—Courons!» s'écria Hatteras en devançant ses compagnons.
Ceux-ci, abandonnant le traîneau à la garde de Duk, s'élancèrent rapidement sur les traces du capitaine.
Une heure après, ils arrivaient en vue du navire. Spectacle horrible! le brick brûlait au milieu des glaces qui se fondaient autour de lui; les flammes enveloppaient sa coque, et la brise du sud rapportait à l'oreille d'Hatteras des craquements inaccoutumés.
A cinq cents pas, un homme levait les bras avec désespoir; il restait là, impuissant, en face de cet incendie qui tordaitle Forwarddans ses flammes.
Cet homme était seul, et cet homme, c'était le vieux Johnson.
Hatteras courut à lui.
«Mon navire! mon navire! demanda-t-il d'une voix altérée.
—Vous! capitaine! répondit Johnson, vous! arrêtez! pas un pas de plus!
—Eh bien? demanda Hatteras avec un terrible accent de menace.
—Les misérables! répondit Johnson; partis depuis quarante-huit heures, après avoir incendié le navire;
—Malédiction!» s'écria Hatteras.
Alors une explosion formidable se produisit; la terre trembla; les ice-bergs se couchèrent sur le champ de glace; une colonne de fumée alla s'enrouler dans les nuages, etle Forward, éclatant sous l'effort de sa poudrière enflammée, se perdit dans un abîme de feu.
Le docteur et Bell arrivaient en ce moment auprès d'Hatteras.Celui-ci, abîmé dans son désespoir, se releva tout d'un coup.
«Mes amis, dit-il d'une voix énergique, les lâches ont pris la fuite! les forts réussiront! Johnson, Bell, vous avez le courage; docteur, vous avez la science; moi, j'ai la foi! le pôle nord est là-bas! à l'oeuvre donc, à l'oeuvre!»
Les compagnons d'Hatteras se sentirent renaître à ces mâles paroles.
Et cependant, la situation était terrible pour ces quatre hommes et ce mourant, abandonnés sans ressource, perdus, seuls, sous le quatre-vingtième degré de latitude, au plus profond des régions polaires!
C'était un hardi dessein qu'avait eu le capitaine Hatteras de s'élever jusqu'au nord, et de réserver à l'Angleterre, sa patrie, la gloire de découvrir le pôle boréal du monde. Cet audacieux marin venait de faire tout ce qui était dans la limite des forces humaines. Après avoir lutté pendant neuf mois contre les courants, contre les tempêtes, après avoir brisé les montagnes de glace et rompu les banquises, après avoir lutté contre les froids d'un hiver sans précédent dans les régions hyperboréennes, après avoir résumé dans son expédition les travaux de ses devanciers, contrôlé et refait pour ainsi dire l'histoire des découvertes polaires, après avoir poussé son brick leForwardau-delà des mers connues, enfin, après avoir accompli la moitié de la tâche, il voyait ses grands projets subitement anéantis! La trahison ou plutôt le découragement de son équipage usé par les épreuves, la folie criminelle de quelques meneurs, le laissaient dans une épouvantable situation: des dix-huit hommes embarqués à bord du brick, il en restait quatre, abandonnés sans ressource, sans navire, à plus de deux mille cinq cents milles de leur pays!
L'explosion duForward, qui venait de sauter devant eux, leur enlevait les derniers moyens d'existence.
Cependant, le courage d'Hatteras ne faiblit pas en présence de cette terrible catastrophe. Les compagnons qui lui restaient, c'étaient les meilleurs de son équipage, des gens héroïques. Il avait fait appel à l'énergie, à la science du docteur Clawbonny. au dévouement de Johnson et de Bell, à sa propre foi dans son entreprise, il osa parler d'espoir dans cette situation désespérée; il fut entendu de ses vaillants camarades, et le passé d'hommes aussi résolus répondait de leur courage à venir.
Le docteur, après les énergiques paroles du capitaine, voulut se rendre un compte exact de la situation, et, quittant ses compagnons arrêtés à cinq cents pas du bâtiment, il se dirigea vers le théâtre de la catastrophe.
DuForward, de ce navire construit avec tant de soin, de ce brick si cher, il ne restait plus rien; des glaces convulsionnées, des débris informes, noircis, calcinés, des barres de fer tordues, des morceaux de câbles brûlant encore comme des boutefeux d'artillerie, et, au loin, quelques spirales de fumée rampant çà et là sur l'ice-field, témoignaient de la violence de l'explosion. Le canon du gaillard d'avant, rejeté à plusieurs toises, s'allongeait sur un glaçon semblable à un affût. Le sol était jonché de fragments de toute nature dans un rayon de cent toises; la quille du brick gisait sous un amas de glaces; les icebergs, en partie fondus à la chaleur de l'incendie, avaient déjà recouvré leur dureté de granit.
Le docteur se prit à songer alors à sa cabine dévastée, à ses collections perdues, à ses instruments précieux mis en pièces, à ses livres lacérés, réduits en cendre. Tant de richesses anéanties! Il contemplait d'un oeil humide cet immense désastre, pensant, non pas à l'avenir, mais à cet irréparable malheur qui le frappait si directement.
Il fut bientôt rejoint par Johnson; la figure du vieux marin portait la trace de ses dernières souffrances; il avait dû lutter contre ses compagnons révoltés, en défendant le navire confié à sa garde.
Le docteur lui tendit une main que le maître d'équipage serra tristement.
«Qu'allons-nous devenir, mon ami? dit le docteur.
—Qui peut le prévoir? répondit Johnson.
—Avant tout, reprit le docteur, ne nous abandonnons pas au désespoir, et soyons hommes!
—Oui, monsieur Clawbonny, répondit le vieux marin, vous avez raison; c'est au moment des grands désastres qu'il faut prendre les grandes résolutions; nous sommes dans une vilaine passe; songeons à nous en tirer.
—Pauvre navire! dit en soupirant le docteur; je m'étais attaché à lui; je l'aimais comme on aime son foyer domestique, comme la maison où l'on a passé sa vie entière, et il n'en reste pas un morceau reconnaissable!
—Qui croirait, monsieur Clawbonny, que cet assemblage de poutres et de planches pût ainsi nous tenir au coeur!
—Et la chaloupe? reprit le docteur en cherchant du regard autour de lui, elle n'a même pas échappé à la destruction?
—Si, monsieur Clawbonny, Shandon et les siens, qui nous ont abandonnés, l'ont emmenée avec eux!
—Et la pirogue?
—Brisée en mille pièces! tenez, ces quelques plaques de fer-blanc encore chaudes, voilà tout ce qu'il en reste.
—Nous n'avons plus alors que l'halkett-boat[1]?
[1] Canot de caoutchouc, fait en forme de vêtement, et qui se gonfle à volonté.
—Oui, grâce à l'idée que vous avez eue de l'emporter dans votre excursion.
—C'est peu, dit le docteur.
—Les misérables traîtres qui ont fui! s'écria Johnson. Puisse le ciel les punir comme ils le méritent!
—Johnson, répondit doucement le docteur, il ne faut pas oublier que la souffrance les a durement éprouvés! Les meilleurs seuls savent rester bons dans le malheur, là où les faibles succombent! Plaignons nos compagnons d'infortune, et ne les maudissons pas!»
Après ces paroles, le docteur demeura pendant quelques instants silencieux, et promena des regards inquiets sur le pays.
«Qu'est devenu le traîneau? demanda Johnson.
—Il est resté à un mille en arrière.
—Sous la garde de Simpson?
—Non! mon ami. Simpson, le pauvre Simpson a succombé à la fatigue.
—Mort! s'écria le maître d'équipage.
—Mort! répondit le docteur.
—L'infortuné! dit Johnson, et qui sait, pourtant, si nous ne devrions pas envier son sort!
—Mais, pour un mort que nous avons laissé, reprit le docteur, nous rapportons un mourant.
