CHAPITRE III

Il allait quitter l'oculaire, mais, avec une force inimaginable, Ossipoff le maintint à sa place.

—Restez, restez... commanda-t-il en poussant légèrement l'oculaire, et ne cessez pas de regarder.

Docilement, le comte de Flammermont demeura immobile, s'écarquillant les yeux, s'impatientant d'être ainsi immobile et de ne rien voir, lorsqu'il s'écria:

—Ah! par exemple, c'est très curieux... je revois la planète, mais de l'autre côté de la lune maintenant...

—Et cependant elle n'a pas reparu à l'horizon, riposta Ossipoff, les yeux toujours fixés sur l'horloge.

Plusieurs minutes s'écoulèrent.

—La voici... la voici... répéta le jeune homme... elle est visible aux deux tiers... Tiens, le bord de la lune est tout sombre à l'endroit où la planète vient de sortir...

Sans doute étaient-ce ces paroles qu'attendait le vieux savant, car lui aussi jeta un cri, mais un cri de joie... un cri de triomphe, et, saisissant Gontran, il l'arracha presque du télescope et, l'attirant à lui:

—Vous l'avez-vu, n'est-ce pas... vous l'avez bien vu... je tenais à ce que vous fussiez convaincu par vos propres yeux.

Et tout haletant, il fixait sur le jeune homme des regards dans lesquels brillait une flamme étrange.

Puis, s'asseyant et désignant de la main un siège à son compagnon:

—Béni soit le hasard, murmura-t-il, qui m'a permis de vous faire constater cela aujourd'hui même.

Gontran le considérait, tout étonné.

—Vous venez d'avoir là, sous les yeux, la preuve matérielle, palpable, que tous ceux qui présentent la lune comme un astre mort, inhabité et inhabitable, que tous ceux-là se trompent grossièrement.

Le jeune homme se contenta d'approuver d'un hochement de tête, de peur de se compromettre encore par quelque parole imprudente.

—Ils disent que la lune n'a point d'atmosphère! et pour cela, sur quoi se basent-ils, je vous le demande? Sur ce que la surface du disque n'est jamais voilée par aucun nuage et que ce disque se présente toujours à nous sous le même aspect... sur ce que toute atmosphère produit des crépuscules et que la partie éclairée et la partie obscure de la lune sont séparées l'une de l'autre par une ligne nettement tranchée ne présentant aucune dégradation de lumière!... d'autres ont examiné le spectre d'une étoile, au moment de son occultation, et n'ayant remarqué dans ce spectre aucune variation de couleur, concluent à l'absence de l'atmosphère, qui devrait causer cette variation... d'autres, enfin, partant de ce principe que les rayons lunaires ne sont que la réflexion des rayons solaires, déclarent que le spectre formé par la lumière de la lune devrait présenter les raies d'absorption ajoutées au spectre solaire par l'atmosphère lunaire!... or, toutes les observations prouvent, disent-ils, que la lune renvoie simplement la lumière solaire comme un miroir, sans que la moindre atmosphère sensible la modifie en quoi que ce soit.

Ossipoff haussa les épaules et ajouta:

—Tout cela est vraisemblable... mais cela n'est pas vrai... vous-même venez d'en voir la preuve... croyez-vous donc que vous auriez pu, même après sa disparition, apercevoir la planète Mars, si ses rayons n'avaient pas été réfléchis... et dans quoi, je vous le demande un peu, cette réflexion pourrait-elle avoir lieu sinon dans l'atmosphère lunaire?... c'est pour cette même raison qu'avant la fin de l'occultation il vous a été loisible de l'apercevoir de l'autre côté du disque... voyons, franchement, ce que je dis là vous paraît-il insensé?

Gontran eut un beau mouvement d'indignation.

—C'est-à-dire, répondit-il d'une voix vibrante, que tout cela est clair et limpide comme de l'eau de roche.

—Quant au crépuscule, poursuivit Ossipoff en s'animant progressivement, Schroeter qui, certes, n'était pas un âne, non seulement a démontré l'existence du crépuscule lunaire, mais encore a trouvé que son arc, mesuré dans la direction des rayons solaires tangents, serait de 2° 34', et que les couches atmosphériques qui éclairent l'extrémité de cet arc devraient être à 352 mètres de hauteur... Est-ce concluant?

—Merveilleusement concluant, riposta Gontran avec un sang-froid magnifique.

Le jeune homme avait placé son coude sur ses genoux et le menton dans la paume de sa main, le visage grave, les yeux fixés sur le savant, il semblait le suivre dans ses explications avec une compréhension parfaite.

Ossipoff poursuivit:

—L'astronome Airy en discutant 295 occultations,—ce n'est pas rien cela, 295 occultations,—eh bien! en a conclu que le demi-diamètre lunaire est diminué de 2", dans la disparition des étoiles derrière le côté obscur de la lune, et de 2",4 dans leur réapparition également au bord obscur... il s'ensuit donc que le demi-diamètre conclu des occultations est inférieur au demi-diamètre télescopique... A quoi, je vous le demande, peut-on attribuer cette diminution, sinon à la réfraction horizontale d'une atmosphère lunaire?

—Comme vous dites, répondit sérieusement le jeune homme.

