CHAPITRE VI

C'était en effet le chef-lieu du district de Perm, ville assez importante située sur la Kama, au confluent de trois rivières: la Tchiousovaïa, l'Iren et la Barola, à 250 verstes environ des monts Ourals.

L'aéroplane, dont la vitesse était alors de trente-deux mètres à la seconde, 115 kilomètres à l'heure, presque le double de la rapidité d'un train express, l'aéroplane traversa Perm à une faible hauteur; à sa vue, les habitants disparaissaient dans leurs petites maisons basses en poussant des cris qui parvenaient comme un brouhaha confus aux oreilles des aviateurs; en un instant, les rues furent désertes. A dix heures du matin, l'Albatrospassa au zénith de la ville de Viatka distante de l'Oural d'au moins 700 kilomètres; l'aéroplane, qui d'ailleurs, avait vent favorable, avait franchi cette énorme distance en un peu plus de cinq heures. Il marchait donc bien; mais la provision d'huile minérale, qui servait de combustible à sa machine, tirait à sa fin.

Gontran qui, accoudé au bordage, causait avec Séléna, sentit tout à coup une main se poser sur son épaule; c'était Fricoulet qui, l'attirant à l'écart, lui dit:

—Nous n'avons plus d'huile.

—Eh bien! fit le jeune comte; cela a l'air de t'inquiéter... en avons-nous donc besoin?

L'ingénieur fixa sur son ami des regards ébahis.

—Comment!... mais tu n'as donc pas compris le système de mon aéroplane?

—Vaguement! répondit Gontran avec un sourire.

—Les beaux yeux de mademoiselle Séléna t'intéressent bien autrement, n'est-ce pas, bougonna Fricoulet... sache donc que sans huile, nous tombons de quinze cents mètres de haut.

M. de Flammermont ne put retenir un cri qui fit accourir Séléna et son père.

—Qu'y a-t-il donc? demanda la jeune fille.

—Il y a... s'empressa de répondre le jeune comte.

—...que Gontran et moi ne pouvons nous accorder sur l'endroit le plus proche où nous pourrons nous procurer de l'huile minérale... les ressources de ce pays nous échappent un peu.

Fricoulet, prévoyant que son ami allait prononcer quelque parole imprudente, s'était empressé de lui couper la parole.

Mickhaïl Ossipoff dit aussitôt:

—Le pétrole, dont il existe dans le Caucase des sources considérables, forme la base d'un commerce fort important en Russie et est très répandu... vous en trouverez dans la plus petite ville de la région que nous traversons.

—Tant mieux, pensa l'ingénieur.

Et il décida que l'Albatrosferait halte à Popovskoe, petit bourg situé à 150 kilomètres de Viatka; précisément, à ce moment, il ferait nuit et l'atterrissage pourrait s'effectuer sans provoquer l'épouvante des habitants; on camperait là et, le lendemain matin, dès l'aube, l'aéroplane reprendrait son vol.

Ainsi fut-il fait.

La descente eut lieu sans encombre et, pendant que Fricoulet, aidé de Séléna, dressait la tente et préparait tout pour le repas, Gontran et Ossipoff s'en allaient au village voisin faire remplir de pétrole le réservoir étanche du bord.

Le lendemain, au soleil levant, l'Albatrosreprenait le chemin des airs.

On compte en nombre rond, de Viatka à Pétersbourg, et à vol d'oiseau, mille verstes, soit 1100 kilomètres; il était midi lorsque nos voyageurs traversèrent la capitale de toutes les Russies; par mesure de précaution Fricoulet s'était élevé à une grande altitude afin de ne pas attirer l'attention des Pétersbourgeois.

Séléna et son père, penchés sur le bordage, cherchaient à percer les nuages sous lesquels se voilait cette ville que peut-être ils ne reverraient jamais plus.

Mais pendant le long parcours que venaient d'effectuer nos voyageurs, le vent avait tourné et, depuis quelques heures, il soufflait du Nord; la bise était devenue aiguë et faisait vibrer les cordages de l'Albatrosqui fuyait devant elle comme un oiseau devant l'orage.

Séléna, la tête cachée dans les mains, se tenait toute tremblante contre son père, effrayée par le sifflement du vent et par la trépidation de l'appareil.

—Combien filons-nous? demanda Ossipoff avec un sang-froid imperturbable.

—Environ 45 mètres à la seconde, répondit Fricoulet.

Gontran ouvrit des yeux effarés.

—Mais cela fait 162 kilomètres à l'heure, balbutia-t-il, est-ce que tu ne crains pas...

—Je ne crains qu'une chose, répliqua l'ingénieur, c'est de tomber.—Or, pour lutter contre la brise et pour conserver notre stabilité, nous avons besoin de cette vitesse-là... Seulement une chose m'inquiète...

Ce disant, il consultait la boussole.

—Laquelle? demanda Ossipoff.

—C'est que je ne gouverne plus comme je le voudrais... j'ai beau biaiser avec la ligne du vent et louvoyer autant que je puis... il m'est impossible de sortir du courant.

—Eh bien! suivons-le.

