CHAPITRE V

L'ENLÈVEMENT D'OSSIPOFF

A cinq cents verstes environ de laKamennoï Poïas(la ceinture de pierre), ainsi que les Russes appellent la ligne des monts Oural, par 56° 51' de latitude Nord et 38° 18' de longitude Est, s'élève la ville d'Ekatherinbourg, centre de toutes les mines et forges de la couronne. C'est là qu'après deux mois d'un voyage épouvantable, le corps brisé par les fatigues et les souffrances, mais le moral résistant quand même, Mickhaïl Ossipoff était parvenu avec toute une colonne de forçats, composée pour la plupart de condamnés criminels.

Le lendemain même de son arrivée, le vieillard, séparé de ses compagnons et escorté de deux gendarmes,—en tunique bleue et coiffés d'un casque de cuivre,—fut conduit à la maison de police.

Là, en présence dusmotritel(inspecteur), on le mit nu jusqu'à la ceinture pour bien constater, signalement en main, son identité; puis on lui donna le numéro 7327 qui, désormais, devait remplacer pour lui tout état civil.

Ces différentes formalités remplies, l'inspecteur dit à son secrétaire:

—Vois donc si Ismaïl Krekow est là.

L'autre rentra quelques minutes après, suivi d'un grand diable d'homme tout vêtu de fourrures, avec un bonnet de peau d'ours enfoncé jusqu'aux yeux, le visage disparaissant presque tout entier sous une barbe épaisse et noire, dans laquelle les lèvres, fortement roulées, mettaient une teinte écarlate.

—Ismaïl Krekow, dit l'inspecteur, voici l'homme que tu attends.

Le nouveau venu s'approcha du vieux savant.

—C'est toi qui t'appelles Mickhaïl Ossipoff? demanda-t-il.

—C'est moi, répondit le savant assez surpris.

—Ah! poursuivit l'autre en tournant autour du prisonnier, l'examinant du haut en bas.

L'inspecteur, impatienté, frappa du pied.

—Allons! exclama-t-il, qu'attends-tu pour t'en aller, Ismaïl Krekow?

—Je veux vérifier si c'est bien là celui dont on m'a parlé, répondit l'autre gravement.

—Imbécile, murmura l'inspecteur, puisque tu ne l'as jamais vu, comment veux-tu savoir si c'est lui!... Allons, prends livraison de ton homme et va-t'en.

Docilement, Ismaïl Krekow se courba sur un grand registre qu'on ouvrit devant lui, mit sa signature à l'endroit qu'on lui désignait, et sortit en faisant signe à Mickhaïl Ossipoff de le suivre.

Devant la porte de la maison de police, une télègue, attelée de deux chevaux, attendait.

Ismaïl Krekow y monta, le vieillard prit place à côté de lui et les chevaux, enveloppés d'un vigoureux coup de fouet, emportèrent la légère voiture à travers les faubourgs de la ville.

Bientôt les dernières maisons disparurent, puis, tournant brusquement la grand'route, la télègue s'engagea dans un chemin étroit qui montait en pente assez raide sur le flanc d'une montagne; alors le conducteur mit ses chevaux au pas et, se tournant vers son compagnon:

—Eh bien! dit-il, tu peux te vanter d'avoir une vraie chance.

—Oui, fit évasivement Mickhaïl Ossipoff.

—Figure-toi que lorsqu'il y a trois jours j'ai reçu la lettre qui te recommandait à moi, mon comptable, un condamné comme toi, venait de mourir... alors, comme on me disait que tu étais un homme suffisamment instruit pour tenir des livres, j'ai demandé ausmotritelde te céder à moi.

—Ah! dit Ossipoff faisant tous ses efforts pour cacher son étonnement, vous avez reçu une lettre parlant de moi?

—Oui, il y a trois jours... un ingénieur français que j'ai eu avec moi pendant plusieurs années pour diriger la mine dont j'étais concessionnaire, m'a écrit chaudement en ta faveur... Alors, comme il m'avait rendu beaucoup de services et que j'avais conservé de lui un bon souvenir, comme aussi j'avais besoin d'un autre comptable pour remplacer celui qui est mort... alors, je t'ai pris avec moi... es-tu content?

—Je vous remercie, fit simplement Ossipoff.

La stupéfaction chez lui était si grande qu'il ne pensait pas à remercier autrement cet homme du grand service qu'il lui rendait en l'arrachant à cet enfer du travail minier; il se demandait quel ami avait bien pu écrire de Paris pour le recommander, lui qui n'avait jamais quitté Pétersbourg et qui n'avait dans la capitale de la France presque aucune relation.

Ne pouvant répondre à cette question, il prit la chose en philosophe, bénissant intérieurement, sans le connaître, celui auquel il était redevable de cet adoucissement apporté à son sort.

Ces choses se passaient à peu près vers la même époque où Séléna et Gontran de Flammermont, à huit jours d'intervalle, quittaient Pétersbourg, la première pour venir rejoindre son père, à travers les mille dangers des steppes sibériens, le second pour répondre à l'appel de son ami Fricoulet qui le mandait à Paris par dépêche.

Pendant les premiers temps de son séjour, Ossipoff trouva une diversion à ses chagrins dans l'exploitation de la mine et dans les opérations chimiques nécessitées par le traitement du platine extrait des roches serpentines de la montagne.

Débarrassé, au moyen de lavages répétés, de la terre et du sable qu'il contient, le platine est plongé ensuite dans un bain d'eau régale où se dissolvent l'or et le fer qui lui sont mélangés; on concentre ensuite cette eau régale et le métal se dissout avec les autres corps qui s'attachent encore à lui: le rhodium, le palladium et l'iridium.

