CHAPITRE XI

Les premiers rayons du soleil levant doraient la cime du Cotopaxi lorsque Mickhaïl Ossipoff éteignit sa lampe.

Et il se disposait à s'étendre, lui aussi, pour chercher dans un sommeil de quelques heures les forces dont il allait avoir besoin au cours de la journée qui se préparait, lorsqu'on gratta doucement à l'extérieur de la tente.

Il se leva, se dirigea sur la pointe des pieds vers la toile qui servait à fermer hermétiquement la tente et la souleva.

Dans l'encadrement apparut Fricoulet.

—Vous! murmura le vieillard à mi-voix, qu'arrive-t-il que vous voilà si matinal?

—De grâce, répliqua le jeune ingénieur, baissez la voix, M. Ossipoff; il ne faut pas qu'on se doute que je suis venu vous parler.

Ce disant, il étendait la main vers la tente qui servait d'abri à Jonathan Farenheit.

—De quoi s'agit-il donc? demanda le vieillard intrigué des allures de Fricoulet.

—Entrons, répliqua celui-ci; je vais vous expliquer ce qui m'amène.

Ossipoff s'assit sur le pied de son lit; l'ingénieur s'empara d'une malle en guise de siège et se penchant vers son compagnon:

—Sérieusement, monsieur Ossipoff, dit-il, comptez-vous emmener avec vous ce digne M. Farenheit?

Le vieillard ne put dissimuler la surprise que lui causait cette question.

—Que voulez-vous donc que l'on en fasse? demanda-t-il; vous n'avez pas, je suppose, l'intention d'abandonner ce malheureux sur la cime du Cotopaxi?

—Il n'a qu'à aller rejoindre les autres.

—Il est trop tard, maintenant... Songez que l'éruption doit avoir lieu à six heures dix minutes et que tout ce qui, à ce moment-là, se trouvera dans un rayon de plusieurs milles du Cotopaxi est voué à une destruction certaine.

—Eh! fit l'ingénieur avec un geste d'impatience, quand ce Yankee serait plus ou moins réduit à l'état de charpie, le mal serait-il si grand?... Croyez-vous que les États-Unis prendraient le deuil pour la perte de ce citoyen?... Vous avez la mémoire courte, si vous ne vous souvenez déjà plus de la brutale déclaration qu'il vous fit à l'observatoire de Nice. Sans l'ami Gontran qui, grâce à une inspiration du ciel, a eu une idée lumineuse, tous vos projets étaient anéantis... et c'est à cet homme qui ne vous est rien qu'un ennemi, puisqu'il a fourni à ce voleur de Sharp les moyens d'utiliser son vol, c'est à cet homme que vous allez offrir une place dans votre projectile?...

Ossipoff sourit et posant sa main sur le bras de Fricoulet:

—Eh! dit-il d'une voix basse et sifflante, ne comprenez-vous pas que c'est ma vengeance que j'emmène avec moi?... Personnellement, je méprise ce Sharp, je le dédaigne et s'il me tombait sous la main, je crois que je le laisserais aller... Pour Farenheit, au contraire, il n'en est pas de même,... sa fureur est telle qu'il poursuivra son voleur jusque dans les plus profondes solitudes lunaires... malheur à lui s'il se laisse atteindre; ce sera la justice de Dieu! Ne faut-il pas que ce misérable soit puni de sa double forfaiture?

—Sans doute, à ce point de vue spécial, vous avez raison, riposta le jeune ingénieur; il n'en est pas moins vrai que la venue de cet Américain va bouleverser vos projets si bien coordonnés... songez donc, un voyageur de plus!...

—S'il n'y a que cela qui vous inquiète, répliqua le vieux savant, vous pouvez être tranquille; vous n'avez pas oublié que nos soutes ont reçu en air liquide, eau et vivres, des approvisionnements un peu supérieurs à ceux qui avaient été prévus. Nous resterons donc dans les mêmes conditions qu'auparavant, quoique ce Farenheit devienne notre passager.

—Hum! grommela Alcide, ces Yankees vous ont des appétits terribles et celui-là, particulièrement, me paraît avoir un estomac qui peut compter pour deux... sans compter que des poumons comme les siens doivent engloutir au moins un mètre cube de gaz par heure.

—Bast! répondit Ossipoff, nos provisions nous permettent de lui faire cette charité.

Fricoulet eut un mouvement d'épaules impatienté.

—Va pour la consommation d'air et des vivres, fit-il... mais reste la question de poids... Vous avez vu, tout comme moi, que cet homme-là a une charpente énorme qui va nous ajouter au moins quatre-vingt-dix kilogrammes... ce surplus de poids était-il prévu dans vos calculs? je ne le pense pas... car dans une entreprise telle que celle-ci, les poids doivent être rigoureusement calculés et établis.

Ossipoff sourit de nouveau d'un air de commisération profonde.

—Si vous saviez comme cent kilos sont peu de chose, dit-il... s'il n'y a que cette inquiétude qui motive votre opposition au départ de Farenheit...

