Il courut au meuble, l'ouvrit, chercha parmi plusieurs fioles rangées sur les tablettes un flacon rempli d'un liquide blanchâtre qu'il secoua; puis après l'avoir débouché, il le passa à plusieurs reprises sous les narines de Gontran.
Presque aussitôt, le visage du comte se contracta, ses paupières s'agitèrent, ses lèvres se retroussèrent, découvrant les dents, nerveusement serrées; mais soudain la bouche s'ouvrit démesurément, livrant passage à un formidable éternuement.
—Sauvé! s'écria Fricoulet, en se jetant au cou de son ami.
Mais à son cri, un autre cri, partant d'un autre tiroir avait répondu.
—Partis! nous sommes partis!
C'était Mickhaïl Ossipoff qui venait de prononcer ces paroles d'une voix vibrante.
Il était dressé sur son séant et agitait ses bras fébrilement.
—Qu'avez-vous? demanda Fricoulet ahuri.
—Ne venez-vous pas d'entendre cette détonation effrayante? répliqua le vieux savant.
—Eh bien!
—C'est le Cotopaxi qui fait éruption!
L'ingénieur et l'Américain se regardèrent avec des yeux surpris; puis Farenheit s'écria:
—Ce que vous venez de prendre pour le Cotopaxi est tout simplement M. de Flammermont saluant, par un éternuement, son retour à la vie.
Cependant, Gontran assis sur le bord de son tiroir se frottait alternativement la tête, puis les reins.
—Oh! gémissait-il, je serais tombé du haut des tours Notre-Dame que je n'aurais pas le crâne plus endolori; quant à mes reins, ils me procurent la sensation exacte d'une sérieuse bastonnade.
Soudain, maux de tête et maux de reins disparurent comme par enchantement; il sauta sur le plancher et courut vers le cercueil de Séléna.
La jeune fille semblait dormir.
—Fricoulet! cria Gontran, viens vite... ce sommeil m'effraie!
D'un bond Ossipoff fut auprès de sa fille qu'il prit dans ses bras, comme il eût fait d'un petit enfant, la couvrant de caresses et de baisers.
Fricoulet l'écarta doucement et, ainsi qu'il avait fait pour son ami, il passa doucement sous les narines de la jeune fille la petite fiole au liquide blanchâtre qui opéra le même miracle, sans toutefois l'accompagner des mêmes manifestations bruyantes.
—Cher père, murmura Séléna en revenant à elle et en tendant ses bras au vieillard.
Puis apercevant Gontran qui la couvait de regards inquiets:
—Cher monsieur Gontran...
Et elle lui abandonna l'une de ses mains que le jeune homme effleura de ses lèvres.
—Allons! bravo! dit joyeusement l'ingénieur, personne n'a avalé sa langue... décidément le voyage pour la lune est moins périlleux que je ne le croyais.
A peine Ossipoff avait-il constaté que sa fille était hors de danger que, brusquement s'arrachant à ses caresses, il s'accroupit sur le plancher et, marchant à quatre pattes, se dirigea vers le centre du wagon.
Arrivé là, il s'arrêta, défit des courroies qui retenaient une partie du tapis, lequel enlevé, découvrit le hublot évidé dans le plancher même; ce hublot, qui ne mesurait pas moins de quarante centimètres de diamètre, était formé d'une vitre assez épaisse pour que l'on y pût marcher sans crainte; en prévision des chocs qui devaient accompagner le wagon à son départ, ce hublot était protégé extérieurement par une plaque de fer fixée au moyen d'écrous que des boulons retenaient intérieurement.
—La clé! la clé! demanda fiévreusement Ossipoff.
Fricoulet se précipita vers le meuble et en tira une clé anglaise, au moyen de laquelle le vieillard attaqua les écrous avec ardeur; lorsque le dernier eut été dévissé, la plaque de fer se détacha, découvrant le hublot et permettant de voir à l'extérieur du wagon.
Ensuite, avec l'aide de Fricoulet, Ossipoff fit une semblable opération aux quatre ouvertures percées dans la paroi du projectile et protégées de semblable façon que le premier.
