CHAPITRE XXI

Les précautions les plus minutieuses furent donc prises pour parer à ce danger, et les voyageurs fatigués essayèrent de dormir.

Mais cela leur fut impossible; la tempête s'était déchaînée et se précipitait du sud au nord avec une incomparable violence; les nuages s'éparpillaient dans l'espace comme la vapeur hors d'une chaudière qui vient de faire explosion; les dernières avalanches, sous les coups de l'ouragan, tombaient dans les ravines, et les échos renvoyaient en échange leurs sourdes répercussions; l'atmosphère semblait être le théâtre d'un combat à outrance entre l'air et l'eau, deux éléments formidables dans leurs colères, et le feu seul manquait à la bataille.

L'oreille surexcitée percevait dans le grondement général des bruits particuliers, non pas le brouhaha qui accompagne la chute des corps pesants, mais bien le craquement clair des corps qui se brisent; on entendait distinctement des fracas nets et francs, comme ceux de l'acier qui se rompt, au milieu des roulements allongés de la tempête.

Ces derniers s'expliquaient naturellement par les avalanches tordues dans les tourbillons, mais le docteur ne savait à quoi attribuer les autres.

Profitant de ces instants de silence anxieux, pendant lesquels l'ouragan semblait reprendre sa respiration pour souffler avec plus de violence, les voyageurs échangeaient leurs suppositions.

«Il se produit là, disait le docteur, des chocs, comme si des icebergs et des ice-fields se heurtaient.

—Oui, répondait Altamont, on dirait que l'écorce terrestre se disloque tout entière. Tenez, entendez-vous?

—Si nous étions près de la mer, reprenait le docteur, je croirais véritablement à une rupture des glaces.

—En effet, répondit Johnson, ce bruit ne peut s'expliquer autrement.

—Nous serions donc arrivés à la côte? dit Hatteras.

—Cela ne serait pas impossible, répondit le docteur; tenez, ajouta-t-il après un craquement d'une violence extrême, ne dirait-on pas un écrasement de glaçons? Nous pourrions bien être fort rapprochés de l'Océan.

—S'il en est ainsi, reprit Hatteras, je n'hésiterai pas à me lancer au travers des champs de glace.

—Oh! fit le docteur, ils ne peuvent manquer d'être brisés après une tempête pareille. Nous verrons demain; quoi qu'il en soit, s'il y a quelque troupe d'hommes à voyager par une nuit pareille, je la plains de tout mon coeur.»

L'ouragan dura pendant dix heures sans interruption, et aucun des hôtes de la tente ne put prendre un instant de sommeil; la nuit se passa dans une profonde inquiétude.

En effet, en pareilles circonstances, tout incident nouveau, une tempête, une avalanche, pouvait amener des retards graves. Le docteur aurait bien voulu aller au-dehors reconnaître l'état des choses; mais comment s'aventurer dans ces vents déchaînés?

Heureusement, l'ouragan s'apaisa dès les premières heures du jour; on put enfin quitter cette tente qui avait vaillamment résisté; le docteur, Hatteras et Johnson se dirigèrent vers une colline haute de trois cents pieds environ; ils la gravirent assez facilement.

Leurs regards s'étendirent alors sur un pays métamorphosé, fait de roches vives, d'arêtes aiguës, et entièrement dépourvu de glace. C'était l'été succédant brusquement à l'hiver chassé par la tempête; la neige, rasée par l'ouragan comme par une lame affilée, n'avait pas eu le temps de se résoudre en eau, et le sol apparaissait dans toute son âpreté primitive.

Mais où les regards d'Hatteras se portèrent rapidement, ce fut vers le nord. L'horizon y paraissait baigné dans des vapeurs noirâtres.

«Voilà qui pourrait bien être l'effet produit par l'Océan, dit le docteur.

—Vous avez raison, Fit Hatteras, la mer doit être là.

—Cette couleur est ce que nous appelons le «blink» de l'eau libre, dit Johnson.

—Précisément, reprit le docteur.

—Eh bien, au traîneau! s'écria Hatteras, et marchons à cet Océan nouveau!

—Voilà qui vous réjouit le coeur, dit Clawbonny au capitaine.

—Oui, certes, répondit celui-ci avec enthousiasme; avant peu, nous aurons atteint le pôle! Et vous, mon bon docteur, est-ce que cette perspective ne vous rend pas heureux?

—Moi! je suis toujours heureux, et surtout du bonheur des autres!»

Les trois Anglais revinrent à la ravine, et, le traîneau préparé, on leva le campement. La route fut reprise; chacun craignait de retrouver encore les traces de la veille; mais, pendant le reste du chemin, pas un vestige de pas étrangers ou indigènes ne se montra sur le sol. Trois heures après, on arrivait à la côte.

«La mer! la mer! dit-on d'une seule voix.

—Et la mer libre!» s'écria le capitaine. Il était dix heures du matin.

En effet, l'ouragan avait fait place nette dans le bassin polaire; les glaces, brisées et disloquées, s'en allaient dans toutes les directions; les plus grosses, formant des icebergs, venaient de «lever l'ancre», suivant l'expression des marins, et voguaient en pleine mer. Le champ avait subi un rude assaut de la part du vent; une grêle de lames minces, de bavures et de poussière de glace était répandue sur les rochers environnants. Le peu qui restait de l'ice-field à l'arasement du rivage paraissait pourri; sur les rocs, où déferlait le flot, s'allongeaient de larges algues marines et des touffes d'un varech décoloré.

L'Océan s'étendait au-delà de la portée du regard, sans qu'aucune île, aucune terre nouvelle, vînt en limiter l'horizon.

La côte formait dans l'est et dans l'ouest deux caps qui allaient se perdre en pente douce au milieu des vagues; la mer brisait à leur extrémité, et une légère écume s'envolait par nappes blanches sur les ailes du vent, le sol de la Nouvelle-Amérique venait ainsi mourir à l'Océan polaire, sans convulsions, tranquille et légèrement incliné; il s'arrondissait en baie très ouverte et formait une rade foraine délimitée par les deux promontoires. Au centre, un saillant du roc faisait un petit port naturel abrité sur trois points du compas: il pénétrait dans les terres par le large lit d'un ruisseau, chemin ordinaire des neiges fondues après l'hiver, et torrentueux en ce moment.

Hatteras, après s'être rendu compte de la configuration de la côte, résolut de faire ce jour même les préparatifs du départ, de lancer la chaloupe à la mer, de démonter le traîneau et de l'embarquer pour les excursions à venir.

Cela pouvait demander la fin de la journée. La tente fut donc dressée, et après un repas réconfortant, les travaux commencèrent; pendant ce temps, le docteur prit ses instruments pour aller faire son point et déterminer le relevé hydrographique d'une partie de la baie.

Hatteras pressait le travail; il avait hâte de partir; il voulait avoir quitté la terre ferme et pris les devants, au cas où quelque détachement arriverait à la mer.

A cinq heures du soir, Johnson et Bell n'avaient plus qu'à se croiser les bras. La chaloupe se balançait gracieusement dans le petit havre, son mât dressé, son foc halé bas et sa misaine sur les cargues; les provisions et les parties démontées du traîneau y avaient été transportées; il ne restait plus que la tente et quelques objets de campement à embarquer le lendemain.

Le docteur, à son retour, trouva ces apprêts terminés. En voyant la chaloupe tranquillement abritée des vents, il lui vint à l'idée de donner un nom à ce petit port, et proposa celui d'Altamont.

Cela ne fit aucune difficulté, et chacun trouva la proposition parfaitement juste.

En conséquence, le port fut appelé Altamont-Harbour.

Suivant les calculs du docteur, il se trouvait situé par 87° 05' de latitude et 118° 35' de longitude à l'orient de Greenwich, c'est-à-dire à moins de 3° du pôle.

Les voyageurs avaient franchi une distance de deux cents milles depuis la baie Victoria jusqu'au port Altamont.

