CHAPITRE XIX.

Le bassin de Melville, quoique aisément navigable, n'était pas dépourvu de glaces; on apercevait d'immenses ice-fields prolongés jusqu'aux limites de l'horizon; ça et là apparaissaient quelques ice-bergs, mais immobiles et comme ancrés au milieu des champs glacés.Le Forwardsuivait à toute vapeur de larges passes où ses évolutions devenaient faciles. Le vent changeait fréquemment, sautant avec brusquerie d'un point du compas à l'autre.

La variabilité du vent dans les mers arctiques est un fait remarquable, et souvent quelques minutes à peine séparent un calme plat d'une tempête désordonnée. C'est ce qu'Hatteras éprouva le 23 juin, au milieu même de l'immense baie.

Les vents les plus constants soufflent généralement de la banquise à la mer libre, et sont très-froids. Ce jour-là, le thermomètre descendit de quelques degrés; le vent sauta dans le sud, et d'immenses rafales passant au-dessus des champs de glace, vinrent se débarrasser de leur humidité sous la forme d'une neige épaisse, Hatteras fit immédiatement carguer les voiles dont il aidait l'hélice, mais pas si vite cependant que son petit perroquet ne fût emporté en un clin d'oeil.

Hatteras commanda ses manoeuvres avec le plus grand sang-froid, et ne quitta pas le pont pendant la tempête; il fut obligé de fuir devant le temps et de remonter dans l'ouest. Le vent soulevait des vagues énormes au milieu desquelles se balançaient des glaçons de toutes formes arrachés aux ice-fields environnants; le brick était secoué comme un jouet d'enfant, et les débris des packs se précipitaient sur sa coque; par moment, il s'élevait perpendiculairement au sommet d'une montagne liquide; sa proue d'acier, ramassant la lumière diffuse, étincelait comme une barre de métal en fusion; puis il descendait dans un abîme, donnant de la tête au milieu des tourbillons de sa fumée, tandis que son hélice, hors de l'eau, tournait à vide avec un bruit sinistre et frappait l'air de ses branches émergées. La pluie, mêlée à la neige, tombait à torrent.

Le docteur ne pouvait manquer une occasion pareille de se faire tremper jusqu'aux os; il demeura sur le pont, en proie à toute cette émouvante admiration qu'un savant sait extraire d'un tel spectacle. Son plus proche voisin n'aurait pu entendre sa voix; il se taisait donc et regardait; mais en regardant, il fut témoin d'un phénomène bizarre et particulier aux régions hyperboréennes.

La tempête était circonscrite dans un espace restreint et ne s'étendait pas à plus de trois ou quatre milles; en effet, le vent qui passe sur les champs de glace perd beaucoup de sa force, et ne peut porter loin ses violences désastreuses; le docteur apercevait de temps à autre, par quelque embellie, un ciel serein et une mer tranquille au delà des ice-fields; il suffisait donc auForwardde se diriger à travers les passes pour retrouver une navigation paisible; seulement, il courait risque d'être jeté sur ces bancs mobiles qui obéissaient au mouvement de la houle. Cependant, Hatteras parvint au bout de quelques heures à conduire son navire en mer calme, tandis que la violence de l'ouragan, faisant rage à l'horizon, venait expirer à quelques encâblures duForward.

Le bassin de Melville ne présentait plus alors le même aspect; sous l'influence des vagues et des vents, un grand nombre de montagnes, détachées des côtes, dérivaient vers le nord, se croisant et se heurtant dans toutes les directions. On pouvait en compter plusieurs centaines; mais la baie est fort large, et le brick les évita facilement. Le spectacle était magnifique de ces masses flottantes, qui, douées de vitesses inégales, semblaient lutter entre elles sur ce vaste champ de course.

Le docteur en était à l'enthousiasme, quand Simpson, le harponneur, s'approcha et lui fit remarquer les teintes changeantes de la mer; ces teintes variaient du bleu intense jusqu'au vert olive; de longues bandes s'allongeaient du nord au sud avec des arêtes si vivement tranchées, que l'on pouvait suivre jusqu'à perte de vue leur ligne de démarcation. Parfois aussi, des nappes transparentes prolongeaient d'autres nappes entièrement opaques.

«Eh bien, monsieur Clawbonny, que pensez-vous de cette particularité? dit Simpson.

—Je pense, mon ami, répondit le docteur, ce que pensait le baleinier Scoresby sur la nature de ces eaux diversement colorées: c'est que les eaux bleues sont dépourvues de ces milliards d'animalcules et de méduses dont sont chargées les eaux vertes; il a fait diverses expériences à ce sujet, et je l'en crois volontiers.

—Oh! monsieur, il y a un autre enseignement à tirer de la coloration de la mer.

—Vraiment?

—Oui, monsieur Clawbonny, et, foi de harponneur, sile Forwardétait seulement un baleinier, je crois que nous aurions beau jeu.

—Cependant, répondit le docteur, je n'aperçois pas la moindre baleine.

—Bon! nous ne tarderons pas à en voir, je vous le promets. C'est une fameuse chance pour un pécheur de rencontrer ces bandes vertes sous cette latitude.

—Et pourquoi? demanda le docteur, que ces remarques faites par des gens du métier intéressaient vivement.

—Parce que c'est dans ces eaux vertes, répondit Simpson, que l'on pêche les baleines en plus grande quantité.

—Et la raison, Simpson?

—C'est qu'elles y trouvent une nourriture plus abondante.

—Vous êtes certain de ce fait?

—Oh! je l'ai expérimenté cent fois, monsieur Clawbonny, dans la mer de Baffin; je ne vois pas pourquoi il n'en serait pas de même dans la baie Melville.

—Vous devez avoir raison, Simpson.

—Et tenez, répondit celui-ci en se penchant au-dessus du bastingage, regardez, monsieur Clawbonny.

—Tiens, répondit le docteur, on dirait le sillage d'un navire!

—Eh bien, répondit Simpson, c'est une substance graisseuse que la baleine laisse après elle. Croyez-moi, l'animal qui l'a produite ne doit pas être loin!»

En effet, l'atmosphère était imprégnée d'une forte odeur de fraichin. Le docteur se prit donc à considérer attentivement la surface de la mer, et la prédiction du harponneur ne tarda pas à se vérifier. La voix de Foker se fit entendre au haut du mât.

«Une baleine, cria-t-il, sous le vent à nous!»

Tous les regards se portèrent dans la direction indiquée; une trombe peu élevée qui jaillissait de la mer fut aperçue à un mille du brick.

«La voilà! la voilà! s'écria Simpson que son expérience ne pouvait tromper.

—Elle a disparu, répondit le docteur.

—On saurait bien la retrouver, si cela était nécessaire,» dit Simpson avec un accent de regret.

Mais à son grand étonnement, et bien que personne n'eût osé le demander, Hatteras donna l'ordre d'armer la baleinière; il n'était pas fâché de procurer cette distraction à son équipage, et même de recueillir quelques barils d'huile. Cette permission de chasse fut donc accueillie avec satisfaction.

Quatre matelots prirent place dans la baleinière; Johnson, à l'arrière, fut chargé de la diriger; Simpson se tint à l'avant, le harpon à la main. On ne put empêcher le docteur de se joindre à l'expédition. La mer était assez calme. La baleinière déborda rapidement, et, dix minutes après, elle se trouvait à un mille du brick.

La baleine, munie d'une nouvelle provision d'air, avait plongé de nouveau; mais elle revint bientôt à la surface et lança à une quinzaine de pieds ce mélange de vapeurs et de mucosités qui s'échappe de ses évents.

«Là! là!» fit Simpson, en indiquant un point à huit cents yards de la chaloupe.

Celle-ci se dirigea rapidement vers l'animal; et le brick, l'ayant aperçu de son côté, se rapprocha en se tenant sous petite vapeur.

L'énorme cétacé paraissait et reparaissait au gré des vagues, montrant son dos noirâtre, semblable à un écueil échoué en pleine mer; une baleine ne nage pas vite, lorsqu'elle n'est pas poursuivie, et celle-ci se laissait bercer indolemment.

