«Visez bien à la passe,» cria le capitaine à l'armurier.
Celui-ci obéit; lorsque le brick ne fut plus qu'à une demi-encablure,Hatteras cria:
«Feu!»
Une détonation formidable suivit son commandement, et les blocs ébranlés par la commotion atmosphérique furent précipités soudain dans la mer. Cette agitation des couches d'air avait suffi.
«A toute vapeur! Brunton, s'écria Hatteras. Droit dans la passe,Johnson.»
Johnson tenait la barre; le brick, poussé par son hélice, qui se vissait dans les flots écumants, s'élança au milieu du passage libre alors. Il était temps.Le Forwardfranchissait à peine cette ouverture, que sa prison se refermait derrière lui.
Le moment fut palpitant, et il n'y avait à bord qu'un coeur ferme et tranquille: celui du capitaine. Aussi l'équipage, émerveillé de la manoeuvre, ne put retenir le cri de:
«Hourrah pour John Hatteras!»
Le mercredi 23 mai,le Forwardavait repris son aventureuse navigation, louvoyant adroitement au milieu des packs et des ice-bergs, grâce à sa vapeur, cette force obéissante qui manqua à tant de navigateurs des mers polaires; il semblait se jouer au milieu de ces écueils mouvants; on eût dit qu'il reconnaissait la main d'un maître expérimenté, et, comme un cheval sous un écuyer habile, il obéissait à la pensée de son capitaine.
La température remontait. Le thermomètre marqua à six heures du matin vingt-six degrés (-3° centig.), à six heures du soir vingt-neuf degrés (-2° centig.), et à minuit vingt-cinq degrés (-4° centig.); le vent soufflait légèrement du sud-est.
Le jeudi, vers les trois heures du matin,le Forwardarriva en vue de la baie Possession, sur la côte d'Amérique, à l'entrée du détroit de Lancastre; bientôt le cap Burney fut entrevu. Quelques Esquimaux se dirigèrent vers le navire; mais Hatteras ne prit pas le loisir de les attendre.
Les pics de Byam-Martin qui dominent le cap Liverpool, laissés sur la gauche, se perdirent dans la brume du soir; celle-ci empêcha de relever le cap Hay, dont la pointe, très-basse d'ailleurs, se confond avec les glaces de la côte, circonstance qui rend souvent fort difficile la détermination hydrographique des mers polaires.
Les puffins, les canards, les mouettes blanches se montraient en très-grand nombre. La latitude par observation donna 74°01', et la longitude, d'après le chronomètre, 77°15'.
Les deux montagnes de Catherine et d'Elisabeth élevaient au-dessus des nuages leur chaperon de neige.
Le vendredi, à dix heures, le cap Warender fut dépassé sur la côte droite du détroit, et sur la gauche, l'Admiralty-Inlet, baie encore peu explorée par des navigateurs qui avaient hâte de se porter dans l'ouest. La mer devint assez forte, et souvent les lames balayèrent le pont du brick en y projetant des morceaux de glace. Les terres de la côte nord offraient aux regards de curieuses apparences avec leurs hautes tables presque nivelées, qui répercutaient les rayons du soleil.
Hatteras eût voulu prolonger les terres septentrionales, afin de gagner au plus tôt l'île Beechey et l'entrée du canal Wellington; mais une banquise continue l'obligeait, à son grand déplaisir, de suivre les passes du sud.
Ce fut pour cette raison que, le 26 mai, au milieu d'un brouillard sillonné de neige,le Forwardse trouva par le travers du cap York; une montagne d'une grande hauteur et presque à pic le fit reconnaître; le temps s'étant un peu levé, le soleil parut un instant vers midi, et permit de faire une assez bonne observation: 74°4' de latitude, et 84°23' de longitude.Le Forwardse trouvait donc à l'extrémité du détroit de Lancastre.
Hatteras montrait sur ses cartes, au docteur, la route suivie et à suivre. Or, la position du brick était intéressante en ce moment.
«J'aurais voulu, dit-il, me trouver plus au nord, mais à l'impossible nul n'est tenu; voyez, voici notre situation exacte.»
Le capitaine pointa sa carte à peu de distance du cap York.
«Nous sommes au milieu de ce carrefour ouvert à tous les vents, et formé par les débouchés du détroit de Lancastre, du détroit de Barrow, du canal de Wellington, et du passage du Régent; c'est un point auquel ont nécessairement abouti tous les navigateurs de ces mers.
—Eh bien, répondit le docteur, cela devait être embarrassant pour eux; c'est un véritable carrefour, comme vous dites, auquel viennent se croiser quatre grandes routes, et je ne vois pas de poteaux indicateurs du vrai chemin! Comment donc les Parry, les Ross, les Franklin, ont-ils fait?
—Ils n'ont pas fait, docteur, ils se sont laissé faire: ils n'avaient pas le choix, je vous assure; tantôt le détroit de Barrow se fermait pour l'un, qui, l'année suivante, s'ouvrait pour l'autre; tantôt le navire se sentait inévitablement entraîné vers le passage du Régent. Il est arrivé de tout cela, que, par la force des choses, on a foi par connaître ces mers si embrouillées.
—Quel singulier pays! fit le docteur, en considérant la carte; comme tout y est déchiqueté, déchiré, mis en morceaux, sans aucun ordre, sans aucune logique! Il semble que les terres voisines du pôle Nord ne soient ainsi morcelées que pour en rendre les approches plus difficiles, tandis que dans l'autre hémisphère elles se terminent par des pointes tranquilles et effilées comme le cap Horn, le cap de Bonne-Espérance et la péninsule Indienne! Est-ce la rapidité plus grande de l'Équateur qui a ainsi modifié les choses, tandis que les terres extrêmes, encore fluides aux premiers jours du monde, n'ont pu se condenser, s'agglomérer les unes aux autres, faute d'une rotation assez rapide?
—Cela doit être, car il y a une logique à tout ici-bas, et rien ne s'y est fait sans des motifs que Dieu permet quelquefois aux savants de découvrir; ainsi, docteur, usez de la permission.
—Je serai malheureusement discret, capitaine. Mais quel vent effroyable règne dans ce détroit? ajouta le docteur en s'encapuchonnant de son mieux.
—Oui, la brise du nord y fait rage surtout, et nous écarte de notre route.
—Elle devrait cependant repousser les glaces au sud et laisser le chemin libre.
—Elle le devrait, docteur, mais le vent ne fait pas toujours ce qu'il doit. Voyez! cette banquise paraît impénétrable. Enfin, nous essayerons d'arriver à l'île Griffith, puis de contourner l'île Cornwallis pour gagner le canal de la Reine, sans passer par le canal de Wellington. Et cependant, je veux absolument toucher à l'île Beechey, afin d'y refaire ma provision de charbon.
—Comment cela? répondit le docteur étonné.
—Sans doute; d'après l'ordre de l'Amirauté, de grandes provisions ont été déposées sur cette île, afin de pourvoir aux expéditions futures, et, quoi que le capitaine MacClintock ait pu prendre en août 1859, je vous assure qu'il en restera pour nous.
—Au fait, dit le docteur, ces parages ont été explorés pendant quinze ans, et, jusqu'au jour ou la preuve certaine de la perte de Franklin a été acquise, l'Amirauté a toujours entretenu cinq ou six navires dans ces mers. Si je ne me trompe, même, l'île Griffith, que je vois là sur la carte, presque au milieu du carrefour, est devenue le rendez-vous général des navigateurs.
—Cela est vrai, docteur, et la malheureuse expédition de Franklin a eu pour résultat de nous faire connaître ces lointaines contrées.