—Ah! s'écria Fricoulet, ce n'est pas le départ qui m'inquiète, c'est l'arrivée... peut-être l'adjonction de ce Yankee nous empêchera-t-elle d'atteindre les régions lunaires.

En ce moment, un frais éclat de rire retentit derrière le jeune homme qui se retourna aussitôt, tout étonné.

Séléna, appuyée sur son coude, écoutait la conversation depuis quelques instants et s'amusait fort de la résistance que mettait l'ingénieur à admettre l'Américain parmi ses compagnons de route.

—Ah! monsieur Fricoulet, fit-elle, comme vous avez peur de ne pas y arriver, à cette belle lune.

—Dame, mademoiselle, vous avouerez que ce serait jouer de malheur que de se donner tant de mal et de faire un si grand voyage pour manquer le train... sans compter que si nous n'atterrissons pas là-haut, je veux que le diable me croque si je sais où nous irons.

La jeune fille le regarda d'un air comiquement attristé.

—Ah! monsieur Fricoulet, dit-elle, combien je vous plains de n'avoir pas une science aussi étendue que celle de votre ami Gontran... lui, au moins, n'a pas de ces incertitudes-là... il connaît son itinéraire sur le bout du doigt.

Puis, se tournant vers le vieillard:

—Père, dit-elle; je voudrais bien savoir pourquoi nous partons aujourd'hui, alors que la lune ne sera pleine que dans cinq jours. Je me suis réveillée cette nuit, tourmentée par cette idée et me demandant pourquoi nous n'attendions pas cette date.

—Tout simplement parce que pour atterrir, il faut que la lune soit pleine au moment de notre arrivée c'est-à-dire éclairée de face par le soleil ce qui nous permettra de voir clair en arrivant et aussi parce que notre voyage durera quatre jours.

Séléna, satisfaite de cette explication, se tut durant quelques secondes, puis elle reprit:

—Mais, êtes-vous bien certain qu'à la minute précise fixée pour le départ, l'éruption se déchaînera et surtout qu'elle sera assez violente pour nous faire franchir des espaces aussi considérables?

Ossipoff regarda soucieusement sa fille.

—Aurais-tu peur? demanda-t-il; en ce cas, il est temps encore d'aviser.

Séléna eut un geste brusque.

—Peur! moi? fit-elle, et pourquoi voulez-vous que j'aie peur, mon père? entre vous et M. de Flammermont, qu'ai-je à craindre? Que ce soit la vie, que ce soit la mort qui m'attende, qu'importe, du moment que vous êtes à mes côtés?

Le vieillard prit les mains de la jeune fille.

—Chère enfant, murmura-t-il.

—Seulement, poursuivit Séléna, je suis femme, n'est-ce pas et par conséquent un peu curieuse; il est donc tout naturel que je désire savoir à l'avance de quels phénomènes sera entouré notre départ, tout simplement de peur de prendre pour des dangers des effets tout naturels.

—En ce cas, fit Ossipoff répondant à la question que sa fille lui avait posée, tranquillise-toi; lorsque le moment sera venu, le volcan, docile à ma volonté, se réveillera pour détendre ses vapeurs depuis si longtemps comprimées; à un signe de ma main, un chemin sera ouvert aux laves incandescentes et aux gaz souterrains, dont la détente nous chassera dans l'espace avec une vitesse de plus de douze kilomètres dans la première seconde.

Le front de Séléna se plissa légèrement.

—Alors, murmura-t-elle, une chaleur épouvantable va entourer notre wagon,... ne serons-nous pas asphyxiés, rôtis?

Ossipoff sourit.

—Enfant, répliqua-il, rien de tout cela n'est à craindre; la détente des gaz sera si brusque qu'en moins d'une seconde nous serons chassés hors de ce puits profond et du cratère du Cotopaxi; d'ailleurs, la chaleur ne pourra parvenir jusqu'à nous, attendu que le wagon repose sur deux caissons à air comprimé qui obturent entièrement la cheminée.

—Ces caissons nous accompagneront donc dans l'espace, demanda Séléna?

—Non, non; leur rôle de frein une fois joué, l'air comprimé s'étant échappé sous la pression des gaz subterrestres, les cloisons retomberont peut-être dans le cratère, peut-être sur le cône, mais, dans tous les cas, à une faible distance du lieu de départ.

—Quel horrible fracas, quelle épouvantable détonation nous allons entendre! murmura la jeune fille en pâlissant.

—Détrompez-vous, mademoiselle, répliqua Fricoulet, nous n'entendrons absolument rien.

—Comment cela, dit-elle émerveillée déjà; auriez-vous donc trouvé quelque moyen?

—Mais non, riposta Ossipoff, nous n'avons pas eu besoin de nous préoccuper de cela, et pour en comprendre la raison, tu n'as qu'à te rappeler combien de mètres le son parcourt dans l'espace d'une seconde.

—Trois cents mètres environ, si je ne me trompe.

—Eh bien! si, au moment où le bruit se produira, notre wagon est animé d'une vitesse de onze mille mètres au minimum, tu comprends facilement que le bruit n'aura pas le temps de nous arriver.