—Éteignez les lampes, je vous prie, commanda le vieux savant d'une voix brève.
Le jeune ingénieur obéit immédiatement; il poussa la tige du commutateur et de nouveau l'obscurité régna dans l'obus. Ossipoff se précipita vers l'un des hublots.
—Victoire! cria-t-il, victoire!... nous avons quitté la terre... nous filons vers la lune.
Farenheit, le visage aplati contre la vitre, s'écarquillait les yeux sans distinguer autre chose qu'une intense obscurité.
—Par le ciel! exclama-t-il, je voudrais bien savoir, monsieur Ossipoff, sur quoi vous vous basez pour affirmer que nous avons quitté la terre.
—Tout simplement sur ce fait qu'une ombre épaisse s'amasse entre la terre et nous! Si nous étions retombés sur notre planète, nous verrions autour de nous le sol éclairé par les rayons lunaires; si au contraire notre chute s'était opérée dans l'Océan Pacifique, nous nous ressentirions du bercement des vagues. Je le répète donc: nous sommes partis.
—Cependant, si vous vous appuyez pour dire cela, uniquement sur l'ombre qui vous entoure, murmura Gontran, je vous ferai observer que dans le fond du cratère, l'ombre était aussi épaisse.
—Alors? demanda ironiquement Ossipoff.
—Alors, nous pourrions très bien être encore dans la cheminée du Cotopaxi.
Sans répondre, le vieillard le prit par la main et l'amenant près de l'un des hublots:
—Regardez, dit-il, quand vous étiez dans le volcan, voyiez-vous cela?
Et à travers la vitre épaisse, il désignait de la main les constellations qui étincelaient d'un incomparable éclat, comme des diamants sur un écrin velouté.
—Reste à savoir, grommela Fricoulet, si la force propulsive sera suffisante pour nous conduire jusqu'à la sphère d'attraction de la lune?
—Nous le verrons, répondit sèchement le vieux savant.
—Dis donc, fit soudain Gontran en s'adressant à son ami, ne pourrait-on pas ouvrir ces petites fenêtres?
—Pourquoi faire?
—Pour aérer un peu, parbleu! il me semble qu'on étouffe ici.
Heureusement que le jeune homme avait parlé à voix presque basse, en sorte qu'Ossipoff n'entendit que confusément sa question.
Ce fut Fricoulet qui, se penchant à son oreille, murmura:
—Mais, imbécile, nous flottons dans le vide.
Le visage de l'ex-diplomate refléta l'ébahissement le plus profond.
—Dans le vide, répéta-t-il... avons-nous donc déjà traversé toute l'atmosphère terrestre?
L'ingénieur consulta son chronomètre:
—Oui, répondit-il, depuis vingt et une minutes, trente secondes.
—Alors, où sommes-nous maintenant? demanda Gontran.
Fricoulet jeta un regard du côté d'Ossipoff:
—Plus bas, malheureux, plus bas, chuchota-t-il... si ton futur beau-père t'entendait, c'en serait fait de ton mariage.
Puis, assourdissant sa voix:
—L'espace que nous traversons en ce moment est rempli de ce fluide appeléétheret qui est si raréfié que sa densité représente le vide absolu que l'on obtient au moyen des machines pneumatiques... il est donc absolument impossible d'ouvrir les hublots pendant toute la durée du voyage... car au lieu de faire pénétrer ici de l'air respirable, c'est au contraire le peu que nous possédons qui s'échapperait au dehors.
Jonathan Farenheit qui avait prêté l'oreille à cette explication, demanda:
—Mais, monsieur l'ingénieur, si je me souviens bien des explications que nous avait données autrefois ce Sharp de malheur, la surface de la lune est à peu près privée d'air, comment donc vous y prendrez-vous pour nous faire respirer?... avez-vous, comme lui, des scaphandres en caoutchouc et des réservoirs d'air?
