvaient échapper à son équipage.

Et puis, Shandon n'était pas le capitaine de navire, le maître après Dieu; raison suffisante pour qu'on en arrivât à discuter ses ordres: or, de la discussion au refus d'obéir, le pas est rapidement franchi.

Les mécontents rallièrent bientôt à leurs idées le premier ingénieur, qui jusqu'ici restait esclave du devoir.

Le 16 mai, six jours après l'arrivée duForwardà la banquise, Shandon n'avait pas gagné deux milles dans le nord. On était menacé d'être pris par les glaces jusqu'à la saison prochaine. Cela devenait fort grave.

Vers les huit heures du soir, Shandon et le docteur, accompagnés du matelot Garry, allèrent à la découverte au milieu des plaines immenses; ils eurent soin de ne pas trop s'éloigner du navire, car il devenait difficile de se créer des points de repère dans ces solitudes blanches, dont les aspects changeaient incessamment. La réfraction produisait d'étranges effets; le docteur en demeurait étonné; là où il croyait n'avoir qu'un saut d'un pied à faire, c'était cinq ou six pieds à franchir; ou bien le contraire arrivait, et dans les deux cas le résultat était une chute, sinon dangereuse, du moins fort pénible, sur ces éclats de glace durs et acérés comme du verre.

Shandon et ses deux compagnons allaient à la recherche de passes praticables; à trois milles du navire, ils parvinrent non sans peine à gravir un ice-berg qui pouvait mesurer trois cents pieds de hauteur. De là, leur vue s'étendit sur cet amas désolé, semblable aux ruines d'une ville gigantesque, avec ses obélisques abattus, ses clochers renversés, ses palais culbutés tout d'une pièce. Un véritable chaos. Le soleil traînait péniblement ses orbes autour d'un horizon hérissé, et jetait de longs rayons obliques d'une lumière sans chaleur, comme si des substances athermanes se fussent placées entre lui et ce pays dévasté.

La mer paraissait entièrement prise jusqu'aux limites les plus reculées du regard.

«Comment passerons-nous? dit le docteur.

—Je l'ignore, répondit Shandon, mais nous passerons, dût-on employer la poudre à faire sauter ces montagnes; je ne me laisserai certainement pas saisir par les glaces jusqu'au printemps prochain.

—Comme cela cependant arriva auFox, à peu près dans ces parages.Bah! fit le docteur, nous passerons… avec un peu de philosophie.Vous verrez, cela vaut toutes les machines du monde!

—Il faut avouer, répondit Shandon, que cette année ne se présente pas sous une apparence favorable.

—Cela n'est pas contestable, Shandon, et je remarque que la mer deBaffin tend à se retrouver dans l'état où elle était avant 1817.

—Est-ce que vous pensez, docteur, que ce qui est maintenant n'a pas toujours été?

—Non, mon cher Shandon; il y a, de temps en temps de vastes débâcles que les savants n'expliquent guère; ainsi, jusqu'en 1817, cette mer demeurait constamment obstruée, lorsqu'un immense cataclysme eut lieu, et rejeta dans l'Océan ces ice-bergs, dont la plus grande partie vint s'échouer sur le banc de Terre-Neuve. A partir de ce moment, la baie de Baffin fut à peu près libre, et devint le rendez-vous de nombreux baleiniers.

—Ainsi, demanda Shandon, depuis cette époque les voyages au nord furent plus faciles?

—Incomparablement; mais on remarque que depuis quelques années la baie tend à se reprendre encore, et menace de se fermer, pour longtemps peut-être, aux investigations des navigateurs. Raison de plus, donc, pour pousser aussi avant qu'il nous sera possible. Et cependant nous avons un peu l'air de gens qui s'avancent dans des galeries inconnues, dont les portes se referment sans cesse derrière eux.

—Me conseilleriez-vous de reculer! demanda Shandon en essayant de lire au plus profond des yeux du docteur.

—Moi! je n'ai jamais su mettre un pied derrière l'autre, et, dût-on ne jamais revenir, je dis qu'il faut marcher. Seulement, je tiens à établir que si nous faisons des imprudences, nous savons parfaitement à quoi nous nous exposons.

—Et vous, Garry, qu'en pensez-vous? demanda Shandon au matelot.

—Moi, commandant, j'irais tout droit; je pense comme monsieur Clawbonny; d'ailleurs, vous ferez ce qu'il vous plaira; commandez, nous obéirons.

—Tous ne parlent pas comme vous, Garry, reprit Shandon; tous ne sont pas d'humeur à obéir! Et s'ils refusent d'exécuter mes ordres?

—Je vous ai donné mon avis, commandant, répondit Garry d'un air froid, parce que vous me l'avez demandé; mais vous n'êtes pas obligé de le suivre.»

Shandon ne répondit pas; il examina attentivement l'horizon, et redescendit avec ses deux compagnons sur les champs de glace.

Pendant l'absence du commandant, les hommes avaient exécuté divers travaux, de façon à permettre au navire d'éviter la pression des ice-fields. Pen, Clifton, Bolton, Gripper, Simson, 'occupaient de cette manoeuvre pénible; le chauffeur et les deux mécaniciens durent même venir en aide à leurs camarades, car, du moment que le service de la machine n'exigeait plus leur présence, ils redevenaient matelots, et comme tels, ils pouvaient être employés à tous les services du bord. Mais cela ne se faisait pas sans grande irritation. «Je déclare en avoir assez, dit Pen, et si dans trois jours la débâcle n'est pas arrivée, je jure Dieu que je me croise les bras!

—Te croiser les bras, répondit Plower; il vaut mieux les employer à revenir en arrière! Est-ce que tu crois que nous sommes d'humeur à hiverner ici jusqu'à l'année prochaine?

—En vérité, ce serait un triste hiver, repartit Plower, car le navire est exposé de toutes parts!

—Et qui sait, dit Brunton, si même au printemps prochain la mer sera plus libre qu'elle ne l'est aujourd'hui?

—Il ne s'agit pas de printemps prochain, répliqua Pen; nous sommes au jeudi; si dimanche, au matin, la route n'est pas libre, nous revenons dans le sud.

—Bien parlé! dit Clifton.

—Ça vous va-t-il? demanda Pen.

—Ça nous va, répondirent ses camarades.

—Et c'est juste, reprit Waren; car si nous devons travailler de la sorte et haler le navire à force de bras, je suis d'avis de le ramener en arrière.

—Nous verrons cela dimanche, fit Wolsten.

—Qu'on m'en donne l'ordre, reprit Brunton, et mes fourneaux seront bientôt allumés.

