CHAPITRE XII

—Eh bien, nous la franchirons.

—De quelle manière? nous n'avons pas d'embarcation.»

Hatteras ne répondit pas; il était visiblement embarrassé.

«On pourrait peut-être, dit Bell, construire une chaloupe avec les débris duPorpoise.

—Jamais! s'écria violemment Hatteras.

—Jamais!» fit Johnson.

Le docteur secouait la tête; il comprenait la répugnance du capitaine.

«Jamais, reprit ce dernier. Une chaloupe faite avec le bois d'un navire américain serait américaine.

—Mais, capitaine…» reprit Johnson.

Le docteur fit signe au vieux maître de ne pas insister en ce moment. Il fallait réserver cette question pour un moment plus opportun: le docteur, tout en comprenant les répugnances d'Hatteras, ne les partageait pas, et il se promit bien de faire revenir son ami sur une décision aussi absolue.

Il parla donc d'autre chose, de la possibilité de remonter la côte directement jusqu'au nord, et de ce point inconnu du globe qu'on appelle le pôle boréal.

Bref, il détourna les côtés dangereux de la conversation, jusqu'au moment où elle se termina brusquement, c'est-à-dire à l'entrée d'Altamont.

Celui-ci n'avait rien à signaler.

La journée finit ainsi, et la nuit se passa tranquillement. Les ours avaient évidemment disparu.

Le lendemain, il fut question d'organiser une chasse, à laquelle devaient prendre part Hatteras, Altamont et le charpentier; les traces inquiétantes ne s'étaient pas renouvelées, et les ours avaient décidément renoncé à leur projet d'attaque, soit par frayeur de ces ennemis inconnus, soit que rien de nouveau ne leur eût révélé la présence d'êtres animés sous ce massif de neige.

Pendant l'absence des trois chasseurs, le docteur devait pousser jusqu'à l'île Johnson, pour reconnaître l'état des glaces et faire quelques relevés hydrographiques. Le froid se montrait très vif, mais les hiverneurs le supportaient bien; leur épiderme était fait à ces températures exagérées.

Le maître d'équipage devait rester à Doctor's-House, en un mot garder la maison.

Les trois chasseurs firent leurs préparatifs de départ; ils s'armèrent chacun d'un fusil à deux coups, à canon rayé et à balles coniques; ils prirent une petite provision de pemmican, pour le cas où la nuit les surprendrait avant la fin de leur excursion; ils portaient en outre l'inséparable couteau à neige, le plus indispensable outil de ces régions, et une hachette s'enfonçait dans la ceinture de leur jaquette en peau de daim.

Ainsi équipés, vêtus, armés, ils pouvaient aller loin, et, adroits et audacieux, ils devaient compter sur le bon résultat de leur chasse.

Ils furent prêts à huit heures du matin, et partirent. Duk les précédait en gambadant; ils remontèrent la colline de l'est, tournèrent le cône du phare et s'enfoncèrent dans les plaines du sud bornées par le Bell-Mount.

De son côté, le docteur, après être convenu avec Johnson d'un signal d'alarme en cas de danger, descendit vers le rivage, de manière à gagner les glaces multiformes qui hérissaient la baie Victoria.

Le maître d'équipage demeura seul au Fort-Providence, mais non oisif. Il commença par donner la liberté aux chiens groënlandais qui s'agitaient dans le Dog-Palace; ceux-ci, enchantés, allèrent se rouler sur la neige. Johnson ensuite s'occupa des détails compliqués du ménage. Il avait à renouveler le combustible et les provisions, à mettre les magasins en ordre, à raccommoder maint ustensile brisé, à repriser les couvertures en mauvais état, à refaire des chaussures pour les longues excursions de l'été. L'ouvrage ne manquait pas, et le maître d'équipage travaillait avec cette habileté du marin auquel rien n'est étranger des métiers de toutes sortes.

En s'occupant, il réfléchissait à la conversation de la veille; il pensait au capitaine et surtout à son entêtement, très héroïque et très honorable après tout, de ne pas vouloir qu'un Américain, même une chaloupe américaine atteignît avant lui ou avec lui le pôle du monde.

«Il me semble difficile pourtant, se disait-il, de passer l'océan sans bateau, et, si nous avons la pleine mer devant nous, il faudra bien se rendre à la nécessité de naviguer. On ne peut pas faire trois cents milles à la nage, fût-on le meilleur Anglais de la terre. Le patriotisme a des limites. Enfin, on verra. Nous avons encore du temps devant nous; M. Clawbonny n'a pas dit son dernier mot dans la question; il est adroit; et c'est un homme à faire revenir le capitaine sur son idée. Je gage même qu'en allant du côté de l'île, il jettera un coup d'oeil sur les débris duPorpoiseet saura au juste ce qu'on en peut faire.»

Johnson en était là de ses réflexions, et les chasseurs avaient quitté le fort depuis une heure, quand une détonation forte et claire retentit à deux ou trois milles sous le vent.

«Bon! se dit le vieux marin, ils ont trouvé quelque chose, et sans aller trop loin, puisqu'on les entend distinctement. Après cela, l'atmosphère est si pure!»

Une seconde détonation, puis une troisième se répétèrent coup sur coup.

«Allons, reprit Johnson, ils sont arrivés au bon endroit.»

Trois autres coups de feu plus rapprochés éclatèrent encore.

«Six coups! fit Johnson; leurs armes sont déchargées maintenant.L'affaire a été chaude! Est-ce que par hasard?…»

A l'idée qui lui vint, Johnson pâlit; il quitta rapidement la maison de neige et gravit en quelques instants le coteau jusqu'au sommet du cône.

Ce qu'il vit le fit frémir.

«Les ours!» s'écria-t-il.

Les trois chasseurs, suivis de Duk, revenaient à toutes jambes, poursuivis par cinq animaux gigantesques; leurs six balles n'avaient pu les abattre; les ours gagnaient sur eux; Hatteras, resté en arrière, ne parvenait à maintenir sa distance entre les animaux et lui qu'en lançant peu à peu son bonnet, sa hachette, son fusil même. Les ours s'arrêtaient, suivant leur habitude, pour flairer l'objet jeté à leur curiosité, et perdaient un peu de ce terrain sur lequel ils eussent dépassé le cheval le plus rapide.

Ce fut ainsi qu'Hatteras, Altamont, Bell, époumonés par leur course, arrivèrent près de Johnson, et, du haut du talus, ils se laissèrent glisser avec lui jusqu'à la maison de neige.

Les cinq ours les touchaient presque, et de son couteau le capitaine avait dû parer un coup de patte qui lui fut violemment porté.

En un clin d'oeil, Hatteras et ses compagnons furent renfermés dans la maison. Les animaux s'étaient arrêtés sur le plateau supérieur formé par la troncature du cône.

«Enfin, s'écria Hatteras, nous pourrons nous défendre plus avantageusement, cinq contre cinq!

—Quatre contre cinq! s'écria Johnson d'une voix terrifiée.

—Comment? fit Hatteras.

—Le docteur! répondit Johnson, en montrant le salon vide.

—Eh bien!

—Il est du côté de l'île!

—Le malheureux! s'écria Bell.

—Nous ne pouvons l'abandonner ainsi, dit Altamont.

—Courons!» fit Hatteras.

Il ouvrit rapidement la porte, mais il eut à peine le temps de la refermer; un ours avait failli lui briser le crâne d'un coup de griffe.

«Ils sont là! s'écria-t-il.

—Tous? demanda Bell.

—Tous!» répondit Hatteras.

