CHAPITRE XXIV.

Mais, pendant la nuit, le vent fit rage; la mer se souleva sous sa croûte glacée, comme secouée par quelque commotion sous-marine, et la voix terrifiée du pilote laissa tomber ces mots:

«Veille à l'arrière! veille à l'arrière!»

Hatteras porta ses regards vers la direction indiquée, et ce qu'il vit à la faveur du crépuscule était effrayant.

Une haute banquise, refoulée vers le nord, accourait sur le navire avec la rapidité d'une avalanche.

«Tout le monde sur le pont!» s'écria le capitaine.

Cette montagne roulante n'était plus qu'à un demi-mille à peine; les glaçons se soulevaient, passaient les uns par-dessus les autres, se culbutaient, comme d'énormes grains de sable emportés par un ouragan formidable; un bruit terrible agitait l'atmosphère.

«Voilà, monsieur Clawbonny, dit Johnson au docteur, l'un des plus grands dangers dont nous ayons été menacés.

—Oui, répondit tranquillement le docteur, c'est assez effrayant

—Un véritable assaut qu'il nous faudra repousser, reprit le maître d'équipage.

—En effet on dirait une troupe immense d'animaux antédiluviens, de ceux que l'on suppose avoir habité le pôle! Ils se pressent! Ils se hâtent à qui arrivera le plus vite.

—Et, ajouta Johnson, il y en a qui sont armés de lances aiguës dont je vous engage à vous défier, monsieur Clawbonny.

—C'est un véritable siège, s'écria le docteur; eh bien! courons sur les remparts.»

Et il se précipita vers l'arrière, où l'équipage armé de perches, de barres de fer, d'anspects, se préparait à repousser cet assaut formidable.

L'avalanche arrivait et gagnait de hauteur, en s'accroissant des glaces environnantes qu'elle entraînait dans son tourbillon; d'après les ordres d'Hatteras, le canon de l'avant tirait à boulets pour rompre cette ligne menaçante. Mais elle arriva et se jeta sur le brick; un craquement se fit entendre, et, comme il fut abordé par la hanche de tribord, une partie de son bastingage se brisa.

«Que personne ne bouge! s'écria Hatteras. Attention aux glaces!»

Celles-ci grimpaient avec une force irrésistible; des glaçons pesant plusieurs quintaux escaladaient les murailles du navire; les plus petits, lancés jusqu'à la hauteur des hunes, retombaient en flèches aiguës, brisant les haubans, coupant les manoeuvres. L'équipage était débordé par ces ennemis innombrables, qui, de leur masse, eussent écrasé cent navires commele Forward. Chacun essayait de repousser ces rocs envahissants, et plus d'un matelot fut blessé par leurs arrêtes aiguës, entre autres Bolton, qui eut l'épaule gauche entièrement déchirée. Le bruit prenait des proportions effrayantes. Duck aboyait avec rage après ces ennemis d'une nouvelle sorte. L'obscurité de la nuit accrut bientôt l'horreur de la situation, sans cacher ces blocs irrités, dont la blancheur répercutait les dernières lueurs éparses dans l'atmosphère.

Les commandements d'Hatteras retentissaient toujours au milieu de cette lutte étrange, impossible, surnaturelle, des hommes avec des glaçons. Le navire, obéissant à cette pression énorme, s'inclinait sur bâbord, et l'extrémité de sa grande vergue s'arc-boutait déjà contre le champ de glace, au risque de briser son mât.

Hatteras comprit le danger; le moment était terrible; le brick menaçait de se renverser entièrement, et la mâture pouvait être emportée.

Un bloc énorme, grand comme le navire lui-même, parut alors s'élever le long de la coque; il se soulevait avec une irrésistible puissance; il montait, il dépassait déjà la dunette; s'il se précipitait surle Forward, tout était fini; bientôt il se dressa debout, sa hauteur dépassant les vergues de perroquet, et il oscilla sur sa base.

Un cri d'épouvante s'échappa de toutes les poitrines. Chacun reflua sur tribord.

Mais, à ce moment, le navire fut entièrement soulagé[1]. On le sentit enlevé, et pendant un temps inappréciable il flotta dans l'air, puis il inclina, retomba sur les glaçons, et, là, fut pris d'un roulis qui fit craquer ses cordages. Que se passait-il donc?

[1] Soulevé.

Soulevé par cette marée montante, repoussé par les blocs qui le prenaient à l'arrière, il franchissait l'infranchissable banquise. Après une minute, qui parut un siècle, de cette étrange navigation, il retomba de l'autre côté de l'obstacle, sur un champ de glace; il l'enfonça de son poids, et se retrouva dans son élément naturel.

«La banquise est franchie! s'écria Johnson, qui s'était jeté à l'avant du brick.

—Dieu soit loué!» répondit Hatteras.

En effet, le brick se trouvait au centre d'un bassin de glace; celle-ci l'entourait de toutes parts, et, bien que la quille plongeât dans l'eau, il ne pouvait bouger; mais s'il demeurait immobile, le champ marchait pour lui.

«Nous dérivons, capitaine! cria Johnson

—Laissons faire,» répondit Hatteras.

Comment, d'ailleurs, eût-il été possible de s'opposer à cet entraînement?

Le jour revint, et il fut bien constaté que sous l'influence d'un courant sous-marin le banc de glace dérivait vers le nord avec rapidité. Cette masse flottante emportaitle Forward, cloué au milieu de l'ice-field, dont on ne voyait pas la limite; dans la prévision d'une catastrophe, dans le cas où le brick serait jeté sur une côte ou écrasé par la pression des glaces, Hatteras fit monter sur le pont une grande quantité de provisions, les effets de campement, les vêtements et les couvertures de l'équipage; à l'exemple de ce que fit le capitaine MacClure dans une circonstance semblable, il fit entourer le bâtiment d'une ceinture de hamacs gonflés d'air de manière à le prémunir contre les grosses avaries; bientôt la glace, s'accumulant sous l'influence d'une température de sept degrés (-14° centig.); le navire fut entouré d'une muraille de laquelle sa mâture sortait seule.

Pendant sept jours, il navigua de cette façon; la pointe Albert, qui forme l'extrémité ouest du Nouveau-Cornouailles, fut entrevue, le 10 septembre, et disparut bientôt; on remarqua que le champ de glace inclina dans l'est à partir de ce moment. Où allait-il de la sorte? où s'arrêterait-on? Qui pouvait le prévoir?

L'équipage attendait et se croisait les bras. Enfin, la 15 septembre, vers les trois heures du soir, l'ice-field, précipité sans doute sur un autre champ, s'arrêta brusquement; le navire ressentit une secousse violente, Hatteras, qui avait fait son point pendant cette journée, consulta sa carte; il se trouvait dans le nord, sans aucune terre en vue, par 95°35' de longitude et 78°15' de latitude, au centre de cette région, de cette mer inconnue, où les géographes ont placé le pôle du froid!

L'hémisphère austral est plus froid à parité de latitude que l'hémisphère boréal; mais la température du Nouveau Continent est encore de quinze degrés au-dessous de celle des autres parties du monde; et, en Amérique, ces contrées, connues sous le nom de pôle du froid, sont les plus redoutables.

La température moyenne pour toute l'année n'est que de deux degrés au-dessous de zéro (-19° centigr.). Les savants ont expliqué cela de la façon suivante, et le docteur Clawbonny partageait leur opinion à cet égard.

Suivant eux, les vents qui régnent avec la force la plus constante dans les régions septentrionales de l'Amérique sont les vents de sud-ouest; ils viennent de l'océan Pacifique avec une température égale et supportable; mais pour arriver aux mers arctiques, ils sont forcés de traverser l'immense territoire américain, couvert de neiges; ils se refroidissent à son contact et couvrent alors les régions hyperboréennes de leur glaciale âpreté.