—Eh, reprit Clifton, nous les allumerons bien nous-mêmes.

—Si quelque officier, répondit Pen, veut se donner le plaisir d'hiverner ici, libre à lui; on l'y laissera tranquillement; il ne sera pas embarrassé de se construire une hutte de neige pour y vivre en véritable Esquimau.

—Pas de ça, Pen, répliqua vivement Brunton; nous n'avons personne à abandonner; entendez-vous bien, vous autres? Je crois, d'ailleurs, que le commandant ne sera pas difficile à décider; il m'a l'air fort inquiet déjà, et en lui proposant doucement la chose…

—À savoir, reprit Plover; Richard Shandon est un homme dur et entêté quelquefois; il faudrait le tâter adroitement.

—Quand je pense, reprit Bolton avec un soupir de convoitise, que dans un mois nous pouvons être de retour à Liverpool! Nous aurons rapidement franchi la ligne des glaces dans le sud! la passe du détroit de Davis sera ouverte au commencement de juin, et nous n'aurons plus qu'à nous laisser dériver dans l'Atlantique.

—Sans compter, répondit le prudent Clifton, qu'en ramenant le commandant avec nous, en agissant sous sa responsabilité, nos parts et nos gratifications nous seront acquises; or, si nous revenions seuls, nous ne serions pas certains de l'affaire.

—Bien raisonné, dit Plover; ce diable de Clifton s'exprime comme un comptable! Tâchons de ne rien avoir à débrouiller avec ces messieurs de l'Amirauté, c'est plus sûr, et n'abandonnons personne.

—Mais si les officiers refusent de nous suivre?» reprit Pen, qui voulait pousser ses camarades à bout.

On fut assez embarrassé pour répondre à une question posée aussi directement.

«Nous verrons cela, quand le moment en sera venu, répliqua Bolton; il nous suffira d'ailleurs de gagner Richard Shandon à notre cause, et j'imagine que cela ne sera pas difficile.

—Il y a pourtant quelqu'un que je laisserai ici, fit Pen avec d'énormes jurons, quand il devrait me manger un bras!

—Ah! ce chien, dit Plover.

—Oui, ce chien! et je lui ferai son affaire avant peu!

—D'autant mieux, répliqua Clifton, revenant à sa thèse favorite, que ce chien-là est la cause de tous nos malheurs.

—C'est lui qui nous a jeté un sort, dit Plover.

—C'est lui qui nous a entraînés dans la banquise, répondit Gripper.

—C'est lui qui a ramassé sur notre route, réplique Walsten, plus de glaces qu'on n'en vit jamais à pareille époque!

—Il m'a donné ces maux d'yeux, dit Brunton.

—Il a supprimé le gin et le brandy, répliqua Pen.

—Il est cause de tout! s'écria l'assemblée en se montant l'imagination.

—Sans compter, répliqua Clifton, qu'il est le capitaine.

—Eh bien, capitaine de malheur, s'écria Pen, dont la fureur sans raison s'accroissait avec ses propres paroles, tu as voulu venir ici, et tu y resteras!

—Mais comment le prendre? fit Plover.

—Eh! l'occasion est bonne, répondit Clifton; le commandant n'est pas à bord; le lieutenant dort dans sa cabine; le brouillard est assez épais pour que Johnson ne puisse nous apercevoir…

—Mais le chien? s'écria Pen.

—Captain dort en ce moment près de la soute au charbon, réponditClifton, et si quelqu'un veut…

—Je m'en charge, répondit Pen avec fureur.

—Prends garde, Pen; il a des dents à briser une barre de fer!

—S'il bouge, je l'éventre,» répliqua Pen, en prenant son couteau d'une main.

Et il s'élança dans l'entre-pont, suivi de Waren, qui voulut l'aider dans son entreprise.

Bientôt ils revinrent tous les deux, portant l'animal dans leurs bras, le museau et les pattes fortement attachés; ils l'avaient surpris pendant son sommeil, et le malheureux chien ne pouvait parvenir à leur échapper.

«Hurrah pour Pen! s'écria Plover.

—Et maintenant, qu'en vas-tu faire? demanda Clifton.

—Le noyer, et s'il en revient jamais…» répliqua Pen avec un affreux sourire de satisfaction.

Il y avait à deux cents pas du navire un trou de phoques, sorte de crevasse circulaire faite avec les dents de cet amphibie, et toujours creusée de l'intérieur à l'extérieur; c'est par là que le phoque vient respirer à la surface de la glace; mais il doit prendre soin d'empêcher celle-ci de se refermer à l'orifice, car la disposition de sa mâchoire ne lui permet pas de refaire ce trou de l'extérieur à l'intérieur, et au moment du danger, il ne pourrait échapper à ses ennemis.

Pen et Waren se dirigèrent vers cette crevasse, et là, malgré ses efforts énergiques, le chien fut impitoyablement précipité dans la mer; un énorme glaçon repoussé ensuite sur cette ouverture ferma toute issue à l'animal, ainsi muré dans sa prison liquide.

«Bon voyage, capitaine!» s'écria le brutal matelot.

Peu d'instants après, Pen et Waren rentraient à bord. Johnson n'avait rien vu de cette exécution; le brouillard s'épaississait autour du navire, et la neige commençait à tomber avec violence.

Une heure après, Richard Shandon, le docteur et Garry regagnaientleForward.

Shandon avait remarqué dans la direction du nord-est une passe dont il résolut de profiter. Il donna ses ordres en conséquence; l'équipage obéit avec une certaine activité; il voulait faire comprendre à Shandon l'impossibilité d'aller plus avant, et d'ailleurs il lui restait encore trois jours d'obéissance.

Pendant une partie de la nuit et du jour suivant, les manoeuvres des scies et de halage furent menées avec ardeur;le Forwardgagna près de deux milles dans le nord. Le 18, il se trouvait en vue de terre, à cinq ou six encablures d'un pic singulier, auquel sa forme étrange a fait donner le nom de Pouce-du-Diable.

A cette même place,le Prince-Alberten 1851,l'Advanceavec Kane en 1835, furent obstinément pris par les glaces pendant plusieurs semaines.