—Un mourant?
—Oui! le capitaine Altamont.»
Le docteur fit en quelques mots au maître d'équipage le récit de leur rencontre.
«Un Américain! dit Johnson en réfléchissant.
—Oui, tout nous porte à croire que cet homme est citoyen de l'Union. Mais qu'est-ce que ce navire lePorpoiseévidemment naufragé, et que venait-il faire dans ces régions?
—Il venait y périr, répondit Johnson; il entraînait son équipage à la mort, comme tous ceux que leur audace conduit sous de pareils cieux! Mais, au moins, monsieur Clawbonny, le but de votre excursion a-t-il été atteint?
—Ce gisement de charbon! répondit le docteur.
—Oui», fit Johnson.
Le docteur secoua tristement la tête.
«Rien? dit le vieux marin.
—Rien! les vivres nous ont manqué, la fatigue nous a brisés en route!Nous n'avons pas même gagné la côte signalée par Edward Belcher!
—Ainsi, reprit le vieux marin, pas de combustible?
—Non!
—Pas de vivres?
—Non!
—Et plus de navire pour regagner l'Angleterre!»
Le docteur et Johnson se turent. Il fallait un fier courage pour envisager en face cette terrible situation.
«Enfin, reprit le maître d'équipage, notre position est franche, au moins! nous savons à quoi nous en tenir! Mais allons au plus pressé; la température est glaciale; il faut construire une maison de neige.
—Oui, répondit le docteur, avec l'aide de Bell, ce sera facile; puis nous irons chercher le traîneau, nous ramènerons l'Américain, et nous tiendrons conseil avec Hatteras.
—Pauvre capitaine! fit Johnson, qui trouvait moyen de s'oublier lui-même, il doit bien souffrir!»
Le docteur et le maître d'équipage revinrent vers leurs compagnons.
Hatteras était debout, immobile, les bras croisés suivant son habitude, muet et regardant l'avenir dans l'espace. Sa figure avait repris sa fermeté habituelle. A quoi pensait cet homme extraordinaire? Se préoccupait-il de sa situation désespérée ou de ses projets anéantis? Songeait-il enfin à revenir en arrière puisque les hommes, les éléments, tout conspirait contre sa tentative?
Personne n'eût pu connaître sa pensée. Elle ne se trahissait pas au-dehors. Son fidèle Duk demeurait près de lui, bravant à ses côtés une température tombée à trente-deux degrés au-dessous de zéro (-36° centigrades).
Bell, étendu sur la glace, ne faisait aucun mouvement; il semblait inanimé; son insensibilité pouvait lui coûter la vie; il risquait de se faire geler tout d'un bloc.
Johnson le secoua vigoureusement, le frotta de neige, et parvint non sans peine à le tirer de sa torpeur.
«Allons, Bell, du courage! lui dit-il; ne te laisse pas abattre; relève-toi; nous avons à causer ensemble de la situation, et il nous faut un abri! As-tu donc oublié comment se fait une maison de neige? Viens m'aider, Bell! Voilà un iceberg qui ne demande qu'à se laisser creuser! Travaillons! Cela nous redonnera ce qui ne doit pas manquer ici, du courage et du coeur!»
Bell, un peu remis à ces paroles, se laissa diriger par le vieux marin.
«Pendant ce temps, reprit celui-ci, monsieur Clawbonny prendra la peine d'aller jusqu'au traîneau et le ramènera avec les chiens.
—Je suis prêt à partir, répondit le docteur; dans une heure, je serai de retour.
—L'accompagnez-vous, capitaine?» ajouta Johnson en se dirigeant versHatteras.
Celui-ci, quoique plongé dans ses réflexions, avait entendu la proposition du maître d'équipage, car il lui répondit d'une voix douce:
«Non, mon ami, si le docteur veut bien se charger de ce soin…. Il faut qu'avant la fin de la journée une résolution soit prise, et j'ai besoin d'être seul pour réfléchir. Allez. Faites ce que vous jugerez convenable pour le présent. Je songe à l'avenir.»
Johnson revint vers le docteur.
«C'est singulier, lui dit-il, le capitaine semble avoir oublié toute colère; jamais sa voix ne m'a paru si affable.
—Bien! répondit le docteur; il a repris son sang-froid. Croyez-moi,Johnson, cet homme-là est capable de nous sauver!»
Ces paroles dites, le docteur s'encapuchonna de son mieux, et, le bâton ferré à la main, il reprit le chemin du traîneau, au milieu de cette brume que la lune rendait presque lumineuse.
Johnson et Bell se mirent immédiatement à l'ouvrage; le vieux marin excitait par ses paroles le charpentier, qui travaillait en silence; il n'y avait pas à bâtir, mais à creuser seulement un grand bloc; la glace, très dure, rendait pénible l'emploi du couteau; mais, en revanche, cette dureté assurait la solidité de la demeure; bientôt Johnson et Bell purent travailler à couvert dans leur cavité, rejetant au-dehors ce qu'ils enlevaient à la masse compacte.
Hatteras marchait de temps en temps, et s'arrêtait court; évidemment, il ne voulait pas aller jusqu'à l'emplacement de son malheureux brick.
Ainsi qu'il l'avait promis, le docteur fut bientôt de retour; il ramenait Altamont étendu sur le traîneau et enveloppé des plis de la tente; les chiens groënlandais, maigris, épuisés, affamés, tiraient à peine, et rongeaient leurs courroies; il était temps que toute cette troupe, bêtes et gens, prît nourriture et repos.
Pendant que la maison se creusait plus profondément, le docteur, en furetant de côté et d'autre, eut le bonheur de trouver un petit poêle que l'explosion avait à peu près respecté et dont le tuyau déformé put être redressé facilement; le docteur l'apporta d'un air triomphant. Au bout de trois heures, la maison de glace était logeable; on y installa le poêle; on le bourra avec les éclats de bois; il ronfla bientôt, et répandit une bienfaisante chaleur.
L'Américain fut introduit dans la demeure et couché au fond sur les couvertures; les quatre Anglais prirent place au feu. Les dernières provisions du traîneau, un peu de biscuit et du thé brûlant, vinrent les réconforter tant bien que mal. Hatteras ne parlait pas, chacun respecta son silence.
Quand ce repas fut terminé, le docteur fit signe à Johnson de le suivre au-dehors.
«Maintenant, lui dit-il, nous allons faire l'inventaire de ce qui nous reste. Il faut que nous connaissions exactement l'état de nos richesses; elles sont répandues ça et là; il s'agit de les rassembler; la neige peut tomber d'un moment à l'autre, et il nous serait impossible de retrouver ensuite la moindre épave du navire.
—Ne perdons pas de temps alors, répondit Johnson; vivres et bois, voilà ce qui a pour nous une importance immédiate.
—Eh bien, cherchons chacun de notre côté, répondit le docteur, de manière à parcourir tout le rayon de l'explosion; commençons par le centre, puis nous gagnerons la circonférence.»
Les deux compagnons se rendirent immédiatement au lit de glace qu'avait occupé leForward; chacun examina avec soin, à la lumière douteuse de la lune, les débris du navire. Ce fut une véritable chasse. Le docteur y apporta la passion, pour ne pas dire le plaisir d'un chasseur, et le coeur lui battait fort quand il découvrait quelque caisse à peu près intacte; mais la plupart étaient vides, et leurs débris jonchaient le champ de glace.
La violence de l'explosion avait été considérable. Un grand nombre d'objets n'étaient plus que cendre et poussière. Les grosses pièces de la machine gisaient çà et là, tordues ou brisées; les branches rompues de l'hélice, lancées à vingt toises du navire, pénétraient profondément dans la neige durcie; les cylindres faussés avaient été arrachés de leurs tourillons; la cheminée, fendue sur toute sa longueur et à laquelle pendaient encore des bouts de chaînes, apparaissait à demi écrasée sous un énorme glaçon; les clous, les crochets, les capes de mouton, les ferrures du gouvernail, les feuilles du doublage, tout le métal du brick s'était éparpillé au loin comme une véritable mitraille.
