CHAPITRE VII

Il ajouta:

—Vous avez, sans doute, là, dans ces dossiers, les plans qui vous ont été vendus... eh bien! si vous le désirez, je m'en vais en faire la démonstration à ces messieurs.

Jonathan Farenheit inclina la tête approbativement et Ossipoff commença:

—Vous savez, messieurs, qu'un mobile quelconque ne peut abandonner définitivement le sol terrestre qu'animé d'une très grande vitesse; lancez, en effet, horizontalement avec une vitesse initiale de huit mille mètres dans la première seconde, un projectile quelconque, qu'arrivera-t-il?

—Ce projectile ne retombera jamais sur la terre, répondit une voix.

Cette voix était celle de Gontran qui, voyant les regards du savant fixés sur lui, s'était cru interrogé et auquel Fricoulet avait chuchoté cette réponse.

—Oui, poursuivit Ossipoff: ce mobile tournera comme un nouveau satellite autour de la terre sans jamais retomber, maintenu en équilibre par sa force tangentielle qui devient alors égale à l'intensité de l'attraction de la terre. Mais le cas qui nous occupe est autre; il s'agit, en effet, pour atteindre la lune, de lancer un mobile au zénith afin d'échapper le plus rapidement possible à l'attraction terrestre; or, celle-ci, messieurs, tout en diminuant comme le carré de la distance ne devient jamais égale à zéro; on ne peut donc s'y soustraire qu'à condition de pénétrer dans la zone d'attraction d'un autre corps céleste; c'est ce qui arriverait peut-être si l'on parvenait à lancer ce mobile avec une rapidité supérieure à 11,300 mètres dans la première seconde... j'ai donc cherché si l'homme pouvait produire une vitesse aussi vertigineuse et je suis arrivé à une solution satisfaisante.

Pendant que le savant parlait, l'Américain consultait ses dossiers et hochait la tête.

—Il me fallait deux choses, pour atteindre le but que je me proposais: un explosif puissant et un canon capable de lancer, à 80,000 lieues, un engin pesant 3,000 kilos: l'explosif que j'avais baptisé du nom desélénite, était un mélange détonant de carbazotate de potasse et de gélatine explosive; quant au canon, permettez-moi de vous le tracer en quelques coups de crayon.

Il se retourna vers un grand tableau noir qui occupait, derrière lui tout un panneau du mur et, rapidement, y dessina un croquis bizarre qui fit arrondir les yeux de tous les assistants.

—Il a été constaté, dit-il tout en dessinant, que, dans toutes les bouches à feu, plus est grand le trajet parcouru dans l'âme de l'engin, plus la vitesse initiale croît; le meilleur résultat est obtenu quand la charge tout entière brûle pendant le temps que met l'obus à sortir de la pièce. Si pendant le temps que l'obus parcourt l'âme, animé d'une force croissante, on pouvait recharger et mettre le feu à cette charge nouvelle, la vitesse initiale irait croissant encore. De sorte que, pour animer un projectile d'une vitesse considérable, il suffit d'augmenter la longueur du canon et de mettre le feu à plusieurs charges successives concourant toutes à donner à l'obus une rapidité de plus en plus considérable.

Il se tut un moment et regarda Jonathan Farenheit; mais celui-ci avait les yeux fixés sur ses paperasses et son visage était impassible.

—Voici, poursuivit Ossipoff, comment je m'y suis pris pour faire détoner, dans l'espace d'une seconde et à des intervalles parfaitement calculés, plusieurs charges répétées... Je dois commencer par vous dire que mon obus aurait eu trois mètres cinquante de haut et deux mètres de diamètre... or, le canon dans lequel je l'aurais logé, aurait eu, lui, en hauteur quarante fois ce diamètre, soit quatre-vingts mètres; cet énorme tube aurait été fondu en acier, d'un seul bloc, par un procédé que j'ai inventé et qui est beaucoup plus économique que celui de Bessemer. Son poids total eût été de 600 tonnes (600,000 kilogs), et, comme on l'aurait coulé dans le sol, sa résistance eût été infinie. Mais, où réside le point capital de mon invention, c'est dans l'adjonction à ce tube de plusieurs chambres à poudre situées le long de la culasse.

Ici Ossipoff s'interrompit de nouveau.

—C'est bien cela, n'est-ce pas? demanda-t-il à Jonathan Farenheit.

Celui-ci, qui suivait l'explication du savant sur l'un des dossiers étalés devant lui, répondit impassiblement:

—C'est bien cela!

Un sourire de triomphe illumina le visage du Russe qui poursuivit:

—Ces chambres à poudre sont en acier de quinze centimètres d'épaisseur, de façon à pouvoir résister aux pressions les plus formidables; elles sont au nombre de douze et chacune d'elles contient cinq cents kilogrammes de «sélénite»; le fond du canon lui-même en contient mille kilogs et je laisse entre cette charge et la partie inférieure de l'obus un vide de cinquante centimètres. Les chambres à poudre et la charge initiale sont toutes reliées à un mécanisme électrique d'une extrême délicatesse à la seconde précise où le projectile doit quitter le sol terrestre, un courant est lancé dans la charge du fond: les gargousses prennent feu... un million de mètres cubes de gaz sont instantanément produits et l'obus est chassé en avant... au fur et à mesure que celui-ci, en parcourant le tube, démasque l'orifice des chambres à poudre, la déflagration de la sélénite qu'elles contiennent se produit, ajoutant une nouvelle force à celle de la charge initiale, si bien qu'à la sortie du canon le projectile est doué d'une vitesse de douze kilomètres par seconde.

