CHAPITRE VIII

—Bravo, s'écria Fricoulet qui avait suivi, non sans trembler, son ami dans cette explication.

Séléna regarda le jeune ingénieur et le remercia d'un sourire pour le rôle de providence qu'il consentait à jouer avec tant d'abnégation.

Ossipoff, lui, était au comble de la joie.

—Ah! mon fils, exclama-t-il d'une voix que l'émotion rendait toute tremblante, quelle science est la vôtre!... je vous le dis en vérité, moi vieilli sous le harnais, moi usé par les recherches scientifiques, je vous admire!... quelle ingéniosité!... quelles profondeurs de vues! quelle diversité de connaissances!

Et dans son enthousiasme il saisissait les mains de Gontran et les secouait avec vigueur.

—Ainsi, insista Fricoulet, pour rendre plus vraisemblable encore cette comédie, tu penses que cet instrument répondra à ce que tu attends de lui?

—Comment! s'écria M. de Flammermont, c'est-à-dire que, grâce à lui, je me charge de vous indiquer, un mois à l'avance, la fermentation des couches profondes du globe et de vous prédire la prochaine éruption du Cotopaxi.

—Tous mes compliments, mon cher, répondit l'ingénieur.

Sans doute Ossipoff crut-il voir dans ces quelques mots une pointe de raillerie, car il lança à Fricoulet un regard furieux et lui demanda, non sans aigreur:

—Feriez-vous, par hasard, à M. de Flammermont, l'injure de mettre en doute sa réussite... monsieur Fricoulet?

Celui-ci leva les bras au ciel.

—Nullement... nullement, se hâta-t-il de riposter... mais la science de mon ami Gontran me plonge toujours dans une profonde stupéfaction.

L'ex-diplomate, qui craignait que les continuelles railleries de Fricoulet n'éveillassent l'attention du vieux savant, se hâta d'intervenir.

—Maintenant, monsieur Ossipoff, dit-il, il ne me reste plus qu'à prendre congé de vous.

Le vieillard et sa fille poussèrent en même temps un cri de surprise.

—Vous partez!

—Dame! ne faut-il pas que je vous précède pour expérimenter mon sismographe au sein même du Cotopaxi... en outre, si j'en crois les renseignements que j'ai recueillis, les moyens de locomotion ne sont rien moins qu'abondants là-bas, et il faudra bien un mois avant d'avoir organisé et réuni tout le matériel et le personnel, nécessaires au transport de nos bagages jusqu'à la cime du Cotopaxi.

—Ah! fit Ossipoff en enveloppant le jeune homme d'un regard attendri, quel collaborateur précieux!... vous pensez à tout... vous avez cent fois raison... ma pensée était loin de ces détails.

Et il ajouta d'un ton rogue:

—Ce n'est pas vous, monsieur Fricoulet, qui auriez songé à cela!

L'ingénieur courba la tête.

—Cela, non, dit-il, je l'avoue humblement.

Soudain, Ossipoff se pencha à l'oreille de Gontran:

—Pourquoi donc, demanda-t-il, est-ce vous qui partez? ne vaudrait-il pas mieux envoyer là-bas votre ami Fricoulet?... cela nous en débarrasserait.

Séléna, dont le visage s'était couvert d'un voile de tristesse en entendant Gontran parler de son départ, se mit à sourire.

—En effet, dit-elle, c'est là une excellente idée.

Et, sans attendre la réponse de son fiancé, elle s'adressa à l'ingénieur, lui lançant un regard suppliant:

—Monsieur Fricoulet, fit-elle, vous ne laisserez certainement pas partir votre ami; vous savez trop combien il éprouve de plaisir à rester auprès de moi.

Gontran avait froncé légèrement les sourcils tandis qu'une moue de mécontentement plissait ses lèvres; il adressa un signe imperceptible à Fricoulet qui répliqua:

—Mon Dieu! mademoiselle, je suis tout prêt à faire ce que Gontran me dira de faire... s'il me dit de partir, je partirai... s'il veut que je reste, je resterai... c'est à lui de juger comment je puis être le plus utile aux projets de M. Ossipoff.

Il avait prononcé ces mots avec une humilité affectée qui lui valut de la part du savant un regard un peu adouci.

Séléna frappa ses mains l'une contre l'autre.

—En ce cas, dit-elle joyeusement en se tournant vers M. de Flammermont...

—En ce cas, répondit celui-ci, mon ami Fricoulet demeurera ici et moi, je partirai là-bas, après demain.

Ossipoff et sa fille firent un mouvement; Gontran continua:

—Fricoulet vous sera ici d'un grand secours; il est mécanicien et il vous faut un homme comme lui pour surveiller le démontage, l'emballage de toutes les pièces de mécanique dont nous aurons besoin là-bas.

Le vieux savant hochait la tête d'un geste approbatif.

—Et puis, ajouta Gontran, je connais mieux que personne l'appareil que j'ai construit, et personne mieux que moi ne pourrait l'expérimenter.