Mais ce fer, qui eût fait la fortune d'une tribu d'Esquimaux, n'avait aucune utilité dans la circonstance actuelle; ce qu'il fallait rechercher, avant tout, c'étaient les vivres, et le docteur faisait peu de trouvailles en ce genre.
«Cela va mal, se disait-il; il est évident que la cambuse, située près de la soute aux poudres, a dû être entièrement anéantie par l'explosion; ce qui n'a pas brûlé doit être réduit en miettes. C'est grave, et si Johnson ne fait pas meilleure chasse que moi, je ne vois pas trop ce que nous deviendrons.»
Cependant, en élargissant le cercle de ses recherches, le docteur parvint à recueillir quelques restes de pemmican[1], une quinzaine de livres environ, et quatre bouteilles de grès qui, lancées au loin sur une neige encore molle, avaient échappé à la destruction et renfermaient cinq ou six pintes d'eau-de-vie.
[1] Préparation de viande condensée.
Plus loin, il ramassa deux paquets de graines de chochlearia; cela venait à propos pour compenser la perte du lime-juice, si propre à combattre le scorbut.
Au bout de deux heures, le docteur et Johnson se rejoignirent. Ils se firent part de leurs découvertes; elles étaient malheureusement peu importantes sous le rapport des vivres: à peine quelques pièces de viande salée, une cinquantaine de livres de pemmican, trois sacs de biscuit, une petite réserve de chocolat, de l'eau-de-vie et environ deux livres de café récolté grain à grain sur la glace.
Ni couvertures, ni hamacs, ni vêtements, ne purent être retrouvés; évidemment l'incendie les avait dévorés.
En somme, le docteur et le maître d'équipage recueillirent des vivres pour trois semaines au plus du strict nécessaire; c'était peu pour refaire des gens épuisés. Ainsi, par suite de circonstances désastreuses, après avoir manqué de charbon, Hatteras se voyait à la veille de manquer d'aliments.
Quant au combustible fourni par les épaves du navire, les morceaux de ses mâts et de sa carène, il pouvait durer trois semaines environ; mais encore le docteur, avant de l'employer au chauffage de la maison de glace, voulut savoir de Johnson si, de ces débris informes, on ne saurait pas reconstruire un petit navire, ou tout au moins une chaloupe.
«Non, monsieur Clawbonny, lui répondit le maître d'équipage, il n'y faut pas songer; il n'y a pas une pièce de bois intacte dont on puisse tirer parti; tout cela n'est bon qu'à nous chauffer pendant quelques jours, et après….
—Après? dit le docteur.
—A la grâce de Dieu!» répondit le brave marin.
Cet inventaire terminé, le docteur et Johnson revinrent chercher le traîneau; ils y attelèrent, bon gré, mal gré, les pauvres chiens fatigués, retournèrent sur le théâtre de l'explosion, chargèrent ces restes de la cargaison si rares, mais si précieux, et les rapportèrent auprès de la maison de glace; puis, à demi gelés, ils prirent place auprès de leurs compagnons d'infortune.
Vers les huit heures du soir, le ciel se dégagea pendant quelques instants de ses brumes neigeuses; les constellations brillèrent d'un vif éclat dans une atmosphère plus refroidie.
Hatteras profita de ce changement pour aller prendre la hauteur de quelques étoiles. Il sortit sans mot dire, en emportant ses instruments. Il voulait relever la position et savoir si l'ice-field n'avait pas encore dérivé.
Au bout d'une demi-heure, il rentra, se coucha dans un angle de la maison, et resta plongé dans une immobilité profonde qui ne devait pas être celle du sommeil.
Le lendemain, la neige se reprit à tomber avec une grande abondance; le docteur dut se féliciter d'avoir entrepris ses recherches dès la veille, car un vaste rideau blanc recouvrit bientôt le champ de glace, et toute trace de l'explosion disparut sous un linceul de trois pieds d'épaisseur.
Pendant cette journée, il ne fut pas possible de mettre le pied dehors; heureusement, l'habitation était confortable, ou tout au moins paraissait telle à ces voyageurs harassés. Le petit poêle allait bien, si ce n'est par de violentes rafales qui repoussaient parfois la fumée à l'intérieur; sa chaleur procurait en outre des boissons brûlantes de thé ou de café, dont l'influence est si merveilleuse par ces basses températures.
Les naufragés, car on peut véritablement leur donner ce nom, éprouvaient un bien-être auquel ils n'étaient plus accoutumés depuis longtemps; aussi ne songeaient-ils qu'à ce présent, à cette bienfaisante chaleur, à ce repos momentané, oubliant et défiant presque l'avenir, qui les menaçait d'une mort si prochaine.
L'Américain souffrait moins et revenait peu à peu à la vie; il ouvrait les yeux, mais il ne parlait pas encore; ses lèvres portaient les traces du scorbut et ne pouvaient formuler un son; cependant, il entendait, et fut mis au courant de la situation. Il remua la tête en signe de remerciement; il se voyait sauvé de son ensevelissement sous la neige, et le docteur eut la sagesse de ne pas lui apprendre de quel court espace de temps sa mort était retardée, car enfin, dans quinze jours, dans trois semaines au plus, les vivres manqueraient absolument.
Vers midi, Hatteras sortit de son immobilité; il se rapprocha du docteur, de Johnson et de Bell.
«Mes amis, leur dit-il, nous allons prendre ensemble une résolution définitive sur ce qui nous reste à faire. Auparavant, je prierai Johnson de me dire dans quelles circonstances cet acte de trahison qui nous perd a été accompli.
—A quoi bon le savoir? répondit le docteur; le fait est certain, il n'y faut plus penser.
—J'y pense, au contraire, répondit Hatteras. Mais, après le récit deJohnson, je n'y penserai plus.
—Voici donc ce qui est arrivé, répondit le maître d'équipage. J'ai tout fait pour empêcher ce crime….
—J'en suis sûr, Johnson, et j'ajouterai que les meneurs avaient depuis longtemps l'idée d'en arriver là.
—C'est mon opinion, dit le docteur.
—C'est aussi la mienne, reprit Johnson; car presque aussitôt après votre départ, capitaine, dès le lendemain, Shandon, aigri contre vous, Shandon, devenu mauvais, et, d'ailleurs, soutenu par les autres, prit le commandement du navire; je voulus résister, mais en vain. Depuis lors, chacun fit à peu près à sa guise; Shandon laissait agir; il voulait montrer à l'équipage que le temps des fatigues et des privations était passé. Aussi, plus d'économie d'aucune sorte; on fit grand feu dans le poêle; on brûlait à même le brick. Les provisions furent mises à la discrétion des hommes, les liqueurs aussi, et, pour des gens privés depuis longtemps de boissons spiritueuses, je vous laisse à penser quel abus ils en firent! Ce fut ainsi depuis le 7 jusqu'au 15 janvier.
—Ainsi, dit Hatteras d'une voix grave, ce fut Shandon qui poussa l'équipage à la révolte?
—Oui, capitaine.
—Qu'il ne soit plus jamais question de lui. Continuez, Johnson.