—Du reste, poursuivit Ossipoff, si je devais énumérer toutes les preuves diverses recueillies à différentes époques et par des savants qui n'étaient pas les premiers venus, en faveur de l'existence d'une atmosphère lunaire, il me faudrait plusieurs heures, au moins... quant à moi, je ne puis expliquer le phénomène auquel donne lieu l'occultation de certaines étoiles, que par une atmosphère existant surtout sur l'hémisphère que nous ne voyons pas et qui serait de temps en temps amenée par la libration vers le bord de la lune.

Et il regardait Gontran, semblant attendre son approbation qui se traduisit aussitôt par ces mots prononcés d'une voix ferme:

—C'est aussi mon opinion.

Puis, se reprenant aussitôt:

—Ou plutôt celle de mon illustre homonyme...

Ossipoff se redressa et tout dans son attitude révéla une grande satisfaction intérieure.

—Maintenant, ajouta le jeune comte, il se pourrait parfaitement que la lune possédât une autre atmosphère que la nôtre.

Le savant lui saisit la main.

—Ah! fit-il avec enthousiasme, on voit que vous avez lu l'Astronomie du peuple, car ce que vous venez de dire est précisément une des suppositions faites par Flammermont en faveur de l'atmosphère lunaire; il admet parfaitement non seulement que dans une atmosphère céleste les proportions d'oxygène et d'azote ne soient pas les mêmes, mais encore que cette atmosphère soit composée d'autres gaz...

—Après tout, s'écria Gontran, qu'importe ce dont cette atmosphère est composée, du moment qu'elle existe.

Puis, soudain, redevenant plus calme:

—Monsieur Ossipoff, dit-il, est-ce pour me parler de la lune, et de la lune seulement que vous m'avez amené en si grand secret dans cet observatoire?

Le savant tressaillit, se méprenant au sens des paroles du jeune homme et répondit avec vivacité:

—Non pas... non pas, car, ainsi que je vous l'ai dit, la lune n'est pour moi que la première station d'un voyage céleste et j'ai bien l'intention de vous faire parcourir aujourd'hui toute l'immensité planétaire et stellaire.

Gontran sourit doucement.

—Vous ne m'avez point compris, cher monsieur... j'ai voulu vous demander si nous n'aborderions pas une autre question, intéressante aussi celle-là... à un autre point de vue peut-être, mais...

Le vieux savant arrondit ses yeux.

—Une autre question aussi intéressante que la lune... murmura-t-il avec un doute dans la voix.

—Dame! monsieur Ossipoff, répondit Gontran, l'astronomie c'est fort beau... mais l'amour, ce n'est pas vilain non plus... et vous savez que j'aime MlleSéléna et que je suis venu ce soir vous demander sa main...

Ossipoff plissa ses paupières et fixa sur le jeune homme un regard plein de finesse.

—De la lune à ma fille, il n'y a peut-être pas tant de distance que vous le pouvez supposer, dit-il.

—Dame! quelque chose comme 96,000 lieues, répliqua Gontran dont la mémoire avait, par hasard, retenu ce nombre.

Et il ajouta en plaisantant:

—En astronomie, cette distance n'est rien... mais en amour...

Et un gros soupir compléta sa phrase.

Le savant demeura un moment silencieux, enveloppant comme il l'avait fait dans la voiture le jeune homme de regards perçants et scrutateurs, puis, enfin:

—Je vais vous prouver, dit-il, qu'en amour il est des circonstances où les distances sont nulles.

Il fit une nouvelle pause, regardant fixement Gontran qui prêtait l'oreille.

—Monsieur le comte de Flammermont, dit enfin le vieillard d'une voix grave, vous aimez ma fille?

—Profondément, monsieur Ossipoff.

—Mais vous êtes-vous fait cette réflexion que j'étais vieux et que, ma fille une fois mariée, je resterais seul sur cette terre?

—Vous y êtes si peu, objecta Gontran qui voulut par cette plaisanterie anodine faire diversion à l'attendrissement qui s'emparait de son compagnon.

Celui-ci sourit, en effet.

—Vous avez raison, répliqua-t-il, mais les savants ont un cœur comme les autres hommes, et le mien est rempli par la seule affection de ma fille...

Le jeune comte lui saisit les mains.

—Si je vous entends bien, dit-il, vous craignez la solitude en laquelle vous laisserait le mariage de MlleSéléna.

—Effectivement... et cette crainte est chez moi si grande que j'ai décidé de ne donner ma fille qu'à l'homme qui jurerait de ne m'en séparer jamais.

—Vous avez mon serment, monsieur Ossipoff, dit le jeune homme avec une grande franchise dans la voix.

Le vieillard hocha la tête.

—Ne craignez-vous pas de vous engager bien légèrement, monsieur le comte? fit-il d'un ton un peu railleur... J'aime les voyages et la fantaisie peut me prendre...

Gontran l'interrompit en s'écriant:

—Ah! monsieur Ossipoff, vous faites injure à mon amour si vous le supposez capable de s'arrêter devant des distances, quelles qu'elles soient.

—Tiens! tiens! observa le vieux savant avec un petit sourire, vous êtes donc d'avis, comme moi, que les distances n'existent point,—qu'il s'agisse d'astronomie ou d'amour.

