Aristarque et Hérodote, les montagnes étincelantes.
Le jeune ingénieur, on s'en souvient, était quelque peu médecin; doucement il écarta Ossipoff, puis, prenant entre son pouce et son index le poignet de l'Américain, il se mit à compter les pulsations.
—La fièvre est presque tombée, murmura-t-il au bout d'un instant.
Et sortant de sa poche une petite pharmacie de voyage, il y prit une fiole dont il versa une partie du contenu entre les lèvres du malade.
Celui-ci demeura quelques secondes immobile; puis, soudain, sa bouche s'ouvrit toute grande pour livrer passage à un soupir bruyant; ensuite ses paupières se mirent à battre nerveusement et se levèrent, découvrant l'œil anormalement dilaté, tandis que les pommettes se rosissaient un peu.
L'Américain promena à travers la cabine ses regards vagues d'abord, qui s'arrêtèrent ensuite sur Ossipoff et sur son compagnon; un moment il les considéra comme s'il ne les reconnaissait pas; puis, tendant les bras vers eux:
—Mes sauveurs, balbutia-t-il.
Avec l'aide de Fricoulet, il se dressa sur son séant, passa à différentes reprises ses mains sur son front, comme pour y rappeler sa mémoire envolée; soudain ses traits se contractèrent et il murmura d'une voix étranglée:
—Oh! c'est horrible!... c'est horrible!
—Quoi? demanda Ossipoff tout anxieux... parlez... racontez-nous ce qui vous est arrivé.
—Oui, oui, je me rappelle maintenant... hier, après que vous m'avez sauvé, j'ai voulu vous faire le récit de cette épouvantable chose... et puis... je ne me souviens plus.
—Oui, répliqua Fricoulet, vous avez été un peu malade... mais maintenant vous allez mieux.
—Écoutez, dit Farenheit... vous vous rappelez, n'est-ce pas, cette conférence que je fis à Nice et à laquelle vous assistiez... vous n'ignorez pas, par conséquent, qu'une société avait été formée pour l'exploitation de précieux gisements de minerais situés dans les plaines lunaires et que j'étais président du comité de surveillance de cette société.
—Oui, firent ensemble Ossipoff et Fricoulet, nous savons cela, mais qu'est-ce que cela a de commun avec l'horrible catastrophe?
—Comment! mais tout, messieurs, tout... car cette société avait acheté les plans d'un savant russe, du nom de Fédor Sharp et plusieurs membres du comité, moi le premier, devaient accompagner ce Sharp dans son voyage d'exploration, destiné à nous bien convaincrede visuque les analyses spectrales ne nous avaient pas induits en erreur... eh bien!
—Eh bien? demanda anxieusement Ossipoff.
—Ce misérable... ce bandit nous a volés... il devait nous prendre comme passagers dans cet obus que la société américaine a payé de ses dollars... il nous a brûlé la politesse... il est parti seul et vous avez vu ce qu'a produit la déflagration de cette poudre terrible... le canon a éclaté... toutes nos constructions ont sauté, presque tous nos aides ont péri... moi seul qui, par un hasard providentiel, étais dans une autre partie de l'île, ai survécu.
Ossipoff poussa un cri terrible:
—Sharp est parti!
—Oui, riposta Jonathan Farenheit, parti pour la Lune!!!
—Ah! je suis vaincu, murmura le vieux savant en tombant accablé dans un fauteuil.
L'Américain, lui, semblait au contraire avoir retrouvé toutes ses forces et toute son énergie.
—Et moi, hurla-t-il en dressant dans le vide ses poings formidables, je n'abandonne pas la partie... je le poursuivrai, ce Sharp maudit, et jusque dans la Lune... il ferait beau voir qu'un chenapan de cette espèce se soit joué impunément de la libre Amérique... Ah! il ne sait pas ce que peut être la ténacité d'un fils des États-Unis!
Ossipoff, la tête dans les mains, était en proie à un accablement profond, répétant d'une voix brisée:
—Parti! il est parti!... ah! l'infâme... le voleur!...
—Mais, continua Farenheit, il n'y a pas que ce moyen d'aller dans la lune; il est impossible qu'un homme de génie ne trouve pas un système plus rapide de relier la terre à son satellite... Voyons, monsieur Ossipoff, voyons, vous, monsieur... donnez-moi seulement le moyen de me venger et je mets à votre disposition ce que ce bandit de Sharp a laissé de dollars dans ma caisse.
—Ce moyen est trouvé, monsieur Farenheit, répliqua Fricoulet et, tels que vous nous voyez, nous sommes en route pour l'employer.
—Et ce moyen, c'est?...
—Une éruption volcanique du Cotopaxi!
L'Américain fit un bond formidable qui le jeta presque hors de son lit.
—Hurrah! s'écria-t-il, hurrah! pour le Cotopaxi!
Le jeune ingénieur secoua la tête.