Ptolémée, Alphonse, Arzachel, les trois cratères soudés.

D'un geste il attira Séléna en arrière.

—Chère Séléna, murmura-t-il, vous ne doutez pas du grand chagrin que me cause cet éloignement... mais c'est par prudence et dans l'intérêt même de mon amour que j'agis ainsi.

—Par prudence! répéta la jeune fille.

—Je redoute de me trouver seul en présence de M. Ossipoff... sans Fricoulet, mon bon génie, votre père ne tarderait pas à me dépouiller du vêtement d'emprunt dont je me suis affublé et il n'aurait pas besoin de gratter bien fort pour que sous son doigt s'écaillât la couche de vernis scientifique dont je me suis enduit... en m'éloignant au contraire, mon cœur souffre, il est vrai, mais mon prestige demeure intact.

Il se tut un moment.

Puis, il reprit en plissant ses paupières, d'un air fin:

—N'est-ce pas sagement calculé?

Un léger sourire égaya le visage attristé de Séléna.

—Peut-être avez-vous raison, murmura-t-elle; mais c'est bien fâcheux que vous ne soyez qu'un faux savant.

Et elle accentua son regret d'un gros soupir.

En ce moment Ossipoff se retourna vers le jeune homme.

—Et quand vous proposez-vous de partir? demanda-t-il.

—J'ai retenu ma cabine à bord d'un bâtiment américain qui quitte le Havre après demain matin...

—Sitôt! exclama Séléna.

—Dans quinze jours je serai à Colon; je traverserai l'isthme de Panama en chemin de fer et je me rembarquerai sur l'autre côté pour Guayaquil; de là j'irai à cheval jusqu'à Quito où j'organiserai le convoi qui vous sera nécessaire pour le transport de votre matériel; le premier février prochain je serai au sommet du Cotopaxi, j'essaierai le sismographe et de Guayaquil je vous ferai connaître le résultat de mon expérience, quel qu'il soit.

—En caractères brouillés, n'est-ce pas! s'écria Ossipoff.

—Naturellement. Si Martinez da Campadores ne s'est pas trompé dans ses calculs et si je reconnais les signes précurseurs d'une prochaine éruption, vous prenez aussitôt la mer avec le navire que vous aurez frété; en doublant à toute vapeur le cap Horn, vous pourrez être à Guayaquil vers le premier mars et le 10 du même mois nous pourrons être réunis dans le cratère du Cotopaxi.....

Fricoulet ajouta, en coulant vers l'ex-diplomate un regard singulier et qu'eût sans doute donné beaucoup à penser au vieux savant:

—A moins, toutefois, qu'il ne survienne quelque incident que nous ne prévoyons pas.....

Ossipoff haussa les épaules et, sans tenir compte de l'observation de l'ingénieur, poursuivant la phrase de M. de Flammermont, il dit:

—Et en comptant une douzaine de jours pour l'appropriation de la cheminée, le remontage du wagon et de toutes les pièces métalliques, nous serons trois jours avant l'explosion prédite, prêts à nous élancer dans les espaces intersidéraux!

En prononçant ces mots, il avait, dans un mouvement vraiment majestueux, dressé le bras vers le ciel, du geste d'un guerrier désignant les contrées qu'il s'apprête à conquérir.

OÙ IL EST DÉMONTRÉ UNE FOIS DE PLUS QUE FÉDOR SHARP EST UN GREDIN

C'était le 29 janvier; il était deux heures de l'après-midi, et dans la salle à manger de l'Hôtel Royal, à Brest, M. Ossipoff fumait son cigare en compagnie de Fricoulet.

Séléna, assise près de la fenêtre, laissait ses regards errer à travers la forêt de mâts qui hérissaient l'horizon; mais sa pensée était bien loin, par delà les mers, près du cher absent.

—Savez-vous, père, dit-elle tout à coup en se retournant, que voici près d'un mois que M. de Flammermont est parti?

—Un mois, en effet, fillette, répondit le vieux savant; la semaine ne se passera certainement pas sans que nous ayons de ses nouvelles.

La jeune fille eut une petite moue.

—Il me semble, fit-elle, qu'il eût pu nous en donner déjà!

Fricoulet, qui était penché sur une carte de l'Atlantique, releva la tête.

—En admettant que le voyage se soit effectué sans encombre et qu'aucune difficulté imprévue ne l'ait retardé, Gontran est arrivé là-bas avant-hier seulement... Eh bien! il lui a fallu le temps de faire l'expérience sismographique, d'expédier la dépêche... En outre, il y a la transmission télégraphique... Bref, en supposant qu'il n'ait pas perdu une heure, une minute, nous ne pouvons recevoir de ses nouvelles avant quarante-huit heures, au moins.

—Quarante-huit heures! murmura Séléna, c'est bien long.

—A moins, fit joyeusement Fricoulet, que le petit Cupidon ne lui ait prêté ses ailes pour aller plus vite... mais ces choses se passaient aux temps mythologiques et notre prosaïque époque n'est pas digne que les dieux descendent de l'Olympe!