—Monsieur Ossipoff! s'écria le jeune homme avec feu, j'aime mademoiselle Séléna de toute les forces de mon âme et, s'il le fallait, je la suivrais jusqu'au bout du monde.

—Jusque dans la lune? ajouta le vieillard en fixant sur lui un regard étrange.

Nul doute que si Gontran se fût aperçu de la transfiguration soudaine qui venait de s'opérer dans la physionomie du vieillard, il eût fait attention à ses paroles; mais la pensée de Séléna l'emplissait tout entier et il exclama en levant les bras au ciel:

—Ah! que n'existe-t-il un audacieux d'âme assez vigoureusement trempée pour se lancer dans l'espace à la conquête de tous ces mondes inconnus... Si la main de Séléna était à ce prix, j'irais le supplier de m'emmener avec lui pour vous prouver que ce ne sont pas des millions, des billions et des trillions de lieues qui peuvent effaroucher un amour tel que le mien.

Il était superbe à voir, debout, la face levée vers la coupole de l'observatoire, par laquelle tombait un rayon lumineux de la lune alors dans son plein, les yeux brillants, les lèvres entr'ouvertes, les narines palpitantes.

—Ah! mon enfant! Ah! mon fils...

Et, en poussant ces deux appellations d'une voix attendrie, M. Ossipoff se jeta au cou du jeune homme et l'embrassa sur les deux joues à plusieurs reprises.

Surpris de cette expansion à laquelle il ne comprenait qu'une chose, c'est qu'elle était l'indice de la bonne marche de ses projets matrimoniaux, le comte de Flammermont regardait le vieillard qui, dénoué de son étreinte, le considérait avec émotion.

Puis le savant lui saisit les mains, les secoua, les secoua encore en balbutiant:

—Ah! mon enfant!... mon enfant!...

—Monsieur Ossipoff, dit le jeune homme, pourrais-je savoir...

—Eh! quoi! s'écria le savant, ne venez-vous pas de dire que, pour avoir la main de Séléna, vous l'iriez chercher dans la lune...

—C'est vrai... mais pour cela il faudrait que mademoiselle votre fille fût dans la lune...

Alors, se campant devant le comte de Flammermont, les bras croisés, dans une attitude de défi et le regard fulgurant, le petit vieillard s'écria:

—Et si cet homme, assez audacieux pour avoir rêvé la conquête de ces mondes inconnus qui scintillent au-dessus de nos têtes, existait... si, non content d'avoir rêvé, cet homme avait résolu de mettre son rêve à exécution!...

Gontran jeta sur Ossipoff des regards éperdus; il commençait à croire que la passion de l'astronomie avait dérangé les idées du pauvre savant.

—Oui, poursuivit celui-ci, si, après vingt ans de travaux incessants, d'études ininterrompues, de veilles laborieuses, j'étais arrivé à rendre pratique ce voyage merveilleux que tant de philosophes, de penseurs et de poètes ont fait en imagination... si je venais vous dire: «Je pars pour la lune et l'immensité céleste; qui aime ma fille me suive!» que répondriez-vous?

Gontran l'examinait avec attention et même, disons-le, avec un peu de méfiance... c'était, on le sait, la première fois qu'il se trouvait avec le vieillard et cette connaissance, remontant à quelques heures à peine, ne lui permettait pas d'apprécier exactement l'intensité de ce qu'il supposait la folie de M. Ossipoff.

Il savait, pour l'avoir entendu dire, que beaucoup de fous n'admettent pas la contradiction et que les maniaques, même les plus doux et les plus inoffensifs, sont à redouter lorsqu'on les contrarie dans leurs idées.

Aussi, à la question que venait de lui poser le savant, répondit-il sans hésiter:

-Et vous me demandez cela, à moi, monsieur Ossipoff, après le langage que je vous ai tenu tout à l'heure!... vous me demandez si je suivrais MlleSéléna dans la lune... Mais la lune, c'est trop près... je voudrais qu'elle allât dans le soleil!

—Le soleil viendra après, répondit gravement le vieillard.

Puis, aussitôt, lisant dans les yeux du jeune homme une sorte de pitié, ses sourcils se contractèrent et il lui dit:

—Vous me croyez fou, n'est-ce pas? Vous vous dites: «Ce vieux déraisonne... Mais avec sa manie il a une fille charmante... Flattons la manie pour avoir la fille...»

Gontran voulut protester.

—Eh bien! non, mon cher comte, je ne suis pas fou... Ce que je vous ai dit est parfaitement sérieux et je ne vous ai amené ici ce soir que pour bien vous convaincre que l'impossibilité opposée par une certaine école de savants à l'habitabilité de la lune,—à savoir la non-existence d'une atmosphère lunaire,—que cette impossibilité n'existe pas... ce premier point établi et démontré par vingt années d'études et d'observations, que restait-il pour la réalisation du problème auquel j'ai consacré ma vie?... Trouver un moyen de se rendre dans notre satellite!... Depuis plusieurs années, j'ai dans mes cartons les plans d'un canon gigantesque et tout, à l'heure, avant votre visite, je faisais ma dernière expérience sur une poudre spéciale dont les effets sont suffisants pour envoyer dans la lune... tout ce que je voudrai y envoyer... Donc, la lune est habitable et j'ai trouvé un moyen de m'y rendre... Qu'avez-vous à répondre à cela?

