Chapter 5

—J'ai... qu'un grand malheur m'atteint.

—Un grand malheur! répéta l'autre avec une interrogation dans la voix.

Alors, pour répondre à cet impérieux besoin qu'a l'homme de faire participer son semblable à ses peines comme à ses joies, M. de Flammermont raconta brièvement à son compagnon l'aventure à laquelle il était mêlé.

Aux premiers mots qu'il lui en dit, Fricoulet s'écria:

—Mais je connais cette histoire-là... elle a fait beaucoup de bruit à Paris... Songe donc qu'Ossipoff est fort estimé là-bas dans le monde savant que son arrestation a fort ému.

Gontran raconta comment, tout doucement et sans qu'il s'en aperçût lui-même, l'amour avait germé dans son cœur et comment un beau jour il s'était aperçu que cet amour avait poussé de trop solides racines pour qu'il pût songer à le déraciner.

Durant que le jeune comte parlait, Fricoulet s'agitait sur les coussins de la voiture, fronçant les sourcils, claquant de la langue, donnant enfin tous les signes du mécontentement le plus grave.

—Ah! parbleu! s'écria-t-il enfin, ne pouvant plus se contenir, si tu mets une femme dans ta vie... cela ne m'étonne pas que tous les malheurs te tombent dessus.

Sans prendre garde à cette boutade Gontran conclut en disant:

—Bref, je me suis décidé à demander la main de Séléna.

L'étrangeté de ce nom fit oublier à Fricoulet sa mauvaise humeur.

—Séléna!... s'écria-t-il, celle que tu aimes s'appelle Séléna!... Ah! il n'y a qu'un savant—et encore un savant russe—pour donner à sa fille le nom de la lune.

—Le nom de la lune! répéta le comte, pourquoi le nom de la lune?

Fricoulet était ébahi.

—Comment! exclama-t-il, tu es amoureux... ta fiancée porte un nom bizarre et que n'enregistre aucun calendrier et tu ne t'inquiètes pas de connaître l'étymologie de ce nom.

Puis se croisant les bras, dans un geste d'indignation comique:

—Mais, monsieur le comte, savez-vous bien que les racines de votre amour me paraissent avoir poussé au détriment des racines grecques?... Que faites-vous donc dans la diplomatie que vous négligiez ainsi les langues mères... Si tu avais Burnouf un peu plus présent à la mémoire, tu saurais que Séléna vient du grec Σεληνη, qui veut dire: lune.

Puis, avec un sourire quelque peu railleur:

—Gageons que ta fiancée est blonde... blonde et pâle, comme Phoebé pendant une belle nuit de printemps...

Il se tut un moment et reprit en ricanant:

—Au surplus, peu importe sa couleur; la femme brune, blonde ou rousse n'en est pas moins le mauvais génie de l'homme.

Le comte haussa les épaules en murmurant:

—Tu n'as pas changé... je te retrouve avec cette même horreur de la femme...

—Horreur que je compte bien conserver jusqu'à la mort! s'écria Fricoulet.

—A moins qu'avant tu ne rencontres, toi aussi...

Fricoulet saisit son ami par le bras.

—Tais-toi, dit-il, tais-toi... rien qu'une supposition semblable me met hors de moi... pour un peu je sauterais hors de la voiture.

Puis, se calmant:

—Et la fin de ton histoire?

—Oh! je n'ai plus grand chose à te conter, poursuivit Gontran, le malheureux Ossipoff, victime d'une machination odieuse, a été arrêté comme accusé de nihilisme et de complot contre la vie du Tzar, et malgré tous mes efforts et ceux de mes amis, il vient d'être aujourd'hui même condamné à la déportation.

—Diable! murmura Fricoulet, la déportation en Sibérie, c'est la mort.

Et il ajoutain petto:

—Un beau-père de moins... c'est un nuage noir de moins aussi à l'horizon conjugal.

Comme M. de Flammermont hochait la tête, il dit tout haut:

—Le hasard qui m'a fait te rencontrer si inespérément est capable d'envoyer Ossipoff aux mines que je vais diriger.

—On vient de m'apprendre à l'instant que dès demain Ossipoff quitte Pétersbourg pour rejoindre à Moscou un convoi de condamnés dirigés sur Ekatherinbourg.

—Ah! oui, je sais, murmura l'ingénieur, il y a là des mines de platine fort importantes.

Le droschki s'était arrêté devant la petite maison d'Ossipoff, et Wassili, qui guettait sans doute l'arrivée du jeune comte, ouvrit la porte et s'avança à sa rencontre.

A la vue de Fricoulet, le moujick souleva son bonnet en peau d'agneau et se tint à l'écart.

—C'est ici que tu demeures? demanda l'ingénieur.

—Non, c'est l'habitation de MlleOssipoff.

Fricoulet fit un mouvement pour se débarrasser des fourrures qui le couvraient, mais M. de Flammermont lui dit à voix basse, d'un ton de prière:

—Fais-moi le plaisir de m'attendre encore; peut-être aurai-je besoin de tes conseils... en tous cas, nous ne pouvons nous séparer aussi brusquement.

Et sans attendre la réponse de son ami, il suivit Wassili.