La jeune fille frappa impatiemment le sol de la pointe de sa bottine.

—Ah! monsieur Fricoulet, dit-elle, on voit bien que vous n'avez pas, comme votre ami Gontran, la tête remplie de notions scientifiques... vous plaisantez tout le temps.

Ce disant, elle souriait malicieusement pour répondre au regard de reproche que lui lançait le jeune ingénieur.

—Dites donc, monsieur Fricoulet, fit Ossipoff, sommes-nous complètement prêts à partir?

—Depuis hier soir tout est terminé, monsieur Ossipoff; les dernières caisses ont été arrimées devant moi; j'ai donné l'ordre de tenir la machine sous pression, en sorte que deux heures après avoir reçu la dépêche de Gontran,—en admettant toutefois qu'elle soit favorable,—laMaria-Sélénapourra prendre la mer.

Et il ajoutain petto:

—Voilà bien de l'argent dépensé et dépensé en pure perte... Il eût mieux valu pour Gontran que le vieux transformât ses pierreries en bonnes rentes 3% plutôt que de les dissiper en folies irréalisables... Enfin, heureusement que cette comédie va prendre fin... Gontran, lorsque je l'ai quitté, paraissait avoir compris mes raisonnements... Il va télégraphier de là-bas que le sismographe n'a donné aucun résultat et que le Cotopaxi est un volcan éteint... Ossipoff s'en prendra à Martinez Campadores, le traitera de crétin et d'idiot, ce dont l'autre se moque pas mal, puisqu'il est enterré depuis nombre d'années... Puis Gontran, revenu, épousera Séléna, ce qui sera sa punition pour tout le temps qu'il m'a fait perdre.

Et pendant qu'il monologuait de la sorte, le jeune ingénieur considérait d'un œil railleur Ossipoff qui pointait avec attention sur de longues feuilles de papier la liste de tous les objets que la petite troupe emportait avec elle.

Soudain Séléna poussa un cri.

—Père, dit-elle, père, voici un employé du télégraphe qui vient de ce côté.

Le vieillard abandonna sa besogne et d'un bond fut près de sa fille.

—Il entre à l'hôtel, murmura-t-elle d'une voix tremblante.

—Mais nous ne sommes pas les seuls habitants de l'Hôtel Royal, objecta Fricoulet d'un ton ironique.

Cependant, agité, sans trop savoir pourquoi, d'un pressentiment, il s'apprêtait à courir aux nouvelles, lorsque la porte s'ouvrit et un garçon entra:

—Une dépêche pour M. Ossipoff, dit-il.

Le vieux savant se précipita, saisit le papier bleu, le décacheta d'un doigt fébrile et avidement en parcourut le contenu.

—Hurrah! cria-t-il en agitant en l'air ses bras dans un geste désordonné; hurrah! pour le Cotopaxi... Hurrah! pour Gontran de Flammermont!

Puis, brisé par l'émotion, il tomba sur une chaise, le visage tout pâle, les lèvres bleuies, les paupières presque closes.

—Mon père! fit Séléna prise d'inquiétude en se précipitant vers le vieillard.

Fricoulet, lui, demeurait immobile, les pieds cloués au plancher, dans une attitude hébétée.

—Pauvre homme, pensait-il, le renversement de toutes ses espérances vient de le rendre fou instantanément... Peut-être bien, si Gontran l'eût tentée, l'expérience eût-elle donné de bons résultats.

Et, pris de remords, il ajouta:

—Sapristi! si c'était à refaire, je conseillerais à Gontran d'aller jusqu'au Cotopaxi et d'essayer le sismographe; les hasards sont si grands... peut-être cet instrument aurait-il donné les résultats qu'on attendait de lui.

Et tout navré, tout furieux contre lui-même, il s'approcha à son tour de Mickhaïl Ossipoff qui commençait à revenir à lui.

—Pauvre monsieur Ossipoff, murmura-t-il en lui prenant la main.

Le vieillard poussa un profond soupir, ouvrit les yeux, puis brusquement se redressa, sauta sur ses pieds en s'écriant:

—Hurrah! hurrah! pour Gontran de Flammermont!

—Allons bon, pensa Fricoulet, voilà que cela recommence!

—Mon cher monsieur Fricoulet, dit Ossipoff, voulez-vous courir jusqu'au port, dire au capitaine de laMaria-Sélénaque nous appareillons dans deux heures... Moi, je me charge de boucler nos valises et de régler notre compte à l'hôtel.

L'ingénieur eut un haut-le-corps désordonné. Décidément le vieillard avait bien la cervelle détraquée.

Il attira Séléna à lui, d'un clignement d'yeux.

—Votre père ne me paraît pas dans son état normal, murmura-t-il.

Ce fut au tour de Séléna de tressaillir.

—Que voulez-vous dire? demanda-t-elle sans cesser d'examiner Ossipoff qui, fiévreusement, s'occupait à mettre en ordre les paperasses éparses sur la table.