Ossipoff avait parlé doucement, avec calme, sans paraître aucunement en proie à un surchauffement cérébral.

Gontran n'en devint que plus méfiant: cette tranquillité lui parut être le présage d'un orage prochain et il résolut de tout tenter pour empêcher cet orage d'éclater; aussi répondit-il pour donner le change au vieillard et lui faire croire qu'il prenait ses paroles au sérieux:

—A votre place, mon cher monsieur Ossipoff, j'aurais dédaigné de m'occuper de la lune, monde trop connu et défloré par toutes les études dont il a été l'objet... et j'aurais tourné mes vues vers un astre d'une conformation plus en rapport avec notre planète et aussi moins fréquenté par les voyages imaginaires... par exemple, pourquoi n'irions-nous pas plutôt sur Mars?...

Le visage du vieux savant s'illumina.

—Ah! ah! mon jeune ami, dit-il gaiement, vous y prenez goût, à ce que je vois, et votre esprit cherche les aventures... Tout à l'heure, vous proposiez d'aller chercher Séléna dans la lune, maintenant, vous parlez de Mars... Je suis enchanté de voir vos idées prendre si facilement de semblables directions... mais chaque chose a son heure... Pour le moment il s'agit d'aller dans la lune, d'abord, je vous le répète, parce que, de même qu'une voie ferrée, la voie céleste a ses stations auxquelles il faut s'arrêter... et ensuite... cela il faut que je vous l'avoue, parce que ma poudre serait insuffisante pour nous faire franchir des millions de lieues...

Il disait cela du ton le plus naturel du monde, bien que cependant il y eût dans son intonation comme une honte d'avouer le côté imparfait de son explosif.

—Mais alors, comment ferons-nous pour continuer notre voyage? demanda sérieusement M. de Flammermont.... Devrons-nous rester en panne dans la lune?

—Pourquoi cela?

—Dame, si votre poudre est incapable de nous emporter à de grandes distances...

—Nous trouverons là-bas les moyens de poursuivre notre voyage, répondit le vieux savant avec un sourire plein de mystère.

—A la bonne heure, fit le jeune homme qui ajoutain petto: C'est singulier, il paraît jouir de toute sa raison... ses idées s'enchaînent avec une justesse et une logique qui, s'il parlait d'un tout autre sujet, feraient douter du déséquilibrement de sa cervelle... pauvre homme... enfin, flattons sa manie, jusqu'au moment où les choses iraient trop loin...

Puis il dit tout haut pour connaître entièrement la pensée du vieillard:

—Sans être indiscret, pourrais-je savoir pourquoi vous m'avez amené ici en si grand mystère?... car ce me semble une occupation fort louable que la vôtre et il n'y a aucune raison pour que vous ne vous y livriez pas au grand jour.

Cette observation, en apparence si simple, apporta dans la physionomie de M. Ossipoff un brusque changement.

Son visage s'assombrit soudain, ses sourcils se contractèrent violemment, sa bouche se creusa à chaque coin en un pli profond et il répondit à voix basse et d'un ton chagrin:

—Le monde est rempli de jaloux, mon cher enfant... sans en avoir la certitude, je me sens surveillé, épié, espionné... entre savants on devine aisément lorsqu'un collègue a en tête un projet quelconque et...

—Eh quoi! s'écria Gontran avec sincérité, supposeriez-vous un de vos collègues de vouloir vous voler le fruit de tant de travaux et de veilles?

—A Dieu ne plaise! s'écria le vieillard, que je fasse cette injure aux hommes éminents, mes collègues... mais enfin, je ne veux point que mes projets soient déflorés avant même qu'ils aient reçu un commencement d'exécution... c'est pourquoi je viens ici, depuis de longues années, tous les soirs où je suis certain de n'y rencontrer personne, pour pouvoir me livrer en toute solitude, à mes études et à mes recherches... je veux que la nouvelle de mon départ éclate comme une bombe dans le monde scientifique... en ce qui vous concerne, comme je vous le disais à la maison, vos goûts très prononcés pour les sciences et vos connaissances en matière astronomique, me font vous considérer comme le gendre qu'il me faut, parce que je veux vous associer à mes travaux et qu'en même temps votre amour pour ma fille me garantit votre zèle et votre discrétion.

Dans une énergique pression de main, Gontran affirma au savant qu'il pouvait compter sur son entier dévouement.

—Cela dit, poursuivit le vieillard, nous allons, si vous le voulez bien, retourner à la maison, où j'ai hâte de vous expliquer le système de canon que j'ai inventé et de faire devant vous une nouvelle expérience de «sélénite».—C'est ainsi que j'ai baptisé ma poudre.

Tout en parlant, Ossipoff s'occupait de remettre chaque chose à sa place, de manière que nul ne pût se douter le lendemain de la visite nocturne qu'avait reçue l'observatoire; la lampe éteinte, le savant prit son compagnon par la main et, comme il avait fait pour venir, le conduisit à travers les couloirs obscurs jusqu'à la porte de sortie.

Sur la neige durcie, leurs pas ne laissaient aucune trace et quand Ossipoff eut refermé la porte qui donnait sur la rue, le blanc tapis étendu dans la cour intérieure était aussi immaculé que si nul ne s'y fût aventuré.