La forme bizarre du Pouce-du-Diable, les environs déserts et désolés, de vastes cirques d'ice-bergs dont quelques-uns dépassaient trois cents pieds de hauteur, les craquements des glaçons que l'écho reproduisait d'une façon sinistre, tout rendait effroyablement triste la position duForward. Shandon comprit qu'il fallait le tirer de là et le conduire plus loin; vingt-quatre heures après, suivant son estime, il avait pu s'écarter de cette côte funeste de deux milles environ. Mais ce n'était pas assez. Shandon se sentait envahir par la crainte, et la situation fausse où il se trouvait paralysait son énergie; pour obéir à ses instructions et se porter en avant, il avait jeté son navire dans une situation excessivement périlleuse; le halage mettait les hommes sur les dents; il fallait plus de trois heures pour creuser un canal de vingt pieds de long dans une glace qui avait communément de quatre à cinq pieds d'épaisseur; la santé de l'équipage menaçait déjà de s'altérer. Shandon s'étonnait du silence de ses hommes et de leur dévouement inaccoutumé; mais il craignait que ce calme ne précédât quelque orage prochain.

On peut donc juger de la pénible surprise, du désappointement, du désespoir même qui s'empara de son esprit, quand il s'aperçut que, par suite d'un mouvement insensible de l'ice-field,le Forwardreperdait pendant la nuit du 18 au 19 tout ce qu'il avait gagné au prix de tant de fatigues; le samedi matin, il se retrouvait en face du Pouce-du-Diable, toujours menaçant, et dans une situation plus critique encore; les ice-bergs se multipliaient et passaient comme des fantômes dans le brouillard.

Shandon fut complètement démoralisé; il faut dire que l'effroi passa dans le coeur de cet homme intrépide et dans celui de son équipage. Shandon avait entendu parler de la disparition du chien; mais il n'osa pas punir les coupables; il eût craint de provoquer une révolte.

Le temps fut horrible pendant cette journée; la neige, soulevée en épais tourbillons, enveloppait le brick d'un voile impénétrable; parfois, sous l'action de l'ouragan, le brouillard se déchirait, et l'oeil effrayé apercevait du côté de la terre ce Pouce-du-Diable dressé comme un spectre.

Le Forwardancré sur un immense glaçon, il n'y avait plus rien à faire, rien à tenter; l'obscurité s'accroissait, et l'homme de la barre n'eût pas aperçu James Wall qui faisait son quart à l'avant.

Shandon se retira dans sa cabine en proie à d'incessantes inquiétudes; le docteur mettait en ordre ses notes de voyage; des hommes de l'équipage, moitié restait sur le pont, et moitié dans la salle commune.

A un moment où l'ouragan redoubla de violence, le Pouce-du-Diable sembla se dresser démesurément au milieu du brouillard déchiré.

«Grand Dieu! s'écria Simpson en reculant avec effroi.

—Qu'est-ce donc?» dit Foker.

Aussitôt les exclamations s'élevèrent de toutes parts.

«Il va nous écraser!

—Nous sommes perdus!

—Monsieur Wall! monsieur Wall!

—C'est fait de nous!

—Commandant! commandant!»

Ces cris étaient simultanément proférés par les hommes de quart.

Wall se précipita vers le gaillard d'arrière; Shandon, suivi du docteur, s'élança sur le pont, et regarda.

Au milieu du brouillard entr'ouvert, le Pouce-du-Diable paraissait s'être subitement rapproché du brick; il semblait avoir grandi d'une façon fantastique; à son sommet se dressait un second cône renversé et pivotant sur sa pointe; il menaçait d'écraser le navire de sa masse énorme; il oscillait, prêt à s'abattre. C'était un spectacle effrayant. Chacun recula instinctivement, et plusieurs matelots, se jetant sur la glace, abandonnèrent le navire.

«Que personne ne bouge! s'écria le commandant d'une voix sévère; chacun à son poste!

—Eh, mes amis, ne craignez rien, dit le docteur; il n'y a pas de danger! Voyez, commandant, voyez, monsieur Wall, c'est un effet de mirage, et pas autre chose!

—Vous avez raison, monsieur Clawbonny, répliqua maître Johnson; ces ignorants se sont laissé intimider par une ombre.»

Après les paroles du docteur, la plupart des matelots s'étaient rapprochés, et de la crainte passaient à l'admiration de ce merveilleux phénomène, qui ne tarda pas à s'effacer.

«Ils appellent cela du mirage, dit Clifton; eh bien, le diable est pour quelque chose là dedans, vous pouvez m'en croire!

—C'est sûr,» lui répondit Gripper.

Mais le brouillard, en s'entr'ouvrant, avait montré aux yeux du commandant une passe immense et libre qu'il ne soupçonnait pas; elle tendait à l'écarter de la côte; il résolut de profiter sans délai de cette chance favorable; les hommes furent disposés de chaque côté du chenal; des aussières leurs furent tendues, et ils commencèrent à remorquer le navire dans la direction du nord.

Pendant de longues heures cette manoeuvre fut exécutée avec ardeur, quoique en silence; Shandon avait fait rallumer les fourneaux pour profiter de ce chenal si merveilleusement découvert.

«C'est un hasard providentiel, dit-il à Johnson, et si nous pouvons gagner seulement quelques milles, peut-être serons-nous à bout de nos peines! Monsieur Brunton, activez le feu; dès que la pression sera suffisante, vous me ferez prévenir. En attendant, que nos hommes redoublent de courage; ce sera autant de gagné. Ils ont hâte de s'éloigner du Pouce-du-Diable! eh bien! nous profiterons de leurs bonnes dispositions.»

Tout d'un coup, la marche du brick fut brusquement suspendue.

«Qu'y-a-t-il, demanda Shandon? Wall, est-ce que nous avons cassé nos remorques?

—Mais non, commandant, répondit Wall, en se penchant au-dessus du bastingage! hé! voilà les hommes qui rebroussent chemin; ils grimpent sur le navire; ils ont l'air en proie à une étrange frayeur!

—Qu'est-ce donc? s'écria Shandon, en se précipitant à l'avant du brick.

—A bord! à bord!» s'écriaient les matelots avec l'accent de la plus vive terreur.

Shandon regarda dans la direction du nord, et frissonna malgré lui.

Un animal étrange, aux mouvements effrayants, dont la langue fumante sortait d'une gueule énorme, bondissait à une encablure de navire; il paraissait avoir plus de vingt pieds de haut; ses poils se hérissaient; il poursuivait les matelots, se mettant en arrêt sur eux, tandis que sa queue formidable, longue de dix pieds, balayait la neige et la soulevait en épais tourbillons. La vue d'un pareil monstre glaça d'effroi les plus intrépides.

«C'est un ours énorme, disait l'un.

—C'est la bête du Gévaudan!

—C'est le lion de l'Apocalypse!»

Shandon courut dans sa cabine prendre un fusil toujours chargé; le docteur sauta sur ses armes, et se tint prêt à faire feu sur cet animal qui par ses dimensions rappelait les quadrupèdes antédiluviens.

