CHAPITRE XVI

—Je n'ai jamais mis son courage en doute, répondit Altamont, mais son succès.

—Suivons-le encore, répondit le docteur. Au mois de mars, réduit à deux tiers de ration, à la suite d'un hiver très rigoureux où le gibier manqua. Mac Clure se décida à renvoyer en Angleterre la moitié de son équipage, soit par la mer de Baffin, soit par la rivière Mackensie et la baie d'Hudson; l'autre moitié devait ramener l'Investigatoren Europe. Il choisit les hommes les moins valides, auxquels un quatrième hivernage eût été funeste; tout était prêt pour leur départ, fixé au 15 avril, quand le 6, se promenant avec son lieutenant Creswell sur les glaces, Mac Clure aperçut, accourant du nord et gesticulant, un homme, et cet homme, c'était le lieutenant Pim, duHerald, le lieutenant de ce même capitaine Kellet, qu'il avait laissé deux ans auparavant au détroit de Behring, comme je vous l'ai dit en commençant. Kellet, parvenu à Winter-Harbour, avait trouvé le document laissé à tout hasard par Mac Clure; ayant appris de la sorte sa situation dans la baie de la Mercy, il envoya son lieutenant Pim au-devant du hardi capitaine. Le lieutenant était suivi d'un détachement de marins duHerald, parmi lesquels se trouvait un enseigne de vaisseau français, M. de Bray, qui servait comme volontaire dans l'état-major du capitaine Kellet. Vous ne mettez pas en doute cette rencontre de nos compatriotes!

—Aucunement, répondit Altamont.

—Eh bien, voyons ce qui va arriver désormais, et si ce passage du nord-ouest aura été réellement franchi. Remarquez que si l'on reliait les découvertes de Parry à celles de Mac Clure, on trouverait que les côtes septentrionales de l'Amérique ont été contournées.

—Pas par un seul navire, répondit Altamont.

—Non, mais par un seul homme. Continuons. Mac Clure alla visiter le capitaine Kellet à l'île Melville; il fit en douze jours les cent soixante-dix milles qui séparaient la baie de la Mercy de Winter-Harbour; il convint avec le commandant duHeraldde lui envoyer ses malades, et revint à son bord; d'autres croiraient avoir assez fait à la place de Mac Clure, mais l'intrépide jeune homme voulut encore tenter la fortune. Alors, et c'est ici que j'appelle votre attention, alors son lieutenant Creswell, accompagnant les malades et les infirmes de l'Investigator, quitta la baie de la Mercy, gagna Winter-Harbour, puis de là, après un voyage de quatre cent soixante-dix milles sur les glaces, il atteignit, le 2 juin, l'île de Beechey, et quelques jours après, avec douze de ses hommes, il prit passage à bord duPhénix.

—Où je servais alors, dit Johnson, avec le capitaine Inglefield, et nous revînmes en Angleterre.

—Et, le 7 octobre 1853, reprit le docteur, Creswell arrivait àLondres, après avoir franchi tout l'espace compris entre le détroit deBehring et le cap Farewell.

—Eh bien, fit Hatteras, être arrivé d'un côté, être sorti par l'autre, cela s'appelle-t-il «avoir passé?»

—Oui, répondit Altamont, mais en franchissant quatre cent soixante-dix milles sur les glaces.

—Eh! qu'importe?

—Tout est là, répondit l'Américain. Le navire de Mac Clure a-t-il fait la traversée, lui?

—Non, répondit le docteur, car, après un quatrième hivernage, MacClure dut l'abandonner au milieu des glaces.

—Eh bien, dans un voyage maritime, c'est au vaisseau et non à l'homme de passer. Si jamais la traversée du nord-ouest doit devenir praticable, c'est à des navires et non à des traîneaux. Il faut donc que le navire accomplisse le voyage, ou à défaut du navire, la chaloupe.

—La chaloupe! s'écria Hatteras, qui vit une intention évidente dans ces paroles de l'Américain.

—Altamont, se hâta de dire le docteur, vous faites une distinction puérile, et, à cet égard, nous vous donnons tous tort.

—Cela ne vous est pas difficile, messieurs, répondit l'Américain, vous êtes quatre contre un. Mais cela ne m'empêchera pas de garder mon avis.

—Gardez-le donc, s'écria Hatteras, et si bien, qu'on ne l'entende plus.

—Et de quel droit me parlez-vous ainsi? reprit l'Américain en fureur.

—De mon droit de capitaine! répondit Hatteras avec colère.

—Suis-je donc sous vos ordres? riposta Altamont.

—Sans aucun doute! et malheur à vous, si…»

Le docteur, Johnson, Bell intervinrent. Il était temps; les deux ennemis se mesuraient du regard. Le docteur se sentait le coeur bien gros.

Cependant, après quelques paroles de conciliation, Altamont alla se coucher en sifflant l'air national duYankee Doodle, et, dormant ou non, il ne dit pas un seul mot.

Hatteras sortit de la tente et se promena à grands pas au-dehors; il ne rentra qu'une heure après, et se coucha sans avoir prononcé une parole.

Le 29 mai, pour la première fois, le soleil ne se coucha pas; son disque vint raser le bord de l'horizon, l'effleura à peine et se releva aussitôt; on entrait dans la période des jours de vingt-quatre heures. Le lendemain, l'astre radieux parut entouré d'un halo magnifique, cercle lumineux brillant de toutes les couleurs du prisme; l'apparition très fréquente de ces phénomènes attirait toujours l'attention du docteur; il n'oubliait jamais d'en noter la date, les dimensions et l'apparence; celui qu'il observa ce jour-là présentait, par sa forme elliptique, des dispositions encore peu connues.

Bientôt toute la gent criarde des oiseaux reparut; des bandes d'outardes, clés troupes d'oies du Canada, venant des contrées lointaines de la Floride ou de l'Arkansas, filaient vers le nord avec une étonnante rapidité et ramenaient le printemps sous leurs ailes. Le docteur put en abattre quelques-unes, ainsi que trois ou quatre grues précoces et même une cigogne solitaire.

Cependant les neiges fondaient de toutes parts, sous l'action du soleil; l'eau salée, répandue sur l'ice-field par les crevasses et les trous de phoque, en hâtait la décomposition; mélangée à l'eau de mer, la glace formait une sorte de pâte sale à laquelle les navigateurs arctiques donnent le nom de «slush». De larges mares s'établissaient sur les terres qui avoisinaient la baie, et le sol débarrassé semblait pousser comme une production du printemps boréal.

Le docteur reprit alors ses plantations: les graines ne lui manquaient pas; d'ailleurs il fut surpris de voir une sorte d'oseille poindre naturellement entre les pierres desséchées, et il admirait cette force créatrice de la nature qui demande si peu pour se manifester. Il sema du cresson, dont les jeunes pousses, trois semaines plus tard, avaient déjà près de dix lignes de longueur.

Les bruyères aussi commencèrent à montrer timidement leurs petites fleurs d'un rose incertain et presque décoloré, d'un rose dans lequel une main inhabile eût mis trop d'eau. En somme, la flore de la Nouvelle-Amérique laissait à désirer; cependant cette rare et craintive végétation faisait plaisir à voir; c'était tout ce que pouvaient donner les rayons affaiblis du soleil, dernier souvenir de la Providence, qui n'avait pas complètement oublié ces contrées lointaines.

Enfin, il se mit à faire véritablement chaud; le 15 juin, le docteur constata que le thermomètre marquait cinquante-sept degrés au-dessus de zéro (+ 14°centigrades); il ne voulait pas en croire ses yeux, mais il lui fallut se rendre à l'évidence; le pays se transformait; des cascades innombrables et bruyantes tombaient de tous les sommets caressés du soleil; la glace se disloquait, et la grande question de la mer libre allait enfin se décider. L'air était rempli du bruit des avalanches qui se précipitaient du haut des collines dans le fond des ravins, et les craquements de l'ice-field produisaient un fracas assourdissant.

On fit une excursion jusqu'à l'île Johnson; ce n'était réellement qu'un îlot sans importance, aride et désert; mais le vieux maître d'équipage ne fut pas moins enchanté d'avoir donné son nom à ces quelques rochers perdus en mer. Il voulut même le graver sur un roc élevé, et pensa se rompre le cou.