Au bruit de la porte qui s'ouvrait, Séléna se leva vivement et vint au-devant de Gontran, les mains tendues, le visage pâli, les paupières rouges encore de larmes versées dans la journée.

Depuis le malheur qui l'avait frappée, la jeune fille avait pris des vêtements de deuil, et tout ce noir qui l'enveloppait des pieds à la tête faisait paraître plus transparente et plus diaphane sa peau mate et ivoirine, tandis que ses longues nattes blondes serpentaient plus lourdes et plus dorées jusqu'à sa taille.

Ses premiers mots furent pour poser, comme tous les jours, la question par laquelle débutait invariablement leur entrevue:

—Quoi de nouveau aujourd'hui?

Et elle plongeait ses regards dans ceux du jeune comte pour y deviner la vérité, de peur que, par affection pour elle, il ne cherchât à la lui déguiser.

Contrairement à son habitude, Gontran ne répondit pas et, sans quitter les mains de la jeune fille, il l'amena près d'un sopha sur lequel d'une douce pression il la fit asseoir; lui-même prit place à côté d'elle.

Émue de ce silence, Séléna s'écria:

—Il y a quelque chose.

Muettement, n'ayant point le courage de lui briser le cœur en lui annonçant la fatale nouvelle, Gontran fit un signe affirmatif.

—Oh! mon Dieu! gémit-elle.

Et douloureusement elle inclina la tête, les paupières closes, les lèvres convulsivement serrées, comme un oiseau frappé mortellement et qui va s'abattre sans vie sur le sol.

—Séléna, murmura le jeune homme effrayé.

Mais MlleOssipoff était une vaillante nature que le sort impitoyable pouvait plier mais non pas briser.

Elle releva la tête, et balbutia en regardant Gontran bien en face:

—Ils l'ont condamné, n'est-ce pas?

—Oui, fit Gontran à voix basse.

—Les misérables! s'écria-t-elle.

Puis elle reprit:

—Mais le Tzar est juste... il est clément... il fera grâce... Vous m'accompagnerez, n'est-ce pas Gontran?... vous me l'avez promis... J'irai me jeter aux pieds du Tzar et je le supplierai de me rendre mon père...

Comme le comte se taisait, elle comprit qu'elle s'illusionnait et qu'il lui fallait abandonner tout espoir.

Alors, une épouvante la saisit; la vision sinistre du gibet se dressa devant elle.

Elle poussa un cri d'horreur et, se voilant la face de ses mains, elle murmura:

—La mort! mon Dieu! la mort!...

—Non, se hâta de répondre Gontran, la déportation.

Elle tressaillit, lui saisit la main, et d'une voix étranglée:

—Alors pourquoi renoncer à tenter de nouvelles démarches?

Il hésita un moment, puis ne pouvant faire autrement que de répondre, maintenant qu'il était acculé à la vérité:

—Parce que, lorsque l'aube se lèvera demain, dit-il, M. Ossipoff sera déjà en route pour Moscou.

Séléna poussa un cri, se dressa toute droite et répéta:

—Pour Moscou!

—Oui, on l'envoie à Ekatherinbourg.

La jeune fille eut un geste désespéré.

—Lui, lui! condamné aux mines, comme un voleur, comme un assassin!... ah! les misérables!... les bandits!...

Elle se tut, les traits contractés par la douleur, les yeux brillants d'une lueur indignée.

Puis soudain elle releva la tête et agitant son poing fermé:

—Mais nous le sauverons, monsieur de Flammermont, dit-elle, nous leur arracherons cet innocent.

—Que faire? murmura pensivement le jeune homme... quel moyen imaginer?... à quel subterfuge avoir recours?

Séléna frappa du pied et s'écria avec une certaine amertume dans la voix:

—Je croyais qu'un grand homme de votre pays avait déclaré que le motimpossiblen'était pas français!... reculeriez-vous?

—Non pas... mais je suis effrayé des difficultés sans nombre qui se dressent dès à présent entre notre but et nous... Sauver votre père sur le territoire russe, avant qu'il n'ait pénétré dans le désert sibérien, il n'y faut penser... les mesures sont prises contre toute tentative d'évasion et tout ce que nous ferions ne servirait qu'à aggraver la situation.

Séléna inclina la tête, reconnaissant ainsi la sagesse de ce que venait de dire M. de Flammermont.

Tout à coup, celui-ci se leva et se dirigeant vers la porte du cabinet:

—Le hasard m'a fait rencontrer aujourd'hui un de mes bons camarades d'enfance, un jeune savant français qui connaissait de réputation M. Ossipoff et qui s'intéresse vivement à son malheureux sort... Voulez-vous me permettre de vous le présenter?

Comme Séléna gardait le silence:

—C'est un garçon de grande valeur, poursuivit le comte, très ingénieux et de bon conseil... Si je l'ai amené jusqu'ici, c'est parce que j'estimais qu'il pourrait nous être utile.

—Faites-le donc entrer, répondit MlleOssipoff... Il est le bienvenu à l'avance, toute ma reconnaissance lui est déjà acquise.

Quelques instants après, Gontran rentrait dans le salon suivi du jeune ingénieur.

—Chère demoiselle, dit-il en s'adressant à Séléna, permettez-moi de vous présenter un de mes bons amis, un savant français, M. Alcide Fricoulet, ingénieur de son état et... inventeur fécond.