—Parfaitement, riposta Fricoulet; vous pensez bien que nous ne nous sommes pas embarqués pour un aussi long voyage sans avoir prévu les circonstances, même les plus invraisemblables... aussi, bien que d'après les théories de l'éminent M. Ossipoff, la surface lunaire possède une atmosphère suffisante pour les poumons humains, mon ami Flammermont, qui est un homme de précaution, a fait construire six appareils complets, grâce auxquels nous pourrons nous promener impunément dans une atmosphère irrespirable ou même seulement fort raréfiée.
L'Américain, complètement rassuré, grommela:
—Ah! je ne demande pas à y respirer longtemps sur la lune; tout ce que je demande, c'est d'avoir assez de souffle pour mettre la main sur ce coquin de Sharp et l'étrangler avec les dix doigts que voici... cette besogne une fois terminée, je ne demanderai qu'à m'en retourner.
Sur ces mots, il tourna les talons et se colla le visage au plus prochain hublot, pendant que Gontran allait s'installer à une autre vitre, aux côtés de Séléna.
—Mais, dit-il tout à coup, on ne voit la lune nulle part!... aurait-elle l'indélicatesse de manquer au rendez-vous?
—Si tu veux te donner la peine de monter au premier étage, répliqua Fricoulet, tu pourras apercevoir la marraine de MlleSéléna, suivant invariablement sa route au milieu de l'immensité stellaire pour se trouver, dans quatre jours, juste à la place indiquée par nous.
—Elle doit avoir déjà grossi depuis notre départ?
—Si tu veux t'en rendre compte, tu n'as qu'à monter l'échelle!
Le jeune comte escalada prestement les degrés et se trouva devant une petite porte ouverte dont il franchit le seuil à tâtons.
Mais dans l'obscurité son pied heurta un corps accroupi et cette maladresse fut saluée d'une exclamation irritée.
—Quoi! c'est vous! cher monsieur, fit le jeune comte; mais que faites-vous donc ici, dans cette posture?
—Ah! c'est vous, Flammermont, riposta le vieillard; vous arrivez bien, voilà dix minutes que je cherche à dévisser les écrous qui retiennent la plaque du hublot... c'est, je crois, le diable qui s'y cramponne... vous allez me donner un coup de main.
Comme il achevait ces mots et sans attendre le coup de main réclamé, il donnait une dernière secousse si violente, celle-là, que le dernier écrou céda et que le vieillard, perdant l'équilibre, tomba à la renverse sur Gontran, lequel, renversé à son tour, roula sur le plancher.
L'ex-diplomate poussa un cri, non pas de douleur, bien que dans sa chute il se fut froissé rudement, mais bien de surprise, car en même temps que ses reins heurtaient le sol, une vive clarté, inondant soudain le laboratoire, venait le frapper en plein visage.
—La lune? cria-t-il sur un ton d'interrogation.
Mais Ossipoff ne lui répondit pas; d'un bond, le vieillard s'était remis sur pied, et tandis que son compagnon se relevait, il avait eu le temps de saisir une lunette, d'en braquer l'objectif sur le brillant satellite et de coller son œil à l'oculaire.
Comme Gontran, visiblement intéressé, s'approchait du vieux savant, il l'entendit murmurer:
—Enfin, nous allons pouvoir faire un peu de sélénographie.
Le jeune homme n'en écouta pas davantage; terrifié à la pensée de se trouver seul, exposé aux redoutables questions du vieillard, il se retira sur la pointe du pied et sans bruit descendit les marches du petit escalier.
—Eh bien! demanda Fricoulet en le voyant apparaître, l'as-tu retrouvée, la lune?
L'ex-diplomate mit un doigt sur sa bouche.
—Chut! fit-il, je fuis M. Ossipoff sur les lèvres duquel j'ai pressenti des questions embarrassantes.
Fricoulet éclata de rire.
—Poltron, fit-il.
—Tu es bien bon, répliqua Gontran... je voudrais t'y voir... si tu risquais de compromettre ton bonheur par une réponse idiote, je ne sais pas si tu courrais au-devant de l'interrogatoire.
Le jeune ingénieur haussa les épaules.
—Son bonheur! grommela-t-il... ah! si j'étais bien sûr que quelque grosse hérésie en sélénographie l'arrachât de ce précipice qu'on nomme mariage...