Hatteras, pendant ces promenades, avait soigneusement reconnu les terres jusqu'au-delà du cap Washington; la fonte des neiges modifiait sensiblement la contrée; des ravins et des coteaux apparaissaient là où le vaste tapis blanc de l'hiver semblait recouvrir des plaines uniformes.

La maison et les magasins menaçaient de se dissoudre, et il fallait souvent les remettre en bon état; heureusement les températures de cinquante-sept degrés sont rares sous ces latitudes, et leur moyenne est à peine supérieure au point de congélation.

Vers le 15 du mois de juin, la chaloupe était déjà fort avancée et prenait bonne tournure. Tandis que Bell et Johnson travaillaient à sa construction, quelques grandes chasses furent tentées qui réussirent bien. On parvint à tuer des rennes; ces animaux sont très difficiles à approcher; cependant Altamont mit à profit la méthode des Indiens de son pays; il rampa sur le sol en disposant son fusil et ses bras de manière à figurer les cornes de l'un de ces timides quadrupèdes, et de cette façon, arrivé à bonne portée, il put les frapper à coup sûr.

Mais le gibier par excellence, le boeuf musqué, dont Parry trouva de nombreux troupeaux à l'île Melville, ne paraissait pas hanter les rivages de la baie Victoria. Une excursion lointaine fut donc résolue, autant pour chasser ce précieux animal que pour reconnaître les terres orientales. Hatteras ne se proposait pas de remonter au pôle par cette partie du continent, mais le docteur n'était pas fâché de prendre une idée générale du pays. On se décida donc à faire une pointe dans l'est du Fort-Providence. Altamont comptait chasser. Duk fut naturellement de la partie.

Donc, le lundi 17 juin, par un joli temps, le thermomètre marquant quarante et un degrés (+ 5° centigrades) dans une atmosphère tranquille et pure, les trois chasseurs, armés chacun d'un fusil à deux coups, de la hachette, du couteau à neige, et suivis de Duk, quittèrent Doctor's-House à six heures du matin; ils étaient équipés pour une excursion qui pouvait durer deux ou trois jours; ils emportaient des provisions en conséquence.

A huit heures du matin, Hatteras et ses deux compagnons avaient franchi une distance de sept milles environ. Pas un être vivant n'était encore venu solliciter un coup de fusil de leur part, et leur chasse menaçait de tourner à l'excursion.

Ce pays nouveau offrait de vastes plaines qui se perdaient au-delà des limites du regard; des ruisseaux nés d'hier les sillonnaient en grand nombre, et de vastes mares, immobiles comme des étangs, miroitaient sous l'oblique éclat du soleil. Les couches de glace dissoute livraient au pied un sol appartenant à la grande division des terrains sédimentaires dus à l'action des eaux, et si largement étendus à la surface du globe.

On voyait cependant quelques blocs erratiques d'une nature fort étrangère au sol qu'ils recouvraient, et dont la présence s'expliquait difficilement; mais les schistes ardoisés, les divers produits des terrains calcaires, se rencontraient en abondance, et surtout des espèces de cristaux curieux, transparents, incolores et doués de la réfraction particulière au spath d'Islande.

Mais, bien qu'il ne chassât pas, le docteur n'avait pas le temps de faire le géologue; il ne pouvait être savant qu'au pas de course, car ses compagnons marchaient rapidement. Cependant il étudiait le terrain, et il causait le plus possible, car, sans lui, un silence absolu eût régné dans la petite troupe. Altamont n'avait aucune envie de parler au capitaine, qui ne désirait pas lui répondre.

Vers les dix heures du matin, les chasseurs s'étaient avancés d'une douzaine de milles dans l'est; la mer se cachait au-dessous de l'horizon; le docteur proposa une halte pour déjeuner. Ce repas fut pris rapidement; au bout d'une demi-heure, la marche recommença.

Le sol s'abaissait alors par des rampes douces; certaines plaques de neige conservées, soit par l'exposition, soit par la déclivité des rocs, lui donnaient une apparence moutonneuse; on eût dit des vagues déferlant en pleine mer par une forte brise.

La contrée présentait toujours des plaines sans végétation que pas un être animé ne paraissait avoir jamais fréquentées.

«Décidément, dit Altamont au docteur, nous ne sommes pas heureux dans nos chasses; je conviens que le pays offre peu de ressources aux animaux; mais le gibier des terres boréales n'a pas le droit d'être difficile, et il aurait pu se montrer plus complaisant.

—Ne nous désespérons pas, répondit le docteur; la saison d'été commence à peine, et si Parry a rencontré tant d'animaux divers à l'île Melville, il n'y a aucune raison pour n'en pas trouver ici.

—Cependant nous sommes plus au nord, répondit Hatteras.

—Sans doute; mais le nord n'est qu'un mot dans cette question; c'est le pôle du froid qu'il faut considérer, c'est-à-dire cette immensité glaciale au milieu de laquelle nous avons hiverné avec leForward; or, à mesure que nous montons, nous nous éloignons de la partie la plus froide du globe; nous devons donc retrouver au-delà ce que Parry, Ross et d'autres navigateurs rencontrèrent en deçà.

—Enfin, fit Altamont avec un soupir de regret, jusqu'ici nous faisons plutôt métier de voyageurs que de chasseurs!

—Patience, répondit le docteur, le pays tend à changer peu à peu, et je serai bien étonné si le gibier nous manque dans les ravins où la végétation aura trouvé moyen de se glisser.

—Il faut avouer, répliqua l'Américain, que nous traversons une contrée bien inhabitée et bien inhabitable!

—Oh! bien inhabitable, c'est un gros mot, repartit le docteur; je ne crois pas aux contrées inhabitables; l'homme, à force de sacrifices, en usant génération sur génération, et avec toutes les ressources de la science agricole, finirait par fertiliser un pareil pays!

—Vous pensez? fit Altamont.

—Sans doute! si vous alliez aux contrées célèbres des premiers jours du monde, aux lieux où fut Thèbes, où fut Ninive, où fut Babylone, dans ces vallées fertiles de nos pères, il vous semblerait impossible que l'homme y eût jamais pu vivre, et l'atmosphère même s'y est viciée depuis la disparition des êtres humains. C'est la loi générale de la nature qui rend insalubres et stériles les contrées où nous ne vivons pas comme celles où nous ne vivons plus. Sachez-le bien, c'est l'homme qui fait lui-même son pays, par sa présence, par ses habitudes, par son industrie, je dirai plus, par son haleine; il modifie peu à peu les exhalaisons du sol et les conditions atmosphériques, et il assainit par cela même qu'il respire! Donc, qu'il existe des lieux inhabités, d'accord, mais inhabitables, jamais.»

En causant ainsi, les chasseurs, devenus naturalistes, marchaient toujours, et ils arrivèrent à une sorte de vallon, largement découvert, au fond duquel serpentait une rivière à peu près dégelée; son exposition au midi avait déterminé sur ses bords et à mi-côte une certaine végétation. Le sol y montrait une véritable envie de se fertiliser; avec quelques pouces de terre végétale, il n'eût pas demandé mieux que de produire. Le docteur fit observer ces tendances manifestes.

«Voyez, dit-il, quelques colons entreprenants ne pourraient-ils, à la rigueur, s'établir dans cette ravine? Avec de l'industrie et de la persévérance, ils en feraient tout autre chose, non pas les campagnes des zones tempérées, je ne dis pas cela, mais enfin un pays présentable. Eh! si je ne me trompe, voilà même quelques habitants à quatre pattes! Les gaillards connaissent les bons endroits.

—Ma foi, ce sont des lièvres polaires, s'écria Altamont, en armant son fusil.

—Attendez, s'écria le docteur, attendez, chasseur enragé! Ces pauvres animaux ne songent guère à fuir! Voyons, laissez-les faire; ils viennent à nous!»

En effet, trois ou quatre jeunes lièvres, gambadant parmi les petites bruyères et les mousses nouvelles, s'avançaient vers ces trois hommes, dont ils ne paraissaient pas redouter la présence; ils accouraient avec de jolis airs naïfs, qui ne parvenaient guère à désarmer Altamont.

Bientôt, ils furent entre les jambes du docteur, et celui-ci les caressa de la main en disant:

«Pourquoi des coups de fusil à qui vient chercher des caresses? La mort de ces petites bêtes nous est bien inutile.

