Hatteras ne voulut pas mettre son équipage au courant de cette situation nouvelle. Il avait raison. Ces malheureux, se sachant entraînés vers le nord avec une force irrésistible, se fussent livrés peut-être aux folies du désespoir. Le docteur le comprit, et approuva le silence du capitaine.
Celui-ci avait renfermé dans son coeur les impressions que lui causèrent cette découverte. Ce fut son premier instant de bonheur depuis ces longs mois passés dans sa lutte incessante contre les éléments. Il se trouvait reporté à cent cinquante milles plus au nord, à peine à huit degrés du pôle! Mais cette joie, il la cacha si profondément, que le docteur ne put pas même la soupçonner; celui-ci se demanda bien pourquoi l'oeil d'Hatteras brillait d'un éclat inaccoutumé; mais ce fut tout, et la réponse si naturelle à cette question ne lui vint même pas a l'esprit.
Le Forward, en se rapprochant du pôle, s'était éloigné de ce gisement de charbon observé par sir Edward Belcher; au lieu de cent milles, il fallait, pour le chercher, revenir de deux cent cinquante milles vers le sud. Cependant, après une courte discussion à cet égard entre Hatteras et Clawbonny, le voyage fut maintenu.
Si Belcher avait dit vrai, et l'on ne pouvait mettre sa véracité en doute, les choses devaient se trouver dans l'état où il les avait laissées. Depuis 1853, pas une expédition nouvelle ne fut dirigée vers ces continents extrêmes. On ne rencontrait que peu ou point d'Esquimaux sous cette latitude. La déconvenue arrivée à l'île Beechey ne pouvait se reproduire sur les côtes du Nouveau-Cornouailles. La basse température de ce climat conservait indéfiniment les objets abandonnés à son influence. Toutes les chances se réunissaient donc en faveur de cette excursion à travers les glaces.
On calcula que ce voyage pourrait durer quarante jours au plus, et les préparatifs furent faits par Johnson en conséquence.
Ses soins se portèrent d'abord sur le traîneau; il était de forme groënlandaise, large de trente-cinq pouces et long de vingt-quatre pieds. Les Esquimaux en construisent qui dépassent souvent cinquante pieds en longueur. Celui-ci se composait de longues planches recourbées à l'avant et à l'arrière, et tendues comme un arc par deux fortes cordes. Cette disposition lui donnait un certain ressort de nature à rendre les chocs moins dangereux. Ce traîneau courait aisément sur la glace; mais par les temps de neige, lorsque les couches blanches n'étaient pas encore durcies, on lui adaptait deux châssis verticaux juxtaposés, et, élevé de la sorte, il pouvait avancer sans accroître son tirage. D'ailleurs, en le frottant d'un mélange de soufre et de neige, suivant la méthode esquimau, il glissait avec une remarquable facilité.
Son attelage se composait de six chiens; ces animaux, robustes malgré leur maigreur, ne paraissaient pas trop souffrir de ce rude hiver; leurs harnais de peau de daim étaient en bon état; on devait compter sur un tel équipage, que les Groënlandais d'Uppernawik avaient vendu en conscience. A eux six, ces animaux pouvaient traîner un poids de deux mille livres, sans se fatiguer outre mesure.
Les effets de campement furent une tente, pour le cas où la construction d'une snow-house[1] serait impossible, une large toile de mackintosh, destinée à s'étendre sur la neige, qu'elle empêchait de fondre au contact du corps, et enfin plusieurs couvertures de laine et de peau de buffle. De plus, on emporta l'halkett-boat.
[1] Maison de neige.
Les provisions consistèrent en cinq caisses de pemmican pesant environ quatre cent cinquante livres; on comptait une livre de pemmican par homme et par chien; ceux-ci étaient au nombre de sept, en comprenant Duk; les hommes ne devaient pas être plus de quatre. On emportait aussi douze gallons d'esprit-de-vin, c'est-à-dire cent cinquante livres à peu près, du thé, du biscuit en quantité suffisante, une petite cuisine portative, avec une notable quantité de mèches et d'étoupes, de la poudre, des munitions, et quatre fusils à deux coups. Les hommes de l'expédition, d'après l'invention du capitaine Parry, devaient se ceindre de ceintures en caoutchouc, dans lesquelles la chaleur du corps et le mouvement de la marche maintenaient du café, du thé et de l'eau à l'état liquide.
Johnson soigna tout particulièrement la confection des snow-shoes[1], fixées sur des montures en bois garnies de lanières de cuir; elles servaient de patins; sur les terrains entièrement glacés et durcis, les moccassins de peau de daim les remplaçaient avec avantage; chaque voyageur dut être muni de deux paires des unes et des autres.
[1] Chaussures à neige.
Ces préparatifs, si importants, puisqu'un détail omis peut amener la perte d'une expédition, demandèrent quatre jours pleins. Chaque midi, Hatteras eut soin de relever la position de son navire; il ne dérivait plus, et il fallait cette certitude absolue pour opérer le retour.
Hatteras s'occupa de choisir les hommes qui devaient le suivre. C'était une grave décision à prendre; quelques-uns n'étaient pas bons à emmener, mais on devait aussi regarder à les laisser à bord. Cependant, le salut commun dépendant de la réussite du voyage, il parut opportun au capitaine de choisir avant tout des compagnons sûrs et éprouvés.
Shandon se trouva donc exclu; il ne manifesta, d'ailleurs, aucun regret à cet égard. James Wall, complètement alité, ne pouvait prendre part à l'expédition.
L'état des malades, au surplus, n'empirait pas; leur traitement consistait en frictions répétées et en fortes doses de jus de citron; il n'était pas difficile à suivre, et ne nécessitait aucunement la présence du docteur. Celui-ci se mit donc en tête des voyageurs, et son départ n'amena point la moindre réclamation.
Johnson eût vivement désiré accompagner le capitaine dans sa périlleuse entreprise; mais celui-ci le prit à part, et d'une voix affectueuse, presque émue:
«Johnson, lui dit-il, je n'ai de confiance qu'en vous. Vous êtes le seul officier auquel je puisse laisser mon navire. Il faut que je vous sache là pour surveiller Shandon et les autres. Ils sont enchaînés ici par l'hiver; mais qui sait les funestes résolutions dont leur méchanceté est capable? Vous serez muni de mes instructions formelles, qui remettront au besoin le commandement entre vos mains. Vous serez un autre moi-même. Notre absence durera quatre à cinq semaines au plus, et je serai tranquille, vous ayant là où je ne puis être. Il vous faut du bois, Johnson. Je le sais! mais, autant qu'il sera possible, épargnez mon pauvre navire. Vous m'entendez, Johnson?
—Je vous entends, capitaine, répondit le vieux marin, et je resterai, puisque cela vous convient ainsi.
—Merci!» dit Hatteras en serrant la main de son maître d'équipage, et il ajouta:
«Si vous ne nous voyez pas revenir, Johnson, attendez jusqu'à la débâcle prochaine, et tâchez de pousser une reconnaissance vers le pôle. Si les autres s'y opposent, ne pensez plus à nous, et ramenezle Forwarden Angleterre.
—C'est votre volonté, capitaine?
—Ma volonté absolue, répondit Hatteras.
—Vos ordres seront exécutés,» dit simplement Johnson.
Cette décision prise, le docteur regretta son digne ami, mais il dut reconnaître qu'Hatteras faisait bien en agissant ainsi.
Les deux autres compagnons de voyage furent Bell, le charpentier, et Simpson. Le premier, bien portant, brave et dévoué, devait rendre de grands services pour les campements sur la neige; le second, quoique moins résolu, accepta cependant de prendre part à une expédition dans laquelle il pouvait être fort utile en sa double qualité de chasseur et de pêcheur.
Ainsi ce détachement se composa d'Hatteras, de Clawbonny, de Bell, de Simpson et du fidèle Duk, c'étaient donc quatre hommes et sept chiens à nourrir. Les approvisionnements avaient été calculés en conséquence.