Altamont se précipita vers les fenêtres, dont il combla les baies avec des morceaux de glace enlevés aux murailles de la maison. Ses compagnons l'imitèrent sans parler; le silence ne fut interrompu que par les jappements sourds de Duk.

Mais, il faut le dire, ces hommes n'avaient qu'une seule pensée; ils oubliaient leur propre danger et ne songeaient qu'au docteur. A lui, non à eux. Pauvre Clawbonny! si bon, si dévoué, l'âme de cette petite colonie! pour la première fois, il n'était pas là; des périls extrêmes, une mort épouvantable peut-être l'attendaient, car, son excursion terminée, il reviendrait tranquillement au Fort-Providence et se trouverait en présence de ces féroces animaux.

Et nul moyen pour le prévenir!

«Cependant, dit Johnson, ou je me trompe fort, ou il doit être sur ses gardes; vos coups de feu répétés ont dû l'avertir, et il ne peut manquer de croire à quelque événement extraordinaire.

—Mais s'il était loin alors, répondit Altamont, et s'il n'a pas compris? Enfin, sur dix chances, il y en a huit pour qu'il revienne sans se douter du danger! Les ours sont abrités par l'escarpe du fort, et il ne peut les apercevoir!

—Il faut donc se débarrasser de ces dangereuses bêtes avant son retour, répondit Hatteras.

—Mais comment?» fit Bell.

La réponse à cette question était difficile. Tenter une sortie paraissait impraticable. On avait eu soin de barricader le couloir, mais les ours pouvaient avoir facilement raison de ces obstacles, si l'idée leur en prenait; ils savaient à quoi s'en tenir sur le nombre et la force de leurs adversaires, et il leur serait aisé d'arriver jusqu'à eux.

Les prisonniers s'étaient postés dans chacune des chambres de Doctor's-House afin de surveiller toute tentative d'invasion; en prêtant l'oreille, ils entendaient les ours aller, venir, grogner sourdement, et gratter de leurs énormes pattes les murailles de neige.

Cependant il fallait agir; le temps pressait. Altamont résolut de pratiquer une meurtrière, afin de tirer sur les assaillants; en quelques minutes, il eut creusé une sorte de trou dans le mur de glace; il y introduisit son fusil; mais, à peine l'arme passa-t-elle au-dehors, qu'elle lui fut arrachée des mains avec une puissance irrésistible, sans qu'il pût faire feu.

«Diable! s'écria-t-il, nous ne sommes pas de force.»

Et il se hâta de reboucher la meurtrière.

Cette situation durait déjà depuis une heure, et rien n'en faisait prévoir le terme. Les chances d'une sortie furent encore discutées; elles étaient faibles, puisque les ours ne pouvaient être combattus séparément. Néanmoins, Hatteras et ses compagnons, pressés d'en finir, et, il faut le dire, très confus d'être ainsi tenus en prison par des bêtes, allaient tenter une attaque directe, quand le capitaine imagina un nouveau moyen de défense.

Il prit le poker[1] qui servait à Johnson à dégager ses fourneaux et le plongea dans le brasier du poêle; puis il pratiqua une ouverture dans la muraille de neige, mais sans la prolonger jusqu'au-dehors, et de manière à conserver extérieurement une légère couche de glace.

[1] Longue tige de fer destinée à arriser le feu des fourneaux.

Ses compagnons le regardaient faire. Quand le poker fut rouge à blanc.Hatteras prit la parole et dit:

«Cette barre incandescente va me servir à repousser les ours, qui ne pourront la saisir, et à travers la meurtrière il sera facile de faire un feu nourri contre eux, sans qu'ils puissent nous arracher nos armes.

—Bien imaginé!» s'écria Bell, en se postant près d'Altamont.

Alors Hatteras, retirant le poker du brasier, l'enfonça rapidement dans la muraille. La neige, se vaporisant à son contact, siffla avec un bruit assourdissant. Deux ours accoururent, saisirent la barre rougie et poussèrent un hurlement terrible, au moment ou quatre détonations retentissaient coup sur coup.

«Touchés! s'écria l'Américain.

—Touchés! riposta Bell.

—Recommençons», dit Hatteras, en rebouchant momentanément l'ouverture.

Le poker fut plongé dans le fourneau; au bout de quelques minutes, il était rouge.

Altamont et Bell revinrent prendre leur place, après avoir rechargé les armes; Hatteras rétablit la meurtrière et y introduisit de nouveau le poker incandescent.

Mais cette fois une surface impénétrable l'arrêta.

«Malédiction! s'écria l'Américain.

—Qu'y a-t-il? demanda Johnson.

—Ce qu'il y a! il y a que ces maudits animaux entassent blocs sur blocs, qu'ils nous murent dans notre maison, qu'ils nous enterrent vivants!

—C'est impossible!

—Voyez, le poker ne peut traverser! cela finit par être ridicule, à la fin!»

Plus que ridicule, cela devenait inquiétant. La situation empirait. Les ours en bêtes très intelligentes, employaient ce moyen pour étouffer leur proie. Ils entassaient les glaçons de manière à rendre toute fuite impossible.

«C'est dur! dit le vieux Johnson d'un air très mortifié. Que des hommes vous traitent ainsi, passe encore, mais des ours!»

Après cette réflexion, deux heures s'écoulèrent sans amener de changement dans la situation des prisonniers; le projet de sortie était devenu impraticable; les murailles épaissies arrêtaient tout bruit extérieur. Altamont se promenait avec l'agitation d'un homme audacieux qui s'exaspère de trouver un danger supérieur à son courage. Hatteras songeait avec effroi au docteur, et au péril très sérieux qui le menaçait à son retour.

«Ah! s'écria Johnson, si M. Clawbonny était ici!

—Eh bien! que ferait-il? répondit Altamont.

—Oh! il saurait bien nous tirer d'affaire!

—Et comment? demanda l'Américain avec humeur.

—Si je le savais, répondit Johnson, je n'aurais pas besoin de lui.Cependant, je devine bien quel conseil il nous donnerait en ce moment!

—Lequel?

—Celui de prendre quelque nourriture! cela ne peut pas nous faire de mal. Au contraire. Qu'en pensez-vous, monsieur Altamont?

—Mangeons si cela vous fait plaisir, répondit ce dernier, quoique la situation soit bien sotte, pour ne pas dire humiliante.

—Je gage, dit Johnson, qu'après dîner, nous trouverons un moyen quelconque de sortir de là.»

On ne répondit pas au maître d'équipage, mais on se mit à table.

Johnson, élevé à l'école du docteur, essaya d'être philosophe dans le danger, mais il n'y réussit guère; ses plaisanteries lui restaient dans la gorge. D'ailleurs, les prisonniers commençaient à se sentir mal à leur aise; l'air s'épaississait dans cette demeure hermétiquement fermée; l'atmosphère ne pouvait se refaire à travers le tuyau des fourneaux qui tiraient mal, et il était facile de prévoir que, dans un temps fort limité, le feu viendrait à s'éteindre; l'oxygène, absorbé par les poumons et le foyer, ferait bientôt place à l'acide carbonique, dont on connaît l'influence mortelle.

Hatteras s'aperçut le premier de ce nouveau danger; il ne voulut point le cacher à ses compagnons.

«Alors, il faut sortir à tout prix! répondit Altamont.

—Oui! reprit Hatteras; mais attendons la nuit; nous ferons un trou à la voûte, cela renouvellera notre provision d'air; puis, l'un de nous prendra place à ce poste, et de là il fera feu sur les ours.

—C'est le seul parti à prendre», répliqua l'Américain.

Ceci convenu, on attendit le moment de tenter l'aventure, et, pendant les heures qui suivirent, Altamont n'épargna pas ses imprécations contre un état de choses dans lequel, disait-il, «des ours et des hommes étant donnés, ces derniers ne jouaient pas le plus beau rôle».