Et en murmurant ces mots, un sourire mauvais errait sur ses lèvres.
En ce moment, Séléna qui était montée tout doucement en haut de l'escalier, redescendit et s'approchant de l'ingénieur:
—Monsieur Fricoulet, dit-elle, il vient de me passer par la tête une bonne idée.
—Laquelle, mademoiselle?
—Pendant que mon père est en contemplation devant son astre chéri, si vous donniez à M. Gontran quelques notions d'astronomie... cela lui permettrait de n'être pas pris au dépourvu par les questions que mon père pourrait lui adresser en votre absence.
—Bravo! fit le jeune comte... Fricoulet, je te nomme mon précepteur particulier... quant au prix des leçons, nous le réglerons plus tard.
Le jeune ingénieur fit la grimace; néanmoins, Gontran l'entraîna vers un des hublots et étendant le bras vers les astres qui scintillaient dans l'espace:
—Allons, dit-il, parle-moi de ces constellations.
—D'abord, commença Fricoulet, il n'y a pas de constellations; c'est la situation de la terre dans l'infini, qui nous fait paraître réunies des étoiles appartenant à des systèmes différents et éloignées les unes des autres par d'incommensurables distances. Si nous étions transportés dans une autre étoile, l'aspect du ciel tout entier serait changé par suite du déplacement de notre point d'observation; tous ces soleils que nous voyons briller dans la nuit obscure sont semés au hasard dans l'immensité et, je te le répète, c'est simplement la perspective qui a créé les constellations. En outre, chacune de ces étoiles est animée d'un mouvement propre, quelquefois très rapide et se détache de ses voisines qui souvent marchent en sens absolument contraire.
—En sorte que si nous revenions dans cinquante mille ans...
—L'aspect du ciel serait absolument changé pour les habitants de la terre et aussi différent de celui que nous admirons maintenant que celui-là même l'est du ciel existant il y a plusieurs milliers d'années... veux-tu des exemples? laGrande Oursese démembre, leChariot de Davidse disloque et lesTrois Rois, qui paraissent cependant avoir marché jusqu'à présent de compagnie, se tournent le dos et s'enfuient dans des directions contraires.
Le jeune ingénieur se tut un moment.
—Tout change, reprit-il, tout se transforme dans l'univers et c'est grâce à ce mouvement perpétuel que la vie se développe universellement sur ces sphères et que jamais la mort ne pourra régner sur tous les mondes de l'infini!
Il avait prononcé ces dernières paroles d'une voix vibrante qui prouvait combien lui était cher le sujet qu'il traitait.
Il s'apprêtait à continuer, lorsque Gontran lui mettant la main sur le bras, lui dit d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant:
—Mon cher ami, tu ferais un mauvais professeur, car, au lieu de m'apprendre à lire en me faisant faire B... A... ba... tu me prononces un discours... parle-moi donc tout simplement, et pour commencer, de la lune.
En ce moment, un formidable bâillement retentit; c'était Jonathan Farenheit qui manifestait à sa façon une invincible envie de dormir, et presque aussitôt—rien n'est contagieux comme le sommeil—Gontran et Fricoulet se sentirent pris d'un violent désir de s'étendre sur leurs hamacs.
—Messieurs, dit Séléna en jetant un regard vers la pendule accrochée à la muraille, il est onze heures... voilà le moment, je crois, de nous reposer; je regagne ma chambre et vous souhaite une bonne nuit.
Ce disant, elle tendit gentiment la main à ses compagnons et disparut dans la partie supérieure du wagon.
Cinq minutes après, les lampes étaient éteintes et nos trois amis, roulés dans leurs couvertures, ronflaient à qui mieux mieux.
Un intense rayonnement, entrant par les hublots et frappant en plein sur le visage de Gontran, le fit se réveiller en sursaut.
—Sapristi, murmura-t-il, il fait grand jour.
Et, assis sur le bord de son hamac, il se frottait les paupières gonflées par le sommeil.
—Sommes-nous loin de la terre? demanda Farenheit qui s'éveillait à son tour.
Fricoulet consulta sa montre.