Pendant les premiers jours de janvier, la température se maintint en moyenne à trente-trois degrés au-dessous de zéro (-37º centigr.). Hatteras guettait avec impatience un changement de temps; plusieurs fois il consulta le baromètre, mais il ne fallait pas s'y fier; cet instrument semble perdre sous les hautes latitudes sa justesse habituelle; la nature, dans ces climats, apporte de notables exceptions à ses lois générales: ainsi la pureté du ciel n'était pas toujours accompagnée de froid, et la neige ne ramenait pas une hausse dans la température; le baromètre restait incertain, ainsi que l'avaient déjà remarqué beaucoup de navigateurs des mers polaires; il descendait volontiers avec des vents du nord et de l'est; bas, il amenait du beau temps; haut, de la neige ou de la pluie. On ne pouvait donc compter sur ses indications.
Enfin, le 5 janvier, une brise de l'est ramena une reprise de quinze degrés; la colonne thermométrique remonta à dix-huit degrés au-dessous de zéro (-28º centigr.). Hatteras résolut de partir le lendemain; il n'y tenait plus, à voir sous ses yeux dépecer son navire; la dunette avait passé tout entière dans le poêle.
Donc, le 6 janvier, au milieu de rafales de neige, l'ordre du départ fut donné; le docteur fit ses dernières recommandations aux malades; Bell et Simpson échangèrent de silencieux serrements de main avec leurs compagnons. Hatteras voulut adresser ses adieux à haute voix, mais il se vit entouré de mauvais regards. Il crut surprendre un ironique sourire sur les lèvres de Shandon. Il se tut. Peut-être même hésita-t-il un instant à partir, en jetant les yeux surle Forward.
Mais il n'y avait pas à revenir sur sa décision; le traîneau chargé et attelé attendait sur le champ de glace; Bell prit les devants; les autres suivirent. Johnson accompagna les voyageurs pendant un quart de mille; puis Hatteras le pria de retourner à bord, ce que le vieux marin fit après un long geste d'adieu.
En ce moment, Hatteras, se retournant une dernière fois vers le brick, vit l'extrémité de ses mâts disparaître dans les sombres neiges du ciel.
La petite troupe descendit vers le sud-est. Simpson dirigeait l'équipage du traîneau. Duk l'aidait avec zèle, ne s'étonnant pas trop du métier de ses semblables. Hatteras et le docteur marchaient derrière, tandis que Bell, chargé d'éclairer la route, s'avançait en tête, sondant les glaces du bout de son bâton ferré.
La hausse du thermomètre annonçait une neige prochaine; celle-ci ne se fit pas attendre, et tomba bientôt en épais flocons. Ces tourbillons opaques ajoutaient aux difficultés du voyage; on s'écartait de la ligne droite; on n'allait pas vite; cependant, on put compter sur une moyenne de trois milles à l'heure.
Le champ de glace, tourmenté par les pressions de la gelée, présentait une surface inégale et raboteuse; les heurts du traîneau devenaient fréquents, et, suivant les pentes de la route, il s'inclinait parfois sous des angles inquiétants; mais enfin on se tira d'affaire.
Hatteras et ses compagnons se renfermaient avec soin dans leurs vêtements de peau taillés à la mode groënlandaise; ceux-ci ne brillaient pas par la coupe, mais ils s'appropriaient aux nécessités du climat; la figure des voyageurs se trouvait encadrée dans un étroit capuchon impénétrable au vent et à la neige; la bouche, le nez, les yeux, subissaient seuls le contact de l'air, et il n'eût pas fallu les en garantir; rien d'incommode comme les hautes cravates et les cache-nez, bientôt roidis par la glace; le soir, on n'eût pu les enlever qu'à coups de hache, ce qui, même dans les mers arctiques, est une vilaine manière de se déshabiller. Il fallait au contraire laisser un libre passage à la respiration, qui devant un obstacle se fût immédiatement congelée.
L'interminable plaine se poursuivait avec une fatigante monotonie; partout des glaçons amoncelés sous des aspects uniformes, des hummoks dont l'irrégularité finissait par sembler régulière, des blocs fondus dans un même moule, et des ice-bergs entre lesquels serpentaient de tortueuses vallées; on marchait, la boussole à la main; les voyageurs parlaient peu. Dans cette froide atmosphère, ouvrir la bouche constituait une véritable souffrance; des cristaux de glace aigus se formaient soudain entre les lèvres, et la chaleur de l'haleine ne parvenait pas à les dissoudre. La marche restait silencieuse, et chacun tâtait de son bâton ce sol inconnu. Les pas de Bell s'imprégnaient dans les couches molles; on les suivait attentivement, et, là où il passait, le reste de la troupe pouvait se hasarder à son tour.
Des traces nombreuses d'ours et de renards se croisaient en tous sens; mais il fut impossible pendant cette première journée d'apercevoir un seul de ces animaux; les chasser eût été d'ailleurs dangereux et inutile: on ne pouvait encombrer le traîneau déjà lourdement chargé.
Ordinairement, dans les excursions de ce genre, les voyageurs ont soin de laisser des dépôts de vivres sur leur route; il les placent dans des cachettes de neige à l'abri des animaux, se déchargeant d'autant pour leur voyage, et, au retour, ils reprennent peu à peu ces approvisionnements qu'ils n'ont pas eu la peine de transporter.
Hatteras ne pouvait recourir à ce moyen sur un champ de glace peut-être mobile; en terre ferme, ces dépôts eussent été praticables, mais non à travers les ice-fields, et les incertitudes de la route rendaient fort problématique un retour aux endroits déjà parcourus.
A midi, Hatteras fit arrêter sa petite troupe à l'abri d'une muraille de glace; le déjeuner se composa de pemmican et de thé bouillant; les qualités revivifiantes de cette boisson produisirent un véritable bien-être, et les voyageurs ne s'en firent pas faute.
La route fut reprise après une heure de repos; vingt milles environ avaient été franchis pendant cette première journée de marche; au soir, hommes et chiens étaient épuisés.
Cependant, malgré la fatigue, il fallut construire une maison de neige pour y passer la nuit; la tente eût été insuffisante. Ce fut l'affaire d'une heure et demie. Bell se montra fort adroit; les blocs de glace, taillés au couteau, se superposèrent avec rapidité, s'arrondirent en forme de dôme, et un dernier quartier vint assurer la solidité de l'édifice, en formant clef de voûte; la neige molle servait de mortier; elle remplissait les interstices, et, bientôt durcie, elle fit un bloc unique de la construction tout entière.
Une ouverture étroite, et par laquelle on se glissait en rampant, donnait accès dans cette grotte improvisée; le docteur s'y enfourna non sans peine, et les autres le suivirent. On prépara rapidement le souper sur la cuisine à esprit-de-vin. La température intérieure de cette snow-house était fort supportable; le vent, qui faisait rage au dehors, ne pouvait y pénétrer.
«A table!» s'écria bientôt le docteur de sa voix la plus aimable.
Et ce repas, toujours le même, peu varié mais réconfortant, se prit en commun. Quand il fut terminé, on ne songea plus qu'au sommeil; les toiles de mackintosh, étendues sur la couche de neige, préservaient de toute humidité. On fit sécher à la flamme de la cuisine portative les bas et les chaussures; puis, trois des voyageurs, enveloppés dans leur couverture de laine, s'endormirent tour à tour sous la garde du quatrième; celui-là devait veiller à la sûreté de tous, et empêcher l'ouverture de la maison de se boucher, car, faute de ce soin, on risquait d'être enterré vivant.
Duk partageait la chambre commune; l'équipage de chiens demeurait au dehors, et, après avoir pris sa part de souper, il se blottit sous une neige qui lui fit bientôt une imperméable couverture.
La fatigue de cette journée amena un prompt sommeil. Le docteur prit son quart de veille à trois heures du matin; l'ouragan se déchaînait dans la nuit. Situation étrange que celle de ces gens isolés, perdus dans les neiges, enfouis dans ce tombeau dont les murailles s'épaississaient sous les rafales!