—Vous avez raison, docteur, répondit Hatteras; il faut leur laisser la vie.

—Et à ces ptarmigans qui volent vers nous! s'écria Altamont, à ces chevaliers qui s'avancent gravement sur leurs longues échasses!»

Toute une gent emplumée venait au-devant des chasseurs, ne soupçonnant pas ce péril que la présence du docteur venait de conjurer. Duk lui-même, se contenant, demeurait en admiration.

C'était un spectacle curieux et touchant que celui de ces jolis animaux qui couraient, bondissaient et voltigeaient sans défiance; ils se posaient sur les épaules du bon Clawbonny; ils se couchaient à ses pieds; ils s'offraient d'eux-mêmes à ces caresses inaccoutumées; ils semblaient faire de leur mieux pour recevoir chez eux ces hôtes inconnus; les oiseaux nombreux, poussant de joyeux cris, s'appelaient l'un l'autre, et il en venait des divers points de la ravine; le docteur ressemblait à un charmeur véritable. Les chasseurs continuèrent leur chemin en remontant les berges humides du ruisseau, suivis par cette bande familière, et, à un tournant du vallon, ils aperçurent un troupeau de huit ou dix rennes qui broutaient quelques lichens à demi enterrés sous la neige, animaux charmants à voir, gracieux et tranquilles, avec ces andouillers dentelés que la femelle portait aussi fièrement que le mâle; leur pelage, d'apparence laineuse, abandonnait déjà la blancheur hivernale pour la couleur brune et grisâtre de l'été; ils ne paraissaient ni plus effrayés ni moins apprivoisés que les lièvres ou les oiseaux de cette contrée paisible. Telles durent être les relations du premier homme avec les premiers animaux, au jeune âge du monde.

Les chasseurs arrivèrent au milieu du troupeau sans que celui-ci eût fait un pas pour fuir; cette fois, le docteur eut beaucoup de peine à contenir les instincts d'Altamont; l'Américain ne pouvait voir tranquillement ce magnifique gibier sans qu'une ivresse de sang lui montât au cerveau. Hatteras regardait d'un air ému ces douces bêtes, qui venaient frotter leurs naseaux sur les vêtements du docteur, l'ami de tous les êtres animés.

«Mais enfin, disait Altamont, est-ce que nous ne sommes pas venus pour chasser?

—Pour chasser le boeuf musqué, répondait Clawbonny, et pas autre chose! Nous ne saurions que faire de ce gibier; nos provisions sont suffisantes; laissez-nous donc jouir de ce spectacle touchant de l'homme se mêlant aux ébats de ces paisibles animaux et ne leur inspirant aucune crainte.

—Cela prouve qu'ils ne l'ont jamais vu, dit Hatteras.

—Évidemment, répondit le docteur, et de cette observation on peut tirer la remarque suivante: c'est que ces animaux ne sont pas d'origine américaine.

—Et pourquoi cela? dit Altamont.

—S'ils étaient nés sur les terres de l'Amérique septentrionale, ils sauraient ce qu'on doit penser de ce mammifère bipède et bimane qu'on appelle l'homme, et, à notre vue, ils n'auraient pas manqué de s'enfuir! Non, il est probable qu'ils sont venus du nord, qu'ils sont originaires de ces contrées inconnues de l'Asie dont nos semblables ne se sont jamais approchés, et qu'ils ont traversé les continents voisins du pôle. Ainsi, Altamont, vous n'avez point le droit de les réclamer comme des compatriotes.

—Oh! répondit Altamont, un chasseur n'y regarde pas de si près, et le gibier est toujours du pays de celui qui le tue!

—Allons, calmez-vous, mon brave Nemrod! pour mon compte, je renoncerais à tirer un coup de fusil de ma vie, plutôt que de jeter l'effroi parmi cette charmante population. Voyez! Duk lui-même fraternise avec ces jolies bêtes. Croyez-moi, restons bons, quand cela se peut! La bonté est une force!

—Bien, bien, répondit Altamont, qui comprenait peu cette sensibilité, mais je voudrais vous voir avec votre bonté pour toute arme au milieu d'une bande d'ours et de loups!

—Oh! je ne prétends point charmer les bêtes féroces, répondit le docteur; je crois peu aux enchantements d'Orphée; d'ailleurs, les ours et les loups ne viendraient pas à nous comme ces lièvres, ces perdrix et ces rennes.

—Pourquoi pas, répondit Altamont, s'ils n'avaient jamais vu d'hommes?

—Parce que ces animaux-là sont naturellement féroces, et que la férocité, comme la méchanceté, engendre le soupçon; c'est une remarque que les observateurs ont pu faire sur l'homme aussi bien que sur les animaux. Qui dit méchant dit méfiant, et la crainte est facile à ceux-là qui peuvent l'inspirer.»

Cette petite leçon de philosophie naturelle termina l'entretien.

Toute la journée se passa dans cette ravine, que le docteur voulut appeler l'Arcadie-Boréale, à quoi ses compagnons ne s'opposèrent nullement, et, le soir venu, après un repas qui n'avait coûté la vie à aucun des habitants de cette contrée, les trois chasseurs s'endormirent dans le creux d'un rocher disposé tout exprès pour leur offrir un confortable abri.

Le lendemain, le docteur et ses deux compagnons se réveillèrent après la nuit passée dans la plus parfaite tranquillité. Le froid, sans être vif, les avait un peu piqués aux approches du matin; mais, bien couverts, ils avaient dormi profondément, sous la garde des animaux paisibles.

Le temps se maintenant au beau, ils résolurent de consacrer encore cette journée à la reconnaissance du pays et à la recherche des boeufs musqués. Il fallait bien donner à Altamont la possibilité de chasser un peu, et il fut décidé que, quand ces boeufs seraient les animaux les plus naïfs du monde, il aurait le droit de les tirer. D'ailleurs, leur chair, quoique fortement imprégnée de musc, fait un aliment savoureux, et les chasseurs se réjouissaient de rapporter au Fort-Providence quelques morceaux de cette viande fraîche et réconfortante.

Le voyage n'offrit aucune particularité pendant les premières heures de la matinée; le pays, dans le nord-est, commençait à changer de physionomie; quelques ressauts de terrain, premières ondulations d'une contrée montueuse, faisaient présager un sol nouveau. Cette terre de la Nouvelle-Amérique, si elle ne formait pas un continent, devait être au moins une île importante; d'ailleurs, il n'était pas question de vérifier ce point géographique.

Duk courait au loin, et il tomba bientôt en arrêt sur des traces qui appartenaient à un troupeau de boeufs musqués; il prit alors les devants avec une extrême rapidité et ne tarda pas à disparaître aux yeux des chasseurs.

Ceux-ci se guidèrent sur ses aboiements clairs et distincts, dont la précipitation leur apprit que le fidèle chien avait enfin découvert l'objet de leur convoitise.

Ils s'élancèrent en avant, et, après une heure et demie de marche, ils se trouvèrent en présence de deux animaux d'assez forte taille et d'un aspect véritablement redoutable; ces singuliers quadrupèdes paraissaient étonnés des attaques de Duk, sans s'en effrayer d'ailleurs; ils broutaient une sorte de mousse rose qui veloutait le sol dépourvu de neige. Le docteur les reconnut facilement à leur taille moyenne, à leurs cornes très élargies et soudées à la base, à cette curieuse absence de mufle, à leur chanfrein busqué comme celui du mouton et à leur queue très courte: l'ensemble de cette structure leur a fait donner, par les naturalistes, le nom d' «ovibos», mot composé qui rappelle les deux natures d'animaux dont ils tiennent. Une bourre de poils épaisse et longue, et une sorte de soie brune et fine formaient leur pelage.

A la vue des chasseurs, les deux animaux ne tardèrent pas à prendre la fuite, et ceux-ci les poursuivirent à toutes jambes.

Mais les atteindre était difficile à des gens qu'une course soutenue d'une demi-heure essouffla complètement. Hatteras et ses compagnons s'arrêtèrent.

«Diable! fit Altamont.

—Diable est le mot, répondit le docteur, dès qu'il put reprendre haleine. Je vous donne ces ruminants-là pour des Américains, et ils ne paraissent pas avoir de vos compatriotes une idée très avantageuse.