Le lendemain matin, Johnson et Bell procédèrent à l'embarquement des effets de campement. A huit heures, les préparatifs de départ étaient terminés. Au moment de quitter cette côte, le docteur se prit à songer aux voyageurs dont on avait rencontré les traces, incident qui ne laissait pas de le préoccuper.

Ces hommes voulaient-ils gagner le nord? avaient-ils à leur disposition quelque moyen de franchir l'océan polaire? Allait-on encore les rencontrer sur cette route nouvelle?

Aucun vestige n'avait, depuis trois jours, décelé la présence de ces voyageurs et certainement, quels qu'ils fussent, ils ne devaient point avoir atteint Altamont-Harbour. C'était un lieu encore vierge de tout pas humain.

Cependant, le docteur, poursuivi par ses pensées, voulut jeter un dernier coup d'oeil sur le pays, et il gravit une éminence haute d'une centaine de pieds au plus; de là, son regard pouvait parcourir tout l'horizon du sud.

Arrivé au sommet, il porta sa lunette à ses yeux. Quelle fut sa surprise de ne rien apercevoir, non pas au loin dans les plaines, mais à quelques pas de lui! Cela lui parut fort singulier; il examina de nouveau, et enfin il regarda sa lunette…. L'objectif manquait.

«L'objectif!» s'écria-t-il.

On comprend la révélation subite qui se faisait dans son esprit; il poussa un cri assez fort pour que ses compagnons l'entendissent, et leur anxiété fut grande en le voyant descendre la colline à toutes jambes.

«Bon! qu'y a-t-il encore?» demanda Johnson.

Le docteur, essoufflé, ne pouvait prononcer une parole; enfin, il fit entendre ces mots:

«Les traces… les pas… le détachement!…

—Eh bien, quoi? fit Hatteras… des étrangers ici?

—Non!… non!… reprenait le docteur… l'objectif… mon objectif… à moi….»

Et il montrait son instrument incomplet. «Ah! s'écria l'Américain… vous avez perdu?…

—Oui!

—Mais alors, ces traces…

—Les nôtres, mes amis, les nôtres! s'écria le docteur. Nous nous sommes égarés dans le brouillard! Nous avons tourné en cercle, et nous sommes retombés sur nos pas!

—Mais cette empreinte de souliers? dit Hatteras.

—Les souliers de Bell, de Bell lui-même, qui, après avoir cassé ses snow-shoes, a marché toute une journée dans la neige.

—C'est parfaitement vrai», dit Bell.

Et l'erreur fut si évidente que chacun partit d'un éclat de rire, sauf Hatteras, qui n'était cependant pas le moins heureux de cette découverte.

«Avons-nous été assez ridicules! reprit le docteur, quand l'hilarité fut calmée. Les bonnes suppositions que nous avons faites! Des étrangers sur cette côte! allons donc! Décidément, il faut réfléchir ici avant de parler. Enfin, puisque nous voilà tirés d'inquiétude à cet égard, il ne nous reste plus qu'à partir.

—En route!» dit Hatteras.

Un quart d'heure après, chacun avait pris place à bord de la chaloupe, qui, sa misaine déployée et son foc hissé, déborda rapidement d'Altamont-Harbour.

Cette traversée maritime commençait le mercredi 10 juillet; les navigateurs se trouvaient à une distance très rapprochée du pôle, exactement cent soixante-quinze milles[1]; pour peu qu'une terre fût située à ce point du globe, la navigation par mer devait être très courte.

[1] 70 lieues 1/3.

Le vent était faible, mais favorable. Le thermomètre marquait cinquante degrés au-dessus de zéro (+10° centigrades); il faisait réellement chaud.

La chaloupe n'avait pas souffert du voyage sur le traîneau; elle était en parfait état, et se manoeuvrait facilement. Johnson tenait la barre; le docteur, Bell et l'Américain s'étaient accotés de leur mieux parmi les effets de voyage, disposés partie sur le pont, partie au-dessous.

Hatteras, placé à l'avant, fixait du regard ce point mystérieux vers lequel il se sentait attiré avec une insurmontable puissance, comme l'aiguille aimantée au pôle magnétique. Si quelque rivage se présentait, il voulait être le premier à le reconnaître. Cet honneur lui appartenait réellement.

Il remarquait d'ailleurs que la surface de l'Océan polaire était faite de lames courtes, telles que les mers encaissées en produisent. Il voyait là l'indice d'une terre prochaine, et le docteur partageait son opinion à cet égard.

Il est facile de comprendre pourquoi Hatteras désirait si vivement rencontrer un continent au pôle nord. Quel désappointement il eût éprouvé à voir la mer incertaine, insaisissable, s'étendre là où une portion de terre, si petite qu'elle fût, était nécessaire à ses projets! En effet, comment nominer d'un nom spécial un espace d'océan indéterminé? Comment planter en pleins flots le pavillon de son pays? Comment prendre possession au nom de Sa Gracieuse Majesté d'une partie de l'élément liquide?

Aussi, l'oeil fixe, Hatteras, sa boussole à la main, dévorait le nord de ses regards.

Rien, d'ailleurs, ne limitait l'étendue du bassin polaire jusqu'à la ligne de l'horizon; il s'en allait au loin se confondre avec le ciel pur de ces zones. Quelques montagnes de glace, fuyant au large, semblaient laisser passage à ces hardis navigateurs.

L'aspect de cette région offrait de singuliers caractères d'étrangeté. Cette impression tenait-elle à la disposition d'esprit de voyageurs très émus et supranerveux? Il est difficile de se prononcer. Cependant le docteur, dans ses notes quotidiennes, a dépeint cette physionomie bizarre de l'Océan; il en parle comme en parlait Penny, suivant lequel ces contrées présentent un aspect «offrant le contraste le plus frappant d'une mer animée par des millions de créatures vivantes.»

La plaine liquide, colorée des nuances les plus vagues de l'outre-mer, se montrait également transparente et douée d'un incroyable pouvoir dispersif, comme si elle eût été faite de carbure de soufre. Cette diaphanéité permettait de la fouiller du regard jusqu'à des profondeurs incommensurables; il semblait que le bassin polaire fût éclairé par-dessous à la façon d'un immense aquarium; quelque phénomène électrique, produit au fond des mers, en illuminait sans doute les couches les plus reculées. Aussi la chaloupe semblait suspendue sur un abîme sans fond.

A la surface de ces eaux étonnantes, les oiseaux volaient en bandes innombrables, pareilles à des nuages épais et gros de tempêtes. Oiseaux de passage, oiseaux de rivage, oiseaux rameurs, ils offraient dans leur ensemble tous les spécimens de la grande famille aquatique, depuis l'albatros, si commun aux contrées australes jusqu'au pingouin des mers arctiques, mais avec des proportions gigantesques. Leurs cris produisaient un assourdissement continuel. A les considérer, le docteur perdait sa science de naturaliste; les noms de ces espèces prodigieuses lui échappaient, et il se surprenait à courber la tête, quand leurs ailes battaient l'air avec une indescriptible puissance.

Quelques-uns de ces monstres aériens déployaient jusqu'à vingt pieds d'envergure; ils couvraient entièrement la chaloupe sous leur vol, et il y avait là par légions de ces oiseaux dont la nomenclature ne parut jamais dans l'«Index Ornithologus» de Londres.

Le docteur était abasourdi, et, en somme, stupéfait de trouver sa science en défaut.

Puis, lorsque son regard, quittant les merveilles du ciel, glissait à la surface de cet océan paisible, il rencontrait des productions non moins étonnantes du règne animal, et, entre autres, des méduses dont la largeur atteignait jusqu'à trente pieds; elles servaient à la nourriture générale de la gent aérienne, et flottaient comme de véritables îlots au milieu d'algues et de varechs gigantesques. Quel sujet d'étonnement! Quelle différence avec ces autres méduses microscopiques observées par Scoresby dans les mers du Groënland, et dont ce navigateur évalua le nombre à vingt-trois trilliards huit cent quatre-vingt-huit billiards de milliards dans un espace de deux milles carrés[1]!