Ossipoff, électrisé par son sujet même, avait prononcé d'une voix vibrante les dernières phrases de sa démonstration et les assistants, lorsqu'il eût fini, éclatèrent en applaudissements.

Le vieux savant étendit la main pour réclamer le silence.

—J'ajouterai, dit-il, que dans mes projets, la fonte de ce canon, la fabrication de cette poudre et le départ lui-même devaient s'effectuer dans l'hémisphère méridional, non loin de l'archipel Gambier, dans l'île Pitcairn, située par le 26medegré de latitude. Il fallait, en effet, trouver sur le globe un point possédant la position géographique indispensable pour que le canon pût être braqué convenablement sur la lune et assez éloigné en même temps de tout endroit habité... Il est facile de comprendre, en effet, que la production instantanée de plusieurs millions de mètres cubes de gaz explosifs doit fatalement donner naissance à une terrible perturbation atmosphérique, laquelle détruira tout ce qui existera aux alentours du canon.

Il se tut; puis, après un instant:

—Eh bien! monsieur Jonathan Farenheit, demanda-t-il, ai-je reproduit à peu près exactement les renseignements que contiennent vos dossiers?

L'Américain se leva.

—Pour rendre hommage à la vérité, dit-il, je dois déclarer que les plans de M. Sharp sont en tous points semblables aux explications que vous venez de nous fournir!

Ossipoff ne put retenir un cri de joie et, se précipitant vers Farenheit, il lui secoua les mains dans une vigoureuse étreinte.

—Ah merci! balbutia-t-il, merci, monsieur!

—Alors, dit Fricoulet, qu'allez-vous faire?

L'Américain à cette question eut un haut-le-corps.

—Moi, répondit-il, ce que je vais faire?... mais que voulez-vous que je fasse?

—Dame! répartit le jeune ingénieur, il me semble qu'en présence des preuves que vous a données M. Ossipoff...

Jonathan Farenheit l'interrompit d'un geste.

—Monsieur, fit-il, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire en commençant, il s'est formé, pour l'exploitation des mines lunaires, une société au capital de cinq cents millions de dollars sur lesquels cinq millions ont déjà été versés, tant pour payer les plans de M. Sharp que pour subvenir aux frais du premier voyage d'exploration... nous sommes avant tout un peuple pratique aux yeux duquel les questions de sentiment comptent peu.

—C'est-à-dire?... demanda Ossipoff d'une voix tremblante.

—C'est-à-dire que, tout en trouvant bizarre la connaissance si approfondie que vous avez des plans de M. Sharp, je ne vois pas ce qui nous empêcherait de donner suite à nos projets; nous avons payé, nous sommes propriétaires et nous entendons exploiter notre propriété!...

Le malheureux Ossipoff, en entendant ces mots, sentit comme un poids formidable s'abattre sur son crâne, il tomba sur son fauteuil, ses yeux se fermèrent, sa tête se renversa en arrière et il demeura immobile, sans connaissance.

Quand il revint à lui, le vieillard était dans son lit, la tête couverte d'un sac contenant de la glace, et les jambes brûlées par des sinapismes destinés à attirer le sang aux extrémités inférieures.

A côté de lui, lui tenant la main et le regardant avec anxiété, se tenait Séléna; enfoncé dans un fauteuil au pied du lit, Gontran de Flammermont était plongé dans la lecture d'un livre qui devait être fort intéressant, à en juger par la fièvre qui brûlait ses joues et la flamme qui brillait dans ses prunelles.

—Mon père, s'écria la jeune fille en voyant le vieillard ouvrir les yeux, mon père, me reconnaissez-vous?

Ossipoff fixa sur Séléna des regards attendris et demeura un moment sans répondre, puis enfin un sourire triste dérida sa face grave.

—Mon enfant, balbutia-t-il, ma Séléna adorée.

Ensuite apercevant Gontran qui s'était levé pour s'approcher, il lui tendit la main en murmurant:

—Mon fils.

Un silence ému plana quelques instants sur ces trois personnages; enfin Ossipoff demanda:

—J'ai été très malade, n'est-ce pas?

—On a craint un transport au cerveau, répondit Gontran.

—Et il y a longtemps que je suis dans cet état?

—Il y aura demain dix jours.

Puis tout à coup, deux grosses larmes coulèrent au bord de sa paupière et il ajouta:

—Pourquoi ne suis-je pas mort? Je n'aurais pas la douleur de voir cet homme maudit, ce Sharp du diable, jouir impunément du produit de son vol!

—Voyons, père, dit Séléna, soyez raisonnable, ne pensez plus à cela, sinon vous allez retomber malade.

—D'autant plus que tout espoir n'est pas perdu, dit Gontran; en ce moment, mon ami Fricoulet est à Nice pour organiser une grande conférence, ainsi qu'il avait été convenu.

—A quoi bon maintenant? grommela Ossipoff... vous avez bien entendu ce qu'a dit l'autre jour Jonathan Farenheit... Sharp a maintenant sur nous trop d'avance pour que je puisse songer à lutter de vitesse.

—Mais ne pourriez-vous inventer un procédé plus rapide? insista le jeune comte.

Ossipoff secoua la tête.

—Mon cher ami, répondit-il, j'ai passé toute ma vie avant d'arriver au résultat merveilleux que ce misérable m'a volé... et maintenant la mort est là qui me guette... Qu'elle vienne donc et me débarrasse d'une existence qui m'est à charge.