—Cela prouve que nous sommes de bons chasseurs», répondit Altamont.

Cependant les boeufs musqués, ne se voyant plus poursuivis, s'arrêtèrent dans une posture d'étonnement. Il devenait évident qu'on ne les forcerait pas à la course; il fallait donc chercher à les cerner; le plateau qu'ils occupaient alors se prêtait à cette manoeuvre. Les chasseurs, laissant Duk harceler ces animaux, descendirent par les ravines avoisinantes, de manière à tourner le plateau. Altamont et le docteur se cachèrent à l'une de ses extrémités derrière des saillies de roc, tandis qu'Hatteras, en remontant à l'improviste par l'extrémité opposée, devait les rabattre sur eux.

Au bout d'une demi-heure, chacun avait gagné son poste.

«Vous ne vous opposez pas cette fois à ce qu'on reçoive ces quadrupèdes à coups de fusil? dit Altamont.

—Non! c'est de bonne guerre», répondit le docteur, qui, malgré sa douceur naturelle, était chasseur au fond de l'âme.

Ils causaient ainsi, quand ils virent les boeufs musqués s'ébranler, Duk à leurs talons; plus loin, Hatteras, poussant de grands cris, les chassait du côté du docteur et de l'Américain, qui s'élancèrent bientôt au-devant de cette magnifique proie.

Aussitôt, les boeufs s'arrêtèrent, et, moins effrayés de la vue d'un seul ennemi, ils revinrent sur Hatteras; celui-ci les attendit de pied ferme, coucha en joue le plus rapproché des deux quadrupèdes, fit feu, sans que sa balle, frappant l'animal en plein front, parvînt à enrayer sa marche. Le second coup de fusil d'Hatteras ne produisit d'autre effet que de rendre ces bêtes furieuses; elles se jetèrent sur le chasseur désarmé et le renversèrent en un instant.

«Il est perdu!» s'écria le docteur.

Au moment où Clawbonny prononça ces paroles avec l'accent du désespoir, Altamont fit un pas en avant pour voler au secours d'Hatteras; puis il s'arrêta, luttant contre lui-même et contre ses préjugés.

«Non! s'écria-t-il, ce serait une lâcheté!»

Il s'élança vers le théâtre du combat avec Clawbonny.

Son hésitation n'avait pas duré une demi-seconde.

Mais si le docteur vit ce qui se passait dans l'âme de l'Américain, Hatteras le comprit, lui qui se fût laissé tuer plutôt que d'implorer l'intervention de son rival. Toutefois, il eut à peine le temps de s'en rendre compte, car Altamont apparut près de lui.

Hatteras, renversé à terre, essayait de parer les coups de cornes et les coups de pieds des deux animaux; mais il ne pouvait prolonger longtemps une pareille lutte.

Il allait inévitablement être mis en pièces, quand deux coups de feu retentirent; Hatteras sentit les balles lui raser la tête.

«Hardi!» s'écria Altamont, qui rejetant loin de lui son fusil déchargé, se précipita sur les animaux irrités.

L'un des boeufs, frappé au coeur, tomba foudroyé; l'autre, au comble de la fureur, allait éventrer le malheureux capitaine lorsque Altamont, se présentant face à lui, plongea entre ses mâchoires ouvertes sa main armée du couteau à neige; de l'autre, il lui fendit la tête d'un terrible coup de hache.

Cela fut fait avec une rapidité merveilleuse, et un éclair eût illuminé toute cette scène.

Le second boeuf se courba sur ses jarrets et tomba mort.

«Hurrah! hurrah!» s'écria Clawbonny.

Hatteras était sauvé.

Il devait donc la vie à l'homme qu'il détestait le plus au monde! Que se passa-t-il dans son âme en cet instant? Quel mouvement humain s'y produisit qu'il, ne put maîtriser?

C'est là l'un de ces secrets du coeur qui échappent à toute analyse.

Quoi qu'il en soit, Hatteras, sans hésiter, s'avança vers son rival et lui dit d'une voix grave:

«Vous m'avez sauvé la vie, Altamont.

—Vous aviez sauvé la mienne», répondit l'Américain.

Il y eut un moment de silence; puis Altamont ajouta: «Nous sommes quittes, Hatteras.

—Non. Altamont, répondit le capitaine; lorsque le docteur vous a retiré de votre tombeau de glace, j'ignorais qui vous étiez, et vous m'avez sauvé au péril de vos jours, sachant qui je suis.

—Eh! vous êtes mon semblable, répondit Altamont, et quoi qu'il en ait, un Américain n'est point un lâche!

—Non, certes, s'écria le docteur, c'est un homme comme vous,Hatteras!

—Et, comme moi, il partagera la gloire qui nous est réservée!

—La gloire d'aller au pôle Nord! dit Altamont.

—Oui! fit le capitaine avec un accent superbe.

—Je l'avais donc deviné! s'écria l'Américain. Vous avez donc osé concevoir un pareil dessein! Vous avez osé tenter d'atteindre ce point inaccessible! Ah! c'est beau, cela! Je vous le dis, moi, c'est sublime!

—Mais vous, demanda Hatteras d'une voix rapide, vous ne vous élanciez donc pas, comme nous, sur la route du pôle?»

Altamont semblait hésiter à répondre.

«Eh bien? fit le docteur.

—Eh bien, non! s'écria l'Américain. Non! la vérité avant l'amour-propre! Non! je n'ai pas eu cette grande pensée qui vous a entraînés jusqu'ici. Je cherchais à franchir, avec mon navire, le passage du nord-ouest, et voilà tout.

—Altamont, dit Hatteras en tendant la main à l'Américain, soyez donc notre compagnon de gloire, et venez avec nous découvrir le pôle Nord!»

Ces deux hommes serrèrent alors, dans une chaleureuse étreinte, leur main franche et loyale.

Quand ils se retournèrent vers le docteur, celui-ci pleurait.

«Ah! mes amis, murmura-t-il en s'essuyant les yeux, comment mon coeur peut-il contenir la joie dont vous le remplissez! Ah! mes chers compagnons, vous avez sacrifié, pour vous réunir dans un succès commun, cette misérable question de nationalité! Vous vous êtes dit que l'Angleterre et l'Amérique ne faisaient rien dans tout cela, et qu'une étroite sympathie devait nous lier contre les dangers de notre expédition! Si le pôle Nord est atteint, n'importe qui l'aura découvert! Pourquoi se rabaisser ainsi et se targuer d'être Américains ou Anglais, quand on peut se vanter d'être hommes!»

Le bon docteur pressait dans ses bras les ennemis réconciliés; il ne pouvait calmer sa joie; les deux nouveaux amis se sentaient plus rapprochés encore par l'amitié que le digne homme leur portait à tous deux. Clawbonny parlait, sans pouvoir se contenir, de la vanité des compétitions, de la folie des rivalités, et de l'accord si nécessaire entre des hommes abandonnés loin de leur pays. Ses paroles, ses larmes, ses caresses, tout venait du plus profond de son coeur.

Cependant il se calma, après avoir embrassé une vingtième foisHatteras et Altamont.

«Et maintenant, dit-il, à l'ouvrage, à l'ouvrage! Puisque je n'ai été bon à rien comme chasseur, utilisons mes autres talents.»

Et il se mit en train de dépecer le boeuf, qu'il appelait «le boeuf de la réconciliation», mais si adroitement, qu'il ressemblait à un chirurgien pratiquant une autopsie délicate.

Ses deux compagnons le regardaient en souriant. Au bout de quelques minutes, l'adroit praticien eut retiré du corps de l'animal une centaine de livres de chair appétissante; il en fit trois parts, dont chacun se chargea, et l'on reprit la route de Fort-Providence.

A dix heures du soir, les chasseurs, marchant dans les rayons obliques du soleil, atteignirent Doctor's-House, où Johnson et Bell leur avaient préparé un bon repas.

Mais, avant de se mettre à table, le docteur s'était écrié d'une voix triomphante, en montrant ses deux compagnons de chasse:

«Mon vieux Johnson, j'avais emmené avec moi un Anglais et unAméricain, n'est-il pas vrai?

—Oui, monsieur Clawbonny, répondit le maître d'équipage.

—Eh bien, je ramène deux frères.»