Hatteras se trouvait au pôle du froid, au delà des contrées entrevues par ses devanciers; il s'attendait donc à un hiver terrible, sur un navire perdu au milieu des glaces, avec un équipage à demi révolté. Il résolut de combattre ces dangers divers avec son énergie habituelle. Il regarda sa situation en face, et ne baissa pas les yeux.

Il commença par prendre avec l'aide et l'expérience de Johnson toutes les mesures nécessaires à son hivernage. D'après son calcul,le Forwardavait été entraîné à deux cent cinquante milles de la dernière terre connue, c'est-à-dire le Nouveau-Cornouailles; il était étreint dans un champ de glace, comme dans un lit de granit, et nulle puissance humaine ne pouvait l'en arracher.

Il n'existait plus une goutte d'eau libre dans ces vastes mers frappées par l'hiver arctique. Les ice-fields se déroulaient à perte de vue, mais sans offrir une surface unie. Loin de là. De nombreux ice-bergs hérissaient la plaine glacée, etle Forwardse trouvait abrité par les plus hauts d'entre eux sur trois points du compas; le vent du sud-est seul soufflait jusqu'à lui. Que l'on suppose des rochers au lieu de glaçons, de la verdure au lieu de neige, et la mer reprenant son état liquide, le brick eût été tranquillement à l'ancre dans une jolie baie et à l'abri des coups de vent les plus redoutables. Mais quelle désolation sous cette latitude! quelle nature attristante! quelle lamentable contemplation!

Le navire, quelque immobile qu'il fût, dut être néanmoins assujetti fortement au moyen de ses ancres; il fallait redouter les débâcles possibles ou les soulèvements sous-marins. Johnson, en apprenant cette situation duForwardau pôle du froid, observa plus sévèrement encore ses mesures d'hivernage.

«Nous en verrons de rudes! avait-il dit au docteur; voilà bien la chance du capitaine! aller se faire pincer au point le plus désagréable du globe! Bah! vous verrez que nous nous en tirerons.»

Quant au docteur, au fond de sa pensée, il était tout simplement ravi de la situation. Il ne l'eût pas changée pour une autre! Hiverner au pôle du froid! quelle bonne fortune!

Les travaux de l'extérieur occupèrent d'abord l'équipage; les voiles demeurèrent enverguées au lieu d'être serrées à fond de cale, comme le firent les premiers hiverneurs; elles furent uniquement repliées dans leur étui, et bientôt la glace leur fit une enveloppe imperméable; on ne dépassa même pas les mâts de perroquet, et le nid de pie resta en place. C'était un observatoire naturel; les manoeuvres courantes furent seules retirées.

Il devint nécessaire de couper le champ autour du navire, qui souffrait de sa pression. Les glaçons, accumulés sur ses flancs, pesaient d'un poids considérable; il ne reposait pas sur sa ligne de flottaison habituelle. Travail long et pénible. Au bout de quelques jours, la carène fut délivrée de sa prison, et l'on profita de cette circonstance pour l'examiner; elle n'avait pas souffert, grâce à la solidité de sa construction; seulement son doublage de cuivre était presque entièrement arraché. Le navire, devenu libre, se releva de près de neuf pouces; on s'occupa alors de tailler la glace en biseau suivant la forme de la coque; de cette façon, le champ se rejoignait sous la quille du brick, et s'opposait lui-même à tout mouvement de pression.

Le docteur participait à ces travaux; il maniait adroitement le couteau à neige; il excitait les matelots par sa bonne humeur. Il instruisait et s'instruisait. Il approuva fort cette disposition de la glace sous le navire.

«Voilà une bonne précaution, dit-il.

—Sans cela, monsieur Clawbonny, répondit Johnson, on n'y résisterait pas. Maintenant, nous pouvons sans crainte élever une muraille de neige jusqu'à la hauteur du plat-bord; et, si nous voulons, nous lui donnerons dix pieds d'épaisseur, car les matériaux ne manquent pas.

—Excellente idée, reprit le docteur; la neige est un mauvais conducteur de la chaleur; elle réfléchit au lieu d'absorber, et la température intérieure ne pourra pas déchapper au dehors.

—Cela est vrai, répondit Johnson; nous élevons une fortification contre le froid, mais aussi contre les animaux, s'il leur prend fantaisie de nous rendre visite; le travail terminé, cela aura bonne tournure, vous verrez; nous taillerons dans cette masse de neige deux escaliers, donnant accès l'un à l'avant, l'autre à l'arrière du navire; une fois les marches taillées au couteau, nous répandrons de l'eau dessus; cette eau se convertira en une glace dure comme du roc, et nous aurons un escalier royal.

—Parfait, répondit le docteur, et, il faut l'avouer, il est heureux que le froid engendre la neige et la glace, c'est-à-dire de quoi se protéger contre lui. Sans cela, on serait fort embarrassé.»

En effet, le navire était destiné à disparaître sous une couche épaisse de glace, à laquelle il demandait la conservation de sa température intérieure; un toit fait d'épaisses toiles goudronnées et recouvertes de neige fut construit au dessus du pont sur toute sa longueur; la toile descendait assez bas pour recouvrir les flancs du navire. Le pont, se trouvant à l'abri de toute impression du dehors, devint un véritable promenoir; il fut recouvert de deux pieds et demi de neige; cette neige fut foulée et battue de manière à devenir très-dure; là elle faisait encore obstacle au rayonnement de la chaleur interne; on étendit au-dessus d'elle une couche de sable, qui devint, s'incrustant, un macadamisage de la plus grande dureté.

«Un peu plus, disait le docteur, et avec quelques arbres, je me croirais à Hyde-Park, et même dans les jardins suspendus de Babylone.»

On fit un trou à feu à une distance assez rapprochée du brick; c'était un espace circulaire creusé dans le champ, un véritable puits, qui devait être maintenu toujours praticable; chaque matin, on brisait la glace formée à l'orifice; il devait servir à se procurer de l'eau en cas d'incendie, ou pour les bains fréquents ordonnés aux hommes de l'équipage par mesure d'hygiène; on avait même soin, afin d'épargner le combustible, de puiser l'eau dans des couches profondes, où elle est moins froide; on parvenait à ce résultat au moyen d'un appareil indiqué par un savant français[1]; cet appareil, descendu à une certaine profondeur, donnait accès à l'eau environnante au moyen d'un double fond mobile dans un cylindre.

[1] François Arago.

Habituellement, on enlève, pendant les mois d'hiver, tous les objets qui encombrent le navire, afin de se réserver de plus larges espaces; on dépose ces objets à terre dans des magasins. Mais ce qui peut se pratiquer près d'une côte est impossible à un navire mouillé sur un champ de glace.

Tout fut disposé à l'intérieur pour combattre les deux grands ennemis de ces latitudes, le froid et l'humidité; le premier amenait le second, plus redoutable encore; on résiste au froid, on succombe à l'humidité; il s'agissait donc de la prévenir.

Le Forward, destiné à une navigation dans les mers arctiques, offrait l'aménagement le meilleur pour un hivernage: la grande chambre de l'équipage était sagement disposée; on y avait fait la guerre aux coins, où l'humidité se réfugie d'abord; en effet, par certains abaissements de température, une couche de glace se forme sur les cloisons, dans les coins particulièrement, et, quand elle vient à se fondre, elle entretient une humidité constante. Circulaire, la salle de l'équipage eût encore mieux convenu; mais enfin, chauffée par un vaste poêle, et convenablement ventilée, elle devait être très-habitable; les murs étaient tapissés de peaux de daims, et non d'étoffes de laine, car la laine arrête les vapeurs qui s'y condensent, et imprègnent l'atmosphère d'un principe humide.

Les cloisons furent abattues dans la dunette, et les officiers eurent une salle commune plus grande, plus aérée, et chauffée par un poêle. Cette salle, ainsi que celle de l'équipage, était précédée d'une sorte d'antichambre, qui lui enlevait toute communication directe avec l'extérieur. De cette façon, la chaleur ne pouvait se perdre, et l'on passait graduellement d'une température à l'autre. On laissait dans les antichambres les vêtements chargés de neige; on se frottait les pieds à des scrapers[1] installés au dehors, de manière à n'introduire avec soi aucun élément malsain.