Séléna indiqua un siège au nouveau venu, puis s'assit, et souriant tristement:

—Vous êtes ici doublement le bienvenu, monsieur, fit-elle gracieusement... votre titre d'ami de M. de Flammermont vous ouvre les portes de cette maison non moins grandes que ne vous les eût ouvertes votre titre de savant.

Devant cette phrase aimable, Alcide Fricoulet s'inclina.

—Mademoiselle, répondit-il, mon ami Gontran, qui m'avait déjà fait tout à l'heure part du grand malheur qui vous frappe, m'est venu chercher pour me demander conseil... Hélas! je n'ai point la prétention de vous apporter de grandes lumières... mais si faibles que soient les miennes, elles vous sont tout acquises.

Puis, se tournant vers le jeune comte:

—Donc, dit-il, délibérons.

Et s'adressant à Séléna:

—Possédez-vous ici des cartes de Russie?

La jeune fille frappa sur un timbre et Wassili apporta une carte gigantesque qui fut déployée sur la table de travail d'Ossipoff.

Pendant plusieurs minutes, Fricoulet demeura penché sur la toile, examinant attentivement la carte de Sibérie, mesurant minutieusement la distance qui séparait les mines d'Ekatherinbourg de Pétersbourg, vérifiant la hauteur des monts ouraliens, et au fur et à mesure qu'il avançait dans son étude et qu'il se rendait compte davantage des difficultés à vaincre, pour traverser les montagnes et les steppes de la Russie orientale, ses sourcils se fronçaient et ses lèvres s'allongeaient dans une moue significative.

—Satané pays! grommela-t-il.

Puis, relevant la tête:

—A moins de circonstances exceptionnelles, dit-il d'une voix ferme, je crois qu'il est impossible de s'échapper de Sibérie.

—Vous aussi, monsieur, s'écria Séléna, vous désespérez.

L'ingénieur étendit la main et répliqua:

—J'ai dit «à moins de circonstances exceptionnelles», mademoiselle... donc je continue: les défilés sont gardés, dit-on, par des postes vigilants. Il faudrait suivre les montagnes jusqu'à Orenbourg, à travers des plaines sans végétation, continuellement battues par les tribus kirghises qui font la chasse aux prisonniers évadés.

Et secouant énergiquement la tête, il déclara:

—Un homme seul, ne comptant que sur lui-même, ne peut s'enfuir des mines; il serait infailliblement repris, qu'il aille à pied, qu'il soit monté sur un cheval vigoureux, ou même qu'il suive en bateau le cours des fleuves du pays.

—Mais alors, fit Gontran dont la mine s'allongeait à mesure que son ami parlait, si tu déclares impraticables tous les moyens de fuite... si l'on ne peut se sauver ni par terre, ni par eau, il ne nous reste plus rien...

—Et l'air, s'écria Fricoulet... estimes-tu par hasard la voie aérienne inférieure aux autres?

—Un ballon! exclama le jeune comte d'un air moitié incrédule, moitié enthousiaste.

L'ingénieur haussa les épaules.

—Un ballon! répéta-t-il un peu dédaigneusement. Eh! bon Dieu! qu'en pourrais-tu faire? quand tu voudrais aller en Sibérie, il t'emmènerait en Norvège... tu sais bien que ce sont des machines indirigeables.

Gontran baissa la tête.

—Alors? murmura-t-il.

Alcide Fricoulet, demeurait immobile, les sourcils contractés comme sous l'empire d'une violente tension d'esprit, les paupières demi-baissées, laissant filtrer un regard vague et indécis.

Tout à coup il se redressa et s'adressant à M. de Flammermont:

—Je le répète, dit-il d'une voix vibrante, l'air est la seule voie qu'il nous soit permis de prendre pour tenter de sauver M. Ossipoff.

—L'air!... l'air!... objecta Gontran... c'est fort joli... mais il faut un moyen de s'en servir.

—Ce moyen, je crois l'avoir trouvé.

Séléna bondit de son siège et saisissant les mains du jeune savant:

—Oh! monsieur, ne vous trompez-vous pas? Ne me leurrez pas d'un vain espoir! Si vous vous engagez à sauver mon père, il faudra le sauver.

—Mademoiselle, répliqua gravement Fricoulet, je m'engage à tenter l'impossible, c'est tout ce qu'un honnête homme peut faire.

Puis se tournant vers le jeune comte:

—Es-tu prêt à tous les sacrifices? demanda-t-il.

—Même à celui de ma vie, répondit Gontran d'une voix vibrante.

Malgré la gravité de la situation un sourire imperceptible crispa les lèvres de Fricoulet.

—Je ne t'en demande pas tant, dit-il.

—Que faut-il, alors?

—D'abord être libre de tes actions et, pour cela, donner ta démission.

—Dès ce soir je verrai mon ambassadeur, répondit sans hésiter le jeune diplomate, et en attendant que ma démission soit acceptée par le ministre des affaires étrangères, j'obtiendrai un congé immédiat.

Séléna leva vers Gontran ses yeux mouillés de larmes.

—Oh! Gontran! murmura-t-elle d'une voix pleine de reconnaissance.