Le lendemain matin, à six heures, la marche monotone fut reprise; toujours mêmes vallées, mêmes icebergs, une uniformité qui rendait difficile le choix des points de repère. Cependant la température, s'abaissant de quelques degrés, rendit plus rapide la course des voyageurs, en glaçant les couches de neige. Souvent on rencontrait certains monticules qui ressemblaient à des cairns ou à des cachettes d'Esquimaux; le docteur en fit démolir un pour l'acquit de sa conscience, et n'y trouva qu'un simple bloc de glace.
«Qu'espérez-vous, Clawbonny? lui disait Hatteras; ne sommes-nous pas les premiers hommes à fouler cette partie du globe?
—Cela est probable, répondit le docteur, mais enfin qui sait?
—Ne perdons pas de temps en vaines recherches, reprenait le capitaine; j'ai hâte d'avoir rejoint mon navire, quand même ce combustible si désiré viendrait à nous manquer.
—A cet égard, répondit le docteur, j'ai bon espoir.
—Docteur, disait souvent Hatteras, j'ai eu tort de quitterle Forward, c'est une faute! la place d'un capitaine est à son bord, et non ailleurs.
—Johnson est là.
—Sans doute! enfin… hâtons-nous! hâtons-nous!»
L'équipage marchait rapidement; on entendait les cris de Simpson qui excitait les chiens; ceux-ci, par suite d'un curieux phénomène de phosphorescence, couraient sur un sol enflammé, et les châssis du traîneau semblaient soulever une poussière d'étincelles. Le docteur s'était porté en avant pour examiner la nature de cette neige, quand tout d'un coup, en voulant sauter un hummock, il disparut. Bell, qui se trouvait rapproché de lui, accourut aussitôt.
«Eh bien, monsieur Clawbonny, cria-t-il avec inquiétude, pendant qu'Hatteras et Simpson le rejoignaient, où êtes-vous?
—Docteur! fit le capitaine.
—Par ici! au fond d'un trou, répondit une voix rassurante; un bout de corde, et je remonte à la surface du globe.»
On tendit une corde au docteur, qui se trouvait blotti au fond d'un entonnoir creux d'une dizaine de pieds; il s'attacha par le milieu du corps, et ses trois compagnons le halèrent, non sans peine.
«Êtes-vous blessé? demanda Hatteras.
—Jamais! il n'y a pas de danger avec moi, répondit le docteur en secouant sa bonne figure toute neigeuse.
—Mais comment cela vous est-il arrivé?
—Eh! c'est la faute de la réfraction! répondit-il en riant, toujours la réfraction! j'ai cru franchir un intervalle large d'un pied, et je suis tombé dans un trou profond de dix! Ah! les illusions d'optique! ce sont les seules illusions qui me restent, mes amis, mais j'aurai de la peine à les perdre! Que cela vous apprenne à ne jamais faire un pas sans avoir sondé le terrain, car il ne faut pas compter sur ses sens! ici les oreilles entendent de travers et les yeux voient faux! C'est vraiment un pays de prédilection.
—Pouvons-nous continuer notre route? demanda le capitaine.
—Continuons, Hatteras, continuons! cette petite chute m'a fait plus de bien que de mal.»
La route au sud-est fut reprise, et, le soir venu, les voyageurs s'arrêtaient, après avoir franchi une distance de vingt-cinq milles; ils étaient harassés, ce qui n'empêcha pas le docteur de gravir une montagne de glace pendant la construction de la maison de neige.
La lune, presque pleine encore, brillait d'un éclat extraordinaire dans le ciel pur; les étoiles jetaient des rayons d'une intensité surprenante; du sommet de l'ice-berg la vue s'étendait sur l'immense plaine, hérissée de monticules aux formes étranges; à les voir épars, resplendissant sous les faisceaux lunaires, découpant leurs profils nets sur les ombres avoisinantes, semblables à des colonnes debout, à des fûts renversés, à des pierres tumulaires, on eût dit un vaste cimetière sans arbres, triste, silencieux, infini, dans lequel vingt générations du monde entier se fussent couchées à l'aise pour le sommeil éternel.
Malgré le froid et la fatigue, le docteur demeura dans une longue contemplation dont ses compagnons eurent beaucoup de peine à l'arracher; mais il fallait songer au repos; la hutte de neige était préparée: les quatre voyageurs s'y blottirent comme des taupes et ne tardèrent pas à s'endormir.
Le lendemain et les jours suivants se passèrent sans amener aucun incident particulier; le voyage se faisait facilement ou difficilement, avec rapidité ou lenteur, suivant les caprices de la température, tantôt âpre et glaciale, tantôt humide et pénétrante; il fallait, selon la nature du sol, employer soit les moccassins, soit les chaussures à neige.
On atteignit ainsi le 15 janvier; la lune, dans son dernier quartier, restait peu de temps visible; le soleil, quoique toujours caché sous l'horizon, donnait déjà six heures d'une sorte de crépuscule, insuffisant encore pour éclairer la route; il fallait la jalonner d'après la direction donnée par le compas. Puis Bell prenait la tête; Hatteras marchait en ligne droite derrière lui; Simpson et le docteur, les relevant l'un par l'autre, de manière à n'apercevoir qu'Hatteras, cherchaient ainsi à se maintenir dans la ligne droite; et cependant, malgré leurs soins, ils s'en écartaient parfois de trente et quarante degrés; il fallait alors recommencer le travail des jalons.
Le 15 janvier, le dimanche, Hatteras estimait avoir fait à peu près cent milles dans le sud; cette matinée fut consacrée à la réparation de divers objets de toilette et de campement; la lecture du service divin ne fut pas oubliée.
A midi, l'on se remit en marche; la température était froide; le thermomètre marquait seulement trente-deux degrés au-dessous de zéro (-36° centigr.), dans une atmosphère très-pure.
Tout à coup, et sans que rien pût faire présager ce changement soudain, il s'éleva de terre une vapeur dans un état complet de congélation; elle atteignit une hauteur de quatre-vingt-dix pieds environ, et resta immobile; on ne se voyait plus à un pas de distance; cette vapeur s'attachait aux vêtements qu'elle hérissait de longs prismes aigus.
Les voyageurs, surpris par ce phénomène du frost-rime[1], n'eurent qu'une pensée d'abord, celle de se réunir; aussitôt ces divers appels se firent entendre:
[1] Fumée-gelée.
«Oh! Simpson!
—Bell! par ici!
—Monsieur Clawbonny!
—Docteur!
—Capitaine! où êtes-vous?»
Les quatre compagnons de route se cherchaient, les bras étendus dans ce brouillard intense, qui ne laissait aucune perception au regard. Mais ce qui devait les inquiéter, c'est qu'aucune réponse ne leur parvenait; on eût dit cette vapeur impropre à transmettre les sons.
Chacun eut donc l'idée de décharger ses armes, afin de se donner un signal de ralliement. Mais, si le son de la voix paraissait trop faible, les détonations des armes à feu étaient trop fortes, car les échos s'en emparèrent, et, repercutées dans toutes les directions, elles produisaient un roulement confus, sans direction appréciable.
Chacun agit alors suivant ses instincts. Hatteras s'arrêta, et, se croisant les bras, attendit. Simpson se contenta, non sans peine, de retenir son traîneau. Bell revint sur ses pas, dont il rechercha soigneusement les marques avec la main. Le docteur, se heurtant aux blocs de glace, tombant et se relevant, alla de droite et de gauche, coupant ses traces et s'égarant de plus en plus.
Au bout de cinq minutes, il se dit:
«Cela ne peut pas durer! Singulier climat! Un peu trop d'imprévu, par exemple! On ne sait sur quoi compter, sans parler de ces prismes aigus qui vous déchirent la figure. Aho! aho! capitaine!» cria-t-il de nouveau.
Mais il n'obtint pas de réponse; à tout hasard, il rechargea son fusil, et malgré ses gants épais le froid du canon lui brûlait les mains. Pendant cette opération, il lui sembla entrevoir une masse confuse qui se mouvait à quelques pas de lui.
«Enfin! dit-il, Hatteras! Bell! Simpson! Est-ce vous? Voyons, répondez!»