La chaloupe s'approchait silencieusement en suivant ces eaux vertes dont l'opacité empêchait l'animal de voir son ennemi. C'est un spectacle toujours émouvant que celui d'une barque fragile s'attaquant à ces monstres; celui-ci pouvait mesurer cent trente pieds environ, et il n'est pas rare de rencontrer entre le soixante-douzième et le quatre-vingtième degré des baleines dont la taille dépasse cent quatre-vingts pieds; d'anciens, écrivains ont même parlé d'animaux longs de plus de sept cents pieds; mais il faut les ranger dans les espèces ditesd'imagination.

Bientôt la chaloupe se trouva près de la baleine. Simpson fit un signe de la main, les rames s'arrêtèrent, et, brandissant son harpon, l'adroit marin le lança avec force; cet engin, armé de javelines barbelées, s'enfonça dans l'épaisse couche de graisse. La baleine blessée rejeta sa queue en arrière et plongea. Aussitôt les quatre avirons furent relevés perpendiculairement; la corde, attachée au harpon et disposée à l'avant se déroula avec une rapidité extrême, et la chaloupe fut entraînée, pendant que Johnson la dirigeait adroitement.

La baleine dans sa course s'éloignait du brick et s'avançait vers les ice-bergs en mouvement; pendant une demi-heure, elle fila ainsi; il fallait mouiller la corde du harpon pour qu'elle ne prît pas feu par le frottement. Lorsque la vitesse de l'animal parut se ralentir, la corde fut retirée peu à peu et soigneusement roulée sur elle-même; la baleine reparut bientôt à la surface de la mer qu'elle battait de sa queue formidable; de véritables trombes d'eau soulevées par elle retombaient en pluie violente sur la chaloupe. Celle-ci se rapprocha rapidement; Simpson avait saisi une longue lance, et s'apprêtait à combattre l'animal corps à corps.

Mais celui-ci prit à toute vitesse par une passe que deux montagnes de glace laissaient entre elles. La poursuivre devenait alors extrêmement dangereux.

«Diable, fit Johnson.

—En avant! en avant! Ferme, mes amis, s'écriait Simpson possédé de la furie de la chasse; la baleine est à nous!

—Mais nous ne pouvons la suivre dans les ice-bergs, répondit Johnson en maintenant la chaloupe.

—Si! si! criait Simpson.

—Non, non, firent quelques matelots.

—Oui,» s'écriaient les autres.

Pendant la discussion, la baleine s'était engagée entre deux montagnes flottantes que la houle et le vent tendaient à réunir.

La chaloupe remorquée menaçait d'être entraînée dans cette passe dangereuse, quand Johnson s'élançant à l'avant, une hache à la main, coupa la corde.

Il était temps; les deux montagnes se rejoignaient avec une irrésistible puissance, écrasant entre elles le malheureux animal.

«Perdu! s'écria Simpson.

—Sauvés! répondit Johnson.

—Ma foi, fit le docteur qui n'avait pas sourcillé, cela valait la peine d'être vu!»

La force d'écrasement de ces montagnes est énorme. La baleine venait d'être victime d'un accident souvent répété dans ces mers. Scoresby raconte que dans le cours d'un seul été trente baleiniers ont ainsi péri dans la baie de Baffin; il vit un trois-mâts aplati en une minute entre deux immenses murailles de glace, qui, se rapprochant avec une effroyable rapidité, le firent disparaître corps et biens. Deux autres navires, sous ses yeux, furent percés de part en part, comme à coups de lance, par des glaçons aigus de plus de cent pieds de longueur, qui se rejoignirent à travers les bordages.

Quelques instants après, la chaloupe accostait le brick, et reprenait sur le pont sa place accoutumée.

«C'est une leçon, dit Shandon à haute voix, pour les imprudents qui s'aventurent dans les passes!»

Le 25 juin,le Forwardarrivait en vue du cap Dundas, à l'extrémité nord-ouest de la terre du Prince de Galles. Là, les difficultés s'accrurent au milieu des glaces plus nombreuses. La mer se rétrécit en cet endroit, et la ligne des îles Crozier, Young, Day, Lowther, Carret, rangées comme des forts au-devant d'une rade, obligent les ice-streams à s'accumuler dans le détroit. Ce que le brick en toute autre circonstance eût fait en une tournée lui prit du 25 au 30 juin; il s'arrêtait, revenait sur ses pas, attendait l'occasion favorable pour ne pas manquer l'île Beechey, dépensant beaucoup de charbon, se contentant de modérer son feu pendant ses haltes, mais sans jamais l'éteindre, afin d'être en pression à toute heure de jour et de nuit.

Hatteras connaissait aussi bien que Shandon l'état de son approvisionnement; mais, certain de trouver du combustible à l'île Beechey, il ne voulait pas perdre une minute par mesure d'économie; il était fort retardé par suite de son détour dans le sud; et, s'il avait pris la précaution de quitter l'Angleterre dès le mois d'avril, il ne se trouvait pas plus avancé maintenant que les expéditions précédentes à pareille époque.

Le 30, on releva le cap Walker, à l'extrémité nord-est de la terre duPrince de Galles; c'est le point extrême que Kennedy et Bellotaperçurent le 3 mai 1852, après une excursion à travers tout leNorth-Sommerset. Déjà en 1851, le capitaine Ommaney, de l'expéditionAustin, avait eu le bonheur de pouvoir y ravitailler son détachement.

Ce cap, fort élevé, est remarquable par sa couleur d'un rouge brun; de là, dans les temps clairs, la vue peut s'étendre jusqu'à l'entrée du canal Wellington. Vers le soir, on vit le cap Bellot séparé du cap Walker par la baie de Mac-Leon. Le cap Bellot fut ainsi nommé en présence du jeune officier français, que l'expédition anglaise salua d'un triple hurrah. En cet endroit, la côte est faite d'une pierre calcaire jaunâtre, d'apparence très-rugueuse; elle est défendue par d'énormes glaçons que les vents du nord y entassent de la façon la plus imposante. Elle fut bientôt perdue de vue parle Forward, qui s'ouvrit au travers des glaces mal cimentées un chemin vers l'île Beechey, en traversant le détroit de Barrow.

Hatteras, résolu à marcher en ligne droite, pour ne pas être entraîné au delà de l'île, ne quitta guère son poste pendant les jours suivants; il montait fréquemment dans les barres de perroquet pour choisir les passes avantageuses. Tout ce que peuvent faire l'habileté, le sang-froid, l'audace, le génie même d'un marin, il le fit pendant cette traversée du détroit. La chance, il est vrai, ne le favorisait guère, car à cette époque il eût dû trouver la mer à peu près libre. Mais enfin, en ne ménageant ni sa vapeur, ni son équipage, ni lui-même, il parvint à son but.

Le 3 juillet, à onze heures du matin, l'ice-master signala une terre dans le nord; son observation faite, Hatteras reconnut l'île Beechey, ce rendez-vous général des navigateurs arctiques. Là touchèrent presque tous les navires qui s'aventuraient dans ces mers. Là Franklin établit son premier hivernage, avant de s'enfoncer dans le détroit de Wellington. Là Creswell, le lieutenant de Mac-Clure, après avoir franchi quatre cent soixante-dix milles sur les glaces, rejoignitle Phénixet revint en Angleterre. Le dernier navire qui mouilla à l'île Beechey avantle Forwardfutle Fox; MacClintock s'y ravitailla, le 11 août 1855, et y répara les habitations et les magasins; il n'y avait pas deux ans de cela; Hatteras était au courant de ces détails.

Le coeur du maître d'équipage battait fort à la vue de cette île; lorsqu'il la visita, il était alors quartier-maître à bord duPhénix; Hatteras l'interrogea sur la disposition de la côte, sur les facilités du mouillage, sur l'atterrissement possible; le temps se faisait magnifique; la température se maintenait à cinquante-sept degrés (+14° centig.).

«Eh bien, Johnson, demanda le capitaine, vous y reconnaissez-vous?

—Oui, capitaine, c'est bien l'île Beechey! Seulement, il nous faudra laisser porter un peu au nord; la côte y est plus accostable.

—Mais les habitations, les magasins? dit Hatteras.

—Oh! vous ne pourrez les voir qu'après avoir pris terre; ils sont abrités derrière ces monticules que vous apercevez là-bas.