—C'est ce que je suis obligé de faire... mais il nous entraîne vers le sud.

Pendant plusieurs heures, l'aéroplane suivit donc la ligne du railway de Berlin; il passa successivement au zénith de Gatchina, de Dunabourg, de Vilna; puis, à Orzestkitowsky, il quitta le territoire russe et s'engagea au-dessus de l'ancienne Pologne.

—Nous descendons! constatait de temps en temps le jeune comte qui partageait toute son attention entre le baromètre et Séléna.

—Eh! je le sais parbleu bien, ripostait Fricoulet d'un ton rageur.

Il avait ouvert tout grands les robinets, imprimant ainsi à l'aéroplane toute la vitesse dont il était capable et, cramponné à la roue du gouvernail, il persistait à maintenir sa route au nord.

—Mais, mon vieux, riposta Gontran un peu railleur, le vent n'était donc pas dans ton programme?

L'ingénieur haussa les épaules.

—Pas un vent comme celui-là, grommela-t-il... ça file aux moins quarante mètres à la seconde... comment veux-tu lutter?...

Et il frappait du pied la plateforme.

—Eh bien! ne lutte pas, fit Gontran.

—Oh! murmura Fricoulet, les yeux ardents et les lèvres serrées, dire que l'homme, avec toute sa science, est à la merci de cette chose impalpable et sans nom, de cette force aveugle et brutale! le vent!

Une larme de rage brilla au bord de sa paupière et pendant une demi heure encore, il continua la lutte; mais il eut fait en vain éclater la chaudière et voler en morceaux les hélices: le vent était le maître.

Enfin après avoir examiné la carte:

—Il faut que je relève le point, murmura-t-il, car, du diable! si je sais où nous sommes.

L'Albatrosdescendit à une cinquantaine de mètres du sol, et, penché sur le bordage, l'ingénieur voulut questionner un paysan qui travaillait à la terre.

Mais, épouvanté, l'homme s'enfuit.

—Eh! dit tout à coup Ossipoff, qui examinait la carte, cette masse d'eau ne serait-elle pas le lac de Platten?

—Vous avez raison, riposta Fricoulet.

L'aéroplane se trouvait en effet sur les rives du lac de Platten, c'est-à-dire au centre de l'Autriche-Hongrie.

Depuis qu'il avait quitté Pétersbourg, treize heures s'étaient écoulées et, en treize heures, il avait franchi plus de 2000 kilomètres, traversé le Niémen, la Vistule, le Danube et escaladé, sans s'en douter, les monts Karpathes.

Comme rapidité, c'était bien! mais comme direction, non pas; Alcide Fricoulet espérait se trouver plus à l'ouest et, toujours dominé par le même courant, il était entraîné invinciblement vers le sud.

A la première ville rencontrée, Szalavigerszeg, l'ingénieur renouvela sa provision d'hydrocarbure et d'eau; puis comme le vent du nord paraissait faibli il mit le cap en plein ouest et, vers le matin, l'Albatrosplanait au-dessus de la ville de Goritz.

La vaste nappe d'eau de l'Adriatique apparut aux yeux des voyageurs, toute dorée par les rayons du soleil levant.

A ce spectacle superbe, Séléna battit des mains.

—Que c'est beau! s'écria-t-elle enthousiasmée et que le vent a bien fait de nous emmener vers le sud.

Un grognement lui répondit; c'était Fricoulet qui protestait à sa manière contre la joie de la jeune fille.

—Heureusement, reprit-il, que nous allons pouvoir obliquer vers le nord-ouest pour gagner la Suisse.

—C'est par là que nous entrons en France? demanda la jeune fille en faisant la moue.

Le jeune ingénieur inclina la tête affirmativement.

—Eh bien, reprit Séléna, je ne vous fais pas compliment de votre itinéraire; avec ses pics insensés, la Suisse va nous obliger à nous élever à des hauteurs...

—Oh! quatre à cinq mille mètres tout au plus, dit Gontran gouailleur.

—Vous trouvez que cela n'est rien! continua Séléna; pour moi, si l'on m'avait demandé mon avis, j'aurais conseillé l'Italie et je suis persuadée que mon père n'aurait pas été fâché de voir des plaines fertiles et riantes, en place de cet horrible panorama tout blanc qui nous rappellera la Sibérie.

Gontran répliqua:

—Puisque tel est votre désir, ma chère Séléna, nous allons prendre le chemin des écoliers... tout chemin, du reste, mène à Rome et peu importe le côté par lequel nous entrerons en France.

—Tu en parles à ton aise, grommela Fricoulet.

—Eh! mon pauvre vieux, lui répondit le comte sur le même ton, ce que j'en dis, c'est pour sauver ton amour-propre d'inventeur... le vent est plus fort que toi... plutôt que de lui céder, feins de déférer au caprice de Séléna, c'est plus galant pour l'homme et moins humiliant pour le constructeur.

Fricoulet haussa les épaules et, sans répondre, donna au gouvernail un brusque tour de roue qui fit obliquer l'aéroplane à l'ouest quart-nord.