Un sourd grognement se fit entendre.
«Haï! pensa le bon docteur, qu'est cela?»
La masse se rapprochait; en perdant leur dimension première, ses contours s'accusaient davantage. Une pensée terrible se fit jour à l'esprit du docteur.
«Un ours!» se dit-il.
En effet, ce devait être un ours de grande dimension; égaré dans le brouillard, il allait, venait, retournait sur ses pas, au risque de heurter ces voyageurs dont certainement il ne soupçonnait pas la présence.
«Cela se complique!» pensa le docteur en restant immobile.
Tantôt il sentait le souffle de l'animal, qui peu après se perdait dans ce frost-rime; tantôt il entrevoyait les pattes énormes du monstre, battant l'air, et elles passaient si près de lui que ses vêtements furent plus d'une fois déchirés par des griffes aiguës; il sautait en arrière, et alors la masse en mouvement s'évanouissait à la façon des spectres fantasmagoriques.
Mais en reculant ainsi le docteur sentit le sol s'élever sous ses pas; s'aidant des mains, se cramponnant aux arêtes des glaçons, il gravit un bloc, puis deux; il tâta du bout de son bâton.
«Un ice-berg! se dit-il; si j'arrive au sommet, je suis sauvé.»
Et, ce disant, il grimpa avec une agilité surprenante à quatre-vingts pieds d'élévation environ; il dépassait de la tête le brouillard gelé, dont la partie supérieure se tranchait nettement!
«Bon!» se dit-il, et, portant ses regards autour de lui, il aperçut ses trois compagnons émergeant de ce fluide dense.
«Hatteras!
—Monsieur Clawbonny!
—Bell!
—Simpson!»
Ces quatre cris partirent presque en même temps; le ciel, allumé par un magnifique halo, jetait des rayons pâles qui coloraient le frost-rime à la façon des nuages, et le sommet des ice-bergs semblait sortir d'une masse d'argent liquide. Les voyageurs se trouvaient circonscrits dans un cercle de moins de cent pieds de diamètre. Grâce à la pureté des couches d'air supérieures, par une température très-froide, leurs paroles s'entendaient avec une extrême facilité, et ils purent converser du haut de leur glaçon. Après les premiers coups de fusil, chacun d'eux n'entendant pas de réponse n'avait eu rien de mieux à faire que de s'élever au-dessus du brouillard.
«Le traîneau! cria le capitaine.
—A quatre-vingts pieds au-dessous de nous, répondit Simpson.
—En bon état?
—En bon état.
—Et l'ours? demanda le docteur.
—Quel ours? répondit Bell.
—L'ours que j'ai rencontré, qui a failli me briser le crâne.
—Un ours! fit Hatteras; descendons alors.
—Mais non! répliqua le docteur, nous nous perdrions encore, et ce serait à recommencer.
—Et si cet animal se jette sur nos chiens?…» dit Hatteras.
En ce moment, les aboiements de Duk retentirent; ils sortaient du brouillard, et ils arrivaient facilement aux oreilles des voyageurs.
«C'est Duk! s'écria Hatteras! Il y a certainement quelque chose. Je descends.»
Des hurlements de toute espèce sortaient alors de la masse, comme un concert effrayant; Duk et les chiens donnaient avec rage. Tout ce bruit ressemblait à un bourdonnement formidable, mais sans éclat, ainsi qu'il arrive à des sons produits dans une salle capitonnée. On sentait qu'il se passait là, au fond de cette brume épaisse, quelque combat invisible, et la vapeur s'agitait parfois comme la mer pendant la lutte des monstres marins.
«Duk! Duk, s'écria le capitaine en se disposant à rentrer dans le frost-rime.
—Attendez! Hatteras, attendez! répondit le docteur; il me semble que le brouillard se dissipe.»
Il ne se dissipait pas, mais il baissait comme l'eau d'un étang qui se vide peu à peu; il paraissait rentrer dans le sol où il avait pris naissance; les sommets resplendissants des ice-bergs grandissaient au-dessus de lui; d'autres, immergés jusqu'alors, sortaient comme des îles nouvelles; par une illusion d'optique facile à concevoir, les voyageurs, accrochés à leurs cônes de glace, croyaient s'élever dans l'atmosphère, tandis que le niveau supérieur du brouillard s'abaissait au-dessous d'eux.
Bientôt le haut du traîneau apparut, puis les chiens d'attelage, puis d'autres animaux au nombre d'une trentaine, puis de grosses masses s'agitant, et Duk sautant, dont la tête sortait de la couche gelée et s'y replongeait tour à tour.
«Des renards! s'écria Bell,
—Des ours, répondit le docteur! un! trois! cinq!
—Nos chiens! nos provisions!» fit Simpson.
Une bande de renards et d'ours, ayant rejoint le traîneau, faisait une large brèche aux provisions. L'instinct du pillage les réunissait dans un parfait accord; les chiens aboyaient avec fureur, mais la troupe n'y prenait pas garde; et la scène de destruction se poursuivait avec acharnement.
«Feu!» s'écria le capitaine en déchargeant son fusil.
Ses compagnons l'imitèrent. Mais à cette quadruple détonation les ours, relevant la tête et poussant un grognement comique, donnèrent le signal du départ; ils prirent un petit trot que le galop d'un cheval n'eût pas égalé, et, suivis de la bande de renards, ils disparurent bientôt au milieu des glaçons du nord.
La durée de ce phénomène particulier aux climats polaires avait été de trois quarts d'heure environ; les ours et les renards eurent le temps d'en prendre à leur aise; ces provisions arrivaient à point pour remettre ces animaux, affamés pendant ce rude hiver; la bâche du traîneau déchirée par des griffas puissantes, les caisses de pemmican ouvertes et défoncées, les sacs de biscuit pillés, les provisions de thé répandues sur la neige, un tonnelet d'esprit-de-vin aux douves disjointes et vide de son précieux liquide, les effets de campement dispersés, saccagés, tout témoignait de l'acharnement de ces bêtes sauvages, de leur avidité famélique, de leur insatiable voracité.
«Voilà un malheur, dit Bell en contemplant cette scène de désolation.
—Et probablement irréparable, répondit Simpson.
—Évaluons d'abord le dégât, reprit le docteur, et nous en parlerons après.»
Hatteras, sans mot dire, recueillait déjà les caisses et les sacs épars; on ramassa le pemmican et les biscuits encore mangeables; la perte d'une partie de l'esprit-de-vin était une chose fâcheuse; sans lui, plus de boisson chaude, plus de thé, plus de café. En faisant l'inventaire des provisions épargnées, le docteur constata la disparition de deux cents livres de pemmican, et de cent cinquante livres de biscuit; si le voyage continuait, il devenait nécessaire aux voyageurs de se mettre à demi-ration.
On discuta donc le parti à prendre dans ces circonstances. Devait-on retourner au navire, et recommencer cette expédition? Mais comment se décider à perdre ces cent cinquante milles déjà franchis? Revenir sans ce combustible si nécessaire serait d'un effet désastreux sur l'esprit de l'équipage! Trouverait-on encore des gens déterminés à reprendre cette course à travers les glaces?
Évidemment, le mieux était de se porter en avant, même au prix des privations les plus dures.
Le docteur, Hatteras et Bell étaient pour ce dernier parti; Simpson poussait au retour; les fatigues du voyage avaient altéré sa santé; il s'affaiblissait visiblement; mais enfin, se voyant seul de son avis, il reprit sa place en tête du traîneau, et la petite caravane continua sa route au sud.
Pendant les trois jours suivants, du 15 au 17 janvier, les incidents monotones du voyage se reproduisirent; on avançait plus lentement; les voyageurs se fatiguaient; la lassitude les prenait aux jambes; les chiens de l'attelage tiraient péniblement; cette nourriture insuffisante n'était pas faite pour réconforter bêtes et gens. Le temps variait avec sa mobilité accoutumée, sautant d'un froid intense à des brouillards humides et pénétrants.