—Oui, en effet, je comprends;... mais c'est bien singulier, tout de même...

Il y eut un silence.

Puis soudain la jeune fille s'écria:

—Mais j'y pense, père, j'ai donné un coup d'œil à l'ameublement de notre wagon et je n'ai vu aucune trace de literie... où donc nous reposerons-nous la nuit et où sont situés nos appartements?

Ossipoff sourit en hochant la tête.

—Tu comprends bien, mon enfant, que la place nous manquait pour installer un salon, une salle à manger, une cuisine et cinq chambres à coucher; donc la grande salle circulaire sera la pièce commune; messieurs de Flammermont, Fricoulet et Farenheit en feront leur dortoir; ils se reposeront soit sur les divans fixés aux parois, soit dans les hamacs suspendus au plafond; l'étage supérieur est divisé en trois pièces: une cuisine, un laboratoire et une soute; de la cuisine je ferai ma chambre à coucher, c'est-à-dire que j'y tendrai mon hamac lorsque la fatigue m'obligera à me reposer, car tu sais que, pendant le cours du voyage, nous serons continuellement plongés dans les rayons solaires, en sorte que la nuit n'existera pas pour nous. Quant à toi, le laboratoire te sera abandonné pendant douze heures sur vingt-quatre.

Ils en étaient là de leur conversation, lorsque des pas retentirent au dehors et bientôt ils entendirent M. de Flammermont qui demandait s'il lui était possible de présenter ses respects à MlleOssipoff.

—Entrez, entrez, mon cher Gontran, cria le vieillard, MlleOssipoff est éveillée depuis longtemps.

—Et vous attend aussi depuis longtemps, ajouta en riant la jeune fille.

La toile de la tente se souleva et par l'ouverture apparurent presque en même temps le visage navré de l'ex-diplomate et la physionomie grave de l'Américain.

—Miss, fit ce dernier en s'inclinant cérémonieusement, j'espère que vous avez passé une bonne nuit.

—Une excellente nuit, monsieur Farenheit, riposta Séléna; je vous remercie de votre empressement à vous informer de ma santé; mais, comme vous le voyez, vous et M. de Flammermont avez été devancés par M. Fricoulet.

—Bast! fit l'ingénieur que la mine piteuse de son ami apitoyait malgré lui; il ne faut pas trop en vouloir à Gontran; aussi bien c'est la première fois qu'il lui est arrivé de passer la nuit dans un volcan et on peut lui pardonner ce retard.

La journée s'écoula lentement: on avait, dans la matinée, achevé d'emballer les derniers objets qu'il était nécessaire d'emporter, et Mickhaïl Ossipoff, sans ses bouquins et ses instruments, était comme un corps sans âme.

Il avait cependant conservé un crayon et du papier et, assis dans une anfractuosité de rocher, il tuait le temps en se livrant à des calculs infinitésimaux, pour bien s'assurer que rien n'avait été oublié par lui dans ce grand problème qu'il allait résoudre et qu'il avait tenu compte de toutes les influences et de toutes les probabilités.

M. de Flammermont bâillait—comme on dit vulgairement—à se décrocher la mâchoire, tellement l'ennui s'était emparé de lui; par moments aussi, sa poitrine se soulevait sous l'effort d'un profond soupir; l'ex-diplomate songeait à Paris, son bruyant et vivant Paris et, comme pour lui rendre le départ plus cuisant, le hasard lui mettait devant les yeux, en une vision dorée, son cher boulevard des Italiens avec tout son grouillement de silhouettes parisiennes, l'allée des Poteaux, toute animée de cavaliers hardis et de gracieuses amazones, le champ de courses d'Auteuil, le jour duGrand International, avec son défilé de mail-coachs.

C'était comme une lanterne magique.

Fricoulet, le placide Fricoulet, était nerveux; armé d'un petit marteau, il soulageait ses nerfs en faisant de la minéralogie; mais, rien qu'à la manière dont l'acier heurtait le roc, on sentait que le corps seul de l'ingénieur était là et que son âme était absente.

Après avoir, dans les commencements, cherché à lutter contre les circonstances multiples qui l'entraînaient, malgré lui, vers cette extraordinaire aventure, après avoir, en tête-à-tête avec Gontran, taxé de folie pure le projet de Mickhaïl Ossipoff, l'ingénieur à force d'entendre, depuis des semaines, parler tous les jours de ce voyage comme d'une chose possible, pratique, faisable, en était arrivé à le considérer comme tel.

Et, au fur et à mesure que disparaissaient les obstacles considérés tout d'abord par lui comme insurmontables, au fur et à mesure que s'écoulaient les jours et les heures qui le séparaient du moment du départ, il était devenu sinon aussi convaincu que le vieux savant lui-même de la possibilité d'atteindre la lune, tout au moins aussi enthousiaste que qui que ce fût de la tentative faite pour y atteindre.

Aussi, abandonnait-il fréquemment son marteau pour considérer son chronomètre et constater le temps pendant lequel il lui fallait encore casser des cailloux avant de s'embarquer.