—Ce fut vers le 24 ou le 25 janvier que l'on forma le projet d'abandonner le navire. On résolut de gagner la côte occidentale de la mer de Baffin; de là, avec la chaloupe, on devait courir à la recherche des baleiniers, ou même atteindre les établissements groënlandais de la côte orientale. Les provisions étaient abondantes; les malades, excités par l'espérance du retour, allaient mieux. On commença donc les préparatifs du départ; un traîneau fut construit, propre à transporter les vivres, le combustible et la chaloupe; les hommes devaient s'y atteler. Cela prit jusqu'au 15 février. J'espérais toujours vous voir arriver, capitaine, et cependant je craignais votre présence; vous n'auriez rien obtenu de l'équipage, qui vous eût plutôt massacré que de rester à bord. C'était comme une folie de liberté. Je pris tous mes compagnons les uns après les autres; je leur parlai, je les exhortai, je leur fis comprendre les dangers d'une pareille expédition, en même temps que cette lâcheté de vous abandonner! Je ne pus rien obtenir, même des meilleurs! Le départ fut fixé au 22 février. Shandon était impatient. On entassa sur le traîneau et dans la chaloupe tout ce qu'ils purent contenir de provisions et de liqueurs; on fit un chargement considérable de bois; déjà la muraille de tribord était démolie jusqu'à sa ligne de flottaison. Enfin, le dernier jour fut un jour d'orgie; on pilla, on saccagea, et ce fut au milieu de leur ivresse que Pen et deux ou trois autres mirent le feu au navire. Je me battis contre eux, je luttai; on me renversa, on me frappa; puis ces misérables, Shandon en tête, prirent par l'est et disparurent à mes regards! Je restai seul; que pouvais-je faire contre cet incendie qui gagnait le navire tout entier? Le trou à feu était obstrué par la glace; je n'avais pas une goutte d'eau. LeForward, pendant deux jours, se tordit dans les flammes, et vous savez le reste.»
Ce récit terminé, un assez long silence régna dans la maison de glace; ce sombre tableau de l'incendie du navire, la perte de ce brick si précieux, se présentèrent plus vivement à l'esprit des naufragés; ils se sentirent en présence de l'impossible; et l'impossible, c'était le retour en Angleterre. Ils n'osaient se regarder, de crainte de surprendre sur la figure de l'un d'eux les traces d'un désespoir absolu. On entendait seulement la respiration pressée de l'Américain.
Enfin, Hatteras prit la parole.
«Johnson, dit-il, je vous remercie; vous avez tout fait pour sauver mon navire; mais, seul, vous ne pouviez résister. Encore une fois, je vous remercie, et ne parlons plus de cette catastrophe. Réunissons nos efforts pour le salut commun. Nous sommes ici quatre compagnons, quatre amis, et la vie de l'un vaut la vie de l'autre. Que chacun donne donc son opinion sur ce qu'il convient de faire.
—Interrogez-nous, Hatteras, répondit le docteur; nous vous sommes tout dévoués, nos paroles viendront du coeur. Et d'abord, avez-vous une idée?
—Moi seul, je ne saurais en avoir, dit Hatteras avec tristesse. Mon opinion pourrait paraître intéressée. Je veux donc connaître avant tout votre avis.
—Capitaine, dit Johnson, avant de nous prononcer dans des circonstances si graves, j'aurai une importante question à vous faire.
—Parlez, Johnson.
—Vous êtes allé hier relever notre position; eh bien, le champ de glace a-t-il encore dérivé, ou se trouve-t-il à la même place?
—Il n'a pas bougé, répondit Hatteras. J'ai trouvé, comme avant notre départ, quatre-vingts degrés quinze minutes pour la latitude, et quatre-vingt-dix-sept degrés trente-cinq minutes pour la longitude.
—Et, dit Johnson, à quelle distance sommes-nous de la mer la plus rapprochée dans l'ouest?
—A six cents milles environ[1], répondit Hatteras.
[1] Deux cent quarante-sept lieues environ.
—Et cette mer, c'est…?
—Le détroit de Smith.
—Celui-là même que nous n'avons pu franchir au mois d'avril dernier?
—Celui-là même.
—Bien, capitaine, notre situation est connue maintenant, et nous pouvons prendre une résolution en connaissance de cause.
—Parlez donc», dit Hatteras, qui laissa sa tête retomber sur ses deux mains.
Il pouvait écouter ainsi ses compagnons sans les regarder.
«Voyons, Bell, dit le docteur, quel est, suivant vous, le meilleur parti à suivre?
—Il n'est pas nécessaire de réfléchir longtemps, répondit le charpentier: il faut revenir, sans perdre ni un jour, ni une heure, soit au sud, soit à l'ouest, et gagner la côte la plus prochaine… quand nous devrions employer deux mois au voyage!
—Nous n'avons que pour trois semaines de vivres, répondit Hatteras sans relever la tête.
—Eh bien, reprit Johnson, c'est en trois semaines qu'il faut faire ce trajet, puisque là est notre seule chance de salut; dussions-nous, en approchant de la côte, ramper sur nos genoux, il faut partir et arriver en vingt-cinq jours.
—Cette partie du continent boréal n'est pas connue, répondit Hatteras. Nous pouvons rencontrer des obstacles, des montagnes, des glaciers qui barreront complètement notre route.
—Je ne vois pas là, répondit le docteur, une raison suffisante pour ne pas tenter le voyage; nous souffrirons, et beaucoup, c'est évident; nous devrons restreindre notre nourriture au strict nécessaire, à moins que les hasards de la chasse…
—Il ne reste plus qu'une demi-livre de poudre, répondit Hatteras.
—Voyons, Hatteras, reprit le docteur, je connais toute la valeur de vos objections, et je ne me berce pas d'un vain espoir. Mais je crois lire dans votre pensée; avez-vous un projet praticable?
—Non, répondit le capitaine, après quelques instants d'hésitation.
—Vous ne doutez pas de notre courage, reprit le docteur; nous sommes gens à vous suivre jusqu'au bout, vous le savez; mais ne faut-il pas en ce moment abandonner toute espérance de nous élever au pôle? La trahison a brisé vos plans; vous avez pu lutter contre les obstacles de la nature et les renverser, non contre la perfidie et la faiblesse des hommes; vous avez fait tout ce qu'il était humainement possible de faire, et vous auriez réussi, j'en suis certain; mais dans la situation actuelle, n'êtes-vous pas forcé de remettre vos projets, et même, pour les reprendre un jour, ne chercherez-vous pas à regagner l'Angleterre?
—Eh bien, capitaine!» demanda Johnson à Hatteras, qui resta longtemps sans répondre.
Enfin, le capitaine releva la tête et dit d'une voix contrainte:
«Vous croyez-vous donc assurés d'atteindre la côte du détroit, fatigués comme vous l'êtes, et presque sans nourriture?
—Non, répondit le docteur, mais à coup sûr la côte ne viendra pas à nous; il faut l'aller chercher. Peut-être trouverons-nous plus au sud des tribus d'Esquimaux avec lesquelles nous pourrons entrer facilement en relation.
—D'ailleurs, reprit Johnson, ne peut-on rencontrer dans le détroit quelque bâtiment forcé d'hiverner?
—Et au besoin, répondit le docteur, puisque le détroit est pris, ne pouvons-nous en le traversant atteindre la côte occidentale du Groënland, et de là, soit de la terre Prudhoë, soit du cap York, gagner quelque établissement danois? Enfin, Hatteras, rien de tout cela ne se trouve sur ce champ de glace! La route de l'Angleterre est là-bas, au sud, et non ici, au nord!
—Oui, dit Bell, M. Clawbonny a raison, il faut partir, et partir sans retard. Jusqu'ici, nous avons trop oublié notre pays et ceux qui nous sont chers!
—C'est votre avis, Johnson! demanda encore une fois Hatteras.
—Oui, capitaine.
—Et le vôtre, docteur?
—Oui, Hatteras.»
Hatteras restait encore silencieux; sa figure, malgré lui, reproduisait toutes ses agitations intérieures. Avec la décision qu'il allait prendre se jouait le sort de sa vie entière; s'il revenait sur ses pas, c'en était fait à jamais de ses hardis desseins; il ne fallait plus espérer renouveler une quatrième tentative de ce genre.