—Ceci: c'est que cette dépêche a dû porter à votre père un coup terrible et qu'il faudrait aviser.

—Aviser à quoi?

—Je ne sais trop... En tous cas nous ne pouvons le laisser en cet état.

La jeune fille regarda Fricoulet; un doute venait de se glisser soudain dans son esprit sur le bon équilibre des facultés mentales de l'ingénieur.

Comme ils étaient tous les deux l'un près de l'autre, Ossipoff se retourna et, remarquant leur attitude embarrassée, demanda:

—Eh bien! qu'avez-vous à rester là, tous deux immobiles comme des termes?... Monsieur Fricoulet, vous devriez déjà être parti; quant à toi, Séléna, tu ferais bien mieux de m'aider un peu... Voyons, qu'avez-vous? que vous dites-vous?

La Maria-Séléna.

La Maria-Séléna.

—C'est la dépêche, père, répondit la jeune fille; vous ne nous avez pas montré la dépêche de M. de Flammermont, alors je disais à M. Fricoulet que sans doute vous nous cachiez quelque chose... que peut-être M. de Flammermont est malade... blessé...

Vivement Ossipoff sortit la dépêche du portefeuille dans lequel il l'avait déjà serrée et, la tendant à Séléna:

—Tiens! lis, dit-il, et rassure-toi.

La jeune fille parcourut d'un rapide coup d'œil le papier administratif et le passa à Fricoulet en demandant à voix basse:

—Je ne comprends plus ce que vous vouliez dire?... Cette dépêche n'a pu que causer à mon père une grande joie.

Fricoulet se frottait énergiquement les yeux.

—J'ai la berlue, pensait-il, j'ai mal lu ou bien Gontran a été frappé là-bas d'aliénation mentale.

Et il relut une troisième fois ces mots:

«Prédiction Martinez Campadores parfaitement juste. Sismographe indique éruption prochaine. Partez sans perdre de temps. Amitiés.—Flammermont.»

Et il restait là, immobile, atterré, roulant la dépêche entre ses doigts, se creusant la cervelle pour chercher à comprendre pourquoi Gontran avait agi ainsi.

—Je ne puis mettre sa conduite que sur le compte d'une insolation, pensa-t-il; en tous cas, il faut aller jusqu'au bout et du moment qu'il dit de partir... il faut partir... Je souhaite seulement que nous arrivions à temps pour éviter une catastrophe.

—Eh bien! monsieur Fricoulet! cria Ossipoff.

—Voilà, monsieur, voilà, répondit le jeune ingénieur en se précipitant vers la porte; je cours au port et, quand vous arriverez, laMaria-Sélénasera prête à lever l'ancre.

Quinze jours après, grâce aux vents qui soufflaient du nord-est, la goëlette parvint à Aspinwall; le matériel, soigneusement emballé dans d'énormes caisses, fut embarqué en grande vitesse sur le chemin de fer de Panama; de l'autre côté de l'isthme, on le rechargea sur leSalvador-Urquiza, caboteur de 500 tonnes qui devait le transporter à Tacames, sur la rivière de Las Esmeraldas; là, un bateau à vapeur le conduirait à Quito, au centre du massif montagneux des Andes, moins éloigné que Guayaquil du Cotopaxi.

Or, le 24 février, vers huit heures du soir, comme Fricoulet accoudé sur le bastingage de l'arrière, fumait un excellent cigare, tout en suivant d'un œil rêveur les blancs moutonnements formés par l'hélice dans les flots clairs du Pacifique, soudain une lumière intense irradia l'horizon, jetant sur la surface de l'océan comme une lueur d'incendie.

Pendant une seconde tout fut rouge, l'horizon, le ciel, la mer; le bâtiment lui-même parut teint de sang; puis la lueur disparut, tout redevint sombre, plus sombre encore qu'auparavant.

Fricoulet, comme mû par un ressort, s'était redressé et d'un bond s'était précipité à l'entrée des rouffles.

—Ossipoff! cria-t-il, Ossipoff!

Mais sans doute le vieux savant, par le hublot de sa cabine, avait lui aussi, assisté à l'étrange phénomène car il escaladait quatre à quatre les marches de l'escalier accompagné de Séléna; derrière eux venait le capitaine, suivi d'une partie de l'équipage.

—Qu'arrive-t-il? demanda Mickhaïl Ossipoff en entraînant Fricoulet vers le bordage.

—Là-bas! là-bas! répliqua le jeune ingénieur en étendant le bras vers le point de l'horizon qui venait de s'embraser si soudainement. Comme il achevait ses mots, un bruit effroyable, monstrueux éclata, semblable à l'explosion de cent batteries d'artillerie tonnant ensemble; puis une subite tempête s'abattit sur le navire arrachant ses voiles, tordant ses mâts, tandis que les vagues soulevées par une force inconnue, se dressaient semblables à des montagnes, soulevant à une vertigineuse hauteur le malheureux bâtiment pour le laisser ensuite retomber dans des gouffres insondables.