—C'est juste, capitaine, car les expéditions ont été nombreuses depuis 1845. Ce ne fut qu'en 1848 que l'on s'inquiéta de la disparition de l'Erebuset duTerror, les deux navires de Franklin. On voit alors le vieil ami de l'amiral, le docteur Richardson, âgé de soixante-dix ans, courir au Canada et remonter la rivière Coppermine jusqu'à la mer Polaire; de son côté, James Ross, commandant l'Entrepriseet l'Investigator, appareille d'Uppernawik en 1848, et arrive au cap York où nous sommes en ce moment. Chaque jour, il jette à la mer un baril contenant des papiers destinés à faire connaître sa position; pendant la brume, il tire le canon; la nuit, il lance des fusées et brûle des feux de Bengale, ayant soin de se tenir toujours sous une petite voilure; enfin il hiverne au port Léopold de 1848 à 1849; là, il s'empare d'une grande quantité de renards blancs, fait river à leur cou des colliers de cuivre sur lesquels était gravée l'indication de la situation des navires et des dépôts de vivres, et il les fait disperser dans toutes les directions; puis au printemps, il commence à fouiller les côtes de North-Sommerset sur des traîneaux, au milieu de dangers et de privations qui rendirent presque tous ses hommes malades ou estropiés, élevant des cairns[1] dans lesquels il enfermait des cylindres de cuivre, avec les notes nécessaires pour rallier l'expédition perdue; pendant son absence, le lieutenant MacClure explorait sans résultat les côtes septentrionales du détroit de Barrow. Il est à remarquer, capitaine, que James Ross avait sous ses ordres deux officiers destinés à devenir célèbres plus tard, MacClure qui franchit le passage du nord-ouest, MacClintock qui découvrit les restes de Franklin.
[1] Petites pyramides de pierres.
—Deux bons et braves capitaines, aujourd'hui, deux braves Anglais; continuez, docteur, l'histoire de ces mers que vous possédez si bien; il y a toujours à gagner aux récits de ces tentatives audacieuses.
—Eh bien, pour en terminer avec James Ross, j'ajouterai qu'il essaya de gagner l'île Melville plus à l'ouest; mais il faillit perdre ses navires, et, pris par les glaces, il fut ramené malgré lui jusque dans la mer de Baffin.
—Ramené, fit Hatteras en fronçant le sourcil, ramené malgré lui!
—Il n'avait rien découvert, reprit le docteur; ce fut à partir de cette année 1850 que les navires anglais ne cessèrent de sillonner ces mers, et qu'une prime de vingt mille livres[1] fut promise à toute personne qui découvrirait les équipages de l'Erebuset duTerror. Déjà en 1848, les capitaines Kellet et Moore, commandant l'_Hérald etle Plover, tentaient de pénétrer par le détroit de Behring. J'ajouterai que pendant les années 1850 et 1851, le capitaine Austin hiverna à l'île Cornwallis, le capitaine Penny explora sur l'Assistanceetla Résoluele canal Wellington, le vieux John Ross, le héros du pôle magnétique, repartit sur son yachtle Félixà la recherche de son ami, le brickle Prince-Albertfit un premier voyage aux frais de Lady Franklin, et enfin que deux navires américains expédiés par Grinnel avec le capitaine Haven, entraînés hors du canal de Wellington, furent rejetés dans le détroit de Lancastre. Ce fut pendant cette année que MacClintock, alors lieutenant d'Austin, poussa jusqu'à l'île Melville et au cap Dundac, points extrêmes atteints par Parry en 1819, et que l'on trouva à l'île Beechey des traces de l'hivernage de Franklin en 1845.
[1] 500,000 francs.
—Oui, répondit Hatteras, trois de ses matelots y avaient été inhumés, trois hommes plus chanceux que les autres!
—De 1851 à 1852, continua le docteur, en approuvant du geste la remarque d'Hatteras, nous voyonsle Prince-Albertentreprendre un second voyage avec le lieutenant français Bellot; il hiverne à Batty-Bay dans le détroit du Prince Régent, explore le sud-ouest de Sommerset, et en reconnaît la côte jusqu'au cap Walker. Pendant ce temps, l'Entrepriseet l'Investigator, de retour en Angleterre, passaient sous le commandement de Collinson et de Mac Clure, et rejoignaient Kellet et Moore au détroit de Behring; tandis que Collinson revenait hiverner à Hong-Kong, MacClure marchait en avant, et, après trois hivernages, de 1850 à 1851, de 1851 à 1852, de 1852 à 1853, il découvrait le passage du nord-ouest, sans rien apprendre sur le sort de Franklin. De 1852 à 1853, une nouvelle expédition composée de trois bâtiments à voile,l'Assistance, le Résolute le North-Star, et de deux bateaux à vapeur,le Pionnieretl'Intrépide, mit à la voile sous le commandement de sir Edward Belcher, avec le capitaine Kellet pour second; sir Edward visita le canal de Wellington, hiverna à la baie de Northumberland, et parcourut la côte, tandis que Kellet, poussant jusqu'à Bridport dans l'île de Melville, explorait sans succès cette partie des terres boréales. Mais alors le bruit se répandit en Angleterre que deux navires, abandonnés au milieu des glaces, avaient été aperçus non loin des côtes de la Nouvelle-Écosse. Aussitôt, lady Franklin arme le petit steamer à hélicel'Isabelle, et le capitaine Inglefied, après avoir remonté la baie de Baffin jusqu'à la pointe Victoria par le quatre-vingtième parallèle, revient à l'île Beechey sans plus de succès. Au commencement de 1855, l'américain Grinnel fait les frais d'une nouvelle expédition, et le docteur Kane, cherchant à pénétrer jusqu'au pôle….
—Mais il ne l'a pas fait, s'écria violemment Hatteras, et Dieu en soit loué! Ce qu'il n'a pas fait, nous le ferons!
—Je le sais, capitaine, répondit le docteur, et si j'en parle, c'est que cette expédition se rattache forcément aux recherches de Franklin. D'ailleurs, elle n'eut aucun résultat. J'allais omettre de vous dire que l'Amirauté, considérant l'île Beechey comme le rendez-vous général des expéditions, chargea en 1853 le steamerle Phénix, capitaine Inglefied, d'y transporter des provisions; ce marin s'y rendit avec le lieutenant Bellot, et perdit ce brave officier qui pour la seconde fois mettait son dévouement au service de l'Angleterre; nous pouvons avoir des détails d'autant plus précis sur cette catastrophe, que Johnson, notre maître d'équipage, fut témoin de ce malheur.
—Le lieutenant Bellot était un brave Français, dit Hatteras, et sa mémoire est honorée en Angleterre.
—Alors, reprit le docteur, les navires de l'escadre Belcher commencent à revenir peu à peu; pas tous, car sir Edward dut abandonnerl'Assistanceen 1854, ainsi que MacClure avait fait del'Investigatoren 1853. Sur ces entrefaites, le docteur Rae, par une lettre datée du 29 juillet 1854, et adressée de Repulse-Bay où il était parvenu par l'Amérique, fit connaître que les Esquimaux de la terre du roi Guillaume possédaient différents objets provenant del'Erebuset duTerror; pas de doute possible alors sur la destinée de l'expédition;le Phénix, le North-Star, et le navire de Collinson revinrent en Angleterre; il n'y eut plus de bâtiment anglais dans les mers arctiques. Mais si le gouvernement semblait avoir perdu tout espoir, lady Franklin espérait encore, et des débris de sa fortune elle équipa le Fox, commandé par MacClintock; il partit en 1857, hiverna dans les parages où vous nous êtes apparu, capitaine, parvint à l'île Beechey, le 11 août 1858, hiverna une seconde fois au détroit de Bellot, reprit ses recherches en février 1859, le 6 mai, découvrit le document qui ne laissa plus de doute sur la destinée del'Erebuset duTerror, et revint en Angleterre à la fin de la même année. Voilà tout ce qui s'est passé pendant quinze ans dans ces contrées funestes, et depuis le retour duFox, pas un navire n'est revenu tenter la fortune au milieu de ces dangereuses mers!
—Eh bien, nous la tenterons!» répondit Hatteras.
Le temps s'éclaircit vers le soir, et la terre se laissa distinguer clairement entre le cap Sepping et le cap Clarence, qui s'avance vers l'est, puis au sud, et est relié à la côte de l'ouest par une langue de terre assez basse. La mer était libre de glaces à l'entrée du détroit du Régent; mais, comme si elle eût voulu barrer la route du nord auForward, elle formait une banquise impénétrable au delà du port Léopold.
Hatteras, très-contrarié sans en rien laisser paraître, dut recourir à ses pétards pour forcer l'entrée du port Léopold; il l'atteignit à midi, le dimanche, 27 mai; le brick fut solidement ancré sur de gros ice-bergs, qui avaient l'aplomb, la dureté et la solidité du roc.