Le 18 janvier, l'aspect des champs de glace changea soudain; un grand nombre de pics, semblables à des pyramides terminées par une pointe aiguë, et d'une grande élévation, se dressèrent à l'horizon; le sol, à certaines places, perçait la couche de neige; il semblait formé de gneiss, de schiste et de quartz avec quelque apparence de roches calcaires. Les voyageurs foulaient enfin la terre ferme, et cette terre devait être, d'après l'estimation, ce continent appelé le Nouveau-Cornouailles.
Le docteur ne put s'empêcher de frapper d'un pied satisfait ce terrain solide; les voyageurs n'avaient plus que cent milles à franchir pour atteindre le cap Belcher; mais leurs fatigues allaient singulièrement s'accroître sur ce sol tourmenté, semé de roches aiguës, de ressauts dangereux, de crevasses et de précipices; il fallait s'enfoncer dans l'intérieur des terres, et gravir les hautes falaises de la côte, à travers des gorges étroites dans lesquelles les neiges s'amoncelaient sur une hauteur de trente à quarante pieds.
Les voyageurs vinrent à regretter promptement le chemin à peu près uni, presque facile, des ice-fields si propices au glissage du traîneau; maintenant, il fallait tirer avec force; les chiens éreintés n'y suffisaient plus; les hommes, forcés de s'atteler près d'eux, s'épuisaient à les soulager; plusieurs fois, il devint nécessaire de décharger entièrement les provisions pour franchir des monticules extrêmement roides, dont les surfaces glacées ne donnaient aucune prise; tel passage de dix pieds demanda des heures entières; aussi, pendant cette première journée, on gagna cinq milles à peine sur cette terre de Cornouailles, bien nommée assurément, car elle présentait les aspérités, les pointes aiguës, les arêtes vives, les roches convulsionnées de l'extrémité sud-ouest de l'Angleterre.
Le lendemain, le traîneau atteignit la partie supérieure des falaises; les voyageurs, à bout de forces, ne pouvant construire leur maison de neige, durent passer la nuit sous la tente, enveloppés dans les peaux de buffle, et réchauffant leurs bas mouillés sur leur poitrine. On comprend les conséquences inévitables d'une pareille hygiène; le thermomètre, pendant cette nuit, descendit plus bas que quarante-quatre degrés (-42° centigr.), et le mercure gela.
La santé de Simpson s'altérait d'une façon inquiétante; un rhume de poitrine opiniâtre, des rhumatismes violents, des douleurs intolérables, l'obligeaient à se coucher sur le traîneau qu'il ne pouvait plus guider. Bell le remplaça; il souffrait, mais ses souffrances n'étaient pas de nature à l'aliter. Le docteur ressentait aussi l'influence de cette excursion par un hiver terrible; cependant il ne laissait pas une plainte s'échapper de sa poitrine; il marchait en avant, appuyé sur son bâton; il éclairait la route, il aidait à tout. Hatteras, impassible, impénétrable, insensible, valide comme au premier jour avec son tempérament de fer, suivait silencieusement le traîneau.
Le 20 janvier, la température fut si rude, que le moindre effort amenait immédiatement une prostration complète. Cependant les difficultés du sol devinrent telles que le docteur, Hatteras et Bell, s'attelèrent près des chiens; des chocs inattendus avaient brisé le devant du traîneau; on dut le raccommoder. Ces causes de retard se reproduisaient plusieurs fois par jour.
Les voyageurs suivaient une profonde ravine, engagés dans la neige jusqu'à mi-corps, et suant au milieu d'un froid violent. Ils ne disaient mot. Tout à coup, Bell, placé près du docteur, se prend à regarder celui-ci avec effroi; puis, sans prononcer une parole, il ramasse une poignée de neige, et en frotte vigoureusement la figure de son compagnon.
«Eh bien, Bell!» faisait le docteur en se débattant.
Mais Bell continuait et frottait de son mieux.
«Voyons! Bell, reprit le docteur, la bouche, le nez, les yeux pleins de neige, êtes-vous fou? Qu'y a-t-il donc?
—Il y a, répondit Bell, que si vous possédez encore un nez, c'est à moi que vous le devrez!
—Un nez! répliqua vivement le docteur en portant la main à son visage.
—Oui, monsieur Clawbonny, vous étiez complètement frost-bitten; votre nez était tout blanc quand je vous ai regardé, et sans mon traitement énergique vous seriez privé de cet ornement, incommode en voyage, mais nécessaire dans l'existence.»
En effet, un peu plus le docteur avait le nez gelé; la circulation du sang s'étant heureusement refaite à propos, grâce aux vigoureuses frictions de Bell, tout danger disparut.
«Merci! Bell, dit le docteur, et à charge de revanche.
—J'y compte, monsieur Clawbonny, répondit le charpentier, et plût au ciel que nous n'eussions jamais de plus grands malheurs à redouter!
—Hélas, Bell! reprit le docteur, vous faites allusion à Simpson; le pauvre garçon est en proie à de terribles souffrances.
—Craignez-vous pour lui? demanda vivement Hatteras
—Oui, capitaine, reprit le docteur.
—Et que craignez-vous?
—Une violente attaque de scorbut; ses jambes enflent déjà et ses gencives se prennent; le malheureux est là, couché sous les couvertures du traîneau, à demi gelé, et les chocs ravivent à chaque instant ses douleurs; je le plains, Hatteras, et je ne puis rien pour le soulager!
—Pauvre Simpson! murmura Bell.
—Peut-être faudrait-il nous arrêter un jour ou deux, reprit le docteur.
—S'arrêter! s'écria Hatteras, quand la vie de dix-huit hommes tient à notre retour!
—Cependant… fit le docteur.
—Clawbonny, Bell, écoutez-moi, reprit Hatteras; il ne nous reste pas pour vingt jours de vivres! Voyez si nous pouvons perdre un instant!»
Ni le docteur, ni Bell, ne répondirent un seul mot, et le traîneau reprit sa marche un moment interrompue.
Le soir, on s'arrêta au pied d'un monticule de glace dans lequel Bell tailla promptement une caverne; les voyageurs s'y réfugièrent; le docteur passa la nuit à soigner Simpson; le scorbut exerçait déjà sur le malheureux ses affreux ravages, et les souffrances amenaient une plainte continuelle sur ses lèvres tuméfiées.
«Ah! monsieur Clawbonny!
—Du courage, mon garçon! disait le docteur.
—Je n'en reviendrai pas! je le sens! je n'en puis plus! j'aime mieux mourir!»
A ces paroles désespérées, le docteur répondait par des soins incessants; quoique brisé lui-même des fatigues du jour, il employait la nuit à composer quelque potion calmante pour le malade; mais déjà le lime-juice restait sans action, et les frictions n'empêchaient pas le scorbut de s'étendre peu à peu.
Le lendemain, il fallait replacer cet infortuné sur le traîneau, quoiqu'il demandât à rester seul, abandonné, et qu'on le laissât mourir en paix; puis on reprenait cette marche effroyable au milieu de difficultés sans cesse accumulées.
Les brumes glacées pénétraient ces trois hommes jusqu'aux os; la neige, le grésil, leur fouettaient le visage; ils faisaient le métier de bête de somme, et n'avaient plus une nourriture suffisante.
Duk, semblable à son maître, allait et venait, bravant les fatigues, toujours alerte, découvrant de lui-même la meilleure route à suivre; on s'en remettait à son merveilleux instinct.
Pendant la matinée du 23 janvier, au milieu d'une obscurité presque complète, car la lune était nouvelle Duk avait pris les devants; durant plusieurs heures on le perdit de vue; l'inquiétude prit Hatteras, d'autant plus que de nombreuses traces d'ours sillonnaient le sol; il ne savait trop quel parti prendre, quand des aboiements se firent entendre avec force.
Hatteras hâta la marche du traîneau, et bientôt il rejoignit le fidèle animal au fond d'une ravine.
Duk, en arrêt, immobile comme s'il eût été pétrifié, aboyait devant une sorte de cairn, fait de quelques pierres à chaux recouvertes d'un ciment de glace.
