CHAPITRE IV

—Je ne crains point la sévérité du Tzar, s'écria le savant, je ne demande que sa justice.

Mileradowich haussa les épaules en coulant un regard du côté de M. Sharp, puis il continua:

—Quelles étaient vos occupations?

Sharp, à ces mots, releva la tête et regarda fixement l'accusé.

—Je faisais des recherches chimiques, répondit Ossipoff.

—Sur des explosifs, n'est-ce pas? demanda le juge.

—Je reconnais, en effet, que mes études avaient principalement pour objet les compositions fulminantes.

Mileradowich se frotta les mains et se pencha vers son greffier pour bien constater qu'il transcrivait fidèlement les réponses de l'accusé.

—Et dans quel but, demanda-t-il d'un ton insinuant, recherchiez-vous avec tant d'ardeur un fulminate?

—Dans un but scientifique, vous le pensez bien... Quel autre pourrais-je avoir?

Le juge ricana en hochant la tête.

—Vous oubliez que la fabrication des explosifs est le monopole de l'Etat et par conséquent formellement interdite aux particuliers.

—Mais il ne s'agit pas de fabrication... seulement de recherches...

Mileradowich asséna sur la table un formidable coup de poing.

-Si vous continuez à donner ainsi de continuels démentis à la justice, gronda-t-il, je vous fais bâillonner...

Donc pour vous livrer aussi secrètement que vous le faisiez à la fabrication d'un engin de destruction aussi puissant, lasélénite, comme vous l'appelez...

Ossipoff fit un mouvement.

—... Vous aviez un but terrible, et ce but vous n'étiez pas loin de l'atteindre, car en consultant vos registres, M. Sharp a relevé à la date d'hier la formule de cette poudre indispensable aux projets de l'association dont vous faites partie.

Le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences promena sur l'énorme volume ouvert devant lui son doigt maigre et osseux, en murmurant:

KO, AZO5+ BaO + C2O4

Mickhaïl Ossipoff releva la tête et fixa sur son collègue un regard profond.

—Heureusement, continua Mileradowich, l'attention de vos voisins avait été attirée par vos allures mystérieuses et vos dangereuses manipulations. La police, qui veillait déjà, a été avertie par un ami de la sûreté publique.

Puis, brusquement:

—D'où reveniez-vous hier soir, lorsqu'on vous a arrêtés vous et l'un de vos complices?

Ossipoff ne put s'empêcher de hausser les épaules.

—Décidément, dit-il un peu railleur, votre erreur est manifestement trop grossière pour que je vous aide, par mes réponses, à la reconnaître.

Et il se tut, examinant attentivement M. Sharp qui feuilletait toujours des paperasses, prenant des notes sur un calepin ouvert à côté de lui.

—Greffier, s'écria le juge irrité, écrivez que l'accusé refuse de reconnaître être allé hier soir à une réunion de nihilistes.

Ossipoff éclata de rire.

—Et ceci, poursuivit Mileradowich furieux en mettant sous le nez du vieux savant une feuille de papier noircie de chiffres et de noms, qu'est-ce que c'est que cela?

—Dame, répliqua l'accusé avec beaucoup de sang-froid, vous savez lire comme moi.

—Jupiter... Mars... Saturne... Sirius et un tas d'autres noms bizarres, exclama le juge, nierez-vous que ce soient des pseudonymes sous lesquels se cachent les conspirateurs les plus dangereux?

Ahuri, Ossipoff demeura muet un bon moment, puis, désignant Sharp:

—Avez-vous demandé à M. Sharp ce qu'il pensait de la théorie que vous venez d'émettre? fit-il railleusement.

—M. Sharp partage mes sentiments à ce sujet, répondit vivement Mileradowich.

Le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences fit un tel bond, que les énormes lunettes de fer qu'il portait à califourchon sur son nez sautèrent sur la table.

—Permettez, dit-il, permettez, je ne vous ai point dit cela.

Le visage apoplectique de Mileradowich s'empourpra davantage.

—Comment, s'écria-t-il indigné en se croisant les bras sur la poitrine, que m'avez-vous donc répondu lorsque je vous ai montré cette liste?

—Que c'étaient là des noms d'étoiles et de planètes.

—Cela est vrai... mais que vous ai-je répondu, moi?

—Autant que je puis me rappeler, vous m'avez répondu que ces noms d'astres devaient servir à désigner des complices de M. Ossipoff.

La face du juge s'illumina triomphalement.

—Et à cela, qu'avez-vous ajouté? demanda-t-il.

—Rien, répliqua Sharp en dissimulant un sourire narquois.

—Donc, vous partagiez mon opinion.