—Malheureusement, dit-il, cette éruption ne doit avoir lieu que le 28 mars et le lendemain la lune passera au zénith et au périgée, c'est-à-dire juste à sa plus courte distance de nous, à 84,000 lieues; elle s'éloigne ensuite et, le 28 mars, il sera, je crois, matériellement impossible de l'atteindre.
—Eh bien! fit Jonathan Farenheit, partons tout de suite!
—Il nous faut un mois pour approprier la cheminée du volcan à sa nouvelle destination!
L'Américain poussa un juron formidable.
Ossipoff, lui, s'était redressé soudain; son visage rayonnait et ses yeux lançaient des éclairs.
—Puisque le 28 mars est une date trop éloignée, nous avancerons l'éruption!
—Vous dites! exclama Fricoulet ahuri.
—Un de vos compatriotes s'est écrié un jour à la tribune: «de l'audace! de l'audace! et toujours de l'audace!» eh bien! puisque la nature ne se prête pas d'elle-même à nos plans, nous l'y contraindrons; nous forcerons le cratère du Cotopaxi à nous jeter dans l'espace quand il nous conviendra et nous partirons pour la pleine lune de mars.
De nouveau Farenheit poussa un hurrah formidable qui éclata comme un coup de tonnerre dans le silence du navire endormi, pendant que Fricoulet grommelait en regardant Ossipoff avec une surprise mélangée d'admiration:
—Le diable d'homme! il le fera comme il le dit... je commence à croire que nous partirons tout de même!...
PRÉPARATIFS DE DÉPART
Au moment même où, à bord duSalvador Urquiza, le vieil Ossipoff se désolait de la ruine de ses plans, tandis que Séléna pleurait la mort de son fiancé et Fricoulet celle de son ami, Gontran de Flammermont, lui, travaillait avec une activité fébrile à préparer tout ce qui était indispensable au transport de ses compagnons et de leurs bagages.
En quittant le sommet du Cotopaxi, après avoir fait, à l'aide du sismographe, les constatations télégraphiées à Ossipoff, le jeune homme avait résolu de ne pas faire suivre à l'expédition la même voie que lui-même avait suivie pour venir, c'est-à-dire celle de Guayaquil.
Il avait constaté en effet combien avait été périlleuse et longue la route de cette ville aux montagnes des Andes, sans compter qu'il doutait fort qu'on trouvât à Guayaquil les objets nécessaires, fatalement oubliés lors du départ d'Europe, et dont l'expédition était appelée à avoir besoin.
Le cratère du Cotopaxi.
Il résolut donc d'aller à Quito, ville située à quarante-huit kilomètres de là, au milieu même du massif montagneux et volcanique, et d'en faire le centre de ses opérations.
Quito est l'une des villes les plus importantes de la Colombie, bien qu'elle soit située à 2,950 mètres au-dessus du niveau de la mer, au sein d'une contrée désolée, aride, sous un climat âpre et glacé. Elle ne compte pas moins de 80,000 âmes, sert de capitale au département de l'Équateur et est le centre d'un important commerce.
Gontran fut fort surpris de trouver tant de mouvement et d'animation dans cette cité perdue au milieu des plus hautes montagnes du globe; il ignorait que les habitants de Quito sont renommés comme les plus affamés de plaisirs parmi tous les indigènes de la Colombie; et cependant, leur ville brille peu par la beauté de ses monuments et de ses rues: l'édilité y est fort peu en honneur, et le service de voirie municipale est chose totalement inconnue à Quito qui, en dehors de quatre routes la mettant en communication avec le reste de l'Amérique, ne possède que des ruelles tortueuses, inégales et sans pavage aucun.
Il y a cependant, à Quito, des églises très riches, une bibliothèque contenant plus de cent mille volumes, une université célèbre dans toute l'Amérique méridionale et une quantité de manufactures; au passage, le jeune comte admira la façade de l'église des jésuites, richement ornementée suivant les règles les plus rigoureuses du style corinthien, et formée d'un seul bloc de pierre blanche haut de près de trente pieds.
Après avoir établi son quartier général dans un des plus luxueux hôtels de la ville, il s'entendit avec le patron d'une de ces grandes barques plates qui sillonnent la rivière de Las Esmeraldas, et qui mettent en communication constante le littoral avec les Hauts-Plateaux et Quito, afin de transporter dans cette ville Mickhaïl Ossipoff, ses compagnons et ses bagages.
Puis il refit une fois encore le chemin du Cotopaxi, établissant, tous les quinze kilomètres, des étapes avec relais de mules et appartements préparés pour les voyageurs.
Cela fait, il n'eut plus qu'à attendre.
Enfin, le 26 février, il aperçut, remontant le courant à force de rames, la grande barque qu'il avait louée; et, ne pouvant attendre le moment où elle serait amarrée au quai, il sauta dans un canot et se fit conduire à bord.
Des bras d'Ossipoff, il passa dans ceux de Fricoulet; mais, arrivé devant Séléna, toute rouge d'émotion et dans les yeux de laquelle une larme de joie brillait, il s'arrêta interdit.