—Et vous y avez transporté des provisions considérables?

—Considérables, capitaine. Ce fut ici que l'Amirauté nous envoya en 1853, sous le commandement du capitaine Inglefield, avec le steamerle Phénixet un transport chargé de provisions,le Breadalbane; nous apportions de quoi ravitailler une expédition tout entière.

—Mais le commandant duFoxa largement puisé à ces provisions en 1855, dit Hatteras.

—Soyez tranquille, capitaine, répliqua Johnson, il en restera pour vous; le froid conserve merveilleusement, et nous trouverons tout cela frais et en bon état comme au premier jour.

—Les vivres ne me préoccupent pas, répondit Hatteras; j'en ai pour plusieurs années; ce qu'il me faut, c'est du charbon.

—Eh bien, capitaine, nous en avons laissé plus de mille tonneaux; ainsi vous pouvez être tranquille.

—Approchons-nous, reprit Hatteras, qui, sa lunette à la main, ne cessait d'observer la côte.

—Vous voyez cette pointe, reprit Johnson; quand nous l'aurons doublée, nous serons bien près de notre mouillage. Oui, c'est bien de cet endroit que nous sommes partis pour l'Angleterre avec le lieutenant Creswell et les douze malades del'Investigator. Mais si nous avons eu le bonheur de rapatrier le lieutenant du capitaine Mac-Clure, l'officier Bellot, qui nous accompagnait surle Phénix, n'a jamais revu son pays! Ah! c'est là un triste souvenir. Mais, capitaine, je pense que nous devons mouiller ici-même.

—Bien,» répondit Hatteras.

Et il donna ses ordres en conséquence.Le Forwardse trouvait dans une petite baie naturellement abritée contre les vents du nord, de l'est et du sud, et à une encablure de la côte environ.

«Monsieur Wall, dit Hatteras, vous ferez préparer la chaloupe, et vous l'enverrez avec six hommes pour transporter le charbon à bord.

—Oui, capitaine, répondit Wall.

—Je vais me rendre à terre dans la pirogue avec le docteur et le maître d'équipage. Monsieur Shandon, vous voudrez bien nous accompagner?

—A vos ordres,» répondit Shandon.

Quelques instants après, le docteur, muni de son attirail de chasseur et de savant, prenait place dans la pirogue avec ses compagnons; dix minutes plus tard, ils débarquaient sur une côte assez basse et rocailleuse.

«Guidez-nous, Johnson, dit Hatteras. Vous y retrouvez-vous?

—Parfaitement, capitaine; seulement, voici un monument que je ne m'attendais pas à rencontrer en cet endroit!

—Cela! s'écria le docteur, je sais ce que c'est; approchons-nous; cette pierre va nous dire elle-même ce qu'elle est venue faire jusqu'ici.»

Les quatre hommes s'avancèrent, et le docteur dit en se découvrant:

«Ceci, mes amis, est un monument élevé à la mémoire de Franklin et de ses compagnons.»

En effet, lady Franklin, ayant remis en 1855 une table de marbre noir au docteur Kane, en confia une seconde en 1858 à MacClintock, pour être déposée à à l'île Beechey. MacClintock s'acquitta religieusement de ce devoir, et il plaça cette table non loin d'une stèle funéraire érigée déjà à la mémoire de Bellot par les soins de sir John Barrow.

Cette table portait l'inscription suivante:

À la mémoire deFRANKLIN,CROZIER, FITZJAMES,et de tous leurs vaillants frèresofficiers et fidèles compagnons qui ont souffert et péripour la cause de la science et pour la gloire de leur patrie.Cette pierreest érigée près du lieu où ils ont passéleur premier hiver arctiqueet d'où ils sont partis pour triompher des obstaclesou pour mourir.Elle consacre le souvenir de leurs compatriotes et amisqui les admirent,et de l'angoisse maîtrisée par la foide celle qui a perdu dans le chef de l'expéditionle plus dévoué et le plus affectionné des époux.

—————————-

C'est ainsi qu'il les conduisitau port suprême où tous reposent.1855.

Cette pierre, sur une côte perdue de ces régions lointaines, parlait douloureusement au coeur; le docteur, en présence de ces regrets touchants, sentit les larmes venir à ses yeux. À la place même où Franklin et ses compagnons passèrent, pleins d'énergie et d'espoir, il ne restait plus qu'un morceau de marbre pour souvenir; et malgré ce sombre avertissement de la destinée, _le Forward allait s'élancer sur la route del'Erebuset duTerror.

Hatteras s'arracha le premier à cette pénible contemplation, et gravit rapidement un monticule assez élevé et presque entièrement dépourvu de neige.

«Capitaine, lui dit Johnson en le suivant, de là nous apercevrons les magasins.»

Shandon et le docteur les rejoignirent au moment où ils atteignaient le sommet de la colline.

Mais, de là, leurs regards se perdirent sur de vastes plaines qui n'offraient aucun vestige d'habitation.

«Voilà qui est singulier, dit le maître d'équipage.

—Eh bien! et ces magasins? dit vivement Hatteras.

—Je ne sais… je ne vois… balbutia Johnson.

—Vous vous serez trompés de route, dit le docteur.

—Il me semble pourtant, reprit Johnson en réfléchissant, qu'à cet endroit même…

—Enfin, dit impatiemment Hatteras, où devons-nous aller?

—Descendons, fit le maître d'équipage, car il est possible que je me trompe! depuis sept ans, je puis avoir perdu la mémoire de ces localités!

—Surtout, répondit le docteur, quand le pays est d'une uniformité si monotone.

—Et cependant…» murmura Johnson.

Shandon n'avait pas fait une observation. Au bout de quelques minutes de marche, Johnson s'arrêta.

«Mais non, s'écria-t-il, non, je ne me trompe pas!

—Eh bien? dit Hatteras en regardant autour de lui.

—Qui vous fait parler ainsi, Johnson? demanda le docteur.

—Voyez-vous ce renflement du sol? dit le maître d'équipage en indiquant sous ses pieds une sorte d'extumescence dans laquelle trois saillies se distinguaient parfaitement.

—Qu'en concluez-vous? demanda le docteur.

—Ce sont-là, répondit Johnson, les trois tombes des marins de Franklin! J'en suis sûr! je ne me suis pas trompé, et à cent pas de nous devraient se trouver les habitations, et si elles n'y sont pas… c'est que…»

Il n'osa pas achever sa pensée; Hatteras s'était précipité en avant, et un violent mouvement de désespoir s'empara de lui. Là avaient dû s'élever en effet ces magasins tant désirés, avec ces approvisionnements de toutes sortes sur lesquels il comptait; mais la ruine, le pillage, le bouleversement, la destruction avaient passé là où des mains civilisées créèrent d'immenses ressources pour les navigateurs épuisés. Qui s'était livré à ces déprédations? Les animaux de ces contrées, les loups, les renards, les ours? Non, car ils n'eussent détruit que les vivres, et il ne restait pas un lambeau de tente, pas une pièce de bois, pas un morceau de fer, pas une parcelle d'un métal quelconque, et, circonstance plus terrible pour les gens duForward, pas un fragment de combustible! Évidemment les Esquimaux, qui ont été souvent en relation avec les navires européens, ont fini par apprendre la valeur de ces objets dont ils sont complètement dépourvus; depuis le passage duFox, ils étaient venus et revenus à ce lieu d'abondance, prenant et pillant sans cesse, avec l'intention bien raisonnée de ne laisser aucune trace de ce qui avait été; et maintenant, un long rideau de neige à demi fondue recouvrait le sol!

Hatteras était confondu. Le docteur regardait en secouant la tête. Shandon se taisait toujours, et un observateur attentif eût surpris un méchant sourire sur ses lèvres.

En ce moment, les hommes envoyés par le lieutenant Wall arrivèrent.Ils comprirent tout. Shandon s'avança vers le capitaine et lui dit:

«Monsieur Hatteras, il me semble inutile de se désespérer; nous sommes heureusement à l'entrée du détroit de Barrow, qui nous ramènera à la mer de Baffin!

—Monsieur Shandon, répondit Hatteras, nous sommes heureusement à l'entrée du détroit de Wellington, et il nous conduira au nord!