Aussitôt le capitaine, suivi du docteur, de Johnson et de son chien Duk, s'élança sur la glace, et ne tarda pas à prendre terre. Duk gambadait de joie; d'ailleurs, depuis la reconnaissance du capitaine, il était devenu très-sociable et très-doux, gardant ses rancunes pour certains hommes de l'équipage, que son maître n'aimait pas plus que lui.
Le port se trouvait débloqué de ces glaces que les brises de l'est y entassent généralement; les terres coupées à pic présentaient à leur sommet de gracieuses ondulations de neige. La maison et le fanal, construits par James Ross, se trouvaient encore dans un certain état de conservation; mais les provisions paraissaient avoir été saccagées par les renards, et par les ours même, dont on distinguait des traces récentes; la main des hommes ne devait pas être étrangère à cette dévastation, car quelques restes de huttes d'Esquimaux se voyaient sur le bord de la baie.
Les six tombes, renfermant six des marins del'Entrepriseet del'Investigator, se reconnaissaient à un léger renflement de la terre; elles avaient été respectées par toute la race nuisible, hommes ou animaux.
En mettant le pied pour la première fois sur les terres boréales, le docteur éprouva une émotion véritable; on ne saurait se figurer les sentiments dont le coeur est assailli, à la vue de ces restes de maisons, de tentes, de huttes, de magasins, que la nature conserve si précieusement dans les pays froids.
«Voilà, dit-il à ses compagnons, cette résidence que James Ross lui-même nomma le Camp du Refuge. Si l'expédition de Franklin eût atteint cet endroit, elle était sauvée. Voici la machine qui fut abandonnée ici-même, et le poêle établi sur la plate-forme, auquel l'équipage du Prince-Albert se réchauffa en 1851; les choses sont restées dans le même état, et l'on pourrait croire que Kennedy, son capitaine, a quitté d'hier ce port hospitalier. Voici la chaloupe qui l'abrita pendant quelques jours, lui et les siens, car ce Kennedy, séparé de son navire, fut véritablement sauvé par le lieutenant Bellot qui brava la température d'octobre pour le rejoindre.
—Un brave et digne officier que j'ai connu,» dit Johnson.
Pendant que le docteur recherchait avec l'enthousiasme d'un antiquaire les vestiges des précédents hivernages, Hatteras s'occupait de rassembler les provisions et le combustible qui ne se trouvaient qu'en très-petite quantité. La journée du lendemain fut employée à les transporter à bord. Le docteur parcourait le pays, sans trop s'éloigner du navire, et dessinait les points de vue les plus remarquables. La température s'élevait peu à peu; la neige amoncelée commençait à fondre. Le docteur fit une collection assez complète des oiseaux du nord, tels que la mouette, le diver, les molly-nochtes, le canard édredon, qui ressemble aux canards ordinaires, avec la poitrine et le dos blancs, le ventre bleu, le dessus de la tête bleu, le reste du plumage blanc nuancé de quelques teintes vertes; plusieurs d'entre eux avaient déjà le ventre dépouillé de ce joli édredon dont le mâle et la femelle se servent pour ouater leur nid. Le docteur aperçut aussi de gros phoques respirant à la surface de la glace, mais il ne put en tirer un seul.
Dans ses excursions, il découvrit la pierre des marées où sont gravés les signes suivants,
[E I]1849
qui indiquent le passage de l'Entrepriseet de l'Investigator; il poussa jusqu'au cap Clarence, à l'endroit même ou John et James Ross en 1833 attendaient si impatiemment la débâcle des glaces. La terre était jonchée d'ossements et de crânes d'animaux, et l'on distinguait encore les traces d'habitation d'Esquimaux.
Le docteur avait eu l'idée d'élever un cairn au port Léopold, et d'y déposer une note indiquant le passage du Forward et le but de l'expédition. Mais Hatteras s'y opposa formellement; il ne voulait pas laisser derrière lui des traces dont quelque concurrent eût pu profiter. Malgré ses bonnes raisons, le docteur fut obligé de céder à la volonté du capitaine. Shandon ne fut pas le dernier à blâmer cet entêtement, car, en cas de catastrophe, aucun navire n'aurait pu s'élancer au secours duForward.
Hatteras ne voulut pas se rendre à ces raisons. Son chargement étant terminé le lundi soir, il tenta encore une fois de s'élever au nord en forçant la banquise, mais après de dangereux efforts, il dut se résigner à redescendre le canal du Régent; il ne voulait à aucun prix demeurer au port Léopold, qui ouvert aujourd'hui pouvait être fermé demain par un déplacement inattendu des ice-fields, phénomène très-fréquent dans ces mers et dont les navigateurs doivent particulièrement se défier.
Si Hatteras ne laissait pas percer ses inquiétudes au dehors, au dedans il les ressentait avec une extrême violence; il voulait aller au nord et se trouvait forcé de marcher au sud! où arriverait-il ainsi? allait-il reculer jusqu'à Victoria-Harbour dans le golfe Boothia, où hiverna sir John Ross en 1833? trouverait-il le détroit de Bellot libre à cette époque, et, contournant North-Sommerset, pourrait-il remonter par le détroit de Peel? Ou bien, se verrait-il capturé pendant plusieurs hivers comme ses devanciers, et obligé d'épuiser ses forces et ses approvisionnements?
Ces craintes fermentaient dans sa tête; mais il fallait prendre un parti; il vira de bord, et s'enfonça vers le sud.
Le canal du prince Régent conserve une largeur à peu près uniforme depuis le port Léopold jusqu'à la baie Adélaïde.Le Forwardmarchait rapidement au milieu des glaçons, plus favorisé que les navires précédents, dont la plupart mirent un grand mois à descendre ce canal, même dans une saison meilleure; il est vrai que ces navires, saufle Fox, n'ayant pas la vapeur à leur disposition, subissaient les caprices d'un vent incertain et souvent contraire.
L'équipage se montrait généralement enchanté de quitter les régions boréales; il paraissait peu goûter ce projet d'atteindre le pôle; il s'effrayait volontiers des résolutions d'Hatteras, dont la réputation d'audace n'avait rien de rassurant. Hatteras cherchait à profiter de toutes les occasions d'aller en avant, quelles qu'en fussent les conséquences. Et cependant dans les mers boréales, avancer c'est bien, mais il faut encore conserver sa position, et ne pas se mettre en danger de la perdre.
Le Forwardfilait à toute vapeur; sa fumée noire allait se contourner en spirales sur les pointes éclatantes des ice-bergs; le temps variait sans cesse, passant d'un froid sec à des brouillards de neige avec une extrême rapidité. Le brick, d'un faible tirant d'eau, rangeait de près la côte de l'ouest; Hatteras ne voulait pas manquer l'entrée du détroit de Bellot, car le golfe de Boothia n'a d'autre sortie au sud que le détroit mal connu dela Furyet del'Hécla; ce golfe devenait donc une impasse, si le détroit de Bellot était manqué ou devenait impraticable.
Le soir,le Forwardfut en vue de la baie d'Elwin, que l'on reconnut à ses hautes roches perpendiculaires; le mardi matin, on aperçut la baie Batty, où, le 10 septembre 1851, le Prince-Albert s'ancra pour un long hivernage. Le docteur, sa lunette aux yeux, observait la côte avec intérêt. De ce point rayonnèrent les expéditions qui établirent la configuration géographique de North-Sommerset. Le temps était clair et permettait de distinguer les profondes ravines dont la baie est entourée.
Le docteur et maître Johnson, seuls peut-être, s'intéressaient à ces contrées désertes. Hatteras, toujours courbé sur ses cartes, causait peu; sa taciturnité s'accroissait avec la marche du brick vers le sud; il montait souvent sur la dunette, et là, les bras croisés, l'oeil perdu dans l'espace, il demeurait souvent des heures entières à fixer l'horizon. Ses ordres, s'il en donnait, étaient brefs et rudes. Shandon gardait un silence froid, et peu à peu se retirant en lui-même, il n'eut plus avec Hatteras que les relations exigées par les besoins du service; James Wall restait dévoué à Shandon, et modelait sa conduite sur la sienne. Le reste de l'équipage attendait les événements, prêt à en profiter dans son propre intérêt. Il n'y avait plus à bord cette unité de pensées, cette communion d'idées si nécessaire pour l'accomplissement des grandes choses. Hatteras le savait bien.