—Allons, dit gaiement Ossipoff, embrassez votre fiancée, vous l'avez bien mérité.
—Si vous saviez comme j'ai eu de la peine, murmura la jeune fille, nous vous avons cru mort!
Gontran poussa une exclamation de surprise.
—Mort!... moi! fit-il... et qui a pu vous faire croire à une si triste chose?
En quelques mots, la jeune fille le mit au courant du surprenant phénomène auquel avaient assisté les passagers duSalvador-Urquiza.
—Ah! j'ai bien pleuré, murmura-t-elle.
—Pauvre Séléna, reprit-il en lui pressant tendrement la main.
Puis, tout à coup:
—Alors, fit-il, ce brigand de Sharp est parti.
—Ah! mais nous le rattraperons, s'écria Farenheit en s'approchant.
A l'aspect de cet inconnu dont il ne remettait pas les traits, le comte de Flammermont se recula, et, le toisant hautainement:
—Quel est cet homme? demanda-t-il d'un ton méfiant.
—Jonathan Farenheit, des États de New-York, répliqua l'Américain, un homme que ce bandit de Sharp a joué et volé et qui compte sur vous pour l'aider à mettre la main sur son voleur!
—Sur moi? s'écria Gontran.
—Inutile de dissimuler, monsieur de Flammermont; M. Ossipoff m'a tout dit.
—Tout!
—Oui, tout...le volcan, le sismographe... et le reste... Je vois que vous êtes non moins modeste que savant!
Et, étendant sa large main:
—Touchez-la, monsieur de Flammermont... si vous n'étiez Français, vous seriez digne d'être Américain!
Après avoir répondu à l'étreinte du Yankee, le jeune comte s'en fut rejoindre Fricoulet en murmurant:
—En voilà un encore pour lequel je suis un flambeau de science. C'est jouer de malheur... jamais Fricoulet ne pourra m'aider à soutenir mon rôle.
Et il s'apprêtait à faire part de ses appréhensions à l'ingénieur, lorsque celui-ci lui dit d'un ton rogue:
—Eh bien! tu sais... tu es un joli farceur... Comment, avant ton départ de France, nous convenons du texte de la dépêche qu'une fois arrivé ici tu enverras à ce vieux fou... et voilà que tu lui télégraphies de venir... Ah çà!... qu'est-ce que ça signifie?
—Ça signifie, mon cher ami, que, pendant la traversée, j'ai eu des remords et qu'au lieu de demeurer tranquillement à Aspinwall, comme il avait été convenu, puis de télégraphier à M. Ossipoff que le Cotopaxi était un cratère éteint et qu'il n'y avait rien à faire... j'ai poussé une pointe jusqu'au volcan... j'ai expérimenté mon sismographe...
—Le mien, si cela t'est égal, interrompit Fricoulet.
—Je te demande pardon, mon cher, je suis tellement entré dans la peau du personnage, qu'il m'arrive parfois de prendre pour miennes tes idées et tes inventions.
—Tu es tout pardonné... Alors ce sismographe?
—A fonctionné à merveille.
—Parbleu! si je m'attendais à cela!... Mais es-tu sûr de ne t'être pas trompé, au moins?...
—Tu verras toi-même...
—Mais alors, ce voyage, tu es donc décidé à l'entreprendre? demanda sérieusement Fricoulet.
—Ou du moins à tout faire pour cela... mais, au dernier moment, il surviendra bien quelque incident qui le rendra impossible...
Le jeune ingénieur hocha la tête.
—Au dernier moment... au dernier moment... grommela-t-il... c'est bien imprudent, car si l'incident ne survenait pas....
—Eh bien! répartit Gontran, nous partirions... nous irions voir, Séléna et moi, si la lune de miel est plus complète de près que de loin.
Fricoulet leva les bras au ciel dans un geste désespéré.
—Oh! l'amour!... l'amour! dit-il d'un ton tragique.
Le lendemain matin, à pointe d'aube, une imposante caravane franchissait les portes de Quito.
C'était d'abord, marchant en tête à côté du guide, Fricoulet qui oubliait le but sidéral du voyage pour regarder, avec des yeux étonnés, cette splendide nature équatoriale, si différente de celle de nos climats.
Puis venait Gontran à cheval, escortant Séléna à laquelle une mule choisie spécialement par le jeune homme servait de monture; derrière eux, également à califourchon sur des mulets, s'avançaient, botte à botte, Ossipoff et Jonathan Farenheit.
Ensuite, sur deux files, montés aussi sur des mulets, marchaient les vingt-cinq mécaniciens, ajusteurs, terrassiers, maçons, etc., embauchés à Quito par le comte de Flammermont et, tout à fait à l'arrière-garde, sous la conduite de gens du pays, venaient une trentaine de bêtes de charge transportant le matériel et les pièces métalliques soigneusement emballées; en tout, quarante-cinq hommes et quatre-vingts quadrupèdes.