Le docteur, voyant que le capitaine se taisait, reprit la parole:
«J'ajouterai, Hatteras, dit-il, que nous ne devons pas perdre un instant; il faut charger le traîneau de toutes nos provisions, et emporter le plus de bois possible. Une route de six cents milles dans ces conditions est longue, j'en conviens, mais non infranchissable; nous pouvons, ou plutôt, nous devrons faire vingt milles[1] par jour, ce qui en un mois nous permettra d'atteindre la côte, c'est-à-dire vers le 25 mars…
[1] Environ huit lieues.
—Mais, dit Hatteras, ne peut-on attendre quelques jours?
—Qu'espérez-vous? répondit Johnson.
—Que sais-je? Qui peut prévoir l'avenir? Quelques jours encore! C'est d'ailleurs à peine de quoi réparer vos forces épuisées! Vous n'aurez pas fourni deux étapes, que vous tomberez de fatigue, sans une maison de neige pour vous abriter!
—Mais une mort horrible nous attend ici! s'écria Bell.
—Mes amis, reprit Hatteras d'une voix presque suppliante, vous vous désespérez avant l'heure! Je vous proposerais de chercher au nord la route du salut, que vous refuseriez de me suivre! Et pourtant, n'existe-t-il pas près du pôle des tribus d'Esquimaux comme au détroit de Smith? Cette mer libre, dont l'existence est pourtant certaine, doit baigner des continents. La nature est logique en tout ce qu'elle fait. Eh bien, on doit croire que la végétation reprend son empire là où cessent les grands froids. N'est-ce pas une terre promise qui nous attend au nord, et que vous voulez fuir sans retour?»
Hatteras s'animait en parlant; son esprit surexcité évoquait les tableaux enchanteurs de ces contrées d'une existence si problématique.
«Encore un jour, répétait-il, encore une heure!»
Le docteur Clawbonny, avec son caractère aventureux et son ardente imagination, se sentait émouvoir peu à peu; il allait céder; mais Johnson, plus sage et plus froid, le rappela à la raison et au devoir.
«Allons. Bell, dit-il, au traîneau!
—Allons!» répondit Bell.
Les deux marins se dirigèrent vers l'ouverture de la maison de neige.
«Oh! Johnson! vous! vous! s'écria Hatteras. Eh bien! partez, je resterai! je resterai!
—Capitaine! fit Johnson, s'arrêtant malgré lui.
—Je resterai, vous dis-je! Partez! abandonnez-moi comme les autres!Partez… Viens, Duk, nous resterons tous les deux!»
Le brave chien se rangea près de son maître en aboyant. Johnson regarda le docteur. Celui-ci ne savait que faire; le meilleur parti était de calmer Hatteras et de sacrifier un jour à ses idées. Le docteur allait s'y résoudre, quand il se sentit toucher le bras.
Il se retourna. L'Américain venait de quitter ses couvertures; il rampa sur le sol; il se redressa enfin sur ses genoux, et de ses lèvres malades il fit entendre des sons inarticulés.
Le docteur, étonné, presque effrayé, le regardait en silence. Hatteras, lui, s'approcha de l'Américain et l'examina attentivement. Il essayait de surprendre des paroles que le malheureux ne pouvait prononcer. Enfin, après cinq minutes d'efforts, celui-ci fit entendre ce mot: «Porpoise.
—LePorpoise!» s'écria le capitaine.
L'Américain fit un signe affirmatif.
«Dans ces mers?» demanda Hatteras, le coeur palpitant.
Même signe du malade.
«Au nord?
—Oui! fit l'infortuné.
—Et vous savez sa position?
—Oui!
—Exacte?
—Oui!» dit encore Altamont.
Il se fit un moment de silence. Les spectateurs de cette scène imprévue étaient palpitants.
«Écoutez bien, dit enfin Hatteras au malade; il nous faut connaître la situation de ce navire! Je vais compter les degrés à voix haute, vous m'arrêterez par un signe.»
L'Américain remua la tête en signe d'acquiescement.
«Voyons, dit Hatteras, il s'agit des degrés de longitude.—Cent cinq?Non.—Cent six? Cent sept? Cent huit?—C'est bien à l'ouest?
—Oui, fit l'Américain.
—Continuons.—Cent neuf? Cent dix? Cent douze? Cent quatorze? Cent seize? Cent dix-huit? Cent dix-neuf? Cent vingt…?
—Oui, répondit Altamont.
—Cent vingt degrés de longitude? fit Hatteras. Et combien de minutes?—Je compte…»
Hatteras commença au numéro un. Au nombre quinze, Altamont lui fit signe de s'arrêter.
«Bon! dit Hatteras.—Passons à la latitude. Vous m'entendez?—Quatre-vingts? Quatre-vingt-un? Quatre-vingt-deux? Quatre-vingt-trois?»
L'Américain l'arrêta du geste.
«Bien!—Et les minutes? Cinq? Dix? Quinze? Vingt? Vingt-cinq? Trente?Trente-cinq?»
Nouveau signe d'Altamont, qui sourit faiblement.
«Ainsi, reprit Hatteras d'une voix grave, lePorpoisese trouve par cent vingt degrés et quinze minutes de longitude, et quatre-vingt-trois degrés et trente-cinq minutes de latitude?
—Oui!» fit une dernière fois l'Américain en retombant sans mouvement dans les bras du docteur?
Cet effort l'avait brisé.
«Mes amis, s'écria Hatteras, vous voyez bien que le salut est au nord, toujours au nord! Nous serons sauvés!»
Mais, après ces premières paroles de joie, Hatteras parut subitement frappé d'une idée terrible. Sa figure s'altéra, et il se sentit mordre au coeur par le serpent de la jalousie.
Un autre, un Américain, l'avait dépassé de trois degrés sur la route du pôle! Pourquoi? Dans quel but?
Cet incident nouveau, ces premières paroles prononcées par Altamont, avaient complètement changé la situation des naufragés; auparavant, ils se trouvaient hors de tout secours possible, sans espoir sérieux de gagner la mer de Baffin, menacés de manquer de vivres pendant une route trop longue pour leurs corps fatigués, et maintenant, à moins de quatre cents milles[1] de leur maison de neige, un navire existait qui leur offrait de vastes ressources, et peut-être les moyens de continuer leur audacieuse marche vers le pôle. Hatteras, le docteur, Johnson, Bell se reprirent à espérer, après avoir été si près du désespoir; ce fut de la joie, presque du délire.
[1] Cent soixante lieues.
Mais les renseignements d'Altamont étaient encore incomplets, et après quelques minutes de repos, le docteur reprit avec lui cette précieuse conversation; il lui présenta ses questions sous une forme qui ne demandait pour toute réponse qu'un simple signe de tête, ou un mouvement des yeux.
Bientôt il sut que lePorpoiseétait un trois-mâts américain, de New York, naufragé au milieu des glaces, avec des vivres et des combustibles en grande quantité; quoique couché sur le flanc, il devait avoir résisté, et il serait possible de sauver sa cargaison.
Altamont et son équipage l'avaient abandonné depuis deux mois, emmenant la chaloupe sur un traîneau; ils voulaient gagner le détroit de Smith, atteindre quelque baleinier, et se faire rapatrier en Amérique; mais peu à peu les fatigues, les maladies frappèrent ces infortunés, et ils tombèrent un à un sur la route. Enfin, le capitaine et deux matelots restèrent seuls d'un équipage de trente hommes, et si lui, Altamont, survivait, c'était véritablement par un miracle de la Providence.
Hatteras voulut savoir de l'Américain pourquoi lePorpoisese trouvait engagé sous une latitude aussi élevée.
Altamont fit comprendre qu'il avait été entraîné par les glaces sans pouvoir leur résister.
Hatteras, anxieux, l'interrogea sur le but de son voyage.
Altamont prétendit avoir tenté de franchir le passage du nord-ouest.
Hatteras n'insista pas davantage, et ne posa plus aucune question de ce genre.
Le docteur prit alors la parole:
«Maintenant, dit-il, tous nos efforts doivent tendre à retrouver lePorpoise; au lieu de nous aventurer vers la mer de Baffin, nous pouvons gagner par une route moins longue d'un tiers un navire qui nous offrira toutes les ressources nécessaires à un hivernage.