[1] Ce nombre échappant à toute appréciation de l'esprit, le baleinier anglais, afin de le rendre plus compréhensible, disait qu'à le compter quatre-vingt mille individus auraient été occupés jour et nuit depuis la création du monde.

Enfin, lorsqu'au-delà de la superficie liquide le regard plongeait dans les eaux transparentes, le spectacle n'était pas moins surnaturel de cet élément sillonné par des milliers de poissons de toutes les espèces; tantôt ces animaux s'enfonçaient rapidement au plus profond de la masse liquide, et l'oeil les voyait diminuer peu à peu, décroître, s'effacer à la façon des spectres fantasmagoriques; tantôt, quittant les profondeurs de l'Océan, ils remontaient en grandissant à la surface des flots. Les monstres marins ne paraissaient aucunement effrayés de la présence de la chaloupe; ils la caressaient au passage de leurs nageoires énormes; là où des baleiniers de profession se fussent à bon droit épouvantés, les navigateurs n'avaient pas même la conscience d'un danger couru, et cependant quelques-uns de ces habitants de la mer atteignaient à de formidables proportions.

Les jeunes veaux marins se jouaient entre eux; le narwal, fantastique comme la licorne, armé de sa défense longue, étroite et conique, outil merveilleux qui lui sert à scier les champs de glace, poursuivait les cétacés plus craintifs; des baleines innombrables, chassant par leurs évents des colonnes d'eau et de mucilage, remplissaient l'air d'un sifflement particulier, le nord-caper à la queue déliée, aux larges nageoires caudales, fendait la vague avec une incommensurable vitesse, se nourrissant dans sa course d'animaux rapides comme lui, de gades ou de scombres, tandis que la baleine blanche, plus paresseuse, engloutissait paisiblement des mollusques tranquilles et indolents comme elle.

Plus au fond, les baleinoptères au museau pointu, les anarnacks groënlandais allongés et noirâtres, les cachalots géants, espèce répandue au sein de toutes les mers, nageaient au milieu des bancs d'ambre gris, ou se livraient des batailles homériques qui rougissaient l'Océan sur une surface de plusieurs milles; les physales cylindriques, le gros tegusik du Labrador, les dauphins à dorsale en lame de sabre, toute la famille des phoques et des morses, les chiens, les chevaux, les ours marins, les lions, les éléphants de mer semblaient paître les humides pâturages de l'Océan, et le docteur admirait ces animaux innombrables aussi facilement qu'il eût fait des crustacés et des poissons à travers les bassins de cristal du Zoological-Garden.

Quelle beauté, quelle variété, quelle puissance dans la nature! Comme tout paraissait étrange et prodigieux au sein de ces régions circumpolaires!

L'atmosphère acquérait une surnaturelle pureté; on l'eût dite surchargée d'oxygène; les navigateurs aspiraient avec délices cet air qui leur versait une vie plus ardente; sans se rendre compte de ce résultat, ils étaient en proie à une véritable combustion, dont on ne peut donner une idée, même affaiblie; leurs fonctions passionnelles, digestives, respiratoires, s'accomplissaient avec une énergie surhumaine; les idées, surexcitées dans leur cerveau, se développaient jusqu'au grandiose: en une heure, ils vivaient la vie d'un jour entier.

Au milieu de ces étonnements et de ces merveilles, la chaloupe voguait paisiblement au souffle d'un vent modéré que les grands albatros activaient parfois de leurs vastes ailes.

Vers le soir, Hatteras et ses compagnons perdirent de vue la côte de la Nouvelle-Amérique. Les heures de la nuit sonnaient pour les zones tempérées comme pour les zones équinoxiales; mais ici, le soleil, élargissant ses spirales, traçait un cercle rigoureusement parallèle à celui de l'Océan. La chaloupe, baignée dans ses rayons obliques, ne pouvait quitter ce centre lumineux qui se déplaçait avec elle.

Les êtres animés des régions hyperboréennes sentirent pourtant venir le soir, comme si l'astre radieux se fût dérobé derrière l'horizon. Les oiseaux, les poissons, les cétacés disparurent. Où? Au plus profond du ciel? Au plus profond de la mer? Qui l'eût pu dire? Mais, à leurs cris, à leurs sifflements, au frémissement des vagues agitées par la respiration des monstres marins, succéda bientôt la silencieuse immobilité; les flots s'endormirent dans une insensible ondulation, et la nuit reprit sa paisible influence sous les regards étincelants du soleil.

Depuis le départ d'Altamont-Harbour, la chaloupe avait gagné un degré dans le nord; le lendemain, rien ne paraissait encore à l'horizon, ni ces hauts pics qui signalent de loin les terres, ni ces signes particuliers auxquels un marin pressent l'approche des îles ou des continents.

Le vent tenait bon sans être fort; la mer était peu houleuse; le cortège des oiseaux et des poissons revint aussi nombreux que la veille; le docteur, penché sur les flots, put voir les cétacés quitter leur profonde retraite et monter peu à peu à la surface de la mer; quelques icebergs, et çà et là des glaçons épars, rompaient seuls l'immense monotonie de l'Océan.

Mais, en somme, les glaces étaient rares, et elles n'auraient pu gêner la marche d'un navire. Il faut remarquer que la chaloupe se trouvait alors à dix degrés au-dessus du pôle du froid, et, au point de vue des parallèles de température, c'est comme si elle eût été à dix degrés au-dessous. Rien d'étonnant, dès lors, que la mer fût libre à cette époque, comme elle le devait être par le travers de la baie de Disko, dans la mer de Baffin. Ainsi donc, un bâtiment aurait eu là ses coudées franches pendant les mois d'été.

Cette observation a une grande importance pratique; en effet, si jamais les baleiniers peuvent s'élever dans le bassin polaire, soit par les mers du nord de l'Amérique, soit par les mers du nord de l'Asie, ils sont assurés d'y faire rapidement leur cargaison, car cette partie de l'Océan paraît être le vivier universel, le réservoir général des baleines, des phoques et de tous les animaux marins.

A midi, la ligne d'eau se confondait encore avec la ligne du ciel; le docteur commençait à douter de l'existence d'un continent sous ces latitudes élevées.

Cependant, en réfléchissant, il était forcément conduit à croire à l'existence d'un continent boréal; en effet, aux premiers jours du monde, après le refroidissement de la croûte terrestre, les eaux, formées par la condensation des vapeurs atmosphériques, durent obéir à la force centrifuge, s'élancer vers les zones équatoriales et abandonner les extrémités immobiles du globe. De là l'émersion nécessaire des contrées voisines du pôle. Le docteur trouvait ce raisonnement fort juste.

Et il semblait tel à Hatteras.

Aussi les regards du capitaine essayaient de percer les brumes de l'horizon. Sa lunette ne quittait pas ses yeux. Il cherchait dans la couleur des eaux, dans la forme des vagues, dans le souffle du vent, les indices l'une terre prochaine. Son front se penchait en avant, et qui n'eût pas connu ses pensées l'eût admiré, cependant, tant il y avait dans son attitude d'énergiques désirs et d'anxieuses interrogations.

Le temps s'écoulait au milieu de cette incertitude. Rien ne se montrait à cette circonférence si nettement arrêtée. Pas un point qui ne fût ciel ou mer. Pas même à la surface des flots, un brin de ces herbes terrestres qui firent tressaillir le coeur de Christophe Colomb marchant à la découverte de l'Amérique.

Hatteras regardait toujours.

Enfin, vers six heures du soir, une vapeur de forme indécise, mais sensiblement élevée, apparut au-dessus du niveau de la mer; on eût dit un panache de fumée; le ciel était parfaitement pur: donc cette vapeur ne pouvait s'expliquer par un nuage; elle disparaissait par instants, et reparaissait, comme agitée.