Il approchait, en faisant des bonds immenses; Shandon et le docteur firent feu en même temps, et soudain, la détonation de leur armes, ébranlant les couches de l'atmosphère, produisit un effet inattendu.

Le docteur regarda avec attention, et ne put s'empêcher d'éclater de rire.

«La réfraction! dit-il.

—La réfraction!» s'écria Shandon.

Mais une exclamation terrible de l'équipage les interrompit.

«Le chien! fit Clifton.

—Le dog-captain! répétèrent ses camarades.

—Lui! s'écria Pen, toujours lui!»

En effet, c'était lui qui, brisant ses liens, avait pu revenir à la surface du champ par une autre crevasse. En ce moment la réfraction, par un phénomène commun sous ces latitudes, lui donnait des dimensions formidables, que l'ébranlement de l'air avait dissipées; mais l'effet fâcheux n'en était pas moins produit sur l'esprit des matelots, peu disposés à admettre l'explication du fait par des raisons purement physiques. L'aventure du Pouce-du-Diable, la réapparition du chien dans ces circonstances fantastiques, achevèrent d'égarer leur moral, et les murmures éclatèrent de toutes parts.

Le Forwardavançait rapidement sous vapeur entre les ice-fields et les montagnes de glace. Johnson tenait lui-même la barre. Shandon examinait l'horizon avec sonsnow-spectacle; mais sa joie fut de courte durée, car il reconnut bientôt que la passe aboutissait à un cirque de montagnes.

Cependant, aux difficultés de revenir sur ses pas il préféra les chances de poursuivre sa marche en avant.

Le chien suivait le brick en courant sur la plaine, mais il se tenait à une distance assez grande. Seulement, s'il restait en arrière, on entendait un sifflement singulier qui le rappelait aussitôt.

La première fois que ce sifflement se produisit, les matelots regardèrent autour d'eux; ils étaient seuls sur le pont, réunis en conciliabule; pas un étranger, pas un inconnu; et cependant ce sifflement se fit encore entendre à plusieurs reprises.

Clifton s'en alarma le premier.

«Entendez-vous? dit-il, et voyez-vous comme cet animal bondit quand il s'entend siffler?

—C'est à ne pas y croire, répondit Gripper.

—C'est fini! s'écria Pen; je ne vais pas plus loin.

—Pen a raison, répliqua Brunton; c'est tenter Dieu.

—Tenter le diable, répondit Clifton. J'aime mieux perdre toute ma part de bénéfice que de faire un pas de plus.

—Nous n'en reviendrons pas,» fit Bollon avec abattement.

L'équipage en était arrivé au plus haut point de démoralisation.

«Pas un pas de plus! s'écria Wolsten; est-ce votre avis?

—Oui, oui! répondirent les matelots. Eh bien, dit Bolton, allons trouver le commandant; je me charge de lui parler.»

Les matelots, en groupe serré, se dirigèrent vers la dunette.Le Forwardpénétrait alors dans un vaste cirque qui pouvait mesurer huit cents pieds de diamètre; il était complètement fermé, à l'exception d'une seule issue, par laquelle arrivait le navire.

Shandon comprit qu'il venait s'emprisonner lui-même. Mais que faire? Comment revenir sur ses pas? Il sentit toute sa responsabilité; sa main se crispait sur sa lunette.

Le docteur regardait en se croisant les bras, et sans mot dire; il contemplait les murailles de glace, dont l'altitude moyenne pouvait dépasser trois cents pieds. Un dôme de brouillard demeurait suspendu au-dessus de ce gouffre.

Ce fut en ce moment que Bolton adressa la parole au commandant:

«Commandant, lui dit-il d'une voix émue, nous ne pouvons pas aller plus loin.

—Vous dites? répondit Shandon, à qui le sentiment de son autorité méconnue fit monter la colère au visage.

—Nous disons, commandant, reprit Bolton, que nous avons assez fait pour ce capitaine invisible, et nous sommes décidés à ne pas aller plus avant.

—Vous êtes décidés?… s'écria Shandon. Vous parlez ainsi, Bolton! prenez garde!

—Vos menaces n'y feront rien, répondit brutalement Pen; nous n'irons pas plus loin!»

Shandon s'avançait vers ses matelots révoltés, lorsque le maître d'équipage vint lui dire à voix basse:

«Commandant, si nous voulons sortir d'ici, nous n'avons pas une minute à perdre. Voilà un ice-berg qui s'avance dans la passe; il peut boucher toute issue, et nous retenir prisonniers.»

Shandon revint examiner la situation.

«Vous me rendrez compte de votre conduite plus tard, vous autres, dit-il en s'adressant aux mutins. En attendant, vire de bord!»

Les marins se précipitèrent à leur poste.Le Forwardévolua rapidement; les fourneaux furent chargés de charbon; il fallait gagner de vitesse sur la montagne flottante. C'était une lutte entre le brick et l'ice-berg; le premier courait vers le sud pour passer, le second dérivait vers le nord, prêt à fermer tout passage.

«Chauffez! chauffez! s'écria Shandon, à toute vapeur! Brunton, m'entendez-vous?»

Le Forwardglissait comme un oiseau au milieu des glaçons épars que sa proue tranchait vivement; sous l'action de l'hélice, la coque du navire frémissait, et le manomètre indiquait une tension prodigieuse de la vapeur; celle-ci sifflait avec un bruit assourdissant.

«Chargez les soupapes!» s'écria Shandon.

Et l'ingénieur obéit, au risque de faire sauter le bâtiment.

Mais ces efforts désespérés devaient être vains; l'ice-berg, saisi par un courant sous-marin, marchait rapidement vers la passe; le brick s'en trouvait encore éloigné de trois encâblures, quand la montagne, entrant comme un coin dans l'intervalle libre, adhéra fortement à ses voisines et ferma toute issue.

«Nous sommes perdus! s'écria Shandon, qui ne put retenir cette imprudente parole.

—Perdus! répéta l'équipage.

—Sauve qui peut! dirent les uns.

—A la mer les embarcations! dirent les autres.

—A la cambuse! s'écrièrent Pen et quelques-uns de sa bande, et s'il faut nous noyer, noyons-nous dans le gin!»

Le désordre arriva à son comble parmi ces hommes qui rompaient tout frein. Shandon se sentit débordé; il voulut commander; il balbutia, il hésita; sa pensée ne put se faire jour à travers ses paroles. Le docteur se promenait avec agitation. Johnson se croisait les bras stoïquement et se taisait.