Les marins tendirent joyeusement la main à Altamont; le docteur leur raconta ce qu'avait fait le capitaine américain pour le capitaine anglais, et, cette nuit-là, la maison de neige abrita cinq hommes parfaitement heureux.

Le lendemain, le temps changea; il y eut un retour au froid; la neige, la pluie et les tourbillons se succédèrent pendant plusieurs jours.

Bell avait terminé sa chaloupe; elle répondait parfaitement au but qu'elle devait remplir; pontée en partie, haute de bord, elle pouvait tenir la mer par un gros temps, avec sa misaine et son foc; sa légèreté lui permettait d'être halée sur le traîneau sans peser trop à l'attelage de chiens.

Enfin, un changement d'une haute importance pour les hiverneurs se préparait dans l'état du bassin polaire. Les glaces commençaient à s'ébranler au milieu de la baie; les plus hautes, incessamment minées par les chocs, ne demandaient qu'une tempête assez forte pour s'arracher du rivage et former des icebergs mobiles. Cependant Hatteras ne voulut pas attendre la dislocation du champ de glace pour commencer son excursion. Puisque le voyage devait se faire par terre, peu lui importait que la mer fût libre ou non; il fixa donc le départ au 25 juin; d'ici là, tous les préparatifs pouvaient être entièrement terminés. Johnson et Bell s'occupèrent de remettre le traîneau en parfait état; les châssis furent renforcés et les patins refaits à neuf. Les voyageurs comptaient profiter pour leur excursion de ces quelques semaines de beau temps que la nature accorde aux contrées hyperboréennes. Les souffrances seraient donc moins cruelles à affronter, les obstacles plus faciles à vaincre.

Quelques jours avant le départ, le 20 juin, les glaces laissèrent entre elles quelques passes libres dont on profita pour essayer la chaloupe dans une promenade jusqu'au cap Washington. La mer n'était pas absolument dégagée, il s'en fallait; mais enfin elle ne présentait plus une surface solide, et il eût été impossible de tenter à pied une excursion à travers les ice-fields rompus.

Cette demi-journée de navigation permit d'apprécier les bonnes qualités nautiques de la chaloupe.

Pendant leur retour, les navigateurs furent témoins d'un incident curieux. Ce fut la chasse d'un phoque faite par un ours gigantesque; celui-ci était heureusement trop occupé pour apercevoir la chaloupe, car il n'eût pas manqué de se mettre à sa poursuite; il se tenait à l'affût auprès d'une crevasse de l'ice-field par laquelle le phoque avait évidemment plongé. L'ours épiait donc sa réapparition avec la patience d'un chasseur ou plutôt d'un pêcheur, car il péchait véritablement. Il guettait en silence; il ne remuait pas; il ne donnait aucun signe de vie.

Mais, tout d'un coup, la surface du trou vint à s'agiter; l'amphibie remontait pour respirer; l'ours se coucha tout de son long sur le champ glacé et arrondit ses deux pattes autour de la crevasse.

Un instant après, le phoque apparut, la tête hors de l'eau; mais il n'eut pas le temps de l'y replonger; les pattes de l'ours, comme détendues par un ressort, se rejoignirent, étreignirent l'animal avec une irrésistible vigueur, et l'enlevèrent hors de son élément de prédilection.

Ce fut une lutte rapide; le phoque se débattit pendant quelques secondes et fut étouffé sur la poitrine de son gigantesque adversaire; celui-ci, l'emportant sans peine, bien qu'il fût d'une grande taille, et sautant légèrement d'un glaçon à l'autre jusqu'à la terre ferme, disparut avec sa proie.

«Bon voyage! lui cria Johnson; cet ours-là a un peu trop de pattes à sa disposition.»

La chaloupe regagna bientôt la petite anse que Bell lui avait ménagée entre les glaces.

Quatre jours séparaient encore Hatteras et ses compagnons du moment fixé pour leur départ.

Hatteras pressait les derniers préparatifs; il avait hâte de quitter cette Nouvelle-Amérique, cette terre qui n'était pas sienne et qu'il n'avait pas nommée; il ne se sentait pas chez lui.

Le 22 juin, on commença à transporter sur le traîneau les effets de campement, la tente et les provisions. Les voyageurs emportaient deux cents livres de viande salée, trois caisses de légumes et de viandes conservées, cinquante livres de saumure et de lime-juice, cinq quarters[1] de farine, des paquets de cresson et de cochléaria, fournis par les plantations du docteur; en y ajoutant deux cents livres de poudre, les instruments, les armes et les menus bagages, en y comprenant la chaloupe, l'halket-boat et le poids du traîneau, c'était une charge de près de quinze cents livres à traîner, et fort pesante pour quatre chiens; d'autant plus que, contrairement à l'habitude des Esquimaux, qui ne les font pas travailler plus de quatre jours de suite, ceux-ci, n'ayant pas de remplaçants, devaient tirer tous les jours; mais les voyageurs se promettaient de les aider au besoin, et ils ne comptaient marcher qu'à petites journées; la distance de la baie Victoria au pôle était de trois cent cinquante-cinq milles au plus[2], et, à douze milles[3] par jour, il fallait un mois pour la franchir; d'ailleurs, lorsque la terre viendrait à manquer, la chaloupe permettrait d'achever le voyage sans fatigues, ni pour les chiens, ni pour les hommes.

[1] 380 livres. [2] 150 lieues. [3] 5 lieues.

Ceux-ci se portaient bien; la santé générale était excellente; l'hiver, quoique rude, se terminait dans de suffisantes conditions de bien-être; chacun, après avoir écouté les avis du docteur, échappa aux maladies inhérentes à ces durs climats. En somme, on avait un peu maigri, ce qui ne laissait pas d'enchanter le digne Clawbonny; mais on s'était fait le corps et l'âme à cette âpre existence, et maintenant ces hommes acclimatés pouvaient affronter les plus brutales épreuves de la fatigue et du froid sans y succomber.

Et puis enfin, ils allaient marcher au but du voyage, à ce pôle inaccessible, après quoi il ne serait plus question que du retour. La sympathie qui réunissait maintenant les cinq membres de l'expédition devait les aider à réussir dans leur audacieux voyage, et pas un d'eux ne doutait du succès de l'entreprise.

En prévision d'une expédition lointaine, le docteur avait engagé ses compagnons à s'y préparer longtemps d'avance et à «s'entraîner» avec le plus grand soin.

«Mes amis, leur disait-il, je ne vous demande pas d'imiter les coureurs anglais, qui diminuent de dix-huit livres après deux jours d'entraînement, et de vingt-cinq après cinq jours; mais enfin il faut faire quelque chose afin de se placer dans les meilleures conditions possibles pour accomplir un long voyage. Or, le premier principe de l'entraînement est de supprimer la graisse chez le coureur comme chez le jockey, et cela, au moyen de purgatifs, de transpirations et d'exercices violents; ces gentlemen savent qu'ils perdront tant par médecine, et ils arrivent à des résultats d'une justesse incroyable; aussi, tel qui avant l'entraînement ne pouvait courir l'espace d'un mille sans perdre haleine, en fait facilement vingt-cinq après! On a cité un certain Townsend qui faisait cent milles en douze heures sans s'arrêter.

—Beau résultat, répondit Johnson, et bien que nous ne soyons pas très gras, s'il faut encore maigrir…

—Inutile, Johnson; mais, sans exagérer, on ne peut nier que l'entraînement n'ait de bons effets; il donne aux os plus de résistance, plus d'élasticité aux muscles, de la finesse à l'ouïe, et de la netteté à la vue; ainsi, ne l'oublions pas.»

Enfin, entraînés ou non, les voyageurs furent prêts le 23 juin; c'était un dimanche, et ce jour fut consacré à un repos absolu.

L'instant du départ approchait, et les habitants du Fort-Providence ne le voyaient pas arriver sans une certaine émotion. Cela leur faisait quelque peine au coeur de laisser cette hutte de neige, qui avait si bien rempli son rôle de maison, cette baie Victoria, cette plage hospitalière où s'étaient passés les derniers mois de l'hivernage. Retrouverait-on ces constructions au retour? Les rayons du soleil n'allaient-ils pas achever de fondre leurs fragiles murailles?

En somme, de bonnes heures s'y étaient écoulées! Le docteur, au repas du soir, rappela à ses compagnons ces émouvants souvenirs, et il n'oublia pas de remercier le Ciel de sa visible protection.