Il lui prit les mains, les serra doucement et répliqua:

—Qu'est-ce que ce petit sacrifice si, grâce à lui, je puis sécher vos pleurs et ramener le sourire sur vos lèvres.

Fricoulet haussa légèrement les épaules.

—Ces amoureux, pensa-t-il, tous les mêmes; pas un seul n'a assez d'imagination pour trouver d'autres phrases que celles dites et redites depuis la création d'Adam et d'Ève.

—Que marmottes-tu donc entre tes dents? demanda le comte en se retournant.

—Je dis que ta démission ne me suffit pas, qu'il me faudrait encore une cinquantaine de mille francs.

—Dès ce soir encore, j'écrirai à mon notaire de m'envoyer des fonds.

Puis, à l'oreille de son ami, il ajouta tout bas:

—Tu as bien fait de n'être pas trop exigeant, car c'est à peu près tout ce qui me reste de ma fortune.

—Gontran, s'écria Séléna, je ne veux pas...

—Il s'agit de votre père, mademoiselle Ossipoff, répondit Fricoulet.

La jeune fille rougit et murmura:

—Je ne puis cependant laisser M. de Flammermont se ruiner.

—Ah! s'écria le jeune homme avec chaleur, que n'ai-je des millions pour vous en faire le sacrifice!

—En ce cas, dit froidement Fricoulet, Mickhaïl Ossipoff sera sauvé. Dès demain nous prenons le train pour Paris et là-bas, nous préparons tout pour l'évasion du prisonnier.

Gontran désigna Séléna.

—Je ne puis la laisser seule ici, dit-il.

Fricoulet fronça les sourcils.

—Oh! les femmes! grommela-t-il.

Puis, après un moment:

—Eh bien! reste à Pétersbourg jusqu'au moment où tout sera prêt et où je te dirai de venir me rejoindre.

—Mais explique-toi... que comptes-tu faire?... mets-nous au courant de tes projets.

—Mes projets sont fort simples: J'ai dit tout à l'heure que la voie de l'air était la seule praticable pour enlever Mickhaïl Ossipoff et c'est la vérité... mais comme les ballons sont indirigeables, il s'agit de construire un appareil à grande vitesse permettant de naviguer à volonté dans l'atmosphère.

—Mais tu t'es moqué de moi tout à l'heure lorsque j'ai prononcé le mot de ballon.

—Effectivement... pour pouvoir être maître de mon moyen de locomotion il faut qu'il soit plus lourd que l'air.

Gontran ouvrit de grands yeux étonnés, ses principes scientifiques plus qu'insuffisants se trouvaient bouleversés par cette déclaration.

—Tu ne parais pas bien convaincu? fit Fricoulet, un peu railleur.

Le jeune comte eut un sourire à l'adresse de Séléna et répliqua:

—En l'absence de ce bon M. Ossipoff, je puis bien te déclarer que je ne suis qu'un sauvage en fait de sciences et que je ne comprends pas...

—Bast! tu n'as pas besoin de comprendre... As-tu confiance en moi?

—Aveuglément.

—Eh bien! alors, ne me demande pas des explications qui, outre qu'elles ne jetteraient peut-être pas une grande lueur dans ton esprit, nous attarderaient par trop....

Il regarda la pendule et, se levant brusquement:

—N'oublie pas que je suis arrivé hier soir après cinquante-trois heures de voyage, et que demain à la première heure il faut que je sois en wagon.

Puis soudain il se frappa le front et fixa alternativement sur Séléna et sur Gontran des yeux ahuris.

—Qu'y a-t-il? demandèrent-ils à la fois, saisis du même pressentiment que tout à coup une impossibilité venait de se dresser dans l'esprit de l'ingénieur.

—Il y a... il y a... que tout ce que nous venons de dire est fort joli... mais...

—Mais?... répétèrent les autres d'une voix anxieuse.

Alcide Fricoulet éclata de rire, se croisa les bras et s'écria:

—Et ma mine de Nertchinsk!

Gontran pâlit portant sur Séléna des regards désolés:

—C'est vrai, murmura-t-il, j'avais oublié que tu es simplement de passage à Pétersbourg et que là-bas une brillante situation t'attend.

MlleOssipoff se couvrit le visage de ses mains pour cacher les larmes qui ruisselaient le long de ses joues.

En dépit du peu de sympathie que lui inspirait le sexe faible, le jeune ingénieur se sentit ému à la vue de cette poignante douleur; il regardait gravement MlleOssipoff et on voyait à son regard profond et à ses lèvres plissées soucieusement qu'un violent combat se livrait en lui.

—Au diable! dit-il tout à coup, les mines de Nertchinsk s'exploiteront comme elles le voudront; les choses restent telles que nous venons de les arrêter... Je pars demain pour Paris.

Séléna releva la tête et un sourire radieux illumina sa face pâle toute ruisselante de pleurs; Gontran, lui, se jeta sur les mains de son ami et les secoua à plusieurs reprises.

—Alcide!... Alcide... comment pourrons-nous jamais te remercier?

L'ingénieur haussa les épaules:

—Bien simplement, dit-il. Engage-toi si, comme je l'espère fermement, je réussis à faire évader M. Ossipoff, engage-toi en son nom à me faire prendre part à la grande excursion céleste qu'il médite.