Tout d'un coup une voix forte, énergique, impérieuse, se fit entendre et prononça ces paroles:

«Tout le monde à son poste! pare à virer!»

Johnson tressaillit, et, sans s'en rendre compte, il fit rapidement tourner la roue du gouvernail.

Il était temps; le brick, lancé à toute vitesse, allait se briser sur les murs de sa prison.

Mais tandis que Johnson obéissait instinctivement, Shandon, Clawbonny, l'équipage, tous, jusqu'au chauffeur Waren qui abandonna ses foyers, jusqu'au noir Strong qui laissa ses fourneaux, tous se trouvèrent réunis sur le pont, et tous virent sortir de cette cabine, dont il avait seul la clef, un homme…

Cet homme, c'était le matelot Garry.

«Monsieur! s'écria Shandon en pâlissant. Garry.., vous… de quel droit commandez-vous ici?…

—Duk,» fit Garry en reproduisant ce sifflement qui avait tant surpris l'équipage.

Le chien, à l'appel de son vrai nom, sauta d'un bond sur la dunette, et vint se coucher tranquillement aux pieds de son maître.

L'équipage ne disait mot. Cette clef que devait posséder seul le capitaine duForward, ce chien envoyé par lui et qui venait pour ainsi dire constater son identité, cet accent de commandement auquel il était impossible de se méprendre, tout cela agit fortement sur l'esprit des matelots, et suffit à établir l'autorité de Garry.

D'ailleurs, Garry n'était plus reconnaissable; il avait abattu les larges favoris qui encadraient son visage, et sa figure ressortait plus impassible encore, plus énergique, plus impérieuse; revêtu des habits de son rang déposés dans sa cabine, il apparaissait avec les insignes du commandement.

Aussi, avec cette mobilité naturelle, l'équipage duForward, emporté malgré lui-même, s'écria d'une seule voix:

«Hurrah! hurrah! hurrah pour le capitaine!

«Shandon, dit celui-ci à son second, faites ranger l'équipage; je vais le passer en revue.»

Shandon obéit, et donna ses ordres d'une voix altérée. Le capitaine s'avança au-devant de ses officiers et de ses matelots, disant à chacun ce qu'il convenait de lui dire, et le traitant selon sa conduite passée.

Quand il eut fini son inspection, il remonta sur la dunette, et d'une voix calme, il prononça les paroles suivantes:

«Officiers et matelots, je suis un Anglais, comme vous, et ma devise est celle de l'amiral Nelson:

«L'Angleterre attend que chacun fasse son devoir[1].

[1] «England expects every one to make his duty.»

«Comme Anglais, je ne veux pas, nous ne voulons pas que de plus hardis aillent là où nous n'aurions pas été. Comme Anglais, je ne souffrirai pas, nous ne souffrirons pas que d'autres aient la gloire de s'élever plus au nord. Si jamais pied humain doit fouler la terre du pôle, il faut que ce soit le pied d'un Anglais! Voici le pavillon de notre pays. J'ai armé ce navire, j'ai consacré ma fortune à cette entreprise, j'y consacrerai ma vie et la vôtre, mais ce pavillon flottera sur le pôle boréal du monde. Ayez confiance. Une somme de mille livres sterling[1] vous sera acquise par chaque degré que nous gagnerons dans le nord à partir de ce jour. Or, nous sommes par le soixante-douzième, et il y en a quatre-vingt-dix. Comptez. Mon nom d'ailleurs vous répondra de moi. Il signifie énergie et patriotisme. Je suis le capitaine Hatteras!

[1] 25,000 francs.

—Le capitaine Hatteras!» s'écria Shandon.

Et ce nom, bien connu du marin anglais, courut sourdement parmi l'équipage.

«Maintenant, reprit Hatteras, que le brick soit ancré sur les glaçons; que les fourneaux s'éteignent, et que chacun retourne à ses travaux habituels. Shandon, j'ai à vous entretenir des affaires du bord. Vous me rejoindrez dans ma cabine, avec le docteur, Wall et le maître d'équipage. Johnson, faites rompre les rangs.»

Hatteras, calme et froid, quitta tranquillement la dunette, pendant que Shandon faisait assurer le brick sur ses ancres.

Qu'était donc cet Hatteras, et pourquoi son nom faisait-il une si terrible impression sur l'équipage?

John Hatteras, le fils unique d'un brasseur de Londres, mort six fois millionnaire en 1852, embrassa, jeune encore, la carrière maritime, malgré la brillante fortune qui l'attendait. Non qu'il fût poussé à cela par la vocation du commerce, mais l'instinct des découvertes géographiques le tenait au coeur; il rêva toujours de poser le pied là où personne ne l'eût posé encore.

A vingt ans déjà, il possédait la constitution vigoureuse des hommes maigres et sanguins: une figure énergique, à lignes géométriquement arrêtées, un front élevé et perpendiculaire au plan des yeux, ceux-ci beaux, mais froids, des lèvres minces dessinant une bouche avare de paroles, une taille moyenne, des membres solidement articulés et mus par des muscles de fer, formaient l'ensemble d'un homme doué d'un tempérament à toute épreuve. A le voir, on le sentait audacieux, à l'entendre, froidement passionné; c'était un caractère à ne jamais reculer, et prêt à jouer la vie des autres avec autant de conviction que la sienne. Il fallait donc y regarder à deux fois avant de le suivre dans ses entreprises.

John Hatteras portait haut la fierté anglaise, et ce fut lui qui fit un jour à un Français cette orgueilleuse réponse:

Le Français disait devant lui avec ce qu'il supposait être de la politesse, et même de l'amabilité:

«Si je n'étais Français, je voudrais être Anglais.

—Si je n'étais Anglais, moi, répondit Hatteras, je voudrais êtreAnglais!»

On peut juger l'homme par la réponse.

Il eût voulu par-dessus tout réserver à ses compatriotes le monopole des découvertes géographiques; mais, à son grand désespoir, ceux-ci avaient peu fait, pendant les siècles précédents, dans la voie des découvertes.