Quant à Jonathan Farenheit, il arpentait à grandes enjambées l'étroit couloir qui circulait dans le roc autour de la cheminée centrale, avec toutes les allures d'un ours blanc dans sa fosse.

Tout en marchant, il serrait frénétiquement les poings, dressait ses bras comme des massues, roulant à droite et à gauche des regards furieux et mâchonnant de sourdes imprécations. Comme Mickhaïl Ossipoff l'avait dit à Fricoulet, l'Américain avait une âme vindicative, et désormais il ne vivait plus qu'avec un seul objectif: se venger de Fédor Sharp.

Et notez bien qu'il ne lui en voulait pas tant pour avoir manqué de le tuer, ainsi qu'il avait fait d'une quarantaine de ses compagnons, et pour avoir volé à la société dont il était président environ deux millions de dollars, que pour s'être joué de lui, Jonathan Farenheit, citoyen de la libre Amérique.

Le Yankee considérait la conduite de Sharp comme attentatoire à l'honneur du pavillon étoilé des États-Unis.

Et pour punir cet attentat, il fut aussi bien descendu dans les profondeurs de l'Océan qu'il allait s'envoler dans l'immensité des cieux.

Enfin, au chronomètre à répétition de Fricoulet, les douze coups de midi sonnèrent; c'était l'heure du repas quotidien.

On expédia rapidement un dernier et sommaire déjeuner; puis la petite troupe se prépara à descendre au fond du puits pour prendre place dans le wagon-boulet.

Plus le temps s'écoulait et plus devenaient évidents les symptômes d'une éruption imminente.

Solfatares et fumerolles étaient, il est vrai, assoupies; mais dans les profondeurs volcaniques, de sourds grondements, semblables aux lointains roulements du tonnerre retentissaient; les laves reprenaient leur teinte brune, et sous l'influence de la température qui s'élevait graduellement, les neiges du cône supérieur se désagrégeaient et coulaient en ruisseaux bourbeux.

C'était encore le calme, mais un calme effrayant, précurseur de la tempête.

Séléna, serrée contre son père, sondait d'un œil terrifié l'abîme creusé à ses pieds.

Le treuil, avec ses quinze cents mètres de corde, avait été laissé près du puits; Ossipoff et ses amis s'en approchèrent.

—Allons, dit gravement monsieur de Flammermont, qui s'embarque le premier?

Dire que le jeune homme n'était point ému serait mentir; mais il avait remarqué la pâleur de Séléna et il voulait, en prenant un air enjoué, lui remonter un peu le moral.

Jonathan Farenheit fit un pas en avant.

—Si vous voulez me laisser descendre, dit-il avec empressement, je suis prêt.

L'ancien diplomate lui posa la main sur le bras:

—Non, monsieur, fit-il; il faut, si je puis m'exprimer ainsi, quelqu'un de la maison.

Et il ajouta, afin de répondre au regard interrogateur de l'Américain:

—Vous ne sauriez comment vous y prendre pour ouvrir letrou d'hommequi sert d'entrée au wagon.

Farenheit fit un geste qui montrait qu'il reconnaissait cet argument comme bien fondé.

—Eh bien! dit à son tour Fricoulet, descends... tu es de la maison, toi!

Sans prendre garde au mouvement craintif de Séléna, le jeune homme enjamba la benne qui se balançait à l'extrémité de la corde, s'accroupit au fond et cria d'une voix ferme:

—Adieu vat!

Le cliquet du treuil fut levé, la corde se déroula et bientôt le comte disparut dans les profondeurs du puits.

Penchés au-dessus de l'abîme, Ossipoff et ses compagnons cherchaient à percer les ténèbres, prêtant l'oreille pour saisir quelque bruit qui pût les renseigner sur la manière dont s'effectuait la descente.

Mais ils n'entendaient que le glissement monotone de la corde sur le treuil et, quant à la lampe que Gontran avait emportée avec lui, sa clarté s'était presque aussitôt fondue dans les ténèbres épaisses qui remplissaient le cratère.

Un quart d'heure s'écoula; puis la sonnerie électrique, indiquant que le voyageur avait touché le fond, retentit.

On remonta la corde, Ossipoff prit place dans la benne et descendit à son tour; et après lui, Séléna.

Il ne restait plus que Fricoulet et Jonathan Farenheit.

—Comment allons-nous faire? demanda l'Américain.

—Je ne comprends pas votre question.

—De quelle façon descendra le dernier de nous deux? car il faut nécessairement débarrasser l'ouverture de la cheminée de ce treuil qui l'obstrue.

L'ingénieur haussa les épaules.

—Ne vous embarrassez pas de cela, répliqua-t-il.

Et attirant à lui la benne qui remontait à vide.

—Embarquez, dit-il; je fais mon affaire de tout cela.

Une fois le signal convenu envoyé du fond de l'abîme par l'Américain, Fricoulet se mit en mesure d'enlever tout ce qui pouvait faire obstacle au passage de l'obus; après une demi-heure d'un travail acharné, il réussit à retirer le pont volant et la poulie.