La dissolution décantée est évaporée presque à siccité, pour chasser l'excès d'eau régale et décomposer les corps métalliques énumérés plus haut; puis on reprend la liqueur et on la traite par le chlorhydrate d'ammoniaque qui donne un précipité de chlorure double de platine et d'ammoniaque. Ce précipité lavé, séché et calciné au rouge, constitue alors lamousse de platine, masse grise, spongieuse, qui sert à composer le platine métallique.

C'est cette poudre qui était le résultat des travaux de la mine et de l'usine que dirigeait Ismaïl Krekow; on l'expédiait telle que à Moscou, où on la fondait par des procédés spéciaux, pour en faire de véritables lingots.

Presque tous les condamnés employés par Ismaïl Krekow, aux teints terreux, aux barbes incultes, aux regards effrayants, portaient sur le front et sur les joues, écrites au fer rouge, les trois lettres de l'infâme stigmate:vor, voleur; on les reconnaissait au carré de drap noir cousu dans le dos de leur capote; ce même carré était rouge pour les meurtriers et jaune pour les incendiaires.

Bien que toute la journée Mickhaïl Ossipoff, employé dans les bureaux de l'administration, n'eût aucun rapport avec ses compagnons de captivité, le soir venu, il lui fallait retourner dans l'isba, sorte de petite cabane bâtie en torchis, qu'il partageait avec un condamné, dans le dos duquel s'étalait un carré de drap rouge.

C'était un assassin, et, dès le premier soir où ils s'étaient trouvés ensemble, Yegor—c'était le nom de cet homme—raconta son histoire à Ossipoff avec des détails tellement cyniques que le vieillard ne put s'empêcher de frémir.

—Et toi, demanda le bandit quand il eut fini, pourquoi es-tu ici?

Le savant, pour ne point irriter son compagnon, le mit en quelques mots au courant de l'odieuse machination qui lui avait valu sa condamnation.

L'autre demeura pensif... Le lendemain soir, comme Ossipoff allait s'étendre sur sa couche, Yegor l'attira vers la fenêtre de l'isba et, lui montrant le ciel tout parsemé d'étoiles, lui dit:

—Cause-moi un peu de tout cela.

Surpris d'abord, le vieillard regarda son compagnon, doutant qu'il parlât sérieusement.

Mais voyant la mine grave du bandit et ses regards curieux, il commença à lui exposer en termes simples, susceptibles d'être compris de cette intelligence naïve, les principes du mécanisme universel; puis il passa à l'organisation de la machine céleste et il parla durant deux heures, oubliant, à s'entretenir ainsi d'un sujet qui lui était cher, l'horrible situation dans laquelle il se trouvait.

Et tous les soirs, ce fut ainsi; le bandit se captivait de plus en plus aux explications du savant; le savant sentait peu à peu sa réserve première se fondre et une certaine sympathie pour ce malheureux pénétrer dans son cœur.

—Ah! dit un jour Yegor avec un gros soupir et en étendant la main vers le disque argenté de la lune, je voudrais bien la voir de plus près.

—Il faudrait une lunette pour cela, répondit Ossipoff.

Le lendemain matin, comme le vieillard s'installait dans la petite pièce qui lui servait de bureau, on vint le prévenir qu'Ismaïl Krekow le mandait dans son cabinet.

Le concessionnaire tenait une lettre à la main.

—Ton ami de Paris, dit-il à Ossipoff, m'écrit pour me prier de te remettre ceci qui, m'assure-t-il, te fera grand plaisir; comme je suis content de toi, je ne vois pas d'inconvénient à faire ce qu'il me demande.

Ce disant, il désignait un objet étroit et allongé, posé sur la table, soigneusement enveloppé de toile et de paille.

Vivement le vieillard déchira l'enveloppe et alors à ses yeux ravis une magnifique lunette apparut.

Le vieillard poussa un cri de joie et ses mains tremblantes faillirent laisser échapper le précieux objet.

—Emporte cela, dit Ismaïl Krekow, et ce soir, quand ta journée sera finie, tu pourras te distraire tout à ton aise.

On juge si les heures passèrent lentement pour le vieux savant.

Une lunette! mais cet instrument seul le rattachait à la vie; grâce à lui il allait pouvoir continuer ses études et chercher dans les astres l'oubli de ses misères.

Quand il arriva à son isba, Yegor n'était pas encore remonté de la mine; sans perdre une minute, Ossipoff, après avoir mis sa lunette au point, la braqua vers la voûte où scintillaient des milliers d'étoiles.

Mais, ô surprise! le champ de l'instrument demeura obscur, aucun astre ne traversa les lentilles: on eût dit qu'un voile épais s'étendait entre l'œil du savant et l'objectif.

Pensant qu'un corps étranger s'était glissé dans l'intérieur de l'instrument, Ossipoff le démonta complètement, puis, une à une, en examina les différentes parties avec un soin extrême.

Tout à coup, il poussa une sourde exclamation; sur l'un des verres était collé un petit morceau de collodion, grand tout au plus comme l'ongle d'un pouce.

Le vieux savant, la gorge serrée par l'émotion, le cœur battant avec une violence inimaginable, reconnut que le collodion était comme pointillé de taches noirâtres imperceptibles; tout de suite il eut le pressentiment qu'il avait affaire à une réduction photographique; appliquant sur la réduction l'un des verres grossissants de la lunette, il lut distinctement ces mots:

«Nous veillons sur vous et travaillons à vous sauver. Entre le 7 et le 8 août, nous serons à Ekatherinbourg.—Nous arriverons par la voie des airs.»

C'était signé: Gontran de Flammermont.

Ossipoff eut besoin de toute sa force de volonté pour ne pas pousser des cris de joie.