Puis, la bonne direction une fois relevée à l'aide de la boussole, l'Albatross'abaissa, aux cris de stupéfaction et d'effroi des habitants de la Haute-Italie, et il fila de l'avant avec une vertigineuse rapidité.

Successivement, les panoramas de Venise, Padoue, Vérone, Brescia, Bergame se déroulèrent aux yeux éblouis des voyageurs célestes.

Au-dessus du pays bergamasque, le jeune ingénieur modifia encore la route de l'Albatrosqui, vers le milieu de l'après-midi, passa au zénith de Turin, se dirigeant vers la chaîne des Alpes qu'ils s'agissait de franchir.

Cependant, depuis quelques heures, Fricoulet paraissait inquiet; sa mine, enjouée d'ordinaire, était grave, ses lèvres se pinçaient sous l'empire d'une violente tension cérébrale et ses sourcils se contractaient soucieusement.

A chaque instant ses regards se dirigeaient vers ses instruments météorologiques et se reportaient avec une indéfinissable expression sur ses compagnons accoudés à la rambarde et absorbés par le panorama magnifique qui se déroulait au-dessous d'eux.

Tout à coup, en se retournant machinalement, Gontran surprit l'un de ces regards; il vint droit à l'ingénieur:

—Tu crains quelque chose, n'est-ce pas?

Silencieusement Fricoulet indiqua du doigt la boussole affolée et le baromètre qui descendait rapidement.

—Eh bien? fit le jeune comte... un danger nous menace-t-il?

L'ingénieur haussa les épaules.

—Dans la situation où nous sommes tout est danger, répondit-il... vois ces nuages qui s'amoncellent là-bas en montagnes menaçantes... remarque cette brume qui se répand dans l'atmosphère, et cette buée chaude qui semble s'élever du sol et nous envelopper... tout cela présage un orage, ou je ne m'y connais pas.

Aussitôt les regards de Gontran s'attachèrent sur Séléna.

—Que faire? murmura-t-il d'une voix angoissée.

Sans répondre, Fricoulet ouvrit tout grand le robinet et la vapeur se précipita en sifflant dans les tuyaux de conduite; l'appareil tout entier trépida, les moyeux des hélices gémirent, les ailes motrices tournèrent vertigineusement; mais ce fut en vain. Il se faisait dans la force et dans la direction du vent des intermittences telles que l'Albatros, semblable à un oiseau égaré dans un tourbillon, voltigeait sans avancer à peine.

Il en fut ainsi jusqu'à cinq heures du soir.

Le ciel était devenu sombre et menaçant, et, dans la profondeur de l'horizon, de lointains roulements de tonnerre se faisaient entendre.

Brusquement, et sans que rien l'eût fait prévoir si proche, la bourrasque arriva comme la foudre, courbant les arbres jusqu'au sol et soulevant d'épais tourbillons de poussière sous lesquels la terre disparut.

En ce moment l'aéroplane n'était pas à plus de deux cents mètres, planant au-dessus des premiers contreforts des Alpes.

—En haut! en haut! cria Fricoulet en activant le feu de sa machine pour tenter de faire face à l'ouragan.

Comme une flèche, l'appareil monta perpendiculairement et arriva dans les nuages; mais là, plus terrible encore peut-être que dans les régions inférieures, la tempête régnait; elle s'empara de l'Albatrosqui, malgré les efforts de son pilote, dut se résigner à fuir comme un vulgaire aérostat.

Pour laisser à Fricoulet toute sa liberté d'action dans la manœuvre, les voyageurs s'étaient serrés les uns contre les autres, tout contre la rambarde et se taisaient.

Les éclairs sillonnaient l'espace, enflammant l'atmosphère et déchirant les nuages qui s'effilochaient autour de l'Albatros.

Tout à coup, le sifflement de la vapeur à travers les tuyaux d'échappement se tut comme aussi le grincement des moyeux et les hélices s'arrêtèrent.

Fricoulet ne put retenir un cri de rage et il demeura immobile, comme pétrifié, regardant avec des yeux terribles la lampe éteinte.

Subitement le pétrole venait de manquer.

—Nous descendons! cria Ossipoff.

—Non! murmura sourdement Fricoulet, nous tombons.

L'aéroplane, faute de combustible, et livré à sa seule pesanteur, n'était plus retenu dans l'espace que par la puissance de son parachute. Soudain Séléna poussa un cri terrible.

—La mer!... la mer!...

En effet, à l'horizon, la Méditerranée soulevait ses flots irrités, et l'appareil, emporté comme une plume par l'ouragan, courait avec une vitesse vertigineuse s'y précipiter.

—Sommes-nous perdus? demanda Gontran à son ami.

—Pas encore, que je sache, riposta celui-ci.

Et pesant de toute ses forces sur le gouvernail, pour tout au moins diriger la chute de l'Albatros, il contraignit encore une fois l'aéroplane à lui obéir.

Mais tout à coup un sifflement intense retentit au-dessus d'eux et, sous leurs pieds le plancher de la plate-forme sembla brusquement s'effondrer.

D'un même effort, un coup de foudre, d'une violence inouïe, venait d'arracher les deux hélices propulsives et de mettre le feu aux toiles des plans inclinés.