Gontran regardait silencieusement Séléna dont les yeux se gonflaient de larmes, et la douleur de la jeune fille lui mettait le cœur à la torture.

Tout à coup il poussa un cri de triomphe, et, saisissant le livre qu'il était occupé à lire lorsque Ossipoff avait repris connaissance:

—Monsieur Ossipoff... dit-il d'une voix vibrante, le salut est là!

Séléna et son père crurent que le jeune homme devenait fou; néanmoins le savant demanda:

—Quel est ce livre?

—Un ouvrage du P. Martinez da Campadores, prieur de la compagnie de Jésus au couvent de Salamanque, leMonde souterrain.

—Eh bien? interrogea Séléna dont le cœur, à son insu même, se rouvrait à l'espoir.

—Eh bien! mademoiselle, s'écria M. de Flammermont, le diable soit des canons, des aéroplanes, des ballons, de la vapeur d'eau et de la sélénite elle-même, imaginés jusqu'à ce jour pour aller rendre visite aux astres; tous ces moyens sont vieux jeu, rococos, démodés!...

Il reprit haleine et reprit d'une voix ironique:

—Et dire que les hommes se mettent l'esprit à la torture pour inventer des engins terribles et des explosifs puissants, alors que la nature a pris la peine de nous construire des appareils qui laissent bien loin derrière eux tout ce que le génie humain a inventé!

Ossipoff, lui aussi, se laissait envahir par la confiance de Gontran, et il demanda avec anxiété:

—Mais expliquez-vous, mon cher ami, je vous en conjure, de quels appareils naturels voulez-vous parler?

—Des volcans, monsieur Ossipoff! s'écria M. de Flammermont d'une voix triomphante.

—Les volcans! répéta Ossipoff complètement ahuri.

—Eh oui! répliqua Gontran, les volcans qui sont des canons naturels, les volcans dont on pourrait obtenir des résultats surprenants, si l'on parvenait à régler leur puissance!...

Ossipoff et sa fille considéraient Gontran, n'en pouvant croire leurs oreilles, doutant que le jeune homme parlât sérieusement.

Celui-ci feuilleta d'un doigt rapide l'ouvrage du savant espagnol.

—Tenez, dit-il, à la page 130, Martinez da Campadores donne un tableau des vitesses de projection observées sur différents volcans: l'Etna lance des pierres avec une vitesse de 800 mètres par seconde; le Vésuve, 1,250 mètres; l'Hécla, 1,500 mètres; le Stromboli, 1,600 mètres.

.....Mais ce sont les volcans de l'Amérique équatoriale qui ont le plus de vigueur: ainsi le Pichincha, le Cotopaxi et l'Antisana communiquent aux pierres qui s'échappent de leur cratère béant une vitesse initiale de 3 à 4 kilomètres.

Il se tut un moment pour reprendre haleine et ajouta:

—Eh bien! croyez-vous, monsieur Ossipoff, qu'il soit impossible de réfréner la puissance de ces vapeurs souterraines et d'en régler l'expansion?

Le vieux savant poussa un cri de joie.

—Ah! balbutia-t-il d'une voix tremblante... ah! Gontran!... mon fils!... vous me sauvez la vie!...

Il attira le jeune homme à lui et le pressa sur sa poitrine dans un élan de tendresse sincère.

A ce moment la porte s'ouvrit et Fricoulet parut sur le seuil.

—A la bonne heure! dit-il joyeusement, vous voilà revenu à la santé, mon cher monsieur Ossipoff... et je vais vous communiquer une nouvelle qui va hâter votre rétablissement.

—Parlez... parlez... se hâta de dire Ossipoff.

—J'ai vu le préfet, j'ai vu les présidents des différentes sociétés savantes du département; je leur ai raconté votre histoire qui les a vivement intéressés, et ils ont tous accepté de faire partie du comité qui patronnera votre première conférence. La salle du théâtre est mise gracieusement à votre disposition, et j'ai là une liste de personnages fort riches en mesure de vous fournir des capitaux, auxquels nous allons envoyer des invitations.

Il avait prononcé ces mots tout d'une haleine, les yeux brillants et le visage rayonnant; puis il se laissa tomber sur un siège, épongeant avec son mouchoir son front couvert de sueur.

Mais, à sa grande surprise, sa communication ne reçut pas l'accueil enthousiaste auquel il s'attendait.

—Mon Dieu, mon cher monsieur Fricoulet, répondit Ossipoff avec une froideur marquée, je vous suis fort reconnaissant de tout le mal que vous vous êtes donné... mais je me vois obligé de vous déclarer que je ne puis utiliser vos services.

Le jeune ingénieur ouvrit de grands yeux.

—Oui, poursuivit le vieillard, pendant que vous vous agitiez beaucoup et parliez non moins, votre ami Flammermont, un vrai savant lui, qui se remue moins et parle moins aussi, étudiait silencieusement le moyen de mettre quand même à exécution nos projets de circumnavigation céleste.

Fricoulet regarda le jeune comte d'un air complètement ahuri, et Gontran répliqua avec embarras:

—Oh! monsieur Ossipoff, vous exagérez...doctus cum libro.

—Non pas, non pas, insista le vieillard, vous avez l'érudition modeste, mon jeune ami... et c'est d'ailleurs ce qui vous distingue des faux savants qui cachent sous leur faconde et leur parlotte le semblant de science dont ils font parade.

Ce disant, il glissait un regard dédaigneux vers Fricoulet.

—Ainsi donc, fit celui-ci en examinant curieusement Gontran, tu as trouvé un moyen d'aller dans la lune?