La nuit arriva, et la lampe du salon commençait déjà à pâlir dans cette atmosphère pauvre d'oxygène.

A huit heures, on fit les derniers préparatifs. Les fusils furent chargés avec soin, et l'on pratiqua une ouverture dans la voûte de la snow-house.

Le travail durait déjà depuis quelques minutes, et Bell s'en tirait adroitement, quand Johnson, quittant la chambre à coucher, dans laquelle il se tenait en observation, revint rapidement vers ses compagnons.

Il semblait inquiet.

«Qu'avez-vous? lui demanda le capitaine.

—Ce que j'ai? rien! répondit le vieux marin en hésitant, et pourtant.

—Mais qu'y a-t-il? dit Altamont.

—Silence! n'entendez-vous pas un bruit singulier?

—De quel côté?

—Là! il se passe quelque chose dans la muraille de la chambre!»

Bell suspendit son travail; chacun écouta.

Un bruit éloigné se laissait percevoir, qui semblait produit dans le mur latéral; on faisait évidemment une trouée dans la glace.

«On gratte! fit Johnson.

—Ce n'est pas douteux, répondit Altamont.

—Les ours? dit Bell.

—Oui! les ours, dit Altamont.

—Ils ont changé de tactique, reprit le vieux marin; ils ont renoncé à nous étouffer!

—Ou ils nous croient étouffés! reprit l'Américain, que la colère gagnait très sérieusement.

—Nous allons être attaqués, fit Bell.

—Eh bien! répondit Hatteras, nous lutterons corps à corps.

—Mille diables! s'écria Altamont, j'aime mieux cela! j'en ai assez pour mon compte de ces ennemis invisibles! on se verra et on se battra!

—Oui, répondit Johnson, mais pas à coups de fusil; c'est impossible dans un espace aussi étroit.

—Soit! à la hache! au couteau!»

Le bruit augmentait; on entendait distinctement l'éraillure des griffes; les ours avaient attaqué la muraille à l'angle même où elle rejoignait le talus de neige adossé au rocher.

«L'animal qui creuse, dit Johnson, n'est pas maintenant à six pieds de nous.

—Vous avez raison, Johnson, répondit l'Américain; mais nous avons le temps de nous préparer à le recevoir!»

L'Américain prit sa hache d'une main, son couteau de l'autre; arc-bouté sur son pied droit, le corps rejeté en arrière, il se tint en posture d'attaque. Hatteras et Bell l'imitèrent. Johnson prépara son fusil pour le cas où l'usage d'une arme à feu serait nécessaire.

Le bruit devenait de plus en plus fort; la glace arrachée craquait sous la violente incision de griffes d'acier.

Enfin une croûte mince sépara seulement l'assaillant de ses adversaires; soudain, cette croûte se fendit comme le cerceau tendu de papier sous l'effort du clown, et un corps noir, énorme, apparut dans la demi-obscurité de la chambre.

Altamont ramena rapidement sa main armée pour frapper.

«Arrêtez! par le Ciel! dit une voix bien connue.

—Le docteur! le docteur!» s'écria Johnson.

C'était le docteur, en effet, qui, emporté par sa masse, vint rouler au milieu de la chambre.

«Bonjour, mes braves amis», dit-il en se relevant lestement.

Ses compagnons demeurèrent stupéfaits; mais à la stupéfaction succéda la joie; chacun voulut serrer le digne homme dans ses bras; Hatteras, très ému, le retint longtemps sur sa poitrine. Le docteur lui répondit par une chaleureuse poignée de main.

«Comment, vous, monsieur Clawbonny! dit le maître d'équipage.

—Moi, mon vieux Johnson, et j'étais plus inquiet de votre sort que vous n'avez pu l'être du mien.

—Mais comment avez-vous su que nous étions assaillis par une bande d'ours? demanda Altamont; notre plus vive crainte était de vous voir revenir tranquillement au Fort-Providence, sans vous douter du danger.

—Oh! j'avais tout vu, répondit le docteur; vos coups de fusil m'ont donné l'éveil; je me trouvais en ce moment près des débris duPorpoise; j'ai gravi un hummock; j'ai aperçu les cinq ours qui vous poursuivaient de près; ah! quelle peur j'ai ressentie pour vous! Mais enfin votre dégringolade du haut de la colline et l'hésitation des animaux m'ont rassuré momentanément; j'ai compris que vous aviez eu le temps de vous barricader dans la maison. Alors, peu à peu, je me suis approché, tantôt rampant, tantôt me glissant entre les glaçons; je suis arrivé près du fort, et j'ai vu ces énormes bêtes au travail, comme de gros castors; ils battaient la neige, ils amoncelaient les blocs, en un mot ils vous muraient tout vivants. Il est heureux que l'idée ne leur soit pas venue de précipiter des blocs de glace du sommet du cône, car vous auriez été écrasés sans merci.

—Mais, dit Bell, vous n'étiez pas en sûreté, monsieur Clawbonny; ne pouvaient-ils abandonner la place et revenir vers vous?

—Ils n'y pensaient guère; les chiens groënlandais, lâchés par Johnson, sont venus plusieurs fois rôder à petite distance, et ils n'ont pas songé à leur donner la chasse; non, ils se croyaient sûrs d'un gibier plus savoureux.

—Grand merci du compliment, dit Altamont en riant.

—Oh! il n'y a pas de quoi être fier. Quand j'ai compris la tactique des ours, j'ai résolu de vous rejoindre. Il fallait attendre la nuit, par prudence; aussi, dès les premières ombres du crépuscule, je me suis glissé sans bruit vers le talus, du côté de la poudrière. J'avais mon idée en choisissant ce point; je voulais percer une galerie. Je me suis donc mis au travail; j'ai attaqué la glace avec mon couteau à neige, un fameux outil, ma foi! Pendant trois heures j'ai pioché, j'ai creusé, j'ai travaillé, et me voilà affamé, éreinté, mais arrivé…

—Pour partager notre sort? dit Altamont.

—Pour nous sauver tous; mais donnez-moi un morceau de biscuit et de viande; je tombe d'inanition».

Bientôt le docteur mordait de ses dents blanches un respectable morceau de boeuf salé. Tout en mangeant, il se montra disposé à répondre aux questions dont on le pressait.

«Nous sauver! avait repris Bell.

—Sans doute, répondit le docteur, en faisant place à sa réponse par un vigoureux effort des muscles staphylins.

—Au fait, dit Bell, puisque M. Clawbonny est venu, nous pouvons nous en aller par le même chemin.

—Oui-dà, répondit le docteur, et laisser le champ libre à cette engeance malfaisante, qui finira par découvrir nos magasins et les piller!

—Il faut demeurer ici, dit Hatteras.

—Sans doute, répondit le docteur, et nous débarrasser néanmoins de ces animaux.

—Il y a donc un moyen? demanda Bell.

—Un moyen sûr, répondit le docteur.

—Je le disais bien, s'écria Johnson en se frottant les mains; avec M. Clawbonny, jamais rien n'est désespéré; il a toujours quelque invention dans son sac de savant.

—Oh! oh! mon pauvre sac est bien maigre, mais en fouillant bien….

—Docteur, dit Altamont, les ours ne peuvent-ils pénétrer par cette galerie que vous avez creusée?

—Non, j'ai eu soin de reboucher solidement l'ouverture; et maintenant, nous pouvons aller d'ici à la poudrière sans qu'ils s'en doutent.

—Bon! nous direz-vous maintenant quel moyen vous comptez employer pour nous débarrasser de ces ridicules visiteurs?