—Six heures, dit-il; il est probable que nous avons, en dix heures, franchi pas mal de kilomètres.
—Mais encore?... insista Gontran.
—Pour vous répondre exactement, il me faudrait mesurer l'arc sous-tendu par la terre et faire un calcul assez simple, en somme... mais, c'est inutile... vous ne comprendriez pas.
—Cela se pourrait bien, pour ma part, riposta le jeune comte, car j'ai la tête lourde comme du plomb.
Et avec une nuance d'inquiétude:
—Est-ce que je vais être malade? murmura-t-il.
Puis, en plaisantant, il ajouta:
—Ce doit-être le changement d'air.
Fricoulet frappa ses mains l'une contre l'autre.
—Moi aussi, dit-il, j'ai des bourdonnements d'oreilles... mais tu viens de m'ouvrir les yeux sur les causes de ce malaise... parbleu! ce n'est pas le changement d'air qui te rend malade... c'est précisément le contraire... il faut épurer l'air vicié par notre respiration et le débarrasser du surplus d'acide carbonique qu'il contient.
—Mais, comment cela?
—D'une manière bien simple.
Alcide Fricoulet tira d'une armoire un flacon renfermant des cristaux blancs translucides qu'il transvasa dans plusieurs soucoupes déposées sur le plancher; puis il ferma le robinet par lequel arrivait l'oxygène pur.
Cinq minutes plus tard, les cristaux, qui n'étaient autre chose que de la potasse caustique, avaient entièrement absorbé l'acide carbonique de la pièce et s'étaient transformés en carbonate de potasse; alors, l'ingénieur enleva les soucoupes qu'il remit en place et ouvrit de nouveau le robinet d'oxygène.
—Eh bien! cela va-t-il mieux? demanda-t-il.
—On respire comme au bord de la mer, répondit Gontran.
—On se croirait dans les grandes plaines du Far-West, dit à son tour Jonathan Farenheit.
D'un même mouvement, ils avaient sauté à bas de leurs hamacs et ils finissaient de les rouler pour les mettre à la place qu'ils devaient occuper durant le jour, lorsque la porte de l'étage supérieur s'ouvrit et Ossipoff, le visage tout souriant, apparut en haut du petit escalier.
—Messieurs, dit-il d'une voix enjouée, je vous annonce le déjeuner: une simple tasse d'arrow-root... le matin, il n'y a rien de meilleur.
En effet, derrière lui, portant sur un plateau cinq tasses fumantes, Séléna descendit l'escalier et, avec l'aide de Gontran, eut tôt fait de dresser la table.
—Hurrah! pour miss Séléna! s'écria Jonathan Farenheit; voilà un arrow-root tel qu'aucune ménagère des États-Unis n'en pourrait confectionner de meilleur.
Ossipoff, lui, après avoir en quelques gorgées rapides, avalé le contenu de sa tasse et mastiqué hâtivement la tranche de pain rôti posée sur son assiette, se leva et remonta à son observatoire.
A peine était-il parti que Gontran, dissimulant un formidable bâillement, murmura:
—Ce n'est pas tout ça! A quoi allons-nous employer notre temps?...
Il me semble que l'on va s'ennuyer ferme.
—Ce n'est pourtant pas l'occupation qui te manquera, si tu veux me donner un coup de main.
—Volontiers... de quoi s'agit-il?
—Tout simplement de m'aider à prendre des notes sur les incidents de notre traversée: la vitesse de notre wagon, les indications des instruments enregistreurs, les phénomènes sidéraux... en un mot: tenir un livre de bord.
Le jeune comte secoua énergiquement la tête.
—Si tu n'as rien de mieux à me proposer, je ne suis pas ton homme.
Puis se tournant vers Séléna:
—Et vous, mademoiselle, demanda-t-il, ne puis-je pas vous être bon à quelque chose?
—Je ne pense pas, répliqua-t-elle, car ma besogne, à moi, vous est tout à fait étrangère.
Ce disant, elle prit dans l'armoire un livre avec lequel elle fut s'asseoir sur le divan.