—Mon Dieu! répliqua le jeune comte, c'est en feuilletant ce volume de Campadores, laissé par toi sur le guéridon, que l'idée m'est venue que peut-être on pourrait utiliser la force propulsive des volcans.

Fricoulet crut son ami devenu fou, il bondit de son fauteuil, courut à lui et lui saisit les mains.

Gontran vit dans l'attitude du jeune ingénieur une preuve de son enthousiasme et ajouta:

—Hein! que penses-tu de ma proposition?

Fricoulet fut sur le point de répondre que c'était là une folie qui n'approchait d'aucun des cas d'aliénation mentale découverts jusqu'à présent par les médecins; mais il songea qu'Ossipoff n'allait pas manquer de mettre cette réponse sur le compte de la jalousie, et il s'écria:

—Magnifique! sublime! géniale!

Mais, tout à coup, Ossipoff poussa une exclamation désolée.

—Hélas! fit-il, magnifique en théorie, cette proposition est impossible en pratique, car pour pouvoir utiliser scientifiquement la puissance d'un volcan, il faudrait savoir à quelle époque aura lieu l'éruption.

La mine de Gontran s'allongea considérablement.

—C'est vrai, balbutia-t-il.

—N'est-ce que cela qui vous arrête? demanda Fricoulet: en ce cas, Martinez da Campadores se charge d'aplanir cette difficulté.

Et s'adressant à Gontran, il ajouta:

—Si tu avais lu l'ouvrage entièrement, tu aurais vu qu'à la fin, l'auteur y dresse un tableau de prédictions sur les éruptions volcaniques jusqu'à l'année 1900. Il part de ce principe, universellement reconnu depuis, que les éruptions sont en rapport avec le magnétisme terrestre, et que lorsqu'une éruption volcanique est proche, l'aiguille de la boussole est affolée; il a donc étudié, pendant plusieurs années, dans le cratère même du Vésuve, la relation qui existe entre les phénomènes géologiques et le magnétisme, ce qui lui a permis de formuler des lois sur la prédiction—plusieurs années à l'avance—des grands cataclysmes souterrains.

—Mais, demanda Ossipoff dont la voix tremblait d'émotion, comment s'y est-il pris pour dresser ce tableau?

—D'une façon fort simple: ces lois étant établies, il en résulte que les mouvements de l'écorce terrestre peuvent être comparés à des marées et obéissent à une périodicité incontestable causée par la position des corps célestes et la force centrifuge. Donc, après avoir coordonné avec soin les circonstances dans lesquelles se sont produits nombre d'éruptions anciennes et de tremblements de terre, Martinez a dressé ce tableau fort curieux qui termine son livre.

Ce disant, il avait pris le volume des mains de Gontran et le feuilleta rapidement.

—Oui, murmura Ossipoff, mais en admettant qu'on puisse connaître la date certaine de l'éruption, il faut encore que le volcan soit situé entre les 28° parallèles Nord et Sud, pour que la lune passe au zénith; et il faut encore que la montagne elle-même soit haute pour éviter une notable diminution de vitesse au départ, par suite du frottement sur les couches d'air.

Comme il achevait ces mots en hochant la tête d'un air désespéré, Fricoulet s'élança vers lui, l'index posé triomphalement sur une des pages du volume.

—Victoire, cria-t-il, victoire!... Voici ce que dit Campadores:le 28 mars 1882, éruption formidable du Cotopaxi, secousses terribles dans la région du nœud de Pastos...Or, il me semble que le Cotopaxi, l'une des plus hautes montagnes de l'Amérique équatoriale, se trouve précisément entre les deux 28° parallèles Nord et Sud.

Une flamme étrange s'alluma dans les prunelles d'Ossipoff qui croisa ses bras sur sa poitrine en murmurant:

—Mon Dieu... mon Dieu!... ce rêve n'est-il pas insensé?

—Mais, dit Gontran, si le savant espagnol s'est trompé?

Fricoulet lui jeta un regard railleur.

—Bast! répliqua-t-il, il suffit d'inventer un appareil capable de révéler d'avance l'état de fermentation de la croûte terrestre et d'indiquer la proximité d'un phénomène sismologique... c'est la moindre des choses et tu peux te charger de cela.

—Tu as raison, répondit M. de Flammermont avec un sang-froid imperturbable, j'y songerai... maintenant, un autre point: l'éruption est indiquée pour le mois de mars et nous sommes en octobre.

—Nous mettrons les bouchées doubles, riposta Ossipoff; en cinq mois, nous arriverons à construire le wagon céleste qui devra être projeté par le volcan, et à préparer le cratère du Cotopaxi au rôle de canon que nous voulons lui faire jouer.

—Mais, papa, murmura Séléna qui voyait avec douleur le savant s'emballer sur cette idée, et de l'argent pour mettre ces beaux projets à exécution!

M. Ossipoff sourit d'une manière indéfinissable, et désignant la longue-vue qu'il avait rapportée d'Ekatherinbourg et qui était pendue par une courroie à la muraille:

—Donne-moi cela, ma chère enfant, dit-il.

Puis dévissant l'objectif de la lunette, il renversa l'instrument sens dessus dessous et fit s'écrouler sur son lit la cascade de pierres précieuses à lui données par le criminel Yegor.

Les deux jeunes gens et la jeune fille joignirent les mains, éblouis par les feux multicolores qu'irradiaient les émeraudes et les topazes.

—Saperlipopette, murmura Fricoulet, mais savez-vous bien, monsieur Ossipoff, qu'il y a là une fortune.