—Il n'y a pas d'autre parti à prendre, répondit Bell.
—J'ajouterai, dit le maître d'équipage, que nous ne devons pas perdre un instant; il faut calculer la durée de notre voyage sur la durée de nos provisions, contrairement à ce qui se fait généralement, et nous mettre en route au plus tôt.
—Vous avez raison, Johnson, répondit le docteur; en partant demain, mardi 26 février, nous devons arriver le 15 mars auPorpoise, sous peine de mourir de faim. Qu'en pensez-vous, Hatteras?
—Faisons nos préparatifs immédiatement, dit le capitaine, et partons.Peut-être la route sera-t-elle plus longue que nous ne le supposons.
—Pourquoi cela? répliqua le docteur. Cet homme paraît être certain de la situation de son navire.
—Mais, répondit Hatteras, si lePorpoisea dérivé sur son champ de glace, comme a fait leForward?
—En effet, dit le docteur, cela a pu arriver!»
Johnson et Bell ne répliquèrent rien à la possibilité d'une dérive, dont eux-mêmes ils avaient été victimes.
Mais Altamont, attentif à cette conversation, fit comprendre au docteur qu'il voulait parler. Celui-ci se rendit au désir de l'Américain, et après un grand quart d'heure de circonlocutions et d'hésitations, il acquit cette certitude que lePorpoise, échoué près d'une côte, ne pouvait pas avoir quitté son lit de rochers.
Cette nouvelle rendit la tranquillité aux quatre Anglais; cependant elle leur enlevait tout espoir de revenir en Europe, à moins que Bell ne parvînt à construire un petit navire avec les morceaux duPorpoise. Quoi qu'il en soit, le plus pressé était de se rendre sur le lieu même du naufrage.
Le docteur fit encore une dernière question à l'Américain: celui-ci avait-il rencontré la mer libre sous cette latitude de quatre-vingt-trois degrés?
«Non», répondit Altamont.
La conversation en resta là. Aussitôt les préparatifs de départ furent commencés; Bell et Johnson s'occupèrent d'abord du traîneau; il avait besoin d'une réparation complète; le bois ne manquant pas, ses montants furent établis d'une façon plus solide; on profitait de l'expérience acquise pendant l'excursion au sud; on savait le côté faible de ce mode de transport, et comme il fallait compter sur des neiges abondantes et épaisses, les châssis de glissage furent rehaussés.
A l'intérieur, Bell disposa une sorte de couchette recouverte par la toile de la tente et destinée à l'Américain; les provisions, malheureusement peu considérables, ne devaient pas accroître beaucoup le poids du traîneau; mais en revanche, on compléta la charge avec tout le bois que l'on put emporter.
Le docteur, en arrangeant les provisions, les inventoria avec la plus scrupuleuse exactitude; de ses calculs il résulta que chaque voyageur devait se réduire à trois quarts de ration pour un voyage de trois semaines. On réserva ration entière aux quatre chiens d'attelage. Si Duk tirait avec eux, il aurait droit à sa ration complète.
Ces préparatifs furent interrompus par le besoin de sommeil et de repos qui se fit impérieusement sentir dés sept heures du soir; mais, avant de se coucher, les naufragés se réunirent autour du poêle, dans lequel on n'épargna pas le combustible; les pauvres gens se donnaient un luxe de chaleur auquel ils n'étaient plus habitués depuis longtemps; du pemmican, quelques biscuits et plusieurs tasses de café ne tardèrent pas à les mettre en belle humeur, de compte à demi avec l'espérance qui leur revenait si vite et de si loin.
A sept heures du matin, les travaux furent repris, et se trouvèrent entièrement terminés vers les trois heures du soir.
L'obscurité se taisait déjà; le soleil avait reparu au-dessus de l'horizon depuis le 31 janvier, mais il ne donnait encore qu'une lumière faible et courte; heureusement, la lune devait se lever à six heures et demie, et, par ce ciel pur, ses rayons suffiraient à éclairer la route. La température, qui s'abaissait sensiblement depuis quelques jours, atteignit enfin trente-trois degrés au-dessous de zéro (—37° centigrades).
Le moment du départ arriva. Altamont accueillit avec joie l'idée de se mettre en route, bien que les cahots dussent accroître ses souffrances; il avait fait comprendre au docteur que celui-ci trouverait à bord duPorpoiseles antiscorbutiques si nécessaires à sa guérison.
On le transporta donc sur le traîneau; il y fut installé aussi commodément que possible; les chiens, y compris Duk, furent attelés; les voyageurs jetèrent alors un dernier regard sur ce lit de glace, où fut leForward. Les traits d'Hatteras parurent empreints un instant d'une violente pensée de colère, mais il redevint maître de lui-même, et la petite troupe, par un temps très sec, s'enfonça dans la brume du nord-nord-ouest.
Chacun reprit sa place accoutumée, Bell en tête, indiquant la route, le docteur et le maître d'équipage aux côtés du traîneau, veillant et poussant au besoin, Hatteras à l'arrière, rectifiant la route et maintenant l'équipage dans la ligne de Bell.
La marche fut assez rapide; par cette température très basse, la glace offrait une dureté et un poli favorables au glissage; les cinq chiens enlevaient facilement cette charge, qui ne dépassait pas neuf cents livres. Cependant hommes et bêtes s'essoufflaient rapidement et durent s'arrêter souvent pour reprendre haleine.
Vers les sept heures du soir, la lune dégagea son disque rougeâtre des brumes de l'horizon. Ses calmes rayons se firent jour à travers l'atmosphère et jetèrent quelque éclat que les glaces réfléchirent avec pureté; l'ice-field présentait vers le nord-ouest une immense plaine blanche d'une horizontalité parfaite. Pas un pack, pas un hummock. Cette partie de la mer semblait s'être glacée tranquillement comme un lac paisible.
C'était un immense désert, plat et monotone.
Telle est l'impression que ce spectacle fit naître dans l'esprit du docteur, et il la communiqua à son compagnon.
«Vous avez raison, monsieur Clawbonny, répondit Johnson; c'est un désert, mais nous n'avons pas la crainte d'y mourir de soif!
—Avantage évident, reprit le docteur; cependant cette immensité me prouve une chose: c'est que nous devons être fort éloignés de toute terre; en général, l'approche des côtes est signalée par une multitude de montagnes de glaces, et pas un iceberg n'est visible autour de nous.
—L'horizon est fort restreint par la brume, répondit Johnson.
—Sans doute, mais depuis notre départ nous avons foulé un champ plat qui menace de ne pas finir.
—Savez-vous, monsieur Clawbonny, que c'est une dangereuse promenade que la nôtre? On s'y habitue, on n'y pense pas, mais enfin, cette surface glacée sur laquelle nous marchons ainsi recouvre des gouffres sans fond!
—Vous avez raison, mon ami, mais nous n'avons pas à craindre d'être engloutis; la résistance de cette blanche écorce par ces froids de trente-trois degrés est considérable! Remarquez qu'elle tend de plus en plus à s'accroître, car, sous ces latitudes, la neige tombe neuf jours sur dix, même en avril, même en mai, même en juin, et j'estime que sa plus forte épaisseur ne doit pas être éloignée de mesurer trente ou quarante pieds.
—Cela est rassurant, répondit Johnson.
—En effet, nous ne sommes pas comme ces patineurs de la Serpentine-river[1] qui craignent à chaque instant de sentir le sol fragile manquer sous leurs pas: nous n'avons pas un pareil danger à redouter.
[1] Rivière de Hyde-Park, à Londres.
—Connaît-on la force de résistance de la glace? demanda le vieux marin, toujours avide de s'instruire dans la compagnie du docteur.