On veillait sur lui, on ne l'abandonnait pas! on allait le sauver!

En vérité, cela était-il bien possible!

Et plusieurs fois, il relut le bienheureux billet; mais oui, cela était écrit, bien écrit, et c'était au 8 août qu'était fixé le jour de sa délivrance, et c'était signé de Flammermont.

Ainsi donc, ce mystérieux ami qui avait écrit à Ismaïl Krekow, c'était le jeune comte.

Ah! le brave enfant, et comme lui, Ossipoff, était heureux que Séléna aimât un homme tel que celui-là.

Cependant, le sang-froid lui revenant peu à peu, le savant se hâta de gratter la feuille de collodion; puis il remonta la lunette et, incapable de se livrer ce soir-là à son étude favorite, il allait se coucher, lorsque des pas retentirent au dehors, et, par la porte violemment poussée, deux hommes, deux condamnés, entrèrent dans l'isba, portant par la tête et par les pieds un malheureux tout ensanglanté qu'à la lueur de la lanterne Ossipoff reconnut être son compagnon de nuit.

Sans mot dire, les prisonniers déposèrent leur camarade sur son lit et se retirèrent.

—Yegor! s'écria le vieillard.

Le blessé souleva péniblement ses paupières, regarda un moment en silence Ossipoff, puis, d'un geste de la main l'appela auprès de lui.

—Je suis mort, murmura-t-il d'une voix faible... un quartier de roche s'est écroulé sur moi... je n'ai plus que quelques heures à vivre... mais, avant de mourir, je voudrais te dire quelque chose.

—Parle, répliqua le savant en mettant son oreille tout près de la bouche du moribond.

Celui-ci fit un effort violent, se redressa sur sa couche et étendant le bras vers l'âtre:

—Là, dit-il d'une voix entrecoupée de hoquets, là! sous les pierres... une fortune... trouvée dans la mine... depuis dix ans...pour toi... pour toi... sous les pierres....

Il se renversa en arrière, ses membres se tordirent, puis restèrent immobiles. Il était mort!

Ossipoff, vivement impressionné, passa toute sa nuit à veiller le cadavre, puis, le lendemain, retourna à ses occupations, sans songer même à constater la véracité des dernières paroles prononcées par Yegor.

Ce ne fut que plusieurs jours après que, seul un soir dans son isba, le temps étant couvert et rendant impossible toute étude astronomique, le vieillard, dont les yeux étaient machinalement fixés sur l'âtre, tressaillit tout à coup, en songeant à la révélation du défunt.

Après avoir soigneusement fermé la porte et tendu son unique couverture devant la fenêtre, il s'approcha de l'âtre, s'agenouilla et, à l'aide d'un pic de fer, souleva les pierres du foyer; une excavation apparut alors, sur laquelle il projeta la lumière de sa lanterne.

Il se recula, les yeux éblouis par les mille feux dont étincelait une poignée de rubis, d'émeraudes et de tourmalines, dont les plus petites avaient la grosseur d'un pouce, et qui remplissaient le trou mis à découvert par lui.

—Une fortune! s'écria-t-il... oui, cet homme a dit vrai, il y a là une fortune!

Un moment il demeura pensif, agenouillé sur la terre battue qui servait de plancher à l'isba; son âme d'honnête homme se révoltait à la pensée de s'emparer de ces pierres précieuses, et son premier mouvement fut de les porter à Ismaïl Krekow.

Mais il réfléchit que cet homme n'était qu'un concessionnaire et qu'en vertu des lois de l'empire, les pierres précieuses trouvées sur le territoire russe, appartenaient au Tzar.

Donc, ce n'était pas à Ismaïl Krekow que revenait le trésor accumulé par le bandit Yegor, mais bien à l'Empereur.

Or, l'Empereur...

Mickhaïl Ossipoff demeura hésitant une partie de la nuit; mais au matin, sa décision était prise; cette fortune qui lui tombait si inespérément entre les mains, il était résolu à l'employer à la réalisation de son fameux projet.

—L'Empereur est frustré, pensa-t-il; mais la Russie y gagnera.

Il remit en place les pierres du foyer et conserva pour lui le secret de Yegor.

Cependant, depuis une huitaine de jours, une animation singulière régnait dans les rues d'Ekatherinbourg, occasionnée par la foire annuelle—très importante—qui se tient chaque année dans cette ville, de la mi-juillet jusqu'à la fin du mois d'août.

Plus l'époque fixée par Gontran de Flammermont approchait et plus Ossipoff tremblait que le moindre incident vînt déranger les plans de son sauveur.

Un dimanche matin, enfin,—c'était le 8 août,—après avoir caché dans sa lunette les pierres précieuses léguées par Yegor, et s'être passé ladite lunette en bandoulière sous son sayon de poils de chèvre, le vieux savant demanda à Ismaïl Krekow l'autorisation de descendre en ville pour aller faire un tour à la fête; ce n'était point là une faveur qu'il implorait. L'administration pénitentiaire estime, en effet, qu'il est bon de détendre un peu l'esprit des condamnés par quelques réjouissances, si bien que les forçats ont permission de se mêler à la foule, mais revêtus de leur casaque detravailleurs de l'État.

Arrivé à Ekatherinbourg, Ossipoff, entraîné par le courant irrésistible des curieux, se trouva bientôt sur la grande place de la ville où étaient, paraît-il, réunies les attractions de la foire.

Ces attractions consistaient surtout en des bandes de bohémiens qui se livraient en plein vent à des exercices étranges: chantant, dansant, faisant des tours de force et d'adresse, pour le plus grand ébahissement des badauds.