Ils retrouvèrent à la place où ils l'avaient laissé l'iemstchick battant la semelle à côté de ses chevaux immobiles et chaudement couverts de fourrures prises dans le droschki.

Sitôt Ossipoff et son compagnon emmitoufflés dans leurs chaudes pelisses et confortablement assis sur les coussins, le cocher rendit la main et les chevaux, aiguillonnés par le froid, partirent comme des hirondelles, filant sans bruit à travers les rues désertes.

Comme ils approchaient de la rue où était située la petite maison de Mickhaïl Ossipoff, deux formes surgirent soudain de l'ombre des maisons et sur un geste impérieux accompagné du mot «halte!» prononcé d'une voix sonore, le cocher dut arrêter ses chevaux.

—Qu'y a-t-il?... demanda Ossipoff en se penchant.

Mais il poussa une exclamation de surprise en reconnaissant que les gens qui arrêtaient ainsi le droschki étaient deux gendarmes à cheval; la lame nue de leur sabre luisait au clair de lune.

L'un des soldats s'approcha.

—Où vas-tu, batiouschka? demanda-t-il avec politesse.

—Je rentre chez moi, répondit le vieillard.

—Ah! fit vivement l'autre gendarme en s'approchant à son tour, tu habites donc par ici?

—Je me nomme Mickhaïl Ossipoff, répliqua le savant, membre de l'Académie des sciences, et je demeure dans cette petite maison que vous voyez là-bas.

Il sembla que les gendarmes avaient tressailli en entendant le vieillard décliner ses noms et qualités; cependant ils se contentèrent de dire, en s'écartant un peu:

—C'est bien, tu peux passer, batiouschka.

Le droschki reprit sa course et Mickhaïl Ossipoff dit à son compagnon qui s'étonnait:

—Cela arrive fréquemment... la police a probablement éventé quelque complot nihiliste.

A ces mots, Gontran sentit un petit frisson lui courir le long de l'échine.

Pourquoi? lui-même, assurément, eût été incapable de le dire.

Puis il se retourna, son oreille étant frappée par un bruit, qu'elle n'avait pas entendu jusque-là.

Les deux gendarmes galopaient à vingt pas derrière la voiture.

Le front du jeune homme se plissa un moment; puis il haussa les épaules et se reprit à penser à Séléna.

Enfin le droschki s'arrêta, on était arrivé.

Involontairement, en sautant à terre, à la suite de son compagnon, le comte de Flammermont jeta un regard soupçonneux autour de lui; la rue était déserte, la façade de la maison était silencieuse, tout semblait dormir.

Ossipoff souleva le heurtoir de cuivre et le laissa retomber à plusieurs reprises, mais la porte demeura close.

—Cet animal de Wassili se sera endormi, grommela-t-il.

Et tirant de sa poche une clé, il l'introduisit dans la serrure; la porte tourna sur ses gonds et le savant entra, suivi de Gontran, dans le vestibule plein d'obscurité.

Mais ils n'avaient pas fait trois pas que des bras surgirent de l'ombre et les saisirent, les immobilisant.

En même temps une voix brève ordonna, au milieu de froissements de sabres, de heurts d'éperons sur les dalles:

—Garrottez-les solidement.

Et une lanterne subitement allumée montra aux yeux du vieillard et de son compagnon, le vestibule rempli de gendarmes et d'hommes de police. Dans un coin Wassili était étendu, garrotté et bâillonné, dans l'impossibilité absolue de faire un mouvement et de dire un mot.

—Mais il y a erreur, s'écria le vieillard, je m'appelle Mickhaïl Ossipoff.

—C'est précisément toi que nous cherchons, répondit d'une voix rogue un colonel de gendarmes.

—Mais je proteste, hurla le savant, je proteste... je me plaindrai au Tzar... je...

Il ne put dire davantage; sur un geste du colonel, deux gardawoï lui avaient posé sur la bouche un bâillon qu'ils assujettirent solidement par derrière la tête.

Dès le premier instant, Gontran avait fait mine de résister, il avait même fouillé dans sa poche pour y chercher son revolver; mais il avait été jeté brutalement à terre, puis désarmé, ligotté, bâillonné et il était déjà dans son droschki, étendu sur le dos, roulant des yeux furieux, mais impuissants, lorsque Mickhaïl Ossipoff fut lancé à ses côtés, avec autant de précaution qu'un paquet de vieux effets.

Puis deux gardawoï s'assirent sur le devant de la voiture, tandis qu'une dizaine de gendarmes à cheval, le doigt sur la détente de leur revolver, entouraient le droschki.

—Où allons-nous, mon colonel? demanda l'iemstchick d'une voix tremblante.

—A la prison centrale, répliqua l'officier en mettant son cheval au trot.

Et la petite troupe disparut bientôt au coin de la rue, laissant dans la petite maison silencieuse Wassili que l'on avait oublié de délivrer, et Séléna qui, dans sa chambre, dormait bien paisiblement, rêvant de la lune et de Gontran.

A la porte de la maison, deux gendarmes à cheval, immobiles sur la blancheur de la neige, veillaient.