Hatteras fut le premier à observer ce phénomène; ce point indécis, cette vapeur inexplicable, il l'encadra dans le champ de sa lunette, et pendant une heure encore il l'examina sans relâche.

Tout à coup, quelque indice, certain apparemment, lui vint au regard, car il étendit le bras vers l'horizon, et d'une voix éclatante il s'écria:

«Terre! terre!»

A ces mots, chacun se leva comme mû par une commotion électrique.

Une sorte de fumée s'élevait sensiblement au-dessus de la mer.

«Je vois! je vois! s'écria le docteur.

—Oui! certes… oui, fit Johnson.

—C'est un nuage, dit Altamont.

—Terre! terre!» répondit Hatteras avec une inébranlable conviction.

Les cinq navigateurs examinèrent encore avec la plus grande attention.

Mais, comme il arrive souvent aux objets que leur éloignement rend indécis, le point observé semblait avoir disparu. Enfin les regards le saisirent de nouveau, et le docteur crut même surprendre une lueur rapide à vingt ou vingt-cinq milles dans le nord.

«C'est un volcan! s'écria-t-il.

—Un volcan? fit Altamont.

—Sans doute.

—Sous une latitude si élevée!

—Et pourquoi pas? reprit le docteur; l'Islande n'est-elle pas une terre volcanique et pour ainsi dire faite de volcans?

—Oui! l'Islande, reprit l'Américain; mais si près du pôle!

—Eh bien, notre illustre compatriote, le commodore James Ross, n'a-t-il pas constaté, sur le continent austral, l'existence de l'Erebuset duTerror, deux monts ignivomes en pleine activité par cent soixante-dix degrés de longitude et soixante-dix-huit degrés, de latitude? Pourquoi donc des volcans n'existeraient-ils pas au pôle Nord?

—Cela est possible, en effet, répondit Altamont.

—Ah! s'écria le docteur, je le vois distinctement: c'est un volcan!

—Eh bien, fit Hatteras, courons droit dessus.

—Le vent commence à venir de bout, dit Johnson.

—Bordez la misaine, et au plus près.»

Mais cette manoeuvre eut pour résultat d'éloigner la chaloupe du point observé, et les plus attentifs regards ne purent le reprendre.

Cependant on ne pouvait plus douter de la proximité de la côte. C'était donc là le but du voyage entrevu, sinon atteint, et vingt-quatre heures ne se passeraient pas, sans doute, sans que ce nouveau sol fût foulé par un pied humain. La Providence, après leur avoir permis de s'en approcher de si près, ne voudrait pas empêcher ces audacieux marins d'y atterrir.

Cependant, dans les circonstances actuelles, personne ne manifesta la joie qu'une semblable découverte devait produire; chacun se renfermait en lui-même et se demandait ce que pouvait être cette terre du pôle. Les animaux semblaient la fuir; à l'heure du soir, les oiseaux, au lieu d'y chercher un refuge, s'envolaient dans le sud à tire-d'ailes! Était-elle donc si inhospitalière qu'une mouette ou un ptarmigan n'y pussent trouver asile? Les poissons eux-mêmes, les grands cétacés, fuyaient rapidement cette côte à travers les eaux transparentes. D'où venait ce sentiment de répulsion, sinon de terreur, commun à tous les êtres animés qui hantaient cette partie du globe?

Les navigateurs avaient subi l'impression générale; ils se laissaient aller aux sentiments de leur situation, et, peu à peu, chacun d'eux sentit le sommeil alourdir ses paupières.

Le quart revenait à Hatteras! Il prit la barre; le docteur, Altamont, Johnson et Bell, étendus sur les bancs, s'endormirent l'un après l'autre, et bientôt ils furent plongés dans le monde des rêves.

Hatteras essaya de résister au sommeil; il ne voulait rien perdre de ce temps précieux; mais le mouvement lent de la chaloupe le berçait insensiblement, et il tomba malgré lui dans une irrésistible somnolence.

Cependant l'embarcation marchait à peine; le vent ne parvenait pas à gonfler sa voile détendue. Au loin, quelques glaçons immobiles dans l'ouest réfléchissaient les rayons lumineux et formaient des plaques incandescentes en plein Océan.

Hatteras se prit à rêver. Sa pensée rapide erra sur toute son existence; il remonta le cours de sa vie avec cette vitesse particulière aux songes, qu'aucun savant n'a encore pu calculer; il fit un retour sur ses jours écoulés; il revit son hivernage, la baie Victoria, le Fort-Providence, la Maison-du-Docteur, la rencontre de l'Américain sous les glaces.

Alors il retourna plus loin dans le passé; il rêva de son navire, duForwardincendié, de ses compagnons, des traîtres qui l'avaient abandonné. Qu'étaient-ils devenus? Il pensa à Shandon, à Wall, au brutal Pen. Où étaient-ils? Avaient-ils pu gagner la mer de Baffin à travers les glaces?

Puis, son imagination de rêveur plana plus haut encore, et il se retrouva à son départ d'Angleterre, à ses voyages précédents, à ses tentatives avortées, à ses malheurs. Alors il oublia sa situation présente, sa réussite prochaine, ses espérances à demi réalisées. De la joie son rêve le rejeta dans les angoisses.

Pendant deux heures ce fut ainsi; puis, sa pensée reprit un nouveau cours; elle le ramena vers le pôle; il se vit posant enfin le pied sur ce continent anglais, et déployant le pavillon du Royaume-Uni.

Tandis qu'il sommeillait ainsi, un nuage énorme, de couleur olivâtre, montait sur l'horizon et assombrissait l'Océan.

On ne peut se figurer avec quelle foudroyante rapidité les ouragans envahissent les mers arctiques. Les vapeurs engendrées dans les contrées équatoriales viennent se condenser au-dessus des immenses glaciers du nord, et appellent avec une irrésistible violence des masses d'air pour les remplacer. C'est ce qui peut expliquer l'énergie des tempêtes boréales.

Au premier choc du vent, le capitaine et ses compagnons s'étaient arrachés à leur sommeil, prêts à manoeuvrer.

La mer se soulevait en lames hautes, à base peu développée; la chaloupe, ballottée par une violente houle, plongeait dans des gouffres profonds, ou oscillait sur la pointe d'une vague aiguë, en s'inclinant sous des angles de plus de quarante-cinq degrés.

Hatteras avait repris d'une main ferme la barre, qui jouait avec bruit dans la tête du gouvernail; quelquefois, cette barre, violemment prise dans une embardée, le repoussait et le courbait malgré lui. Johnson et Bell s'occupaient sans relâche à vider l'eau embarquée dans les plongeons de la chaloupe.

«Voilà une tempête sur laquelle nous ne comptions guère, dit Altamont en se cramponnant à son banc.

—Il faut s'attendre à tout ici», répondit le docteur.

Ces paroles s'échangeaient au milieu des sifflements de l'air et du fracas des flots, que la violence du vent réduisait à une impalpable poussière liquide; il devenait presque impossible de s'entendre.

Le nord était difficile à tenir; les embruns épais ne laissaient pas entrevoir la mer au-delà de quelques toises; tout point de repère avait disparu.

Cette tempête subite, au moment où le but allait être atteint, semblait renfermer de sévères avertissements; elle apparaissait à des esprits surexcités comme une défense d'aller plus loin. La nature voulait-elle donc interdire l'accès du pôle? Ce point du globe était-il entouré d'une fortification d'ouragans et d'orages qui ne permettait pas d'en approcher?

Cependant, à voir la figure énergique de ces hommes, on eût compris qu'ils ne céderaient ni au vent ni aux flots, et qu'ils iraient jusqu'au bout.

Ils luttèrent ainsi pendant toute la journée, bravant la mort à chaque instant, ne gagnant rien dans le nord, mais ne perdant pas, trempés sous une pluie tiède, et mouillés par les paquets de mer que la tempête leur jetait au visage; aux sifflements de l'air se mêlaient parfois de sinistres cris d'oiseaux.