Comme on le pense bien, ces distractions n'avaient aucun attrait pour Ossipoff, et une fois sur la place, il n'eut qu'un but: gagner à travers la foule qui l'enserrait, une isba isolée où il pût se rafraîchir et attendre en paix les événements.

Tout à coup, d'un cercle de curieux, s'éleva une voix qui fit tressaillir le vieillard.

Instinctivement, et avec une force dont il ne se fût pas cru capable, il fendit les flots humains et arriva jusqu'au premier rang d'un cercle au milieu duquel une jeune fille au visage hâlé et vêtue des oripeaux pittoresques chers aux gens de Bohême, faisait danser en l'accompagnant de sa voix, une petite chevrette blanche.

—Séléna! s'écria le vieillard.

—Mon père, mon cher père! fit à son tour la jeune bohémienne en tombant éperdue dans les bras d'Ossipoff.

Puis, sans se soucier des murmures de la foule qui trouvait fort mauvais qu'on interrompît aussi brusquement ces exercices divertissants, il entraîna sa fille jusqu'à l'une des isbas qui bordaient la place.

—Toi, dit-il, toi ici, ma pauvre enfant! mais comment se fait-il?...

En quelques mots, la jeune fille mit le vieux savant au courant de ce qui s'était passé; elle dit la visite de Fricoulet, la confiance qu'elle avait eue en lui, puis son impatience et la résolution qu'elle avait prise de venir retrouver son père, sinon pour le sauver, du moins pour lui adoucir les rigueurs de sa captivité.

—Mais, j'ai des nouvelles de monsieur de Flammermont, s'écria Ossipoff.

Et il raconta à Séléna l'avis contenu dans la lunette qu'on lui avait expédiée de Paris; puis il ajouta:

—Mais sais-tu quel est leur plan?

—Je l'ignore absolument, répondit la jeune fille; je ne sais qu'une chose, c'est que monsieur Fricoulet se proposait de construire un appareil spécial naviguant dans l'air... mais c'est tout.

—Et sais-tu que c'est aujourd'hui même qu'ils doivent arriver à Ekatherinbourg?

Séléna jeta un cri de joie.

—Aujourd'hui!... ah! cher père.

Et entourant de ses deux bras le cou du vieillard, elle l'embrassa tendrement sur les deux joues.

Tout à coup, un gendarme parut à la porte de l'isba; un moment, arrêté sur le seuil, la main sur les yeux en guise d'abat-jour, il promena ses regards dans l'intérieur de la maison; puis, s'avançant vers Ossipoff:

—Le numéro 7327? fit-il d'une voix rude.

—C'est moi, répondit le vieux savant.

—C'est là ta fille? ajouta le représentant de l'autorité en se tournant vers Séléna.

Le vieillard inclina affirmativement la tête.

CARTE GÉNÉRALE DE LA LUNE

—Je vous arrête tous les deux, déclara-t-il.

Et se retournant vers la porte, il fit un signe; alors, une dizaine de gendarmes envahirent l'isba, se jetèrent sur le vieillard et sur sa fille et leur passèrent aux pieds et aux mains de lourdes chaînes.

—Quel est notre crime? demanda Ossipoff.

—Tu préparais ton évasion.

—La preuve! riposta le savant.

—LeKorosse(commissaire) éclaircira la chose.

Et poussant les prisonniers dehors, les gendarmes se mirent en devoir de gagner la maison de police.

La traversée du marché ne s'accomplissait pas sans peine; en dépit de la brutalité avec laquelle les gendarmes refoulaient les curieux, ceux-ci s'entêtaient à voir de près les prisonniers dont l'aspect malheureux les apitoyait.

De sourdes rumeurs commençaient même à circuler dans la foule, et les gendarmes, pressentant de la part des paysans un mouvement favorable à leurs captifs, s'interrogeaient d'un regard inquiet, lorsque, tout à coup, l'un d'eux s'écria:

—N'aimez-vous donc plus lePère(Tzar), que vous plaignez ceux qui ont tenté de le mettre à mort?

Un mouvement de recul se produisit parmi les curieux des premiers rangs, et plusieurs voix répétèrent:

—Ils ont tenté de tuer le Père?

—Ce sont des sorciers, ajouta le gendarme.

A ce mot, un cri d'effroi et de rage sortit de toutes les poitrines:

—Des sorciers!... des sorciers!... répétait-on.

—Ils porteront malheur aux récoltes.

—Ils feront mourir les bestiaux.

—A mort! les sorciers, cria une voix.

Et aussitôt, tous les assistants hurlèrent:

—Pendons-les!... pendons-les!...

Devant ces dispositions hostiles de la foule, l'inquiétude des gendarmes augmenta; car leur devoir était aussi bien d'empêcher les prisonniers d'être délivrés que d'être écharpés... et c'était certainement ce dernier sort qui était réservé à l'infortuné Ossipoff et à sa fille.

En vain, les gendarmes assénaient-ils sans pitié des coups de bâton à droite et à gauche sur les paysans; ceux-ci rendus furieux luttaient avec acharnement pour s'emparer de la proie qu'ils convoitaient.

Tout à coup, un gendarme tiré traîtreusement par les jambes, tomba à la renverse et, avant qu'il eût eu le temps de se relever, fut désarmé et ligoté.

Cette capture accrut le courage des assaillants qui, poussant un cri formidable se jetèrent, dans un élan unanime, sur le cortège qu'ils disloquèrent, en dépit de la fermeté avec laquelle les gardiens défendaient leurs prisonniers.

En quelques minutes, ils furent mis hors de combat; Ossipoff et Séléna passèrent aux mains de ces forcenés qui les entraînèrent vers le milieu du champ de foire où se dressait un gigantesque sapin étendant horizontalement, à quelques mètres du sol, d'énormes branches.