—Ah! mais, permettez, exclama le secrétaire perpétuel, je suis ici pour vous donner mon avis, quand vous me le demandez, mais nullement pour vous faire un cours d'astronomie. Vous ignorez ce que sont Mars... Saturne... etc., c'est votre droit... mais ne me faites pas passer pour un imbécile.

Cela dit, il tira de la poche de sa redingote un vaste mouchoir à carreaux multicolores, avec lequel il se mit à nettoyer méticuleusement les verres de ses lunettes.

Mileradowich haussa les épaules.

—Je puis, dit-il un peu vexé, ne pas connaître un mot d'astronomie mais, sauf le respect que je vous dois, très honoré monsieur Sharp, vous ne savez point tous les tours qu'emploient les gredins pour échapper à la police.

Et s'adressant à Ossipoff:

—Vos précautions étaient bien prises, dit-il, mais vous êtes pincé; et, dans votre intérêt, je ne saurais trop vous conseiller d'entrer dans la voie des aveux.

Il pencha son buste sur la table, avançant vers le savant sa face enluminée et baissant la voix, il lui dit d'un ton de confidence:

—Tenez, le sort qui vous attend est aussi certain que nous sommes M. Sharp et moi d'honnêtes gens, tandis que vous n'êtes qu'un gredin... si vous persistez à nier, vous serez pendu... Eh bien! en regard de chacun de ces noms d'étoiles, mettez-moi le nom de vos complices, et je m'engage à faire commuer votre peine en bannissement.

—Vraiment, monsieur le juge, riposta Ossipoff, vous parlez à merveille et l'on voit que la trahison ne vous coûterait guère, à vous.

Les lunettes de M. Sharp brillèrent d'un vif éclat, et Mileradowich s'écria furieux:

—Greffier, écrivez que l'accusé a des complices et qu'il refuse de les nommer.

-Eh! par l'excellente raison que je n'en ai pas. Maintenant, si cela peut vous faire plaisir, inscrivez: Uranus, Neptune, Bételgeuse, Capella... mais je vous préviens que ce sont des étoiles.

Derrière ses lunettes, M. Sharp plissa ses paupières, laissant filtrer à travers ses cils abaissés un regard aigu:

—Qu'aviez-vous donc à vous occuper autant des étoiles, demanda-t-il de son ton glacial, et que peut-il y avoir de commun entre l'astronomie et la balistique?

Ossipoff se tourna vers son collègue et, malgré le sentiment de prévention que lui inspiraient l'attitude et le langage de M. Sharp, il allait peut-être se laisser aller à quelque confidence sur le projet gigantesque dont il s'était ouvert à Gontran de Flammermont, lorsque dans la pièce voisine, un vacarme épouvantable retentit; c'était comme un bruit de lutte auquel se mêlaient des vociférations en langue russe et des jurons français fortement accentués.

M. Sharp regarda le juge d'instruction criminelle, lequel se pencha vers le greffier pour lui ordonner d'aller voir ce qui se passait.

Le petit bonhomme crasseux et chafouin déposa son porte-plume, repoussa son tabouret et, d'un pas lent, se dirigea vers la porte.

Mais à peine l'eut-il ouverte qu'un groupe se précipita tumultueusement dans la pièce, au grand ébahissement de M. Sharp, mais à la grande frayeur du gros Mileradowich qui se leva précipitamment pour mettre entre lui et les nouveaux arrivants toute la largeur de la table.

Quant à Mickhaïl Ossipoff, maintenu immobile sur son siège par les gardawoï préposés à sa garde, il reconnut, dans ceux qui venaient d'envahir le laboratoire, Gontran de Flammermont qui, bien qu'il eût les mains liées derrière le dos, secouait énergiquement quatre hommes de police suspendus à ses vêtements, ainsi que fait un sanglier des chiens qui le coiffent.

—Où est-il ce juge? s'écria le jeune Français d'une voix tonnante, où est-il?... qu'il se montre s'il existe!

Voyant le prisonnier solidement contenu par ses gardiens, Mileradowich reprit un peu d'assurance et répondit d'une voix mal affermie:

—Vous demandez un juge, monsieur? me voici.

Le comte de Flammermont, entraînant les gardawoï, s'élança jusqu'à la table derrière laquelle Mileradowich s'était retranché.

—Ah! c'est vous le juge, exclama-t-il, les lèvres tremblantes de colère et les regards étincelants, c'est par vos ordres que j'ai été traité comme un malfaiteur et qu'encore, à l'heure actuelle, je suis ligotté comme un gibier de potence!... Eh bien! puisque c'est vous le juge, je vous requiers de me faire remettre en liberté séance tenante... chaque minute qui s'écoule aggrave votre cas, je vous en préviens, comme aussi je vous avertis qu'en sortant d'ici je ferai adresser, par l'intermédiaire de mon ambassadeur, des observations à votre gouvernement...

Abasourdi par ce flot de paroles, ému par l'assurance du jeune homme, Mileradowich se taisait.