On vit pendant la journée deux baleines filer rapidement vers le sud; on aperçut également un ours blanc qui fut salué de quelques coups de fusil sans succès apparent. Le capitaine connaissait le prix d'une heure dans ces circonstances, et ne permit pas de poursuivre l'animal.
Le mercredi matin, l'extrémité du canal du Régent fut dépassée; l'angle de la côte ouest était suivi d'une profonde courbure de la terre. En consultant sa carte, le docteur reconnut la pointe de Sommerset-House ou pointe Fury.
«Voilà, dit-il à son interlocuteur habituel, l'endroit même où se perdit le premier navire anglais envoyé dans ces mers en 1815, pendant le troisième voyage que Parry faisait au pôle;la Furyfut tellement maltraitée par les glaces à son second hivernage, que l'équipage dut l'abandonner et revenir en Angleterre sur sa conservel'Hécla.
—Avantage évident d'avoir un second navire, répondit Johnson; c'est une précaution que les navigateurs polaires ne doivent pas négliger; mais le capitaine Hatteras n'était pas homme à s'embarrasser d'un compagnon!
—Est-ce que vous le trouvez imprudent, Johnson? demanda le docteur.
—Moi? je ne trouve rien, monsieur Clawbonny. Tenez, voyez sur la côte ces pieux qui soutiennent encore quelques lambeaux d'une tente à demi pourrie.
—Oui, Johnson; c'est là que Parry débarqua tous les approvisionnements de son navire, et, si ma mémoire est fidèle, le toit de la maison qu'il construisit était fait d'un hunier recouvert par les manoeuvres courantes dela Fury.
—Cela a dû bien changer depuis 1825.
—Mais pas trop, Johnson. En 1829, John Ross trouva la santé et le salut de son équipage dans cette fragile demeure. En 1851, lorsque le prince Albert y envoya une expédition, cette maison subsistait encore; le capitaine Kennedy la fit réparer, il y a neuf ans de cela. Il serait intéressant pour nous de la visiter, mais Hatteras n'est pas d'humeur à s'arrêter!
—Et il a sans doute raison, monsieur Clawbonny; si le temps est l'argent en Angleterre, ici c'est le salut, et pour un jour de retard, une heure même, on s'expose à compromettre tout un voyage. Laissons-le donc agir à sa guise.»
Pendant la journée du jeudi 1er juin, la baie qui porte le nom de baie Creswell, fut coupée diagonalement parle Forward; depuis la pointe de la Fury, la côte s'élevait vers le nord en rochers perpendiculaires de trois cents pieds de hauteur; au sud, elle tendait à s'abaisser; quelques sommets neigeux présentaient aux regards des tables nettement coupées, tandis que les autres, affectant des formes bizarres, projetaient dans la brume leurs pyramides aiguës.
Le temps se radoucit pendant cette journée, mais au détriment de sa clarté; on perdit la terre de vue; le thermomètre remonta à trente-deux degrés (0 centig.) quelques gelinottes voletaient ça et là, et des troupes d'oies sauvages pointaient vers le nord; l'équipage dut se débarrasser d'une partie de ses vêtements; on sentait l'influence de la saison d'été dans ces contrées arctiques.
Vers le soir,le Forwarddoubla le cap Garry à un quart de mille du rivage par un fond de dix à douze brasses, et dès lors il rangea la côte de près jusqu'à la baie Brentford. C'était sous cette latitude que devait se rencontrer le détroit de Bellot, détroit que sir John Ross ne soupçonna même pas dans son expédition de 1828; ses cartes indiquent une côte non interrompue, dont il a noté et nommé les moindres irrégularités avec le plus grand soin; il faut donc admettre qu'à l'époque de son exploration l'entrée du détroit, complètement fermée par les glaces, ne pouvait en aucune façon se distinguer de la terre elle-même.
Ce détroit fut réellement découvert par le capitaine Kennedy dans une excursion faite en avril 1852; il lui donna le nom du lieutenant Bellot, «juste tribut,» dit-il, «aux importants services rendus à notre expédition par l'officier français.»
Hatteras, en s'approchant de ce détroit, sentit redoubler ses inquiétudes; en effet, le sort de son voyage allait se décider; jusqu'ici il avait fait plus que ses prédécesseurs, dont le plus heureux, MacClintock, mit quinze mois à atteindre cette partie des mers polaires; mais c'était peu, et rien même, s'il ne parvenait à franchir le détroit de Bellot; ne pouvant revenir sur ses pas, il se voyait bloqué jusqu'à l'année suivante.
Aussi il ne voulut s'en rapporter qu'à lui-même du soin d'examiner la côte; il monta dans le nid de pie, et il y passa plusieurs heures de la matinée du samedi.
L'équipage se rendait parfaitement compte de la situation du navire; un profond silence régnait à bord; la machine ralentit ses mouvements;le Forwardse tint aussi près de terre que possible; la côte était hérissée de ces glaces que les plus chauds étés ne parviennent pas à dissoudre; il fallait un oeil habile pour démêler une entrée au milieu d'elles.
Hatteras comparait ses cartes et la terre. Le soleil s'étant montré un instant vers midi, il fit prendre par Shandon et Wall une observation assez exacte qui lui fut transmise à voix haute.
Il y eut là une demi-journée d'anxiété pour tous les esprits. Mais soudain, vers deux heures, ces paroles retentissantes tombèrent du haut du mât de misaine:
«Le cap à l'ouest, et forcez de vapeur.»
Le brick obéit instantanément; il tourna sa proue vers le point indiqué; la mer écuma sous les branches de l'hélice, etle Forwards'élança à toute vitesse entre deux ice-streams convulsionnés.
Le chemin était trouvé; Hatteras redescendit sur la dunette, et l'ice-master remonta à son poste.
«Eh bien, capitaine, dit le docteur, nous sommes donc enfin entrés dans ce fameux détroit?
—Oui, répondit Hatteras en baissant la voix; mais ce n'est pas tout que d'y entrer, il faut encore en sortir.»
Et sur cette parole, il regagna sa cabine.
«Il a raison, se dit le docteur; nous sommes là comme dans une souricière, sans grand espace pour manoeuvrer, et s'il fallait hiverner dans ce détroit!… Bon! nous ne serions pas les premiers à qui pareille aventure arriverait, et où d'autres se sont tirés d'embarras nous saurions bien nous tirer d'affaire!»
Le docteur ne se trompait pas. C'est à cette place même, dans un petit port abrité nommé port Kennedy par MacClintock lui-même, quele Foxhiverna en 1858. En ce moment, on pouvait reconnaître les hautes chaînes granitiques et les falaises escarpées des deux rivages.
Le détroit de Bellot, d'un mille de large sur dix-sept milles de long, avec un courant de six à sept noeuds, est encaissé dans des montagnes dont l'altitude est estimée à seize cents pieds; il sépare North-Sommerset de la terre Boothia; les navires, on le comprend, n'y ont pas leurs coudées franches.Le Forwardavançait avec précaution, mais il avançait; les tempêtes sont fréquentes dans cet espace resserré, et le brick n'échappa pas à leur violence habituelle; par ordre d'Hatteras, les vergues des perroquets et des huniers furent envoyées en bas, les mâts dépassés; malgré tout, le navire fatigua énormément; les coups de mer arrivaient par paquets dans les rafales de pluie; la fumée s'enfuyait vers l'est avec une étonnante rapidité; on marchait un peu à l'aventure au milieu des glaces en mouvement; le baromètre tomba à vingt-neuf pouces; il était difficile de se maintenir sur le pont; aussi la plupart des hommes demeuraient dans le poste pour ne pas souffrir inutilement,
Hatteras, Johnson, Shandon restèrent sur la dunette, en dépit des tourbillons de neige et de pluie; et il faut ajouter le docteur, qui, s'étant demandé ce qui lui serait le plus désagréable de faire en ce moment, monta immédiatement sur le pont; on ne pouvait s'entendre, et à peine se voir; aussi garda-t-il pour lui ses réflexions.