[1] Grattoirs.

Des manches en toile servaient à l'introduction de l'air destiné au tirage des poêles; d'autres manches permettaient à la vapeur d'eau de s'échapper. Au surplus, des condensateurs étaient établis dans les deux salles, et recueillaient cette vapeur au lieu de la laisser se résoudre en eau; on les vidait deux fois par semaine, et ils renfermaient quelquefois plusieurs boisseaux de glace. C'était autant de pris sur l'ennemi.

Le feu se réglait parfaitement et facilement, au moyen des manches à air; on reconnut qu'une petite quantité de charbon suffisait à maintenir dans les salles une température de cinquante degrés (+10° centigr.). Cependant Hatteras, après avoir fait jauger ses soutes, vit bien que même avec la plus grande parcimonie il n'avait pas pour deux mois de combustible.

Un séchoir fut installé pour les vêtements qui devaient être souvent lavés; on ne pouvait les faire sécher à l'air, car ils devenaient durs et cassants.

Les parties délicates de la machine furent aussi démontées avec soin; la chambre qui la renfermait fut hermétiquement close.

La vie du bord devint l'objet de sérieuses méditations; Hatteras la régla avec le plus grand soin, et le règlement fut affiché dans la salle commune. Les hommes se levaient à six heures du matin; les hamacs étaient exposés à l'air trois fois par semaine; le plancher des deux chambres fut frotté chaque matin avec du sable chaud; le thé brûlant figurait à chaque repas, et la nourriture variait autant que possible suivant les jours de la semaine; elle se composait de pain, de farine, de gras de boeuf et de raisins secs pour les puddings, de sucre, de cacao, de thé, de riz, de jus de citron, de viande conservée, de boeuf et de porc salé, de choux, et de légumes au vinaigre; la cuisine était située en dehors des salles communes; on se privait ainsi de sa chaleur; mais la cuisson des aliments est une source constante d'évaporation et d'humidité.

La santé des hommes dépend beaucoup de leur genre de nourriture; sous ces latitudes élevées, on doit consommer le plus possible de matières animales. Le docteur avait présidé à la rédaction du programme d'alimentation.

«Il faut prendre exemple sur les Esquimaux, disait-il; ils ont reçu les leçons de la nature et sont nos maîtres en cela; si les Arabes, si les Africains peuvent se contenter de quelques dattes et d'une poignée de riz, ici il est important de manger, et beaucoup. Les Esquimaux absorbent jusqu'à dix et quinze livres d'huile par jour. Si ce régime ne vous plaît pas, nous devons recourir aux matières riches en sucre et en graisse. En un mot, il nous faut du carbone, faisons du carbone! c'est bien de mettre du charbon dans le poêle, mais n'oublions pas d'en bourrer ce précieux poêle que nous portons en nous!»

Avec ce régime, une propreté sévère fut imposée à l'équipage; chacun dut prendre tous les deux jours un bain de cette eau à demi glacée, que procurait le trou à feu, excellent moyen de conserver sa chaleur naturelle. Le docteur donnait l'exemple; il le fit d'abord comme une chose qui devait lui être fort désagréable; mais ce prétexte lui échappa bientôt, car il finit par trouver un plaisir véritable à cette immersion très-hygiénique.

Lorsque le travail, ou la chasse, ou les reconnaissances entraînaient les gens de l'équipage au dehors par les grands froids, ils devaient prendre garde surtout à ne pas êtrefrost bitten, c'est-à-dire gelés dans une partie quiconque du corps; si le cas arrivait, on se hâtait, à l'aide de frictions de neige, de rétablir la circulation du sang. D'ailleurs, les hommes soigneusement vêtus de laine sur tout le corps portaient des capotes en peau de daim et des pantalons de peaux de phoque qui sont parfaitement imperméables au vent.

Les divers aménagements du navire, l'installation du bord, prirent environ trois semaines, et l'on arriva au 10 octobre sans incident particulier.

Ce jour-là, le thermomètre s'abaissa jusqu'à trois degrés au dessous de zéro (-16° centig.). Le temps fut assez calme; le froid se supportait facilement en l'absence de la brise. Hatteras, profitant de la clarté de l'atmosphère, alla reconnaître les plaines environnantes; il gravit l'un des plus hauts ice-bergs du nord, et n'embrassa dans le champ de sa lunette qu'une suite de montagnes de glaces et d'ice-fields. Pas une terre en vue, mais bien l'image du chaos sous son plus triste aspect. Il revint à bord, essayant de calculer la longueur probable de sa captivité.

Les chasseurs, et parmi eux, le docteur, James Wall, Simpson, Johnson, Bell, ne manquaient pas de pourvoir la navire de viande fraîche. Les oiseaux avaient disparu, cherchant au sud des climats moins rigoureux. Les ptarmigans seuls, perdrix de rocher particulières à cette latitude, ne fuyaient pas devant l'hiver; on pouvait les tuer facilement, et leur grand nombre promettait une réserve abondante de gibier.

Les lièvres, les renards, les loups, les foermines, les ours ne manquaient pas; un chasseur français, anglais ou norwégien n'eût pas eu le droit de se plaindre; mais ces animaux très-farouches ne se laissaient guère approcher; on les distinguait difficilement d'ailleurs sur ces plaines blanches dont ils possédaient la blancheur, car avant les grands froids, ils changent de couleur, et revêtent leur fourrure d'hiver. Le docteur constata, contrairement à l'opinion de certains naturalistes, que ce changement ne provenait pas du grand abaissement de la température, car il avait lieu avant le mois d'octobre; il ne résultait donc pas d'une cause physique, mais bien de la prévoyance providentielle, qui voulait mettre les animaux arctiques en mesure de braver la rigueur d'un hiver boréal.

On rencontrait souvent des veaux marins, des chiens de mer, animaux compris sous la dénomination générale de phoques; leur chasse fut spécialement recommandée aux chasseurs, autant pour leurs peaux que pour leur graisse éminemment propre à servir de combustible. D'ailleurs le foie de ces animaux devenait au besoin un excellent comestible; on en comptait par centaines, et à deux ou trois milles au nord du navire, le champ était littéralement percé à jour par les trous de ces énormes amphibies; seulement ils éventaient le chasseur avec un instinct remarquable, et beaucoup furent blessés, qui s'échappèrent aisément en plongeant sous les glaçons.

Cependant, le 19, Simpson parvint à s'emparer de l'un d'eux à quatre cents yards du navire; il avait eu la précaution de boucher son trou de refuge, de sorte que l'animal fut à la merci des chasseurs. Il se débattit longtemps, et, après avoir essuyé plusieurs coups de feu, il finit par être assommé. Il mesurait neuf pieds de long; sa tête de bull-dog, les seize dents de ses mâchoires, ses grandes nageoires pectorales en forme d'ailerons, sa queue petite et munie d'une autre paire de nageoires, en faisaient un magnifique spécimen de la famille des chiens de mer. Le docteur, voulant conserver sa tête pour sa collection d'histoire naturelle, et sa peau pour les besoins à venir, fit préparer l'une et l'autre par un moyen rapide et peu coûteux. Il plongea le corps de l'animal dans le trou à feu, et des milliers de petites crevettes enlevèrent les moindres parcelles de chair; au bout d'une demi journée, le travail était accompli, et le plus adroit de l'honorable corporation des tanneurs de Liverpool n'eût pas mieux réussi.

Dès que le soleil a dépassé l'équinoxe d'automne, c'est-à-dire le 23 septembre, on peut dire que l'hiver commence dans les régions arctiques. Cet astre bienfaisant, après avoir peu à peu descendu au dessous de l'horizon, disparut enfin le 23 octobre, effleurant de ses obliques rayons la crête des montagnes glacées. Le docteur lui lança le dernier adieu du savant et du voyageur. Il ne devait plus le revoir avant le mois de février.