—Peuh!... huit à neuf cent mille francs tout au plus... mais c'est tout ce qu'il nous faut du moment où le Cotopaxi nous servira de canon.

Séléna, toute joyeuse, se jeta au cou de son père.

Alors Fricoulet tira Gontran un peu à l'écart et lui dit tout bas:

—Jusqu'où comptes-tu pousser cette plaisanterie?

—Jusqu'à mon mariage avec Séléna.

—Même s'il ne devait se faire que dans la lune?

M. de Flammermont regarda son ami avec ahurissement.

—Oh! dit-il, j'espère bien que les choses n'iront pas jusque-là!

—Ni moi non plus, mais enfin il faut tout prévoir.

Alors Gontran haussa doucement les épaules et répliqua:

—Dame... quand on aime, ce n'est pas comme quand on n'aime pas, donc, que Cupidon, dieu des amours, veille sur nous!...

LE WAGON-OBUS

C'était deux mois après ces événements.

Gontran de Flammermont, que M. Ossipoff avait chargé de faire exécuter, d'après ses plans, le projectile qui devait les emporter dans l'espace, Gontran avait donné, ce soir-là, rendez-vous au vieux savant et à sa fille. Il s'agissait, avait-il dit sommairement dans sa lettre d'avis, de constater où en étaient les travaux.

Comme bien on pense, M. Ossipoff se trouva avec Séléna à l'heure prescrite devant l'usine Cail, à Grenelle, où étaient construits le colossal engin et les machines accessoires; là, ils rencontrèrent le jeune comte, escorté de son inséparable Fricoulet, lequel les guida à travers les ateliers déserts et les chantiers obscurs jusqu'à un hangar vitré dans lequel il les introduisit.

Au milieu de l'immense pièce, dont les proportions semblaient presque doublées par l'obscurité, une masse énorme se dressait, masse aux contours vagues et qui semblait rayonner dans l'ombre.

—Qu'est cela? murmura Séléna, malgré elle impressionnée par les ténèbres silencieuses qui les environnaient.

—Demeurez à votre place, répondit Fricoulet.

En même temps, il s'éloignait du groupe formé par Ossipoff, sa fille et Gontran de Flammermont.

Soudain ceux-ci poussèrent une triple exclamation, exclamation de surprise et d'admiration.

En pressant sur un bouton, Fricoulet venait d'allumer une lampe électrique suspendue au plafond du chantier et, comme en une féerie, le bloc immense devant lequel les visiteurs étaient arrêtés, sortit, irradié de lumière, de la nuit qui l'enveloppait.

On eut dit une de ces anciennes tourelles du moyen âge, en forme de poivrière, tout entière en métal poli et brillant comme de l'argent.

—L'obus! s'écria Ossipoff.

—Oui, mon cher monsieur, dit Fricoulet, c'est là l'obus dont vous aviez donné le plan à M. de Flammermont et que j'ai fait construire sur ses instructions.

Le vieux savant tournait autour du projectile d'un air évidemment satisfait.

—Je me suis permis, fit l'ancien diplomate, d'apporter à votre plan une petite modification en ce qui concerne le métal même de l'obus; craignant, en effet, qu'il ne fût trop pesant, j'ai pensé à le faire en magnésium nickelé... Vous savez que la production du magnésium est devenue une opération absolument industrielle et qu'en outre il ne coûte guère plus de quatre-vingts francs le kilogramme; enfin, c'est le plus léger des métaux, car il pèse six fois moins que l'argent et moitié moins que l'aluminium; de plus, nickelé, il est aussi résistant que l'acier, aussi ai-je choisi le nickel de préférence à tout autre alliage.

COUPE DU WAGON CÉLESTE L'OSSIPOFF

COUPE DU WAGON CÉLESTE L'OSSIPOFF.

A. Fourneau du laboratoire.—B. Batterie de piles électriques.—C. C. C. Hamacs roulés et accrochés aux parois.—D. Appareils de chimie.—E. Porte-bouteilles d'oxygène.—F. F. F. Caisses, provisions, etc.—K. Lustre électrique.—L. Bureau.—M. Bibliothèque.—N. Commode, toilette et armoire.—R. Compartiment à air comprimé.—T. Divan avec couchettes roulées.-V. V. V. Hublots pour voir au dehors.

Le vieux savant approuvait de la tête; Séléna ajouta:

—Mais une masse comme celle-ci doit peser un poids considérable?

—Peuh! environ cinq à six cents kilos... comme vous le voyez, il a été fondu et nickelé par pièces séparées, montées à l'aide de boulons et d'écrous, ce qui le rend d'un transport relativement facile.

—Nous avons voulu le monter, ajouta Fricoulet, pour bien nous assurer que l'ensemble répondait à vos vues et aussi pour que le remontage, dans le cratère même du Cotopaxi, en soit plus facile.

Ossipoff s'était approché et promenait sur le métal poli ses doigts tremblants, comme fait un père qui caresse un enfant dont il a impatiemment attendu la venue.

Séléna, elle, examinait l'énorme projectile, la face grave et les yeux agrandis.

—Il nous faudra entrer là-dedans? murmura-t-elle.

Comme la jeune fille achevait ces mots, Gontran pressa sur un ressort et une porte dissimulée dans le flanc de l'obus s'ouvrit, tournant sans bruit sur ses gonds et donnant accès à l'intérieur.

—Entrez, mademoiselle, entrez, fit-il en s'effaçant pour laisser passer Séléna, que Mickhaïl Ossipoff bouscula presque pour pénétrer plus vite.