Le comte poursuivit d'un ton plus calme:

—Je suis outré, monsieur, de la manière dont les Russes traitent les représentants d'une nation amie... on n'agit pas de semblable façon... et il faut venir dans votre... russe de pays pour être traité aussi brutalement.

Puis, la colère s'emparant de lui de plus belle, il s'écria:

—Eh bien! qu'attendez-vous pour me faire mettre en liberté?

Le juge d'instruction criminelle avait reconquis tout son sang-froid.

—Une seule chose, monsieur, répondit-il avec une politesse obséquieuse, que vous m'ayez dit qui vous êtes et sur quoi vous basez votre réclamation.

Gontran fit un bond formidable.

—Qui je suis? exclama-t-il... vous me demandez qui je suis! Ne le saviez-vous donc pas quand vous m'avez fait arrêter?

—Les ordres concernaient Mickhaïl Ossipoff seul, riposta Mileradowich; le voyant accompagné, les gardawoï ont pris celui qui l'accompagnait pour un complice et ils ont cru bien faire en l'arrêtant lui aussi, ce dont je ne saurais les blâmer jusqu'à ce que vous m'ayez prouvé...

—Que je me nomme le comte Gontran de Flammermont et que j'appartiens au corps diplomatique! continua le jeune homme... Envoyez un de vos hommes à l'ambassade française et vous ne tarderez pas à avoir la preuve de la grossière erreur que vous avez commise.

—Pas moi, mais les gardawoï, protesta vivement le juge d'instruction qui, au ton et à l'attitude de Gontran, commençait à craindre de s'être fourvoyé.

Ce disant, il griffonnait à la hâte quelques mots sur une feuille de papier qu'il remettait à l'un des agents de police en ajoutant ces mots:

—Hâte-toi!

L'homme sortit en courant.

Puis, afin de se concilier les bonnes grâces du prisonnier, au cas où véritablement il aurait commis l'erreur grossière d'arrêter un membre de l'ambassade française, il donna ordre qu'on lui déliât les mains, en même temps qu'il disait qu'on lui avançât un siège.

Mais au lieu de s'asseoir, Gontran courut à Ossipoff.

—Et vous, s'écria-t-il, mon cher, mon vénéré monsieur Ossipoff, ne va-t-on pas également reconnaître que l'on s'est trompé en vous faisant subir un traitement aussi honteux?

Le vieux savant sourit tristement.

—Hélas! moi, répondit-il, je n'ai pas comme vous, l'honneur d'appartenir au corps diplomatique.

—Mais, riposta Gontran avec véhémence, les savants du monde entier protesteront.

Ossipoff hocha la tête et désignant Sharp qui, muet et immobile, assistait à cette scène, il répliqua:

—Monsieur que voici est le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Pétersbourg, et il a pour mission de bien prouver à la justice le crime dont je suis accusé.

Les yeux du jeune homme s'arrondirent et il exclama:

—Le crime dont vous êtes accusé!... Vous êtes accusé d'un crime! et lequel donc, bon Dieu?

—J'appartiens à la terrible association des nihilistes, répondit ironiquement le vieillard, et hier, quand on nous a arrêtés, nous revenions d'un conciliabule tenu secrètement par les conspirateurs et qui avait probablement pour but d'organiser un nouvel attentat contre le Tzar.

Gontran partit d'un formidable éclat de rire.

—Quelle fable me racontez-vous là? s'écria-t-il.

—Ce n'est point une fable, c'est la vérité; du moins M. le juge d'instruction, éclairé du reste par les lumières de M. Sharp, l'affirme.

—Comment! mais hier soir nous sommes allés à l'observatoire de Poulkowa; ne l'avez-vous pas dit à ces messieurs?

Un éclair rapide brilla dans la prunelle du secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, et Mileradowich s'écria:

—Vous avez passé votre soirée à l'observatoire?... vous le jurez.

—Nous le jurons, répondirent ensemble les deux hommes, et le comte de Flammermont ajouta:

—C'est même mon droschki qui nous y a conduits.

Le juge d'instruction criminelle laissa entendre un petit ricanement.

—Votre iemstchick, interrogé, a déposé qu'il avait arrêté la voiture dans une rue déserte où il vous avait attendus près de deux heures, ce qui m'a donné à supposer que vous aviez pris vos précautions pour que personne ne pût savoir où vous vous rendiez.

Il fit une courte pause et reprit:

—Vous avouerez avec moi que s'en aller à l'observatoire étudier les astres, n'est point une occupation qui demande à être entourée d'un tel mystère.