Enfin l'heure du sommeil arriva. Chacun se coucha tôt pour se lever de grand matin. Ainsi s'écoula la dernière nuit passée au Fort-Providence.

Le lendemain, dès l'aube, Hatteras donna le signal du départ. Les chiens furent attelés au traîneau; bien nourris, bien reposés, après un hiver passé dans des conditions très confortables, ils n'avaient aucune raison pour ne pas rendre de grands services pendant l'été. Ils ne se firent donc pas prier pour revêtir leur harnachement de voyage.

Bonnes bêtes, après tout, que ces chiens groënlandais; leur sauvage nature s'était formée peu à peu; ils perdaient de leur ressemblance avec le loup, pour se rapprocher de Duk, ce modèle achevé de la race canine: en un mot, ils se civilisaient.

Duk pouvait certainement demander une part dans leur éducation; il leur avait donné des leçons de bonne compagnie et prêchait d'exemple; en sa qualité d'Anglais, très pointilleux sur la question du «cant», il fut longtemps à se familiariser avec des chiens «qui ne lui avaient pas été présentés», et, dans le principe, il ne leur parlait pas; mais, à force de partager les mêmes dangers, les mêmes privations, la même fortune, ces animaux de race différente frayèrent peu à peu ensemble. Duk, qui avait bon coeur, fit les premiers pas, et toute la gent à quatre pattes devint bientôt une troupe d'amis.

Le docteur caressait les groënlandais, et Duk voyait sans jalousie ces caresses distribuées à ses congénères.

Les hommes n'étaient pas en moins bon état que les animaux; si ceux-ci devait bien tirer, les autres se proposaient de bien marcher.

On partit à six heures du matin, par un beau temps; après avoir suivi les contours de la baie, et dépassé le cap Washington, la route fut donnée droit au nord par Hatteras; à sept heures, les voyageurs perdaient dans le sud le cône du phare et le Fort-Providence.

Le voyage s'annonçait bien, et mieux surtout que cette expédition entreprise en plein hiver à la recherche du charbon! Hatteras laissait alors derrière lui, à bord de son navire, la révolte et le désespoir, sans être certain du but vers lequel il se dirigeait; il abandonnait un équipage a demi mort de froid; il partait avec des compagnons affaiblis par les misères d'un hiver arctique; lui, l'homme du nord, il revenait vers le sud! Maintenant, au contraire, entouré d'amis vigoureux et biens portants, soutenu, encouragé, poussé, il marchait au pôle, à ce but de toute sa vie! Jamais homme n'avait été plus près d'acquérir cette gloire immense pour son pays et pour lui-même!

Songeait-il à toutes ces choses si naturellement inspirées par la situation présente? Le docteur aimait à le supposer, et n'en pouvait guère douter à le voir si ardent. Le bon Clawbonny se réjouissait de ce qui devait réjouir son ami, et, depuis la réconciliation des deux capitaines, de ses deux amis, il se trouvait le plus heureux des hommes, lui auquel ces idées de haine, d'envie, de compétition, étaient étrangères, lui la meilleure des créatures! Qu'arriverait-il, que résulterait-il de ce voyage? Il l'ignorait; mais enfin il commençait bien. C'était beaucoup.

La côte occidentale de la Nouvelle-Amérique se prolongeait dans l'ouest par une suite de baies au-delà du cap Washington; les voyageurs, pour éviter cette immense courbure, après avoir franchi les premières rampes de Bell-Mount, se dirigèrent vers le nord, en prenant par les plateaux supérieurs. C'était une notable économie de route; Hatteras voulait, à moins que des obstacles imprévus de détroit et de montagne ne s'y opposassent, tirer une ligne droite de trois cent cinquante milles depuis le Fort-Providence jusqu'au pôle.

Le voyage se faisait aisément; les plaines élevées offraient de vastes tapis blancs, sur lesquels le traîneau, garni de ses châssis soufrés, glissait sans peine, et les hommes, chaussés de leurs snow-shoes, y trouvaient une marche sûre et rapide.

Le thermomètre indiquait trente-sept degrés (+ 3° centigrades). Le temps n'était pas absolument fixé, tantôt clair, tantôt embrumé; mais ni le froid ni les tourbillons n'eussent arrêté des voyageurs si décidés à se porter en avant.

La route se relevait facilement au compas; l'aiguille devenait moins paresseuse en s'éloignant du pôle magnétique; elle n'hésitait plus; il est vrai que, le point magnétique dépassé, elle se retournait vers lui, et marquait pour ainsi dire le sud à des gens qui marchaient au nord; mais cette indication inverse ne donnait lieu à aucun calcul embarrassant.

D'ailleurs, le docteur imagina un moyen de jalonnement bien simple, qui évitait de recourir constamment à la boussole; une fois la position établie, les voyageurs relevaient, par les temps clairs, un objet exactement placé au nord et situé deux ou trois milles en avant; ils marchaient alors vers lui jusqu'à ce qu'il fût atteint; puis ils choisissaient un autre point de repère dans la même direction, et ainsi de suite. De cette façon, on s'écartait très peu du droit chemin.

Pendant les deux premiers jours du voyage, on marcha à raison de vingt milles par douze heures; le reste du temps était consacré aux repas et au repos; la tente suffisait à préserver du froid pendant les instants du sommeil.

La température tendait à s'élever; la neige fondait entièrement par endroits, suivant les caprices du sol, tandis que d'autres places conservaient leur blancheur immaculée; de grandes flaques d'eau se formaient çà et là, souvent de vrais étangs, qu'un peu d'imagination eût fait prendre pour des lacs; les voyageurs s'y enfonçaient parfois jusqu'à mi-jambes; ils en riaient, d'ailleurs; le docteur était heureux de ces bains inattendus.

«L'eau n'a pourtant pas la permission de nous mouiller dans ce pays, disait-il; cet élément n'a droit ici qu'à l'état solide et à l'état gazeux; quant à l'état liquide, c'est un abus! Glace ou vapeur, très bien; mais eau, jamais!»

La chasse n'était pas oubliée pendant la marche, car elle devait procurer une alimentation fraîche; aussi Altamont et Bell, sans trop s'écarter, battaient les ravines voisines; ils tiraient des ptarmigans, des guillemots, des oies, quelques lièvres gris; ces animaux passaient peu à peu de la confiance à la crainte, ils devenaient très fuyards et fort difficiles à approcher.

Sans Duk, les chasseurs en eussent été souvent pour leur poudre.

Hatteras leur recommandait de ne pas s'éloigner de plus d'un mille, car il n'avait ni un jour ni une heure à perdre, et ne pouvait compter que sur trois mois de beau temps.

Il fallait, d'ailleurs, que chacun fût à son poste près du traîneau, quand un endroit difficile, quelque gorge étroite, des plateaux inclinés, se présentaient à franchir; chacun alors s'attelait ou s'accotait au véhicule, le tirant, le poussant, ou le soutenant; plus d'une fois, on dut le décharger entièrement, et cela ne suffisait pas à prévenir des chocs, et par conséquent des avaries, que Bell réparait de son mieux.

Le troisième jour, le mercredi, 26 juin, les voyageurs rencontrèrent un lac de plusieurs acres d'étendue, et encore entièrement glacé par suite de son orientation à l'abri du soleil; la glace était même assez forte pour supporter le poids des voyageurs et du traîneau. Cette glace paraissait dater d'un hiver éloigné, car ce lac ne devait jamais dégeler, par suite de sa position; c'était un miroir compacte sur lequel les étés arctiques n'avaient aucune prise; ce qui semblait confirmer cette observation, c'est que ses bords étaient entourés d'une neige sèche, dont les couches inférieures appartenaient certainement aux années précédentes.

A partir de ce moment, le pays s'abaissa sensiblement, d'où le docteur conclut qu'il ne pouvait avoir une grande étendue vers le nord; d'ailleurs, il était très vraisemblable que la Nouvelle-Amérique n'était qu'une île et ne se développait pas jusqu'au pôle. Le sol s'aplanissait peu à peu; à peine dans l'ouest quelques collines nivelées par l'éloignement et baignées dans une brume bleuâtre.