Le ciel, cependant, demeurait pur, scintillant de mille étoiles, comme par une nuit de printemps.

Tout à coup, le vent tomba, les vagues s'apaisèrent, l'atmosphère redevint calme et sur la mer, figée comme une nappe d'huile, le navire poursuivit sa route.

Ossipoff que son sang-froid n'abandonnait jamais, surtout lorsqu'il s'agissait de constatations scientifiques, consulta sa montre; cet étrange cyclone avait duré juste deux minutes.

Tout le monde à bord se taisait; passagers et matelots, encore sous l'impression de cet incompréhensible cataclysme, se regardaient, tremblants, épouvantés.

Fricoulet fut le premier qui reprit ses sens.

—Ma parole, s'écria-t-il, on viendrait me dire que nous avons subi le contre-coup d'une éruption volcanique que je n'en serais nullement étonné.

Une exclamation douloureuse lui répondit:

—Le Cotopaxi!

Et Ossipoff, les yeux hagards, les cheveux en désordre, se tenait cramponné au bastingage, la face tournée vers l'horizon.

Séléna courut à lui.

—Père! cher père! bégaya-t-elle toute tremblante et le cœur serré par une inexprimable angoisse, que voulez-vous dire?

—Je dis que les pressentiments de M. Fricoulet sont justes; que la lueur que nous avons aperçue et que le bruit que nous avons entendu sont produits par une éruption du Cotopaxi dont quelques centaines de kilomètres à peine nous séparent.

Le jeune ingénieur s'empressa, ému par la douleur du vieillard.

—En vérité, dit-il, pensez-vous que ce soit là la cause de la tempête qui s'est abattue sur nous?... en disant cela, je parlais un peu au hasard...

Ossipoff secoua la tête.

—Hélas! répliqua-t-il, ce n'est que trop probable... par suite d'un cataclysme souterrain que nul ne pouvait prévoir, l'éruption prédite par Martinez da Campadores pour le mois prochain, vient de se produire.

Et il ajouta d'une voix brisée:

—Décidément la fatalité me poursuit et s'obstine à réduire mes projets à néant.

Tout à coup Séléna poussa un cri terrible et s'abattit entre les bras de son père, secouée par des sanglots convulsifs.

—Séléna! ma chère fille, fit le vieux savant épouvanté, qu'as-tu? pourquoi ces pleurs?

La jeune fille sanglota de plus belle.

Mickhaïl Ossipoff et Fricoulet, muets tous les deux, assistaient à l'explosion de cette douleur, n'en pouvant deviner les causes et se sentant impuissants à la calmer.

Ossipoff se bornait à répéter le plus tendrement possible les épithètes que son affection paternelle lui faisait monter du cœur aux lèvres.

—Mais enfin, qu'as-tu ma fille chérie? demanda-t-il, profitant d'un instant où les sanglots de Séléna semblaient s'apaiser.

Alors au milieu des pleurs, des gémissements de la jeune fille, Fricoulet entendit ces mots.

—Le Cotopaxi!..... Gontran! oh! mon cher Gontran!

—Que dit-elle? demanda Ossipoff qui n'avait pas saisi le sens de ces paroles inintelligibles.

Le jeune ingénieur fronça le sourcil et soudain ses traits se contractèrent sous l'empire d'une violente émotion.

—Gontran! s'écria-t-il... ah! le malheureux!

Et ses bras retombèrent le long de son corps, dans un geste d'accablement et de désespoir.

Et, voyant Ossipoff qui l'interrogeait du regard:

—Ah! gronda-t-il, vous ne comprenez pas que si le Cotopaxi a fait éruption, Gontran a certainement péri enseveli sous les laves... tout à votre égoïsme de savant, vous ne voyez dans cette catastrophe que la ruine de vos espérances; votre fille, elle, y voit la mort de son fiancé et moi celle de mon meilleur ami.

Et il ajouta:

—Vous l'avez envoyé à la mort... il est victime de votre folie et vous n'avez pas un seul regret pour lui!...

Et Fricoulet se détournant, cacha son visage dans ses mains pour dissimuler les larmes sincères qui ruisselaient le long de ses joues.

Ossipoff était atterré; sur le premier moment, en effet, son esprit n'avait été frappé que d'une chose: l'anéantissement de ses espérances; l'idée que Gontran avait pu trouver la mort, et quelle mort! dans les laves brûlantes du volcan, ne s'était même pas présentée à lui; mais, maintenant, il se sentait au cœur une douleur poignante, à la pensée que cet aimable garçon dont il avait su apprécier les qualités et qu'il aimait déjà à l'égal de son fils, que Gontran avait péri.

Oui, Fricoulet avait raison; c'est lui qui avait causé la mort du jeune comte et brisait à tout jamais le cœur de sa fille, de cette Séléna adorée pour le bonheur de laquelle il eût donné jusqu'à la dernière goutte de son sang.