Dénué de tous ses engins de locomotion, l'Albatrosglissait sur les couches d'air avec une violence que l'incendie ne faisait qu'activer. Il allait infailliblement se briser contre les montagnes de la côte, quand, par un effort désespéré, le jeune ingénieur parvint à replacer horizontalement la vaste surface de toile qui formait gouvernail à l'arrière.

La chute se modéra un peu et, avançant toujours sous la poussée terrible des rafales, l'Albatrosarriva à dix mètres du sol.

—Attention! s'écria d'une voix stridente Fricoulet, attention au choc! tenez-vous bien.

En même temps, une effroyable secousse se produisit; l'aéroplane venait de s'abattre et, semblable à un oiseau qui tombe de la nue, mortellement frappé par le plomb du chasseur, il gisait inerte, les ailes étendues.

Par la force du contre-coup les voyageurs furent projetés hors de la plate-forme et roulèrent sur le sol.

Quoique étourdi, Ossipoff fut le premier sur pied; tout de suite, ses regards allèrent à Séléna.

La jeune fille, toute tremblante de peur, s'approcha de son père qui lui ouvrit ses bras.

Après une étreinte émue, le vieux savant demanda:

—Et M. de Flammermont?

—Présent! s'écria joyeusement le jeune comte en surgissant d'une crevasse au fond de laquelle il avait roulé.

—Eh bien? demanda tranquillement Fricoulet qui s'occupait à éteindre le feu qui dévorait les toiles de l'aéroplane, eh bien! rien de cassé?

—Non, répondirent à la fois les trois voyageurs.

Puis tout à coup Ossipoff, qui promenait curieusement ses regards autour de lui, s'écria:

—Mais, messieurs, nous sommes en pays civilisé... voici un observatoire!

Il étendait la main vers une construction singulière qui sortait du sol, à environ deux cents mètres de là, et assez semblable à une casquette de jockey posée à terre.

—Hurrah! messieurs! fit Alcide Fricoulet en agitant triomphalement son chapeau, hurrah! pour l'Albatroset son ingénieur: ceci est l'observatoire de Nice... Nous sommes en France!

OÙ GONTRAN A UNE IDÉE LUMINEUSE

Pendant que nos amis, réunis autour des lamentables épaves de l'Albatros, se consultaient sur le parti à prendre, une vive agitation régnait à l'Observatoire de Nice.

Une dizaine de jeunes gens, réunis dans la longue galerie couverte qui conduit des bâtiments de l'administration à la bibliothèque, discutaient d'une façon fort vive sur le surprenant phénomène auquel ils venaient d'assister.

—C'est un aérolithe, disait l'un, j'en ai parfaitement reconnu les caractères distinctifs; car si vous voulez bien vous rappeler...

—Et moi je suis tout prêt à vous prouver que c'est une comète dont l'extrémité est venue balayer le Mont-Boron; vous avez dû constater, en effet...

—Ni aérolithe, ni comète... mais tout simplement la résultante toute naturelle de l'orage qui vient de passer sur la contrée... c'est la foudre.

Un ricanement ironique accueillit cette déclaration, et chacun de répéter:

—C'est un aérolithe.

—C'est une comète.

—C'est la foudre!

En même temps ils se regardaient d'un œil furieux, brandissant entre leurs mains les longues-vues et les lorgnettes dont ils étaient munis, prêts à transformer en armes de combat ces pacifiques instruments de la science.

—Eh bien! messieurs, dit tout à coup l'un d'eux qui paraissait avoir conservé un peu plus de sang-froid que les autres, je propose un moyen de reconnaître qui de nous a raison.

—Voyons ce moyen?

—C'est d'aller à la découverte... Rien ne nous sera plus facile, en nous transportant sur les lieux où s'est produite la chute étrange qui nous occupe, de constater si nous avons affaire à un aérolithe, à un bolide, ou tout simplement à la foudre.

Cette proposition fut saluée d'un hurrah enthousiaste, et cinq minutes après toute la bande s'élançait hors de l'Observatoire, sur la route qui descend à Nice.

Tout à coup, au détour du chemin, ils aperçurent un groupe d'individus qui péroraient avec chaleur en désignant avec force gestes un objet étendu à terre.

Aussitôt nos jeunes gens, emportés par la curiosité et ne doutant pas qu'ils eussent affaire à des témoins du phénomène qui les divisaient, se mirent à courir et arrivèrent tout essoufflés auprès de nos amis.

—Où est-il tombé?

—Par où est-elle passée?

—A-t-elle causé des dégâts?

Ossipoff et ses compagnons, surpris par ces questions sorties en même temps de toutes les bouches, regardaient les nouveaux venus avec une certaine inquiétude.

—De quoi parlez-vous, messieurs? demanda le vieillard.

—De l'aérolithe!

—De la comète!

—De la foudre!

Ces réponses n'eurent d'autre résultat que de persuader à Ossipoff qu'il avait affaire à des fous; néanmoins il ajouta:

—Quel aérolithe?... quelle comète?... quelle foudre?

—Vous n'avez donc rien vu? firent les autres, tout désappointés.