Il ne faut pourtant pas croire que l'obscurité soit complète pendant cette longue absence du soleil; la lune vient chaque mois le remplacer de son mieux; il y a encore la scintillation très-claire des étoiles, l'éclat des planètes, de fréquentes aurores boréales, et des réfractions particulières aux horizons blancs de neige; d'ailleurs, le soleil, au moment de sa plus grande déclinaison australe, le 21 décembre, s'approche encore de treize degrés de l'horizon polaire; il règne donc, chaque jour, un certain crépuscule de quelques heures. Seulement le brouillard et les tourbillons de neige venaient souvent plonger ces froides régions dans la plus complète obscurité.

Cependant, jusqu'à cette époque, le temps fut assez favorable; les perdrix et les lièvres seuls purent s'en plaindre, car les chasseurs ne leur laissaient pas un moment de repos; on disposa plusieurs trappes à renard; mais ces animaux soupçonneux ne s'y laissèrent pas prendre; plusieurs fois même, ils grattèrent la neige au-dessous de la trappe, et s'emparèrent de l'appât sans courir aucun risque; le docteur les donnait au diable, fort peiné toutefois de lui faire un semblable cadeau.

Le 25 octobre, le thermomètre ne marqua plus que quatre degrés au-dessous de zéro (-20° centig.). Un ouragan d'une violence extrême se déchaîna; une neige épaisse s'empara de l'atmosphère, ne permettant plus à un rayon de lumière d'arriver auForward. Pendant plusieurs heures, on fut inquiet du sort de Bell et de Simpson, que la chasse avait entraînés au loin; ils ne regagnèrent le bord que le lendemain, après être restés une journée entière couchés dans leur peau de daim, tandis que l'ouragan balayait l'espace au-dessus d'eux, et les ensevelissait sous cinq pieds de neige. Ils faillirent être gelés, et le docteur eut beaucoup de peine à rétablir en eux la circulation du sang.

La tempête dura huit longs jours sans interruption. On ne pouvait mettre le pied dehors. Il y avait, pour une seule journée, des variations de quinze et vingt degrés dans la température.

Pendant ces loisirs forcés, chacun vivait à part, les uns dormant, les autres fumant, certains s'entretenant à voix basse et s'interrompant à l'approche de Johnson ou du docteur; il n'existait aucune liaison morale entre les hommes de cet équipage; ils ne se réunissaient qu'à la prière du soir, faite en commun, et le dimanche, pour la lecture de la Bible et de l'office divin.

Clifton s'était parfaitement rendu compte que, le soixante-dix-huitième parallèle franchi, sa part de prime s'élevait à trois cent soixante-quinze livres[1]; il trouvait la somme ronde, et son ambition n'allait pas au delà. On partageait volontiers son opinion, et l'on songeait à jouir de cette fortune acquise au prix de tant de fatigues.

[1] 9,375 francs.

Hatteras demeurait presque invisible. Il ne prenait part ni aux chasses, ni aux promenades. Il ne s'intéressait aucunement aux phénomènes météorologiques qui faisaient l'admiration du docteur. Il vivait avec une seule idée; elle se résumait en trois mots: le pôle nord. Il ne songeait qu'au moment ou le Forward, libre enfin, reprendrait sa course aventureuse.

En somme, le sentiment général du bord, c'était la tristesse. Rien d'écoeurant en effet comme la vue de ce navire captif, qui ne repose, plus dans son élément naturel, dont les formes sont altérées sous ces épaisses couches de glace; il ne ressemble à rien: fait pour le mouvement, il ne peut bouger; on le métamorphose en maison de bois, en magasin, en demeure sédentaire, lui qui sait braver le vent et les orages! Cette anomalie, cette situation fausse, portait dans les coeurs un indéfinissable sentiment d'inquiétude et de regret.

Pendant ces heures inoccupées, le docteur mettait en ordre les notes de voyage, dont ce récit est la reproduction fidèle; il n'était jamais désoeuvré, et son égalité d'humeur ne changeait pas. Seulement il vit venir avec satisfaction la fin de la tempête, et se disposa à reprendre ses chasses accoutumées.

Le 3 novembre, à six heures du matin, et par une température de cinq degrés au-dessous de zéro (-21° centig.), il partit en compagnie de Johnson et de Bell; les plaines de glace étaient unies; la neige, répandue en grande abondance pendant les jours précédents et solidifiée par la gelée, offrait un terrain assez propice à la marche; un froid sec et piquant se glissait dans l'atmosphère; la lune brillait avec une incomparable pureté, et produisait un jeu de lumière étonnant sur les moindres aspérités du champ; les traces de pas s'éclairaient sur leurs bords et laissaient comme une traînée lumineuse par le chemin des chasseurs, dont les grandes ombres s'allongeaient sur la glace avec une surprenante netteté.

Le docteur avait emmené son ami Duk avec lui; il le préférait pour chasser le gibier aux chiens groënlandais, et cela avec raison; ces derniers sont peu utiles en semblable circonstance, et ne paraissent pas avoir le feu sacré de la race des zones tempérées. Duk courait en flairant la route, et tombait souvent en arrêt sur des traces d'ours encore fraîches. Cependant, en dépit de son habileté, les chasseurs n'avaient pas rencontré même un lièvre, au bout de deux heures de marche.

«Est-ce que le gibier aurait senti le besoin d'émigrer vers le sud? dit le docteur en faisant halte au pied d'un hummock.

—On le croirait, monsieur Clawbonny, répondit le charpentier.

—Je ne le pense pas pour mon compte, répondit Johnson; les lièvres, les renards et les ours sont faits à ces climats; suivant moi, la dernière tempête doit avoir causé leur disparition; mais avec les vents du sud, ils ne tarderont pas à revenir. Ah! si vous me parliez de rennes ou de boeufs musqués, ce serait autre chose.

—Et cependant, à l'île Melville, on trouve ces animaux-là par troupes nombreuses, reprit le docteur; elle est située plus au sud, il est vrai, et pendant ses hivernages, Parry a toujours eu de ce magnifique gibier à discrétion.

—Nous sommes moins bien partagés, répondit Bell; si nous pouvions seulement nous approvisionner de viande d'ours, il ne faudrait pas nous plaindre.

—Voilà précisément la difficulté, répliqua le docteur; c'est que les ours me paraissent fort rares et très-sauvages; ils ne sont pas encore assez civilisés pour venir au-devant d'un coup de fusil.

—Bell parle de la chair de l'ours, reprit Johnson; mais la graisse de cet animal est plus enviable en ce moment que sa chair et sa fourrure.

—Tu as raison, Johnson, répondit Bell; tu penses toujours au combustible?

—Comment n'y pas penser? même en le ménageant avec la plus sévère économie, il ne nous en reste pas pour trois semaines!

—Oui, reprit le docteur, là est le véritable danger, car nous ne sommes qu'au commencement de novembre, et février est le mois le plus froid de l'année dans la zone glaciale; toutefois, à défaut de graisse d'ours, nous pouvons compter sur la graisse de phoques.

—Pas longtemps, monsieur Clawbonny, répondit Johnson, ces animaux-là ne tarderont pas à nous abandonner; raison de froid ou d'effroi, ils ne se montreront bientôt plus à la surface des glaçons.

—Alors, reprit le docteur, je vois qu'il faut absolument se rabattre sur les ours, et, je l'avoue, c'est bien l'animal le plus utile de ces contrées, car, à lui seul, il peut fournir la nourriture, les vêtements, la lumière et le combustible nécessaires à l'homme. Entends-tu, Duk, fit le docteur en caressant le chien, il nous faut des ours, mon ami; cherche! voyons, cherche!»

Duk, qui flairait la glace en ce moment, excité par la voix et les caresses du docteur, partit tout d'un coup avec la rapidité d'un trait. Il aboyait avec vigueur, et malgré son éloignement, ses aboiements arrivaient avec force jusqu'aux chasseurs.