«Cette fois, dit le docteur en détachant ses courroies, c'est un cairn, il n'y a pas à s'y tromper.
—Que nous importe? répondit Hatteras.
—Hatteras, si c'est un cairn, il peut contenir un document précieux pour nous; il renferme peut-être un dépôt de provisions, et cela vaut la peine d'y regarder.
—Et quel Européen aurait poussé jusqu'ici? fit Hatteras en haussant les épaules.
—Mais à défaut d'Européens, répliqua le docteur, les Esquimaux n'ont-ils pu faire une cache en cet endroit, et y déposer les produits de leur pêche ou de leur chasse? c'est assez leur habitude, ce me semble,
—Eh bien! voyez, Clawbonny, répondit Hatteras; mais je crains bien que vous n'en soyez pour vos peines.»
Clawbonny et Bell, armés de pioches, se dirigèrent vers le cairn. Duk continuait d'aboyer avec fureur. Les pierres à chaux étaient fortement cimentées par la glace; mais quelques coups ne tardèrent pas à les éparpiller sur le sol.
«Il y a évidemment quelque chose, dit le docteur.
—Je le crois,» répondit Bell.
Ils démolirent le cairn avec rapidité. Bientôt une cachette fut découverte; dans cette cachette se trouvait un papier tout humide. Le docteur s'en empara, le coeur palpitant. Hatteras accourut, prit le document et lut:
«Altam…,Porpoise, 13 déc… 1860, 12..° long… «8..°35' lat…»
«Le Porpoise, dit le docteur.
—Le Porpoise, répéta Hatteras! Je ne connais pas de navire de ce nom à fréquenter ces mers.
—Il est évident, reprit le docteur, que des navigateurs, des naufragés peut-être, ont passé là depuis moins de deux mois.
—Cela est certain, répondit Bell,
—Qu'allons-nous faire? demanda le docteur.
—Continuer notre route, répondit froidement Hatteras. Je ne sais ce qu'est ce navirele Porpoise, mais je sais que le brickle Forwardattend notre retour.
Le voyage fut repris; l'esprit de chacun s'emplissait d'idëes nouvelles et inattendues, car une rencontre dans ces terres boréales est l'événement le plus grave qui puisse se produire. Hatteras fronçait le sourcil avec inquiétude.
«Le Porpoise!se demandait-il; qu'est-ce que ce navire? Et que vient-il faire si près du pôle?»
A cette pensée, un frisson le prenait en dépit de la température. Le docteur et Bell, eux, ne songeaient qu'aux deux résultats que pouvait amener la découverte de ce document: sauver leurs semblables ou être sauvés par eux.
Mais les difficultés, les obstacles, les fatigues revinrent bientôt, et ils ne durent songer qu'à leur propre situation, si dangereuse alors.
La situation de Simpson empirait; les symptômes d'une mort prochaine ne purent être méconnus par le docteur. Celui-ci n'y pouvait rien; il souffrait cruellement lui-même d'une ophthalmie douloureuse qui pouvait aller jusqu'à la cécité, s'il n'y prenait garde. Le crépuscule donnait alors une quantité suffisante de lumière, et cette lumière, réfléchie par les neiges, brûlait les yeux; il était difficile de se protéger contre cette réflexion, car les verres des lunettes, se couvrant d'une croûte glacée, devenaient opaques et interceptaient la vue. Or, il fallait veiller avec soin aux moindres accidents de la route et les relever du plus loin possible; force était donc de braver les dangers de l'ophthalmie; cependant le docteur et Bell, se couvrant les yeux, laissaient tour à tour à chacun d'eux le soin de diriger le traîneau.
Celui-ci glissait mal sur ses châssis usés; le tirage devenait de plus en plus pénible; les difficultés du terrain ne diminuaient pas; on avait affaire à un continent de nature volcanique, hérissé et sillonné de crêtes vives; les voyageurs avaient dû, peu à peu, s'élever à une hauteur de quinze cents pieds pour franchir le sommet des montagnes. La température était là plus âpre; les rafales et les tourbillons s'y déchaînaient avec une violence sans égale, et c'était un triste spectacle que celui de ces infortunés se traînant sur ces cimes désolées.
Ils étaient pris aussi du mal de la blancheur; cet éclat uniforme écoeurait; il enivrait, il donnait le vertige; le sol semblait manquer et n'offrir aucun point fixe sur cette immense nappe blanche; le gentiment éprouvé était celui du roulis, pendant lequel le pont du navire fuit sous le pied du marin; les voyageurs ne pouvaient s'habituer à cet effet, et la continuité de cette sensation leur portait à la tête. La torpeur s'emparait de leurs membres, la somnolence de leur esprit, et souvent ils marchaient comme des hommes à peu près endormis; alors un chaos, un heurt inattendu, une chute même, les tirait de cette inertie, qui les reprenait quelques instants plus tard.
Le 25 janvier, ils commencèrent à descendre des pentes abruptes; leurs fatigues s'accrurent encore sur ces déclivités glacées; un faux pas, bien difficile à éviter, pouvait les précipiter dans des ravins profonds, et, là, ils eussent été perdus sans ressource.
Vers le soir, une tempête d'une violence extrême balaya les sommets neigeux; on ne pouvait résister à la violence de l'ouragan; il fallait se coucher à terre; mais la température étant fort basse, on risquait de se faire geler instantanément.
Bell, aidé d'Hatteras, construisit avec beaucoup de peine une snow-house, dans laquelle les malheureux cherchèrent un abri; là, on prit quelques pincées de pemmican et un peu de thé chaud; il ne restait pas quatre gallons d'esprit-de-vin; or il était nécessaire d'en user pour satisfaire la soif, car il ne faut pas croire que la neige puisse être absorbée sous sa forme naturelle; on est forcé de la faire fondre. Dans les pays tempérés, où le froid descend à peine au-dessous du point de congélation, elle ne peut être malfaisante; mais au delà du cercle polaire il en est tout autrement; elle atteint une température si basse, qu'il n'est pas plus possible de la saisir avec la main qu'un morceau de fer rougi à blanc, et cela, quoiqu'elle conduise très-mal la chaleur; il y a donc entre elle et l'estomac une différence de température telle, que son absorption produirait une suffocation véritable. Les Esquimaux préfèrent endurer les plus longs tourments à se désaltérer de cette neige, qui ne peut aucunement remplacer l'eau et augmente la soif au lieu de l'apaiser. Les voyageurs ne pouvaient donc étancher la leur qu'à la condition de fondre la neige en brûlant l'esprit-de-vin.
A trois heures du matin, au plus fort de la tempête, le docteur prit le quart de veille; il était accoudé dans un coin de la maison, quand une plainte lamentable de Simpson appela son attention; il se leva pour lui donner ses soins, mais en se levant il se heurta fortement la tête à la voûte de glace; sans se préoccuper autrement de cet incident, il se courba sur Simpson et se mit à lui frictionner ses jambes enflées et bleuâtres; après un quart d'heure de ce traitement, il voulut se relever, et se heurta la tête une seconde fois, bien qu'il fût agenouillé alors.
«Voilà qui est bizarre,» se dit-il.
Il porta la main au-dessus de sa tête: la voûte baissait sensiblement.
«Grand Dieu! s'écria-t-il. Alerte, mes amis!»
A ses cris, Hatteras et Bell se relevèrent vivement, et se heurtèrent à leur tour; ils étaient dans une obscurité profonde.
«Nous allons être écrasés! dit le docteur; au dehors! au dehors!»
Et tous les trois, traînant Simpson à travers l'ouverture, ils quittèrent cette dangereuse retraite; il était temps, car les blocs de glace, mal assujettis, s'effondrèrent avec fracas.
Les infortunés se trouvaient alors sans abri au milieu de la tempête, saisis par un froid d'une rigueur extrême. Hatteras se hâta de dresser la tente; on ne put la maintenir contre la violence de l'ouragan, et il fallut s'abriter sous les plis de la toile, qui fut bientôt chargée d'une couche épaisse de neige; mais au moins cette neige, empêchant la chaleur de rayonner au dehors, préserva les voyageurs du danger d'être gelés vivants.