—Et comment naviguerons-nous, capitaine?

—A la voile, monsieur! Nous avons encore pour deux mois de combustible, et c'est plus qu'il ne nous en faut pendant notre prochain hivernage.

—Vous me permettrez de vous dire, reprit Shandon…

—Je vous permettrai de me suivre à mon bord, monsieur,» réponditHatteras.

Et tournant le dos à son second, il revint vers le brick, et s'enferma dans sa cabine.

Pendant deux jours, le vent fut contraire; le capitaine ne reparut pas sur le pont. Le docteur mit à profit ce séjour forcé en parcourant l'île Beechey, il recueillit les quelques plantes qu'une température relativement élevée laissait croître ça et là sur les rocs dépourvus de neige, quelques bruyères, des lichens peu variés, une espèce de renoncule jaune, une sorte de plante semblable à l'oseille, avec des feuilles larges de quelques lignes au plus, et des saxifrages assez vigoureux.

La faune de cette contrée était supérieure à cette flore si restreinte; le docteur aperçut de longues troupes d'oies et de grues qui s'enfonçaient dans le nord; les perdrix, les eider-ducks d'un bleu noir, les chevaliers, sorte d'échassiers de la classe des scolopax, des northern-divers, plongeurs au corps très-long, de nombreux ptarmites, espèce de gelinottes fort bonnes à manger, les dovekies avec le corps noir, les ailes, tachetées de blanc, les pattes et le bec rouges comme du corail, les bandes criardes de kitty-wakes, et les gros loons au ventre blanc, représentaient dignement l'ordre des oiseaux. Le docteur fut assez heureux pour tuer quelques lièvres gris qui n'avaient pas encore revêtu leur blanche fourrure d'hiver, et un renard bleu que Duk força avec un remarquable talent. Quelques ours, habitués évidemment à redouter la présence de l'homme, ne se laissèrent pas approcher, et les phoques étaient extrêmement fuyards, par la même raison sans doute que leurs ennemis les ours. La baie regorgeait d'une sorte de buccin fort agréable à déguster. La classe des animaux articulés, ordre des diptères, famille des culicides, division des nemocères, fut représentée par un simple moustique, un seul, dont le docteur eut la joie de s'emparer après avoir subi ses morsures. En qualité de conchyliologue, il fut moins favorisé, et il dut se borner à recueillir une sorte de moule et quelques coquilles bivalves.

La température, pendant les journées du 3 et du 4 juillet, se maintint à cinquante-sept degrés (+ 14° centig.); ce fut le plus haut point thermométrique observé pendant cette campagne. Mais le jeudi 5, le vent passa dans le sud-est, et fut accompagné de violents tourbillons de neige. Le thermomètre tomba dans la nuit précédente de vingt-trois degrés. Hatteras, sans se préoccuper des mauvaises dispositions de l'équipage, donna l'ordre d'appareiller. Depuis treize jours, c'est-à-dire depuis le cap Dundas,le Forwardn'avait pu gagner un nouveau degré dans le nord; aussi le parti représenté par Clifton n'était pas satisfait; ses désirs, il est vrai, se trouvèrent d'accord en ce moment avec la résolution du capitaine de s'élever dans le canal Wellington, et il ne fit pas de difficultés pour manoeuvrer.

Le brick ne parvint pas sans peine à mettre à la voile; mais, ayant établi dans la nuit sa misaine, ses huniers et ses perroquets, Hatteras s'avança hardiment au milieu des trains de glace que le courant entraînait vers le sud. L'équipage se fatigua beaucoup dans cette navigation sinueuse, qui l'obligeait souvent à contrebrasser la voilure.

Le canal Wellington n'a pas une très-grande largeur; il est resserré entre la côte du Devon septentrional à l'est, et l'île Cornvallis à l'ouest; cette île passa longtemps pour une presqu'île. Ce fut sir John Franklin qui la contourna, en 1846, par sa côte occidentale, en revenant de sa pointe au nord du canal.

L'exploration du canal Wellington fut faite, en 1851, par le capitaine Penny, sur les baleinierslady FranklinetSophie; l'un de ses lieutenants, Stewart, parvenu au cap Beecher, par 76°20' de latitude, découvrit la mer libre. La mer libre! Voilà ce qu'espérait Hatteras.

«Ce que Stewart a trouvé, je le trouverai, dit-il au docteur, et alors je pourrai naviguer à la voile vers le pôle.

—Mais, répondit le docteur, ne craignez-vous pas que votre équipage…

—Mon équipage!…» dit durement Hatteras.

Puis, à voix basse.

«Pauvres gens!» murmura-t-il au grand étonnement du docteur.

C'était le premier sentiment de cette nature que celui-ci surprenait dans le coeur du capitaine.

«Mais non, reprit ce dernier avec énergie, il faut qu'ils me suivent! ils me suivront!»

Cependant, sile Forwardn'avait pas à craindre la collision des ice-streams encore espacés, il gagnait peu dans le nord, car les vents contraires l'obligèrent souvent à s'arrêter. Il dépassa péniblement les caps Spencer et Innis, et, le 10, le mardi, le soixante-quinzième degré de latitude fut enfin franchi, à la grande joie de Clifton.

Le Forwardse trouvait à l'endroit même où les vaisseaux américainsle Rescueetl'Advance, commandés par le capitaine de Haven, coururent de si terribles dangers. Le docteur Kane faisait partie de cette expédition; vers la fin de septembre 1850, ces navires, enveloppés par une banquise, furent rejetés avec une puissance irrésistible dans le détroit de Lancastre.

Ce fut Shandon qui raconta cette catastrophe à James Wall devant quelques-uns des hommes du brick.

«L'Advance et le Rescue, leur dit-il, furent tellement secoués, enlevés, ballottés par les glaces, qu'on dut renoncer à conserver du feu à bord; et cependant la température tomba jusqu'à dix-huit degrés au-dessous de zéro! Pendant l'hiver tout entier, les malheureux équipages furent retenus prisonniers dans la banquise, toujours préparés à l'abandon de leur navire, et pendant trois semaines ils n'ôtèrent même pas leurs habits! Ce fut dans cette situation épouvantable, qu'après une dérive de mille milles[1], ils furent drossés jusque dans le milieu de la mer de Baffin!»

[1] Plus de 400 lieues.

On peut juger de l'effet produit par ces récits sur le moral d'un équipage déjà mal disposé.

Pendant cette conversation, Johnson s'entretenait avec le docteur d'un événement dont ces parages avaient été le théâtre; le docteur, suivant sa demande, le prévint du moment précis auquel le brick se trouvait par 75°30' de latitude.

«C'est là! c'est bien là! s'écria Johnson; voilà cette terre funeste!»

Et, en parlant ainsi, les larmes venaient aux yeux du digne maître d'équipage.

«Vous voulez parler de la mort du lieutenant Bellot, lui dit le docteur.

—Oui, monsieur Clawbonny, de ce brave officier de tant de coeur et de tant de courage!

—Et c'est ici, dites-vous, que cette catastrophe eut lieu?

—Ici-même, sur cette partie de la côte du North-Devon! Oh! il y a eu dans tout cela une très-grande fatalité, et ce malheur ne serait pas arrivé, si le capitaine Pullen fût revenu plus tôt à son bord!

—Que voulez-vous dire? Johnson.

—Écoutez-moi, monsieur Clawbonny, et vous verrez à quoi tient souvent l'existence. Vous savez que le lieutenant Bellot fit une première campagne à la recherche de Franklin, en 1850?

—Oui, Johnson, surle Prince-Albert.

—Eh bien, en 1853, de retour en France, il obtint la permission d'embarquer surle Phénix, à bord duquel je me trouvais en qualité de matelot, sous le capitaine Inglefield. Nous venions, avecle Breadalbane, transporter des approvisionnements à l'île Beechey.

—Ceux-là qui nous ont si malheureusement fait défaut!