Hatteras essayait de percer le rideau de brume, car, d'après son estime, il devait se trouver à l'extrémité du détroit vers les six heures du soir; alors toute issue parut fermée; Hatteras fut donc forcé de s'arrêter et s'ancra solidement à un ice-berg; mais il resta en pression toute la nuit.
Le temps fut épouvantable.Le Forwardmenaçait à chaque instant de rompre ses chaînes; on pouvait craindre que la montagne, arrachée de sa base sous les violences du vent d'ouest, ne s'en allât à la dérive avec le brick. Les officiers furent constamment sur le qui-vive et dans des appréhensions extrêmes; aux trombes de neige se joignait une véritable grêle ramassée par l'ouragan sur la surface dégelée des bancs de glace; c'étaient autant de flèches aiguës qui hérissaient l'atmosphère.
La température s'éleva singulièrement pendant cette nuit terrible; le thermomètre marqua cinquante-sept degrés (14° centig.), et le docteur, à son grand étonnement, crut surprendre dans le sud quelques éclairs suivis d'un tonnerre très-éloigné. Cela semblait corroborer le témoignage du baleinier Scoresby, qui observa un pareil phénomène au delà du soixante-cinquième parallèle. Le capitaine Parry fut également témoin de cette singularité météorologique en 1821.
Vers les cinq heures du matin, le temps changea avec une rapidité surprenante; la température retourna subitement au point de congélation; le vent passa au nord et se calma. On pouvait apercevoir l'ouverture occidentale du détroit, mais entièrement obstruée. Hatteras promenait un regard avide sur la côte, se demandant si le passage existait réellement.
Cependant le brick appareilla, et se glissa lentement entre les ice-streams, tandis que les glaces s'écrasaient avec bruit sur son bordage; les packs à cette époque mesuraient encore six à sept pieds d'épaisseur; il fallait éviter leur pression avec soin, car au cas où le navire y eût résisté, il aurait couru le risque d'être soulevé et jeté sur le flanc.
A midi, et pour la première fois, on put admirer un magnifique phénomène solaire, un halo avec deux parhélies; le docteur l'observa et en prit les dimensions exactes; l'arc extérieur n'était visible que sur une étendue de trente degrés de chaque côté du diamètre horizontal; les deux images du soleil se distinguaient remarquablement; les couleurs aperçues dans les arcs lumineux étaient du dedans au dehors, le rouge, le jaune, le vert, un bleuâtre très-faible, enfin de la lumière blanche sans limite extérieure assignable.
Le docteur se souvint de l'ingénieuse théorie de Thomas Young sur ces météores; ce physicien suppose que certains nuages composés de prismes de glace sont suspendus dans l'atmosphère; les rayons du soleil qui tombent sur ces prismes sont décomposés sous des angles de soixante et quatre-vingt-dix degrés. Les halos ne peuvent donc se former par des ciels sereins.
Le docteur trouvait cette explication fort ingénieuse.
Les marins, habitués aux mers boréales, considèrent généralement ce phénomène comme précurseur d'une neige abondante. Si cette observation se réalisait, la situation duForwarddevenait fort difficile. Hatteras résolut donc de se porter en avant; pendant le reste de cette journée et la nuit suivante, il ne prit pas un instant de repos, lorgnant l'horizon, s'élançant dans les enfléchures, ne perdant pas une occasion de se rapprocher de l'issue du détroit.
Mais, au matin, il dut s'arrêter devant l'infranchissable banquise. Le docteur le rejoignit sur la dunette. Hatteras l'emmena tout à fait à l'arrière, et ils purent causer sans crainte d'être entendus.
«Nous sommes pris, dit Hatteras. Impossible d'aller plus loin.
—Impossible? fit le docteur.
—Impossible! Toute la poudre duForwardne nous ferait pas gagner un quart de mille!
—Que faire alors? dit le docteur.
—Que sais-je? Maudite soit cette funeste année qui se présente sous des auspices aussi défavorables!
—Eh bien, capitaine, s'il faut hiverner, nous hivernerons! Autant vaut cet endroit qu'un autre!
—Sans doute, fit Hatteras à voix basse; mais il ne faudrait pas hiverner, surtout au mois de juin. L'hivernage est plein de dangers physiques et moraux. L'esprit d'un équipage se laisse vite abattre par ce long repos au milieu de véritables souffrances. Aussi, je comptais bien n'hiverner que sous une latitude plus rapprochée du pôle!
—Oui, mais la fatalité a voulu que la baie de Baffin fût fermée.
—Elle qui s'est trouvée ouverte pour un autre, s'écria Hatteras avec colère, pour cet Américain, ce….
—Voyons, Hatteras, dit le docteur, en l'interrompant à dessein; nous ne sommes encore qu'au 5 juin; ne nous désespérons pas; un passage soudain peut s'ouvrir devant nous; vous savez que la glace a une tendance à se séparer en plusieurs blocs, même dans les temps calmes, comme si une force répulsive agissait entre les différentes masses qui la composent; nous pouvons donc d'une heure à l'autre trouver la mer libre.
—Eh bien, qu'elle se présente, et nous la franchirons! Il est très-possible qu'au delà du détroit de Bellot nous ayons la facilité de remonter vers le nord par le détroit de Peel ou le canal de MacClintock, et alors…
—Capitaine, vint dire en ce moment James Wall, nous risquons d'être démontés de notre gouvernail par les glaces.
—Eh bien, répondit Hatteras, risquons-le; je ne consentirai pas à le faire enlever; je veux être prêt à toute heure de jour ou de nuit. Veillez, monsieur Wall, à ce qu'on le protège autant que possible, en écartant les glaçons; mais qu'il reste en place, vous m'entendez.
—Cependant, ajouta Wall…
—Je n'ai pas d'observations à recevoir, monsieur, dit sévèrementHatteras. Allez.»
Wall retourna vers son poste.
«Ah! fit Hatteras avec un mouvement de colère, je donnerais cinq ans de ma vie pour me trouver au nord! Je ne connais pas de passage plus dangereux; pour surcroît de difficulté, à cette distance rapprochée du pôle magnétique, le compas dort, l'aiguille devient paresseuse ou affolée, et change constamment de direction.
—J'avoue, répondit le docteur, que c'est une périlleuse navigation; mais enfin, ceux qui l'ont entreprise s'attendaient à ses dangers, et il n'y a rien là qui doive les surprendre.
—Ah! docteur! mon équipage est bien changé, et vous venez de le voir, les officiers en sont déjà aux observations. Les avantages pécuniaires offerts aux marins étaient de nature à décider leur engagement; mais ils ont leur mauvais côté, puisque après le départ ils font désirer plus vivement le retour! Docteur, je ne suis pas secondé dans mon entreprise, et si j'échoue, ce ne sera pas par la faute de tel ou tel matelot dont on peut avoir raison, mais par le mauvais vouloir de certains officiers… Ah! ils le payeront cher!
—Vous exagérez, Hatteras.
—Je n'exagère rien! Croyez-vous que l'équipage soit fâché des obstacles que je rencontre sur mon chemin? Au contraire! On espère qu'ils me feront abandonner mes projets! Aussi, ces gens ne murmurent pas, et tant quele Forwardaura le cap au sud, il en sera de même. Les fous! ils s'imaginent qu'ils se rapprochent de l'Angleterre! Mais si je parviens à remonter au nord, vous verrez les choses changer! Je jure Dieu pourtant, que pas un être vivant ne me fera dévier de ma ligne de conduite! Un passage, une ouverture, de quoi glisser mon brick, quand je devrais y laisser le cuivre de son doublage, et j'aurai raison de tout.»
Les désirs du capitaine devaient être satisfaits dans une certaine proportion. Suivant les prévisions du docteur, il y eut un changement soudain pendant la soirée; sous une influence quelconque de vent, de courant ou de température, les ice-fields vinrent à se séparer;le Forwardse lança hardiment, brisant de sa proue d'acier les glaçons flottants; il navigua toute la nuit, et le mardi, vers les six heures, il débouqua du détroit de Bellot.
Mais quelle fut la sourde irritation d'Hatteras en trouvant le chemin du nord obstinément barré! Il eut assez de force d'âme pour contenir son désespoir, et, comme si la seule route ouverte eût été la route préférée, il laissale Forwardredescendre le détroit de Franklin; ne pouvant remonter par le détroit de Peel, il résolut de contourner la terre du Prince de Galles, pour gagner le canal de MacClintock. Mais il sentait bien que Shandon et Wall ne pouvaient s'y tromper, et savaient à quoi s'en tenir sur son espérance déçue.