Puis il se boucla autour du corps une large ceinture semblable à celle dont les pompiers font usage; à l'anneau de la ceinture, il fixa un petit appareil composé de deux poulies sur la première desquelles il enroula le câble tandis que la seconde jouait simplement le rôle de frein à friction.

Ensuite, saisissant d'une main sa lampe, de l'autre le câble, il se laissa glisser dans l'abîme.

Deux minutes après, au grand émerveillement de ses compagnons, il arrivait sans fatigue et pénétrait dans le wagon où ils étaient déjà réunis.

—Monsieur Fricoulet! exclama Séléna, quel procédé avez-vous donc employé pour descendre aussi facilement quinze cents mètres?

—Le plus simple des appareils, mademoiselle...un descenseur à spirale.

Il pressa alors sur un bouton et les quatre lampes à incandescence, s'illuminant soudain, éclairèrent de leur vive lueur l'intérieur de la grande pièce circulaire.

A la vue de l'aménagement, non pas somptueux mais commode et pratique de cette pièce, la large face de Jonathan Farenheit s'épanouit.

—A la bonne heure, grommela-t-il voilà quelque chose de bien compris!

Un des divans était rabattu; le Yankee y enfonça son poing pour juger de la qualité des ressorts; ensuite, il passa sa main sur le tapis de haute laine qui couvrait le plancher; il s'adossa à la paroi capitonnée, il décrocha l'un des hamacs et se suspendit. Cette minutieuse inspection terminée, il sourit de nouveau et murmura d'un ton de véritable satisfaction:

—On sera bien ici!

Il se tourna alors vers Ossipoff qui avait assisté à ce petit manège avec une impassibilité toute slave et lui dit:

—Tous mes compliments, mon cher monsieur; voilà un véhicule bien conditionné et si la solidité répond à son ameublement, je crois que nous ferons un voyage fort agréable.

—Trop aimable, sir Farenheit, répliqua le vieillard; trop aimable en vérité... mais vous n'avez pas encore tout vu, tout admiré.

Ce disant, il ouvrit les cases de la soute où se trouvaient les tonneaux d'eau, les liquides variés, les légumes de conserve et une foule d'objets d'alimentation dont il avait prévu le besoin.

Il rabattit les marches de l'escalier démontable et fit admirer à ses compagnons la réserve d'air liquide, la batterie de cuisine étincelante et les fioles du laboratoire situé dans la partie supérieure de l'ogive.

L'enthousiasme de l'Américain était à son comble.

—On jurerait un sleeping-car! s'écria-t-il.

Et serrant les mains de Gontran:

—Si vous habitiez New-York, ajouta-t-il, vous seriez millionnaire en six mois.

M. de Flammermont faisait bonne contenance; mais, en lui-même il avait de grandes appréhensions.

—Pourvu, pensait-il, que nous ne soyons pas rôtis au moment du départ ou mis en pièces pendant le voyage.

Mais outre qu'il ne tenait nullement, en manifestant de semblables craintes, à s'aliéner l'amitié réelle dont il était l'objet de la part d'Ossipoff, il voyait Fricoulet si résolu, Séléna si résignée, Farenheit si impatient, qu'il eût rougi de honte s'il avait pu se douter que l'on soupçonnât son émotion.

Cette dernière après-midi parut interminable.

Dès que le projectile eut été visité dans tous ses coins et recoins, le jeune ingénieur consulta son chronomètre; il marquait trois heures.

—Si vous m'en croyez, monsieur Ossipoff, dit-il, nous prendrons dès à présent toutes nos dispositions pour le départ.

—Déjà!

Tel fut le mot qui sortit à la fois de toutes les poitrines.

En même temps Séléna et Gontran blêmirent légèrement.

Jonathan Farenheit, bien qu'ému, conserva un visage impassible.

Seul, Mickhaïl Ossipoff demeura calme; il se tourna vers M. de Flammermont.

—Qu'en pensez-vous? demanda-t-il.

—Je pense, en effet, que cela serait peut-être plus prudent, répondit-il.

Et, à part lui, il songeait que si, par hasard, l'éruption se trouvait en avance, et s'ils étaient pris au dépourvu, ils seraient réduits en miettes.

Aussitôt Fricoulet tourna la manette de l'appareil automatique à distribution d'air et ferma hermétiquement, au moyen d'écrous, la porte du projectile.

Sauf l'ingénieur et Ossipoff, les autres voyageurs se regardaient avec une certaine anxiété, étudiant soigneusement la manière dont fonctionnaient leurs poumons avec cet air nouveau de fabrication artificielle.

Et chacun pensait à part soi:

—Pourvu que nous n'étouffions pas.

Gontran avait tiré sa montre; mais les secondes, les minutes s'écoulaient et nul indice d'asphyxie ne se faisait sentir.

Décidément, on respirait et l'on respirait même à merveille.

—Vive Mickhaïl Ossipoff! s'écria Farenheit en jetant en l'air son chapeau de voyage pour rendre son enthousiasme plus sensible.