Le vieux Russe secoua la tête.

—Rien vu absolument, répondit-il... Mais qui êtes-vous... et que cherchez-vous?

—Nous sommes les élèves astronomes de l'Observatoire de Nice, répondit l'un d'eux.

A peine eut-il prononcé ces mots qu'Ossipoff se précipita vers lui et, le saisissant dans ses bras, l'embrassa sur les deux joues avec frénésie en s'écriant:

—Des astronomes!... des astronomes!...

Cette fois ce fut au tour des jeunes gens de croire qu'ils étaient en présence d'un fou, ils reculèrent un peu et celui qui venait de subir l'accolade d'Ossipoff répondit:

—Nous avons remarqué tout à l'heure, pendant la fin de l'orage, un phénomène très curieux et sur la nature duquel nous sommes divisés; les uns tiennent pour un aérolithe de feu, les autres pour la queue d'une comète, les autres pour la flamme de la foudre.

Un éclat de rire accueillit ces mots.

C'était Fricoulet qui, faisant un pas en avant, s'écria:

—Eh bien! messieurs, vous êtes tous dans le vrai et tous dans l'erreur; ce dont il s'agit tient de l'aérolithe, car il tombe du ciel; tient de la comète, car il possède une queue; tient de la foudre, car comme elle il était enflammé, et cependant il n'est ni aérolithe, ni comète, ni foudre.

—Qu'est-ce donc? demandèrent-ils tous à la fois.

—C'est... ou plutôt c'était un aéroplane, répondit le jeune ingénieur en désignant les membres disloqués de l'Albatrosqui gisaient à ses pieds, et c'est à notre chute que vous avez assisté.

—Qui donc êtes-vous, messieurs? demandèrent-ils alors en s'approchant des voyageurs.

—Oh! nous, répondit Fricoulet avec modestie, nous sommes quelconques, nous n'avons pas de nom.

Et désignant Ossipoff:

—Monsieur, par exemple, doit être connu de vous... C'est M. Mickhaïl Ossipoff.

A ce nom universellement connu du monde scientifique, les jeunes gens se découvrirent avec respect, et celui qui avait déjà pris la parole s'approcha du vieillard.

—Monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix émue, permettez-moi, au nom de la jeunesse française qui connaît vos œuvres et vous admire, de vous serrer la main.

Puis, après une étreinte cordiale:

—Maintenant, fit-il, je compte que vous nous ferez le grand honneur d'accepter l'hospitalité à l'Observatoire; nous y avons des chambres d'amis, monsieur Ossipoff, et vous avez le droit de prétendre à ce titre.

Le vieux savant jeta vers ses compagnons un rapide coup d'œil et répondit:

—Malgré la cordialité de votre invitation, monsieur, je la déclinerais par crainte d'être indiscret... mais ce long voyage a épuisé les forces de ma fille, qui ne pourrait peut-être pas aller jusqu'à Nice; j'accepte donc et de grand cœur.

Ossipoff offrit le bras à Séléna et, accompagné de Fricoulet et de Gontran, suivi, comme d'une escorte d'honneur, par la troupe des jeunes astronomes, il se dirigea vers l'Observatoire.

Construit au sommet du Mont-Boron, à cinquante mètres environ au-dessus du niveau de la mer, l'Observatoire a vue d'un côté sur la Méditerranée qui découpe ses rives bleues jusqu'au delà du cap de Fréjus, de l'autre côté sur la vallée du Paillon et sur l'horizon éternellement blanc des cimes alpestres.

En dehors des conditions climatologiques indispensables à un observatoire, on ne pouvait choisir de site plus admirable pour reposer de la contemplation des beautés célestes l'œil ébloui des savants.

En cela, M. Bischoffsheim, à la générosité duquel est due la construction de l'Observatoire de Nice, a fait œuvre d'artiste, admirateur de la nature, en même temps qu'œuvre de philanthrope, ami du progrès des sciences.

Mais ce qui a fait à cet établissement scientifique une réputation quasi universelle, c'est sa lunette équatoriale, la plus puissante qui existe actuellement dans le monde entier; elle a 18 mètres de longueur focale, son objectif a 76 centimètres d'ouverture; avec son affût disposé équatorialement, elle ne pèse pas moins de 25,000 kilogrammes, et cette masse énorme obéit à un simple mouvement d'horlogerie!

Quant à la coupole—une des merveilles de constructions métalliques du siècle—sous laquelle est installée cette lunette gigantesque, elle a 21 mètres de diamètre et plus de 30 mètres de hauteur; son poids n'est pas moindre de 95,000 kilogrammes, 95 tonnes!

On pourrait croire qu'un poids si considérable l'empêche d'être manœuvrée facilement; erreur. Le constructeur de cette coupole, M. Eiffel, a en effet imaginé un procédé qui rend cette énorme construction docile même à la main d'un enfant; au lieu de rouler sur des galets métalliques, comme toutes les autres coupoles d'observatoire, la coupole de Nice est élevée sur des coffres étanches équilibrant son poids et flottant sur un bassin rempli d'eau contenu dans les murs de soutènement; si bien que le plus faible effort suffit à diriger la fente de cet hémisphère énorme vers n'importe quel point du ciel.