Gontran se mordit les lèvres, se rappelant en effet que le vieux savant s'était arrangé de façon à ne laisser à l'observatoire aucune trace de son passage et, désespéré de cet alibi qui lui échappait ainsi qu'à Ossipoff, il regarda celui-ci avec des yeux qui semblaient dire:

—Mais pourquoi donc vous taisez-vous au lieu de prouver votre innocence... ce qui serait si facile.

A cette muette interrogation, Mickhaïl Ossipoff allait faire une muette réponse, lorsque l'homme de police que le juge d'instruction avait dépêché à l'ambassade de France, revint tout essoufflé.

Sans mot dire, il tendit à Mileradowich un large pli dont le gros homme fit sauter les cachets de cire rouge d'un doigt fébrile.

A mesure que le juge avançait dans la lecture des quelques lignes écrites à la hâte, les traits de son visage s'altéraient sensiblement.

Enfin il se leva et, s'inclinant devant Gontran:

—Monsieur le comte, dit-il, vous êtes libre. Croyez que je regrette bien sincèrement ce qui s'est passé... Quelquefois la police a la main lourde qui s'appesantit aveuglément sur les innocents comme sur les coupables; mais elle reconnaît franchement son erreur, quand on la lui a démontrée, et s'efforce de la réparer.

—C'est bien, monsieur le juge, répondit sèchement M. de Flammermont, en ce qui me concerne, je sais ce qui me reste à faire... cependant, de ce que vous venez de dire je retiens une chose: la police répare son erreur quand elle lui est démontrée... pourquoi, alors, ne donnez-vous pas l'ordre de mettre en liberté M. Ossipoff qui est aussi innocent que moi?

Mileradowich hocha la tête.

—Quant à Ossipoff, dit-il, son affaire est aussi claire que son crime est probant... la potence l'attend.

—Mais c'est une infamie, s'écria Gontran.

—Monsieur de Flammermont, riposta Sharp d'une voix menaçante, permettez-moi de vous dire qu'ici comme en France, il y a des lois destinées à faire respecter la justice et ses représentants... ne nous obligez pas à les appliquer.

—Mais défendez-vous! s'écria le jeune homme en se tournant vers Ossipoff, prouvez-leur qu'ils font fausse route, que bien loin de songer à nuire au Tzar, vous ne songiez qu'à donner une gloire de plus à votre patrie, que cette poudre qui vous accuse n'avait pas pour but de détruire quoi que ce soit... mais bien au contraire...

Le vieillard étendit vivement les mains vers Gontran pour le supplier de garder le silence.

—Taisez-vous, monsieur le comte, dit-il d'une voix ferme, tout ce que vous pourriez dire, tout ce que je pourrais dire serait inutile, je me sens enveloppé dans les fils d'une machination terrible dont il me semble pressentir le but; si je ne me trompe pas, je suis un homme perdu...

—Mais je vous sauverai, moi! exclama Gontran dans un élan superbe.

Ossipoff hocha la tête.

—Hélas! je connais mon pays, je sais qu'il est impossible de s'innocenter d'un crime semblable à celui dont je suis accusé.

—Mais le Tzar est juste.

—Oui! mais on l'aveuglera, si l'on y a intérêt.

—Mais vous avez des preuves de votre innocence... produisez-les, et cette accusation terrible, mais absurde, tombera d'elle-même.

Le vieillard se redressa et répondit d'une voix rauque:

—Rappelez-vous ce que je vous disais hier soir... et voyez combien justes étaient mes pressentiments... on m'a soupçonné, on m'a épié, et maintenant...

Il se tut, sentant les yeux de Sharp braqués sur lui.

Puis il reprit avec fermeté:

—Il est peu probable que je vous reverrai... Adieu donc, et soyez persuadé, quelque soit le sort qui m'attend, que je le subirai avec résignation si vous me jurez de protéger Séléna... ma pauvre fille, que ma disparition va laisser sans protection... sans soutien.

Ému au souvenir de son enfant, le vieillard s'arrêta; un sanglot s'étrangla dans sa gorge et une larme vint rouler au bord de sa paupière.

—Jurez-vous, Gontran, reprit-il, jurez-vous?

—Sur ce que j'ai de plus sacré au monde, répondit Gontran, je jure d'aimer Séléna, de la respecter, de la défendre et de tout faire avec elle pour vous sauver.

Il se pencha vers le vieillard, le baisa au front et sortit du laboratoire sans même honorer d'un salut le juge et son compagnon.

Dans le vestibule, il se heurta à Wassili.

—Ah! monsieur le comte! exclama le domestique, vous êtes libre!... et mon maître?

Gontran fit un geste désespéré.

Wassili commença aussitôt à se répandre en lamentations auxquelles le jeune homme coupa court aussitôt.

—Allons, dit-il brusquement, garde tes doléances pour plus tard et conduis-moi auprès de MlleSéléna.

—MlleSéléna? répéta Wassili, qu'est-ce que vous lui voulez donc?