Alors, accablé, il tomba à genoux sur le pont et prenant entre ses mains tremblantes les mains de Séléna:

—Ma fille, murmura-t-il, pardonne-moi... oui, je suis un fou, oui, je suis un misérable, puisque j'ai laissé envahir mon âme par l'amour de la science, alors qu'elle ne devait être pleine que d'affection pour toi.

Les larmes de Séléna redoublèrent; quant à Fricoulet, ému de l'attitude désespérée du vieillard et regrettant déjà les dures paroles qu'il lui avait adressées, il s'approcha de lui, le saisit par les épaules et le relevant:

—Non, monsieur Ossipoff, dit-il, non, vous n'êtes pas un misérable, non, vous n'êtes pas un fou... et votre fille vous pardonne la mort de son fiancé comme je vous pardonne, moi, la mort de mon ami.

Le vieillard le regarda et balbutia:

—Bien vrai?

—Voici ma main, répondit Fricoulet simplement.

Ossipoff serra vigoureusement la main que lui tendait l'ingénieur; puis se tournant vers sa fille:

—Et toi, Séléna? demanda-t-il tout bas, me pardonnes-tu aussi?

Pour toute réponse la jeune fille se jeta dans les bras de son père qui la tint longtemps embrassée.

Tout à coup, Fricoulet partit d'un large éclat de rire et posant sa main sur l'épaule du vieillard:

—Voulez-vous que je vous dise quelque chose? s'écria-t-il... eh bien! nous sommes tous des imbéciles!...

Ossipoff le regarda avec des yeux que l'ahurissement grandissait.

—Que signifie? murmura-t-il.

—Cela signifie que le phénomène auquel nous venons d'assister ne peut être attribué à une éruption du Cotopaxi.

Séléna se redressa et se jetant sur les mains de l'ingénieur:

—Oh! parlez, monsieur Fricoulet, parlez... ce que vous dites peut-il être possible?

—Tout ce qu'il y a de plus possible, mademoiselle et voici pourquoi: nous sommes en ce moment, si je ne me trompe, à peu près par 83° 30" de longitude à l'ouest du méridien de Paris et par 4° de latitude nord... eh bien! le Cotopaxi est situé, par rapport à nous, au sud-est. Or, c'est par la hanche de bâbord que le phénomène est apparu, c'est-à-dire en plein ouest... les Cordillères ne sont pas par là, que je sache.

Il n'acheva pas; le vieux savant s'était impétueusement jeté sur lui et le serrait dans ses bras:

—Oh! mon ami! mon fils! s'écria-t-il, vous me rendez la vie!

L'île de Malpelo.

Séléna, de son côté, lui avait de nouveau saisi les mains.

—Et à moi, dit-elle, vous me rendez Gontran!

—Mais alors, demanda Ossipoff, qu'est-ce que c'était que ce cataclysme?

—Peut-être un volcan sous-marin?...

—Ou bien la chute de la foudre!...

—A moins que ce ne soit un navire sautant en pleine mer!

Chacun donnait son opinion, mais le vieux savant hochait la tête.

—Je ne vois guère qu'un moyen de nous édifier sur la cause de ce phénomène surprenant, dit Fricoulet.

—Et ce moyen, mon ami? demanda Ossipoff qui commençait à s'humaniser avec le jeune ingénieur.

—C'est d'y aller voir; mettons le cap à l'ouest et marchons à toute vapeur jusqu'à ce que nous ayons trouvé quelque chose.

Le capitaine, consulté, fit aussitôt changer la direction du navire; mais la nuit se passa sans que la vigie eût signalé à l'horizon autre chose que les flots de la mer qui s'étendaient à l'infini.

A l'aube, Fricoulet qui n'avait pas quitté le pont, sondant l'obscurité à l'aide d'une lunette marine, Fricoulet fut le premier à demander à ce qu'on remît le cap au sud-est.

Tout à coup, dans les huniers, une voix, celle d'un gabier, cria:

—Terre à bâbord!

Tout le monde tressaillit; Fricoulet sauta sur une lunette qu'il braqua dans la direction indiquée.

—En effet, dit-il, il me semble voir là-bas, très loin, à l'horizon, un petit point noir; quant à distinguer si ce point est un navire, une terre ou seulement un nuage, cela, je ne le puis.

Le capitaine, penché sur sa dunette, étudiait lui aussi le point signalé.

—Le matelot a raison, fit-il, c'est bien une terre que nous voyons là... alors, que faisons-nous?...

—Marchons dessus à toute vapeur... il faut que nous en ayons le cœur net... ce sont quelques heures de perdues... mais peut-être trouverons-nous là un renseignement important au point de vue scientifique.

Ossipoff ayant ainsi parlé, le capitaine fit augmenter la pression et le navire fila droit sur la terre indiquée.

—Je ne savais pas, fit Ossipoff, qu'il y eût une terre quelconque dans cette partie du Pacifique.