Tandis qu'à l'Observatoire de Paris, il faut près d'une heure de travail pour faire accomplir un tour entier à la grande coupole qui, cependant, ne mesure que 13 mètres, quelques minutes suffisent pour faire pivoter complètement sur elle-même l'énorme coupole de l'Observatoire de Nice.

Inutile de dire que, le lendemain matin, à la première heure, Mickhaïl Ossipoff se mit à visiter en détail et minutieusement toutes ces merveilles.

Tout d'abord, en se retrouvant au milieu de ces instruments en compagnie desquels il avait passé sa vie, le souvenir de ses souffrances s'évanouit et il se laissa aller à la joie de parcourir encore visuellement ces mondes célestes vers lesquels il se sentait si puissamment attiré.

Mais le soir, lorsqu'il vint rejoindre ses amis dans la petite salle où, pour les laisser plus à eux-mêmes, on leur avait servi à souper, le vieillard avait sur le visage un voile de tristesse qui n'échappa pas à Séléna.

—Cher père, dit-elle en passant câlinement son bras autour du cou d'Ossipoff, qu'avez-vous? Quelle peine secrète vous assombrit les traits?

Il secoua la tête et répondit à voix basse:

—Je n'ai rien, mon enfant, je te jure que je n'ai rien.

Séléna, le regarda un moment, puis détourna du côté de Gontran ses beaux yeux qu'une brume voilait.

Le jeune homme comprit que sa fiancée l'appelait à son secours, il s'approcha du fauteuil dans lequel était enfoncé le vieux savant, et lui mettant amicalement la main sur l'épaule:

—Je parie, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il gaiement, je parie que je connais le motif de votre souci.

Le vieillard tressaillit, mais ne répondit pas.

—Je parie, poursuivit Gontran, que cette fameuse lunette qui vous a permis, pour ainsi dire, de toucher du doigt les merveilles célestes, est pour quelque chose dans votre chagrin.

Ossipoff hocha la tête.

—Il y avait si longtemps, murmura-t-il, que je n'avais parcouru mes chères solitudes lunaires... Alors, vous comprenez, cela m'a ramené au temps où j'étais si heureux à Pétersbourg... où je n'étais pas ce que je suis aujourd'hui... un malheureux, un proscrit...

—Cela vous ramène aussi au temps où vous formiez le grand projet...

Brusquement, Ossipoff lui saisit la main et lui désignant d'un coup d'œil Fricoulet qui, assis dans un coin, était enfoncé dans la lecture d'un bouquin trouvé par lui dans la bibliothèque de l'Observatoire:

—Ne parlez pas de cela devant lui, dit-il à voix basse, il est inutile de le mettre dans la confidence.

Séléna sourit et répliqua:

—Mon cher père, il n'y a pas à faire mystère de vos projets avec M. Fricoulet... il est au courant de tout.

Le visage d'Ossipoff se contracta.

—Pourquoi lui avoir dit? balbutia-t-il.

—Ne le fallait-il pas pour l'intéresser à votre sort... et non seulement il connaît vos projets, mais encore je me suis engagée en votre nom à le faire participer à votre voyage céleste.

Pour le coup, Ossipoff sursauta.

—Quelle idée! s'écria-t-il.

—Dame, dit Gontran, ce n'est qu'à cette condition qu'il a consenti à vous sauver.

Le vieillard haussa les épaules.

—Me sauver!... me sauver! bougonna-t-il, parce qu'il a bien voulu construire cet aéroplane d'après vos plans!... C'est son métier, après tout... En vérité, je vous trouve bien bon, mon cher Gontran, d'être aussi large envers un petit monsieur qui cherche toutes les occasions de vous effacer.

—Mais, permettez...

—Non, je ne vous permets pas de dire quoi que ce soit pour sa défense car, pendant le voyage, je l'ai bien vu... Toutes les fois que je vous adressais la parole, il répondait à votre place... uniquement pour se donner de l'importance... mais il perd son temps!

Gontran fixait sur Séléna ses yeux dans lesquels une flamme gaie brillait, en même temps qu'il faisait tous ses efforts pour réprimer un sourire.

—Enfin, monsieur Ossipoff, reprit-il, tout cela ne nous dit pas la raison pour laquelle vous êtes triste.

Le vieillard lui saisit les mains.

—Eh! répondit-il, ne l'avez-vous pas devinée cette raison?... Oui, je songe à ce projet merveilleux, à la préparation duquel j'ai consacré ma vie tout entière... et je me sens frappé au cœur en me voyant volé, dépouillé par un misérable au moment où j'allais atteindre le but de mes efforts.

—Mais qui vous empêche de profiter de votre liberté reconquise pour vous remettre à l'œuvre? Un homme tel que vous n'a point besoin de notes pour reconstituer ses travaux... En quelques jours vous pouvez avoir remis sur le papier vos plans et vos formules.

—Mais l'argent, murmura Ossipoff.