Après avoir marché toute la journée, on fit halte au pied du cône supérieur: on déchargea les mulets et on campa pour passer la nuit; il s'agissait, dès l'aube, de franchir un kilomètre au moins à travers les neiges éternelles, et c'est ce à quoi la journée du lendemain tout entière fut consacrée.
En quittant, la première fois, le sommet de Cotopaxi, Gontran avait eu soin de préparer l'escalade des pics en laissant derrière lui, accrochées aux rochers par des crampons de fer, de fortes et longues échelles de corde.
En dix heures, on grimpa cinq à six cents mètres, hissant après soi les bagages au moyen d'un ingénieux système de poulies, et on se préparait à continuer l'escalade lorsque Fricoulet, qui de son œil perçant fouillait chaque anfractuosité de rocher, aperçut une ouverture à travers les monstrueuses roches entassées dans ce titanesque chaos; toute la troupe se glissa dans ce souterrain tortueux creusé par les laves incandescentes et les matières éruptives en fusion; après une heure de marche, Fricoulet, qui marchait en tête, poussa d'une voix retentissante, un hurrah répercuté par les échos. Il venait de déboucher dans le cratère même du volcan.
Mickhaïl Ossipoff se précipita vers lescheminées, gueules effroyables du géant aux entrailles de feu, et ses regards essayèrent d'en sonder les sombres profondeurs; mais il ne vit rien que des gouffres terribles dont jamais les ténèbres éternelles n'avaient été troublées par aucun rayon solaire.
Dès le lendemain, grâce à la vigilance de Fricoulet, tout le monde fut sur pied à quatre heures du matin.
Il s'agissait d'abord de déterminer celle des cheminées du volcan que l'on transformerait en canon: plusieurs furent successivement éliminées comme trop larges ou trop tortueuses par le jeune ingénieur, qui finit par arrêter son choix sur la cheminée du milieu; elle ne mesurait pas plus de cent pieds de diamètre.
Mais, sans s'en remettre à la sonde qui accusait 4,000 pieds de profondeur, soit 1,333 mètres, Fricoulet résolut d'aller explorer lui-même l'âme de ce prodigieux canon.
A ce sujet, une légère discussion s'éleva entre lui et M. de Flammermont qui réclamait, comme lui revenant de droit, l'honneur de descendre au fond du cratère.
Il brûlait, en effet, du désir de se signaler, en présence de Séléna, par quelque acte de folie ou d'héroïsme.
—Voyons, dit tout à coup Fricoulet, je prends comme juge M. Ossipoff lui-même; à lui de décider s'il t'appartient, à toi qui es, après lui, l'âme de l'expédition, d'en compromettre le résultat en t'exposant à quelque accident.
Il avait prononcé ces mots d'un ton convaincu, tout en adressant à son ami un sourire railleur.
Gontran voulut discuter, mais le vieux savant lui coupa la parole:
—M. Fricoulet a raison, dit-il, et je m'oppose formellement à ce que vous fassiez cette descente.
Le jeune ingénieur, sans plus tarder, tourna les talons et fit ses préparatifs pour cette périlleuse expédition.
Une sorte de pont volant fut installé en travers de l'abîme; à quelques pas de là, on fixa un treuil portant quinze cents mètres de corde qu'on passa dans la gorge d'une poulie, frappée au-dessous de cette passerelle.
A l'extrémité de cette corde, une planchette était attachée avec des crampons de fer; Fricoulet y prit place, tenant d'une main une lampe électrique de Trouvé, de l'autre un pic destiné aussi bien à rendre sa descente moins périlleuse en l'écartant des parois, qu'à lui servir d'arme défensive, au cas où quelque animal malfaisant l'attaquerait.
—Attention, dit le jeune ingénieur, j'ai mon revolver dans ma poche: lorsque vous entendrez une détonation, vous arrêterez la descente; deux détonations successives vous indiqueront qu'il faut me remonter, mais d'une façon normale; si par hasard vous entendiez, coup sur coup, trois détonations, vous me ramèneriez le plus rapidement qu'il vous serait possible.
Gontran, plus ému qu'il ne le voulait paraître, lui serra la main avec effusion.
—Sois tranquille, dit-il, je suis là et j'écoute!
—All right! fit l'ingénieur avec calme.
Deux hommes qui étaient attelés au treuil lâchèrent les manivelles, tout en maintenant cependant le frein à friction, et, comme un corps abandonné à lui-même, Fricoulet tomba dans le vide.
Penché sur le bord du trou, le jeune comte suivait avec anxiété la descente de son ami; mais bientôt la lueur de la lampe, qui allait diminuant rapidement, disparut tout à fait... et la corde se déroulait toujours.
Cinq minutes s'écoulèrent; puis soudain, comme un écho à peine distinct, le bruit d'une détonation arriva jusqu'au bord du gouffre.
—Halte! commanda Gontran.
A plat ventre au bord du cratère, il prêtait l'oreille, dans l'espérance de percevoir quelque indice de ce qui se passait au fond; mais un silence de mort emplissait ce gigantesque entonnoir, troublé par un être humain pour la première fois depuis sa formation.