L'Amérique était due au Génois Christophe Colomb, les Indes au Portugais Vasco de Gama, la Chine au Portugais Fernand d'Andrada, la Terre de feu au Portugais Magellan, le Canada au Français Jacques Cartier, les îles de la Sonde, le Labrador, le Brésil, le cap de Bonne-Espérance, les Açores, Madère, Terre-Neuve, la Guinée, le Congo, le Mexique, le cap Blanc, le Groënland, l'Islande, la mer du Sud, la Californie, le Japon, le Cambodje, le Pérou, le Kamtchatka, les Philippines, le Spitzberg, le cap Horn, le détroit de Behring, la Tasmanie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Bretagne, la Nouvelle-Hollande, la Louisiade, l'île de Jean-Mayen, à des Islandais, à des Scandinaves, à des Français, à des Russes, à des Portugais, à des Danois, à des Espagnols, à des Génois, à des Hollandais, mais pas un Anglais ne figurait parmi eux, et c'était un désespoir pour Hatteras de voir les siens exclus de cette glorieuse phalange des navigateurs qui firent les grandes découvertes des XVe et XVIe siècles.

Hatteras se consolait un peu en se reportant aux temps modernes; lesAnglais prenaient leur revanche avec Sturt, Donall Stuart, Burcke,Wills, King, Gray, en Australie, avec Palliser en Amérique, avecHaouran en Syrie, avec Cyril Graham, Wadington, Cummingham dansl'Inde, avec Barth, Burton, Speke, Grant, Livingston en Afrique.

Mais cela ne suffisait pas; pour Hatteras, ces hardis voyageurs étaient plutôt desperfectionneursque desinventeurs; il fallait donc trouver mieux, et John eût inventé un pays pour avoir l'honneur de le découvrir.

Or, il avait remarqué que si les Anglais ne formaient pas majorité parmi les découvreurs anciens, que s'il fallait remonter à Cook pour obtenir la Nouvelle-Calédonie en 1774, et les îles Sandwich où il périt en 1778, il existait néanmoins un coin du globe sur lequel ils semblaient avoir réuni tous leurs efforts.

C'étaient précisément les terres et les mers boréales du nord de l'Amérique.

En effet, le tableau des découvertes polaires se présente ainsi:

La Nouvelle-Zemble, découverte par Willoughby en 1553.L'île de Weigatz — Barrough — 1556.La côte ouest du Groënland — Davis — 1585.Le détroit de Davis — Davis — 1587.Le Spitzberg — Willoughby — 1596.La baie d'Hudson — Hudson — 1610.La baie de Baffin — Baffin — 1616.

Pendant ces dernières années, Hearne, Mackensie, John Ross, Parry,Franklin, Richardson, Beechey, James Ross, Back, Dease, Sompson, Rae,Inglefield, Belcher, Austin, Kellet, Moore, Mac Clure, Kennedy,MacClintock, fouillèrent sans interruption ces terres inconnues.

On avait bien délimité les côtes septentrionales de l'Amérique, à peu près découvert le passage du nord-ouest, mais ce n'était pas assez; il y avait mieux à faire, et ce mieux, John Hatteras l'avait deux fois tenté en armant deux navires à ses frais; il voulait arriver au pôle même, et couronner ainsi la série des découvertes anglaises par une tentative du plus grand éclat.

Parvenir au pôle, c'était le but de sa vie.

Après d'assez beaux voyages dans les mers du sud, Hatteras essaya pour la première fois en 1846 de s'élever au nord par la mer de Baffin; mais il ne put dépasser le soixante-quatorzième degré de latitude; il montait le sloopl'Halifax; son équipage eut à souffrir des tourments atroces, et John Hatteras poussa si loin son aventureuse audace, que désormais les marins furent peu tentés de recommencer de semblables expéditions sous un pareil chef.

Cependant, en 1850, Hatteras parvint à enrôler sur la goëlettele Farewelune vingtaine d'hommes déterminés, mais déterminés surtout par le haut prix offert à leur audace. Ce fut dans cette occasion que le docteur Clawbonny entra en correspondance avec John Hatteras, qu'il ne connaissait pas, et demanda à faire partie de l'expédition; mais la place de médecin était prise, et ce fut heureux pour le docteur.

Le Farewel, en suivant la route prise parle Neptune, d'Aberdeen, en 1817, s'éleva au nord du Spitzberg jusqu'au soixante-seizième degré de latitude. Là, il fallut hiverner; mais les souffrances furent telles et le froid si intense, que pas un homme de l'équipage ne revit l'Angleterre, à l'exception du seul Hatteras, rapatrié par un baleinier danois, après une marche de plus de deux cents milles à travers les glaces.

La sensation produite par ce retour d'un seul homme fut immense; qui oserait désormais suivre Hatteras dans ses audacieuses tentatives? Cependant il ne désespéra pas de recommencer. Son père, le brasseur, mourut, et il devint possesseur d'une fortune de nabab.

Sur ces entrefaites, un fait géographique se produisit, qui porta le coup le plus sensible à John Hatteras.

Un brick,l'Advance, monté par dix-sept hommes, armé par le négociant Grinnel, commandé par le docteur Kane, et envoyé à la recherche de sir John Franklin, s'éleva, en 1853, par la mer de Baffin et le détroit de Smith, jusqu'au delà du 82e degré de latitude boréale, plus près du pôle qu'aucun de ses devanciers.

Or, ce navire était Américain, ce Grinnel était Américain, ce Kane était Américain!

On comprendra facilement que le dédain de l'Anglais pour le Yankee se changea en haine dans le coeur d'Hatteras; il résolut de dépasser à tout prix son audacieux concurrent, et d'arriver au pôle même.

Depuis deux ans, il vivait incognito à Liverpool. Il passait pour un matelot, il reconnut dans Richard Shandon l'homme dont il avait besoin; il lui fit ses propositions par lettre anonyme, ainsi qu'au docteur Clawbonny.Le Forwardfut construit, armé, équipé. Hatteras se garda bien de faire connaître son nom; il n'eût pas trouvé un seul homme pour l'accompagner. Il résolut de ne prendre le commandement du brick que dans des conjonctures impérieuses, et lorsque son équipage serait engagé assez avant pour ne pas reculer; il avait en réserve, comme on l'a vu, des offres d'argent à faire à ses hommes, telles que pas un ne refuserait de le suivre jusqu'au bout du monde.

Et c'était bien au bout du monde, en effet, qu'il voulait aller.

Or, les circonstances étant devenues critiques, John Hatteras n'hésita plus à se déclarer.

Son chien, son fidèle Duk, le compagnon de ses traversées, fut le premier à le reconnaître, et heureusement pour les braves, malheureusement pour les timides, il fut bien et dûment établi que le capitaine duForwardétait John Hatteras.

L'apparition de ce hardi personnage fut diversement appréciée par l'équipage; les uns se rallièrent complètement à lui, par amour de l'argent ou par audace; d'autres prirent leur parti de l'aventure, qui se réservèrent le droit de protester plus tard; d'ailleurs, résister à un pareil homme paraissait difficile actuellement. Chacun revint donc à son poste. Le 20 mai était un dimanche, et fut jour de repos pour l'équipage.