—J'ai besoin de lui parler. Mène-moi à sa chambre, ou plutôt prie-la en mon nom de vouloir bien descendre.

—Aucune de ces deux choses n'est possible, riposta le domestique en hochant la tête.

—Et pourquoi?

—Parce que la chambre de mademoiselle est fermée à clé et que cette clé est entre les mains d'un gardawoï qui monte la garde à la porte.

Gontran réfléchit un moment et commanda:

—Conduis-moi quand même; j'aviserai.

Après avoir monté derrière Wassili une vingtaine de marches, le comte se trouva sur un palier où un homme de police se promenait de long en large, d'un air profondément ennuyé.

A la vue des nouveaux venus, il s'avança vivement et demanda d'une voix rude:

—Que venez-vous faire ici?

—Réponds-lui, fit Gontran à Wassili, que je désire parler à MlleOssipoff.

Le domestique traduisit en russe la réponse; le gardawoï éclata d'un gros rire brutal.

—Impossible de parler à la demoiselle, répliqua-t-il.

—Pourquoi? demanda Wassili sur l'ordre du comte.

—Parce que c'est la consigne.

Le comte tira de sa poche une pièce d'or qui alluma dans l'œil de l'homme de police un éclair de convoitise.

—Offre-lui cela, dit M. de Flammermont, s'il veut me laisser causer cinq minutes avec MlleOssipoff.

Sans doute le gardawoï devina-t-il le sens de ces paroles, car il tira la clé de sa poche, l'introduisit dans la serrure, fit jouer le pène et tendit la main dans laquelle Wassili laissa tomber la pièce d'or.

Alors l'homme ouvrit la porte et Gontran entra dans la chambre.

Séléna, assise dans un fauteuil, le visage enfoui dans ses mains, sanglotait.

Au bruit de la porte qui s'ouvrait elle releva la tête, et, apercevant M. de Flammermont, elle courut à lui, les mains tendues.

—Mon père! cria-t-elle.

—Hélas! mademoiselle, M. Ossipoff, victime d'une erreur de police ou d'une machination odieuse, est prisonnier.

—Prisonnier! mais c'est infâme!... c'est horrible!... Je veux le voir!

Ce disant, elle s'avançait vers la porte.

—Cela n'est pas possible, fit Gontran, un gardien est là qui ne vous laissera pas sortir... moi-même, pour entrer, j'ai dû le soudoyer.

La jeune fille, désespérée, se tordit les mains.

—On ne peut pourtant pas emmener mon père, sans que je le voie, sans que je l'embrasse.

Gontran hocha la tête.

—Hélas! murmura-t-il, il est plus que probable que le juge vous refusera cette grâce... aussi étais-je venu vous trouver pour vous assurer de mon entier dévouement et vous dire que vous pouviez compter sur moi en tout et pour tout.

—Il faut sauver mon père, monsieur, il faut le sauver...

—Je cours à l'ambassade, et par l'intermédiaire de mon ambassadeur je vais demander une audience au Tzar... Si dans cette première entrevue j'échoue, je tenterai d'en obtenir une seconde et alors vous m'accompagnerez... vos larmes et vos prières obtiendront peut-être justice.

—Mais de quoi mon pauvre père est-il donc accusé? demanda-t-elle.

—On prétend qu'il fait partie d'une association de nihilistes.

On eût dit que cette réponse était tombée comme un coup de massue sur la tête de la jeune fille, qui ferma les yeux et eût glissé sur le plancher si le bras de Gontran ne l'avait retenue.

—A moi, Wassili, à moi, cria-t-il.

Le domestique entra, suivi du gardawoï qui fit signe à M. de Flammermont de quitter la chambre.

Et comme le comte faisait la sourde oreille déclarant qu'il n'abandonnerait pas Séléna dans l'état où elle se trouvait.

--- Partez, monsieur le comte, partez, fit le domestique... cet homme est capable de nous enfermer tous trois ici... et alors qui donc s'occuperait de faire remettre en liberté mon pauvre maître?

Gontran, éperdu, porta à ses lèvres la main inerte de la jeune fille, puis il sortit précipitamment, dégringola quatre à quatre l'escalier et se lança comme un fou dans la rue, bousculant sans pitié les curieux massés devant la petite maison.

Dans le laboratoire, l'interrogatoire se terminait: le juge Mileradowich y mettait toute l'âpreté possible, enserrant l'accusé dans un réseau de questions insidieuses et à double entente, furieux déjà de voir le comte de Flammermont lui échapper et craignant de voir avorter cette superbe affaire dont il avait déjà supputé les bénéfices, comme on a pu le voir au commencement de ce chapitre.

Le vieux savant ne répondait que par quelques paroles brèves et saccadées et encore seulement lorsque les demandes devenaient plus incisives, plus venimeuses.