Jusque-là, l'expédition se faisait sans fatigue; les voyageurs ne souffraient que de la réverbération des rayons solaires sur les neiges; cette réflexion intense pouvait leur donner des snow-blindness[1] impossibles à éviter. En tout autre temps, ils eussent voyagé la nuit, pour éviter cet inconvénient; mais alors la nuit manquait. La neige tendait heureusement à se dissoudre et perdait beaucoup de son éclat, lorsqu'elle était sur le point de se résoudre en eau.

[1] Maladie des paupières occasionnée par la réverbération des neiges.

La température s'éleva, le 28 juin, à quarante-cinq degrés au-dessus de zéro (+ 7° centigrades); cette hausse du thermomètre fut accompagnée d'une pluie abondante, que les voyageurs reçurent stoïquement, avec plaisir même; elle venait accélérer la décomposition des neiges; il fallut reprendre les mocassins de peau de daim, et changer le mode de glissage du traîneau. La marche fut retardée sans doute; mais, en l'absence d'obstacles sérieux, on avançait toujours.

Quelquefois le docteur ramassait sur son chemin des pierres arrondies ou plates, à la façon des galets usés par le remous des vagues, et alors il se croyait près du bassin polaire; cependant la plaine se déroulait sans cesse à perte de vue.

Elle n'offrait aucun vestige d'habitation, ni huttes, ni cairns, ni caches d'Esquimaux; les voyageurs étaient évidemment les premiers à fouler cette contrée nouvelle; les Groënlandais, dont les tribus hantent les terres arctiques, ne poussaient jamais aussi loin, et cependant, en ce pays, la chasse eût été fructueuse pour ces malheureux, toujours affamés; on voyait parfois des ours qui suivaient sous le vent la petite troupe, sans manifester l'intention de l'attaquer; dans le lointain, des boeufs musqués et des rennes apparaissaient par bandes nombreuses; le docteur aurait bien voulu s'emparer de ces derniers pour renforcer son attelage; mais ils étaient très fuyards et impossibles à prendre vivants.

Le 29, Bell tua un renard, et Altamont fut assez heureux pour abattre un boeuf musqué de moyenne taille, après avoir donné à ses compagnons une haute idée de son sang-froid et de son adresse; c'était vraiment un merveilleux chasseur, et le docteur, qui s'y connaissait, l'admirait fort. Le boeuf fut dépecé et fournit une nourriture fraîche et abondante.

Ces hasards de bons et succulents repas étaient toujours bien reçus; les moins gourmands ne pouvaient s'empêcher de jeter des regards de satisfaction sur les tranches de chair vive. Le docteur riait lui-même, quand il se surprenait en extase devant ces opulents morceaux.

«Ne faisons pas les petites bouches, disait-il; le repas est une chose importante dans les expéditions polaires.

—Surtout, répondit Johnson, quand il dépend d'un coup de fusil plus ou moins adroit!

—Vous avez raison, mon vieux Johnson, répliquait le docteur, et l'on songe moins à manger lorsqu'on sait le pot-au-feu en train de bouillir régulièrement sur les fourneaux de la cuisine.»

Le 30, le pays, contrairement aux prévisions, devint très accidenté, comme s'il eût été soulevé par une commotion volcanique; les cônes, les pics aigus se multiplièrent à l'infini et atteignirent de grandes hauteurs.

Une brise du sud-est se prit à souffler avec violence et dégénéra bientôt en un véritable ouragan; elle s'engouffrait à travers les rochers couronnés de neige et parmi des montagnes de glace, qui, en pleine terre, affectaient cependant des formes d'hummocks et d'icebergs; leur présence sur ces plateaux élevés demeura inexplicable, même au docteur, qui cependant expliquait tout.

A la tempête succéda un temps chaud et humide; ce fut un véritable dégel; de tous côtés retentissait le craquement des glaçons, qui se mêlait au bruit plus imposant des avalanches.

Les voyageurs évitaient avec soin de longer la base des collines, et même de parler haut, car le bruit de la voix pouvait, en agitant l'air, déterminer des catastrophes; ils étaient témoins de chutes fréquentes et terribles qu'ils n'auraient pas eu le temps de prévoir; en effet, le caractère principal des avalanches polaires est une effrayante instantanéité; elles diffèrent en cela de celles de la Suisse ou de la Norvège; là, en effet, se forme une boule, peu considérable d'abord, qui, se grossissant des neiges et des rocs de sa route, tombe avec une rapidité croissante, dévaste les forêts, renverse les villages, mais enfin emploie un temps appréciable à se précipiter; or, il n'en est pas ainsi dans les contrées frappées par le froid arctique; le déplacement du bloc de glace y est inattendu, foudroyant; sa chute n'est que l'instant de son départ, et qui le verrait osciller dans sa ligne de protection serait inévitablement écrasé par lui; le boulet de canon n'est pas plus rapide, ni la foudre plus prompte; se détacher, tomber, écraser ne fait qu'un pour l'avalanche des terres boréales, et cela avec le roulement formidable du tonnerre, et des répercussions étranges d'échos plus plaintifs que bruyants.

Aussi, aux yeux des spectateurs stupéfaits, se produisait-il parfois de véritables changements à vue; le pays se métamorphosait; la montagne devenait plaine sous l'attraction d'un brusque dégel; lorsque l'eau du ciel, infiltrée dans les fissures des grands blocs, se solidifiait au froid d'une seule nuit, elle brisait alors tout obstacle par son irrésistible expansion, plus puissante encore en se faisant glace qu'en devenant vapeur, et le phénomène s'accomplissait avec une épouvantable instantanéité.

Aucune catastrophe ne vint heureusement menacer le traîneau et ses conducteurs; les précautions prises, tout danger fut évité. D'ailleurs, ce pays hérissé de crêtes, de contreforts, de croupes, d'icebergs, n'avait pas une grande étendue, et trois jours après, le 3 juillet, les voyageurs se retrouvèrent dans les plaines plus faciles.

Mais leurs regards furent alors surpris par un nouveau phénomène, qui pendant longtemps excita les patientes recherches des savants des deux mondes; la petite troupe suivait une chaîne de collines hautes de cinquante pieds au plus, qui paraissait se prolonger sur plusieurs milles de longueur; or, son versant oriental était couvert de neige, mais d'une neige entièrement rouge.

On conçoit la surprise de chacun, et ses exclamations, et même le premier effet un peu terrifiant de ce long rideau cramoisi. Le docteur se hâta sinon de rassurer, au moins d'instruire ses compagnons; il connaissait cette particularité des neiges rouges, et les travaux d'analyse chimique faits à leur sujet par Wollaston, de Candolle et Baüer; il raconta donc que cette neige se rencontre non seulement dans les contrées arctiques, mais en Suisse, au milieu des Alpes; de Saussure en recueillit une notable quantité sur le Breven en 1760, et, depuis, les capitaines Ross, Sabine, et d'autres navigateurs en rapportèrent de leurs expéditions boréales.

Altamont interrogea le docteur sur la nature de cette substance extraordinaire, et celui-ci lui apprit que cette coloration provenait uniquement de la présence de corpuscules organiques; longtemps les chimistes se demandèrent si ces corpuscules étaient d'une nature animale ou végétale; mais ils reconnurent enfin qu'ils appartenaient à la famille des champignons microscopiques du genre «Uredo», que Baüer proposa d'appeler «Uredo nivalis».

Alors le docteur, fouillant cette neige de son bâton ferré, fit voir à ses compagnons que la couche écarlate mesurait neuf pieds de profondeur, et il leur donna à calculer ce qu'il pouvait y avoir, sur un espace de plusieurs milles, de ces champignons dont les savants comptèrent jusqu'à quarante-trois mille dans un centimètre carré.

Cette coloration, d'après la disposition du versant, devait remonter à un temps très reculé, car ces champignons ne se décomposent ni par l'évaporation ni par la fusion des neiges, et leur couleur ne s'altère pas.

Le phénomène, quoique expliqué, n'en était pas moins étrange; la couleur rouge est peu répandue par larges étendues dans la nature; la réverbération des rayons du soleil sur ce tapis de pourpre produisait des effets bizarres; elle donnait aux objets environnants, aux rochers, aux hommes, aux animaux, une teinte enflammée, comme s'ils eussent été éclairés par un brasier intérieur, et lorsque cette neige se fondait, il semblait que des ruisseaux de sang vinssent à couler jusque sous les pieds des voyageurs.