Mais au milieu même d'une recrudescence du courroux des flots, vers six heures du soir, il se fit une accalmie subite. Le vent se tut miraculeusement. La mer se montra calme et unie, comme si la houle ne l'eût pas soulevée pendant douze heures. L'ouragan semblait avoir respecté cette partie de l'Océan polaire.

Que se passait-il donc? Un phénomène extraordinaire, inexplicable, et dont le capitaine Sabine fut témoin pendant ses voyages aux mers groënlandaises.

Le brouillard, sans se lever, s'était fait étrangement lumineux.

La chaloupe naviguait dans une zone de lumière électrique, un immense feu Saint-Elme resplendissait, mais sans chaleur. Le mât, la voile, les agrès se dessinaient en noir sur le fond phosphorescent du ciel avec une incomparable netteté; les navigateurs demeuraient plongés dans un bain de rayons transparents, et leurs figures se coloraient de reflets enflammés.

L'accalmie soudaine de cette portion de l'Océan provenait sans doute du mouvement ascendant des colonnes d'air, tandis que la tempête, appartenant au genre des cyclones[1], tournait avec rapidité autour de ce centre paisible.

[1] Tempêtes tournantes.

Mais cette atmosphère en feu fit venir une pensée à l'esprit d'Hatteras.

«Le volcan! s'écria-t-il.

—Est-ce possible? fit Bell.

—Non! non! répondit le docteur; nous serions étouffés si ses flammes s'étendaient jusqu'à nous.

—C'est peut-être son reflet dans le brouillard, fit Altamont.

—Pas davantage. Il faudrait admettre que nous fussions près de terre, et, dans ce cas, nous entendrions les fracas de l'éruption.

—Mais alors?… demanda le capitaine.

—C'est un phénomène cosmique, répondit le docteur, phénomène peu observé jusqu'ici!… Si nous continuons notre route, nous ne tarderons pas à sortir de cette sphère lumineuse pour retrouver l'obscurité et la tempête.

—Quoi qu'il en soit, en avant! répondit Hatteras.

—En avant!» s'écrièrent ses compagnons, qui ne songèrent même pas à reprendre haleine dans ce bassin tranquille.

La voile, avec ses plis de feu, pendait le long du mât étincelant; les avirons plongèrent dans les vagues ardentes et parurent soulever des flots d'étincelles faites de gouttes d'eau vivement éclairées.

Hatteras, la boussole à la main, reprit la route du nord; peu à peu le brouillard perdit de sa lumière, puis de sa transparence; le vent fit entendre ses rugissements à quelques toises, et bientôt la chaloupe, se couchant sous une violente rafale, rentra dans la zone des tempêtes.

Mais l'ouragan avait heureusement tourné d'un point vers le sud, et l'embarcation put courir vent arrière, allant droit au pôle, risquant de sombrer, mais se précipitant avec une vitesse insensée; recueil, rocher ou glaçon, pouvait surgir à chaque instant des flots, et elle s'y fût infailliblement mise en pièces.

Cependant, pas un de ces hommes n'élevait une objection; pas un ne faisait entendre la voix de la prudence. Ils étaient pris de la folie du danger. La soif de l'inconnu les envahissait. Ils allaient ainsi non pas aveugles, mais aveuglés, trouvant l'effroyable rapidité de cette course trop faible au gré de leur impatience. Hatteras maintenait sa barre dans son imperturbable direction, au milieu des vagues écumant sous le fouet de la tempête.

Cependant l'approche de la côte se faisait sentir; il y avait dans l'air des symptômes étranges.

Tout à coup le brouillard se fendit comme un rideau déchiré par le vent, et, pendant un laps de temps rapide comme l'éclair, on put voir à l'horizon un immense panache de flammes se dresser vers le ciel.

«Le volcan! le volcan!…»

Ce fut le mot qui s'échappa de toutes les bouches; mais la fantastique vision avait disparu; le vent, sautant dans le sud-est, prit l'embarcation par le travers et l'obligea de fuir encore cette terre inabordable.

«Malédiction! fit Hatteras en bordant sa misaine; nous n'étions pas à trois milles de la côte!»

Hatteras ne pouvait résister à la violence de la tempête; mais, sans lui céder, il biaisa dans le vent, qui se déchaînait avec un emportement indescriptible. Par instants, la chaloupe se renversait sur le côté, à faire craindre que sa quille n'émergeât tout entière; cependant elle finissait par se relever sous l'action du gouvernail, comme un coursier dont les jarrets fléchissent et que son cavalier relève de la bride et de l'éperon.

Hatteras, échevelé, la main soudée à sa barre, semblait être l'âme de cette barque et ne faire qu'un avec elle, ainsi que l'homme et le cheval au temps des centaures.

Soudain, un spectacle épouvantable s'offrit à ses regards.

A moins de dix toises, un glaçon se balançait sur la cime houleuse des vagues; il descendait et montait comme la chaloupe; il la menaçait de sa chute, et l'eût écrasée à la toucher seulement.

Mais, avec ce danger d'être précipité dans l'abîme, s'en présentait un autre non moins terrible; car ce glaçon, courant à l'aventure, était chargé d'ours blancs, serrés les uns contre les autres, et fous de terreur.

«Des ours! des ours!» s'écria Bell d'une voix étranglée.

Et chacun, terrifié, vit ce qu'il voyait.

Le glaçon faisait d'effrayantes embardées; quelquefois il s'inclinait sous des angles si aigus, que les animaux roulaient pêle-mêle les uns sur les autres. Alors ils poussaient des grognements qui luttaient avec les fracas de la tempête, et un formidable concert s'échappait de cette ménagerie flottante.

Que ce radeau de glace vînt à culbuter, et les ours, se précipitant vers l'embarcation, en eussent tenté l'abordage.

Pendant un quart d'heure, long comme un siècle, la chaloupe et le glaçon naviguèrent de conserve, tantôt écartés de vingt toises, tantôt prêts à se heurter; parfois l'un dominait l'autre, et les monstres n'avaient qu'à se laisser choir. Les chiens groënlandais tremblaient d'épouvante. Duk restait immobile.

Hatteras et ses compagnons étaient muets; il ne leur venait pas même à l'idée de mettre la barre dessous pour s'écarter de ce redoutable voisinage, et ils se maintenaient dans leur route avec une inflexible rigueur. Un sentiment vague, qui tenait plus de l'étonnement que de la terreur, s'emparait de leur cerveau; ils admiraient, et ce terrifiant spectacle complétait la lutte des éléments.

Enfin, le glaçon s'éloigna peu à peu, poussé par le vent auquel résistait la chaloupe avec sa misaine bordée à plat, et il disparut au milieu du brouillard, signalant de temps en temps sa présence par les grognements éloignés de son monstrueux équipage.

En ce moment, il y eut redoublement de la tempête, ce fut un déchaînement sans nom des ondes atmosphériques; l'embarcation, soulevée hors des flots, se prit à tournoyer avec une vitesse vertigineuse; sa misaine arrachée s'enfuit dans l'ombre comme un grand oiseau blanc; un trou circulaire, un nouveau Maëlstroem, se forma dans le remous des vagues, les navigateurs, enlacés dans ce tourbillon, coururent avec une rapidité telle que ses lignes d'eau leur semblaient immobiles, malgré leur incalculable rapidité. Ils s'enfonçaient peu à peu. Au fond du gouffre, une aspiration puissante, une succion irrésistible se faisait, qui les attirait et les engloutissait vivants.

Ils s'étaient levés tous les cinq. Ils regardaient d'un regard effaré. Le vertige les prenait. Ils avaient en eux ce sentiment indéfinissable de l'abîme!

Mais, tout d'un coup, la chaloupe se releva perpendiculairement. Son avant domina les lignes du tourbillon; la vitesse dont elle était douée la projeta hors du centre d'attraction, et, s'échappant par la tangente de cette circonférence qui faisait plus de mille tours à la seconde, elle fut lancée au-dehors avec la vitesse d'un boulet de canon.