—Un moyen bien simple, et pour lequel une partie du travail est déjà fait.

—Comment cela?

—Vous le verrez. Mais j'oublie que je ne suis pas venu seul ici.

—Que voulez-vous dire? demanda Johnson.

—J'ai là un compagnon à vous présenter.»

Et, en parlant de la sorte, le docteur tira de la galerie le corps d'un renard fraîchement tué.

«Un renard! s'écria Bell.

—Ma chasse de ce matin, répondit modestement le docteur, et vous verrez que jamais renard n'aura été tué plus à propos.

—Mais enfin, quel est votre dessein? demanda Altamont.

—J'ai la prétention, répondit le docteur, de faire sauter les ours tous ensemble avec cent livres de poudre.»

On regarda le docteur avec surprise.

«Mais la poudre? lui demanda-t-on.

—Elle est au magasin.

—Et le magasin?

—Ce boyau y conduit. Ce n'est pas sans motif que j'ai creusé une galerie de dix toises de longueur; j'aurais pu attaquer le parapet plus près de la maison, mais j'avais mon idée.

—Enfin, cette mine, où prétendez-vous l'établir? demanda l'Américain.

—A la face même de notre talus, c'est-à-dire au point le plus éloigné de la maison, de la poudrière et des magasins.

—Mais comment y attirer les ours tous à la fois?

—Je m'en charge, répondit le docteur; assez parlé, agissons. Nous avons cent pieds de galerie à creuser pendant la nuit; c'est un travail fatigant; mais à cinq, nous nous en tirerons en nous relayant. Bell va commencer, et pendant ce temps nous prendrons quelque repos.

—Parbleu! s'écria Johnson plus j'y pense, plus je trouve le moyen deM. Clawbonny excellent.

—Il est sûr, répondit le docteur.

—Oh! du moment que vous le dites, ce sont des ours morts, et je me sens déjà leur fourrure sur les épaules.

—A l'ouvrage donc!»

Le docteur s'enfonça dans la galerie sombre, et Bell le suivit; où passait le docteur, ses compagnons étaient assurés de se trouver à l'aise. Les deux mineurs arrivèrent à la poudrière et débouchèrent au milieu des barils rangés en bon ordre. Le docteur donna à Bell les indications nécessaires; le charpentier attaqua le mur opposé, sur lequel s'épaulait le talus, et son compagnon revint dans la maison.

Bell travailla pendant une heure et creusa un boyau long de dix pieds à peu près, dans lequel on pouvait s'avancer en rampant. Au bout de ce temps, Altamont vint le remplacer, et dans le même temps il fit à peu près le même travail; la neige, retirée de la galerie, était transportée dans la cuisine, où le docteur la faisait fondre au feu, afin qu'elle tînt moins de place.

A l'Américain succéda le capitaine, puis Johnson. En dix heures, c'est-à-dire vers les huit heures du matin, la galerie était entièrement ouverte.

Aux premières lueurs de l'aurore, le docteur vint considérer les ours par une meurtrière qu'il pratiqua dans le mur du magasin à poudre.

Ces patients animaux n'avaient pas quitté la place. Ils étaient là, allant, venant, grognant, mais, en somme, faisant leur faction avec une persévérance exemplaire; ils rôdaient autour de la maison, qui disparaissait sous les blocs amoncelés. Mais un moment vint pourtant où ils semblèrent avoir épuisé leur patience, car le docteur les vit tout à coup repousser les glaçons qu'ils avaient entassés.

«Bon! dit-il au capitaine, qui se trouvait près de lui.

—Que font-ils? demanda celui-ci.

—Ils m'ont tout l'air de vouloir démolir leur ouvrage et d'arriver jusqu'à nous! Mais un instant! ils seront démolis auparavant. En tout cas, pas de temps à perdre.»

Le docteur se glissa jusqu'au point où la mine devait être pratiquée; là, il fit élargir la chambre de toute la largeur et de toute la hauteur du talus; il ne resta bientôt plus à la partie supérieure qu'une écorce de glace épaisse d'un pied au plus; il fallut même la soutenir pour qu'elle ne s'effondrât pas.

Un pieu solidement appuyé sur le sol de granit fit l'office de poteau; le cadavre du renard fut attaché à son sommet, et une longue corde, nouée à sa partie inférieure, se déroula à travers la galerie jusqu'à la poudrière.

Les compagnons du docteur suivaient ses instructions sans trop les comprendre.

«Voici l'appât», dit-il, en leur montrant le renard.

Au pied du poteau, il fit rouler un tonnelet pouvant contenir cent livres de poudre.

«Et voici la mine, ajouta-t-il.

—Mais, demanda Hatteras, ne nous ferons-nous pas sauter en même temps que les ours?

—Non! nous sommes suffisamment éloignés du théâtre de l'explosion; d'ailleurs, notre maison est solide; si elle se disjoint un peu, nous en serons quittes pour la refaire.

—Bien, répondit Altamont; mais maintenant comment prétendez-vous opérer?

—Voici, en halant cette corde, nous abattrons le pieu qui soutient la croûte de la glace au-dessus de la mine; le cadavre du renard apparaîtra subitement hors du talus, et vous admettrez sans peine que des animaux affamés par un long jeûne n'hésiteront pas à se précipiter sur cette proie inattendue.

—D'accord.

—Eh bien, à ce moment, je mets le feu à la mine, et je fais sauter d'un seul coup les convives et le repas.

—Bien! bien!» s'écria Johnson, qui suivait l'entretien avec un vif intérêt.

Hatteras, ayant confiance absolue dans son ami, ne demandait aucune explication. Il attendait. Mais Altamont voulait savoir jusqu'au bout.

«Docteur, dit-il, comment calculerez-vous la durée de votre mèche avec une précision telle que l'explosion se fasse au moment opportun?

—C'est bien simple, répondit le docteur, je ne calculerai rien.

—Vous avez donc une mèche de cent pieds de longueur?

—Non.

—Vous ferez donc simplement une traînée de poudre?

—Point! cela pourrait rater.

—Il faudra donc que quelqu'un se dévoue et aille mettre le feu à la mine?

—S'il faut un homme de bonne volonté, dit Johnson avec empressement, je m'offre volontiers.

—Inutile, mon digne ami, répondit le docteur, en tendant la main au vieux maître d'équipage, nos cinq existences sont précieuses, et elles seront épargnées, Dieu merci.

—Alors, fit l'Américain, je renonce à deviner.

—Voyons, répondit le docteur en souriant, si l'on ne se tirait pas d'affaire dans cette circonstance, à quoi servirait d'avoir appris la physique?

—Ah! fit Johnson rayonnant, la physique!

—Oui! n'avons-nous pas ici une pile électrique et des fils d'une longueur suffisante, ceux-là mêmes qui servaient à notre phare?

—Eh bien?

—Eh bien, nous mettrons le feu à la mine quand cela nous plaira, instantanément et sans danger.

—Hurrah! s'écria Johnson.

—Hurrah!» répétèrent ses compagnons, sans se soucier d'être ou non entendus de leurs ennemis.

Aussitôt, les fils électriques furent déroulés dans la galerie depuis la maison jusqu'à la chambre de la mine. Une de leurs extrémités demeura enroulée à la pile, et l'autre plongea au centre du tonnelet, les deux bouts restant placés à une petite distance l'un de l'autre.

A neuf heures du matin, tout fut terminé. Il était temps; les ours se livraient avec furie à leur rage de démolition.

Le docteur jugea le moment arrivé. Johnson fut placé dans le magasin à poudre, et chargé de tirer sur la corde rattachée au poteau. Il prit place à son poste.