Séléna battit des mains en s'écriant:

—Oh! cela bien volontiers.

—En ce cas, répondit Fricoulet, loin de me rien devoir, mademoiselle, c'est moi qui serai votre débiteur... car il ne s'organise pas tous les jours des trains de plaisir pour la lune et je ne serais pas fâché d'aller constaterde visujusqu'à quel point les Sélénites ont amené le perfectionnement de la mécanique.

Deux mois après cet entretien Séléna dit à M. de Flammermont:

—Mon cher ami, que pensez-vous de M. Fricoulet?

—Dame!... fit le jeune comte assez embarrassé par cette question, je ne sais trop que penser... je vous l'avoue... mes lettres restent sans réponses... et le télégramme que j'ai envoyé il y a huit jours a eu le même sort que mes lettres.

—Eh bien! savez-vous quel est mon avis à moi? reprit la jeune fille d'un ton singulier... votre ami Fricoulet qui, sous l'empire de je ne sais quel sentiment, nous avait fait ici de belles promesses, a réfléchi sans doute et est tout simplement parti pour Nertchinsk.

M. de Flammermont eut un haut-le-corps.

—Que dites-vous là? mademoiselle, s'écria-t-il.

—Ce qui doit être la vérité, répondit-elle amèrement... M. Fricoulet a peut-être trouvé qu'il était bien bête de sacrifier ses intérêts à un vieillard qu'il ne connaît même pas... et voilà.

—Mais c'est impossible!.... j'ai reçu, quinze jours après le départ d'Alcide, un mot de mon notaire m'informant qu'il lui avait remis les cinquante mille francs.

Séléna hocha la tête:

—Peut-être, fit-elle pensivement, a-t-il employé cet argent en tentatives malheureuses et, n'osant vous en avertir, par amour-propre ou pour toute autre cause... il fait le mort.

—Je connais Fricoulet, s'écria le jeune comte, c'est un brave et loyal garçon... je m'en porte garant... attendons encore.

MlleOssipoff garda un moment le silence, puis d'une voix un peu amère:

—Attendre! toujours attendre... et pendant ce temps, là-bas, dans cet enfer des mines, mêlé à des bandits, mon pauvre père traîne sa vie misérable, m'accusant, moi sa fille, de ne rien faire pour le sauver.

—Mais que pouvez-vous faire! exclama Gontran.

—Tenter de le rejoindre et si je ne puis le faire évader, tout au moins partager son sort.

—Mais vous n'y pensez pas!...

—J'y pense si bien, monsieur de Flammermont, que tout est préparé pour mon départ.

Le jeune homme n'en pouvait croire ses oreilles.

—Vous partez! dit-il... vous partez!... mais vous savez bien qu'il est interdit aux familles des déportés de pénétrer en Sibérie.

—Je le sais, mais j'ai pris mes précautions pour dérouter les soupçons et déjouer la surveillance de la police.

Et comme il la regardait d'un air surpris, elle alla à une armoire, l'ouvrit et en tira un costume complet de paysanne lithuanienne qu'elle étala sur un siège.

—Voyez, dit-elle, c'est avec ces vêtements que je voyagerai et nul ne devinera que c'est MlleOssipoff, la fille de l'un des membres de l'Institut de Pétersbourg qui, ainsi vêtue, rejoint son père en Sibérie.

—Mais vous ne pourrez franchir la frontière.

Elle prit sur la table une carte qu'elle ouvrit:

—Tenez, dit-elle, voyez si mon plan est exact... D'ici, je vais en chemin de fer jusqu'à Orenbourg... là, j'abandonne mon costume de paysanne russe et j'achète dans un bazar des vêtements de tzigane, grâce auxquels je me faufile dans une de ces troupes nomades qui, vers le printemps, émigrent en Sibérie pour y gagner leur vie, de bourgade en bourgade, en donnant des représentations foraines.

—Mais c'est de la folie, s'écria Gontran... vous ne ferez pas cela.

—Folie ou non, monsieur de Flammermont, dit la jeune fille d'une voix ferme, je suis décidée à exécuter de point en point le plan que je viens de vous tracer en quelques mots.

Le jeune comte ne trouvait pas une parole, sentant, au ton résolu de MlleOssipoff, que toute contradiction était inutile.

—Et quand partez-vous? demanda-t-il d'une voix tremblante.

—Demain.

—Déjà! s'écria-t-il en lui prenant les mains.

—J'ai déjà trop tardé... songez à celui qui gémit tout seul... là-bas.

—Permettez-moi de vous accompagner jusqu'à Orenbourg, supplia-t-il.

—Je ne veux même pas que vous veniez à la gare de Pétersbourg; la moindre imprudence peut attirer sur moi l'attention de la police.

Gontran eut un geste désespéré.

—C'en est donc fini de mon rêve! balbutia-t-il.

—Non, dit-elle énergiquement; ne désespérez pas plus que je ne désespère... nous nous reverrons, je vous le jure... je sens quelque chose qui me le dit.

Elle avait prononcé ces mots avec une conviction si profonde que Gontran sentit un peu d'espoir renaître dans son cœur et que lorsqu'il prit congé de MlleOssipoff, il était persuadé, lui aussi, que le vieux savant échapperait à ses gardiens.