La journée du 6 juin ne présenta aucun incident; le ciel était neigeux, et les pronostics du halo s'accomplissaient.
Pendant trente-six heures,le Forwardsuivit les sinuosités de la côte de Boothia, sans parvenir à se rapprocher de la terre du Prince de Galles; Hatteras forçait de vapeur, brûlant son charbon avec prodigalité; il comptait toujours refaire son approvisionnement à l'île Beechey; il arriva le jeudi à l'extrémité du détroit de Franklin, et trouva encore le chemin du nord infranchissable.
C'était à le désespérer; il ne pouvait plus même revenir sur ses pas; les glaces le poussaient en avant, et il voyait sa route se refermer incessamment derrière lui, comme s'il n'eût jamais existé de mer libre là où il venait de passer une heure auparavant.
Ainsi, non-seulementle Forwardne pouvait gagner au nord, mais il ne devait pas s'arrêter un instant, sous peine d'être pris, et il fuyait devant les glaces, comme un navire fuit devant l'orage.
Le vendredi, 8 juin, il arriva près de la côte de Boothia, à l'entrée du détroit de James Ross, qu'il fallait éviter à tout prix, car il n'a d'issue qu'à l'ouest, et aboutit directement aux terres d'Amérique.
Les observations, faites à midi sur ce point, donnèrent 70°5'17" pour la latitude, et 96°46'45" pour 1s longitude; lorsque le docteur connut ces chiffres, il les rapporta à sa carte, et vit qu'il se trouvait enfin au pôle magnétique, à l'endroit même où James Ross, le neveu de sir John, vint déterminer cette curieuse situation.
La terre était basse près de la côte, et se relevait d'une soixantaine de pieds seulement en s'écartant de la mer de la distance d'un mille.
La chaudièredu Forwardayant besoin d'être nettoyée, le capitaine fit ancrer son navire à un champ de glace, et permit au docteur d'aller à terre en compagnie du maître d'équipage. Pour lui, insensible à tout ce qui ne se rattachait pas à ses projets, il se renferma dans sa cabine, dévorant du regard la carte du pôle.
Le docteur et son compagnon parvinrent facilement à terre; le premier portait un compas destiné à ses expériences; il voulait contrôler les travaux de James Ross; il découvrit aisément le monticule de pierres à chaux élevé par ce dernier; il y courut; une ouverture permettait d'apercevoir à l'intérieur la caisse d'étain dans laquelle James Ross déposa le procès-verbal de sa découverte. Pas un être vivant ne paraissait avoir visité depuis trente ans cette côte désolée.
En cet endroit, une aiguille aimantée, suspendue le plus délicatement possible, se plaçait aussitôt dans une position à peu près verticale sous l'influence magnétique; le centre d'attraction se trouvait donc à une très-faible distance, sinon immédiatement au-dessous de l'aiguille.
Le docteur fit son expérience avec soin. Mais si James Ross, à cause de l'imperfection de ses instruments, ne put trouver pour son aiguille verticale qu'une inclinaison de 89°59', c'est que le véritable point magnétique se trouvait réellement à une minute de cet endroit. Le docteur Clawbonny fut plus heureux, et à quelque distance de là il eut l'extrême satisfaction de voir son inclinaison de 90 degrés.
«Voilà donc exactement le pôle magnétique du monde! s'écria-t-il en frappant la terre du pied.
—C'est bien ici? demanda maître Johnson.
—Ici même, mon ami.
—Eh bien, alors, reprit le maître d'équipage, il faut abandonner toute supposition de montagne d'aimant ou de masse aimantée,
—Oui, mon brave Johnson, répondit le docteur en riant, ce sont les hypothèses de la crédulité! Comme vous le voyez, il n'y a pas la moindre montagne capable d'attirer les vaisseaux, de leur arracher leur fer, ancre par ancre, clou par clou! et vos souliers eux-mêmes sont aussi libres qu'en tout autre point du globe.
—Alors comment expliquer?…
—On ne l'explique pas, Johnson; nous ne sommes pas encore assez savants pour cela. Mais ce qui est certain, exact, mathématique, c'est que le pôle magnétique est ici même, à cette place!
—Ah! monsieur Clawbonny, que le capitaine serait heureux de pouvoir en dire autant du pôle boréal!
—Il le dira, Johnson, il le dira.
—Dieu le veuille!» répondit ce dernier.
Le docteur et son compagnon élevèrent un cairn sur l'endroit précis où l'expérience avait eu lieu, et le signal de revenir leur ayant été fait, ils retournèrent à bord à cinq heures du soir.
Le Forwardparvint à couper directement le détroit de James Ross, mais ce ne fut pas sans peine; il fallut employer la scie et les pétards; l'équipage éprouva une fatigue extrême. La température était heureusement fort supportable, et supérieure de trente degrés à celle que trouva James Ross à pareille époque. Le thermomètre marquait trente-quatre degrés (-2° centigr.).
Le samedi, on doubla le cap Félix, à l'extrémité nord de la terre du roi Guillaume, l'une des îles moyennes de ces mers boréales.
L'équipage éprouvait alors une impression forte et douloureuse; il jetait des regards curieux, mais tristes, sur cette île dont il prolongeait la côte.
En effet, il se trouvait en présence de cette terre du roi Guillaume, théâtre du plus terrible drame des temps modernes! à quelques milles dans l'ouest s'étaient à jamais perdusl'Erebusetle Terror.
Les matelots duForwardconnaissaient bien les tentatives faites pour retrouver l'amiral Franklin et le résultat obtenu, mais ils ignoraient les affligeants détails de cette catastrophe. Or, tandis que le docteur suivait sur sa carte la marche du navire, plusieurs d'entre eux, Bell, Bolton, Simpson, s'approchèrent de lui et se mêlèrent à sa conversation. Bientôt leurs camarades les suivirent, mus par une curiosité particulière; pendant ce temps, le brick filait avec une vitesse extrême, et les baies, les caps, les pointes de la côte passaient devant le regard comme un panorama gigantesque.
Hatteras arpentait la dunette d'un pas rapide; le docteur, établi sur le pont, se vit entouré de la plupart des hommes de l'équipage; il comprit l'intérêt de cette situation, et la puissance d'un récit fait dans de pareilles circonstances; il reprit donc en ces termes la conversation commencée avec Johnson:
«Vous savez, mes amis, quels furent les débuts de Franklin; il fut mousse comme Cook et Nelson; après avoir employé sa jeunesse à de grandes expéditions maritimes, il résolut en 1845 de s'élancer à la recherche du passage du nord-ouest; il commandaitl'Erebusetle Terror, deux navires éprouvés qui venaient de faire avec James Ross, en 1840, une campagne au pôle antarctique.L'Erebus, monté par Franklin, portait soixante-dix hommes d'équipage, tant officiers que matelots, avec Fitz-James pour capitaine, Gore, Le Vesconte, pour lieutenants, Des Voeux, Sargent, Couch, pour maîtres d'équipage, et Stanley pour chirurgien.Le Terrorcomptait soixante-huit hommes, capitaine Crozier, lieutenants, Little Hogdson et Irving, maîtres d'équipage, Horesby et Thomas, chirurgien, Peddie. Vous pouvez lire aux baies, aux caps, aux détroits, aux pointes, aux canaux, aux îles de ces parages, le nom de la plupart de ces infortunés dont pas un n'a revu son pays! En tout cent trente-huit hommes! Nous savons que les dernières lettres de Franklin sont adressées de l'île Disko et datées du 12 juillet 1845. «J'espère, disait-il, appareiller cette nuit pour le détroit de Lancastre.» Que s'est-il passé depuis son départ de la baie de Disko? Les capitaines des baleiniers lePrince de Gallesetl'Entrepriseaperçurent une dernière fois les deux navires dans la baie Melville, et, depuis ce jour, on n'entendit plus parler d'eux. Cependant nous pouvons suivre Franklin dans sa marche vers l'ouest; il s'engage par les détroits de Lancastre et de Barrow, arrive à l'île Beechey où il passe l'hiver de 1845 à 1846.