Tout comme un coffret à bijoux, l'intérieur de l'obus était garni d'un capitonnage épais; montés sur des ressorts puissants d'une grande élasticité, les planchers, couverts d'un tapis moelleux, étaient également suspendus, de façon que, tout en étant d'une solidité à toute épreuve, ils pussent céder, sans se briser, aux plus rudes chocs, quatre hublots, aux quatre points cardinaux, étaient évidés dans les parois et garnis de vitres, afin de permettre aux passagers d'examiner ce qui se passait à l'extérieur.

Tout le long de la paroi capitonnée courait un divan circulaire et, du plafond, pendait un lustre portant quatre lampes à incandescence.

—L'ameublement n'est pas complet, fit Gontran qui lisait sur le visage du vieux savant les marques d'une évidente satisfaction; l'ébéniste ne nous a pas encore livré l'unique meuble qui garnira cette pièce; c'est une sorte d'armoire-buffet, formant bibliothèque dans le haut, bureau à tiroirs dans le milieu, toilette un peu plus bas et dont la partie inférieure nous servira à serrer nos vêtements.

—Bravo, s'écria Ossipoff; ce sont là des détails de grande importance et qui m'avaient échappé à moi.

—Cette armoire est de l'invention de l'ami Fricoulet, fit Gontran.

Le jeune ingénieur inclina modestement la tête, tout en murmurant à l'oreille de Séléna:

—Ce Gontran a un aplomb que je ne lui connaissais pas... c'est-à-dire que l'armoire est de lui et que le reste est de moi... j'admire comme il sait renverser les rôles.

—Oh! monsieur Fricoulet, implora la jeune fille... puisque le bonheur de votre ami est à ce prix, sacrifiez un peu de votre amour-propre.

—Eh! mademoiselle, je ne fais que cela, de le sacrifier; bien plus, je le piétine, mon amour-propre... véritablement, je le piétine... il ne faut pas me demander davantage.

Et il grommela entre ses dents quelque chose que Séléna ne comprit pas et qui, si elle l'eût compris, ne l'eût sans doute pas flattée; comme toujours Fricoulet maugréait contre les femmes.

Mais, entendant parler derrière lui, Ossipoff se retourna brusquement:

—Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il, soupçonneux.

Fricoulet répondit avec vivacité:

—Mademoiselle m'interrogeait au sujet de la partie supérieure de l'obus et je lui expliquais qu'il y avait là un autre étage auquel une échelle formée de crampons fixés dans la coque donnera accès; il est divisé en trois pièces prenant jour sur un palier circulaire et éclairée chacune par un hublot; l'une servira de cuisine, l'autre de laboratoire, la troisième de magasin de réserve pour l'oxygène, le vin et les différents ustensiles ou instruments qu'il nous faudra emporter.

—Je vois, dit Ossipoff en s'adressant à Gontran, que vous avez laissée intacte cette partie de mon plan.

—Elle m'a paru absolument parfaite, répondit gravement M. de Flammermont et j'ai suivi vos instructions à la lettre.

Séléna dut faire appel à toute sa volonté pour réprimer une forte envie de rire.

—Monsieur Fricoulet, dit-elle, vous venez de parler cuisine; aurons-nous donc le moyen de faire le pot-au-feu?—Un moyen très simple, mademoiselle; nous emporterons une batterie Trouvé.

—Tiens, murmura Gontran, c'est un inventeur de casseroles nouveau modèle...

Fricoulet fut pris d'un violent accès de toux, en même temps qu'il marchait énergiquement sur le pied de son ami pour lui imposer silence.

—Nous emporterons, répéta-t-il, une batterie électrique Trouvé de douze éléments, avec les matières nécessaires pour les faire fonctionner pendant 240 heures, soit 10 jours sans discontinuer; le courant produit alimentera le lustre à incandescence que vous voyez suspendu là, en même temps qu'une lampe placée dans chaque pièce; quant aux fourneaux, ils seront alimentés à l'alcool qui, tout en fournissant une chaleur intense, ne donne aucune fumée et ne vicie pas l'air.

Séléna battit des mains.

—Bravo, exclama-t-elle, me voilà passée cordon bleu du bord et je vous promets de succulents menus.

Gontran hochait la tête.

—Douteriez-vous de mon savoir-faire, monsieur? s'écria la jeune fille, comme si son amour-propre de ménagère se fût trouvé froissé.

—Moi, s'écria M. de Flammermont, à Dieu ne plaise, ma chère Séléna; ce dont je doute, c'est de pouvoir l'apprécier à sa juste valeur.

—Que voulez-vous dire?

—Dame! avant de penser à se mettre quelque chose sous la dent, il faut penser à se mettre quelque chose dans les poumons... en un mot, comment respirerons-nous?... Je ne vous cacherai pas, mon cher monsieur Ossipoff, que c'est là un point qui ne laisse pas que de m'inquiéter fort, vu que votre plan ne porte aucune trace de ce détail.

—Sans doute, dit Fricoulet, M. Ossipoff pense fabriquer artificiellement de l'air respirable par le chlorate de potasse et le bioxyde de manganèse?

Le vieux savant eut un geste énergique de dénégation.

—Pas le moins du monde, répondit-il, car, pour décomposer ce mélange et produire de l'oxygène, il faut le chauffer énergiquement...

Et il regardait Gontran, semblant l'interroger.

—Eh! j'y suis, s'écria l'ex-diplomate, auquel Fricoulet venait de souffler cette réponse, vous voulez employer le procédé Tessié du Motay...