Le capitaine, qui consultait sa carte, répondit:

—Nous devons avoir là l'île de Malpelo, qui appartient à la Colombie; c'est un roc aride et inhabité, le sommet, sans doute, d'une montagne sous-marine.

Pendant deux heures, on marcha à toute vapeur et peu à peu on aperçut plus distinctement, émergeant à peine des flots, une langue de terre basse et où la lunette ne faisait apercevoir aucune trace de végétation.

Soudain, le capitaine fit stopper; il ne connaissait qu'imparfaitement ces parages et ne se souciait pas de crever la coque de son navire sur des rocs qui pouvaient exister à fleur d'eau.

—Ces messieurs, demanda-t-il, se proposent-ils de pousser plus loin l'aventure?

—Parbleu, riposta Fricoulet, nous voulons descendre à terre.

Un commandement retentit et quelques minutes après, un des canots du bord dansait sur les vagues, monté par quatre rameurs.

—M'accompagnez-vous, monsieur Ossipoff? cria le jeune ingénieur en prenant place à l'arrière de l'embarcation.

Sans répondre, le vieux savant descendit les échelons de corde et s'assit à côté de son compagnon.

Alors on lâcha l'amarre, les avirons s'abattirent sur les flots avec un ensemble merveilleux, et le canot fila comme une flèche dans la direction de la terre.

Mais à mesure que l'on s'approchait du rivage, on rencontrait des épaves en grande quantité: des herbes, des arbustes, des troncs d'arbres et jusqu'à des cadavres d'animaux; même Fricoulet crut reconnaître le corps d'un homme horriblement mutilé.

—Tiens! pensa-t-il, le capitaine prétendait que cette île était inhabitée; il n'y paraît pas.

Ossipoff, lui, était sombre et silencieux; on eût dit que, depuis quelques instants, son esprit était en proie à une grande préoccupation.

Enfin, on aborda sur une plage de cailloux, crevassée en maints endroits et formant des ravins profonds.

Fricoulet se baissa et constata que ces crevasses étaient de formation toute récente.

—Oh! oh! pensa-t-il, nous sommes certainement, ainsi que le disait le capitaine, sur le sommet d'un volcan sous-marin et c'est à une éruption que nous avons assisté hier... pourvu qu'il ne s'en produise pas une nouvelle en ce moment... c'est tout ce que je demande.

Puis, laissant le canot à la garde des rameurs, ils avancèrent dans l'intérieur de l'île, constatant à chaque pas les traces d'une perturbation toute récente du sol.

Et plus il allait, plus Fricoulet se demandait comment l'homme pouvait vivre sur cette terre brûlée du soleil, privée de toute végétation et située en dehors de la route des navires.

—Et cependant, pensait-il, cette île était habitée, puisque nous avons rencontré des cadavres.

Ossipoff, lui, s'enfermait dans un silence absolu.

Soudain, il s'arrêta, releva la tête et regardant l'ingénieur bien en face:

—Ne sommes-nous pas aujourd'hui le 25 février? demanda-t-il.

—En effet... mais pourquoi cette question?

—Vous savez que dans trois jours la lune passe au zénith, et, en même temps, à son périgée, au point le plus rapproché de la terre?

—Oui, je sais cela... mais je ne comprends pas.

Le vieillard fut sur le point de répondre, mais ses lèvres se refermèrent et il se remit en marche, plus sombre encore et plus taciturne.

Ils gravissaient en ce moment un petit monticule élevé de quelques mètres au-dessus du niveau de la mer; ils espéraient, du haut de cet observatoire naturel, jeter un regard d'ensemble sur cet îlot.

Fricoulet, qui était arrivé le premier au sommet, s'écria:

—Un homme!... un homme!...

—Mort? demanda Ossipoff.

—Non pas, vivant... tellement vivant qu'il accourt vers nous à toutes jambes.

Un homme en effet, tête nue, les vêtements en lambeaux, arrivait de toute la vitesse de ses jambes, semblant fuir un danger terrifiant.

—Sauvez-moi! sauvez-moi! cria-t-il en anglais.

Il fit encore, tout trébuchant, les quelques mètres qui le séparaient de Fricoulet et de son compagnon, puis, exténué de fatigue, haletant, il roula sur le sol à leurs pieds, répétant d'une voix affolée:

—Sauvez-moi! sauvez-moi!

Eux le considéraient curieusement, apitoyés par l'état misérable en lequel ils le voyaient, souillé de boue et de sang, le visage bouleversé par une indicible terreur, les yeux roulant effarés presque hors de la tête.

—Farenheit! s'écria soudain Ossipoff d'une voix terrible, Jonathan Farenheit!

Ces mots parurent faire sur le malheureux une singulière impression; il se redressa lentement, passa ses mains tremblantes sur son front, comme pour en chasser la terreur qui l'obsédait; puis tout à coup, ses traits convulsés par l'affolement se rassérénèrent, son regard perdit sa fixité de brute et dans la prunelle un rayon d'intelligence brilla.