COMME QUOI, FÉDOR SHARP, BIEN QUE SECRETAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES, ÉTAIT UNE CANAILLE

Eh bien! très honorable monsieur Sharp?

—Eh bien! mon très estimé monsieur Mileradowich!

Cela dit, les deux hommes gardèrent le silence, s'examinant du coin de l'œil, la face grave comme il convient à des personnages pénétrés de l'importance de leur mission, avec cependant, dans la physionomie, quelque chose de railleur qui eût fort donné à penser à un observateur attentif.

L'un, grand, sec, tout en os semblait flotter dans une ample redingote noire croisée sévèrement sur la poitrine et dont les pans, démesurément longs, se drapaient en larges plis sur un pantalon également noir qui s'enroulait tout en tire-bouchonnant autour des chevilles; aux pieds, de gros souliers lacés, en cuir de vache à peine dégrossi, mettaient, à chacun de ses pas, le bruit de leurs énormes clous sur les dalles qui pavaient la pièce. Sur le col de la redingote luisant de graisse, les cheveux tombaient longs et raides, assouplis vainement à grands renforts d'huile parfumée, encadrant un visage en lame de couteau, dont les pommettes saillantes crevaient la peau toute couturée de rides et terreuse; la face, qu'éclairaient deux petits yeux profondément enfoncés dans leur orbite, mais brillants comme des éclats de jais, était entièrement rasée, à l'exception d'une forte touffe de poils gris ménagée sous le menton et qui descendait, fort longue, sur la poitrine, semblable à une barbiche de bouc.

L'autre personnage était quelconque, semblable à tous ceux dont un travail sédentaire et un amour immodéré de la table ont arrondi le ventre et apoplectisé la face.

Le premier n'était autre que Fédor Sharp, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences.

L'autre s'appelait Mileradowich et occupait à Pétersbourg les importantes fonctions de juge criminel.

Tous deux, au moment où nous faisons leur connaissance,—c'est-à-dire le lendemain même du jour où nous avons assisté à la surprenante arrestation de Mickhaïl Ossipoff et de Gontran de Flammermont,—tous deux se trouvaient dans le laboratoire du savant qu'ils fouillaient dans tous les coins, depuis près de trois heures.

Mileradowich, assis à une grande table, devant une feuille de papier blanc, prenait des notes sous la dictée de Sharp qui allait et venait à travers la pièce, furetant, examinant tout avec un soin extrême, agitant les cornues, soulevant les couvercles des creusets, regardant les éprouvettes, s'aidant dans ses recherches à l'aide d'un gros registre qu'il tenait à la main et sur lequel il jetait fréquemment les yeux.

Tout à coup, alors que le juge d'instruction penché sur son papier écrivait, Sharp s'était arrêté devant une fiole d'assez grande dimension et placée sur un fourneau refroidi; à côté se trouvait le tube de métal tout noirci qu'Ossipoff, au commencement de cette histoire, avait si victorieusement montré à sa fille.

Et sans doute cette découverte avait-elle pour le secrétaire de l'Académie des sciences de Pétersbourg une importance toute particulière, car il ne put retenir une exclamation de joyeuse surprise.

Et c'est cette exclamation qui avait provoqué de la part du juge d'instruction criminelle l'interrogation par laquelle débute le présent chapitre. On a vu quelle réponse M. Sharp avait cru devoir faire à cette interrogation.

Puis tous deux s'étaient tus, le juge à demi retourné sur sa chaise pour mieux voir son compagnon, celui-ci adossé au fourneau, tenant entre les mains la fiole sur laquelle il fixait des regards ardents.

—Eh bien! répéta Mileradowich, avez-vous trouvé, monsieur Sharp?

Celui-ci appliqua sur la fiole son doigt maigre et osseux.

—Voici, répondit-il.

Un éclair de joie brilla dans la prunelle du juge.

—En êtes vous bien sûr? demanda-t-il.

—Je ne le serai vraiment qu'après une analyse minutieuse et surtout après une expérience qui me permettra de me baser sur des résultats indéniables... mais voyez-vous, mon très estimé monsieur Mileradowich, je sens quelque chose qui me dit que c'est bien là ce que nous cherchons.

Et il plaçait la main sur son cœur.

Le juge d'instruction criminelle avait posé sa plume et se frottait les mains en manifestation du contentement qui gonflait sa poitrine.

Puis, tout à coup, il demeura immobile, les yeux fixés sur son compagnon.

—Savez-vous bien, dit-il, que c'est là une affaire de laquelle nous pouvons retirer bien des avantages.

—Qu'entendez-vous par là? demanda Sharp d'un ton singulier.

—Dame! si le Tzar est juste, il me donnera de l'avancement et à vous la croix du Mérite... tout au moins.

—Je ne demande rien, répondit vivement Sharp.

—Sans demander, on peut accepter.

Le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences eut un énergique mouvement de protestation.

—Je n'ai rien fait autre chose que mon devoir, riposta-t-il, et je n'estime point cela une cause suffisante à la reconnaissance du Tzar... j'ai reçu une mission... je l'accomplis sans plus songer à m'en faire récompenser que je n'ai songé à m'en défendre... quelques regrets que j'éprouvasse à agir contre mon excellent collègue M. Ossipoff.