Et il pensaitin petto:

—Pourvu qu'il ne prenne pas fantaisie à Ossipoff de me demander quelque explication à ce sujet.

Mais le vieillard secoua la tête, la face égayée d'un sourire:

—Je ne fais aucun appel à la chimie, dit-il.

—Alors... vous avez trouvé un procédé nouveau?

—Pas moi, mais des compatriotes à vous dont le renom est universel: MM. Cailletet et Raoul Pictet qui sont parvenus, chacun de leur côté et par des moyens différents, à liquéfier ces gaz réputés jusqu'à présent incompressibles: l'hydrogène et l'oxygène... m'inspirant d'eux, je procéderai comme eux, mais en grand; à l'aide d'une forte pression et d'un abaissement considérable de température, je liquéfierai l'oxygène... au besoin, je pourrais le solidifier et emporter une provision d'air en tablettes, mais je préfère l'emporter dans des récipients d'acier.

—Mais savez-vous bien qu'il vous en faut une grosse provision, dit Fricoulet un peu inquiet.

—N'ayez crainte, mon cher ami; j'ai calculé qu'un litre d'oxygène liquéfié représenterait quinze mètres cubes, soit quinze mille litres de gaz vital. Avec cent litres de ce liquide, nous aurons une provision suffisante, car, en vingt-quatre heures, nous n'en dépenserons guère qu'un litre, soit pour chacun de nous cent cinquante litres de gaz vital par heure.

—Mais avez-vous réfléchi, objecta Fricoulet, que l'air se viciera pendant le voyage?

—Pour combattre cette viciation, j'emploierai la potasse caustique qui absorbera l'acide carbonique, et, toutes les quarante-huit heures, je chasserai, au moyen d'une ventilation énergique, les miasmes produits par la respiration pulmonaire et cutanée... qu'en pensez-vous, monsieur de Flammermont?

—Je pense, monsieur, répondit gravement le jeune homme, que vous avez pensé à tout.

Et, ce disant, il serrait énergiquement les mains du vieux savant.

Pendant ce temps, Séléna s'était dirigée vers la porte et, désignant à Fricoulet le marchepied qui servait à atteindre le plancher de la pièce circulaire où ils se trouvaient réunis:

—De combien sommes-nous élevés au-dessus du sol? demanda-t-elle.

—D'un mètre, mademoiselle.

—Et qu'y aura-t-il là-dedans? ajouta-t-elle en frappant du bout de son ombrelle la partie inférieure de l'obus.

—De l'air comprimé, mademoiselle, qui atténuera par son échappement le contre-coup du départ.

Soudain, Gontran se frappa le front:

—Monsieur Ossipoff, vous n'avez pas pensé à une chose.

—Laquelle?

—C'est qu'il se peut parfaitement bien que votre obus ne soit pas de calibre?

Le savant ouvrit de grands yeux.

—Pas de calibre! répéta-t-il... qu'entendez-vous par là?

—En ma qualité de chasseur, je connais un des principes fondamentaux de la balistique et ce principe est le suivant: Pour utiliser toute la détente d'un gaz, il est de toute nécessité de lui opposer une surface résistante et obturant entièrement l'âme de l'engin, fusil ou canon, afin d'éviter levent, cause de déperdition de vitesse.

—Eh bien!

—Eh bien! votre obus a six mètres de diamètre... savez-vous combien a la cheminée que nous utiliserons?

Ossipoff saisit son crâne à deux mains.

—Dieu du ciel! exclama-t-il, vous avez raison!... comment n'ai-je pas pensé à cela plus tôt?

Et, véritablement atterré, il fixait sur Gontran des regards désespérés, semblant lui demander un moyen de parer à cet inconvénient qu'il n'avait pas prévu; de son côté, Gontran regardait Fricoulet, le suppliant muettement de venir à son secours.

Et un silence de plomb pesait sur leurs épaules, lorsque le jeune ingénieur, dans un geste inspiré, posa sur son front l'index de sa main droite.

—Qui nous empêche, dit-il en parlant lentement, de disposer le caisson d'air comprimé formant la base de notre obus sur un second caisson de capacité plus grande que le premier, dont nous emporterons d'ici tous les éléments et que nous construirons sur place d'un diamètre exactement semblable à celui de la cheminée du volcan.

Tout le monde l'écoutait parler sans rien dire.

Fricoulet continua:

—Outre que cette adjonction pare à l'inconvénient signalé fort judicieusement par mon ami Gontran, elle offre encore un autre avantage: sous l'énorme pression des gaz souterrains, les cloisons inférieures de ces caissons seront refoulées avec une telle vigueur que l'air s'échappera par des soupapes fortement assujetties et placées à la partie supérieure; de cette façon, la secousse sera graduelle et non instantanée et nos chances de heurt diminuées d'autant.

Un sourire courut sur les lèvres d'Ossipoff, qui regarda un moment en silence le jeune ingénieur; ensuite, il se pencha vers Gontran et lui dit:

—Ce jeune homme paraît connaître son affaire; s'il savait parler un peu moins et écouter davantage, il arriverait à quelque chose.

Puis, s'adressant à Fricoulet, il lui demanda un peu dédaigneusement:

—Seriez-vous capable de me faire le dessin de ce caisson et de ce système de soupapes?

Humilié, Fricoulet répliqua sèchement:

—Ce dessin vous sera remis demain par M. de Flammermont, monsieur.

Et, tournant les talons, il descendit les trois marches qui menaient au projectile.