Les rafales ne cessèrent pas avant le lendemain; en attelant les chiens insuffisamment nourris, Bell s'aperçut que trois d'entre eux avaient commencé à ronger leurs courroies de cuir; deux paraissaient fort malades et ne pouvaient aller loin.
Cependant la caravane reprit sa marche tant bien que mal; il restait encore soixante milles à franchir avant d'atteindre le point indiqué.
Le 26, Bell, qui allait en avant, appela tout à coup ses compagnons. Ceux-ci accoururent, et il leur montra d'un air stupéfait un fusil appuyé sur un glaçon.
«Un fusil!» s'écria le docteur.
Hatteras le prit; il était en bon état et chargé.
«Les hommes duPorpoisene peuvent être loin,» dit le docteur.
Hatteras, en examinant l'arme, remarqua qu'elle était d'origine américaine; ses mains se crispèrent sur le canon glacé.
«En route! en route!» dit-il d'une voix sourde.
On continua de descendre la pente des montagnes. Simpson paraissait privé de tout sentiment; il ne se plaignait plus; la force lui manquait.
La tempête ne discontinuait pas; la marche du traîneau devenait de plus en plus lente; on gagnait à peine quelques milles par vingt-quatre heures, et, malgré l'économie la plus stricte, les vivres diminuaient sensiblement; mais, tant qu'il en restait au delà de la quantité nécessaire au retour, Hatteras marchait en avant.
Le 27, on trouva presque enfoui sous la neige un sextant, puis une gourde; celle-ci contenait de l'eau-de-vie, ou plutôt un morceau de glace, au centre duquel tout l'esprit de cette liqueur s'était réfugié sous la forme d'une boule de neige; elle ne pouvait plus servir.
Évidemment Hatteras suivait sans le vouloir les traces d'une grande catastrophe; il s'avançait par le seul chemin praticable, ramassant les épaves de quelque naufrage horrible. Le docteur examinait avec soin si de nouveaux cairns ne s'offriraient pas à sa vue; mais en vain.
De tristes pensées lui venaient à l'esprit: en effet, s'il découvrait ces infortunés, quels secours pourrait-il leur apporter? Ses compagnons et lui commençaient à manquer de tout; leurs vêtements se déchiraient, leurs vivres devenaient rares. Que ces naufragés fussent nombreux, et ils périssaient tous de faim. Hatteras semblait porté à les fuir! N'avait-il pas raison, lui sur qui reposait le salut de son équipage? Devait-il, en ramenant des étrangers à bord, compromettre la sûreté de tous?
Mais ces étrangers, c'étaient des hommes, leurs semblables, peut-être des compatriotes! Si faible que fût leur chance de salut, devait-on la leur enlever? Le docteur voulut connaître la pensée de Bell à cet égard. Bell ne répondit pas. Ses propres souffrances lui endurcissaient le coeur. Clawbonny n'osa pas interroger Hatteras: il s'en rapporta donc à la Providence.
Le 27 janvier, vers le soir, Simpson parut être à toute extrémité; ses membres déjà roidis et glacés, sa respiration haletante qui formait un brouillard autour de sa tête, des soubresauts convulsifs, annonçaient sa dernière heure. L'expression de son visage était terrible, désespérée, avec des regards de colère impuissante adressés au capitaine. Il y avait là toute une accusation, toute une suite de reproches muets, mais significatifs, mérités peut-être!
Hatteras ne s'approchait pas du mourant. Il l'évitait, il le fuyait, plus taciturne, plus concentré, plus rejeté en lui-même que jamais!
La nuit suivante fut épouvantable; la tempête redoublait de violence; trois fois la tente fut arrachée, et le drift de neige s'abattit sur ces infortunés, les aveuglant, les glaçant, les perçant de dards aigus arrachés aux glaçons environnants. Les chiens hurlaient lamentablement; Simpson restait exposé à cette cruelle température. Bell parvint à rétablir le misérable abri de toile, qui, s'il ne défendait pas du froid, protégeait au moins contre la neige. Mais une rafale, plus rapide, l'enleva une quatrième fois, et l'entraîna dans son tourbillon au milieu d'épouvantables sifflements.
«Ah! c'est trop souffrir! s'écria Bell.
—Du courage! du courage!» répondit le docteur en s'accrochant à lui pour ne pas être roulé dans les ravins.
Simpson râlait. Tout à coup, par un dernier effort, il se releva à demi, tendit son poing fermé vers Hatteras, qui le regardait de ses yeux fixes, poussa un cri déchirant et retomba mort au milieu de sa menace inachevée.
«Mort! s'écria le docteur.
—Mort!» répéta Bell.
Hatteras, qui s'avançait vers le cadavre, recula sous la violence du vent.
C'était donc le premier de cet équipage qui tombait frappé par ce climat meurtrier, le premier à ne jamais revenir au port, le premier à payer de sa vie, après d'incalculables souffrances, l'entêtement intraitable du capitaine. Ce mort l'avait traité d'assassin, mais Hatteras ne courba pas la tête sous l'accusation. Cependant, une larme, glissant de sa paupière, vint se congeler sur sa joue pâle.
Le docteur et Bell le regardaient avec une sorte de terreur. Arc-bouté sur son long bâton, il apparaissait comme le génie de ces régions hyperboréennes, droit au milieu des rafales surexcitées, et sinistre dans son effrayante immobilité.
Il demeura debout, sans bouger, jusqu'aux premières lueurs du crépuscule, hardi, tenace, indomptable, et semblant défier la tempête qui mugisssait autour de lui.
Le vent se calma vers six heures du matin, et, passant subitement dans le nord, il chassa les nuages du ciel; le thermomètre marquait trente-trois degrés au dessous de zéro (-37° centigr.). Les premières lueurs du crépuscule argentaient cet horizon qu'elles devaient dorer quelques jours plus tard.
Hatteras vint auprès de ses deux compagnons abattus, et d'une voix douce et triste il leur dit:
«Mes amis, plus de soixante milles nous séparent encore du point signalé par sir Edward Belcher. Nous n'avons que le strict nécessaire de vivres pour rejoindre le navire. Aller plus loin, ce serait nous exposer à une mort certaine, sans profit pour personne. Nous allons retourner sur nos pas.
—C'est là une bonne résolution, Hatteras, répondit le docteur; je vous aurais suivi jusqu'où il vous eût plut de me mener, mais notre santé s'affaiblit de jour en jour; à peine pouvons-nous mettre un pied devant l'autre; j'approuve complètement ce projet de retour.
—Est-ce également votre avis, Bell? demanda Hatteras.
—Oui, capitaine, répondit le charpentier.
—Eh bien, reprit Hatteras, nous allons prendre deux jours de repos. Ce n'est pas trop. Le traîneau a besoin de réparations importantes. Je pense donc que nous devons construire une maison de neige, dans laquelle puissent se refaire nos forces.
Ce point décidé, les trois hommes se mirent à l'ouvrage avec ardeur; Bell prit les précautions nécessaires pour assurer la solidité de sa construction, et bientôt une retraite suffisante s'éleva au fond de la ravine où la dernière halte avait eu lieu.
Hatteras s'était fait sans doute une violence extrême pour interrompre son voyage! tant de peines, de fatigues perdues! une excursion inutile, payée de la mort d'un homme! Revenir à bord sans un morceau de charbon! qu'allait devenir l'équipage? qu'allait-il faire sous l'inspiration de Richard Shandon? Mais Hatteras ne pouvait lutter davantage.
Tous ses soins se reportèrent alors sur les préparatifs du retour; le traîneau fut réparé, sa charge avait bien diminué d'ailleurs, et ne pesait pas deux cents livres. On raccommoda les vêtements usés, déchirés, imprégnés de neige et durcis par la gelée; des moccassins et des snow-shoes nouveaux remplacèrent les anciens mis hors d'usage. Ces travaux prirent la journée du 29 et la matinée du 30; d'ailleurs, les trois voyageurs se reposaient de leur mieux et se réconfortaient pour l'avenir.