Il avait prononcé ces quelques mots d'un accent pénétré en levant vers le ciel ses petits yeux brillants, qu'une larme semblait ternir.

Mileradowich fit entendre un petit ricanement moqueur.

—Ce désintéressement est fort édifiant, mon très estimé monsieur Sharp, dit-il, mais moi qui n'ai pas les mêmes raisons que vous,—et il appuya sur ces derniers mots,—de ne pas aspirer aux libéralités du Tzar, vous me permettrez de compter, n'est-ce pas, sur votre appui pour retirer de cette affaire quelque bénéfice.

Sans doute M. Sharp crut-il deviner une menace dans le ton assez étrange dont ces paroles avaient été prononcées, car, posant précipitamment sur le fourneau la fiole et le tube qu'il tenait à la main, il s'en vint précipitamment vers le juge et lui secoua les mains dans une énergique étreinte.

—Comptez sur moi, dit-il, comptez sur moi...

—Il faut avouer, reprit Mileradowich, après un petit silence, que sans cette dénonciation, jamais la police ne se serait douté que l'Institut de Pétersbourg recelât dans son sein un conspirateur aussi dangereux.

Une légère rougeur colora quelques secondes le visage terreux de M. Sharp.

—Ce sont les choses les plus invraisemblables qui sont quelquefois les plus vraies, répondit-il sentencieusement.

En ce moment, un bruit de grelots retentit dans la rue, accompagné d'un piétinement de chevaux et d'une rumeur sourde; puis grelots et piétinements se turent soudain; seule la rumeur, transformée en cris et en vociférations, continua à s'élever crescendo.

—Les voilà, fit le juge d'un air de vive satisfaction.

—Les voilà, répéta Sharp, dont les sourcils se contractèrent aussitôt, sous l'empire d'une vive contrariété.

Mileradowich désigna à son compagnon une chaise à côté de lui; puis il frappa sur un timbre et un petit homme, chafouin et crasseux, qui attendait probablement dans la pièce voisine, entra.

C'était le greffier qui, sur un signe du juge, prit place sur un tabouret à la même table que son supérieur.

Ces préparatifs étaient à peine terminés que la porte s'ouvrit et qu'un homme de police parut, arrêté respectueusement sur le seuil.

—Voilà les prisonniers, dit-il.

—Qu'on amène Mickhaïl Ossipoff, commanda Mileradowich en se renversant, plein d'importance, sur le dossier de son siège.

Sharp, au contraire, les deux coudes sur la table, le visage enfoui dans ses deux mains, paraissait réfléchir profondément; on eût dit qu'un violent combat se livrait dans l'âme de cet homme; sous ses sourcils fortement contractés, ses petits yeux brillaient d'un feu sombre; un pli profond coupait verticalement son front en deux et de ses dents aiguës il mordillait jusqu'au sang ses lèvres minces et pâles.

Enfin, il reconquit tout son sang-froid, il releva la tête, croisa les bras sur sa poitrine et, les traits impassibles, les regards fixés sur la porte par laquelle le prisonnier allait entrer, il attendit.

Mickhaïl Ossipoff parut, les mains attachées derrière le dos au moyen d'une corde dont chaque extrémité était tenue par un gardawoï, le revolver au poing.

A la vue de Sharp, le vieux savant poussa un cri de joie.

—Vous ici, mon cher ami! dit-il en faisant en avant plusieurs pas précipités en dépit des efforts de ses gardiens pour le retenir.

—Moi-même, monsieur Ossipoff, répondit froidement le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences.

Ossipoff eût reçu sur la nuque un seau d'eau glacée qu'il n'eût certainement pas été plus abasourdi qu'il ne le fut par l'attitude et le ton de son collègue et ami.

Il fixa sur Sharp un regard plein d'étonnement et aussi de reproche et lui dit, non sans amertume:

—Je ne m'attendais guère à vous voir ici, monsieur.

—Croyez, monsieur Ossipoff, répondit l'autre, que ce n'est qu'à mon corps défendant que j'ai accepté la pénible mission dont je suis chargé... mais je suis avant tout un fidèle serviteur du Tzar et je n'ai pu faire autrement que de lui obéir.

Un sourire railleur plissa les lèvres de Mileradowich.

—Faites asseoir l'accusé, commanda le juge.

Mais à ces mots. Ossipoff au lieu de prendre place sur le tabouret que ses gardiens lui désignaient, bondit en avant, tout rouge de colère.

—Accusé! cria-t-il... Ah! je suis accusé! Et de quoi, s'il vous plaît?

Mileradowich fit un signe, les gardawoï saisirent Ossipoff et, pesant de toutes leurs forces sur ses épaules, l'obligèrent à s'asseoir.

—Votre nom? demanda le juge.

—Mickhaïl Ossipoff.

—Votre âge?

—Cinquante-neuf ans.

—Votre profession?

—Membre de l'Académie des sciences de Pétersbourg... correspondant de toutes les sociétés scientifiques de la terre.

Et il ajouta en relevant la tête avec orgueil:

—L'une des gloires de la Russie, ainsi que le Tzar, tout dernièrement, a bien voulu me le dire.

Un flot de bile monta au visage de M. Sharp qui, sous ses paupières abaissées, jeta à son collègue un regard furieux.