Séléna, remise de son émotion première, vaquait à travers le wagon, tout comme si elle eût été dans la petite maison de Pétersbourg.

Prestement elle avait dressé au milieu de la pièce commune la table, qu'elle couvrit d'une nappe blanche et sur laquelle elle disposa les couverts.

—Quoi! s'écria M. de Flammermont, on dîne déjà; mais il n'est que cinq heures.

—Il me semblait qu'il était préférable de manger avant le départ, répondit la jeune fille; qu'en pensez-vous, père?

—Je suis également de cet avis, répliqua le vieillard.

Jonathan Farenheit avait déjà sa serviette autour du cou.

—Allons, dit-il en frappant la table du manche de son couteau, faisons honneur à ce repas terrestre, le dernier peut-être de notre vie.

Et Fricoulet ajouta:

—Qui sait! nous souperons peut-être ce soir chez Pluton.

Cette réminiscence de l'histoire grecque fit courir sur l'épiderme de Gontran un léger frisson.

—Fichtre! murmura-t-il, sais-tu que tu manques de gaieté!

Néanmoins, au bout de cinq minutes, grâce à un excellent bourgogne, le jeune diplomate avait laissé ses appréhensions au fond de son verre et faisait, comme ses compagnons, grand honneur au talent culinaire de MlleOssipoff.

L'entrain était même si complet que personne ne songeait à consulter l'horloge suspendue à l'une des parois du wagon.

On était au dessert, Alcide Fricoulet venait de remplir de champagne les verres à la ronde et s'apprêtait à porter un toast à Mickhaïl Ossipoff, lorsque soudain le wagon trembla sur sa base.

On eût dit que l'une des puissantes assises du globe venait de céder sous le poids des Cordillères entassées; le sol fut agité d'une trépidation prolongée en même temps que de sourds craquements se faisaient entendre à travers la masse granitique.

Chacun reposa, du même mouvement, le verre qu'il portait à ses lèvres et regarda son voisin d'un air inquiet.

Le vieux savant, lui, s'était redressé tout d'une pièce.

—L'éruption! s'écria-t-il.

—L'éruption! répéta gouailleusement Fricoulet, qu'elle soit la bienvenue!

Et vidant son verre d'un trait, il ajouta d'une voix vibrante:

—Messieurs, je bois à Ossipoff et au Cotopaxi, ces deux forces, l'une intellectuelle, l'autre brutale, grâce auxquelles nous partons à la conquête des mondes inconnus.

Tous imitèrent son exemple; puis tous les regards se tournèrent vers l'horloge; elle marquait le quart moins de six heures.

—Mais nous sommes en avance, balbutia Gontran.

—Ce ne sont probablement que les préliminaires de l'éruption, répliqua Fricoulet avec sang-froid.

—Et si nous partions avant la seconde indiquée par vous, fit à son tour Jonathan Farenheit?

—C'est fort possible.

—Que faire en ce cas?

—Attendre; on ne lutte pas contre les forces aveugles de la nature et surtout contre les éruptions; les endiguer, les contenir, en utiliser la puissance énorme, passe encore... mais leur commander, jamais... J'ai pris mes précautions pour avancer l'explosion, au cas où elle ne se produirait que passé l'heure assignée par moi au départ, mais je ne puis rien faire pour la retarder.

Ainsi parla Ossipoff; personne ne lui répondit, chacun étant absorbé dans ses propres pensées, attendant la minute fatale qui devait mettre à néant ou à exécution les audacieux projets du vieux savant.

Au dehors, les crépitements volcaniques et les détonations souterraines augmentaient; de seconde en seconde, leur violence allait croissant.

Maintenant le wagon oscillait, tressautait sur ses deux caissons à air comprimé et, à chaque trépidation plus forte, les voyageurs s'attendaient à ce que les vapeurs et les matières laviques, se frayant enfin un passage, les envoyassent dans l'espace ou leur brisassent les membres.

Cependant, malgré l'intensité toujours croissante des secousses du sol en travail, le repas se termina sans encombre.

Un moment, Ossipoff, qui prêtait une oreille attentive aux mille bruits qui se croisaient dans l'espace, devint blême; une crainte lui traversa l'esprit; si les laves qui s'élevaient dans les canaux voisins de la cheminée où était enfermée le wagon, venaient à s'épancher par l'orifice de la cheminée, c'en était fait du projectile et de ses voyageurs qui se trouveraient ainsi ensevelis sous une masse de matières incandescentes.

Dans le silence qui emplissait le wagon, l'horloge égrena les six coups de six heures.

—Nous avons dix minutes encore à demeurer sur terre, murmura le vieux savant.

—Sous terre, voulez-vous dire, observa Gontran.

—Monsieur Ossipoff, fit Alcide Fricoulet, ne seriez-vous pas d'avis de nous préparer au départ?

—Quels préparatifs? demanda l'Américain.