—L'argent? reprit Gontran, mais sans m'immiscer dans vos affaires privées, comptiez-vous donc sur vos ressources personnelles pour mettre votre projet à exécution?

—Assurément non, mais j'avais là-bas, à Pétersbourg, une situation qui me permettait d'espérer de réunir les capitaux formidables nécessaires à cette grande entreprise. On s'intéresse beaucoup aux choses célestes en Russie, et une souscription publique m'eût rapidement fourni les moyens de faire ce que je voulais faire.

Fricoulet, qui depuis quelques instants avait l'oreille à la conversation, leva le nez de dessus son livre et répliqua:

—Pourquoi ne tenteriez-vous pas ici ce que vous vouliez tenter là-bas?

En France, on aime les savants, sans compter que notre tempérament de Don Quichotte nous pousse à prendre en main la cause de toutes les victimes, toutes les infortunes; en outre, votre nationalité nous est sympathique.

Comme le vieillard hochait la tête, le jeune ingénieur ajouta:

—Si j'étais à votre place, j'irais de ville en ville, faisant des conférences sur mes projets, jusqu'au moment où j'aurais recueilli le nombre d'adhésions nécessaires.

Ossipoff répondit:

—Je ne doute pas, monsieur Fricoulet, puisque vous me l'affirmez, des chances de succès que pourrait avoir la combinaison dont vous me parlez... malheureusement, le temps me manque.

—Le temps!... mais, Dieu merci! vous n'êtes point encore sur le point de mourir, répliqua monsieur de Flammermont en plaisantant... J'ai même rarement vu un homme de votre âge aussi vert et aussi résistant.

Séléna que la réflexion de son père avait attristée, sourit doucement à Gontran.

—Mais ce n'est pas cela que je veux dire, fit Ossipoff; vous ne m'avez pas compris.

—Alors, que signifiaient vos paroles?

—Ceci: que le Sharp ne m'a certainement pas volé tous mes plans pour les laisser dormir dans des cartons et qu'il a dû mettre à profit les longs mois de ma détention.

—Alors?

—Alors, répondit le vieillard en secouant douloureusement la tête, il ne me reste plus qu'à mourir; car, même en supposant que je réunisse les fonds nécessaires à cette grande entreprise, il faut, pour la mener à bien, un temps matériel indispensable... et je ne pourrais jamais arriver que le second, distancé par ce misérable.

—Cependant, objecta Fricoulet, avant de vous abandonner ainsi au désespoir, il faudrait avoir la certitude que Sharp a l'intention de se servir de vos plans, et, en admettant même qu'il veuille s'en servir, il faudrait acquérir la certitude qu'il a pris une avance suffisante pour neutraliser les efforts que vous pourriez faire...

Séléna embrassa le vieillard sur le front.

—Ce que dit là M. Fricoulet est très raisonnable, père, fit-elle; voyons, il ne faut pas vous décourager; il faut réagir: écrivez à vos amis de Pétersbourg pour leur demander des renseignements... si cet homme se propose d'utiliser vos plans, déjà vos amis en auront entendu parler et par eux vous saurez si la situation est aussi désespérée que vous le craignez.

—De mon côté, ajouta Gontran, je vais écrire à mon ancien ambassadeur pour le prier d'aller aux informations... ces renseignements serviront de contrôle à ceux que vous recevrez d'autre part.

Et aussitôt Ossipoff et M. de Flammermont s'assirent devant la table et se mirent en devoir de rédiger leur courrier.

Ils avaient bien écrit chacun une demi-douzaine de lettres lorsque Fricoulet, qui était sorti pour rôder dans l'observatoire, entra précipitamment.

—M. Ossipoff, dit-il, je vous signale l'arrivée à l'Observatoire d'un de vos confrères des États-Unis.

Le savant suspendit sa plume et releva la tête.

—Son nom, demanda-t-il?

—M. Jonathan Farenheit.

Ossipoff parut chercher dans sa mémoire.

—C'est singulier, dit-il, je ne le connais pas.

—Peut-être, fit Gontran, n'est-il entré dans l'astronomie que depuis votre départ de Pétersbourg.

Le jeune homme avait fait cette observation le plus naturellement du monde; mais, heureusement pour lui, Ossipoff crut qu'il plaisantait et répondit sur le même ton:

—Vous avez sans doute raison..., mais que vient-il faire ici?

—L'un des élèves que j'ai rencontré m'a dit qu'il venait faire quelques études sur la lune à l'aide de la grande lunette de 18 mètres.

Les sourcils du vieux savant se contractèrent légèrement.

—Dans quel but?... vous l'a-t-on dit?

—Non... mais il paraît qu'il se propose de faire, à ce sujet, dans la bibliothèque de l'Observatoire, une petite conférence à laquelle nous sommes priés d'assister.

Une heure après, Ossipoff donnant le bras à sa fille, et accompagné de Gontran et de Fricoulet, faisait son entrée dans la salle où se trouvait déjà réuni tout le personnel de l'Observatoire.

A l'une des extrémités de la table qui occupait le milieu de la salle, un homme était assis dans un fauteuil, ayant devant lui une pile de dossiers dans lesquels ses doigts fouillaient nerveusement.