—Surtout, fit Ossipoff à Gontran, remettez-moi le dessin de ce garçon-là tel qu'il vous le donnera, sans y ajouter quoi que ce soit; je veux voir de quoi il est capable.

L'ex-diplomate eut un geste de la main indiquant qu'il se conformerait à la demande de son interlocuteur; puis, après un moment:

—Mais, monsieur Ossipoff, dit-il, avez-vous réfléchi qu'une fois dans la zone d'attraction lunaire, l'obus tombera de près de trente mille kilomètres de haut?—Avez-vous pensé à amortir ce choc?

Le vieux savant sourit et haussant doucement les épaules:

—Bast! fit-il, nous ne tomberons qu'avec une vitesse de 2,500 mètres dans la dernière seconde... Or, comme vu la raréfaction de l'air, il ne faut songer à aucun moyen physique, j'ai pensé tout simplement à garnir le fond de notre wagon de tampons munis de ressorts très puissants, de telle sorte que, pour nous, enfermés dans l'intérieur, le choc perdra toute sa violence.

Tout en parlant Ossipoff donnait un dernier regard approbateur à l'intérieur du projectile; puis, il descendit les marches, suivi de sa fille et de Gontran.

—Mon cher enfant, dit-il en serrant énergiquement les mains du jeune comte, permettez-moi de vous féliciter en toute sincérité pour être parvenu, en si peu de temps, à mener à bien cette partie importante de nos projets. Ce wagon est parfaitement conçu dans toutes ses parties et son intérieur répond à l'extérieur... rien n'a été oublié et, je vous le répète, vous avez marché avec une rapidité qui fait le plus grand honneur à votre activité et à votre intelligence.

Alcide Fricoulet s'était approché et, les mains derrière le dos, souriait complaisamment, prenant pour lui les compliments qu'on ne lui adressait pas... mais qui lui revenaient de droit.

—Et vous n'avez pas tout vu, dit Gontran en entraînant le savant vers une autre partie de l'atelier, voici les machines destinées à rendre cylindrique et à calibrer exactement la cheminée intérieure du volcan; voici les pompes, les outils de nos ouvriers; tous appropriés au travail spécial auquel ils seront employés... voici les glissières du projectile.

Ossipoff ne pouvait se lasser de regarder, d'examiner en détail, l'une après l'autre, toutes les pièces que lui désignait Gontran.

—Mais toutes ces machines, dit-il enfin véritablement émerveillé, sur quels plans ont-elles été construites? car je n'en vois là aucune qu'il n'ait fallu dessiner spécialement en vue du rôle qu'elles ont à jouer dans notre œuvre.

M. de Flammermont allait répondre—pour dire la vérité sans doute—lorsqu'un geste énergique de Fricoulet lui commanda le silence.

—Eh bien! vous ne répondez pas! fit Ossipoff étonné.

—Voyons, Gontran, dit le jeune ingénieur, quelle honte éprouves-tu à dire que c'est toi l'auteur des plans d'après lesquels tout cela a été construit?

Le vieillard leva les bras au ciel.

—Quel génie! exclama-t-il, et quelle modestie!

Et s'adressant à Fricoulet:

—Voilà, monsieur Fricoulet, les vrais savants sont tous ainsi, modestes et silencieux... tandis que les autres...

Le jeune ingénieur fronça légèrement les sourcils.

—Monsieur Ossipoff, bougonna-t-il, vous vous répétez... car vous m'avez déjà dit cela.

Ossipoff le regarda droit dans les yeux et le menaçant du doigt:

—Vous seriez jaloux du mérite de M. de Flammermont, que je n'en serais nullement étonné, murmura-t-il.

Fricoulet garda un moment le silence, stupéfait, doutant que ses oreilles eussent bien entendu; puis, tout à coup, poussant un vibrant éclat de rire:

—Moi! s'écria-t-il, moi! jaloux du mérite scientifique de Gontran! Ah! monsieur Ossipoff... méprisez mes humbles connaissances et mon petit bagage scientifique, mais ne soupçonnez pas ma bonne amitié pour M. de Flammermont.

MlleOssipoff qui, tout en rôdant curieusement à travers le chantier, avait néanmoins l'oreille à la conversation, comprit que les choses menaçaient de se gâter si elle ne faisait une diversion.

—Ah! la singulière machine! s'écria-t-elle en désignant dans un coin du hangar une sorte de gigantesque fer à cheval surmonté d'un cadran sur lequel jouait une grosse aiguille mobile... Qu'est-ce que cela?...

A l'exclamation de sa fille, le vieux savant se retourna.

—En effet, dit-il en s'approchant lui aussi, voilà une construction de forme bizarre.

Fricoulet coula vers Gontran de Flammermont un regard singulier et lui murmura tout bas à l'oreille:

—Garde à toi... sais-tu bien ton affaire?

L'ex-diplomate haussa les épaules et répondit en souriant:

—Tu vas voir.

Puis tout haut, non sans se donner un peu d'importance:

—Ceci, mademoiselle, est l'appareil que monsieur votre père m'avait prié d'inventer.

—Un sismographe! exclama Ossipoff.

Gontran inclina la tête gravement

—Oui, monsieur Ossipoff, un sismographe: les deux branches de fer à cheval ne sont autre chose que des électro-aimants; les courants telluriques passent par les spires de ces bobines et les aimantent; suivant l'intensité de cette aimantation, cette aiguille dévie plus ou moins sur le cadran, indiquant les variations d'intensité du magnétisme terrestre, qu'une loi inconnue relie aux manifestation volcaniques et aux phénomènes éruptifs.


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