—D'abord, nous assurer que toutes les attaches des meubles sont solides, que les écrous des hublots et des saisines sont serrés à fond, afin que tout ce qui est à l'intérieur de ce véhicule résiste à la secousse et que celui-ci joue le rôle d'un véhicule plein...

Ce disant, l'ingénieur inspectait minutieusement l'arrimage et l'aménagement du wagon céleste; il ferma soigneusement toutes les portes du meuble vitrine, mit un couvercle sur les piles au bichromate, poussa les verrous des portes des soutes et enfin redescendit.

—Quelque brutale que soit la secousse, dit le jeune homme, tout résistera au formidable contre-coup du départ, et le wagon fera l'effet d'un bloc plein. Il faut que nous soyons également amarrés avec solidité. Pour cela, nous allons nous introduire côte à côte dans les «tiroirs capitonnés» que j'ai préparés. De cette façon, le choc du départ ne nous écrasera pas contre les parois du véhicule avec lequel nous ferons corps.

—Brr..., murmura Gontran en considérant lestiroirsdont Fricoulet venait de lever le couvercle, on dirait des cercueils!

Cependant et pour donner l'exemple à ses compagnons, Flammermont se glissa dans la boîte près de Séléna et le couvercle fut rabattu et boulonné.

Cinq minutes s'étaient écoulées au milieu de ces préparatifs et, dans ce court intervalle, les éléments s'étaient déchaînés d'une effroyable façon:

D'horribles craquements ébranlaient les contreforts de la montagne qui frissonnait comme la tôle d'une chaudière en ébullition.

Le monstrueux Cotopaxi, ainsi que le jésuite espagnol, Martinez da Campadores l'avait prédit, se réveillait de son long sommeil et dans ses gigantesques entrailles sifflaient et hurlaient les vapeurs souterraines accumulées sous une énorme pression.

—C'est à croire que les cinq cents mille diables de l'enfer sont tombés au fond de ce trou, dit en plaisantant Alcide Fricoulet, qui était demeuré debout tandis que ses compagnons, se cramponnaient aux parois de leurs boîtes.

—Pourquoi ne te couches-tu pas? demanda Gontran.

—Parce qu'il me reste encore quelque chose à faire avant le départ, répliqua l'ingénieur.

—Six heures huit minutes, prononça Ossipoff d'une voix vibrante... attention!

—Enfin, nous allons partir, fit joyeusement l'Américain en se frottant les mains avec énergie à la pensée qu'il allait enfin se lancer à la poursuite de ce gredin de Sharp.

Au même moment, Fricoulet tourna la manette du commutateur-interrupteur placé sur le trajet des fils conduisant le courant de la pile aux lampes à incandescence et brusquement l'obscurité se fit dans l'intérieur du wagon.

Subitement tout le monde se tut et l'on n'entendit plus que le bruit de la respiration oppressée des cinq explorateurs et le battement de leurs cœurs.

Quelques secondes se passèrent dans une anxiété mortelle.

Soudain une effroyable secousse ébranla le projectile tout entier, tendant à briser les ressorts en acier sur lesquels les boîtes étaient suspendues; les voyageurs perçurent un bruit sourd et prolongé, qu'accompagnaient des sifflements aigus; il leur sembla pénétrer dans une zone d'incendie; et ils perdirent connaissance, tandis que, sous l'indescriptible poussée de plusieurs millions de mètres cubes de gaz souterrains, le projectile quittait, dans un nuage de feu, le cratère du Cotopaxi et traversait, en moins de cinq secondes, toute l'atmosphère terrestre.

Ils n'avaient pas entendu la terrible détonation produite par la brusque détente des gaz si longtemps accumulés et comprimés dans les flancs du volcan; leur wagon, ainsi qu'Ossipoff l'avait expliqué à Séléna, volait plus vite que le son, et déjà ils flottaient dans le vide absolu qu'argentaient mille étoiles brillant d'un incomparable éclat.

Mais si les hardis voyageurs avaient pu, grâce à leur vitesse, se lancer dans l'espace, sans avoir même conscience du cataclysme qui accompagnait leur départ, il n'en fut pas de même pour toute l'Amérique.

Un immense panache de flammes, haut de plus de cinq cents mètres, jaillit au-dessus du cratère du Cotopaxi et un bruit effroyable ébranla jusqu'aux couches les plus reculées de l'atmosphère.

Ce panache de flammes fut aperçu de plus de cent lieues en mer par tous les navires traversant cette partie de l'Océan Pacifique, tandis que l'air, violemment agité et refoulé par cette exhalaison subite de plusieurs millions de mètres cubes de gaz chauds, se transformait en un ouragan furieux dont les ravages furent incalculables.

Cette tempête animée, ainsi que le constatèrent les savants du nouveau monde, d'une vitesse de 155 kilomètres à l'heure, se précipita vers le Nord-Est, traversa le golfe du Mexique, engloutissant une quinzaine de navires qui voguaient tranquillement et furent pris à l'improviste dans des trombes d'air et des tourbillons d'eau. Elle franchit les États-Unis, enlevant les toitures, renversant les maisons, déracinant des arbres centenaires et, en moins de six heures, alla se perdre dans les régions polaires de la mer de Baffin.