«Maintenant, dit le docteur à ses compagnons, préparez vos armes, pour le cas où les assiégeants ne seraient pas tués du premier coup, et rangez-vous auprès de Johnson: aussitôt après l'explosion, faites irruption au-dehors.

—Convenu, répondit l'Américain.

—Et maintenant, nous avons fait tout ce que des hommes peuvent faire! nous nous sommes aidés! que le Ciel nous aide!»

Hatteras, Altamont et Bell se rendirent à la poudrière. Le docteur resta seul près de la pile.

Bientôt, il entendit la voix éloignée de Johnson qui criait:

«Attention!

—Tout va bien», répondit-il.

Johnson tira vigoureusement la corde; elle vint à lui, entraînant le pieu; puis, il se précipita à la meurtrière et regarda.

La surface du talus s'était affaissée. Le corps du renard apparaissait au-dessus des débris de glace. Les ours, surpris d'abord, ne tardèrent pas à se précipiter en groupe serré sur cette proie nouvelle.

«Feu!» cria Johnson.

Le docteur établit aussitôt le courant électrique entre ses fils; une explosion formidable eut lieu; la maison oscilla comme dans un tremblement de terre; les murs se fendirent. Hatteras, Altamont et Bell se précipitèrent hors du magasin à poudre, prêts à faire feu.

Mais leurs armes furent inutiles; quatre ours sur cinq, englobés dans l'explosion, retombèrent ça et là en morceaux, méconnaissables, mutilés, carbonisés, tandis que le dernier, à demi rôti, s'enfuyait à toutes jambes.

«Hurrah! hurrah! hurrah!» s'écrièrent les compagnons de Clawbonny, pendant que celui-ci se précipitait en souriant dans leurs bras.

Les prisonniers étaient délivrés; leur joie se manifesta par de chaudes démonstrations et de vifs remerciements au docteur. Le vieux Johnson regretta bien un peu les peaux d'ours, brûlées et hors de service; mais ce regret n'influa pas sensiblement sur sa belle humeur.

La journée se passa à restaurer la maison de neige, qui s'était fort ressentie de l'explosion. On la débarrassa des blocs entassés par les animaux, et ses murailles furent rejointoyées. Le travail se fit rapidement, à la voix du maître d'équipage, dont les bonnes chansons faisaient plaisir à entendre.

Le lendemain, la température s'améliora singulièrerement, et, par une brusque saute de vent, le thermomètre remonta à quinze degrés au-dessus de zéro (-9° centigrades). Une différence si considérable fut vivement ressentie par les hommes et les choses. La brise du sud ramenait avec elle les premiers indices du printemps polaire.

Cette chaleur relative persista pendant plusieurs jours; le thermomètre, à l'abri du vent, marqua même trente et un degrés au-dessus de zéro (-1° centigrade), des symptômes de dégel vinrent à se manifester.

La glace commençait à se crevasser; quelques jaillissements d'eau salée se produisaient ça et là, comme les jets liquides d'un parc anglais; quelques jours plus tard, la pluie tombait en grande abondance.

Une vapeur intense s'élevait des neiges; c'était de bon augure, et la fonte de ces masses immenses paraissait prochaine. Le disque pâle du soleil tendait à se colorer davantage et traçait des spirales plus allongées au-dessus de l'horizon; la nuit durait trois heures à peine.

Autre symptôme non moins significatif, quelques ptarmigans, les oies boréales, les pluviers, les gelinottes, revenaient par bandes; l'air s'emplissait peu à peu de ces cris assourdissants dont les navigateurs du printemps dernier se souvenaient encore. Des lièvres, que l'on chassa avec succès, firent leur apparition sur les rivages de la baie, ainsi que la souris articque, dont les petits terriers formaient un système d'alvéoles régulières.

Le docteur fit remarquer à ses compagnons que presque tous ces animaux commençaient à perdre le poil ou la plume blanche de l'hiver pour revêtir leur parure d'été; ils se «printanisaient» à vue d'oeil, tandis que la nature laissait poindre leur nourriture sous forme de mousses, de pavots, de saxifrages et de gazon nain. On sentait toute une nouvelle existence percer sous les neiges décomposées.

Mais avec les animaux inoffensifs revinrent leurs ennemis affamés; les renards et les loups arrivèrent en quête de leur proie; des hurlements lugubres retentirent pendant la courte obscurité des nuits.

Le loup de ces contrées est très proche parent du chien; comme lui, il aboie, et souvent de façon à tromper les oreilles les plus exercées, celles de la race canine, par exemple; on dit même que ces animaux emploient cette ruse pour attirer les chiens et les dévorer. Ce fait fut observé sur les terres de la baie d'Hudson, et le docteur put le constater à la Nouvelle-Amérique; Johnson eut soin de ne pas laisser courir ses chiens d'attelage, qui auraient pu se laisser prendre à ce piège.

Quant à Duk, il en avait vu bien d'autres, et il était trop fin pour aller se jeter dans la gueule du loup.

On chassa beaucoup pendant une quinzaine de jours; les provisions de viandes fraîches furent abondantes; on tua des perdrix, des ptarmigans et des ortolans de neige, qui offraient une alimentation délicieuse. Les chasseurs ne s'éloignaient pas du Fort-Providence. On peut dire que le menu gibier venait de lui-même au-devant du coup de fusil; il animait singulièrement par sa présence ces plages silencieuses, et la baie Victoria prenait un aspect inaccoutumé qui réjouissait les yeux.

Les quinze jours qui suivirent la grande affaire des ours furent remplis par ces diverses occupations. Le dégel fit des progrès visibles; le thermomètre remonta à trente-deux degrés au-dessus de zéro (0° centigrade); les torrents commencèrent à mugir dans les ravines, et des milliers de cataractes s'improvisèrent sur le penchant des coteaux.

Le docteur, après avoir déblayé une acre de terrain, y sema des graines de cresson, d'oseille et de cochléaria, dont l'influence antiscorbutique est excellente; il voyait déjà sortir de terre de petites feuilles verdoyantes, quand tout à coup, et avec une inconcevable rapidité, le froid reparut en maître dans son empire.

En une seule nuit, et par une violente brise du nord, le thermomètre reperdit près de quarante degrés; il retomba à huit degrés au-dessous de zéro (-22° centigrades). Tout fut gelé: oiseaux, quadrupèdes, amphibies, disparurent par enchantement; les trous à phoques se refermèrent, les crevasses disparurent, la glace reprit sa dureté de granit, et les cascades, saisies dans leur chute, se figèrent en longs pendicules de cristal.

Ce fut un véritable changement à vue; il se produisit dans la nuit du 11 au 12 mai. Et quand Bell, le matin, mit le nez au-dehors par cette gelée foudroyante, il faillit l'y laisser.

«Oh! nature boréale, s'écria le docteur un peu désappointé, voilà bien de tes coups! Allons! j'en serai quitte pour recommencer mes semis.»

Hatteras prenait la chose moins philosophiquement, tant il avait hâte de reprendre ses recherches. Mais il fallait se résigner.

«En avons-nous pour longtemps de cette température? demanda Johnson.

—Non, mon ami, non, répondit Clawbonny; c'est le dernier coup de patte du froid! vous comprenez bien qu'il est ici chez lui, et on ne peut guère le chasser sans qu'il résiste.

—Il se défend bien, répliqua Bell en se frottant le visage.

—Oui! mais j'aurais dû m'y attendre, répliqua le docteur, et ne pas sacrifier mes graines comme un ignorant, d'autant plus que je pouvais, à la rigueur, les faire pousser près des fourneaux à la cuisine.