Le docteur, qui n'avait pu examiner cette substance, lorsqu'il l'aperçut sur les Crimson-cliffs de la mer de Baffin, en prit ici à son aise, et il en recueillit précieusement plusieurs bouteilles.

Ce sol rouge, ce «Champ de Sang», comme il l'appela, ne fut dépassé qu'après trois heures de marche, et le pays reprit son aspect habituel.

La journée du 4 juillet s'écoula au milieu d'un brouillard très épais. La route au nord ne put être maintenue qu'avec la plus grande difficulté; à chaque instant, il fallait la rectifier au compas. Aucun accident n'arriva heureusement pendant l'obscurité; Bell seulement perdit ses snow-shoes, qui se brisèrent contre une saillie de roc.

«Ma foi, dit Johnson, je croyais qu'après avoir fréquenté la Mersey et la Tamise on avait le droit de se montrer difficile en fait de brouillards, mais je vois que je me suis trompé!

—Eh bien, répondit Bell, nous devrions allumer des torches comme àLondres ou à Liverpool!

—Pourquoi pas? répliqua le docteur; c'est une idée, cela; on éclairerait peu la route, mais au moins on verrait le guide, et nous nous dirigerions plus directement.

—Mais, dit Bell, comment se procurer des torches?

—Avec de l'étoupe imbibée d'esprit-de-vin et fixée au bout de nos bâtons.

—Bien trouvé, répondit Johnson, et ce ne sera pas long à établir.»

Un quart d'heure après, la petite troupe reprenait sa marche aux flambeaux au milieu de l'humide obscurité.

Mais si l'on alla plus droit, on n'alla pas plus vite, et ces ténébreuses vapeurs ne se dissipèrent pas avant le 6 juillet; la terre s'étant alors refroidie, un coup de vent du nord vint emporter tout ce brouillard comme les lambeaux d'une étoffe déchirée.

Aussitôt, le docteur releva la position et constata que les voyageurs n'avaient pas fait dans cette brume une moyenne de huit milles par jour.

Le 6, on se hâta donc de regagner le temps perdu, et l'on partit de bon matin. Altamont et Bell reprirent leur poste de marche à l'avant, sondant le terrain et éventant le gibier; Duk les accompagnait; le temps, avec son étonnante mobilité, était redevenu très clair et très sec, et, bien que les guides fussent à deux milles du traîneau, le docteur ne perdait pas de vue un seul de leurs mouvements.

Il fut donc fort étonné de les voir s'arrêter tout d'un coup et demeurer dans une posture de stupéfaction; ils semblaient regarder vivement au loin, comme des gens qui interrogent l'horizon.

Puis, se courbant vers le sol, ils l'examinaient avec attention et se relevaient surpris. Bell parut même vouloir se porter en avant; mais Altamont le retint de la main.

«Ah ça! que font-ils donc? dit le docteur à Johnson.

—Je les examine comme vous, monsieur Clawbonny, répondit le vieux marin, et je ne comprends rien à leurs gestes.

—Ils ont trouvé des traces d'animaux, répondit Hatteras.

—Cela ne peut être, dit le docteur.

—Pourquoi?

—Parce que Duk aboierait.

—Ce sont pourtant bien des empreintes qu'ils observent.

—Marchons, fit Hatteras; nous saurons bientôt à quoi nous en tenir.»

Johnson excita les chiens d'attelage, qui prirent une allure plus rapide.

Au bout de vingt minutes, les cinq voyageurs étaient réunis, et Hatteras, le docteur, Johnson partageaient la surprise de Bell et d'Altamont.

En effet, des traces d'hommes, visibles, incontestables et fraîches comme si elles eussent été faites la veille, se montraient éparses sur la neige.

«Ce sont des Esquimaux, dit Hatteras.

—En effet, répondit le docteur, voilà les empreintes de leurs raquettes.

—Vous croyez? dit Altamont.

—Cela est certain.

—Eh bien, et ce pas? reprit Altamont en montrant une autre trace plusieurs fois-répétée.

—Ce pas?

—Prétendez-vous qu'il appartienne à un Esquimau?»

Le docteur regarda attentivement et fut stupéfait; la marque d'un soulier européen, avec ses clous, sa semelle et son talon, était profondément creusée dans la neige; il n'y avait pas à en douter, un homme, un étranger, avait passé là.

«Des Européens ici! s'écria Hatteras.

—Évidemment, fit Johnson.

—Et cependant, dit le docteur, c'est tellement improbable qu'il faut y regarder à deux fois avant de se prononcer.»

Le docteur examina donc l'empreinte deux fois, trois fois, et il fut bien obligé de reconnaître son origine extraordinaire.

Le héros de Daniel de Foë ne fut pas plus stupéfait en rencontrant la marque d'un pied creusée sur le sable de son île; mais si ce qu'il éprouva fut de la crainte, ici ce fut du dépit pour Hatteras. Un Européen si près du pôle!

On marcha en avant pour reconnaître ces traces; elles se répétaient pendant un quart de mille, mêlées à d'autres vestiges de raquettes et de mocassins; puis elles s'infléchissaient vers l'ouest.

Arrivés à ce point, les voyageurs se demandèrent s'il fallait les suivre plus longtemps.

«Non, répondit Hatteras. Allons…»

Il fut interrompu par une exclamation du docteur, qui venait de ramasser sur la neige un objet plus convaincant encore et sur l'origine duquel il n'y avait pas à se méprendre. C'était l'objectif d'une lunette de poche.

«Cette fois, dit-il, on ne peut plus mettre en doute la présence d'un étranger sur cette terre!…

—En avant!» s'écria Hatteras.

Et il prononça si énergiquement cette parole, que chacun le suivit; le traîneau reprit sa marche un moment interrompue.

Chacun surveillait l'horizon avec soin, sauf Hatteras, qu'une sourde colère animait et qui ne voulait rien voir. Cependant, comme on risquait de tomber dans un détachement de voyageurs, il fallait prendre ses précautions; c'était véritablement jouer de malheur que de se voir précédé sur cette route inconnue! Le docteur, sans éprouver la colère d'Hatteras, ne pouvait se défendre d'un certain dépit, malgré sa philosophie naturelle. Altamont paraissait également vexé; Johnson et Bell grommelaient entre leurs dents des paroles menaçantes.

«Allons, dit enfin le docteur, faisons contre fortune bon coeur.

—Il faut avouer, dit Johnson, sans être entendu d'Altamont, que si nous trouvions la place prise, ce serait à dégoûter de faire un voyage au pôle!

—Et cependant, répondit Bell, il n'y a pas moyen de douter…

—Non, répliqua le docteur; j'ai beau retourner l'aventure dans mon esprit, me dire que c'est improbable, impossible, il faut bien se rendre; ce soulier ne s'est pas empreint dans la neige sans avoir été au bout d'une jambe et sans que cette jambe ait été attachée à un corps humain. Des Esquimaux, je le pardonnerais encore, mais un Européen!

—Le fait est, répondit Johnson, que si nous allions trouver les lits retenus dans l'auberge du bout du monde, ce serait vexant.

—Particulièrement vexant, répondit Altamont.

—Enfin, on verra», fit le docteur Et l'on se remit en marche.

Cette journée s'accomplit sans qu'un fait nouveau vînt confirmer la présence d'étrangers sur cette partie de la Nouvelle-Amérique, et l'on prit enfin place au campement du soir.

Un vent assez, violent ayant sauté dans le nord, il avait fallu chercher pour la tente un abri sûr au fond d'un ravin; le ciel était menaçant; des nuages allongés sillonnaient l'air avec une grande rapidité; ils rasaient le sol d'assez près, et l'on avait de la peine à les suivre dans leur course échevelée; parfois, quelques lambeaux de ces vapeurs traînaient jusqu'à terre, et la tente ne se maintenait contre l'ouragan qu'avec la plus grande difficulté.

«Une vilaine nuit qui se prépare, dit Johnson après le souper.

—Elle ne sera pas froide, mais bruyante, répondit le docteur; prenons nos précautions, et assurons la tente avec de grosses pierres.

—Vous avez raison, monsieur Clawbonny; si l'ouragan entraînait notre abri de toile, Dieu sait où nous pourrions le rattraper.»


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