—Mais comment a-t-on connu ces détails? demanda Bell, le charpentier.
—Par trois tombes qu'en 1850 l'expédition Austin découvrit sur l'île. Dans ces tombes étaient inhumés trois des matelots de Franklin; puis ensuite, à l'aide du document trouvé par le lieutenant Hobson duFox, et qui porte la date du 25 avril 1848. Nous savons donc qu'après leur hivernage,l'Erebusetle Terrorremontèrent le détroit de Wellington jusqu'au soixante-dix-septième parallèle; mais au lieu de continuer leur route au nord, route qui n'était sans doute pas praticable, ils revinrent vers le sud…
—Et ce fut leur perte! dit une voix grave. Le salut était au nord.»
Chacun se retourna. Hatteras, accoudé sur la balustrade de la dunette, venait de lancer à son équipage cette terrible observation.
«Sans doute, reprit le docteur, l'intention de Franklin était de rejoindre la côte américaine; mais les tempêtes l'assaillirent sur cette route funeste, et le 12 septembre 1846, les deux navires furent saisis par les glaces, à quelques milles d'ici, au nord-ouest du cap Félix; ils furent entraînés encore jusqu'au nord-nord-ouest de la pointe Victory; là-même, fit le docteur en désignant un point de la mer. Or, ajouta-t-il, les navires ne furent abandonnés que le 22 avril 1848. Que s'est-il donc passé pendant ces dix-neuf mois? qu'ont-ils fait, ces malheureux? Sans doute, ils ont exploré les terres environnantes, tenté tout pour leur salut, car l'amiral était un homme énergique! et, s'il n'a pas réussi…
—C'est que ses équipages l'ont trahi,» dit Hatteras d'une voix sourde.
Les matelots n'osèrent pas lever les yeux; ces paroles pesaient sur eux.
«Bref, le fatal document nous l'apprend encore, sir John Franklin succombe à ses fatigues, le 11 juin 1847. Honneur à sa mémoire!» dit le docteur en se découvrant.
Ses auditeurs l'imitèrent en silence.
«Que devinrent ces malheureux privés de leur chef, pendant dix mois? ils demeurèrent à bord de leurs navires, et ne se décidèrent à les abandonner qu'en avril 1848; cent cinq hommes restaient encore sur cent trente-huit. Trente-trois étaient morts! Alors les capitaines Crozier et Fitz-James élèvent un cairn à la pointe Victory, et ils y déposent leur dernier document. Voyez, mes amis, nous passons devant cette pointe! Vous pouvez encore apercevoir les restes de ce cairn, placé pour ainsi dire au point extrême que John Ross atteignit en 1831! Voici le cap Jane Franklin! voici la pointe Franklin! voici la pointe Le Vesconte! voici la baie del'Erebus, où l'on trouva la chaloupe faite avec les débris de l'un des navires, et posée sur un traîneau! Là furent découverts des cuillers d'argent, des munitions en abondance, du chocolat, du thé, des livres de religion! Car les cent cinq survivants, sous la conduite du capitaine Crozier, se mirent en route pour Great-Fish-River! Jusqu'où ont-ils pu parvenir? ont-ils réussi à gagner la baie d'Hudson? quelques-uns survivent-ils? que sont-ils devenus depuis ce dernier départ?…
—Ce qu'ils sont devenus, je vais vous l'apprendre dit John Hatteras d'une voix forte. Oui, ils ont tâché d'arriver à la baie d'Hudson, et se sont fractionnés en plusieurs troupes! Oui, ils ont pris la route du sud! Oui, en 1854, une lettre du docteur Rae apprit qu'en 1850 les Esquimaux avaient rencontré sur cette terre du roi Guillaume un détachement de quarante hommes, chassant le veau marin, voyageant sur la glace, traînant un bateau, maigris, hâves, exténués de fatigues et de douleurs. Et plus tard, ils découvraient trente cadavres sur le continent, et cinq sur une île voisine, les uns à demi enterrés, les autres abandonnés sans sépulture, ceux-ci sous un bateau renversé, ceux-là sous les débris d'une tente, ici un officier, son télescope à l'épaule et son fusil chargé près de lui, plus loin des chaudières avec les restes d'un repas horrible! A ces nouvelles, l'Amirauté pria la Compagnie de la baie d'Hudson d'envoyer ses agents les plus habiles sur le théâtre de l'événement. Ils descendirent la rivière de Back jusqu'à son embouchure. Ils visitèrent les îles de Montréal, Maconochie, pointe Ogle. Mais rien! Tous ces infortunés étaient morts de misère, morts de souffrance, morts de faim, en essayant de prolonger leur existence par les ressources épouvantables du cannibalisme! Voilà ce qu'ils sont devenus le long de cette route du sud jonchée de leurs cadavres mutilés! Eh bien! voulez-vous encore marcher sur leurs traces?»
La voix vibrante, les gestes passionnés, la physionomie ardente d'Hatteras, produisirent un effet indescriptible. L'équipage, surexcité par l'émotion en présence de ces terres funestes, s'écria tout d'une voix:
«Au nord! au nord!
—Eh bien! au nord! le salut et la gloire sont là! an nord! Le ciel se déclare pour nous! le vent change! la passe est libre! pare à virer!»
Les matelots se précipitèrent à leur poste de manoeuvre; les ice-streams se dégageaient peu à peu;le Forwardévolua rapidement et se dirigea en forçant de vapeur vers le canal de Mac-Clintock.
Hatteras avait eu raison de compter sur une mer plus libre; il suivait en la remontant la route présumée de Franklin; il longeait la côte orientale de la terre du Prince de Galles, suffisamment déterminée alors, tandis que la rive opposée est encore inconnue. Évidemment la débâcle des glaces vers le sud s'était faite par les pertuis de l'est, car ce détroit paraissait être entièrement dégagé; aussile Forwardfut-il en mesure de regagner le temps perdu; il força de vapeur, si bien que le 14 juin il dépassait la baie Osborne et les points extrêmes atteints dans les expéditions de 1851. Les glaces étaient encore nombreuses dans le détroit, mais la mer ne menaçait plus de manquer à la quille duForward.
L'équipage paraissait avoir repris ses habitudes de discipline et d'obéissance. Les manoeuvres, rares et peu fatigantes, lui laissaient de nombreux loisirs. La température se maintenait au-dessus du point de congélation, et le dégel devait avoir raison des plus grands obstacles de cette navigation.
Duk, familier et sociable, avait noué des relations d'une amitié sincère avec le docteur Clawbonny. Ils étaient au mieux. Mais comme en amitié il y a toujours un ami sacrifié à l'autre, il faut avouer que le docteur n'était pas l'autre. Duk faisait de lui tout ce qu'il voulait. Le docteur obéissait comme un chien à son maître. Duk, d'ailleurs, se montrait aimable envers la plupart des matelots et des officiers du bord; seulement, par instinct sans doute, il fuyait la société de Shandon; il avait aussi conservé une dent, et quelle dent! contre Pen et Foker; sa haine pour eux se traduisait en grognements mal contenus à leur approche. Ceux-ci, d'ailleurs, n'osaient plus s'attaquer au chien du capitaine, «à son génie familier,» comme le disait Clifton.
En fin de compte, l'équipage avait repris confiance et se tenait bien.
«Il semble, dit un jour James Wall à Bichard Shandon, que nos hommes aient pris au sérieux les discours du capitaine; ils ont l'air de ne plus douter du succès.
—Ils ont tort, répondit Shandon; s'ils réfléchissaient, s'ils examinaient la situation, ils comprendraient que nous marchons d'imprudence en imprudence.
—Cependant, reprit Wall, nous voici dans une mer plus libre; nous revenons vers des routes déjà reconnues; n'exagérez-vous pas, Shandon?
—Je n'exagère rien, Wall; la haine, la jalousie, si vous le voulez, que m'inspire Hatteras, ne m'aveuglent pas. Répondez-moi, avez-vous visité les soutes au charbon?
—Non, répondit Wall.