Altamont, le docteur, Johnson, Bell furent renversés sur leurs bancs.

Quand ils se relevèrent, Hatteras avait disparu.

Il était deux heures du matin.

Un cri, parti de quatre poitrines, succéda au premier instant de stupeur.

«Hatteras? dit le docteur.

—Disparu! firent Johnson et Bell.

—Perdu!»

Ils regardèrent autour d'eux. Rien n'apparaissait sur cette mer houleuse. Duk aboyait avec un accent désespéré; il voulait se précipiter au milieu des flots, et Bell parvenait à peine à le retenir.

«Prenez place au gouvernail, Altamont, dit le docteur, et tentons tout au monde pour retrouver notre infortuné capitaine!»

Johnson et Bell reprirent leurs bancs. Altamont saisit la barre, et la chaloupe errante revint au vent.

Johnson et Bell se mirent à nager vigoureusement; pendant une heure, on ne quitta pas le lieu de la catastrophe. On chercha, mais en vain! Le malheureux Hatteras, emporté par l'ouragan, était perdu.

Perdu! si près du pôle! si près de ce but qu'il n'avait fait qu'entrevoir!

Le docteur appela, cria, fit feu de ses armes; Duk joignit ses lamentables aboiements à sa voix; mais rien ne répondit aux deux amis du capitaine. Alors une profonde douleur s'empara de Clawbonny; sa tête retomba sur ses mains, et ses compagnons l'entendirent pleurer.

En effet, à cette distance de la terre, sans un aviron, sans un morceau de bois pour se soutenir, Hatteras ne pouvait avoir gagné vivant la côte, et si quelque chose de lui touchait enfin cette terre désirée, ce serait son cadavre tuméfié et meurtri.

Après une heure de recherche, il fallut reprendre la route au nord et lutter contre les dernières fureurs de la tempête.

A cinq heures du matin, le 11 juillet, le vent s'apaisa; la houle tomba peu à peu; le ciel reprit sa clarté polaire, et, à moins de trois milles, la terre s'offrit dans toute sa splendeur.

Ce continent nouveau n'était qu'une île, ou plutôt un volcan dressé comme un phare au pôle boréal du monde.»

La montagne, en pleine éruption, vomissait une masse de pierres brûlantes et de quartiers de rocs incandescents; elle semblait s'agiter sous des secousses réitérées comme une respiration de géant; les masses projetées montaient dans les airs à une grande hauteur, au milieu des jets d'une flamme intense, et des coulées de lave se déroulaient sur ses flancs en torrents impétueux; ici, des serpents embrasés se faufilaient entre les roches fumantes; là, des cascades ardentes retombaient au milieu d'une vapeur pourpre, et plus bas, un fleuve de feu, formé de mille rivières ignées, se jetaient à la mer par une embouchure bouillonnante.

Le volcan paraissait n'avoir qu'un cratère unique d'où s'échappait la colonne de feu, zébrée d'éclairs transversaux; on eût dit que l'électricité jouait un rôle dans ce magnifique phénomène.

Au-dessus des flammes haletantes ondoyait un immense panache de fumée, rouge à sa base, noir à son sommet. Il s'élevait avec une incomparable majesté et se déroulait largement en épaisses volutes.

Le ciel, à une grande hauteur, revêtait une couleur cendrée; l'obscurité éprouvée pendant la tempête, et dont le docteur n'avait pu se rendre compte, venait évidemment des colonnes de cendres déployées devant le soleil comme un impénétrable rideau. Il se souvint alors d'un fait semblable survenu en 1812, à l'île de la Barbade, qui, en plein midi, fut plongée dans les ténèbres profondes, par la masse des cendres rejetées du cratère de l'île Saint-Vincent.

Cet énorme rocher ignivome, poussé en plein Océan, mesurait mille toises de hauteur, à peu près l'altitude de l'Hécla.

La ligne menée de son sommet à sa base formait avec l'horizon un angle de onze degrés environ.

Il semblait sortir peu à peu du sein des flots, à mesure que la chaloupe s'en approchait. Il ne présentait aucune trace de végétation. Le rivage même lui faisait défaut, et ses flancs tombaient à pic dans la mer.

«Pourrons-nous atterrir? dit le docteur.

—Le vent nous porte, répondit Altamont.

—Mais je ne vois pas un bout de plage sur lequel, nous puissions prendre pied!

—Cela paraît ainsi de loin, répondit Johnson; mais nous trouverons bien de quoi loger notre embarcation; c'est tout ce qu'il nous faut.

—Allons donc!» répondit tristement Clawbonny. Le docteur n'avait plus de regards pour cet étrange continent qui se dressait devant lui. La terre du pôle était bien là, mais non l'homme qui l'avait découverte!

A cinq cents pas des rocs, la mer bouillonnait sous l'action des feux souterrains. L'île qu'elle entourait pouvait avoir huit à dix milles de circonférence, pas davantage, et, d'après l'estime, elle se trouvait très près du pôle, si même l'axe du monde n'y passait pas exactement.

Aux approches de l'île, les navigateurs remarquèrent un petit fiord en miniature suffisant pour abriter leur embarcation; ils s'y dirigèrent aussitôt, avec la crainte de trouver le corps du capitaine rejeté à la côte par la tempête!

Cependant, il semblait difficile qu'un cadavre s'y reposât; il n'y avait pas de plage, et la mer déferlait sur des rocs abrupts; une cendre épaisse et vierge de toute trace humaine recouvrait leur surface au-delà de la portée des vagues.

Enfin la chaloupe se glissa par une ouverture étroite entre deux brisants à fleur d'eau, et là elle se trouva parfaitement abritée contre le ressac.

Alors les hurlements lamentables de Duk redoublèrent; le pauvre animal appelait le capitaine dans son langage ému, il le redemandait à cette mer sans pitié, à ces rochers sans écho. Il aboyait en vain, et le docteur le caressait de la main sans pouvoir le calmer, quand le fidèle chien, comme s'il eût voulu remplacer son maître, fit un bond prodigieux et s'élança le premier sur les rocs, au milieu d'une poussière de cendre qui vola en nuage autour de lui.

«Duk! ici, Duk!» fit le docteur.

Mais Duk ne l'entendit pas et disparut. On procéda alors au débarquement; Clawbonny et ses trois compagnons prirent terre, et la chaloupe fut solidement amarrée.

Altamont se disposait à gravir un énorme amas de pierres, quand les aboiements de Duk retentirent à quelque distance avec une énergie inaccoutumée; ils exprimaient non la colère, mais la douleur.

«Écoutez, fit le docteur.

—Quelque animal dépisté? dit le maître d'équipage.

—Non! non! répondit le docteur en tressaillant, c'est de la plainte! ce sont des pleurs! le corps d'Hatteras est là.»

A ces paroles, les quatre hommes s'élancèrent sur les traces de Duk, au milieu des cendres qui les aveuglaient; ils arrivèrent au fond d'un fiord, à un espace de dix pieds sur lequel les vagues venaient mourir insensiblement.

Là, Duk aboyait auprès d'un cadavre enveloppé dans le pavillon d'Angleterre.

«Hatteras! Hatteras!» s'écria le docteur en se précipitant sur le corps de son ami.

Mais aussitôt il poussa une exclamation impossible à rendre.

Ce corps ensanglanté, inanimé en apparence, venait de palpiter sous sa main.

«Vivant! vivant! s'écria-t-il.

—Oui, dit une voix faible, vivant sur la terre du pôle où m'a jeté la tempête, vivant surl'île de la Reine!

—Hurrah pour l'Angleterre! s'écrièrent les cinq hommes d'un commun accord.

—Et pour l'Amérique!» reprit le docteur en tendant une main àHatteras et l'autre à l'Américain.

Duk, lui aussi, criait hurrah à sa manière, qui en valait bien une autre.