A la fin, la patience échappa à Ossipoff qui s'écria:

—Mon collègue, M. Sharp, secrétaire perpétuel de l'Institut des sciences, comprend bien pourquoi votre accusation est ridicule et pourquoi je ne suis ni un assassin ni un agent soudoyé par les sociétés secrètes.

Sharp se leva et mit la main sur son cœur.

—Dieu m'est témoin, dit-il d'une voix larmoyante, que je remplis ici un devoir bien pénible et qu'il m'est douloureux... très douloureux d'avoir à analyser les travaux d'un ancien collègue. Mais ayant été, à mon corps défendant, désigné comme expert, par M. le grand maître de la police, j'ai dû, bien malgré moi, étudier vos cahiers et me rendre compte par l'examen de votre laboratoire du genre de travaux auxquels vous vous livrez.

Ossipoff tressaillit et demanda:

—Et vos investigations?...

—...m'ont fait découvrir certains indices que je n'ai pu faire autrement que de communiquer à M. le juge... Pour moi, comme pour tous les savants qui pourront examiner votre laboratoire et vos livres, il est indiscutable—et vous-même l'avez avoué—que vous fabriquiez un explosif terrible... dans quel but? je l'ignore et je laisse à la justice le soin de bâtir des hypothèses dont je ne veux pas connaître la valeur, désirant me renfermer strictement dans mon rôle d'expert.

Ossipoff se laissa prendre au ton plein de sincérité dont ces paroles furent prononcées, et il revint complètement sur les mauvaises pensées qui un moment lui avaient traversé l'esprit, touchant M. Sharp.

Et puis, qu'allait-il arriver, s'il ne pouvait prouver son innocence des méfaits dont on l'accusait?

Et ses chers projets d'exploration céleste, si longtemps caressés, à la réussite desquels il avait consacré une partie de sa vie, y devait-il donc renoncer pour toujours?

Et sa fille, sa chère Séléna, devait-il abandonner pour jamais l'espoir de la serrer dans ses bras?

Il résolut alors de s'ouvrir en partie à son collègue afin d'avoir au moins, auprès de la justice, un avocat convaincu de la réalité de ses assertions.

—Monsieur le juge, dit-il d'une voix quelque peu tremblante, je vous demande la permission d'entretenir quelques instants, seul à seul, M. Sharp.

Mileradowich se tourna vers l'expert dont le masque était demeuré impassible à ces paroles.

—Vous avez entendu le prisonnier? dit-il.

—Oui.

—Consentez-vous?

Sharp inclina la tête.

Le juge fit signe aux argousins de se retirer et lui-même se levant de son siège, se dirigea vers la porte, suivi de son greffier.

—Je vous accorde dix minutes d'entretien, dit-il à Ossipoff d'un ton rauque.

Puis se tournant vers l'expert:

—Quant à vous, mon cher, je vous recommande la plus grande prudence; ces gens-là sont fort dangereux.

Le secrétaire perpétuel sourit d'un air singulier et le juge sortit.

Demeurés seuls, les deux savants gardèrent le silence, se mesurant du regard, cherchant à deviner mutuellement les pensées qui s'agitaient en eux.

Ce fut Mickhaïl qui parla le premier:

—En vérité, mon cher Sharp, s'écria-t-il avec un élan qu'il ne put contenir, comment pouvez-vous me croire coupable, moi que vous connaissez depuis de si longues années?

—Eh! mon cher Ossipoff, riposta le secrétaire perpétuel, il ne m'appartient pas de porter sur vous un jugement quel qu'il soit... ce faisant, j'outrepasserais la mission qui m'a été confiée.

—Mais il ne vous est pas défendu d'interpréter dans un sens qui me soit favorable le résultat de vos investigations.

Sharp se rapprocha de l'accusé.

—Je ne demande pas mieux, dit-il, mais il faut que vous m'y aidiez.

—Comment cela? demanda Ossipoff surpris.

—Cette poudre qui forme contre vous la base de la plus terrible accusation qui puisse être suspendue sur la tête d'un Russe, cette poudre, quelle en est la formule exacte?

Il avait prononcé cette phrase d'une voix haletante, dont les mots sifflaient à travers ses dents serrées et il avait posé ses mains sur les épaules d'Ossipoff, le regardant avec anxiété, guettant la réponse qui allait lui être faite.

Saisi d'un pressentiment, le prisonnier se recula et répliqua:

—Mais cette formule, vous l'avez trouvée sur mon registre.

—Non pas, elle est incomplète... je me connais assez en chimie pour comprendre que l'un des agents constitutifs de cetteséléniten'est pas indiqué.

—Que vous importe?

—Il m'importe, grommela Sharp, que si vous voulez sauver votre tête, il me faut donner cette formule tout entière.

—Et si je refuse...