—Mon enfant! ma chère Séléna! murmura le vieillard qui devina l'intention de ces barbares.

La jeune fille leva vers son père un œil assuré.

—Ne craignez rien pour moi, mon père, dit-elle d'une voix ferme, je saurai montrer à ces malheureux quel courage l'innocence peut donner à une fille telle que moi.

Tiraillés, bousculés par les hommes, pincés, injuriés par les femmes, les deux prisonniers ne se trouvaient plus qu'à une dizaine de mètres de l'arbre fatal, quand soudain un sifflement aigu troubla si terriblement l'espace que spontanément tous les assistants levèrent la tête.

Dans le ciel bleu, juste au-dessus d'Ekatherinbourg, un point noir planait, qui grossissant à vue d'œil, semblait descendre perpendiculairement sur la ville.

Et toujours le même sifflement se faisait entendre.

—La grêle... la grêle... cria une voix... ce sont les sorciers qui l'attirent sur nous... A mort!...

Mais le point grossissait toujours et maintenant on apercevait jaillissant de lui comme un léger panache de fumée.

Alors la stupeur se transforma en épouvante et de centaines de poitrines, le même cri sortit à la fois:

—Un dragon... un dragon!...

Ossipoff, lui aussi, regardait comme tout le monde, cherchant impassiblement, malgré la mort qui l'attendait, l'explication de ce surprenant phénomène.

Soudain, Séléna poussa un cri de joie et, se penchant à l'oreille de son père:

—Ce sont eux, murmura-t-elle... c'est M. de Flammermont et son ami.

Cependant, les plus braves d'entre les paysans entraînaient les prisonniers vers le milieu de la place, quand au loin, le sol trembla et plusieurs voix s'écrièrent:

—Les cosaques!... les cosaques!

C'était, en effet, un peloton de cavaliers qui, la lance en arrêt, accouraient au grand trot pour arracher les prisonniers à la foule.

Ce fut un tumulte épouvantable où se mêlaient les voix des femmes et des enfants piétinés par les chevaux et les hurlements de douleur des hommes qu'atteignaient les lances cosaques.

Tout à coup, le surprenant appareil tout empanaché de fumée descendit avec la promptitude de la foudre des hautes régions de l'atmosphère et s'arrêta, immobile, à une vingtaine de mètres du sol, semblable à un gigantesque oiseau planant, les ailes étendues.

Puis deux coups de feu retentirent et deux paysans qui se cramponnaient l'un à Ossipoff, l'autre à sa fille, roulèrent à terre en poussant des hurlements affreux.

Et, dominant le vacarme, une voix formidable qui semblait venir du ciel, cria:

—Ossipoff!... garde à vous!... tenez-vous bien!

En même temps, un câble se déroulait portant, suspendu à son extrémité, un appareil étrange, semblable à deux bobines qu'eût réunies un fer à cheval; les branches de ce fer à cheval heurtèrent les chaînes qui entravaient les mains et les pieds du savant, les happèrent, pour ainsi dire, s'y rivèrent, ne semblant plus former qu'une seule masse de fer.

Instinctivement Séléna se jeta dans les bras de son père qui la serra éperdûment sur sa poitrine, et tous deux, enlevés par une force inconnue, perdirent pied.

—Hardi! cria une voix qu'Ossipoff reconnut pour celle de Flammermont; hardi!... tenez bien!... vous êtes sauvés!

Et déjà le vieillard et la jeune fille se trouvaient à une quinzaine de mètres du sol, suspendus dans l'espace par le câble qui amenait à l'électro-aimant le courant électrique, lorsque les cosaques, revenus de leur surprise, et furieux de voir les prisonniers leur échapper si miraculeusement, mirent en joue les fugitifs et firent feu.

Ossipoff poussa un cri de douleur; une balle venait de l'atteindre à l'épaule et il lui fallut une force de volonté peu commune pour tenir quand même Séléna serrée dans ses bras.

Mais Gontran, électrisé par le danger de celle qu'il aimait, redoublait d'énergie et faisait manœuvrer le treuil autour duquel le câble s'enroulait avec une rapidité vertigineuse; en quelques secondes, l'électro-aimant rejoignit l'aéroplane, et le comte de Flammermont, aidé de Fricoulet, tira sur la plate-forme Ossipoff et sa fille.

Puis l'ingénieur, laissant son ami prendre soin des deux fugitifs, se pencha sur la rambarde et aperçut, grouillant au-dessous d'eux, la foule qui vociférait en menaçant l'aéroplane, pendant que, sur les ordres du bas-officier qui les commandait et leur désignait l'appareil, les cosaques rechargeaient leurs armes.

Fricoulet comprit qu'une décharge générale pouvait crever de part en part la toile vernissée de l'aéroplane.

—Tant pis pour eux! grommela-t-il.

Et, se baissant, il prit à ses pieds, dans un coffre grand ouvert, plusieurs boules d'un métal brillant qu'il laissa tomber sur l'ennemi.

Déjà les soldats épaulaient, quand soudain des cris épouvantables éclatèrent; en touchant le sol, les boules avaient fait explosion, produisant un nuage opaque à travers lequel l'ingénieur aperçut plusieurs cosaques démontés se tordant dans d'horribles convulsions, tandis que leurs chevaux affolés se cabraient au milieu de la foule épouvantée.

—En avant! cria-t-il.

Gontran, qui s'empressait auprès de Séléna évanouie, abandonna la jeune fille, courut à un robinet, le tourna et, aussitôt, jetant à travers les airs un son grave et continu, l'aéroplane s'éleva.