—Comment, dit Altamont, vous deviez prévoir ce changement de température?

—Sans doute, et sans être sorcier! Il fallait mettre mes semis sous la protection immédiate de saint Mamert, de saint Pancrace et de saint Servais, dont la fête tombe les 11, 12 et 13 de ce mois.

—Par exemple, docteur, s'écria Altamont, vous allez me dire quelle influence les trois saints en question peuvent avoir sur la température?

—Une très grande, si l'on en croit les horticulteurs, qui les appellent «les trois saints de glace.»

—Et pourquoi cela, je vous prie?

—Parce que généralement il se produit un froid périodique dans le mois de mai, et que ce plus grand abaissement de température a lieu du 11 au 13 de ce mois. C'est un fait, voilà tout.

—Il est curieux, mais l'explique-t-on? demanda l'Américain.

—Oui, de deux manières: ou par l'interposition d'une grande quantité d'astéroïdes[1] à cette époque de l'année entre la terre et le soleil, ou simplement par la dissolution des neiges qui, en fondant, absorbent nécessairement une très grande quantité de chaleur. Ces deux causes sont plausibles; faut-il les admettre absolument? Je l'ignore; mais, si je ne suis pas certain de la valeur de l'explication, j'aurais dû l'être de l'authenticité du fait, ne point l'oublier, et ne pas compromettre mes plantations.»

[1] Étoiles filantes, probablement les débris d'une grande planète.

Le docteur disait vrai. Soit par une raison, soit par une autre, le froid fut très intense pendant le reste du mois de mai; les chasses durent être interrompues, non pas tant par la rigueur de la température que par l'absence complète du gibier; heureusement, la réserve de viande fraîche n'était pas encore épuisée, à beaucoup près.

Les hiverneurs se retrouvèrent donc condamnés à une nouvelle inactivité; pendant quinze jours, du 11 au 25 mai, leur existence monotone ne fut marquée que par un seul incident, une maladie grave, une angine couenneuse, qui vint frapper le charpentier inopinément; à ses amygdales fortement tuméfiées et à la fausse membrane qui les tapissait, le docteur ne put se méprendre sur la nature de ce terrible mal; mais il se trouvait là dans son élément, et la maladie, qui n'avait pas compté sur lui sans doute, fut rapidement détournée. Le traitement suivi par Bell fut très simple, et la pharmacie n'était pas loin; le docteur se contenta de mettre quelques petits morceaux de glace dans la bouche du malade; en quelques heures, la tuméfaction commença à diminuer, et la fausse membrane disparut. Vingt-quatre heures plus tard, Bell était sur pied.

Comme on s'émerveillait de la médication du docteur:

«C'est ici le pays des angines, répondit-il; il faut bien que le remède soit auprès du mal.

—Le remède et surtout le médecin», ajouta Johnson, dans l'esprit duquel le docteur prenait des proportions pyramidales.

Pendant ces nouveaux loisirs, celui-ci résolut d'avoir avec le capitaine une conversation importante: il s'agissait de faire revenir Hatteras sur cette idée de reprendre la route du nord sans emporter une chaloupe, un canot quelconque, un morceau de bois, enfin de quoi franchir les bras de mer ou les détroits. Le capitaine, si absolu dans ses idées, s'était formellement prononcé contre l'emploi d'une embarcation faite des débris du navire américain.

Le docteur ne savait trop comment entrer en matière, et cependant il importait que ce point fût promptement décidé, car le mois de juin amènerait bientôt l'époque des grandes excursions. Enfin, après avoir longtemps réfléchi, il prit un jour Hatteras à part, et, avec son air de douce bonté, il lui dit:

«Hatteras, me croyez-vous votre ami?

—Certes, répondit le capitaine avec vivacité, le meilleur, et même le seul.

—Si je vous donne un conseil, reprit le docteur, un conseil que vous ne me demandez pas, le regarderez-vous comme désintéressé?

—Oui, car je sais que l'intérêt personnel ne vous a jamais guidé; mais où voulez-vous en venir?

—Attendez, Hatteras, j'ai encore une demande à vous faire. Me croyez-vous un bon Anglais, comme vous, et ambitieux de gloire pour mon pays?»

Hatteras fixa le docteur d'un oeil surpris.

«Oui, répondit-il, en l'interrogeant du regard sur le but de sa demande.

—Vous voulez arriver au pôle nord, reprit le docteur; je conçois votre ambition, je la partage; mais, pour parvenir à ce but, il faut faire le nécessaire.

—Eh bien, jusqu'ici, n'ai-je pas tout sacrifié pour réussir?

—Non, Hatteras, vous n'avez pas sacrifié vos répulsions personnelles, et en ce moment je vous vois prêt à refuser les moyens indispensables pour atteindre le pôle.

—Ah! répondit Hatteras, vous voulez parler de cette chaloupe, de cet homme…

—Voyons, Hatteras, raisonnons sans passion, froidement, et examinons cette question sous toutes ses faces. La côte sur laquelle nous venons d'hiverner peut être interrompue; rien ne nous prouve qu'elle se prolonge pendant six degrés au nord; si les renseignements qui vous ont amené jusqu'ici se justifient, nous devons, pendant le mois d'été, trouver une vaste étendue de mer libre. Or, en présence de l'océan Arctique, dégagé de glace et propice à une navigation facile, comment ferons-nous, si les moyens de le traverser nous manquent?»

Hatteras ne répondit pas.

«Voulez-vous donc vous trouver à quelques milles du pôle Nord sans pouvoir y parvenir?

Hatteras avait laissé retomber sa tête dans ses mains.

«Et maintenant, reprit le docteur, examinons la question à son point de vue moral. Je conçois qu'un Anglais sacrifie sa fortune et son existence pour donner à l'Angleterre une gloire de plus! Mais parce qu'un canot fait de quelques planches arrachées à un navire américain, à un bâtiment naufragé et sans valeur, aura touché la côte nouvelle ou parcouru l'océan inconnu, cela pourra-t-il réduire l'honneur de la découverte? Est-ce que si vous aviez rencontré vous-même, sur cette plage, la coque d'un navire abandonné, vous auriez hésité à vous en servir? N'est-ce pas au chef seul de l'expédition qu'appartient le bénéfice de la réussite? Et je vous demande si cette chaloupe, construite par quatre Anglais, ne sera pas anglaise depuis la quille jusqu'au plat-bord?»

Hatteras se taisait encore.

«Non, fit Clawbonny, parlons franchement, ce n'est pas la chaloupe qui vous tient au coeur, c'est l'homme.

—Oui, docteur, oui, répondit le capitaine, cet Américain, je le hais de toute une haine anglaise, cet homme que la fatalité a jeté sur mon chemin…

—Pour vous sauver!

—Pour me perdre! Il me semble qu'il me nargue, qu'il parle en maître ici, qu'il s'imagine tenir ma destinée entre ses mains et qu'il a deviné mes projets. Ne s'est-il pas dévoilé tout entier quand il s'est agi de nommer ces terres nouvelles? A-t-il jamais avoué ce qu'il était venu faire sous ces latitudes? Vous ne m'ôterez pas de l'esprit une idée qui me tue: c'est que cet homme est le chef d'une expédition de découverte envoyée par le gouvernement de l'Union.

—Et quand cela serait, Hatteras, qui prouve que cette expédition cherchait à gagner le pôle? L'Amérique ne peut-elle pas tenter, comme l'Angleterre, le passage du nord-ouest? En tout cas, Altamont ignore absolument vos projets, car ni Johnson, ni Bell, ni vous, ni moi, nous n'en avons dit un seul moi devant lui.

—Eh bien, qu'il les ignore toujours!