L'extrême portée du son par les basses températures est un fait étonnant; il n'est égalé que par la clarté des constellations dans le ciel boréal; les rayons lumineux et les ondes sonores se transportent à des distances considérables, surtout par les froids secs des nuits hyperboréennes.

Les chasseurs, guidés par ces aboiements lointains, se lancèrent sur les traces de Duk; il leur fallut faire un mille, et ils arrivèrent essoufflés, car les poumons sont rapidement suffoqués dans une semblable atmosphère. Duk demeurait en arrêt à cinquante pas à peine d'une masse énorme qui s'agitait au sommet d'un monticule.

«Nous voilà servis à souhait! s'écria le docteur en armant son fusil.

—Un ours, ma foi, et un bel ours, dit Bell en imitant le docteur,

—Un ours singulier,» fit Johnson, se réservant de tirer après ses deux compagnons.

Duk aboyait avec fureur. Bell s'avança d'une vingtaine de pieds et fit feu; mais l'animal ne parut pas être atteint, car il continua de balancer lourdement sa tête.

Johnson, s'approcha à son tour, et, après avoir soigneusement visé, il pressa la détente de son arme.

«Bon! s'écria le docteur; rien encore! Ah! maudite réfraction! nous sommes hors de portée; on ne s'y habituera donc jamais! Cet ours est à plus de mille pas de nous!

—En avant!» répondit Bell.

Les trois compagnons s'élancèrent rapidement vers l'animal que cette fusillade n'avait aucunement troublé; il semblait être de la plus forte taille, et, sans calculer les dangers de l'attaque, les chasseurs se livraient déjà à la joie de la conquête. Arrivés à une portée raisonable, ils firent feu; l'ours, blessé mortellement sans doute, fit un bond énorme et tomba au pied du monticule.

Duk se précipita sur lui.

«Voilà un ours, dit le docteur, qui n'aura pas été difficile à abattre.

—Trois coups de feu seulement, répondit Bell d'un air méprisant, et il est à terre.

—C'est même singulier, fit Johnson.

—A moins que nous ne soyons arrivés juste au moment où il allait mourir de vieillesse, répondit le docteur en riant.

—Ma foi, vieux ou jeune, répliqua Bell, il n'en sera pas moins de bonne prise.»

En parlant de la sorte, les chasseurs arrivèrent au monticule, et, à leur grande stupéfaction, ils trouvèrent Duk acharné sur le cadavre d'un renard blanc!

«Ah! par exemple, s'écria Bell, voilà qui est fort:

—En vérité, dit le docteur! nous tuons un ours, et c'est un renard qui tombe!»

Johnson ne savait trop que répondre.

«Bon! s'écria le docteur avec un éclat de rire, mêlé de dépit; encore la réfraction! toujours la réfraction!

—Que voulez-vous dire, monsieur Clawbonny? demanda le charpentier.

—Eh oui, mon ami; elle nous a trompés sur les dimensions comme sur la distance! elle nous a fait voir un ours sous la peau d'un renard! pareille méprise est arrivée plus d'une fois aux chasseurs dans des circonstances identiques! Allons! nous en sommes pour nos frais d'imagination.

«Ma foi, répondit Johnson, ours ou renard, on le mangera tout de même.Emportons-le.»

Mais, au moment où le maître d'équipage allait charger l'animal sur ses épaules:

«Voilà qui est plus fort! s'écria-t-il.

—Qu'est-ce donc? demanda le docteur.

—Regardez, monsieur Clawbonny, voyez! il y a un collier au cou de cette bête!

—Un collier?» répliqua le docteur, en se penchant sur l'animal.

En effet, un collier de cuivre à demi usé apparaissait au milieu de la blanche fourrure du renard; le docteur crut y remarquer des lettres gravées; en un tour de main, il l'enleva de ce cou autour duquel il paraissait rivé depuis longtemps.

«Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Johnson.

—Cela veut dire, répondit le docteur, que nous venons de tuer un renard âgé de plus de douze ans, mes amis, un renard qui fut pris par James Ross en 1848.

—Est-il possible! s'écria Bell.

—Cela n'est pas douteux; je regrette que nous ayons abattu ce pauvre animal! Pendant son hivernage, James Ross eut l'idée de prendre dans des pièges une grande quantité de renards blancs; on riva à leur cou des colliers de cuivre sur lesquels étaient gravée l'indication de ses naviresl'Entrepriseetl'Investigator, ainsi que celle des dépôts de vivres. Ces animaux traversent d'immenses étendues de terrain en quête de leur nourriture, et James Ross espérait que l'un d'eux pourrait tomber entre les mains de quelques hommes de l'expédition Franklin. Voilà toute l'explication, et cette pauvre bête qui aurait pu sauver la vie de deux équipages, est venu inutilement tomber sous nos balles.

—Ma foi, nous ne le mangerons pas, dit Johnson; d'ailleurs, un renard de douze ans! En tous cas, nous conserverons sa peau en témoignage de cette curieuse rencontre.»

Johnson chargea la bête sur ses épaules. Les chasseurs se dirigèrent vers le navire en s'orientant sur les étoiles; leur expédition ne fut pas cependant tout à fait infructueuse; ils purent abattre plusieurs couples de ptarmigans.

Une heure avant d'arriver au Forward, il survint un phénomène qui excita au plus haut degré l'étonnement du docteur. Ce fut une véritable pluie d'étoiles filantes; on pouvait les compter par milliers, comme les fusées dans un bouquet de feu d'artifice d'une blancheur éclatante; la lumière de la lune pâlissait. L'oeil ne pouvait se lasser d'admirer ce phénomène qui dura plusieurs heures. Pareil météore fut observé au Groënland par les Frères Moraves en 1799. On eut dit une véritable fête que le ciel donnait à la terre sous ces latitudes désolées. Le docteur, de retour à bord, passa la nuit entière à suivre la marche de ce météore, qui cessa vers les sept heures du matin, au milieu du profond silence de l'atmosphère.

Les ours paraissaient décidément imprenables; on tua quelques phoques pendant les journées des 4, 5 et 6 novembre, puis le vent venant à changer, la température s'éleva de plusieurs degrés; mais les drifts[1] de neige recommencèrent avec une incomparable violence. Il devint impossible de quitter le navire, et l'on eut fort à faire pour combattre l'humidité. A la fin de la semaine, les condensateurs recelaient plusieurs boisseaux de glace.

[1] Tourbillon.

Le temps changea de nouveau le 15 novembre, et le thermomètre, sous l'influence de certaines conditions atmosphériques, descendit à vingt-quatre degrés au-dessous de zéro (-31° centig.). Ce fut la plus basse température observée jusque-là. Ce froid eût été supportable dans une atmosphère tranquille; mais le vent soufflait alors, et semblait fait de lames aiguës qui traversaient l'air.

Le docteur regretta fort d'être ainsi captif, car la neige, raffermie par le vent, offrait un terrain solide pour la marche, et il eût pu tenter quelque lointaine excursion.

Cependant, il faut le dire, tout exercice violent par un tel froid amène vite l'essoufflement. Un homme ne peut alors produire le quart de son travail habituel; les outils de fer deviennent impossibles à manier; si la main les prend sans précaution, elle éprouve une douleur semblable à celle d'une brûlure, et des lambeaux de sa peau restent attachés à l'objet imprudemment saisi.

L'équipage, confiné dans le navire, fut donc réduit à se promener pendant deux heures par jour sur le pont recouvert, où il avait la permission de fumer, car cela était défendu dans la salle commune.

Là, dès que le feu baissait un peu, la glace envahissait les murailles et les jointures du plancher; il n'y avait pas une cheville, un clou de fer, une plaque de métal qui ne se recouvrît immédiatement d'une couche glacée.

L'instantanéité du phénomène émerveillait le docteur. L'haleine des hommes se condensait dans l'air et, sautant de l'état fluide à l'état solide, elle retomba en neige autour d'eux. A quelques pieds seulement de poêles, le froid reprenait alors toute son énergie, et les hommes se tenaient près du feu, en groupe serré.