—C'est cela même, monsieur Clawbonny. Nous arrivâmes à l'île Beechey au commencement d'août; le 10 de ce mois, le capitaine Inglefield quittale Phénixpour rejoindre le capitaine Pullen, séparé depuis un mois de son navirele North-Star. A son retour, il comptait expédier à sir Edward Belcher, qui hivernait dans le canal de Wellington, les dépêches de l'Amirauté. Or, peu après le départ de notre capitaine, le commandant Pullen regagna son bord. Que n'y est-il revenu avant le départ du capitaine Inglefield! Le lieutenant Bellot, craignant que l'absence de notre capitaine ne se prolongeât, et sachant que les dépêches de l'Amirauté étaient pressées, offrit de les porter lui-même. Il laissa le commandement des deux navires au capitaine Pullen, et partit le 12 août avec un traîneau et un canot en caoutchouc. Il emmenait avec lui Harvey, le quartier-maître duNorth-Star, trois matelots, Madden, David Hook, et moi. Nous supposions que sir Edward Belcher devait se trouver aux environs du cap Beecher, au nord du canal; nous nous dirigeâmes donc de ce côté, dans notre traîneau, en serrant de près les rivages de l'est. Le premier jour, nous campâmes à trois milles du cap Innis; le lendemain, nous nous arrêtions sur un glaçon, à trois milles à peu près du cap Bowden. Pendant la nuit, claire d'ailleurs comme le jour, la terre étant à trois milles, le lieutenant Bellot résolut d'y aller camper; il essaya de s'y rendre dans le canot de caoutchouc; deux fois une violente brise du sud-est le repoussa; à leur tour, Harvey et Madden tentèrent le passage et furent plus heureux; ils s'étaient munis d'une corde, et ils établirent une communication entre le traîneau et la côte; trois objets furent transportés au moyen de cette corde; mais à une quatrième tentative, nous sentîmes notre glaçon se mettre en mouvement; monsieur Bellot cria à ses compagnons de lâcher la corde, et nous fûmes entraînés, le lieutenant, David Hook et moi, à une grande distance de la côte. En ce moment, le vent soufflait avec force du sud-est, et il neigeait. Mais nous ne courions pas encore de grands dangers, et il pouvait bien en revenir, puisque nous en sommes revenus, nous autres!»

Johnson s'interrompit un instant en considérant cette côte fatale, puis il reprit:

«Après avoir perdu de vue nos compagnons, nous essayâmes d'abord de nous abriter sous la tente de notre traîneau, mais en vain; alors avec nos couteaux nous commençâmes à nous tailler une maison dans la glace. Monsieur Bellot s'assit une demi-heure, et s'entretint avec nous sur le danger de notre situation; je lui dis que je n'avais pas peur. «Avec la protection de Dieu, nous répondit-il, pas un cheveu ne tombera de notre tête.» Je lui demandai alors quelle heure il était; il répondit: «Environ six heures et quart.» C'était six heures et quart du matin, le jeudi 18 août. Alors monsieur Bellot attacha ses livres et dit qu'il voulait aller voir comment la glace flottait; il était parti depuis quatre minutes seulement, quand j'allai, pour le chercher, faire le tour du même glaçon sur lequel nous étions abrités; mais je ne pus le voir, et, en retournant à notre retraite, j'aperçus son bâton du côté opposé d'une crevasse d'environ cinq toises de large, où la glace était toute cassée. J'appelai alors, mais sans réponse. A cet instant le vent soufflait très-fort. Je cherchai encore autour du glaçon, mais je ne pus découvrir aucune trace du pauvre lieutenant.

—Et que supposez-vous? demanda le docteur ému de ce récit.

—Je suppose que quand monsieur Bellot sortit de la cachette, le vent l'emporta dans la crevasse, et, son paletot étant boutonné, il ne put nager pour revenir à la surface! Oh! monsieur Clawbonny, j'éprouvai là le plus grand chagrin de ma vie! Je ne voulais pas le croire! Ce brave officier, victime de son dévouement! car sachez que c'est pour obéir aux instructions du capitaine Pullen qu'il a voulu rejoindre la terre, avant cette débâcle! Brave jeune homme, aimé de tout le monde à bord, serviable, courageux! il a été pleuré de toute l'Angleterre, et il n'est pas jusqu'aux Esquimaux eux-mêmes qui, apprenant du capitaine Inglefield, à son retour à la baie de Pound, la mort du bon lieutenant, ne s'écrièrent en pleurant comme je le fais ici: pauvre Bellot! pauvre Bellot!

—Mais votre compagnon, et vous, Johnson, demanda le docteur attendri par cette narration touchante, comment parvîntes-vous à regagner la terre?

—Nous, monsieur, c'était peu de chose; nous restâmes encore vingt-quatre heures sur le glaçon, sans aliments et sans feu; mais nous finîmes par rencontrer un champ de glace échoué sur un bas-fond; nous y sautâmes, et, à l'aide d'un aviron qui nous restait, nous accrochâmes un glaçon capable de nous porter et d'être manoeuvré comme un radeau. C'est ainsi que nous avons gagné le rivage, mais seuls, et sans notre brave officier!»

A la fin de ce récit,le Forwardavait dépassé cette côte funeste, et Johnson perdit de vue le lieu de cette terrible catastrophe. Le lendemain, on laissait la baie Griffin sur tribord, et, deux jours après, les caps Grinnel et Helpman; enfin, le 14 juillet, on doubla la pointe Osborn, et, le 15, le brick mouilla dans la baie Baring, à l'extrémité du canal. La navigation n'avait pas été très-difficile; Hatteras rencontra une mer presque aussi libre que celle dont Belcher profita pour aller hiverner avecle Pionnieretl'Assistancejusqu'auprès du soixante dix-septième degré. Ce fut de 1852 à 1853, pendant son premier hivernage, car, l'année suivante, il passa l'hiver de 1853 à 1854 à cette baie Baring oùle Forwardmouillait en ce moment.

Ce fut même à la suite des épreuves et des dangers les plus effrayants qu'il dut abandonner son navirel'Assistanceau milieu de ces glaces éternelles.

Shandon se fit aussi le narrateur de cette catastrophe devant les matelots démoralisés. Hatteras connut-il ou non cette trahison de son premier officier? Il est impossible de le dire; en tout cas, il se tut à cet égard.

A la hauteur de la baie Baring se trouve un étroit chenal qui fait communiquer le canal Wellington avec le canal de la Reine. Là, les trains de glace se trouvèrent fort pressés. Hatteras fit de vains efforts pour franchir les passes du nord de l'île Hamilton; le vent s'y opposait; il fallait donc se glisser entre l'île Hamilton et l'île Cornwallis; on perdit là cinq jours précieux en efforts inutiles. La température tendait à s'abaisser, et tomba même, le 19 juillet, à vingt-six degrés (-4° centigr.); elle se releva le jour suivant; mais cette menace anticipée de l'hiver arctique devait engager Hatteras à ne pas attendre davantage. Le vent avait une tendance à se tenir dans l'ouest et s'opposait à la marche de son navire. Et cependant, il avait hâte de gagner le point où Stewart se trouva en présence d'une mer libre. Le 19, il résolut de s'avancer à tout prix dans le chenal; le vent soufflait debout au brick, qui, avec son hélice, eût pu lutter contre ces violentes rafales chargées de neige, mais Hatteras devait avant tout ménager son combustible; d'un autre côté, la passe était trop large pour permettre de haler sur le brick. Hatteras, sans tenir compte des fatigues de l'équipage, recourut à un moyen que les baleiniers emploient parfois dans des circonstances identiques. Il fit amener les embarcations à fleur d'eau, tout en les maintenant suspendues à leurs palans sur les flancs du navire; ces embarcations étant solidement amarrées de l'avant et de l'arrière, les avirons furent armés sur tribord des unes et sur bâbord des autres; les hommes, à tour de rôle, prirent place à leurs bancs de rameurs, et durent nager[1] vigoureusement de manière à pousser le brick contre le vent.Le Forwards'avança lentement dans le chenal; on comprend ce que furent les fatigues provoquées par ce genre de travaux; les murmures se firent entendre. Pendant quatre jours, on navigua de la sorte jusqu'au 23 juin, où l'on parvint à atteindre l'île Baring dans le canal de la Reine.

[1] Ramer.