—La potence vous enverra voir dans la lune si j'y suis, ricana Sharp.

—Misérable! s'écria Ossipoff, dis donc franchement que tout ce qui m'arrive est ton œuvre et que tu veux voler le fruit de tous mes travaux.

—Cette formule? répéta froidement le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, il me faut cette formule.

Sous l'empire de la colère et de l'indignation, Mickhaïl Ossipoff fit un mouvement tellement brusque que les cordes qui lui liaient les mains se brisèrent.

N'écoutant que sa fureur, le petit vieillard se rua sur M. Sharp, lui sauta à la gorge.

Le secrétaire perpétuel surpris de cette attaque imprévue recula à pas précipités, mais ses jambes rencontrant le siège laissé vacant par Mileradowich, il tomba à la renverse, entraînant dans sa chute Ossipoff qui ne lâchait pas prise.

Au bruit de la lutte, le juge criminel se précipita dans le laboratoire, suivi des gardawoï qui en un clin d'œil eurent arraché Ossipoff de dessus l'infortuné Sharp, puis le bâillonnèrent, le ficelèrent, et sur les ordres de Mileradowich le transportèrent dans la voiture cellulaire qui prit, aux acclamations de la foule, le chemin de la prison de Roggatznaïa.

Une demi-heure après, Mickhaïl Ossipoff était jeté dans une cellule dont il ne devait plus franchir le seuil que pour se rendre à la potence, à moins que la clémence du Tzar ne l'envoyât en Sibérie.

OÙ LA PROVIDENCE SE PRÉSENTE A SÉLÉNA SOUS LES TRAITS D'ALCIDE FRICOULET

Un mois s'était écoulé pendant lequel Séléna avait passé par les plus épouvantables alternatives d'espoir insensé et de désespérances profondes.

Sans Gontran de Flammermont qui la visitait chaque jour et qui trouvait moyen de ranimer son courage, la pauvre jeune fille fût morte sans doute; mais l'attaché d'ambassade savait si habilement démontrer à mademoiselle Ossipoff—bien qu'il n'en pensât pas un mot lui-même—que les juges ne pouvaient pas être assez aveugles pour ne pas reconnaître l'erreur de la police, que les larmes de Séléna finissaient par se sécher et qu'en reconduisant Gontran jusqu'au seuil de la petite maison, elle avait le visage plus serein et le cœur moins gros.

Un soir, c'était, nous le répétons, un mois après l'arrestation du vieux savant, M. de Flammermont s'apprêtait à sortir du petit logement qu'il habitait non loin de l'ambassade, avenue Voïnnensky, lorsqu'une vive altercation s'élevant dans l'antichambre, il ouvrit la porte de son cabinet, en demandant:

—Qu'y a-t-il donc, Jean?

Jean était le domestique, amené de Paris, qui servait le comte.

—Il y a, monsieur le comte, que voici une espèce de cosaque qui veut forcer la consigne et parler à monsieur le comte.

L'espèce de cosaque n'était autre que Wassili.

Gontran reconnut aussitôt le moujick de MlleOssipoff et courant à lui.

—Séléna? demanda-t-il, la gorge serrée par l'angoisse.

—Mademoiselle va bien, répondit Wassili... mais c'est mon pauvre maître...

Et le domestique fondit en larmes.

Saisi d'un pressentiment, Gontran demanda:

—As-tu donc des nouvelles?

—Condamné! monsieur le comte, balbutia Wassili au milieu de ses sanglots, ils l'ont condamné!

Le jeune homme chancela; bien qu'il s'attendît à ce dénouement, la nouvelle le frappa douloureusement.

Une question lui brûlait les lèvres et cependant il gardait le silence, redoutant la réponse.

A quoi était condamné Ossipoff? à la potence ou à la déportation?

Certes à envisager froidement les choses, la première est préférable à la seconde; qu'est-ce que la mort, comme supplice, comparée à la vie sans la liberté?

Mais Séléna? quel coup terrible pour la jeune fille s'il lui fallait renoncer à l'espoir—quelque insensé qu'il fût—de jamais serrer entre ses bras son père adoré!

Elle était capable de mourir sur le coup.

Et à cette pensée, le pauvre Gontran sentit les battements de son cœur se ralentir, comme si la vie allait l'abandonner.

—Les misérables! gronda Wassili tout pleurant... le pauvre batiouschka! il en mourra certainement.

Ces quelques mots soulagèrent le jeune comte.

Le sort qui frappait Ossipoff et qui inspirait à Wassili de si mortelles appréhensions n'était donc pas la potence; il respira largement et demanda:

—Où l'envoie-t-on?

Le moujick leva les bras au plafond.

—Ça, dit-il, on ne le sait jamais... c'est le secret de la police.

Gontran prit son chapeau, s'enveloppa dans sa pelisse.