Cependant, le docteur leur conseillait de s'aguerrir, de se familiariser avec cette température, qui n'avait certainement pas dit son dernier mot; il leur recommandait de soumettre peu à peu leur épiderme à ces cuissons intenses, et prêchait d'exemple; mais la paresse ou l'engourdissement clouait la plupart d'entre eux à leur poste; ils n'en voulaient pas bouger, et préféraient s'endormir dans cette mauvaise chaleur.

Cependant, d'après le docteur, il n'y avait aucun danger à s'exposer à un grand froid en sortant d'une salle chauffée; ces transitions brusques n'ont d'inconvénient en effet que pour les gens qui sont en moiteur; le docteur citait des exemples à l'appui de son opinion, mais ses leçons étaient perdues ou à peu près.

Quant à John Hatteras, il ne paraissait pas ressentir l'influence de cette température. Il se promenait silencieusement, ni plus ni moins vite. Le froid n'avait-il pas prise sur son énergique constitution? Possédait-il au suprême degré ce principe de chaleur naturelle qu'il recherchait chez ses matelots? Était-il cuirassé dans son idée fixe, de manière à se soustraire aux impressions extérieures? Ses hommes ne le voyaient pas sans un profond étonnement affronter ces vingt-quatre degrés au-dessous de zéro; il quittait le bord pendant des heures entières, et revenait sans que sa figure portât les marques du froid.

«Cet homme est étrange, disait le docteur à Johnson; il m'étonne moi-même! il porte en lui un foyer ardent! C'est une des plus puissantes natures que j'aie étudiées de ma vie!

—Le fait est, répondit Johnson, qu'il va, vient, circule en plein air, sans se vêtir plus chaudement qu'au mois de juin.

—Oh! la question de vêtement est peu de chose, répondait le docteur; à quoi bon vêtir chaudement celui qui ne peut produire la chaleur de lui-même? C'est essayer d'échauffer un morceau de glace en l'enveloppant dans une couverture de laine! Mais Hatteras n'a pas besoin de cela; il est ainsi bâti, et je ne serais pas étonné qu'il fît véritablement chaud a ses côtés, comme auprès d'un charbon incandescent.»

Johnson, chargé de dégager chaque matin le trou à feu, remarqua que la glace mesurait plus de dix pieds d'épaisseur.

Presque toutes les nuits, le docteur pouvait observer de magnifiques aurores boréales; de quatre heures à huit heures du soir, le ciel se colorait légèrement dans le nord; puis, cette coloration prenait la forme régulière d'une bordure jaune pâle, dont les extrémités semblaient s'arc-bouter sur le champ de glace. Peu à peu, la zone brillante s'élevait dans le ciel suivant le méridien magnétique, et apparaissait striée de bandes noirâtres; des jets d'une matière lumineuse s'élançaient, s'allongeaient alors, diminuant ou forçant leur éclat; le météore, arrivé à son zénith, se composait souvent de plusieurs arcs, qui se baignaient dans les ondes rouges, jaunes ou vertes de la lumière. C'était un éblouissement, un incomparable spectacle. Bientôt, les diverses courbes se réunissaient en un seul point, et formaient des couronnes boréales d'une opulence toute céleste. Enfin, les arcs se pressaient les uns contre les autres, la splendide aurore pâlissait, les rayons intenses se fondaient en lueurs pâles, vagues, indéterminées, indécises, et le merveilleux phénomène, affaibli, presque éteint, s'évanouissait insensiblement dans les nuages obscurcis du sud.

On ne saurait comprendre la féerie d'un tel spectacle, sous les hautes latitudes, à moins de huit degrés du pôle; les aurores boréales, entrevues dans les régions tempérées, n'en donnent aucune idée, même affaiblie; il semble que la Providence ait voulu réserver à ces climats ses plus étonnantes merveilles.

Des parasélènes nombreuses apparaissaient également pendant la durée de la lune, dont plusieurs images se présentaient alors dans le ciel, en accroissant son éclat souvent aussi, de simples halos lunaires entouraient l'astre des nuits, qui brillait au centre d'un cercle lumineux avec une splendide intensité.

Le 26 novembre, il y eut une grande marée, et l'eau s'échappa avec violence par le trou à feu; l'épaisse couche de glace fut comme ébranlée par le soulèvement de la mer, et des craquements sinistres annoncèrent la lutte sous-marine; heureusement le navire tint ferme dans son lit, et ses chaînes seules travaillèrent avec bruit; d'ailleurs, en prévision de l'événement, Hatteras les avait fait assujettir.

Les jours suivants furent encore plus froids; le ciel se couvrit d'un brouillard pénétrant; le vent enlevait la neige amoncelée; il devenait difficile de voir si ces tourbillons prenaient naissance dans le ciel ou sur les ice-fields; c'était une confusion inexprimable.

L'équipage s'occupait de divers travaux à l'intérieur, dont le principal consistait à préparer la graisse et l'huile produites par les phoques; elles se convertissaient en blocs de glace qu'il fallait travailler à la hache; on concassait cette glace en morceaux, dont la dureté égalait celle du marbre; on en recueillit ainsi la valeur d'une dizaine de barils. Comme on le voit, toute espèce de vase devenait inutile ou à peu près; d'ailleurs ils se seraient brisés sous l'effort du liquide que la température transformait.

Le 28, le thermomètre descendit à trente-deux degrés au dessous de zéro (-36° centig.); il n'y avait plus que pour dix jours de charbon, et chacun voyait arriver avec effroi le moment où ce combustible viendrait à manquer.

Hatteras, par mesure d'économie, fit éteindre le poêle de la dunette, et dès lors, Shandon, le docteur et lui durent partager la salle commune de l'équipage, Hatteras fut donc plus constamment en rapport avec ses hommes, qui jetaient sur lui des regards hébétés et farouches. Il entendait leurs récriminations, leurs reproches, leurs menaces même, et ne pouvait les punir. Du reste, il semblait sourd à toute observation. Il ne réclamait pas la place la plus rapprochée du feu. Il restait dans un coin, les bras croisés, sans mot dire.

En dépit des recommandations du docteur, Pen et ses amis se refusaient à prendre le moindre exercice; ils passaient les journées entières accoudés au poêle ou sous les couvertures de leur hamac; aussi leur santé ne tarda pas à s'altérer; ils ne purent réagir contre l'influence funeste du climat, et le terrible scorbut fit son apparition à bord.

Le docteur avait cependant commencé depuis longtemps à distribuer chaque matin le jus de citron et les pastilles de chaux; mais ces préservatifs, si efficaces d'habitude, n'eurent qu'une action insensible sur les malades, et la maladie, suivant son cours, offrit bientôt ses plus horribles symptômes.

Quel spectacle que celui de ces malheureux dont les nerfs et les muscles se contractaient sous la douleur! Leurs jambes enflaient extraordinairement et se couvraient de larges taches d'un bleu noirâtre; leurs gencives sanglantes, leurs lèvres tuméfiées, ne livraient passage qu'à des sons inarticulés; la masse du sang complètement altérée, défibrinisée, ne transmettait plus la vie aux extrémités du corps.

Clifton, le premier, fut attaqué de cette cruelle maladie; bientôt Gripper, Brunton, Strong, durent renoncer à quitter leur hamac. Ceux que la maladie épargnait encore ne pouvaient fuir le spectacle de ces souffrances: il n'y avait pas d'autre abri que la salle commune; il y fallait demeurer; aussi fut-elle promptement transformée en hôpital, car sur les dix-huit marins du Forward, treize furent en peu de jours frappés par le scorbut. Pen semblait devoir échapper à la contagion; sa vigoureuse nature l'en préservait; Shandon ressentit les premiers symptômes du mal; mais cela n'alla pas plus loin, et l'exercice parvint à le maintenir dans un état de santé suffisant.