—Eh bien! descendez-y, et vous verrez avec quelle rapidité nos approvisionnements diminuent. Dans le principe, on aurait dû naviguer surtout à la voile, l'hélice étant réservée pour remonter les courants ou les vents contraires; notre combustible ne devait être employé qu'avec la plus sévère économie; car, qui peut dire en quel endroit de ces mers et pour combien d'années nous pouvons être retenus? Mais Hatteras, poussé par cette frénésie d'aller en avant, de remonter jusqu'à ce pôle inaccessible, ne se préoccupe plus d'un pareil détail. Que le vent soit contraire ou non, il marche à toute vapeur, et, pour peu que cela continue, nous risquons d'être fort embarrassés, sinon perdus.
—Dites-vous vrai, Shandon? cela est grave alors!
—Oui, Wall, grave; non-seulement pour la machine qui, faute de combustible, ne nous serait d'aucune utilité dans une circonstance critique, mais grave aussi, au point de vue d'un hivernage auquel il faudra tôt ou tard arriver. Or, il faut un peu songer au froid dans un pays où le mercure se gèle fréquemment dans le thermomètre[1].
[1] Le mercure se gèle à 42° centigrades au-dessous de 0.
—Mais, si je ne me trompe, Shandon, le capitaine compte renouveler son approvisionnement à l'île Beechey; il doit y trouver du charbon en grande quantité.
—Va-t-on où l'on veut dans ces mers, Wall? peut-on compter trouver tel détroit libre de glace? Et s'il manque l'île Beechey, et s'il ne peut y parvenir, que deviendrons-nous?
—Vous avez raison, Shandon; Hatteras me paraît imprudent; mais pourquoi ne lui faites-vous pas quelques observations à ce sujet?
—Non, Wall, répondit Shandon avec une amertume mal déguisée; j'ai résolu de me taire; je n'ai plus la responsabilité du navire; j'attendrai les événements; on me commande, j'obéis, et je ne donne pas d'opinion.
—Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, Shandon, puisqu'il s'agit d'un intérêt commun, et que ces imprudences du capitaine peuvent nous coûter fort cher à tous.
—Et si je lui parlais, Wall, m'écouterait-il?»
Wall n'osa répondre affirmativement.
«Mais, ajouta-t-il, il écouterait peut-être les représentations de l'équipage.
—L'équipage, fit Shandon en haussant les épaules; mais, mon pauvre Wall, vous ne l'avez donc pas observé? il est animé de tout autre sentiment que celui de son salut! il sait qu'il s'avance vers le soixante-douzième parallèle, et qu'une somme de mille livres lui est acquise par chaque degré gagné au delà de cette latitude.
—Vous avez raison, Shandon, répondit Wall, et le capitaine a pris là le meilleur moyen de tenir ses hommes.
—Sans doute, répondit Shandon, pour le présent du moins.
—Que voulez-vous dire?
—Je veux dire qu'en l'absence de dangers ou de fatigues, par une mer libre, cela ira tout seul; Hatteras les a pris par l'argent; mais ce que l'on fait pour l'argent, on le fait mal. Viennent donc les circonstances difficiles, les dangers, la misère, la maladie, le découragement, le froid, au-devant duquel nous nous précipitons en insensés, et vous verrez si ces gens-là se souviennent encore d'une prime à gagner!
—Alors, selon vous, Shandon, Hatteras ne réussira pas?
—Non, Wall, il ne réussira pas; dans une pareille entreprise, il faut entre les chefs une parfaite communauté d'idées, une sympathie qui n'existe pas. J'ajoute qu'Hatteras est un fou; son passé tout entier le prouve! Enfin, nous verrons! il peut arriver des circonstances telles, que l'on soit forcé de donner le commandement du navire à un capitaine moins aventureux….
—Cependant, dit Wall, en secouant la tête d'un air de doute, Hatteras aura toujours pour lui….
—Il aura, répliqua Shandon en interrompant l'officier, il aura le docteur Clawbonny, un savant qui ne pense qu'à savoir, Johnson, un marin esclave de la discipline, et qui ne prend pas la peine de raisonner, peut-être un ou deux hommes encore, comme Bell, le charpentier, quatre au plus, et nous sommes dix-huit à bord! Non, Wall, Hatteras n'a pas la confiance de l'équipage, il le sait bien, il l'amorce par l'argent; il a profité habilement de la catastrophe de Franklin pour opérer un revirement dans ces esprits mobiles; mais cela ne durera pas, vous dis-je; et s'il ne parvient pas à atterrir à l'île Beechey, il est perdu!
—Si l'équipage pouvait se douter…
—Je vous engage, répondit vivement Shandon, à ne pas lui communiquer ces observations; il les fera de lui-même. En ce moment, d'ailleurs, il est bon de continuer à suivre la route du nord. Mais qui sait si ce qu'Hatteras croit être une marche vers le pôle n'est pas un retour sur ses pas? Au bout du canal MacClintock est la baie Melville, et là débouche cette suite de détroits qui ramènent à la baie de Baffin. Qu'Hatteras y prenne garde! le chemin de l'ouest est plus facile que le chemin du nord.»
On voit par ces paroles quelles étaient les dispositions de Shandon, et combien le capitaine avait droit de pressentir un traître en lui.
Shandon raisonnait juste d'ailleurs, quand il attribuait la satisfaction actuelle de l'équipage à cette perspective de dépasser bientôt le soixante-douzième pararallèle. Cet appétit d'argent s'empara des moins audacieux du bord. Clifton avait fait le compte de chacun avec une grande exactitude. En retranchant le capitaine et le docteur, qui ne pouvaient être admis à partager la prime, il restait seize hommes surle Forward. La prime étant de mille livres, cela donnait une somme de soixante-deux livres et demie[1] par tête et par degré. Si jamais on parvenait au pôle, les dix-huit degrés à franchir réservaient à chacun une somme de onze cent vingt-cinq livres[2], c'est-à-dire une fortune. Cette fantaisie-là coûterait dix-huit mille livres[3] au capitaine; mais il était assez riche pour se payer pareille promenade au pôle.
[1] 1,362 fr. 50 c. [2] 23,123 fr. [3] 450,000 fr.
Ces calculs enflammèrent singulièrement l'avidité de l'équipage, comme on peut le croire, et plus d'un aspirait à dépasser cette latitude dorée, qui, quinze jours auparavant, se réjouissait de descendre vers le sud.
LeForward, dans la journée du 16 juin, rangea le cap Aworth. Le mont Rawlinson dressait ses pics blancs vers le ciel; la neige et la brume le faisaient paraître colossal en exagérant sa distance; la température se maintenait à quelques degrés au-dessus de glace; des cascades et des cataractes improvisées se développaient sur les flancs de la montagne; les avalanches se précipitaient avec une détonation semblable aux décharges continues de la grosse artillerie. Les glaciers, étalés en longues nappes blanches, projetaient une immense réverbération dans l'espace. La nature boréale aux prises avec le dégel offrait aux yeux un splendide spectacle. Le brick rasait la côte de fort près; on apercevait sur quelques rocs abrités de rares bruyères dont les fleurs roses sortaient timidement entre les neiges, des lichens maigres d'une couleur rougeâtre, et les pousses d'une espèce de saule nain, qui rampaient sur le sol.
Enfin, le 19 juin, parce fameux soixante-douzième degré de latitude, on doubla la pointe Minto, qui forme l'une des extrémités de la baie Ommaney; le brick entra dans la baie Melville, surnommée lamer d'Argentpar Bolton; ce joyeux marin se livra sur ce sujet à mille facéties dont le bon Clawbonny rit de grand coeur.
La navigation duForward, malgré une forte brise du nord-est, fut assez facile pour que, le 23 juin, il dépassât le soixante-quatorzième degré de latitude. Il se trouvait au milieu du bassin de Melville, l'une des mers les plus considérables de ces régions. Cette mer fut traversée pour la première fois par le capitaine Parry dans sa grande expédition de 1819, et ce fut là que son équipage gagna la prime de cinq mille livres promise par acte du gouvernement.
Clifton se contenta de remarquer qu'il y avait deux degrés du soixante-douzième au soixante-quatorzième: cela faisait déjà cent vingt-cinq livres à son crédit. Mais on lui fit observer que la fortune dans ces parages était peu de chose, qu'on ne pouvait se dire riche qu'à la condition de boire sa richesse; il semblait donc convenable d'attendre le moment où l'on roulerait sous la table d'une taverne de Liverpool, pour se réjouir et se frotter les mains.