Pendant les premiers instants, ces braves gens furent tout entiers au bonheur de revoir leur capitaine; ils sentaient leurs yeux inondés de larmes.

Le docteur s'assura de l'état d'Hatteras. Celui-ci n'était pas grièvement blessé. Le vent l'avait porté jusqu'à la côte, où l'abordage fut fort périlleux; le hardi marin, plusieurs fois rejeté au large, parvint enfin, à force d'énergie, à se cramponner à un morceau de roc, et il réussit à se hisser au-dessus des flots.

Là, il perdit connaissance, après s'être roulé dans son pavillon, et il ne revint au sentiment que sous les caresses de Duk et au bruit de ses aboiements.

Après les premiers soins, Hatteras put se lever et reprendre, au bras du docteur, le chemin de la chaloupe.

«Le pôle! le pôle Nord! répétait-il en marchant.

—Vous êtes heureux! lui disait le docteur.

—Oui, heureux! Et vous, mon ami, ne sentez-vous pas ce bonheur, cette joie de se trouver ici? Cette terre que nous foulons, c'est la terre du pôle! Cette mer que nous avons traversée, c'est la mer du pôle! Cet air que nous respirons, c'est l'air du pôle! Oh! le pôle Nord! le pôle Nord!»

En parlant ainsi, Hatteras était en proie à une exaltation violente, à une sorte de fièvre, et le docteur essayait en vain de le calmer. Ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, et ses pensées bouillonnaient dans son cerveau. Clawbonny attribua cet état de surexcitation aux épouvantables périls que le capitaine venait de traverser.

Hatteras avait évidemment besoin de repos, et l'on s'occupa de chercher un lieu de campement.

Altamont trouva bientôt une grotte faite de rochers que leur chute avait arrangés en forme de caverne; Johnson et Bell y apportèrent les provisions et lâchèrent les chiens groënlandais.

Vers onze heures, tout fut préparé pour un repas; la toile de la tente servait de nappe; le déjeuner, composé de pemmican, de viande salée, de thé et de café, s'étalait à terre et ne demandait qu'à se laisser dévorer.

Mais auparavant, Hatteras exigea que le relevé de l'île fût fait; il voulait savoir exactement à quoi s'en tenir sur sa position.

Le docteur et Altamont prirent alors leurs instruments, et, après observation, ils obtinrent, pour la position précise de la grotte, 89° 59' 15" de latitude. La longitude, à cette hauteur, n'avait plus aucune importance, car tous les méridiens se confondaient à quelques centaines de pieds plus haut.

Donc, en réalité, l'île se trouvait située au pôle Nord, et le quatre-vingt-dixième degré de latitude n'était qu'à quarante-cinq secondes de là, exactement à trois quarts de mille[1], c'est-à-dire vers le sommet du volcan.

[1] 1,237 mètres.

Quand Hatteras connut ce résultat, il demanda qu'il fût consigné dans un procès-verbal fait en double, qui devait être déposé dans un cairn sur la côte.

Donc, séance tenante, le docteur prit la plume et rédigea le document suivant, dont l'un des exemplaires figure maintenant aux archives de la Société royale géographique de Londres.

«Ce 11 juillet 1861, par 89° 59' 15" de latitude septentrionale, a été découverte «l'île de la Reine», au pôle Nord, par le capitaine Hatteras, commandant le brick leForward, de Liverpool, qui a signé, ainsi que ses compagnons.

«Quiconque trouvera ce document est prié de le faire parvenir à l'Amirauté.

«Signé: John HATTERAS, commandant duForward; docteur CLAWBONNY; ALTAMONT, commandant duPorpoise; JOHNSON, maître d'équipage; BELL, charpentier.»

«Et maintenant, mes amis, à table!» dit gaiement le docteur.

Il va sans dire que, pour se mettre à table, on s'asseyait à terre.

«Mais, disait Clawbonny, qui ne donnerait toutes les tables et toutes les salles à manger du monde pour dîner par 89° 59' et 15" de latitude boréale!»

Les pensées de chacun se rapportaient en effet à la situation présente; les esprits étaient en proie à cette prédominante idée du pôle Nord. Dangers bravés pour l'atteindre, périls à vaincre pour en revenir, s'oubliaient dans ce succès sans précédent. Ce que ni les anciens, ni les modernes, ce que ni les Européens, ni les Américains, ni les Asiatiques n'avaient pu faire jusqu'ici, venait d'être accompli.

Aussi le docteur fut-il bien écouté de ses compagnons quand il raconta tout ce que sa science et son inépuisable mémoire purent lui fournir à propos de la situation actuelle.

Ce fut avec un véritable enthousiasme qu'il proposa de porter tout d'abord un toast au capitaine.

«A John Hatteras! dit-il.

—A John Hatteras! firent ses compagnons d'une seule voix.

—Au pôle Nord!» répondit le capitaine, avec un accent étrange, chez cet être jusque-là si froid, si contenu, et maintenant en proie à une impérieuse surexcitation.

Les tasses se choquèrent, et les toasts furent suivis de chaleureuses poignées de main.

«Voilà donc, dit le docteur, le fait géographique le plus important de notre époque! Qui eût dit que cette découverte précéderait celles du centre de l'Afrique ou de l'Australie! Vraiment, Hatteras, vous êtes au-dessus des Sturt et des Livingstone, des Burton et des Barth! Honneur à vous!

—Vous avez raison, docteur, répondit Altamont; il semble que, par les difficultés de l'entreprise, le pôle Nord devait être le dernier point de la terre à découvrir. Le jour où un gouvernement eût absolument voulu connaître le centre de l'Afrique, il y eût réussi inévitablement à prix d'hommes et d'argent; mais ici, rien de moins certain que le succès, et il pouvait se présenter des obstacles absolument infranchissables.

—Infranchissables! s'écria Hatteras avec véhémence, il n'y a pas d'obstacles infranchissables, il y a des volontés plus ou moins énergiques, voilà tout!

—Enfin, dit Johnson, nous y sommes, c'est bien. Mais enfin, monsieur Clawbonny, me direz-vous une bonne fois ce que ce pôle a de particulier?

—Ce qu'il a, mon brave Johnson, il a qu'il est le seul point du globe immobile pendant que tous les autres points tournent avec une extrême rapidité.

—Mais je ne m'aperçois guère, répondit Johnson, que nous soyons plus immobiles ici qu'à Liverpool!

—Pas plus qu'à Liverpool vous ne vous apercevez de votre mouvement; cela tient à ce que, dans ces deux cas, vous participez vous-même à ce mouvement ou à ce repos! Mais le fait n'en est pas moins certain. La terre est douée d'un mouvement de rotation qui s'accomplit en vingt-quatre heures, et ce mouvement est supposé s'opérer sur un axe dont les extrémités passent au pôle Nord et au pôle Sud. Eh bien! nous sommes à l'une des extrémités de cet axe nécessairement immobile.

—Ainsi, dit Bell, quand nos compatriotes tournent rapidement, nous restons en repos?

—A peu près, car nous ne sommes pas absolument au pôle!

—Vous avez raison, docteur! dit Hatteras d'un ton grave et en secouant la tête, il s'en faut encore de quarante-cinq secondes que nous ne soyons arrivés au point précis!

—C'est peu de chose, répondit Altamont, et nous pouvons nous considérer comme immobiles.

—Oui, reprit le docteur, tandis que les habitants de chaque point de l'équateur font trois cent quatre-vingt-seize lieues par heure!

—Et cela sans en être plus fatigués! fit Bell.

—Justement! répondit le docteur.

—Mais, reprit Johnson, indépendamment de ce mouvement de rotation, la terre n'est-elle pas douée d'un autre mouvement autour du soleil?

—Oui, un mouvement de translation qu'elle accomplit en un an.

—Est-il plus rapide que l'autre? demanda Bell.