Le docteur soignait ses malades avec le plus entier dévouement, et son coeur se serrait en face de maux qu'il ne pouvait soulager. Cependant, il faisait surgir le plus de gaieté possible du sein de cet équipage désolé; ses paroles, ses consolations, ses réflexions philosophiques, ses inventions heureuses, rompaient la monotonie de ces longs jours de douleur; il lisait à voix haute; son étonnante mémoire lui fournissait des récits amusants, tandis que les hommes, encore valides, entouraient le poêle de leur cercle pressé; mais les gémissements des malades, les plaintes, les cris de désespoir l'interrompaient parfois, et, son histoire suspendue, il redevenait le médecin attentif et dévoué.

D'ailleurs, sa santé résistait; il ne maigrissait pas; sa corpulence lui tenait lieu du meilleur vêtement, et, disait-il, il se trouvait fort bien d'être habillé comme un phoque ou une baleine, qui, grâce à leurs épaisses couches de graisse, supportent facilement les atteintes d'une atmosphère arctique.

Hatteras, lui, n'éprouvait rien, ni au physique ni au moral. Les souffrances de son équipage ne paraissaient même pas le toucher. Peut-être ne permettait-il pas à une émotion de se traduire sur sa figure; et cependant un observateur attentif eût surpris parfois un coeur d'homme à battre sous cette enveloppe de fer.

Le docteur l'analysait, l'étudiait, et ne parvenait pas à classer cette organisation étrange, ce tempérament surnaturel.

Le thermomètre baissa encore; le promenoir du pont restait désert; les chiens esquimaux l'arpentaient seuls en poussant de lamentables aboiements.

Il y avait toujours un homme de garde auprès du poêle, et qui veillait à son alimentation; il était important de ne pas le laisser s'éteindre; dès que le feu venait à baisser, le froid se glissait dans la salle, la glace s'incrustait sur les murailles, et l'humidité, subitement condensée, retombait en neige sur les infortunés habitants du brick.

Ce fut au milieu de ces tortures indicibles, que l'on atteignit le 8 décembre; ce matin-là, le docteur alla consulter, suivant son habitude, le thermomètre placé à l'extérieur. Il trouva le mercure entièrement gelé dans la cuvette.

«Quarante-quatre degrés au-dessous de zéro!» se dit-il avec effroi,

Et ce jour-là, on jeta dans le poêle le dernier morceau de charbon du bord.

Il y eut alors un moment de désespoir. La pensée de la mort, et de la mort par le froid, apparut dans toute son horreur; ce dernier morceau de charbon brûlait avec un crépitement sinistre; le feu menaçait déjà de manquer, et la température de la salle s'abaissait sensiblement. Mais Johnson alla chercher quelques morceaux de ce nouveau combustible que lui avaient fourni les animaux marins, et il en chargea le poêle; il y ajouta de l'étoupe imprégnée d'huile gelée, et obtint bientôt une chaleur suffisante. L'odeur de cette graisse était fort insupportable; mais comment s'en débarrasser? il fallait s'y faire, Johnson convint lui-même que son expédient laissait à désirer, et n'aurait aucun succès dans les maisons bourgeoises de Liverpool.

«Et pourtant, ajouta-t-il, cette odeur fort déplaisante amènera peut-être de bons résultats.

—Et lesquels donc? demanda le charpentier.

—Elle attirera sans doute les ours de notre côté, car ils sont friands de ces émanations.

—Bon, répliqua Bell, et la nécessité d'avoir des ours?

—Ami Bell, répondit Johnson, il ne nous faut plus compter sur les phoques; ils ont disparu et pour longtemps; si les ours ne viennent pas à leur tour fournir leur part de combustible, je ne sais pas ce que nous deviendrons.

—Tu dis vrai, Johnson; notre sort est loin d'être assuré; cette situation est effrayante. Et si ce genre de chauffage vient à nous manquer… je ne vois pas trop le moyen…

—Il y en aurait encore un!…

—Encore un? répondit Bell.

—Oui, Bell! en désespoir de cause… mais jamais le capitaine… Et cependant, il faudra peut-être en venir là.»

Le vieux Johnson secoua tristement la tête, et tomba dans des réflexions silencieuses, dont Bell ne voulut pas le tirer. Il savait que ces morceaux de graisse, si péniblement acquis, ne dureraient pas huit jours, malgré la plus sévère économie.

Le maître d'équipage ne se trompait pas. Plusieurs ours, attirés par ces exhalaisons fétides, furent signalés sous le vent duForward; les hommes valides leur donnèrent la chasse; mais ces animaux sont doués d'une vitesse remarquable et d'une finesse qui déjoue tous les stratagèmes; il fut impossible de les approcher, et les balles les plus adroites ne purent les atteindre.

L'équipage du brick fut sérieusement menacé de mourir de froid; il était incapable de résister quarante-huit heures à une température pareille, qui envahirait la salle commune. Chacun voyait venir avec terreur la fin du dernier morceau de combustible.

Or, cela arriva le 20 décembre, à trois heures du soir; le feu s'éteignit; les matelots, rangés en cercle autour du poêle, se regardaient avec des yeux hagards. Hatteras demeurait immobile dans son coin; le docteur, suivant son habitude, se promenait avec agitation; il ne savait plus à quoi s'ingénier.

La température tomba subitement dans la salle à sept degrés au-dessous de zéro. (-22° centig.)

Mais si le docteur était à bout d'imagination, s'il ne savait plus que faire, d'autres le savaient pour lui. Aussi, Shandon, froid et résolu, Pen, la colère aux yeux, et deux ou trois de leurs camarades, de ceux qui pouvaient encore se traîner, s'avancèrent vers Hatteras.

«Capitaine,» dit Shandon.

Hatteras, absorbé dans ses pensées, ne l'entendit pas.

«Capitaine!» répéta Shandon en le touchant de la main.

Hatteras se redressa.

«Monsieur, dit-il.

—Capitaine, nous n'avons plus de feu.

—Eh bien? répondit Hatteras.

—Si votre intention est que nous mourions de froid, reprit Shandon avec une terrible ironie, nous vous prions de nous en informer!

—Mon intention, répondit Hatteras d'une voix grave, est que chacun ici fasse son devoir jusqu'au bout.

—Il y a quelque chose au-dessus du devoir, capitaine, répondit le second, c'est le droit à sa propre conservation. Je vous répète que nous sommes sans feu, et si cela continue, dans deux jours, pas un de nous ne sera vivant!

—Je n'ai pas de bois, répondit sourdement Hatteras.

—Eh bien! s'écria violemment Pen, quand on n'a plus de bois, on va en couper où il en pousse!» Hatteras pâlit de colère.

«Où cela? dit-il.

—A bord, répondit insolemment le matelot.

—A bord! reprit le capitaine, les poings crispés, l'oeil étincelant.

—Sans doute, répondit Pen,, quand le navire n'est plus bon à porter son équipage, on brûle le navire!»

Au commencement de cette phrase, Hatteras avait saisi une hache; à la fin, cette hache était levée sur la tête de Pen.

«Misérable!» s'écria-t-il.

Le docteur se jeta au-devant de Pen, qu'il repoussa; la hache, retombant à terre, entailla profondément la plancher. Johnson, Bell, Simpson, groupés autour d'Hatteras, paraissaient décidés à le soutenir. Mais des voix lamentables, plaintives, douloureuses, sortirent de ces cadres transformés en lits de mort.

«Du feu! du feu!» criaient les infortunés malades, envahis par le froid sous leurs couvertures. Hatteras fit un effort sur lui-même, et, après quelques instants de silence, il prononça ces mots d'un ton calme:

«Si nous détruisons notre navire, comment regagnerons-nous l'Angleterre?

—Monsieur, répondit Johnson, on pourrait peut-être brûler sans inconvénient les parties les moins utiles, le plat-bord, les bastingages…

—Il resterait toujours les chaloupes, reprit Shandon, et, d'ailleurs, qui nous empêcherait de reconstruire un navire plus petit avec les débris de l'ancien?…

—Jamais! répondit Hatteras.