Il fut bientôt à une telle hauteur qu'Ekatherinbourg ne parut plus qu'un ensemble de petits points noirs jetés sur l'immensité du désert sibérien; puis il s'arrêta.

Alors Fricoulet se retourna et vit Ossipoff qui tenait attachés sur lui des regards étonnés.

—Mon cher Gontran, dit-il, veux-tu me faire le plaisir de me présenter à monsieur Ossipoff?

Il s'était approché et, le chapeau soulevé, le corps incliné avec autant de désinvolture que s'il eût été sur le plancher de son laboratoire, il attendait.

Le jeune comte s'approcha à son tour et désignant son ami:

—Monsieur Ossipoff, dit-il, voulez-vous me permettre de vous présenter M. Alcide Fricoulet, mon meilleur ami?

—...et un admirateur passionné de vos travaux, ajouta l'ingénieur, en serrant cordialement la main que lui tendait le vieillard.

Puis aussitôt:

—Laissez-moi visiter votre blessure, dit-il.

—Êtes-vous donc médecin, monsieur Fricoulet? demanda Ossipoff en enlevant sa casaque fourrée.

—S'il est médecin! s'écria le comte de Flammermont en riant; ah! monsieur Ossipoff! quand vous connaîtrez mieux mon ami Alcide, vous ne lui demanderez pas s'il est ceci ou cela... il est tout: physicien, chimiste, mathématicien, botaniste, électricien, mécanicien, astronome... que sais-je encore?

—Vous êtes astronome? demanda vivement le vieux savant.

—Gontran exagère, répliqua Fricoulet en souriant; astronome!... Je le suis à peu près autant que lui... c'est-à-dire...

Il se mordit les lèvres, comprenant aux regards furieux de son ami qu'il allait commettre un impair.

Il se pencha sur la blessure pour dissimuler son trouble, ce qui l'empêcha de remarquer l'expression singulière avec laquelle le vieillard avait accueilli ses dernières paroles.

—Ce n'est rien, fit-il enfin avec assurance, après s'être livré à un minutieux examen de l'épaule de M. Ossipoff... une simple ecchymose, l'angle de tir était exagéré, la balle n'a fait que frôler la clavicule et elle a rebondi suivant l'angle de réflexion.

Il se retourna pour prendre, dans un coffre, des bandages qu'en homme de précaution il avait emportés avec lui.

Ossipoff en profita pour murmurer à l'oreille de Gontran:

—J'ai bien peur que la science de votre ami ne soit plus en surface qu'en profondeur.

—Bah! et pourquoi cela?

—Il sait trop de choses... et puis, ces quelques mots à votre égard... un vrai savant ne jalouse pas la science des autres.

Gontran eut toutes les peines du monde à garder son sérieux.

En ce moment, Fricoulet revint près d'eux; avec l'habileté d'un chirurgien consommé, il pansa la contusion sanglante faite par le projectile, puis il entoura l'épaule d'un bandage spica simple et aida le savant à remettre sa vareuse.

Comme M. de Flammermont, de retour près de Séléna, prenait entre ses mains les mains de la jeune fille et la considérait avec anxiété, elle ouvrit les yeux:

—Sauvés! balbutia-t-elle d'une voix faible.

—Oui, sauvés, ma chère Séléna, sauvés et réunis pour toujours, car maintenant, rien ne nous séparera.

—Je te demanderai néanmoins de vouloir bien quitter mademoiselle quelques instants, fit joyeusement Fricoulet en s'avançant, car si nous n'avons pas l'intention de nous immobiliser ici, il est temps de songer au but de notre voyage.

—Où allons-nous? demanda Séléna.

—A Paris, mademoiselle.

—A Paris! répéta Ossipoff surpris, que faire à Paris?

—Eh! répondit Gontran, n'est-ce point notre seul refuge? Ignorez-vous que vous ne possédez plus rien, que votre fortune a été confisquée, que votre petite maison elle-même sera vendue... enfin que le territoire russe vous est interdit?

Mickhaïl Ossipoff baissa la tête, plongé soudain dans des réflexions douloureuses; il se voyait mis au ban de la société et traqué partout comme un malfaiteur, lui, innocent pourtant du crime dont on l'accusait; devant ses yeux se profilait le visage sinistre et narquois de son ancien collègue de l'institut des Sciences, de ce Sharp, en la possession duquel tous ses papiers étaient tombés et qui peut-être, à l'heure actuelle, mettait en œuvre ses travaux scientifiques, résultats d'une vie tout entière consacrée à l'étude.

Cependant Fricoulet se préparait au départ; après avoir jeté autour de lui un regard rapide, pour bien s'assurer que tout était paré, il consultait sa boussole, une main sur le robinet d'introduction de vapeur l'autre manœuvrant la roue du gouvernail, lorsqu'une voix chuchota à son oreille:

—Monsieur Fricoulet, j'aurais une grâce à vous demander.

Il se retourna; Séléna se tenait debout à côté de lui.

—Une grâce?... à moi!... mademoiselle... et laquelle donc? demanda-t-il en réprimant un mouvement d'impatience.

—Plus bas, fit-elle en jetant un coup d'œil sur son père, toujours absorbé dans ses idées noires.

Et elle ajouta en rougissant un peu:

—Je voudrais vous dire deux mots au sujet de Gontran.

—Allons, bon! grommela Fricoulet, me voilà passé à l'état de confident de tragédie.

—Je ne sais pas, poursuivit-elle, si Gontran vous a dit...

—...qu'il vous aimait? si, mademoiselle, Gontran m'a dit cela...

Elle secoua la tête:

—Ce n'est point cela... Vous a-t-il dit que, pour conquérir les bonnes grâces de mon père, il avait été obligé de feindre des connaissances scientifiques dont il ne possède pas le premier mot?