—Parfaitement, répondit ce dernier; qu'ignore-t-on maintenant de ce qui peut se mesurer dans le monde, sauf l'ambition humaine! N'est-ce pas elle, en effet, qui nous précipite vers ce pôle boréal que l'homme veut enfin connaître? Mais, pour en revenir à votre question, voici ce que je puis vous répondre. A l'épaisseur de deux pouces, la glace supporte un homme; à l'épaisseur de trois pouces et demi, un cheval et son cavalier; à cinq pouces, une pièce de huit; à huit pouces, de l'artillerie de campagne tout attelée, et enfin, à dix pouces, une armée, une foule innombrable! Où nous marchons en ce moment, on bâtirait la douane de Liverpool ou le palais du parlement de Londres.
—On a de la peine à concevoir une pareille résistance, dit Johnson; mais tout à l'heure, monsieur Clawbonny, vous parliez de la neige qui tombe neuf jours sur dix en moyenne dans ces contrées; c'est un fait évident; aussi je ne le conteste pas; mais d'où vient toute cette neige, car, les mers étant prises, je ne vois pas trop comment elles peuvent donner naissance à cette immense quantité de vapeur qui forme les nuages.
—Votre observation est juste, Johnson: aussi, suivant moi, la plus grande partie de la neige ou de la pluie que nous recevons dans ces régions polaires est faite de l'eau des mers des zones tempérées; il y a tel flocon qui, simple goutte d'eau d'un fleuve de l'Europe, s'est élevé dans l'air sous forme de vapeur, s'est formé en nuage, et est enfin venu se condenser jusqu'ici: il n'est donc pas impossible qu'en la buvant, cette neige, nous nous désaltérions aux fleuves mêmes de notre pays.
—C'est toujours cela», répondit le maître d'équipage.
En ce moment, la voix d'Hatteras, rectifiant les erreurs de la route, se fit entendre et interrompit la conversation. La brume s'épaisissait et rendait la ligne droite difficile à garder.
Enfin la petite troupe s'arrêta vers les huit heures du soir, après avoir franchi quinze milles; le temps se maintenait au sec; la tente fut dressée; on alluma le poêle; on soupa, et la nuit se passa paisiblement.
Hatteras et ses compagnons étaient réellement favorisés par le temps. Leur voyage se fit sans difficultés pendant les jours suivants, quoique le froid devînt extrêmement violent et que le mercure demeurât gelé dans le thermomètre. Si le vent s'en fût mêlé, pas un des voyageurs n'eût pu supporter une semblable température. Le docteur constata dans cette occasion la justesse des observations de Parry, pendant son excursion à l'île Melville. Ce célèbre marin rapporte qu'un homme convenablement vêtu peut se promener impunément à l'air libre par les grands froids, pourvu que l'atmosphère soit tranquille; mais, dès que le plus léger vent vient à souffler, on éprouve à la figure une douleur cuisante et un mal de tête d'une violence extrême qui bientôt est suivi de mort. Le docteur ne laissait donc pas d'être inquiet, car un simple coup de vent les eût tous glacés jusqu'à la moelle des os.
Le 5 mars, il fut témoin d'un phénomène particulier à cette latitude: le ciel étant parfaitement serein et brillant d'étoiles, une neige épaisse vint à tomber sans qu'il y eût apparence de nuage; les constellations resplendissaient à travers les flocons qui s'abattaient sur le champ de glace avec une élégante régularité. Cette neige dura deux heures environ, et s'arrêta sans que le docteur eût trouvé une explication suffisante de sa chute.
Le dernier quartier de la lune s'était alors évanoui; l'obscurité restait profonde pendant dix-sept heures sur vingt-quatre; les voyageurs durent se lier entre eux au moyen d'une longue corde, afin de ne pas se séparer les uns des autres; la rectitude de la route devenait presque impossible à garder.
Cependant, ces hommes courageux, quoique soutenus par une volonté de fer, commençaient à se fatiguer; les haltes devenaient plus fréquentes, et pourtant il ne fallait pas perdre une heure, car les provisions diminuaient sensiblement.
Hatteras relevait souvent la position à l'aide d'observations lunaires et stellaires. En voyant les jours se succéder et le but du voyage fuir indéfiniment, il se demandait parfois si lePorpoiseexistait réellement, si cet Américain n'avait pas le cerveau dérangé par les souffrances, ou même si, par haine des Anglais, et se voyant perdu sans ressource, il ne voulait pas les entraîner avec lui à une mort certaine.
Il communiqua ses suppositions au docteur; celui-ci les rejeta absolument, mais il comprit qu'une fâcheuse rivalité existait déjà entre le capitaine anglais et le capitaine américain.
«Ce seront deux hommes difficiles à maintenir en bonne relation», se dit-il.
Le 14 mars, après seize jours de marche, les voyageurs ne se trouvaient encore qu'au quatre-vingt-deuxième degré de latitude; leurs forces étaient épuisées, et ils étaient encore à cent milles du navire; pour surcroît de souffrances, il fallut réduire les hommes au quart de ration, pour conserver aux chiens leur ration entière.
On ne pouvait malheureusement pas compter sur les ressources de la chasse, car il ne restait plus alors que sept charges de poudre et six balles; en vain avait-on tiré sur quelques lièvres blancs et des renards, très rares d'ailleurs: aucun d'eux ne fut atteint.
Cependant, le vendredi 13, le docteur fut assez heureux pour surprendre un phoque étendu sur la glace; il le blessa de plusieurs balles; l'animal, ne pouvant s'échapper par son trou déjà fermé, fut bientôt pris et assommé: il était de forte taille; Johnson le dépeça adroitement, mais l'extrême maigreur de cet amphibie offrit peu de profit à des gens qui ne pouvaient se résoudre à boire son huile, à la manière des Esquimaux.
Cependant, le docteur essaya courageusement d'absorber cette visqueuse liqueur: malgré sa bonne volonté, il ne put y parvenir. Il conserva la peau de l'animal, sans trop savoir pourquoi, par instinct de chasseur, et la chargea sur le traîneau.
Le lendemain, 16, on aperçut quelques icebergs et des monticules de glace à l'horizon. Était-ce l'indice d'une côte prochaine, ou seulement un bouleversement de l'ice-field? Il était difficile de savoir à quoi s'en tenir.
Arrivés à l'un de ces hummocks, les voyageurs en profitèrent pour s'y creuser une retraite plus confortable que la tente, à l'aide du couteau à neige[1], et, après trois heures d'un travail opiniâtre, ils purent s'étendre enfin autour du poêle allumé.
[1] Large coutelas disposé pour tailler les blocs de glace.
Johnson avait dû donner asile dans la maison de glace aux chiens harassés de fatigue: lorsque la neige tombe abondamment, elle peut servir de couverture aux animaux, dont elle conserve la chaleur naturelle. Mais, à l'air, par ces froids secs de quarante degrés, les pauvres bêtes eussent été gelées en peu de temps.
Johnson, qui faisait un excellent dog driver[1], essaya de nourrir ses chiens avec cette viande noirâtre du phoque que les voyageurs ne pouvaient absorber, et, à son grand étonnement, l'attelage s'en fit un véritable régal; le vieux marin, tout joyeux, apprit cette particularité au docteur.
[1] Dresseur de chiens.
Celui-ci n'en fut aucunement surpris; il savait que dans le nord de l'Amérique les chevaux font du poisson leur principale nourriture, et de ce qui suffisait à un cheval herbivore, un chien omnivore pouvait se contenter à plus forte raison.
Avant de s'endormir, bien que le sommeil devînt une impérieuse nécessité pour des gens qui s'étaient traînés pendant quinze milles sur les glaces, le docteur voulut entretenir ses compagnons de la situation actuelle, sans en atténuer la gravité.
«Nous ne sommes encore qu'au quatre-vingt-deuxième parallèle, dit-il, et les vivres menacent déjà de nous manquer!
—C'est une raison pour ne pas perdre un instant, répondit Hatteras!Il faut marcher! les plus forts traîneront les plus faibles.