Cependant, le lendemain, en dépit de la défense que lui en avait faite Séléna, il ne put résister au désir de la voir une dernière fois; il emprunta les vêtements de Wassili et s'en fut à la gare, quelque temps avant l'heure de départ du train.

Caché dans un coin, dissimulé derrière un pilier, il vit arriver MlleOssipoff, plus charmante que jamais sous son costume de paysanne.

Comme si son cœur l'eût prévenu qu'il était là, la jeune fille promena d'un air indifférent ses regards autour d'elle et l'aperçut enfin qui la dévorait des yeux.

Elle lui fit signe qu'elle l'avait vu, puis, prenant son billet, elle se mêla aux autres voyageurs dont la foule débordait sur le quai.

Il la suivit, la vit monter dans un wagon de 3eclasse, à la portière duquel elle demeura penchée pour être aperçue de lui jusqu'au dernier moment.

Enfin, la machine lança son sifflement strident et le train s'ébranla.

Alors Séléna mit ses doigts sur sa bouche et envoya un baiser dans la direction où, immobile, se tenait M. de Flammermont; puis, émue de la désolation en laquelle elle le laissait, elle s'assit à sa place et pleura silencieusement.

Cependant, plus rien ne retenait Gontran à Pétersbourg, sa démission ayant été acceptée; et Séléna avait quitté la ville depuis huit jours à peine qu'il se préparait à boucler sa valise et à filer sur Paris, lorsque la veille même de son départ il reçut une dépêche ainsi conçue:

«Tout est prêt; arrive,«Fricoulet.»

M. de Flammermont poussa un cri de joie.

—Le brave garçon, dit-il, je savais bien que du moment qu'il avait promis, il ferait l'impossible pour tenir sa promesse.

Mais, son visage radieux devint subitement sombre et sa joie se changea en accablement, en pensant à Séléna qui n'avait pas eu la patience d'attendre et qui maintenant, exposée à mille dangers, devait quitter Orenbourg pour se lancer dans le désert sibérien.

—Pourvu qu'elle puisse arriver jusqu'à Ekatherinbourg, murmura-t-il, Fricoulet saura bien en secourir deux au lieu d'un.

Et, soixante heures après, il débarquait à Paris et se faisait conduire au boulevard Montparnasse où, sous le toit même d'une haute maison, logeait Alcide Fricoulet.

Les appartements du jeune savant n'étaient rien moins que somptueux; ils se composaient en tout et pour tout de deux vastes pièces mansardées par les fenêtres desquelles on apercevait, se déroulant en un vaste panorama, tout le Paris septentrional.

De ces deux pièces, l'une était une bibliothèque servant à la fois de bureau de travail, d'observatoire, de fumoir et au besoin de salon; l'autre servait de laboratoire et aussi de chambre à coucher, ainsi que l'indiquait un petit lit de fer qui s'étendait dans un renfoncement de la muraille avec son matelas mince comme une galette et sa couverture légère comme une pelure d'oignon.

Sur le fourneau carrelé et à hotte vitrée mobile se trouvaient des fourneaux en terre réfractaire, des cornues en grès et en verre, un grand alambic, avec son serpentin réfrigérant; les rayons des tablettes garnissant la muraille étaient surchargées de flacons de produits chimiques, de matras, d'éprouvettes, d'allonges; la grande table, devant la fenêtre, soutenait des balances de chimiste, un trébuchet sous sa cage de verre, un puissant microscope avec des préparations toutes fraîches; enfin des tubes d'essai pour l'étude des «infiniment petits».

Dans l'autre pièce—la bibliothèque—à la place des fourneaux se trouvaient d'immenses armoires vitrées; les unes contenaient de nombreux volumes dépareillés et dont le dos fatigué prouvait les constants services, les autres renfermaient des appareils de physique: machines électriques de toutes formes, pompes pneumatiques, batteries de piles, appareils photographiques, lunettes, télescopes, etc.

Les seuls meubles de cette pièce étaient un canapé tout défraîchi, quelques chaises et un guéridon; pas de glaces, encore moins de tableaux, aucunement de rideaux aux fenêtres.

Maître Fricoulet, sans être un cénobite, dédaignait absolument toutes ces futilités; ses appareils, ses livres suffisaient à tous ses besoins, comme aussi toute un collection de pipes, plus ou moins culottées, suspendues à la muraille.

—Toi! s'écria-t-il en bondissant au-devant de son ami.

—Ne m'attendais-tu pas? demanda Gontran un peu étonné.

—Certainement si... mais seulement dans quelques jours.

Et il ajouta avec un petit sourire railleur:

—Je ne supposais pas que tu aurais le courage d'une séparation aussi brusque.

Le visage du jeune comte changea subitement d'expression.

—Hélas! dit-il, voici huit jours que Séléna est partie.

Et en quelques mots navrés il mit Fricoulet au courant des événements.

—Ah! les femmes! s'écria le jeune ingénieur, toutes les mêmes! la meilleure, vois-tu, ne vaut pas cela.

Et il fit dédaigneusement claquer contre ses dents l'ongle de son pouce.

Puis, brusquement:

—Tu n'es pas trop fatigué pour m'accompagner?

—Où cela?

—Près de Nogent-sur-Marne.

—Quoi faire là?