Un conseil d'officiers se tint chez le capitaine; il se composa d'Hatteras, de Shandon, de Wall, de Johnson et du docteur.

«Messieurs, dit le capitaine de cette voix à la fois douce et impérieuse qui le caractérisait, vous connaissez mon projet d'aller jusqu'au pôle; je désire connaître votre opinion sur cette entreprise. Qu'en pensez-vous, Shandon?

—Je n'ai pas à penser, capitaine, répondit froidement Shandon, mais à obéir.»

Hatteras ne s'étonna pas de la réponse.

«Richard Shandon, reprit-il non moins froidement, je vous prie de vous expliquer sur nos chances de succès.

—Eh bien, capitaine, répondit Shandon, les faits répondent pour moi; les tentatives de ce genre, ont échoué jusqu'ici; je souhaite que nous soyons plus heureux.

—Nous le serons. Et vous, messieurs, qu'en pensez-vous?

—Pour mon compte, répliqua le docteur, je crois votre dessein praticable, capitaine; et comme il est évident que des navigateurs arriveront un jour ou l'autre à ce pôle boréal, je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas nous.

—Et il y a des raisons pour que ce soient nous, répondit Hatteras, car nos mesures sont prises en conséquence, et nous profiterons de l'expérience de nos devanciers. Et à ce propos, Shandon, recevez mes remerciments pour les soins que vous avez apportés à l'équipement du navire; il y a bien quelques mauvaises têtes dans l'équipage, que je saurai mettre à la raison; mais, en somme, je n'ai que des éloges à vous donner.»

Shandon s'inclina froidement. Sa position à bord duForward, qu'il croyait commander, était fausse. Hatteras le comprit, et n'insista pas davantage.

«Quant à vous, messieurs, reprit-il en s'adressant à Wall et à Johnson, je ne pouvais m'assurer le concours d'officiers plus distingués par leur courage et leur expérience.

—Ma foi, capitaine, je suis votre homme, répondit Johnson, et bien que votre entreprise me semble un peu hardie, vous pouvez compter sur moi jusqu'au bout.

—Et sur moi de même, dit James Wall.

—Quant à vous, docteur, je sais ce que vous valez…

—Eh bien, vous en savez plus que moi, répondit vivement le docteur.

—Maintenant, messieurs, reprit Hatteras, il est bon que vous appreniez sur quels faits incontestables s'appuie ma prétention d'arriver au pôle. En 1817,le Neptune, d'Aberdeen, s'éleva au nord du Spitzberg jusqu'au quatre-vingt-deuxième degré. En 1826, le célèbre Parry, après son troisième voyage dans les mers polaires, partit également de la pointe du Spitzberg, et avec des traîneaux-barques monta à cent cinquante milles vers le nord. En 1852, le capitaine Inglefield pénétra, dans l'entrée de Smith, jusque par soixante-dix-huit degrés trente-cinq minutes de latitude. Tous ces navires étaient anglais, et commandés par des Anglais, nos compatriotes.»

Ici Hatteras fit une pause.

«Je dois ajouter, reprit-il d'un air contraint, et comme si les paroles ne pouvaient quitter ses lèvres, je dois ajouter qu'en 1854 l'Américain Kane, commandant le brickl'Advance, s'éleva plus haut encore, et que son lieutenant Morton, s'étant avancé à travers les champs de glace, fit flotter le pavillon des États-Unis au delà du quatre-vingt-deuxième degré. Ceci dit, je n'y reviendrai plus. Or, ce qu'il faut savoir, c'est que les capitaines duNeptune, del'Entreprise, del'Isabelle, del'Advanceconstatèrent qu'à partir de ces hautes latitudes il existait un bassin polaire entièrement libre de glaces.

—Libre de glaces! s'écria Shandon, en interrompant le capitaine; c'est impossible!

—Vous remarquerez, Shandon, reprit tranquillement Hatteras, dont l'oeil brilla un instant, que je vous cite des faits et des noms à l'appui. J'ajouterai que pendant la station du commandant Penny, en 1851, au bord du canal de Wellington, son lieutenant Stewart se trouva également en présence d'une mer libre, et que cette particularité fut confirmée pendant l'hivernage de sir Edward Belcher, en 1853, à la baie de Northumberland par soixante-seize degrés et cinquante-deux minutes de latitude, et quatre-vingt-dix-neuf degrés et vingt minutes de longitude; les rapports sont indiscutables, et il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas les admettre.

—Cependant, capitaine, reprit Shandon, ces faits sont si contradictoires…

—Erreur, Shandon, erreur! s'écria le docteur Clawbonny; ces faits ne contredisent aucune assertion de la science; le capitaine me permettra de vous le dire.

—Allez, docteur! répondit Hatteras.

—Eh bien, écoutez ceci, Shandon; il résulte très évidemment des faits géographiques et de l'étude des lignes isothermes que le point le plus froid du globe n'est pas au pôle même; semblable au point magnétique de la terre, il s'écarte du pôle de plusieurs degrés. Ainsi les calculs de Brewster, de Bergham et de quelques physiciens démontrent qu'il y a dans notre hémisphère deux pôles de froid: l'un serait situé en Asie par soixante-dix-neuf degrés trente minutes de latitude nord, et par cent vingt degrés de longitude est; l'autre se trouverait en Amérique par soixante dix-huit degrés de latitude nord et par quatre-vingt dix-sept degrés de longitude ouest. Ce dernier est celui qui nous occupe, et vous voyez, Shandon, qu'il se rencontre à plus de douze degrés au-dessous du pôle. Eh bien, je vous le demande, pourquoi à ce point la mer ne serait-elle pas aussi dégagée de glaces qu'elle peut l'être en été par le soixante-sixième parallèle, c'est-à-dire au sud de la baie de Baffin?

—Voilà qui est bien dit, répondit Johnson; monsieur Clawbonny parle de ces choses comme un homme du métier.

—Cela paraît possible, reprit James Wall.

—Chimères et suppositions! hypothèses pures! répliqua Shandon avec entêtement.

—Eh bien, Shandon, reprit Hatteras, considérons les deux cas: ou la mer est libre de glaces, ou elle ne l'est pas, et dans ces deux suppositions rien ne peut nous empêcher de gagner le pôle. Si elle est libre, leForwardnous y conduira sans peine; si elle est glacée, nous tenterons l'aventure sur nos traîneaux. Vous m'accorderez que cela n'est pas impraticable; une fois parvenus avec notre brick jusqu'au quatre-vingt-troisième degré, nous n'aurons pas plus de six cents milles[1] à faire pour atteindre le pôle.