Dix nouvelles minutes se passèrent, pleines d'angoisse et de terreur; enfin, deux détonations retentirent; quatre hommes s'attelèrent après les manivelles du treuil et, une demi-heure après, la tête de Fricoulet apparut.
Gontran se précipita vers son ami et, avant même qu'il eût eu le temps de se débarrasser de son attirail, il l'avait pressé plusieurs fois dans ses bras.
Ossipoff, lui, piétinait sur place, impatienté par ces témoignages d'amitié qui retardaient d'autant le récit du jeune ingénieur.
—Voyons, dit-il nerveusement, voyons, quel est le résultat de votre exploration?
—D'abord des peurs terribles, insensées, répondit Fricoulet: primo, j'ai manqué me briser les jambes en arrivant au fond... ensuite...
—Mais la cheminée? interrompit le vieux savant, la cheminée?...
—Secundo: je me suis rôti la plante des pieds sur les pierres qui sont diablement chaudes, au point que les semelles de mes bottes en sont entièrement calcinées.
—Mais le volcan? exclama Ossipoff, vous ne parlez pas du volcan? Quel est votre avis?
—Mon avis est qu'il est bien près d'éternuer, riposta Fricoulet... tertio: j'ai laissé tomber mon revolver et j'ai craint de ne pouvoir remettre la main dessus, d'autant plus que... quarto: ma lampe s'était éteinte, et il faisait là-dedans une obscurité... brrr.
Le vieillard avait saisi l'ingénieur par le bras.
—Ah çà! cria-t-il hors de lui, voulez-vous répondre?... Êtes-vous descendu dans le cratère pour le simple plaisir d'y recueillir des impressions de voyage?...
—Calmez-vous, monsieur Ossipoff, répondit Fricoulet en riant, et soyez content... On ne peut souhaiter ni espérer rencontrer mieux, quoique, à vrai dire, le puits soit bien un peu profond; la cheminée est rigoureusement verticale; à ce sujet, il n'y a aucun doute, puisque j'ai joué moi-même le rôle de fil à plomb; elle se rétrécit à quinze cents pieds de profondeur pour ne plus mesurer à sa partie inférieure que dix mètres de diamètre; c'est juste la dimension qu'il nous faut. Le sol du fond est pierreux et repose, je crois, sur un massif d'obsidienne inébranlable.
—Alors, s'écria Ossipoff, ce cratère n'est pas en rapport avec le foyer même du volcan?...
—Non certes! nous avons affaire à une cheminée bouchée et que ne parcourent plus les gaz souterrains.
—En ce cas, nous ne pouvons l'utiliser!
—Au contraire, c'est justement ce qu'il nous faut!
—J'avoue que je ne vous comprends pas, fit le vieillard.
—C'est pourtant bien simple... nous allons pouvoir travailler en toute sécurité sans redouter que quelque trépidation partielle vienne détruire nos préparatifs, comme cela pourrait se produire dans tout autre cratère en activité; puis, lorsque nous le voudrons, nous réduirons cette roche en poussière au moyen de quelques pincées de sélénite, et nous ouvrirons ainsi une nouvelle voie aux vapeurs souterraines.
—De la sorte, ajouta Gontran, au lieu de partir lorsque le Cotopaxi le voudra bien, c'est nous qui lui imposerons notre heure de départ.
—Parfaitement, répliqua Fricoulet, qui continua:
Voici ce que nous allons faire; pendant que les mécaniciens et les ajusteurs s'occuperont à déballer toutes les pièces du matériel, on va installer une plate-forme volante sur laquelle dix hommes prendront place; on descendra cette plate-forme jusqu'au fond du puits et, pendant cette descente, sur les trois cents mètres de longueur de la partie cylindrique du puits qui nous servira de canon, les hommes racleront toutes les aspérités rocailleuses qui pourraient être un obstacle à la marche ascensionnelle du projectile.
Ossipoff se tourna vers Gontran.
—Est-ce votre avis? demanda-t-il.
—Absolument, répondit l'ex-diplomate d'un ton grave, ne faut-il pas rendre l'intérieur du cratère aussi lisse que l'âme d'un canon?
Dès ce moment, sous l'active impulsion du savant russe et grâce à l'intelligente direction du jeune ingénieur, les travaux commencèrent, pour ne pas se ralentir d'une seconde jusqu'à leur entier achèvement.
Le cratère du Cotopaxi était transformé en une fourmillière humaine et ses antiques échos répétaient le bruit des marteaux, des scies et des pioches, tandis que ses ténèbres se dissipaient sous la vive lueur d'une centaine de lampes électriques de Trouvé.
En six jours, le wagon-obus fut entièrement remonté, tandis que la cheminée était «alésée» aussi complètement qu'eût pu l'être l'âme d'une bouche à feu en acier.
Cet important travail accompli, Fricoulet sonda l'épaisseur de la couche de pierre qu'il s'agissait de réduire en miettes; elle n'était pas supérieure à quarante pieds.
Qu'était-ce cela pour quelques kilogrammes de sélénite?