—Il finira nécessairement par les connaître, car nous ne pouvons pas le laisser seul ici?

—Et pourquoi? demanda le capitaine avec une certaine violence; ne peut-il demeurer au Fort-Providence?

—Il n'y consentirait pas, Hatteras; et puis abandonner cet homme que nous ne serions pas certains de retrouver au retour, ce serait plus qu'imprudent, ce serait inhumain; Altamont viendra, il faut qu'il vienne! mais, comme il est inutile de lui donner maintenant des idées qu'il n'a pas, ne lui disons rien, et construisons une chaloupe destinée en apparence à la reconnaissance de ces nouveaux rivages.»

Hatteras ne pouvait se décider à se rendre aux idées de son ami; celui-ci attendait une réponse qui ne se faisait pas.

«Et si cet homme refusait de consentir au dépeçage de son navire? dit enfin le capitaine.

—Dans ce cas, vous auriez le bon droit pour vous; vous construiriez cette chaloupe malgré lui, et il n'aurait plus rien à prétendre.

—Fasse donc le Ciel qu'il refuse! s'écria Hatteras.

—Avant un refus, répondit le docteur, il faut une demande; je me charge de la faire.

En effet, le soir même, au souper, Clawbonny amena la conversation sur certains projets d'excursions pendant les mois d'été, destinées à faire le relevé hydrographique des côtes.

«Je pense, Altamont, dit-il, que vous serez des nôtres?

—Certes, répondit l'Américain, il faut bien savoir jusqu'où s'étend cette terre de la Nouvelle-Amérique.»

Hatteras regardait son rival fixement pendant qu'il répondait ainsi.

«Et pour cela, reprit Altamont, il faut faire le meilleur emploi possible des débris duPorpoise; construisons donc une chaloupe solide et qui nous porte loin.

—Vous entendez, Bell, dit vivement le docteur, dès demain nous nous mettrons à l'ouvrage.»

Le lendemain, Bell, Altamont et le docteur se rendirent auPorpoise; le bois ne manquait pas; l'ancienne chaloupe du trois-mâts, défoncée par le choc des glaçons, pouvait encore fournir les parties principales de la nouvelle. Le charpentier se mit donc immédiatement à l'oeuvre; il fallait une embarcation capable de tenir la mer, et cependant assez légère pour pouvoir être transportée sur le traîneau.

Pendant les derniers jours de mai, la température s'éleva; le thermomètre remonta au degré de congélation; le printemps revint pour tout de bon, cette fois, et les hiverneurs durent quitter leurs vêtements d'hiver.

Les pluies étaient fréquentes; la neige commença bientôt à profiter des moindres déclivités du terrain pour s'en aller en chutes et en cascades.

Hatteras ne put contenir sa satisfaction en voyant les champs de glace donner les premiers signes de dégel. La mer libre, c'était pour lui la liberté.

Si ses devanciers se trompèrent ou non sur cette grande question du bassin polaire, c'est ce qu'il espérait savoir avant peu. De là dépendait tout le succès de son entreprise.

Un soir, après une assez chaude journée, pendant laquelle les symptômes de décomposition des glaces s'accusèrent plus manifestement, il mit la conversation sur ce sujet si intéressant de la mer libre.

Il reprit la série des arguments qui lui étaient familiers, et trouva comme toujours dans le docteur un chaud partisan de sa doctrine. D'ailleurs ses conclusions ne manquaient pas de justesse.

«Il est évident, dit-il, que si l'Océan se débarrasse de ses glaces devant la baie Victoria, sa partie méridionale sera également libre jusqu'au Nouveau-Cornouailles et jusqu'au canal de la Reine. Penny et Belcher l'ont vu tel, et ils ont certainement bien vu.

—Je le crois comme vous, Hatteras, répondit le docteur, et rien n'autorisait à mettre en doute la bonne foi de ces illustres marins; on tentait vainement d'expliquer leur découverte par un effet du mirage; mais ils se montraient trop affirmatifs pour ne pas être certains du fait.

—J'ai toujours pensé de cette façon, dit Altamont, qui prit alors la parole; le bassin polaire s'étend non seulement dans l'ouest, mais aussi dans l'est.

—On peut le supposer, en effet, répondit Hatteras.

—On doit le supposer, reprit l'Américain, car cette mer libre, que les capitaines Penny et Belcher ont vue près des côtes de la terre Grinnel, Morton, le lieutenant de Kane, l'a également aperçue dans le détroit qui porte le nom de ce hardi savant!

—Nous ne sommes pas dans la mer de Kane, répondit sèchement Hatteras, et par conséquent nous ne pouvons vérifier le fait.

—Il est supposable, du moins, dit Altamont.

—Certainement, répliqua le docteur, qui voulait éviter une discussion inutile. Ce que pense Altamont doit être la vérité; à moins de dispositions particulières des terrains environnants, les mêmes effets se produisent sous les mêmes latitudes. Aussi, je crois à la mer libre dans l'est aussi bien que dans l'ouest.

—En tout cas, peu nous importe! dit Hatteras.

—Je ne dis pas comme vous, Hatteras, reprit l'Américain, que l'indifférence affectée du capitaine commençait à échauffer, cela pourra avoir pour nous une certaine importance!

—Et quand, je vous prie?

—Quand nous songerons au retour.

—Au retour! s'écria Hatteras. Et qui y pense?

—Personne, répondit Altamont, mais enfin nous nous arrêterons quelque part, je suppose.

—Où cela?» fit Hatteras.

Pour la première fois, cette question était directement posée à l'Américain. Le docteur eût donné un de ses bras pour arrêter net la discussion.

Altamont ne répondant pas, le capitaine renouvela sa demande.

«Où cela? fit-il en insistant.

—Où nous allons! répondit tranquillement l'Américain.

—Et qui le sait? dit le conciliant docteur.

—Je prétends donc, reprit Altamont, que si nous voulons profiter du bassin polaire pour revenir, nous pourrons tenter de gagner la mer de Kane; elle nous mènera plus directement à la mer de Baffin.

—Vous croyez? fit ironiquement le capitaine.

—Je le crois, comme je crois que si jamais ces mers boréales devenaient praticables, on s'y rendrait par ce chemin, qui est plus direct. Oh! c'est une grande découverte que celle du docteur Kane!

—Vraiment! fit Hatteras en se mordant les lèvres jusqu'au sang.

—Oui, dit le docteur, on ne peut le nier, et il faut laisser à chacun son mérite.

—Sans compter qu'avant ce célèbre marin, reprit l'Américain obstiné, personne ne s'était avancé aussi profondément dans le nord.

—J'aime à croire, reprit Hatteras, que maintenant les Anglais ont le pas sur lui!

—Et les Américains! fit Altamont.

—Les Américains! répondit Hatteras.

—Que suis-je donc? dit fièrement Altamont.

—Vous êtes, répondit Hatteras d'une voix à peine contenue, vous êtes un homme qui prétend accorder au hasard et à la science une même part de gloire! Votre capitaine américain s'est avancé loin dans le nord, mais le hasard seul…

—Le hasard! s'écria Altamont; vous osez dire que Kane n'est pas redevable à son énergie et à son savoir de cette grande découverte?

—Je dis, répliqua Hatteras, que ce nom de Kane n'est pas un nom à prononcer dans un pays illustré par les Parry, les Franklin, les Ross, les Belcher, les Penny, dans ces mers qui ont livré le passage du nord-ouest à l'Anglais Mac Clure…

—Mac Clure! riposta vivement l'Américain, vous citez cet homme, et vous vous élevez contre les bénéfices du hasard? N'est-ce pas le hasard seul qui l'a favorisé?