[1] 278 lieues.

—Et que sont six cents milles, dit vivement le docteur, quand il est constant qu'un Cosaque, Alexis Markoff, a parcouru sur la mer Glaciale, le long de la côte septentrionale de l'empire russe, avec des traîneaux tirés par des chiens, un espace de huit cents milles en vingt-quatre jours?

—Vous l'entendez, Shandon, répondit Hatteras, et dites-moi si desAnglais peuvent faire moins qu'un Cosaque?

—Non, certes! s'écria le bouillant docteur.

—Non, certes! répéta le maître d'équipage.

—Eh bien, Shandon? demanda le capitaine.

—Capitaine, répondit froidement Shandon, je ne puis que vous répéter mes premières paroles: j'obéirai.

—Bien. Maintenant, reprit Hatteras, songeons à notre situation actuelle; nous sommes pris par les glaces, et il me paraît impossible de nous élever cette année dans le détroit de Smith. Voici donc ce qu'il convient de faire.»

Hatteras déplia sur la table l'une de ces excellentes cartes publiées, en 1859, par ordre de l'Amirauté.

«Veuillez me suivre, je vous prie. Si le détroit de Smith nous est fermé, il n'en est pas de même du détroit de Lancastre, sur la côte ouest de la mer de Baffin; selon moi, nous devons remonter ce détroit jusqu'à celui de Barrow, et de là jusqu'à l'île Beechey; la route a été cent fois parcourue par des navires à voiles; nous ne serons donc pas embarrassés avec un brick à hélice. Une fois à l'île Beechey, nous suivrons le canal Wellington aussi avant que possible, vers le nord, jusqu'au débouché de ce chenal qui fait communiquer le canal Wellington avec le canal de la Reine, à l'endroit même où fut aperçue la mer libre. Or, nous ne sommes qu'au 20 mai; dans un mois, si les circonstances nous favorisent, nous aurons atteint ce point, et de là nous nous élancerons vers le pôle. Qu'en pensez-vous, messieurs?

—C'est évidemment, répondit Johnson, la seule route à prendre.

—Eh bien, nous la prendrons, et dès demain. Que ce dimanche soit consacré au repos; vous veillerez, Shandon, à ce que les lectures de la Bible soient régulièrement faites; ces pratiques religieuses ont une influence salutaire sur l'esprit des hommes, et un marin surtout doit mettre sa confiance en Dieu.

—C'est bien, capitaine, répondit Shandon, qui sortit avec le lieutenant et le maître d'équipage.

—Docteur, fit John Hatteras en montrant Shandon, voilà un homme froissé que l'orgueil a perdu; je ne peux plus compter sur lui.»

Le lendemain, le capitaine fit mettre de grand matin la pirogue à la mer; il alla reconnaître les ice-bergs du bassin, dont la largeur n'excédait pas deux cents yards[1]. Il remarqua même que par suite d'une lente pression des glaces, ce bassin menaçait de se rétrécir; il devenait donc urgent d'y pratiquer une brèche, afin que le navire ne fût pas écrasé dans cet étau de montagnes; aux moyens employés par John Hatteras, on vit bien que c'était un homme énergique.

[1] 182 mètres.

Il fit d'abord tailler des degrés dans la muraille glacée, et il parvint au sommet d'un ice-berg; il reconnut de là qu'il lui serait facile de se frayer un chemin vers le sud-ouest; d'après ses ordres, on creusa un fourneau de mine presque au centre de la montagne; ce travail, rapidement mené, fut terminé dans la journée du lundi.

Hatteras ne pouvait compter sur ses blasting-cylinders de huit à dix livres de poudre, dont l'action eût été nulle sur des masses pareilles; ils n'étaient bons qu'à briser les champs de glace; il fit donc déposer dans le fourneau mille livres de poudre, dont la direction expansive fut soigneusement calculée. Cette mine, munie d'une longue mèche entourée de gutta-percha, vint aboutir au dehors. La galerie, conduisant au fourneau, fut remplie avec de la neige et des quartiers de glaçons, auxquels le froid de la nuit suivante devait donner la dureté du granit. En effet, la température, sous l'influence du vent d'est, descendit à douze degrés (-11° cent.).

Le lendemain, à sept heures,le Forwardse tenait sous vapeur, prêt à profiter de la moindre issue. Johnson fut chargé d'aller mettre le feu à la mine; la mèche avait été calculée de manière à brûler une demi-heure avant de communiquer le feu aux poudres. Johnson eut donc le temps suffisant de regagner le bord; en effet, dix minutes après avoir exécuté les ordres d'Hatteras, il revenait à son poste.

L'équipage se tenait sur le pont, par un temps sec et assez clair; la neige avait cessé de tomber; Hatteras, debout sur la dunette avec Shandon et le docteur, comptait les minutes sur son chronomètre.

A huit heures trente-cinq minutes, une explosion sourde se fit entendre, et beaucoup moins éclatante qu'on ne l'eût supposée. Le profil des montagnes fut brusquement modifié, comme dans un tremblement de terre; une fumée épaisse et blanche fusa vers le ciel à une hauteur considérable, et de longues crevasses zébrèrent les flancs de l'ice-berg, dont la partie supérieure, projetée au loin, retombait en débris autour duForward.

Mais la passe n'était pas encore libre; d'énormes quartiers de glace, arc-boutés sur les montagnes adjacentes, demeuraient suspendus en l'air, et l'on pouvait craindre que l'enceinte ne se refermât par leur chute.

Hatteras jugea la situation d'un coup d'oeil.

«Wolsten!» s'écria-t-il.

L'armurier accourut.

«Capitaine! fit-il.

—Chargez la pièce de l'avant à triple charge, dit. Hatteras, et bourrez aussi fortement que possible.

—Nous allons donc attaquer cette montagne à boulets de canon? dit le docteur.

—Non, répondit Hatteras. C'est inutile. Pas de boulet, Wolsten, mais une triple charge de poudre. Faites vite.»

Quelques instants après, la pièce était chargée.

«Que veut-il faire sans boulet? dit Shandon entre ses dents.

—On le verra bien, répondit le docteur.

—Nous sommes parés, capitaine, s'écria Wolsten.

—Bien, répondit Hatteras. Brunton! cria-t-il à l'ingénieur, attention! Quelques tours en avant.»

Brunton ouvrit les tiroirs, et l'hélice se mit en mouvement;leForwards'approcha de la montagne minée.


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