Des fourneaux de mine furent creusés dans la roche et les cartouches bourrées à quinze pieds de profondeur, de manière à mettre en petits morceaux les douze mètres de pierre; de chaque cartouche sortaient deux fils conducteurs en cuivre recouverts de gutta-percha, reliés à un exploseur de mines du système Bréguet et destinés à amener au centre du mélange détonant l'étincelle nécessaire à sa déflagration.
De leur côté, les mécaniciens n'étaient pas restés inactifs; tout le matériel avait été déballé et, sous la direction du vieux savant, un véritable camp s'était organisé dans les profondeurs du cratère Cotopaxien.
Or, un soir que les principaux personnages de ce récit prenaient leur repas sous la tente transformée en salle à manger, une discussion s'engagea entre Jonathan Farenheit et Gontran de Flammermont.
Pour la première fois depuis son arrivée, l'Américain avait consenti à accompagner le jeune comte au fond du cratère; mais la chaleur suffocante qui régnait dans cette gigantesque cheminée l'avait obligé à remonter presque aussitôt; aussi était-il d'une humeur exécrable et saisit-il avec empressement l'occasion qui se présenta de soulager ses nerfs.
—Qu'avez-vous donc, sir Farenheit? demanda entre deux cuillerées de soupe, Fricoulet, en s'apercevant de la mine furibonde du Yankee.
—Ce que j'ai? ce que j'ai?... j'ai que je commence à prendre votre grande combinaison pour une simplefumisterie, ainsi que vous dites en France.
Ossipoff devint rouge de colère, et étendant vers l'Américain son bras armé d'une fourchette menaçante:
—Expliquez-vous, gronda-t-il, qu'entendez-vous par ces mots?
—J'entends qu'il ne peut être venu qu'à des cervelles folles la pensée de faire sauter cinquante pieds de granit... croyez-vous que cela ne soit rien, cinquante pieds?
—Non, ce n'est rien,... pour la sélénite, affirma le vieux savant.
—Eh bien! soit... admettons que vos cinquante pieds de roc s'en aillent en poussière... à quoi donneraient-ils passage?—à rien... vous entendez bien, à rien... Votre jésuite espagnol est un farceur et ses prédictions sur les éruptions volcaniques ne sont qu'une aimable plaisanterie... Votre Cotopaxi n'est pas plus un volcan que le Chimborazo, son monstrueux confrère.
Ossipoff s'était levé; Fricoulet et Flammermont l'avaient imité.
—Et c'est vous, sir Farenheit, s'écria le jeune comte avec un sang-froid merveilleux, vous un Américain, qui parlez de la sorte, vous qui calomniez un volcan américain!...
—Monsieur, répondit gravement sir Farenheit, pour moi l'Amérique ce sont les États-Unis... Le reste ne me regarde pas.
—Le Cotopaxi, pas un volcan! exclama Ossipoff; mais c'est la plus effroyable bouche ignivome du monde entier; vous prétendez que c'est un volcan éteint!... ne vous rappelez-vous donc plus l'épouvantable éruption du 15 février 1843, qui fit tant de victimes?
Farenheit secoua la tête.
—D'ailleurs, poursuivit Ossipoff, cette dernière éruption n'est pas la plus terrible; en 1698, un rocher haut de mille pieds se fendit par l'action des forces souterraines; en 1738...
—Eh! passons au déluge, cher monsieur Ossipoff, s'écria l'Américain qui, voyant son compagnon s'emballer, prévoyait un long discours et eût voulu s'y soustraire.
—En 1738, poursuivit impitoyablement le vieux savant, les volcans d'air de Turbaco que nous avons pu examiner en gravissant le cône supérieur de la montagne qui nous porte, les volcans d'air ont redoublé d'activité et produit d'horribles tempêtes...
—De grâce...
—En 1744, le cataclysme fut complet; de mémoire d'homme, jamais on n'assista à un aussi grandiose et aussi surhumain spectacle; en l'espace d'une seule nuit, les neiges éternelles, couronnant le sommet du mont, fondirent entièrement, donnant naissance à des torrents d'eau qui se précipitèrent dans les vallées, inondant et détruisant entièrement la ville de Tacunga... mais ce n'est pas tout!...
Sir Farenheit s'était résigné, il avait philosophiquement roulé une cigarette, et s'enveloppait, impassible, de nuages de fumée.
—En 1758, poursuivit le vieillard, il y eut une nouvelle éruption et un tremblement de terre qui secoua dans ses entrailles tout le monde américain. La région de l'Équateur fut particulièrement éprouvée; et à Guayaquil, à plus de deux cents kilomètres de distance, on entendait jour et nuit le bruit du volcan qui crachait, semblable à des décharges continuelles d'artillerie... en 1768, ce fut encore mieux: on entendit le mugissement du Cotopaxi jusqu'à Honda, à plus de neuf cents kilomètres de là... mais cela n'est encore rien en comparaison des éruptions du siècle présent. En 1803, les flammes s'élevèrent à plus d'un kilomètre au-dessus du cratère, éclairant tout le pays d'une lueur d'incendie, et l'on vit des pierres, des quartiers de roches tout entiers, projetés dans l'atmosphère raréfiée avec des vitesses initiales de 2800 et même de 3000 mètres!... et c'est ce géant équatorial que vous croyez éteint et mort parce que, depuis trente ans, il n'a pas parlé?... mais ce sol en travail ne vous dit donc rien?... est-ce que vous ne voyez pas les neiges fondre rapidement? ne sentez-vous pas la chaleur augmenter? n'entendez-vous pas les entrailles du globe s'agiter?