—Non, répondit Hatteras en s'animant, non! C'est son courage, son obstination à passer quatre hivers au milieu des glaces…

—Je le crois bien, répondit l'Américain; il était pris, il ne pouvait revenir, et il a fini par abandonner son navire l'Investigatorpour regagner l'Angleterre!

—Mes amis, dit le docteur…

D'ailleurs, reprit Altamont en l'interrompant, laissons l'homme, et voyons le résultat. Vous parlez du passage du nord-ouest: eh bien, ce passage est encore à trouver!»

Hatteras bondit à cette phrase; jamais question plus irritante n'avait surgi entre deux nationalités rivales!

Le docteur essaya encore d'intervenir.

«Vous avez tort, Altamont, dit-il.

—Non pas! je soutiens mon opinion, reprit l'entêté; le passage du nord-ouest est encore à trouver, à franchir, si vous l'aimez mieux! Mac Clure ne l'a pas remonté, et jamais, jusqu'à ce jour, un navire parti du détroit de Behring n'est arrivé à la mer de Baffin!»

Le fait était vrai, absolument parlant. Que pouvait-on répondre à l'Américain?

Cependant Hatteras se leva et dit:

«Je ne souffrirai pas qu'en ma présence la gloire d'un capitaine anglais soit plus longtemps attaquée!

—Vous ne souffrirez pas! répondit l'Américain en se levant également, mais les faits sont là, et votre puissance ne va pas jusqu'à les détruire.

—Monsieur! fit Hatteras, pâle de colère.

—Mes amis, reprit le docteur, un peu de calme! nous discutons un point scientifique!»

Le bon Clawbonny ne voulait voir qu'une discussion de science là où la haine d'un Américain et d'un Anglais était en jeu.

«Les faits, je vais vous les dire, reprit avec menace Hatteras, qui n'écoutait plus rien.

—Et moi, je parlerai!» riposta l'Américain.

Johnson et Bell ne savaient quelle contenance tenir.

«Messieurs, dit le docteur avec force, vous me permettrez de prendre la parole! je le veux, dit-il; les faits me sont connus comme à vous, mieux qu'à vous, et vous m'accorderez que j'en puis parler sans partialité.

—Oui! oui! firent Bell et Johnson, qui s'inquiétèrent de la tournure de la discussion, et créèrent une majorité favorable au docteur.

—Allez, monsieur Clawbonny, dit Johnson, ces messieurs vous écouteront, et cela nous instruira tous.

—Parlez donc!» fit l'Américain.

Hatteras reprit sa place en faisant un signe d'acquiescement, et se croisa les bras.

«Je vais vous raconter les faits dans toute leur vérité, dit le docteur, et vous pourrez me reprendre, mes amis, si j'omets ou si j'altère un détail.

—Nous vous connaissons, monsieur Clawbonny, répondit Bell, et vous pouvez conter sans rien craindre.

—Voici la carte des mers polaires, reprit le docteur, qui s'était levé pour aller chercher les pièces du procès; il sera facile d'y suivre la navigation de Mac Clure, et vous pourrez juger en connaissance de cause.»

Le docteur étala sur la table l'une de ces excellentes cartes publiées par ordre de l'Amirauté, et qui contenait les découvertes les plus modernes faites dans les régions arctiques; puis il reprit en ces termes:

«En 1848, vous le savez, deux navires, l'Herald, capitaine Kellet, et lePlover, commandant Moore, furent envoyés au détroit de Behring pour tenter d'y retrouver les traces de Franklin; leurs recherches demeurèrent infructueuses; en 1850, ils furent rejoints par Mac Clure, qui commandait l'Investigator, navire sur lequel il venait de faire la campagne de 1849 sous les ordres de James Ross. Il était suivi du capitaine Collinson, son chef, qui montait l'Entreprise; mais il le devança, et, arrivé au détroit de Behring, il déclara qu'il n'attendrait pas plus longtemps, qu'il partirait seul sous sa propre responsabilité, et, entendez-moi bien, Altamont, qu'il découvrirait Franklin ou le passage.»

Altamont ne manifesta ni approbation ni improbation.

«Le 5 août 1850, reprit le docteur, après avoir communiqué une dernière fois avec lePlover, Mac Clure s'enfonça dans les mers de l'est par une route à peu près inconnue; voyez, c'est à peine si quelques terres sont indiquées sur cette carte. Le 30 août, le jeune officier relevait le cap Bathurst; le 6 septembre, il découvrait la terre Baring qu'il reconnut depuis faire partie de la terre de Banks, puis la terre du Prince-Albert; alors il prit résolument par ce détroit allongé qui sépare ces deux grandes îles, et qu'il nomma le détroit du Prince-de-Galles. Entrez-y par la pensée avec le courageux navigateur! Il espérait déboucher dans le bassin de Melville que nous avons traversé, et il avait raison de l'espérer; mais les glaces, à l'extrémité du détroit, lui opposèrent une infranchissable barrière. Alors, arrêté dans sa marche, Mac Clure hiverne de 1850 à 1851, et pendant ce temps il va au travers de la banquise s'assurer de la communication du détroit avec le bassin de Melville.

—Oui, fit Altamont, mais il ne le traversa pas.

—Attendez, fit le docteur. Pendant cet hivernage, les officiers de Mac Clure parcourent les côtes avoisinantes, Creswell, la terre de Baring, Haswelt, la terre du Prince-Albert au sud, et Wynniat le cap Walker au nord. En juillet, aux premiers dégels, Mac Clure tente une seconde fois d'entraîner l'Investigatordans le bassin de Melville; il s'en approche à vingt milles, vingt milles seulement! mais les vents l'entraînent irrésistiblement au sud, sans qu'il puisse forcer l'obstacle. Alors, il se décide à redescendre le détroit du Prince-de-Galles et à contourner la terre de Banks pour tenter par l'ouest ce qu'il n'a pu faire par l'est; il vire de bord; le 18, il relève le cap Kellet, et le 19, le cap du Prince-Alfred, deux degrés plus haut; puis, après une lutte effroyable avec les icebergs, il demeure soudé dans le passage de Banks, à l'entrée de cette suite de détroits qui ramènent à la mer de Baffin.

—Mais il n'a pu les franchir, répondit Altamont.

—Attendez encore, et ayez la patience de Mac Clure. Le 26 septembre, il prit ses positions d'hiver dans la baie de la Mercy, au nord de la terre de Banks, et y demeura jusqu'en 1852; avril arrive; Mac Clure n'avait plus d'approvisionnements que pour dix-huit mois. Cependant, il ne veut pas revenir; il part, traverse en traîneau le détroit de Banks et arrive à l'île Melville. Suivons-le. Il espérait trouver sur ces côtes les navires du commandant Austin envoyés à sa rencontre par la mer de Baffin et le détroit de Lancastre; il touche le 28 avril à Winter-Harbour, au point même où Parry hiverna trente-trois ans auparavant; mais de navires, aucun; seulement, il découvre dans un cairn un document par lequel il apprend que Mac Clintock, le lieutenant d'Austin, avait passé là l'année précédente, et était reparti. Où un autre eût désespéré, Mac Clure ne désespère pas. Il place à tout hasard dans le cairn un nouveau document, où il annonce son intention de revenir en Angleterre par le passage du nord-ouest qu'il a trouvé, en gagnant le détroit de Lancastre et la mer de Baffin. Si l'on n'entend plus parler de lui, c'est qu'il aura été entraîné au nord ou à l'ouest de l'île Melville; puis il revient, non découragé, à la baie de la Mercy refaire un troisième hivernage, de 1852 à 1853.


Back to IndexNext