Il leva les yeux vers les deux compagnons et murmura:

—Jonathan Farenheit! c'est moi; oui, c'est ainsi que je m'appelle... mais comment savez-vous mon nom et qui êtes-vous, vous-mêmes?

Ossipoff était devenu tout pâle.

—Vous souvenez-vous de votre conférence à l'observatoire de Nice et avez-vous conservé la mémoire de Mickhaïl Ossipoff? dit-il.

L'Américain jeta un cri terrible et saisissant la main du vieillard:

—Ah! c'est la Providence qui vous envoie! dit-il... Si vous saviez, le monstre! le bandit! le gredin!

—Qui?... de qui parlez-vous? demandèrent ensemble Ossipoff et Fricoulet.

—Venez, venez!... vous verrez!

Il prit le bras du vieux savant et l'obligeant ainsi à le suivre, il se mit à courir jusqu'à deux cents mètres de là, en un endroit où le sol paraissait plus bouleversé, plus ravagé qu'en aucune autre partie de l'île.

L'ingénieur et son compagnon ne purent retenir un cri d'horreur, à la vue du spectacle hideux qui s'offrait à eux.

Le sol était jonché de débris sans nom: ferrures tordues, planches calcinées, au milieu desquelles une quarantaine de cadavres épouvantablement mutilés gisaient: on eût dit une mer de sang dans laquelle nageaient des bras hachés, des jambes brisées, des intestins déchiquetés, des têtes fracassées.

Les deux hommes sentirent une sueur froide leur inonder les membres et instinctivement ils se détournèrent de cet épouvantable charnier.

Fricoulet, le premier, reconquit une partie de son sang-froid.

—Mais qu'est-il donc arrivé? demanda-t-il à Farenheit; quel formidable fléau s'est abattu sur ces malheureux?

—Éloignons-nous d'ici, d'abord, répondit l'Américain en entraînant ses compagnons; je vous ferai ensuite le récit de cette horrible catastrophe.

Mais, au bout de quelques pas, ses forces l'abandonnèrent, ses jambes fléchirent sous lui et, si Fricoulet ne l'eût saisi aux épaules, le malheureux eût roulé à terre.

—C'est le contre-coup, murmura Ossipoff, en voyant Farenheit devenir subitement tout pâle et fermer les yeux.

—Le mieux est je crois que nous le transportions au canot, fit le jeune ingénieur; plus vite nous regagnerons le bord et plus vite nous pourrons lui donner les soins que réclame son état... sans compter que nous avons perdu près de vingt-quatre heures et qu'il nous faudra, coûte que coûte, les rattraper.

Mickhaïl Ossipoff saisit Farenheit par les jambes, Fricoulet l'empoigna par les épaules et d'une marche rendue difficile et pénible par le bouleversement du sol, ils se dirigèrent vers l'endroit du rivage où ils avaient laissé l'embarcation et les rameurs.

Une heure après, leSalvador Urquizareprenait sa route à toute vapeur et Jonathan Farenheit, couché dans le propre lit d'Ossipoff, dormait d'un profond sommeil.

Le vieux savant avait voulu veiller lui-même le malade; anxieux de ce récit qui lui avait été promis, il voulait être là pour le réclamer le premier, aussitôt que la cervelle de l'Américain serait rouverte à l'intelligence et que ses lèvres pourraient articuler des paroles compréhensibles.

Tout à coup, au milieu de la nuit, comme Ossipoff, étendu dans un fauteuil d'osier, commençait à s'assoupir au bercement du navire, des lèvres du malade un mot s'échappa, vague et confus, mais qui cependant fit bondir le vieillard.

—Sharp! avait dit Farenheit.

Et il répéta à plusieurs reprises:

—Sharp! ah! bandit!... ah! misérable!

Ossipoff se pencha sur le lit; Farenheit dormait et, sous l'impression du cauchemar, prononçait des mots sans suite et sans signification.

Brutalement, le vieux savant secoua le malade; celui-ci ne bougea pas et continua son somme.

Alors Ossipoff courut à la cabine de Fricoulet et heurta à la porte avec une vigueur telle que le jeune ingénieur, réveillé en sursaut, accourut tout effaré:

—Qu'est-ce? qu'y a-t-il? demanda-t-il encore tout endormi, en apparaissant sur le seuil de sa chambre... le feu est-il au navire? ou bien coulons-nous?

—Rien de tout cela, répondit Ossipoff d'une voix tremblante, c'est Farenheit...

—Est-ce qu'il est mort? s'écria le jeune homme réveillé tout à fait.

—Non... mais il vient, dans son sommeil, de prononcer un nom...

—Eh bien?

—Eh bien! habillez-vous et venez me retrouver; j'aime autant ne pas être seul.

Intrigué, presque inquiet de l'allure étrange du vieillard, Fricoulet se vêtit à la hâte et courut à la cabine de Farenheit, où il trouva Ossipoff courbé sur le malade et épiant anxieusement le mouvement de ses lèvres.


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