—Voir la carcasse de mon appareil.

—Allons.

Une heure plus tard les deux amis descendaient de tramway devant le fort de Vincennes et se lançaient dans les ombreuses allées du bois; après avoir traversé Fontenay, Fricoulet s'engagea dans une ruelle peu fréquentée et s'arrêta bientôt devant une porte munie d'une forte serrure dans laquelle il introduisit une grosse clé qu'il avait tirée de sa poche.

La porte s'ouvrit et les deux hommes se trouvèrent dans un vaste terrain en friche, de près de huit cents mètres de superficie au fond duquel un hangar se dressait.

—Mais je ne vois pas ton fameux appareil! fit Gontran, où donc est-il?

—Dans le hangar, là-bas... il n'est pas monté, car la machine motrice n'est pas terminée, et d'ailleurs la place manque... car, pour enlever quatre personnes, j'ai dû donner à mon oiseau de grandes dimensions.

—Ton oiseau! exclama le jeune comte.

Fricoulet sourit.

—Quand tu l'auras vu, tu comprendras pourquoi je l'appelle ainsi...

Ce disant, il avait poussé la porte du hangar et Gontran vit alors, étendues sur le sol, une douzaine de pièces métalliques bizarrement contournées et polies avec soin; il y avait aussi des pièces de soie roulées sur elles-mêmes et des matériaux de toutes sortes; le long des murs, sur des établis spéciaux se trouvaient tous les outils et les appareils de menuisier et de mécanicien ajusteur.

Gontran paraissait désappointé.

—C'est là tout ce qu'il y a de fait... de ton oiseau? murmura-t-il.

—Comment! tout ce qu'il y a de fait!... mais crois bien que je n'ai pas perdu mon temps.

Gontran désigna les pièces de soie.

—C'est un ballon que tu veux faire?

—Non pas... c'est unaéroplane.

Et lisant dans l'œil de son ami une question toute naturelle, il y répondit:

—Tu sais ce que c'est qu'un cerf-volant et tu connais la raison pour laquelle il s'élève dans l'air: parce qu'il est tiré contre le vent au moyen d'une corde qui le rattache à la terre; de cette traction et de la résistance du vent vient la stabilité de l'appareil... Eh bien! suppose une chose: je supprime la corde et je la remplace par un propulseur qui tire en avant l'appareil, précisément avec la même vitesse que le fait la personne qui tient l'extrémité de la corde... il te semble bien, n'est-ce pas, que le résultat sera le même?

—C'est-à-dire que le cerf-volant demeurera immobile si la résistance ne change pas... mais que si elle varie, il tombera ou avancera...

Fricoulet approuva de la tête.

—Ah! s'écria comiquement Gontran, que M. Ossipoff n'est-il là pour m'entendre parler de la sorte! lui qui croyait n'avoir pour gendre qu'un astronome!... quelle joie serait la sienne en s'apercevant que mes connaissances s'étendent aussi à la mécanique!

Puis, aussitôt, d'un air plus sérieux, il ajouta:

—Mais tu n'as pas la prétention de m'emmener en cerf-volant?

—Pourquoi pas? répliqua l'ingénieur avec le plus grand calme.

M. de Flammermont regarda son ami; puis posant son index sur son front, il demanda, en hochant la tête:

—Est-ce que?...

—Tu me crois fou! s'écria Fricoulet... eh bien! regarde, écoute et tâche de comprendre.

Il avait saisi un morceau de charbon de bois qui traînait à terre et, à grands traits, sur le mur blanc du hangar, il se mit à esquisser une machine qui fit ouvrir des yeux énormes à Gontran.

—Qu'est-ce que cela? murmura celui-ci abasourdi.

—Ça! exclama le jeune ingénieur, ça! c'est mon cerf-volant... ceci d'abord, est une vaste surface de soie vernissée—tu vois les rouleaux de soie à ta droite—qui aura près de quatre cents mètres de superficie, de façon à constituer, en cas d'avarie de la machine, un immense et efficace parachute... tu saisis bien le dessin, n'est-ce pas?

—Jusqu'à présent, c'est clair comme de l'eau de roche... mais ce que je saisis le mieux... c'est le but du parachute... brrr... tu me fais passer des frissons dans le dos...

—Ici—à ce que j'appellerai la tête, à l'avant du cerf-volant—j'installe deux hélices en soie bordées de fils d'acier, d'un diamètre de trois mètres...

—Ce sont ces machines-là, probablement, interrompit Gontran, en désignant, du bout de sa canne, les plaques bizarrement contournées qui, tout d'abord, avaient attiré son attention.

—Oui, répondit l'ingénieur en souriant de l'expression, ce sont ces machines-là... Or, ces machines-là—comme tu les appelles—sont mues à raison de trois cents tours à la minute par un moteur à vapeur de mon système... Veux-tu que je t'explique mon système?

—Non, non, s'écria le comte, avec un véritable effroi... j'ai déjà la tête cassée du peu que tu m'as dit... sans compter que tu perdrais ton temps... cependant... ce moteur, où le places-tu?... pas sur la soie, à coup sûr?

—Pourquoi pas?...

Et faisant une croix au charbon sur le centre même du cerf-volant:

—Voici mon moteur, dit Fricoulet.