—Ah! oui, dit l'ingénieur en riant; il m'a parlé de cela, vaguement... Eh bien! en quoi cela me concerne-t-il?

Elle se tut un moment, comme embarrassée, puis enfin:

—Voilà, dit-elle; je voulais vous demander, à vous qui êtes un savant, un vrai savant, de l'aider un peu, lorsque mon père lui posera des questions embarrassantes... car vous comprenez bien que, moi, je ne sais pas grand'chose et que mon petit bagage sera vite épuisé.

—Ah! bon, dit Fricoulet en souriant, je comprends; je me rappellerai le temps où, au collège, je lui soufflais ses leçons... Eh bien! mais, c'est entendu, mademoiselle, vous pouvez compter sur moi.

Elle le remercia d'un sourire et s'en fut prendre place auprès de son père.

Fricoulet, lui, enrageait de la promesse qu'il venait de faire; car il se trouvait contraint, lui célibataire endurci, d'aider au mariage de son ami, et intérieurement il se traitait de lâche de prêter les mains à une semblable comédie.

Mais Séléna était si gentille, si gracieuse, et elle lui avait demandé cela d'une si charmante façon!

Il tourna un robinet et, la vapeur agissant plus fortement sur l'arbre de couche des hélices, celles-ci se mirent à tourner avec une vitesse vertigineuse, entraînant à travers l'espace l'aéroplane jusqu'alors immobile.

Ossipoff avait relevé la tête, et, s'adressant à Gontran:

—Avec un vent favorable, demanda-t-il, combien comptez-vous mettre de temps pour atteindre la France?

Ce fut Fricoulet qui répondit:

—Trente ou quarante heures... l'aéroplane peut très facilement franchir ses cent ou cent cinquante kilomètres à l'heure.

—Jolie vitesse, murmura le savant émerveillé, tout en promenant ses regards du moteur aux hélices et des hélices au gouvernail.

Il ajouta:

—Et c'est vous, monsieur Fricoulet, qui avez imaginé et construit cet appareil?

—Construit! oui, monsieur, mais imaginé, non pas; tout l'honneur de l'invention revient à mon ami Gontran.

Comme on le voit, le jeune ingénieur avait hâte de prouver à Séléna qu'il était un homme de parole; en même temps, il n'était pas fâché de faire payer par des transes passagères à Gontran ses velléités conjugales.

M. de Flammermont regarda son ami avec épouvante.

Lui! inventeur de l'aéroplane! quelle était cette mystification?

Mais il comprit tout de suite, au regard tendre et caressant dont l'enveloppait Ossipoff, que Fricoulet avait tout simplement voulu lui faire gravir un échelon de plus dans l'estime de son futur beau-père.

—Ah! mon cher Gontran, dit enfin le vieillard, je ne saurais trop vous féliciter d'être parvenu à mener à bien cette construction. Depuis bien des années, en effet, les inventeurs s'acharnent, sans pouvoir y parvenir, à imaginer des appareils, différant totalement de ces vessies flottantes et instables qu'on appelle des ballons aérostatiques, et pouvant s'élever dans les airs par un principe mécanique.

Le grand télescope de l'Observatoire de Paris

—C'est en France qu'on a le plus travaillé la question, déclara Gontran avec une assurance qui fit sourire Fricoulet, et, pour ne remonter que jusqu'à l'année 1863, nous comptons une foule de projets mis en avant par: Nadar, de La Landelle, Ponton d'Amécourt, Bright, Pénaud, etc.

Séléna écoutait parler le jeune homme, ébahie de toute cette science dont le comte de Flammermont, en garçon avisé, avait fait provision; il prévoyait que l'aéroplane deviendrait l'objet d'une discussion et il voulait pouvoir placer son mot.

—Il est certain, dit Fricoulet, que la liste est longue de ceux qui ont dirigé leur effort de ce côté; mais, de tous ceux-là, lequel a réussi à prouver quelque chose, lequel a jamais montré un appareil plus lourd que l'air—et il appuya sur ces mots—s'élevant et se dirigeant dans l'atmosphère?

Ossipoff toisa le jeune homme.

—Permettez, permettez, fit-il; un de mes compatriotes, un nommé Philips, avait imaginé une hélice à quatre branches horizontales fixées sur un moyeu sphérique qui n'était autre qu'un petit éolipyle renfermant de l'eau; lorsqu'on mettait cette boule sur le feu, l'eau qu'elle contenait s'échauffait et se transformait en vapeur qui s'échappait par des petits trous pratiqués à une place convenable dans les bras de l'hélice. Par la réaction que produisait cet échappement de vapeur, le moyeu et les ailes tournaient, à peu près comme fait le tourniquet hydraulique; l'hélice se vissait dans l'air en prenant un point d'appui sur lui, et, par cet effet, montait rapidement; j'en ai vu faire l'essai à Varsovie, en 1845.

Gontran eut un petit rire dédaigneux.

—Mais cet appareil était-il applicable en grand? demanda-t-il. Je me rappelle avoir vu dans un musée l'hélicoptère à vapeur en aluminium de Ponton d'Amécourt... j'ai lu aussi la description d'un mécanisme à peu près semblable imaginé par l'italien Forlanini... mais tout cela ne vole pas en grand.

Fricoulet, devant l'aplomb de Gontran, avait peine à garder son sérieux; car, mieux que personne, il savait à quoi s'en tenir sur le bagage scientifique de son ami.

—C'est précisément pourquoi, mon cher fils, riposta le vieux savant, je trouve merveilleux le résultat auquel vous êtes parvenu... si vous n'aviez eu qu'à copier, c'eût été tout simple.