—Et mon sismographe! s'écria Gontran, le prenez-vous donc pour un instrument de carton? Rassurez-vous, sir Jonathan Farenheit, l'éruption prédite aura lieu, au besoin nous la hâterons, nous la provoquerons et soyez certain que cette montagne que nous foulons aux pieds, renferme dans son sein assez de vapeurs et de gaz comprimés pour projeter notre véhicule à trois cents mille kilomètres dans l'espace!
Il avait prononcé ces paroles d'une voix vibrante d'émotion et il ajouta un peu railleur:
—Après ça, vous savez, si vous n'avez pas confiance, il est encore temps de ne pas partir.
Sir Jonathan Farenheit se redressa.
—Un Américain ne recule jamais, monsieur, dit-il d'un ton sec; j'ai dit que je partirais avec vous, je partirai, quand bien même j'aurais l'assurance de retomber et de me briser en mille miettes.
Ainsi se termina cette discussion qui n'eut d'ailleurs d'autre résultat que de resserrer les liens qui unissaient déjà entre eux ces hommes, hardis jusqu'à la témérité.
Le lendemain, on commença à descendre au fond du puits les cloisons en acier des coffres à air comprimé; le montage avait été fait d'avance; il n'y eut plus qu'à la mettre en place.
Entre l'assise de granit et la première cloison, Fricoulet avait laissé un espace de cinquante pieds; puis, le caisson d'air une fois placé et soutenu par quatre consoles de fonte enfoncées dans la muraille, on installa les quatreguides, hautes colonnes creuses, destinées à diriger l'obus pendant son ascension à travers la partie étroite du puits.
Depuis les premiers jours, le treuil rudimentaire avait été remplacé par une énorme grue dont le contrepoids était un grand panier rempli de pierrailles et de débris laviques, et au moyen de laquelle on descendit l'obus, entièrement remonté, jusqu'aux caissons sur lesquels il fut disposé le 20 mars.
Pendant que huit hommes, attelés aux bringuebales des pompes de compression remplissaient d'air les caissons, on s'occupait d'aménager l'intérieur du wagon et de remplir ses soutes de toutes les provisions nécessaires à l'alimentation des voyageurs.
Et, Dieu sait que ce n'était pas là une mince besogne!
Enfin, le 21 mars au soir, tout était terminé.
Vingt-quatre jours de travail avaient suffi à ces quarante-cinq hommes pour transformer la cheminée du volcan en un gigantesque canon, capable de projeter dans la cible sidérale, sur laquelle il était braqué, le formidable engin qui contenait nos voyageurs.
Ossipoff tint à présider le dernier repas que le personnel prenait avant de quitter le cratère.
Au dessert il se leva et d'une voix émue, prononça ces quelques mots:
—Mes amis, vous vous souvenez de nos conventions; je me suis engagé à vous remettre une gratification en plus du prix de votre travail, le jour où ce travail serait complètement terminé; ce jour est arrivé et, vous tous, mécaniciens, ajusteurs, ouvriers expérimentés, qui nous avez suivis depuis l'Europe, je vous remercie de votre zèle et de votre dévouement; et je fixe la prime promise à la moitié de ce que chacun de vous a touché; le navire qui vous a amenés vous attend à Aspinwall pour vous transporter en France; partez donc, partez au plus vite, sans vous attarder, sans regarder derrière vous, car dans deux jours, le volcan dans lequel nous nous trouvons éclatera et jamais éruption n'aura été plus terrible.
A ces mots une sourde rumeur courut dans la foule des ouvriers.
Il semblait à chacun que des grondements agitaient les couches souterraines et que le vieux Cotopaxi se réveillait de son long sommeil pour protester contre l'audace de ces étrangers qui troublaient la solennité de son cratère inviolé depuis tant de siècles.
Après ce petit discours, Ossipoff leva son verre et tout le monde trinqua à l'heureux succès de l'expédition.
Deux heures plus tard, la paye était faite, ouvriers et guides se retiraient, émerveillés de la façon généreuse dont leurs services avaient été rémunérés, et le même soir, Ossipoff, sa fille et ses trois compagnons se préparaient à passer, seuls, la nuit dans le cratère.
—Cher père, demanda Séléna avant de s'endormir, quand partons-nous?
—Le 25 mars, à six heures dix minutes du soir.
—Mais êtes-vous bien sûr que l'éruption aura lieu ce moment-là?... rien ne prouve qu'elle n'avancera ni ne retardera.