—Mais ça pèse... et l'eau et le feu?...

—Patience... nous allons en parler tout à l'heure... Pour l'instant voici mon cerf-volant tiré en avant, grâce aux hélices, avec une vitesse qui peut aller jusqu'à cinquante mètres par seconde; de toutes façons, cette vitesse doit être suffisante pour que l'air présente une résistance assez grande pour soutenir tout l'appareil.

—Mais une fois lancé, fit Gontran en goguenardant, ton cerf-volant filera tout droit devant lui sans pouvoir dévier de la ligne droite et, comme tu me le disais à Pétersbourg, en parlant des ballons, tu iras en Norvège lorsque tu penseras atterrir en Sibérie.

Fricoulet haussa les épaules.

—Finaud! va, dit-il, et le gouvernail, le comptes-tu pour rien?

En même temps de trois traits de charbon il ajoutait à la partie postérieure de l'appareil une surface triangulaire qui ressemblait à une queue de poisson.

—Voici, poursuivit-il, de quoi faire virer de bord notre bateau aérien.

—C'est fort bien! riposta M. de Flammermont, mais parle-moi un peu du moteur.

—Je le veux bien; mais cela va te sembler moins clair... Donc, mon moteur se compose d'une chaudière à haute pression, ayant la forme d'un serpentin pour être tout à fait inexplosible et ne contenant que cinq cents grammes d'eau. Par suite de la grande chaleur développée par la combustion des hydrocarbures liquides qui brûlent dans une lampe, les cinq cents grammes d'eau sont transformés en vapeur à cinquante atmosphères de pression et travaillant sur les deux faces d'un piston très léger; ce piston a sa tige directement articulée sur la manivelle de chacun des arbres supportant les hélices propulsives.

—Ouf! dit Gontran, quelle phrase!

—Mon cher, les explications scientifiques se prêtent peu aux périodes oratoires; je continue: après s'être détendue en travaillant dans un second cylindre, cette vapeur est ramenée au condenseur où elle se liquéfie et où une pompe la reprend pour la ramener à la chaudière... de cette façon, tous les poids morts d'eau et de combustible à traîner avec soi sont pratiquement supprimés... As-tu compris?

—Peu de chose... mais, par exemple, ce que je comprends, c'est que ce moteur avec tous ses accessoires pèse un certain poids.

—Mon cerf-volant peut supporter une charge de sept cents kilos! s'écria triomphalement le jeune inventeur, et franchir d'une seule traite mille kilomètres.

Gontran était abasourdi.

—Qu'as-tu à répondre à cela? ajouta Fricoulet.

—Rien, absolument rien, répartit le comte...

Puis soudain, se jetant au cou du jeune ingénieur.

—Ah! Fricoulet! exclama-t-il, tu es un grand génie!

—Peuh! fit l'autre, railleur, tu n'aurais jamais pensé à me le dire, si mon cerf-volant ne devait ramener le sourire sur les lèvres de MlleSéléna.

—Ah! mon ami! riposta Gontran, je te devrai mon bonheur!

—Quel enragé! grommela Fricoulet, a-t-on jamais vu un être libre aspirer avec plus de force après sa chaîne?

Puis, brusquement:

—Tu sais, dit-il en plantant ses regards dans les yeux de Gontran, ne viens jamais me faire aucun reproche, si plus tard la lune de miel, que tu entrevois, change de couleur et tourne au roux... car, je te le déclare très carrément, malgré l'amitié que je te porte, ou plutôt à cause même de cette amitié, je ne ferais pas ce que je fais, s'il ne s'agissait de rendre à la science un homme aussi éminent que M. Ossipoff.

Et après avoir prononcé cette phrase tout d'une haleine, essoufflé, le jeune ingénieur se tut.

Gontran, qui connaissait de longue date l'antipathie de son ami pour le mariage, haussa doucement les épaules.

—A propos d'Ossipoff, dit-il seulement, comment ferons-nous pour le prévenir?

—Il l'est déjà, répondit Fricoulet d'un ton bourru.

Le comte demeura bouche bée.

—Ossipoff est prévenu!... fit-il, mais par qui?

—Par moi, riposta l'autre laconiquement.

Puis tirant sa montre:

—Deux heures, murmura-t-il, il faut que j'aille à l'usine Cail examiner mon moteur... As-tu quelque chose encore à me demander?

—Je désirerais te poser une question.

—Parle.

—Vers quelle époque ton oiseau s'envolera-t-il?

Sans hésiter, Fricoulet répondit:

—Mon aéroplane sera prêt le 20 juillet... jusqu'à la fin du mois je ferai des expériences; j'ai compté trois jours pour l'aménager complètement et garnir les soutes de vivres et de provisions de toutes sortes; cela nous mènera au 3 août... le 4 août au soir nous partirons.

—Dans six semaines! s'écria Gontran.

—Oui, dans six semaines et vers le 8 août, au matin, nous planerons au-dessus d'Ekatherinbourg.

—A moins qu'en route nous ne nous soyons cassé la tête, observa M. de Flammermont.

—Fort juste, répliqua Fricoulet.

Et il ajouta en haussant les épaules:

—Bast! finir comme cela ou par un mariage!...

Décidément, Alcide Fricoulet n'aimait pas les femmes.


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