Dans les régions de l'Amérique équatoriale, la terreur fut à son comble: un tremblement de terre parcourut de ses ondes brisantes toute la zone des Andes, depuis Quito jusqu'à Valparaiso.

Mais ce fut surtout la partie des Cordillères, dit le nœud de Pastos, qui fut le plus éprouvée; la magnifique façade du collège des jésuites à Quito, si admirée quelques semaines auparavant par Gontran de Flammermont, fut fendue du bas en haut sur une largeur de vingt centimètres; plusieurs cheminées d'usines furent jetées bas et une quinzaine de maisons se trouvèrent lézardées, disloquées, bonnes pour la démolition.

A quatre-vingts lieues de là, à Guayaquil, le terrain s'affaissa brusquement et, à deux cents mètres du port, une crevasse de plusieurs mètres de largeur se produisit soudain, d'où sortaient des gaz méphitiques.

Bref, dans les deux Amériques, ce fut une désolation générale, et la République de l'Équateur dut inscrire, à l'actif du plus immense volcan qui orne son sol, une catastrophe de plus.

MICKHAÏL OSSIPOFF RENCONTRE DANS L'ESPACE SON ANCIEN COLLÈGUE DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES.

Pendant que le Nouveau-Monde était le théâtre des terribles catastrophes sommairement décrites à la fin du chapitre précédent, les auteurs de ces catastrophes semblaient déjà avoir reçu du ciel le juste châtiment dû à leur épouvantable méfait.

Dans l'intérieur de l'obus régnait une ombre épaisse qui ne permettait de distinguer quoi que ce fût; en outre, pas le moindre bruit, pas le plus petit souffle, pas même le plus imperceptible gémissement.

Ombre et silence de tombe.

Tout à coup, sec comme un coup de pistolet, un éternument éclata; puis un second, puis un troisième, puis toute une succession, pendant trois minutes au moins.

C'était là l'indice certain que, sur les cinq passagers, un du moins était vivant.

—Saperlipopette! fit une voix un peu sourde, un peu étouffée, je me serai probablement enrhumé.

A peine ces mots étaient-ils balbutiés qu'un autre éternument éclata à quelques pas.

—A vos souhaits, fit sur un ton joyeux la première voix.

—Tiens! monsieur Fricoulet!... vous êtes donc vivant! exclama le second éternueur.

—En quoi cela vous surprend-il, honorable monsieur Farenheit?

—Mais cela ne fait pas que de me surprendre, cela me fait plaisir, riposta l'Américain.

—Trop honnête, monsieur Farenheit.

—Dame! moi qui n'aime pas la solitude, je tremblais déjà de me voir enfermé là-dedans en tête-à-tête, avec quatre cadavres.

—En effet, la conversation eût peut-être manqué d'animation, dit le jeune ingénieur, un peu froissé de l'égoïsme du Yankee.

Puis, tout à coup, d'une voix tremblante:

—Mais vous venez de parler de cadavres, s'écria-t-il... pensez-vous donc que nos compagnons?...

Il n'acheva pas, tellement l'angoisse lui étreignait la gorge...

—Dame! fit impassiblement Jonathan Farenheit, en dehors de nous deux, personne ne bouge ni parle... il est donc à supposer...

Un frisson glacé courut par les membres de Fricoulet; domptant l'engourdissement qui l'immobilisait dans sa boîte, il se coula à terre et, une fois sur le tapis, se traîna à l'aide des genoux le long de la paroi capitonnée qu'il palpait fébrilement de la main.

Tout à coup il poussa un cri de joie; ses doigts venaient de rencontrer la manette du commutateur. Il la fit pivoter sur son axe et instantanément les lampes à incandescence du lustre se rallumèrent, inondant de leur clarté l'intérieur du wagon.

—Par le ciel! s'écria Jonathan, un peu de lumière fait grand bien.

Ce disant, il se redressait, s'étirant les membres avec volupté, faisant l'une après l'autre craquer toutes ses articulations.

Cependant Fricoulet avait couru au premier «tiroir» qui se trouvait à sa portée; sur le capiton moelleux, immobile et raide comme si la mort l'eût frappé pendant son sommeil, M. de Flammermont était étendu.

—Gontran! s'écria le jeune ingénieur en secouant son ami aussi vigoureusement que le lui permettait sa propre faiblesse.

Mais il eût autant valu chercher à communiquer de la vie à un mannequin; sous l'effort de Fricoulet, le jeune comte roulait de droite à gauche sa tête aux paupières closes et aux lèvres serrées.

—Mort! murmura Fricoulet épouvanté.

L'Américain s'était approché et, sans rien dire, avait collé son oreille sur la poitrine du comte.

—Pas plus mort que vous, ricana-t-il... le cœur bat normalement.

—En ce cas, fit l'ingénieur, redressez-lui le haut du corps quelques instants... cela facilitera toujours le jeu des poumons... je suis à vous tout de suite.


Back to IndexNext