—Gontran a inventé, c'était plus facile, ajouta Fricoulet.

—Ce qui était le plus difficile, reprit Ossipoff, c'était d'obtenir un mécanisme d'une surprenante légèreté...

—Et pourquoi cela? demanda Fricoulet sans s'émouvoir.

Ossipoff ne lui répondit pas tout d'abord, mais, se penchant à l'oreille de sa fille:

—Ce petit monsieur, murmura-t-il, commence à m'agacer considérablement, avec sa manie de prendre la parole quand on ne s'adresse pas à lui... tout cela pour faire voir qu'il sait quelque chose.

Le vieillard fit claquer sa langue et, le sourcil froncé, la bouche sarcastique, il demanda d'une voix brève:

—Vous savez, n'est-ce pas, que l'intensité de la pesanteur à la surface de notre monde fait tomber les corps avec une vitesse de 4 m. 90 dans la première seconde; donc, il fallait lutter contre cette force; or, on a constaté que la puissance d'un cheval-vapeur, qui enlève en une seconde, à 1 mètre de haut, un poids de 75 kilogrammes, appliquée à une hélice ascensionnelle, ne la rend capable de soulever qu'un poids de 15 kilogrammes.

—Pourquoi me dites-vous cela? demanda Fricoulet.

—Pourquoi?... pourquoi?... bougonna Ossipoff; vous n'avez que ce mot-là à la bouche... eh! parbleu! pour arriver à ceci: afin de vous amener à reconnaître que, pour rendre possible la navigation aérienne à l'aide d'appareils plus lourds que l'air, il faut créer des machines motrices ne pesant pas plus de 10 kilogrammes par cheval-vapeur.

—Pourquoi? dit encore Fricoulet.

Le vieillard haussa les épaules:

—Pour qu'elles puissent être enlevées avec leurs propulseurs.

Ossipoff regarda victorieusement Gontran.

—N'est-ce pas rigoureusement scientifique? conclut-il.

—C'est-à-dire... fit le jeune homme...

—...que c'est absolument faux, dit tranquillement Fricoulet, en achevant la phrase commencée.

Le vieillard bondit et tourna un regard interrogateur vers le comte qui opina de la tête en appuyant:

—Absolument faux...

—Pourtant Rinfaggy, dans son livre sur laNavigation aérienne...

—...s'est entièrement trompé, continua gravement l'ingénieur, et vous-même allez le reconnaître...

—Par exemple! voyons, mon cher Gontran, je vous prends à témoin...

Mais le comte de Flammermont craignait bien trop de se compromettre, pour répondre à l'invitation du vieillard; il se tut, trouvant beaucoup plus prudent de laisser son ami répondre à sa place.

—D'abord, n'est-il pas vrai que cette vitesse de 4 m. 90 qui anime les corps abandonnés à eux-mêmes, est une chute progressivement accélérée? de combien de centimètres un objet pesant tombe-t-il dans le premier dixième de seconde de chute?

Mickhaïl Ossipoff se frappa le front:

—De quelques centimètres à peine, c'est vrai, s'écria-t-il, mais alors...

—Alors, il n'y a qu'à lutter, chaque dixième de seconde, contre une force d'attraction de pesanteur, bien moindre... ce qui permet d'employer des machines pesant plus de 10 kilogrammes par puissance de cheval, ainsi que vous venez de dire... d'ailleurs, ce n'est pas le principe de l'hélicoptère que nous avons appliqué dans la construction de cet aéroplane, car il ne nous suffisait pas d'avoir une force ascensionnelle, il nous fallait encore le moyen de nous mouvoir dans l'air ambiant.

—C'est juste, répondit sèchement Ossipoff.

Et se penchant vers Séléna:

—C'est singulier, murmura-t-il, comme ce garçon-là m'agace; il parle tout le temps, répétant sans doute, comme un perroquet, ce que lui a appris Gontran.

La jeune fille put à peine réprimer un sourire; le vieillard ajouta en désignant du coin de l'œil le comte de Flammermont:

—Vois quelle différence entre celui-ci qui sait vraiment et l'autre qui a une légère teinture de science... le silence modeste du premier parle plus éloquemment en sa faveur que toute la faconde du second.

—A propos, monsieur Fricoulet, dit Séléna, pour détourner cette conversation, quand mon père a été frappé d'une balle, je vous ai vu lancer sur vos ennemis des espèces de boulets... qu'y avait-il là-dedans? de la poudre? de la dynamite?

—Ou de la sélénite? murmura Gontran.

—Rien de tout cela, riposta Fricoulet, ce sont de simples récipients contenant de l'acide chlorhydrique liquéfié... en touchant le sol, ces récipients ont éclaté et, subitement décomprimé, l'acide s'est transformé en gaz corrosif et asphyxiant, si bien que ceux de nos assaillants qui n'ont pas été brûlés et corrodés par les jets d'acide ont été étouffés et empoisonnés.

—Quelle belle chose que la science! pensa Gontran.

En ce moment, le baromètre indiquait une altitude de 1500 mètres au-dessus du niveau de la mer et Mickhaïl Ossipoff accoudé au bordage regardait pensif le panorama qui fuyait sous lui avec une vertigineuse rapidité; les monts Ourals n'étaient plus qu'un amas de collines ombragées de quelques brins d'herbe; les habitations humaines avaient disparu, et sur les champs immenses couraient les ombres capricieuses des nuages, volutes vaporeuses sillonnant l'atmosphère limpide au-dessous des énormes ailes de l'aéroplane.

—Une grande ville! s'écria tout à coup Séléna.

—C'est Perm, répondit Fricoulet, après avoir consulté la carte.


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