Le vent restait contraire. L'équipage n'en pouvait plus. La santé des hommes parut fort ébranlée au docteur, et il crut voir chez quelques-uns les premiers symptômes du scorbut; il ne négligea rien pour combattre ce mal terrible, ayant à sa disposition d'abondantes réserves de lime-juice et de pastilles de chaux.

Hatteras comprit bien qu'il ne fallait plus compter sur son équipage; la douceur, la persuasion fussent demeurées sans effet; il résolut donc de lutter par la sévérité, et de se montrer impitoyable à l'occasion; il se défiait particulièrement de Richard Shandon, et même de James Wall, qui cependant n'osait parler trop haut. Hatteras avait pour lui le docteur, Johnson, Bell, Simpson; ces gens lui étaient dévoués corps et âme; parmi les indécis, il notait Foker, Bolton, Wolsten, l'armurier, Brunton, le premier ingénieur, qui pouvaient à un moment donné se tourner contre lui; quant aux autres, Pen, Gripper, Clifton, Waren, ils méditaient ouvertement leurs projets de révolte; ils voulaient entraîner leurs camarades et forcerle Forwardà revenir en Angleterre.

Hatteras vit bien qu'il ne pourrait plus obtenir de cet équipage mal disposé, et surtout épuisé de fatigue, la continuation des manoeuvres précédentes. Pendant vingt-quatre heures, il resta en vue de l'île Baring sans faire un pas en avant. Cependant la température s'abaissait, et le mois de juillet sous ces hautes latitudes se ressentait déjà de l'influence du prochain hiver. Le 24, le thermomètre tomba à vingt-deux degrés (-6° centigr.). Layoung-ice, la glace nouvelle, se reformait pendant la nuit, et acquérait six à huit lignes d'épaisseur; s'il neigeait par-dessus, elle pouvait devenir bientôt assez forte pour supporter le poids d'un homme. La mer prenait déjà cette teinte sale qui annonce la formation des premiers cristaux.

Hatteras ne se méprenait pas à ces symptômes alarmants; si les passes venaient à se boucher, il serait forcé d'hiverner en cet endroit, loin du but de son voyage, et sans même avoir entrevu cette mer libre dont il devait être si rapproché, suivant les rapports de ses devanciers. Il résolut donc, coûte que coûte, de se porter en avant et de gagner quelques degrés dans le nord; voyant qu'il ne pouvait employer ni les avirons avec un équipage à bout de forces, ni les voiles avec un vent toujours contraire, il donna l'ordre d'allumer les fourneaux.

A ce commandement inattendu, la surprise fut grande à bord duForward.

«Allumer les fourneaux! dirent les uns.

—Et avec quoi? dirent les autres.

—Quand nous n'avons plus que deux mois de charbon dans le ventre! s'écria Pen.

—Et comment nous chaufferons-nous, l'hiver? demanda Clifton.

—Il nous faudra donc, reprit Gripper, brûler le navire jusqu'à sa ligne de flottaison?

—Et bourrer le poêle avec les mâts, répondit Waren, depuis le petit perroquet jusqu'au bout-dehors de beaupré?»

Shandon regardait fixement Wall. Les ingénieurs stupéfaits hésitaient à descendre dans la chambre de la machine.

«M'avez-vous entendu?» s'écria le capitaine d'une voix irritée.

Brunton se dirigea vers l'écoutille; mais au moment de descendre, il s'arrêta.

«N'y va pas, Brunton, dit une voix.

—Qui a parlé? s'écria Hatteras.

—Moi! fit Pen, en s'avançant vers le capitaine.

—Et vous dites?… demanda celui-ci.

—Je dis…, je dis, répondit Pen en jurant, je dis que nous en avons assez, que nous n'irons pas plus loin, que nous ne voulons pas crever de fatigue et de froid pendant l'hiver, et qu'on n'allumera pas les fourneaux!

—Monsieur Shandon, répondit froidement Hatteras, faites mettre cet homme aux fers.

—Mais, capitaine, répondit Shandon, ce que cet homme a dit…

—Ce que cet homme a dit, répliqua Hatteras, si vous le répétez, vous, je vous fais enfermer dans votre cabine et garder à vue!—Que l'on saisisse cet homme! m'entend-on?»

Johnson, Bell, Simpson se dirigèrent vers le matelot que la colère mettait hors de lui.

«Le premier qui me touche!…» s'écria-t-il, en saisissant un anspect qu'il brandit au-dessus de sa tête.

Hatteras s'avança vers lui.

«Pen, dit-il d'une voix presque tranquille, un geste de plus, et je te brûle la cervelle!»

En parlant de la sorte, il arma un revolver et le dirigea sur le matelot.

Un murmure se fit entendre.

«Pas un mot, vous autres, dit Hatteras, ou cet homme tombe mort.»

En ce moment, Johnson et Bell désarmèrent Pen, qui ne résista plus et se laissa conduire à fond de cale.

«Allez, Brunton,» dit Hatteras,

L'ingénieur, suivi de Plover et de Waren, descendit à son poste.Hatteras revint sur la dunette.

«Ce Pen est un misérable, lui dit le docteur.

—Jamais homme n'a été plus près de la mort,» répondit simplement le capitaine.

Bientôt la vapeur eut acquis une pression suffisante: les ancres duForwardfurent levées; celui-ci, coupant vers l'est, mit le cap sur la pointe Becher, et trancha de son étrave les jeunes glaces déjà formées.

On rencontre entre l'île Baring et la pointe Becher un assez grand nombre d'îles, échouées pour ainsi dire au milieu des ice-fields; les streams se pressaient en grand nombre dans les petits détroits dont cette partie de la mer est sillonnée; ils tendaient à s'agglomérer sous l'influence d'une température relativement basse; des hummocks se formaient ça et là, et l'on sentait que ces glaçons déjà plus compactes, plus denses, plus serrés, feraient bientôt avec l'aide des premières gelées une masse impénétrable.

Le Forwardchenalait donc, non sans une extrême difficulté, au milieu des tourbillons de neige. Cependant, avec la mobilité qui caractérise l'atmosphère de ces régions, le soleil reparaissait de temps à autre; la température remontait de quelques degrés; les obstacles se fondaient comme par enchantement, et une belle nappe d'eau, charmante à contempler, s'étendait là où naguère les glaçons hérissaient toutes les passes. L'horizon revêtait de magnifiques teintes orangées sur lesquelles l'oeil se reposait complaisamment de l'éternelle blancheur des neiges.

Le jeudi, 26 juillet,le Forwardrasa l'île Dundas, et mit ensuite le cap plus au nord; mais alors il se trouva face à face avec une banquise, haute de huit à neuf pieds et formée de petits ice-bergs arrachés à la côte; il fut obligé d'en prolonger longtemps la courbure dans l'ouest. Le craquement ininterrompu des glaces, se joignant aux gémissements du navire, formait un bruit triste qui tenait du soupir et de la plainte. Enfin le brick trouva une passe et s'y avança péniblement; souvent un glaçon énorme paralysait sa course pendant de longues heures; le brouillard gênait la vue du pilote; tant que l'on voit à un mille en avant, on peut parer facilement les obstacles; mais au milieu de ces tourbillons embrumés, la vue s'arrêtait souvent à moins d'une encâblure. La houle très-forte fatiguait.

Parfois, les nuages lisses et polis prenaient un aspect particulier, comme s'ils eussent réfléchi les bancs de glace; il y eut des jours où les rayons jaunâtres du soleil ne parvinrent pas à franchir la brume tenace.

Les oiseaux étaient encore fort nombreux, et leurs cris assourdissants; des phoques, paresseusement couchés sur les glaçons en dérive, levaient leur tête peu effrayée et agitaient leurs longs cous au passage du navire; celui-ci, en rasant leur demeure flottante, y laissa plus d'une fois des feuilles de son doublage roulées par le frottement.

Enfin, après six jours de cette lente navigation, le 1er août, la pointe Becher fut relevée dans le nord; Hatteras passa ces dernières heures dans les barres de perroquet; la mer libre entrevue par Stewart, le 30 mai 1851, vers 76°20' de latitude, ne pouvait être éloignée, et cependant, si loin qu'Hatteras promenât ses regards, il n'aperçut aucun indice d'un bassin polaire dégagé de glaces. Il redescendit sans mot dire.