—Mais… reprirent plusieurs matelots en élevant la voix…

—Nous avons de l'esprit-de-vin en grande quantité, répondit Hatteras; brûlez-le jusqu'à la dernière goutte.

—Eh bien, va pour de l'esprit-de-vin!» répondit Johnson, avec une confiance affectée qui était loin de son coeur.

Et, à l'aide de larges mèches, trempées dans cette liqueur dont la flamme pâle léchait les parois du poêle, il put élever de quelques degrés la température de la salle.

Pendant les jours qui suivirent cette scène désolante, le vent revint dans le sud, le thermomètre remonta; la neige tourbillonna dans une atmosphère moins rigide. Quelques-uns des hommes purent quitter le navire aux heures les moins humides du jour; mais les ophthalmies et le scorbut retinrent la plupart d'entre eux à bord; d'ailleurs, ni la chasse, ni la pêche ne furent praticables.

Au reste, ce n'était qu'un répit dans les atroces violences du froid, et, le 25, après une saute de vent inattendue, le mercure gelé disparut de nouveau dans la cuvette de l'instrument; on dut alors s'en rapporter au thermomètre à esprit-de-vin, que les plus grands froids ne parviennent pas à congeler.

Le docteur, épouvanté, le trouva à soixante-six degrés au-dessous de zéro (-52° centig.). C'est à peine s'il avait jamais été donné à l'homme de supporter une telle température.

La glace s'étendait en longs miroirs ternis sur le plancher; un épais brouillard envahissait la salle; l'humidité retombait en neige épaisse; on ne se voyait plus; la chaleur humaine se retirait des extrémités du corps; les pieds et les mains devenaient bleus; la tête se cerclait de fer, et la pensée confuse, amoindrie, gelée, portait au délire. Symptôme effrayant: la langue ne pouvait plus articuler une parole.

Depuis ce jour où on le menaça de brûler son navire, Hatteras rôdait pendant de longues heures sur le pont. Il surveillait, il veillait. Ce bois, c'était sa chair à lui! On lui coupait un membre en en coupant un morceau! Il était armé et faisait bonne garde, insensible au froid, à la neige, à cette glace qui roidissait ses vêtements et l'enveloppait comme d'une cuirasse de granit. Duk, le comprenant, aboyait sur ses pas et l'accompagnait de ses hurlements.

Cependant, le 25 décembre, il descendit à la salle commune. Le docteur, profitant d'un reste d'énergie, alla droit à lui.

«Hatteras, lui dit-il, nous allons mourir faute de feu.

—Jamais! fit Hatteras, sachant bien à quelle demande il répondait ainsi.

—Il le faut, reprit doucement le docteur.

—Jamais, reprit Hatteras avec plus de force, jamais je n'y consentirai! Que l'on me désobéisse, si l'on veut!».

C'était la liberté d'agir donnée ainsi. Johnson et Bell s'élancèrent sur le pont. Hatteras entendit le bois de son brick craquer sous la hache. Il pleura.

Ce jour-là, c'était le jour de Noël, la fête de la famille, en Angleterre, la soirée des réunions enfantines! Quel souvenir amer que celui de ces enfants joyeux autour de leur arbre encore vert! Qui ne se rappelait ces longues pièces de viande rôtie que fournissait le boeuf engraissé pour cette circonstance? Et ces tourtes, ces minced-pies, où les ingrédiens de toutes sortes se trouvaient amalgamés pour ce jour si cher aux coeurs anglais? Mais ici, la douleur, le désespoir, la misère à son dernier degré, et pour bûche de Noël ces morceaux du bois d'un navire perdu au plus profond de la zone glaciale!

Cependant, sous l'influence du feu, le sentiment et la force revinrent à l'esprit des matelots; les boissons brûlantes de thé ou de café produisirent un bien-être instantané, et l'espoir est chose si tenace à l'esprit, que l'on se reprit à espérer. Ce fut dans ces alternatives que se termina cette funeste année 1860, dont le précoce hiver avait déjoué les hardis projets d'Hatteras.

Or, il arriva que précisément ce premier janvier 1861 fut marqué par une découverte inattendue. Il faisait un peu moins froid; le docteur avait repris ses études accoutumées; il lisait les relations de sir Edward Belcher sur son expédition dans les mers polaires. Tout d'un coup, un passage, inaperçu jusqu'alors, le frappa d'étonnement; il relut; on ne pouvait s'y méprendre.

Sir Edward Belcher racontait qu'après être parvenu à l'extrémité du canal de la Reine il avait découvert des traces importantes du passage et du séjour des hommes.

«Ce sont, disait-il, des restes d'habitations bien supérieures à tout ce que l'on peut attribuer aux habitudes grossières des tribus errantes d'Esquimaux. Leurs murs sont bien assis dans le sol profondément creusé; l'aire de l'intérieur, recouvert d'une couche épaisse de beau gravier, a été pavée. Des ossements de rennes, de morses, de phoques, s'y voient en grande quantité.Nous y rencontrâmes du charbon.»

Aux derniers mots, une idée surgît dans l'esprit du docteur; il emporta son livre et vint le communiquer à Hatteras.

«Du charbon! s'écria ce dernier.

—Oui, Hatteras, du charbon; c'est à dire le salut pour nous!

—Du charbon! sur cette côte déserte! reprit Hatteras. Non, cela n'est pas possible!

—Pourquoi en douter, Hatteras? Belcher n'eût pas avancé un tel fait sans en être certain, sans l'avoir vu de ses propres yeux.

—Eh bien, après, docteur?

—Nous ne sommes pas à cent milles de la côte où Belcher vit ce charbon! Qu'est-ce qu'une excursion de cent milles? Rien. On a souvent fait des recherches plus longues à travers les glaces, et par des froids aussi grands. Partons donc, capitaine!

—Partons!» s'écria Hatteras, qui avait rapidement pris son parti, et, avec la mobilité de son imagination, entrevoyait des chances de salut.

Johnson fut aussitôt prévenu de cette résolution; il approuva fort le projet; il le communiqua à ses camarades; les uns y applaudirent, les autres l'accueillirent avec indifférence.

«Du charbon sur ces côtes! dit Wall, enfoui dans son lit de douleur.

—Laissons-les faire,» lui répondit mystérieusement Shandon.

Mais avant même que les préparatifs de voyage fussent commencés, Hatteras voulut reprendre avec la plus parfaite exactitude la position duForward. On comprend aisément l'importance de ce calcul, et pourquoi cette situation devait être mathématiquement connue. Une fois loin du navire, on ne saurait le retrouver sans chiffres certains.

Hatteras monta donc sur le pont; il recueillit à divers moments plusieurs distances lunaires, et les hauteurs méridiennes des principales étoiles.

Ces observations présentaient de sérieuses difficultés, car, par cette basse température, le verre et les miroirs des instruments se couvraient d'une couche de glace au souffle d'Hatteras; plus d'une fois ses paupières furent entièrement brûlées en s'appuyant sur le cuivre des lunettes.

Cependant, il put obtenir des bases très-exactes pour ses calculs, et il revint les chiffrer dans la salle. Quand ce travail fut terminé, il releva la tête avec stupéfaction, prit sa carte, la pointa et regarda le docteur.

«Eh bien? demanda celui-ci.

—Par quelle latitude nous trouvions-nous au commencement de l'hivernage?

—Mais par soixante-dix-huit degrés, quinze minutes de latitude, et quatre-vingt-quinze degrés, trente-cinq minutes de longitude, précisément au pôle du froid.

—Eh bien, ajouta Hatteras à voix basse, notre champ de glace dérive! nous sommes de deux degrés plus au nord et plus à l'ouest, à trois cents milles au moins de votre dépôt de charbon!

—Et ces infortunés qui ignorent!… s'écria le docteur.

—Silence!» fit Hatteras en portant son doigt à ses lèvres.


Back to IndexNext