Ossipoff haussa doucement les épaules et répliqua:
—L'éruption aura lieu à l'heure qu'il me conviendra et cette heure est celle que je viens de t'indiquer.
—Mais comment cela?
—Tout simplement au moyen de l'exploseur Bréguet que le contre-maître a emporté avec lui.
—Ah! murmura simplement Séléna.
Elle n'en dit pas davantage, mais il était facile de lire sur son visage, que la réponse de son père ne l'avait pas satisfaite.
—Tu ne parais pas avoir compris?... fit Ossipoff.
—A vous dire vrai...
—C'est pourtant bien simple, reprit complaisamment le vieux savant. A deux mille mètres de hauteur, dans les flancs de la montagne, se trouve une grotte de formation naturelle. C'est dans cet abri que le contre-maître aménagera un appareil d'induction qui peut, par un simple mouvement de levier, engendrer un courant électrique, lequel parviendra en temps utile aux gargousses foncées dans la roche obsidienne, par l'intermédiaire d'un fil conducteur déroulé pendant la descente.
Après quelques minutes, elle ajouta:
—Combien de temps durera le voyage?
—Une centaine d'heures; je compte que nous atteindrons la lune le 29 mars, au moment de sa conjonction avec le soleil... nous ne pouvons choisir d'époque plus propice.
Satisfaite de cette réponse, la jeune fille laissa tomber sa tête sur l'oreiller de sa couchette.
Cinq minutes après elle s'envolait en rêve vers cette plaine céleste où l'audacieux génie de son père devait, quarante-huit heures plus tard, la transporter.
LA DERNIÈRE JOURNÉE TERRESTRE
Au moment de jouer cette grosse partie dont l'enjeu était la connaissance de ces mondes mystérieux dans la contemplation desquels il avait passé la plus grande partie de son existence, le vieux savant se sentait en proie à un trouble indicible.
S'être posé, durant des années entières, un aussi gigantesque problème que celui de l'immensité céleste et être sur le point de le résoudre!
Il faudrait être de marbre et n'avoir jamais, en levant les yeux vers la voûte bleue du ciel, aspiré à un miracle qui vous transportât soudainement dans ces pays inconnus, pour ne point comprendre l'émotion qui agitait le vieillard.
Par moments, cependant, son ardent désir de savoir faisait place à son amour paternel; alors, il relevait la tête et ses regards, quittant les feuilles de papiers noircies de calculs algébriques, se reportaient sur Séléna.
La jeune fille, étendue sur son lit de camp, dormait paisible et souriante: sans doute, se voyait-elle, en rêve, unie à celui qu'elle aimait et cette vision donnait à son visage une expression de contentement radieux.
Les sourcils de Mickhaïl Ossipoff se fronçaient alors et ses lèvres se crispaient dans une moue inquiète.
—Pauvre enfant, murmurait-il, ai-je bien le droit de risquer sa vie dans une tentative aussi périlleuse?
Et pensif, la tête penchée sur la poitrine, il demeurait ainsi de longs moments, absorbé dans ses réflexions; car, si d'un côté la crainte d'exposer sa fille aux dangers de toutes sortes que lui-même allait courir le poussait à ne pas l'emmener avec lui, d'un autre côté, il avait souci de ce quelle deviendrait seule, livrée à elle-même, sans guide et sans soutien dans la vie, s'il la laissait à terre.
Certes Gontran était là qui l'aimait et la protégerait.
Mais, en ce cas, il devait se priver de la compagnie du jeune diplomate, et c'était là un sacrifice auquel il ne pouvait se résoudre; pour lui Monsieur de Flammermont, avec ses connaissances multiples, était aussi indispensable à l'expédition qu'il pouvait l'être lui-même et, dans son for intérieur, il estimait que c'eût été en compromettre le résultat que de ne point le faire participer au voyage.
Il lui restait, il est vrai, Alcide Fricoulet.
Mais, bien que l'antipathie première du vieillard pour le jeune ingénieur eût presque entièrement disparu et qu'à cette antipathie succédât peu à peu un sentiment voisin de l'amitié, néanmoins le savant était loin d'avoir en Fricoulet une confiance absolue; ainsi qu'il le lui avait dit et répété plusieurs fois, à ses yeux la science véritable ne va point sans une certaine dose de modestie naturelle, et Ossipoff prenait pour de la vantardise orgueilleuse cette habitude qu'avait le jeune ingénieur de se substituer à M. de Flammermont.
Après avoir longuement débattu en lui-même ce point important, Mickhaïl Ossipoff en arriva à ceci: que ne pouvant se fier entièrement à Fricoulet, force lui était d'emmener avec lui Gontran de Flammermont et qu'en conséquence, privant Séléna de celui qui devait être dans la vie son protecteur naturel, il devait l'emmener elle aussi.
Cela bien établi, il se replongea dans ses études et les heures de la nuit passèrent rapides et silencieuses sans qu'il s'aperçût de la fuite du temps.