—Trouverons-nous seulement un navire à l'endroit indiqué? réponditBell, que les fatigues de la route abattaient malgré lui.
—Pourquoi en douter? répondit Johnson; le salut de l'Américain répond du nôtre.»
Le docteur, pour plus de sûreté, voulut encore interroger de nouveau Altamont. Celui-ci parlait assez facilement, quoique d'une voix faible; il confirma tous les détails précédemment donnés; il répéta que le navire, échoué sur des roches de granit, n'avait pu bouger, et qu'il se trouvait par 126° 15' de longitude et 83° 35' de latitude.
«Nous ne pouvons douter de cette affirmation, reprit alors le docteur; la difficulté n'est pas de trouver lePorpoise,mais d'y arriver.
—Que reste-t-il de nourriture? demanda Hatteras.
—De quoi vivre pendant trois jours au plus, répondit le docteur.
—Eh bien, il faut arriver en trois jours! dit énergiquement le capitaine.
—Il le faut, en effet, reprit le docteur, et si nous réussissons, nous ne devrons pas nous plaindre, car nous aurons été favorisés par un temps exceptionnel. La neige nous a laissé quinze jours de répit, et le traîneau a pu glisser facilement sur la glace durcie. Ah! que ne porte-t-il deux cents livres d'aliments! nos braves chiens auraient eu facilement raison de cette charge! Enfin, puisqu'il en est autrement, nous n'y pouvons rien.
—Avec un peu de chance et d'adresse, répondit Johnson, ne pourrait-on pas utiliser les quelques charges de poudre qui restent? Si un ours tombait en notre pouvoir, nous serions approvisionnés de nourriture pour le reste du voyage.
—Sans doute, répliqua le docteur, mais ces animaux sont rares et fuyards; et puis, il suffit de songer à l'importance du coup de fusil pour que l'oeil se trouble et que la main tremble.
—Vous êtes pourtant un habile tireur, dit Bell.
—Oui, quand le dîner de quatre personnes ne dépend pas de mon adresse; cependant, vienne l'occasion, je ferai de mon mieux. En attendant, mes amis, contentons-nous de ce maigre souper de miettes de pemmican, tâchons de dormir, et dès le matin nous reprendrons notre route.»
Quelques instants plus tard, l'excès de la fatigue l'emportant sur toute autre considération, chacun dormait d'un sommeil assez profond.
Le samedi, de bonne heure, Johnson réveilla ses compagnons; les chiens furent attelés au traîneau, et celui-ci reprit sa marche vers le nord.
Le ciel était magnifique, l'atmosphère d'une extrême pureté, la température très basse; quand le soleil parut au-dessus de l'horizon, il avait la forme d'une ellipse allongée; son diamètre horizontal, par suite de la réfraction, semblait être double de son diamètre vertical; il lança son faisceau de rayons clairs, mais froids, sur l'immense plaine glacée. Ce retour à la lumière, sinon à la chaleur, faisait plaisir.
Le docteur, son fusil à la main, s'écarta d'un mille ou deux, bravant le froid et la solitude; avant de s'éloigner, il avait mesuré exactement ses munitions; il lui restait quatre charges de poudre seulement et trois balles, pas davantage. C'était peu, quand on considère qu'un animal fort et vivace comme l'ours polaire ne tombe souvent qu'au dixième ou au douzième coup de fusil.
Aussi l'ambition du brave docteur n'allait-elle pas jusqu'à rechercher un si terrible gibier; quelques lièvres, deux ou trois renards eussent fait son affaire et produit un surcroît de provisions très suffisant.
Mais pendant cette journée, s'il aperçut un de ces animaux, ou il ne put pas l'approcher, ou, trompé par la réfraction, il perdit son coup de fusil. Cette journée lui coûta inutilement une charge de poudre et une balle.
Ses compagnons, qui avaient tressailli d'espoir à la détonation de son arme, le virent revenir la tête basse. Ils ne dirent rien. Le soir, on se coucha comme d'habitude, après avoir mis de côté les deux quarts de ration réservés pour les deux jours suivants.
Le lendemain, la route parut être de plus en plus pénible. On ne marchait pas on se traînait; les chiens avaient dévoré jusqu'aux entrailles du phoque, et ils commençaient à ronger leurs courroies.
Quelques renards passèrent au large du traîneau, et le docteur, ayant encore perdu un coup de fusil en les poursuivant, n'osa plus risquer sa dernière balle et son avant-dernière charge de poudre.
Le soir, on fit halte de meilleure heure; les voyageurs ne pouvaient plus mettre un pied devant l'autre, et, quoique la route fût éclairée par une magnifique aurore boréale, ils durent s'arrêter.
Ce dernier repas, pris le dimanche soir, sous la tente glacée, fut bien triste. Si le Ciel ne venait pas au secours de ces infortunés, ils étaient perdus.
Hatteras ne parlait pas, Bell ne pensait plus, Johnson réfléchissait sans mot dire, mais le docteur ne se désespérait pas encore.
Johnson eût l'idée de creuser quelques trappes pendant la nuit; n'ayant pas d'appât à y mettre, il comptait peu sur le succès de son invention, et il avait raison, car le matin, en allant reconnaître ses trappes, il vit bien des traces de renards, mais pas un de ces animaux ne s'était laissé prendre au piège.
Il revenait donc fort désappointé, quand il aperçut un ours de taille colossale qui flairait les émanations du traîneau à moins de cinquante toises. Le vieux marin eut l'idée que la Providence lui adressait cet animal inattendu pour le tuer; sans réveiller ses compagnons, il s'élança sur le fusil du docteur et gagna du côté de l'ours.
Arrivé à bonne distance, il le mit en joue; mais, au moment de presser la détente, il sentit son bras trembler; ses gros gants de peau le gênaient. Il les ôta rapidement et saisit son fusil d'une main plus assurée.
Soudain, un cri de douleur lui échappa. La peau de ses doigts, brûlée par le froid du canon, y restait adhérente, tandis que l'arme tombait à terre et partait au choc, en lançant sa dernière balle dans l'espace.
Au bruit de la détonation, le docteur accourut; il comprit tout. Il vit l'animal s'enfuir tranquillement; Johnson se désespérait et ne pensait plus à ses souffrances.
«Je suis une véritable femmelette! s'écriait-il, un enfant qui ne sait pas supporter une douleur! Moi! moi! à mon âge!
Voyons, rentrez, Johnson, lui dit le docteur, vous allez vous faire geler; tenez, vos mains sont déjà blanches; venez! venez!
—Je suis indigne de vos soins, monsieur Clawbonny! répondait le maître d'équipage. Laissez-moi!
—Mais venez donc, entêté! venez donc! il sera bientôt trop tard!»
Et le docteur, entraînant le vieux marin sous la tente lui fit mettre les deux mains dans une jatte d'eau que la chaleur du poêle avait maintenue liquide, quoique froide; mais à peine les mains de Johnson y furent-elles plongées que l'eau se congela immédiatement à leur contact.
«Vous le voyez, dit le docteur, il était temps de rentrer, sans quoi j'aurais été obligé d'en venir à l'amputation.»
Grâce à ses soins, tout danger disparut au bout d'une heure, mais non sans peine, et il fallut des frictions réitérées pour rappeler la circulation du sang dans les doigts du vieux marin. Le docteur lui recommanda surtout d'éloigner ses mains du poêle, dont la chaleur eût amené de graves accidents.
Ce matin-là, on dut se priver de déjeuner; du pemmican, de la viande salée, il ne restait rien. Pas une miette de biscuit; à peine une demi-livre de café; il fallut se contenter de cette boisson brûlante, et on se remit en marche.
«Plus de ressources! dit Bell à Johnson, avec un indicible accent de désespoir.
—Ayons confiance en Dieu, dit le vieux marin; il est tout-puissant pour nous sauver!