Cet homme était Jonathan Farenheit.

Son visage coloré était encadré d'un collier de barbe rouge dont les poils paraissaient aussi durs que des soies de sanglier; les cheveux, de même ton, étaient coupés en brosse et plantés fort bas sur le front; les sourcils roux et fort touffus surplombaient une arcade sourcilière proéminente abritant un petit œil gris qui brillait, plein de malice, au fond de l'orbite; la lèvre supérieure rasée empruntait, à ce manque de moustache, un air de finesse et de méchanceté que démentait la lèvre inférieure, fortement ourlée et pleine de bonhomie; le menton, gras, retombait en double étage sur un col largement ouvert, afin, sans doute, de donner plus de jeu au cou énorme et apoplectique.

A en juger par le buste haut et puissant, cet homme devait être d'une taille quasi gigantesque; à en juger par les diamants qui brillaient à sa cravate, à sa chemise, à ses doigts, cet homme devait jouir d'une grosse fortune.

—Peste! murmura Fricoulet à l'oreille de Gontran, le métier de savant dans la libre Amérique me paraît lucratif.

Le jeune homme allait répondre lorsque Jonathan Farenheit se leva.

—Messieurs, dit-il en saluant son auditoire, je commencerai par vous remercier de l'accueil plus que sympathique que vous avez bien voulu me faire... du reste, je dois vous avouer en toute franchise que je n'attendais pas moins des illustres savants qui appartiennent à la nation la plus civilisée et la plus aimable du monde entier.

Ici l'Américain fit une pause, ce qui permit aux assistants de le remercier par un petit murmure approbatif des quelques paroles flatteuses qu'il venait de prononcer.

—Messieurs, poursuivit-il avec un petit sourire, j'ai une confession à vous faire... je n'appartiens pas, à proprement parler, au corps scientifique; je suis tout simplement président d'un comité américain qui s'est proposé de résoudre un des plus grands problèmes que se soit posé, depuis des siècles, le génie curieux de l'homme: je veux parler des relations à établir entre notre globe terrestre et tous les mondes célestes que nous voyons graviter autour de nous.

En ce moment, M. de Flammermont, saisi d'un pénible pressentiment, regarda à la dérobée Mickhaïl Ossipoff: le vieillard était légèrement penché en avant, les doigts crispés sur les bras de son fauteuil, la face pâle, le front couvert de sueur, l'œil brillant de fièvre, les lèvres entr'ouvertes comme pour crier.

—Aller dans la lune, s'exclama Jonathan Farenheit. Combien de génies ne se sont-ils pas consumés dans la recherche de ce problème! Combien d'existences humaines ne se sont-elles pas usées à la caresse de ce rêve, taxé jusqu'à présent d'impossible... de fou... eh bien! cependant, messieurs, ce rêve n'est plus un rêve... il est sur le point de devenir une réalité!

Ici nouvelle pause qui permit à l'orateur de constater que l'intérêt de son auditoire allait grandissant.

Jonathan Farenheit reprit:

—L'analyse du spectre lunaire a permis de découvrir, à la surface de notre satellite, des gisements considérables de carbone cristallisé, c'est-à-dire de diamants; une société américaine, formée pour l'exploitation de ces gisements, a acquis pour une somme considérable les plans d'un savant, qui rendent pratique le trajet de la terre à la lune; mais, avant de faire appel à l'argent des actionnaires, on a décidé d'exécuter un premier voyage pour s'assurerde visude l'existence de ces gisements; or, bien qu'ayant confiance dans l'affaire, je tiens néanmoins à avoir l'avis du monde scientifique, c'est pourquoi, pendant que les travaux s'achèvent, je vais, de pays en pays, exposant le plan en question et demandant à chacun ce qu'il en pense... voilà, messieurs, pourquoi je suis ici.

Ossipoff se leva.

—Y aurait-il monsieur, fit-il d'une voix tremblante, indiscrétion à vous demander le nom du savant duquel vous tenez ces plans?

—Monsieur, répondit l'Américain, j'ai, au contraire, toutes raisons pour répandre, par le monde entier, le nom de ce génie hardi auquel l'humanité devra, dans quelques mois, d'avoir fait un pas de géant dans la voie du progrès: cet homme audacieux est le secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences de Pétersbourg, son nom est: Fédor Sharp.

Ossipoff poussa un cri terrible, pendant qu'autour de lui ses amis se levaient en proie à une colère indignée.

—Ce Sharp est un voleur! s'écria le vieillard, les plans qu'il a vendus ne lui appartenaient pas.

Jonathan Farenheit parut surpris; néanmoins il conserva tout son sang-froid.

—Cette accusation est grave, répliqua-t-il; sur quoi la basez-vous?

—Sur ceci: que les plans dont Sharp s'attribue la paternité sont les miens!

Un murmure d'étonnement courut parmi les assistants.

—Il faudrait prouver cela, objecta l'Américain.

En quelques mots, Ossipoff fit le récit du guet-apens que Sharp lui avait tendu pour le dépouiller en toute liberté du produit de ses recherches et de ses travaux.


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