«Est-ce que vous croyez à cette mer libre? demanda Shandon au lieutenant.

—Je commence à en douter, répondit James Wall.

—N'avais-je donc pas raison de traiter cette prétendue découverte de chimère et d'hypothèse? Et l'on n'a pas voulu me croire, et vous même, Wall, vous avez pris parti contre moi!

—On vous croira désormais, Shandon.

—Oui, répondit ce dernier, quand il sera trop tard.»

Et il rentra dans sa cabine, où il se tenait presque toujours renfermé depuis sa discussion avec le capitaine.

Le vent retomba dans le sud vers le soir. Hatteras fit alors établir sa voilure et éteindre ses feux; pendant plusieurs jours, les plus pénibles manoeuvres furent reprises par l'équipage; à chaque instant, il fallait ou lofer ou laisser arriver, ou masquer brusquement les voiles pour enrayer la marche du brick; les bras des vergues déjà roidis par le froid couraient mal dans les poulies engorgées, et ajoutaient encore à la fatigue; il fallut plus d'une semaine pour atteindre la pointe Barrow.Le Forwardn'avait pas gagné trente milles en dix jours.

Là, le vent sauta de nouveau dans le nord, et l'hélice fut remise en mouvement. Hatteras espérait encore trouver une mer affranchie d'obstacles, au delà du soixante-dix-septième parallèle, telle que la vit Edward Belcher.

Et cependant, s'il s'en rapportait aux récits de Penny, cette partie de mer qu'il traversait en ce moment aurait dû être libre, car, Penny, arrivé à la limite des glaces, reconnut en canot les bords du canal de la Reine jusqu'au soixante-dix-septième degré.

Devait-il donc regarder ces relations comme apocryphes? ou bien un hiver précoce venait-il s'abattre sur ces régions boréales?

Le 15 août, le mont Percy dressa dans la brume ses pics couverts de neiges éternelles; le vent très-violent brassait devant lui une mitraille de grésil qui crépitait avec bruit. Le lendemain, le soleil se coucha pour la première fois, terminant enfin la longue série des jours de vingt-quatre heures. Les hommes avaient fini par s'habituer à cette clarté incessante; mais les animaux en ressentaient peu l'influence; les chiens groënlandais se couchaient à l'heure habituelle, et, Duk lui-même s'endormait régulièrement chaque soir, comme si les ténèbres eussent envahi l'horizon.

Cependant, pendant les nuits qui suivirent le 16 août, l'obscurité ne fut jamais profonde; le soleil, quoique couché, donnait encore une lumière suffisante par réfraction.

Le 19 août, après une assez bonne observation, on releva le cap Franklin sur la côte orientale, et sur la côte occidentale, le cap lady Franklin; ainsi, au point extrême atteint sans doute par ce hardi navigateur, la reconnaissance de ses compatriotes voulut que le nom de sa femme si dévouée fît face à son propre nom, emblème touchant de l'étroite sympathie qui les unit toujours!

Le docteur fut ému de ce rapprochement, de cette union morale entre deux pointes de terre au sein de ces contrées lointaines.

Le docteur, suivant les conseil de Johnson, s'accoutumait déjà à supporter les basses températures; il demeurait presque sans cesse sur le pont, bravant le froid le vent et la neige. Sa constitution, bien qu'il eût un peu maigri, ne souffrait pas des atteintes de ce rude climat. D'ailleurs, il s'attendait à d'autres périls, et constatait avec gaieté même les symptômes précurseurs de l'hiver.

«Voyez, dit-il un jour à Johnson, voyez ces bandes d'oiseaux qui émigrent vers le sud! Comme ils s'enfuient à tire-d'aile en poussant leurs cris d'adieu!

—Oui, monsieur Clawbonny, répondit Johnson; quelque chose leur a dit qu'il fallait partir, et ils se sont mis en route.

—Plus d'un des nôtres, Johnson, serait, je crois, tenté de les imiter!

—Ce sont des coeurs faibles, monsieur Clawbonny; que diable! ce qu'un oiseau ne peut faire, un homme doit le tenter! ces animaux-là n'ont pas un approvisionnement de nourriture comme nous, et il faut bien qu'ils aillent chercher leur existence ailleurs! Mais des marins, avec un bon navire sous les pieds, doivent aller au bout du monde.

—Vous espérez donc qu'Hatteras réussira dans ses projets?

—Il réussira, monsieur Clawbonny.

—Je le pense comme vous, Johnson, et dût-il, pour le suivre, ne conserver qu'un seul compagnon fidèle…

—Nous serions deux!

—Oui, Johnson,» répondit ce dernier en serrant la main du brave matelot.

La terre du Prince-Albert, quele Forwardprolongeait en ce moment, porte aussi le nom de terre Grinnel, et bien qu'Hatteras, en haine des Yankees, n'eût jamais consenti à lui donner ce nom, c'est cependant celui sous lequel elle est le plus généralement désignée. Voici d'où vient cette double appellation: en même temps que l'Anglais Penny lui donnait le nom de Prince-Albert, le commandant dela Rescue, le lieutenant de Haven, la nommait terre Grinnel en l'honneur du négociant américain qui avait fait à New-York les frais de son expédition.

Le brick, en suivant ses contours, éprouva une série de difficultés inouïes, naviguant tantôt à la voile et tantôt à la vapeur. Le 18 août, on releva le mont Britannia à peine visible dans la brume, etle Forwardjeta l'ancre le lendemain dans la baie de Northumberland. Il se trouvait cerné de toutes parts.

Hatteras, après avoir présidé au mouillage du navire, rentra dans sa cabine, prit sa carte et la pointa avec soin; il se trouvait par 76°57' de latitude et 99°20' de longitude, c'est-à-dire à trois minutes seulement du soixante-dix-septième parallèle. Ce fut à cet endroit même que sir Edward Belcher passa son premier hivernage surle Pionnieretl'Assistance. C'est de ce point qu'il organisa ses excursions en traîneau et en bateau; il découvrit l'île de la Table, les Cornouailles septentrionales, l'archipel Victoria et le canal Belcher. Parvenu au delà du soixante-dix-huitième degré, il vit la côte s'incliner vers le sud-est. Elle semblait devoir se relier au détroit de Jones, dont l'entrée donne sur la baie de Baffin. Mais dans le nord-ouest, au contraire, une mer libre, dit son rapport, «s'étendait à perte de vue».

Hatteras considérait avec émotion cette partie des cartes marines où un large espace blanc figurait ces régions inconnues, et ses yeux revenaient toujours à ce bassin polaire dégagé de glaces.

«Après tant de témoignages, se dit-il, après les relations de Stewart, de Penny, de Belcher, il n'est pas permis de douter! il faut que cela soit! Ces hardis marins ont vu, vu de leurs propres yeux! peut-on révoquer leur assertion en doute? Non!—Mais, si cependant cette mer, libre alors, par suite d'un hiver précoce fut… Mais non, c'est à plusieurs années d'intervalle que ces découvertes ont été faites; ce bassin existe, je le trouverai! je le verrai!»

Hatteras remonta sur la dunette. Une brume intense enveloppaitle Forward; du pont on apercevait à peine le haut de sa mâture. Cependant Hatteras fit descendre l'ice-master de son nid de pie, et prit sa place; il voulait profiter de la moindre éclaircie du ciel pour examiner l'horizon du nord-ouest.

Shandon n'avait pas manqué cette occasion de dire au lieutenant:

«Eh bien, Wall! et cette mer libre?

—Vous aviez raison, Shandon, répondit Wall, et nous n'avons plus que pour six semaines de charbon dans nos soutes.

—Le docteur trouvera quelque procédé scientifique répondit Shandon, pour nous chauffer sans combustible. J'ai entendu dire que l'on faisait de la glace avec du feu; peut-être nous fera-t-il du feu avec de la glace.»

Shandon rentra dans sa cabine en haussant les épaules.

Le lendemain, 20 août, le brouillard se fendit pendant quelques instants. On vit Hatteras de son poste élevé promener vivement ses regards vers l'horizon; puis il redescendit sans rien dire et donna l'ordre de se porter en avant; mais il était facile de voir que son espoir avait été déçu une dernière fois.