Le juge continua:

—La maison dans laquelle nous nous trouvons est bien la vôtre?

—C'est la mienne.

—Cette pièce est votre laboratoire, n'est-ce pas?

—Effectivement.

—Vous reconnaissez comme étant vôtres tous les objets qui sont ici?

Ossipoff abaissa la tête affirmativement.

—Comme aussi vous déclarez avoir été fabriquées par vos mains toutes les substances qui se trouvent dans votre laboratoire?

—Assurément.

Ce mot, le vieux savant l'avait prononcé avec une assurance où perçait une pointe d'orgueil.

Sharp le sentit et involontairement baissa les yeux.

Le juge s'était tu et surveillait les transcriptions que faisait le greffier, des réponses d'Ossipoff.

—Maintenant, fit celui-ci avec beaucoup de courtoisie, que j'ai répondu docilement à toutes vos demandes, me sera-t-il permis de vous poser une question?

—Parlez, répliqua Mileradowich.

—Pourquoi suis-je ici, chez moi, les mains liées et gardé à vue comme un malfaiteur, tandis que vous, des étrangers, siégez devant moi, semblables à des juges, après avoir tout bouleversé dans ma maison?

Le gros Mileradowich tourna vers Sharp sa ronde figure qu'égayait un sourire narquois, il haussa légèrement les épaules en signe de commisération, puis s'adressant au vieux savant:

—Bien que cette question n'ait aucune raison d'être, dit-il, puisque tout comme nous vous y pouvez répondre, sachant parfaitement à quoi vous en tenir sur votre cas, comme aussi bien il est d'usage de faire connaître,—pour la forme,—à un accusé ce dont on l'accuse, sachez donc, Mickhaïl Ossipoff, que vous êtes accusé de crime de haute trahison.

L'ébahissement du vieillard fut si grand qu'il garda le silence, la langue clouée au palais, les yeux démesurément agrandis, les lèvres entr'ouvertes par une exclamation étranglée dans sa gorge.

Mileradowich se méprit à cette attitude et continua en détachant chaque syllabe qui tombait sur la cervelle du prisonnier aussi lourdement qu'un coup de massue:

—Vous conspirez contre la sûreté de l'État et contre la vie du Tzar.

Ossipoff avait les membres comme brisés par ces paroles.

Lui, accusé de vouloir bouleverser l'État!... lui, accusé de vouloir mettre à mort l'empereur Alexandre!... en un mot, lui, nihiliste!... Il fallait que les gens qui l'accusaient fussent atteints de folie ou qu'il fût victime lui-même de la plus grossière des méprises.

Ce fut à cette dernière supposition que son esprit, un moment dérangé par cette effroyable accusation, s'arrêta, après quelques secondes de réflexion.

Il recouvra l'usage de ses membres, sa langue se délia et il éclata d'un rire franc et large, en étendant la main vers Sharp qui le regardait par-dessous ses lunettes, sévère et raide sur son siège, semblable à un bonhomme en bois.

—Monsieur le juge, dit Ossipoff, lorsque son hilarité fut un peu calmée, à votre accusation je ne répondrai qu'un mot: Il y a erreur, je n'en prends pour témoin que M. Sharp, ici présent, mon excellent collègue de l'Académie des sciences, qui va vous dire si Mickhaïl Ossipoff peut être vraisemblablement accusé de nihilisme.

Contre l'attente du pauvre savant, le secrétaire perpétuel de l'Académie scientifique de Pétersbourg demeura immobile et muet.

Mileradowich prit la parole.

—Le très honorable monsieur Sharp, dit-il d'un ton sec, n'a rien à voir en tout ceci; l'accusation qui pèse sur vous ne le regarde nullement.

—Alors, riposta Ossipoff que l'impatience commençait à gagner, si M. Sharp n'a rien à voir ici, qu'y vient-il faire?

—Il a été désigné par le grand maître de la police pour m'aider de ses lumières dans la perquisition que j'ai dû faire céans, perquisition qui, je dois vous l'avouer, établit nettement votre culpabilité et le bien-fondé de l'accusation.

Ossipoff courba la tête, les oreilles bourdonnantes de ces deux mots:

Culpabilité... accusation... accusation... culpabilité.

—Depuis plusieurs mois, poursuivit Mileradowich, vos voisins se sont émus de vos allées et venues mystérieuses, de vos allures singulières; vous vivez ici enfermé presque tout le temps dans votre laboratoire, sortant peu, excepté la nuit, pour faire dans Pétersbourg des courses dont nul ne connaît le but.

Le savant releva la tête et ouvrit la bouche pour répliquer; mais le juge continua:

—On a entendu à plusieurs reprises de sourdes détonations qui partaient de votre maison... Les habitations avoisinantes ont été maintes fois ébranlées par des secousses formidables qui ont même lézardé profondément le sol; on a vu des flammes briller par les soupiraux de cette cave... tout cela est étrange, incompréhensible.

—Cela suffit-il pour me traiter comme un voleur, comme un assassin! demanda Ossipoff indigné.

Sans répondre, Mileradowich lui dit brutalement:

—Mickhaïl Ossipoff, dans votre intérêt même, je vous engage à changer de système de défense... un aveu complet peut détourner de votre tête la sévérité du Tzar.


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