Pendant ces trente-six heures passées dans la maison de neige et sur les glaçons de la ravine, le docteur avait observé Duk, dont les singulières allures ne lui semblaient pas naturelles; l'animal tournait sans cesse en faisant mille circuits imprévus qui paraissaient avoir entre eux un centre commun; c'était une sorte d'élévation, de renflement du sol produit par différentes couches de glaces superposées; Duk, en contournant ce point, aboyait à petit bruit, remuant sa queue avec impatience, regardant son maître et semblant l'interroger.
Le docteur, après avoir réfléchi, attribua cet état d'inquiétude à la présence du cadavre de Simpson, que ses compagnons n'avaient pas encore eu le temps d'enterrer.
Il résolut donc de procéder à cette triste cérémonie le jour même; on devait repartir le lendemain matin des le crépuscule.
Bell et le docteur se munirent de pioches et se dirigèrent vers le fond de la ravine; l'éminence signalée par Duk offrait un emplacement favorable pour y déposer le cadavre; il fallait l'inhumer profondément pour le soustraire à la griffe des ours.
Le docteur et Bell commencèrent par enlever la couche superficielle de neige molle, puis ils attaquèrent la glace durcie; au troisième coup de pioche, le docteur rencontra un corps dur qui se brisa; il en retira les morceaux, et reconnut les restes d'une bouteille de verre.
De son côté, Bell mettait à jour un sac racorni, et dans lequel se trouvaient des miettes de biscuit parfaitement conservé.
«Hein? fit le docteur.
—Qu'est-ce que cela veut dire?» demanda Bell en suspendant son travail.
Le docteur appela Hatteras, qui vint aussitôt.
Duk aboyait avec force, et, de ses pattes, il essayait de creuser l'épaisse couche de glace.
«Est-ce que nous aurions mis la main sur un dépôt de provisions? dit le docteur.
—Cela y ressemble, répondit Bell.
—Continuez!» fit Hatteras.
Quelques débris d'aliments furent encore retirés, et une caisse au quart pleine de pemmican.
«Si c'est une cache, dit Hatteras, les ours l'ont certainement visitée avant nous. Voyez, ces provisions ne sont pas intactes.
—Cela est à craindre, répondit le docteur, car…»
Il n'acheva pas sa phrase; un cri de Bell venait de l'interrompre: ce dernier, écartant un bloc assez fort, montrait une jambe roide et glacée qui sortait par l'interstice des glaçons.
«Un cadavre! s'écria le docteur.
—Ce n'est pas une cache, répondit Hatteras, c'est une tombe.»
Le cadavre, mis à l'air, était celui d'un matelot d'une trentaine d'années, dans un état parfait de conservation; il avait le vêtement des navigateurs arctiques; le docteur ne put dire à quelle époque remontait sa mort.
Mais après ce cadavre Bell en découvrit un second, celui d'un homme de cinquante ans, portant encore sur sa figure la trace des souffrances qui l'avaient tué.
«Ce ne sont pas des corps enterrés, s'écria le docteur; ces malheureux ont été surpris par la mort, tels que nous les trouvons.
—Vous avez raison, monsieur Clawbonny, répondit Bell.
—Continuez! continuez!» disait Hatteras.
Bell osait à peine. Qui pouvait dire ce que ce monticule de glace renfermait de cadavres humains!
«Ces gens ont été victimes de l'accident qui a failli nous arriver à nous-mêmes, dit le docteur; leur maison de neige s'est affaissée. Voyons si quelqu'un d'eux ne respire pas encore!»
La place fut déblayée avec rapidité, et Bell ramena un troisième corps, celui d'un homme de quarante ans; il n'avait pas l'apparence cadavérique des autres; le docteur se baissa sur lui, et crut surprendre encore quelques symptômes d'existence.
«Il vit! il vit! s'écria-t-il.
Bell et lui transportèrent ce corps dans la maison de neige, tandis qu'Hatteras, immobile, considérait la demeure écroulée.
Le docteur dépouilla entièrement le malheureux exhumé; il ne trouva sur lui aucune trace de blessure; aidé de Bell, il le frictionna vigoureusement avec des étoupes imbibées d'esprit-de-vin, et il sentit peu à peu la vie renaître; mais l'infortuné était dans un état de prostration absolue, et complètement privé de la parole; sa langue adhérait à son palais, comme gelée.
Le docteur chercha dans les poches de ses vêtements; elles étaient vides. Donc pas de document. Il laissa Bell continuer ses frictions et revint vers Hatteras.
Celui-ci, descendu dans les cavités de la maison de neige, avait fouillé le sol avec soin, et remontait en tenant à la main un fragment à demi brûlé d'une enveloppe de lettre. On pouvait encore y lire ces mots:
… tamont, ….orpoisew-Yorck,
«Altamont, s'écria le docteur! du navirele Porpoise! de New-York!
—Un Américain! fit Hatteras en tressaillant.
—Je le sauverai! dit le docteur, j'en réponds, et nous saurons le mot de cette épouvantable énigme.»
Il retourna près du corps d'Altamont, tandis qu'Hatteras demeurait pensif. Grâce à ses soins, le docteur parvint à rappeler l'infortuné à la vie, mais non au sentiment; il ne voyait, ni n'entendait, ni ne parlait, mais enfin il vivait!
Le lendemain matin, Hatteras dit au docteur
«Il faut cependant que nous partions.
—Partons, Hatteras! le traîneau n'est pas chargé; nous y transporterons ce malheureux, et nous le ramènerons au navire.
—Faites, dit Hatteras. Mais auparavant ensevelissons ces cadavres.»
Les deux matelots inconnus furent replacés sous les débris de la maison de neige; le cadavre de Simpson vint remplacer le corps d'Altamont.
Les trois voyageurs donnèrent, sous forme de prière, un dernier souvenir à leur compagnon, et, à sept heures du matin, ils reprirent leur marche vers le navire.
Deux des chiens d'attelage étant morts, Duk vint de lui-même s'offrir pour tirer le traîneau, et il le fit avec la conscience et la résolution d'un groënlandais.
Pendant vingt jours, du 31 janvier au 19 février, le retour présenta à peu près les mêmes péripéties que l'aller. Seulement, dans ce mois de février, le plus froid de l'hiver, la glace offrit partout une surface résistante; les voyageurs souffrirent terriblement de la température, mais non des tourbillons et du vent.
Le soleil avait reparu pour la première fois depuis le 31 janvier; chaque jour il se maintenait davantage au-dessus de l'horizon. Bell et le docteur étaient au bout de leurs forces, presque aveugles et à demi écloppés; le charpentier ne pouvait marcher sans béquilles.
Altamont vivait toujours, mais dans un état d'insensibilité complète; parfois on désespérait de lui, mais des soins intelligents le ramenaient à l'existence! Et cependant le brave docteur aurait eu grand besoin de se soigner lui-même, car sa santé s'en allait avec les fatigues.
Hatteras songeait auForward! à son brick! Dans quel état allait-il le retrouver? Que se serait-il passé à bord? Johnson aurait-il pu résister à Shandon et aux siens? Le froid avait été terrible! Avait-on brûlé le malheureux navire? ses mâts, sa carène, étaient-ils respectés?
En pensant à tout cela, Hatteras marchait en avant, comme s'il eût voulu voir sonForwardde plus loin.
Le 24 février, au matin, il s'arrêta subitement. A trois cents pas devant lui, une lueur rougeâtre apparaissait, au-dessus de laquelle se balançait une immense colonne de fumée noirâtre qui se perdait dans les brumes grises du ciel!
«Cette fumée!» s'écria-t-il.
Son coeur battit à se briser.
—Voyez! là-bas! cette fumée! dit-il à ses deux compagnons qui l'avaient rejoint; mon navire brûle!
—Mais nous sommes encore à plus de trois milles de lui, repartitBell. Ce ne peut êtrele Forward!
—Si, répondit le docteur, c'est lui; il se produit un phénomène de mirage qui le fait paraître plus rapproché de nous!