—Infiniment plus, et je dois dire que, quoique nous soyons au pôle, il nous entraîne comme tous les habitants de la terre. Ainsi donc, notre prétendue immobilité n'est qu'une chimère: immobiles par rapport aux autres points du globe, oui; mais par rapport au soleil, non.

—Bon! dit Bell avec un accent de regret comique, moi qui me croyais si tranquille! il faut renoncer à cette illusion! On ne peut décidément pas avoir un instant de repos en ce monde.

—Comme tu dis, Bell, répliqua Johnson; et nous apprendrez-vous, monsieur Clawbonny, quelle est la vitesse de ce mouvement de translation?

—Elle est considérable, répondit le docteur; la terre marche autour du soleil soixante-seize fois plus vite qu'un boulet de vingt-quatre, qui fait cependant cent quatre-vingt-quinze toises par seconde. Sa vitesse de translation est donc de sept lieues six dixièmes par seconde; vous le voyez, c'est bien autre chose que le déplacement des points de l'équateur.

—Diable! fit Bell, c'est à ne pas vous croire, monsieur Clawbonny! Plus de sept lieues par seconde, et cela quand il eût été si facile de rester immobiles, si Dieu l'avait voulu!

—Bon! fit Altamont, y pensez-vous, Bell! Alors, plus de jour, plus de nuit, plus de printemps, plus d'automne, plus d'été, plus d'hiver!

—Sans compter un résultat tout simplement épouvantable! reprit le docteur.

—Et lequel donc? dit Johnson.

—C'est que nous serions tombés sur le soleil!

—Tombés sur le soleil! répliqua Bell avec surprise.

—Sans doute. Si ce mouvement de translation venait à s'arrêter, la terre serait précipitée sur le soleil en soixante-quatre jours et demi.

—Une chute de soixante-quatre jours! répliqua Johnson.

—Ni plus ni moins, répondit le docteur; car il y a une distance de trente-huit millions de lieues à parcourir.

—Quel est donc le poids du globe terrestre? demanda Altamont.

—Il est de cinq mille huit cent quatre-vingt-un quadrillions de tonneaux.

—Bon! fit Johnson, voilà des nombres qui ne disent rien à l'oreille! on ne les comprend plus!

—Aussi, mon digne Johnson, je vais vous donner deux termes de comparaison qui vous resteront dans l'esprit: rappelez-vous qu'il faut soixante-quinze lunes pour faire le poids de la terre et trois cent cinquante mille terres pour faire le poids du soleil.

—Tout cela est écrasant! fit Altamont.

—Écrasant, c'est le mot, répondit le docteur; mais je reviens au pôle, puisque jamais leçon de cosmographie sur cette partie de la terre n'aura été plus opportune, si toutefois cela ne vous ennuie pas.

—Allez, docteur, allez! fit Altamont.

—Je vous ai dit, reprit le docteur, qui avait autant de plaisir à enseigner que ses compagnons en éprouvaient à s'instruire, je vous ai dit que le pôle était un point immobile par rapport aux autres points de la terre. Eh bien, ce n'est pas tout à fait vrai.

—Comment! dit Bell, il faut encore en rabattre?

—Oui, Bell, le pôle n'occupe pas toujours la même place exactement; autrefois, l'étoile polaire était plus éloignée du pôle céleste qu'elle ne l'est maintenant. Notre pôle est donc doué d'un certain mouvement; il décrit un cercle en vingt-six mille ans environ. Cela vient de la précession des équinoxes, dont je vous parlerai tout à l'heure.

—Mais, dit Altamont, ne pourrait-il se faire que le pôle se déplaçât un jour d'une plus grande quantité?

—Eh! mon cher Altamont, répondit le docteur, vous touchez à une grande question que les savants débattirent longtemps à la suite d'une singulière découverte.

—Laquelle donc?

—Voici. En 1771, on découvrit le cadavre d'un rhinocéros sur les bords de la mer Glaciale, et, en 1799, celui d'un éléphant sur les côtes de la Sibérie. Comment ces quadrupèdes des pays chauds se rencontraient-ils sous une pareille latitude? De là, étrange rumeur parmi les géologues, qui n'étaient pas aussi savants que le fut depuis un Français, M. Elie de Beaumont, lequel démontra que ces animaux vivaient sous des latitudes déjà élevées, et que les torrents et les fleuves avaient tout bonnement amené leurs cadavres là où on les avait trouvés. Mais, comme cette explication n'était pas encore émise, devinez ce qu'inventa l'imagination des savants?

—Les savants sont capables de tout, dit Altamont en riant.

—Oui, de tout pour expliquer un fait; eh bien, ils supposèrent que le pôle de la terre avait été autrefois à l'équateur, et l'équateur au pôle.

—Bah!

—Comme je vous le dis, et sérieusement; or, s'il en eût été ainsi, comme la terre est aplatie au pôle de plus de cinq lieues, les mers, transportées au nouvel équateur par la force centrifuge, auraient recouvert des montagnes deux fois hautes comme l'Himalaya; tous les pays qui avoisinent le cercle polaire, la Suède, la Norvège, la Russie, la Sibérie, le Groënland, la Nouvelle-Bretagne, eussent été ensevelis sous cinq lieues d'eau, tandis que les régions équatoriales, rejetées au pôle, auraient formé des plateaux élevés de cinq lieues.

—Quel changement! fit Johnson.

—Oh! cela n'effrayait guère les savants.

—Et comment expliquaient-ils ce bouleversement? demanda Altamont.

—Par le choc d'une comète. La comète est le «Deus es machina»; toutes les fois qu'on est embarrassé en cosmographie, on appelle une comète à son secours. C'est l'astre le plus complaisant que je connaisse, et, au moindre signe d'un savant, il se dérange pour tout arranger!

—Alors, dit Johnson, selon vous, monsieur Clawbonny, ce bouleversement est impossible?

—Impossible!

—Et s'il arrivait?

—S'il arrivait, l'équateur serait gelé en vingt-quatre heures!

—Bon! s'il se produisait maintenant, dit Bell, on serait capable de dire que nous ne sommes pas allés au pôle.

—Rassurez-vous, Bell. Pour en revenir à l'immobilité de l'axe terrestre, il en résulte donc ceci: c'est que si nous étions pendant l'hiver à cette place, nous verrions les étoiles décrire un cercle parfait autour de nous. Quant au soleil, le jour de l'équinoxe du printemps, le 23 mars, il nous paraîtrait (je ne tiens pas compte de la réfraction), il nous paraîtrait exactement coupé en deux par l'horizon, et monterait peu à peu en formant des courbes très allongées; mais ici, il y a cela de remarquable que, dès qu'il a paru, il ne se couche plus; il reste visible pendant six mois; puis son disque vient raser de nouveau l'horizon à l'équinoxe d'automne, au 22 septembre, et, dès qu'il s'est couché, on ne le revoit plus de tout l'hiver.

—Vous parliez tout à l'heure de l'aplatissement de la terre aux pôles, dit Johnson; veuillez donc m'expliquer cela, monsieur Clawbonny.

—Voici, Johnson. La terre étant fluide aux premiers jours du monde, vous comprenez qu'alors son mouvement de rotation dut repousser une partie de sa masse mobile à l'équateur, où la force centrifuge se faisait plus vivement sentir. Si la terre eût été immobile, elle fût restée une sphère parfaite; mais, par suite du phénomène que je viens de vous décrire, elle présente une forme, ellipsoïdale, et les points du pôle sont plus rapprochés du centre que les points de l'équateur de cinq lieues un tiers environ.

—Ainsi, dit Johnson, si notre capitaine voulait nous emmener au centre de la terre, nous aurions cinq lieues de moins à faire pour y arriver?

—Comme vous le dites, mon ami.

—Eh bien, capitaine, c'est autant de chemin de fait! Voilà une occasion dont il faut profiter…»

Hatteras ne répondit pas. Évidemment, il n'était pas à la conversation, ou bien il l'écoutait sans l'entendre.


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