—MlleOssipoff connaît-elle la condamnation de son père? demanda-t-il en descendant l'escalier.

—Je ne pense pas, répondit Wassili... c'est en rôdant autour du tribunal que j'ai appris la chose d'un gardawoï... alors, je suis accouru tout de suite ici pour vous prévenir, afin que vous annonciez vous-même la chose à la pauvre mademoiselle.

—Tu as bien fait, Wassili, répéta le jeune homme... rentre à la maison, ne parle de rien à ta maîtresse... moi, je cours aux informations.

Et montant dans son droschki, il commanda à l'iemstchick de le conduire chez le grand maître de la police.

Comme il sautait à terre, un individu qui descendait précipitamment le perron, le heurta de si rude façon que le jeune comte s'écria d'une voix furieuse:

—Que le diable emporte l'étourdi!

L'autre s'arrêta court et soulevant poliment le chapeau de voyage dont il était coiffé, répliqua:

—Mille excuses, monsieur, je ne suis qu'un maladroit.

Et il ajouta avec enjouement:

—Vous me permettrez cependant de bénir mon étourderie, car, grâce à elle, j'aurai entendu au moins une fois encore les accents mélodieux de ma langue natale.

Et, s'inclinant de nouveau, il allait s'éloigner lorsque Gontran, lui posant la main sur le bras, l'attira vers la voiture, de manière à ce que la lueur de la lanterne l'éclairât en plein.

Le jeune comte vit alors une face toute ronde, qu'éclairaient deux petits yeux noirs très vifs, percés en vrille; au-dessous du nez camus s'ouvrait une bouche en coup de sabre ourlée de fortes lèvres très colorées; de ci de là des poils noirs et frisés, irrégulièrement plantés, formant ce qu'on appelle vulgairement «une barbe de jardinier».

Certes cet homme n'était pas beau; bien plus, il était laid, mais d'une laideur toute sympathique; en outre, sur le front large et élevé, surmonté d'une toison de cheveux drus et crépus, se lisait une intelligence rare.

Quant au reste du corps, bien qu'enfoui dans un épais manteau de fourrure, on le devinait néanmoins maigre et gauche: la longueur des bras faisait préjuger de la longueur des jambes; les mains ressemblaient à des battoirs et les pieds eussent facilement soutenu la comparaison avec des bateaux de petite taille.

—Mon Dieu! monsieur, dit Gontran avec hésitation, n'êtes-vous pas monsieur Alcide Fricoulet?

L'autre poussa une exclamation de surprise.

—Comment savez-vous mon nom? balbutia-t-il.

Sans répondre, le comte de Flammermont se jeta à son cou en s'écriant:

—Alcide! Alcide! ne me reconnais-tu pas?

Un peu inquiet de cette subite manifestation d'amitié, l'étranger se dégagea de l'étreinte du comte, en murmurant:

—Sans doute, y a-t-il méprise, monsieur... car j'avoue...

—Ne te rappelles-tu plus Gontran... Gontran de Flammermont?

En signe de joie, l'autre lança en l'air son chapeau qui s'en alla rouler dans la neige, en même temps qu'il se précipitait sur le jeune comte et qu'il le serrait dans ses bras en s'écriant:

—Gontran!... Gontran!... en voilà une rencontre.

Puis après un moment:

—Mais que fais-tu à Pétersbourg?

Le jeune comte eut un haut-le-corps.

—Ne t'ai-je pas écrit plusieurs fois?... N'as-tu pas reçu mes lettres?... Ne sais-tu pas que je suis à l'ambassade française?

Alcide Fricoulet se frappa le front.

—Eh! c'est parbleu vrai... mais au milieu de toutes mes occupations, je l'avais oublié totalement.

—Et toi, fit M. de Flammermont, comment se fait-il que je te rencontre sur les bords de la Neva, à cinq cents lieues du boulevard Montparnasse?

—Je ne suis ici qu'en passant... car je pars demain pour le district de Nertchinsk où je vais, comme ingénieur, surveiller l'exploitation d'une mine... Si tu n'as rien de mieux à faire, passons la soirée ensemble...

Le jeune comte ne répondit pas sur-le-champ; il baissait la tête, réfléchissant; puis tout à coup:

—Tiens, monte dans mon droschki et attends-moi sans t'impatienter... il me faut absolument parler au maître de la police pour une affaire dont je t'entretiendrai.

Et pendant qu'Alcide Fricoulet s'installait sous les chaudes fourrures, Gontran, gravissant lestement les marches du perron, disparaissait à l'intérieur du sombre monument.

Quand, au bout d'une heure, il prit place, dans le droschki, à côté de son ami, celui-ci fut frappé de l'altération de ses traits.

—Qu'as-tu donc? demanda Fricoulet avec sollicitude.


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