Le Forwardleva l'ancre et reprit sa marche incertaine vers le nord. Comme il fatiguait beaucoup, les vergues des huniers et de perroquet furent envoyées en bas avec tout leur gréement; les mâts furent dépassés; on ne pouvait plus compter sur le vent variable que la sinuosité des passes rendait d'ailleurs à peu près inutile; de larges taches blanchâtres se formaient ça et là sur la mer, semblables à des taches d'huile; elles faisaient présager une gelée générale très-prochaine; dès que la brise venait à tomber, la mer se prenait presque instantanément, mais au retour du vent cette jeune glace se brisait et se dissipait. Vers le soir, le thermomètre descendit à dix-sept degrés (-7° centig.).

Lorsque le brick arrivait au fond d'une passe fermée, il faisait alors l'office de bélier, et se précipitait à toute vapeur sur l'obstacle qu'il enfonçait. Quelquefois on le croyait définitivement arrêté; mais un mouvement inattendu des streams lui ouvrait un nouveau passage, et il s'élançait hardiment; pendant ces temps d'arrêt, la vapeur, s'échappant par les soupapes, se condensait dans l'air froid et retombait en neige sur le pont. Une autre cause venait aussi suspendre la marche du brick; les glaçons s'engageaient parfois dans les branches de l'hélice, et ils avaient une dureté telle que tout l'effort de la machine ne parvenait pas à les briser; il fallait alors renverser la vapeur, revenir en arrière, et envoyer des hommes débarrasser l'hélice à l'aide de leviers et d'anspects; de là, des difficultés, des fatigues et des retards.

Pendant treize jours il en fut ainsi;le Forwardse traîna péniblement le long du détroit de Penny. L'équipage murmurait, mais il obéissait; il comprenait que revenir en arrière était maintenant impossible. La marche au nord offrait moins de périls que la retraite au sud; il fallait songer à l'hivernage.

Les matelots parlaient entre eux de cette nouvelle situation, et, un jour, ils en causèrent même avec Richard Shandon, qu'ils savaient bien être pour eux. Celui-ci, au mépris de ses devoirs d'officier, ne craignit pas de laisser discuter devant lui l'autorité de son capitaine.

«Vous dites donc, monsieur Shandon, lui demandait Gripper, que nous ne pouvons plus revenir sur nos pas.

—Maintenant, il est trop tard, répondit Shandon.

—Alors, reprit un autre matelot, nous ne devons plus songer qu'à l'hivernage?

—C'est notre seule ressource! On n'a pas voulu me croire…

—Une autre fois, répondit Pen, qui avait repris son service accoutumé, on vous croira.

—Comme je ne serai pas le maître… répliqua Shandon.

—Qui sait? répliqua Pen. John Hatteras est libre d'aller aussi loin que bon lui semble, mais on n'est pas obligé de le suivre.

—Il n'y a qu'à se rappeler, reprit Gripper, son premier voyage à la mer de Baffin, et ce qui s'en est suivi!

—Et le voyage duFarewel, dit Clifton, qui est allé se perdre dans les mers du Spitzberg sous son commandement!

—Et dont il est revenu seul, répondit Gripper.

—Seul avec son chien, répliqua Clifton.

—Nous n'avons pas envie de nous sacrifier pour le bon plaisir de cet homme, ajouta Pen.

—Ni de perdre les primes que nous avons si bien gagnées!»

On reconnaît Clifton à cette remarque intéressée.

«Lorsque nous aurons dépassé le soixante-dix-huitième degré, ajouta-t-il, et nous n'en sommes pas loin, cela fera juste trois cent soixante-quinze livres pour chacun[1], six fois huit degrés!

[1] 2,375 francs.

—Mais, répondit Gripper, ne les perdrons-nous pas, si nous revenons sans le capitaine?

—Non, répondit Clifton, lorsqu'il sera prouvé que le retour était devenu indispensable.

—Mais le capitaine… cependant…

—Sois tranquille, Gripper, répondit Pen, nous en aurons un capitaine, et un bon, que monsieur Shandon connaît. Quand un commandant devient fou, on le casse et on en nomme un autre. N'est-ce pas, monsieur Shandon?

—Mes amis, répondit Shandon évasivement, vous trouverez toujours en moi un coeur dévoué. Mais attendons les événements.»

L'orage, on le voit, s'amassait sur la tête d'Hatteras; celui-ci, ferme, inébranlable, énergique, toujours confiant, marchait avec audace. En somme, s'il n'avait pas été maître de la direction de son navire, celui-ci s'était vaillamment comporté; la route parcourue en cinq mois représentait la route que d'autres navigateurs mirent deux et trois ans à faire! Hatteras se trouvait maintenant dans l'obligation d'hiverner, mais cette situation ne pouvait effrayer des coeurs forts et décidés, des âmes éprouvées et aguerries, des esprits intrépides et bien trempés! Sir John Ross et MacClure ne passèrent-ils pas trois hivers successifs dans les régions arctiques? ce qui s'était fait ainsi ne pouvait-on le faire encore?

«Certes si, répétait Hatteras, et plus, s'il le faut! Ah! disait-il avec regret au docteur, que n'ai-je pu forcer l'entrée de Smith, au nord de la mer de Baffin, je serais maintenant au pôle!

—Bon! répondait invariablement le docteur, qui eût inventé la confiance au besoin, nous y arriverons, capitaine, sur le quatre-vingt-dix-neuvième méridien au lieu du soixante-quinzième, il est vrai; mais qu'importe? si tout chemin mène à Rome, il est encore plus certain que tout méridien mène au pôle.»

Le 31 août, le thermomètre marqua treize degrés (-10° centig.). La fin de la saison navigable arrivait;le Forwardlaissa l'île Exmouth sur tribord, et, trois jours après, il dépassa l'île de la Table, située au milieu du canal Belcher. A une époque moins avancée, il eût été possible peut-être de regagner par ce canal la mer de Baffin, mais alors il ne fallait pas y songer. Ce bras de mer, entièrement barré par les glaces, n'eût pas offert un pouce d'eau à la quille duForward; le regard s'étendait sur des ice-fields sans fin et immobiles pour huit mois encore.

Heureusement, on pouvait encore gagner quelques minutes vers le nord, mais à la condition de briser la glace nouvelle sous de gros rouleaux, ou de la déchirer au moyen des pétards. Ce qu'il fallait redouter alors, par ces basses températures, c'était le calme de l'atmosphère, car les passes se prenaient rapidement, et on accueillait avec joie même les vents contraires. Une nuit calme, et tout était glacé.

Or,le Forwardne pouvait hiverner dans la situation actuelle, exposé aux vents, aux ice-bergs, à la dérive du canal; un abri sûr est la première chose à trouver; Hatteras espérait gagner la côte du Nouveau-Cornouailles, et rencontrer, au delà de la pointe Albert, une baie de refuge suffisamment couverte. Il poursuivit donc sa route au nord avec persévérance.

Mais, le 8 septembre, une banquise continue, impénétrable, infranchissable, s'interposa entre le nord et lui; la température s'abaissa à dix degrés (-12° centig.). Hatteras, le coeur inquiet, chercha vainement un passage, risquant cent fois son navire, et se tirant de pas dangereux par des prodiges d'habileté. On pouvait le taxer d'imprudence, d'irréflexion, de folie, d'aveuglement, mais pour bon marin, il l'était, et parmi les meilleurs!

La situation duForwarddevint véritablement périlleuse; en effet, la mer se refermait derrière lui, et dans l'espace de quelques heures, la glace acquérait une dureté telle que les hommes couraient dessus et halaient le navire en toute sécurité.

Hatteras, ne pouvant tourner l'obstacle, résolut de l'attaquer de front; il employa ses plus forts blasting-cylinders, de huit à dix livres de poudre; on commençait par trouer la glace dans son épaisseur; on remplissait le trou de neige, après avoir eu soin de placer le cylindre dans une position horizontale, afin qu'une plus grande partie de glace fût soumise à l'explosion; alors on allumait la mèche, protégée par un tube de gutta-percha.

On travailla donc à briser la banquise; on ne pouvait la scier, car les sciures se recollaient immédiatement. Toutefois, Hatteras put espérer passer le lendemain.


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