—Quel est cet ouvrage? demanda Gontran... à moins toutefois qu'il n'y ait indiscrétion...
—Oh! nullement, répondit-elle en souriant... c'est laCuisinière Bourgeoise; je vais étudier sérieusement pour vous confectionner, avec les faibles ressources du bord, des menus un peu variés... vous voyez que vous ne pouvez m'aider en rien.
Dépité, M. de Flammermont s'inclina avec un petit sourire railleur et, se retournant vers l'Américain:
—Si j'osais, dit-il, à défaut des dominos absents, je vous proposerais bien une partie de «doigt mouillé» ou de «pigeon vole».
Jonathan Farenheit éclata de rire.
—Ah! par le ciel, dit-il, vous tombez bien... Et tous nos comptes de banque qui sont en retard! croyez-vous que cela ne soit rien?... c'est-à-dire que si vous voulez bien me faire quelques additions...
Les lèvres du jeune homme se plissèrent dans une moue significative.
—Merci de la proposition, répondit-il.
Et il alla s'étendre sur le divan, attendant avec impatience le moment où le repas de midi réunirait à table tous les passagers.
Une fois le café pris et chacun étant retourné à ses occupations, l'infortuné comte se mit à un hublot et demeura, pendant toute la journée, les yeux fixés sur l'immensité sidérale, intéressé malgré lui par la diversité des spectacles qui s'offraient à lui.
Tantôt, c'étaient des bolides qui sillonnaient l'espace allant d'une planète à l'autre; tantôt une comète qui, semblable à une salamandre enflammée, parcourait le ciel, fouettant les astres de sa queue étincelante.
Cependant, la traversée se poursuivait dans d'excellentes conditions de sécurité et de vitesse; au bout de quarante-huit heures, le chemin parcouru se trouvait être de 168,700 kilomètres et Ossipoff espérait atteindre, dans une quarantaine d'heures, la zone d'égale attraction, située à 78,500 lieues de la terre.
Gontran, lui, avait enfin trouvé une distraction qui accaparait toute son attention; elle consistait dans la disparition progressive du croissant terrestre noyé dans les feux du soleil et dans le grossissement continu de la lune qui apparaissait au zénith, semblable—avait-il dit dans son premier mouvement de stupéfaction—à un immense réflecteur étamé suspendu dans les airs.
A l'aide d'une lunette que lui avait prêtée Ossipoff il examinait, dans tous ses détails, la surface de la planète que voilait une faible lueur cendrée et au travers de laquelle il pouvait distinguer les taches sombres des mers et quelques points brillants qu'il n'hésita pas à qualifier de volcans en éruption.
On était au quatrième jour du voyage, et plus de soixante mille lieues avaient déjà été franchies, lorsque survint un événement des plus graves.
C'était le matin, et, après avoir absorbé sa tasse d'arrow-root, Gontran, poussé par la curiosité, était monté dans l'observatoire de M. Ossipoff afin d'examiner la lune avec la grande lunette du savant.
Tout à coup, il poussa un cri tellement éclatant que Fricoulet, croyant à un accident, se précipita vers l'échelle et, tout anxieux, accourut près de lui.
—Qu'arrive-t-il? demanda le jeune ingénieur d'une voix haletante.
—Il y a, mon cher, que je viens de découvrir un satellite à la lune.
Fricoulet partit d'un franc éclat de rire.
—Qu'est-ce qui te prend donc? grommela Gontran froissé par cette hilarité intempestive; est-ce que tu deviens fou?
—C'est plutôt toi, je crois, qui l'es devenu.
—Et pourquoi?
—Parce que la lune n'a pas de satellite
—Ah! par exemple...
—Je t'engage même à parler plus bas, car si M. Ossipoff t'entendait!...
M. de Flammermont se redressa et abandonnant la lunette, la désigna à Fricoulet, en disant d'un ton froissé:
—Tiens, prends ma place et, à moins que tu ne sois aveugle, ou que je n'aie la berlue...
L'ingénieur, tout en haussant les épaules, prit la place de son ami; mais à peine eut-il appliqué son œil à l'objectif, que lui aussi laissa échapper une exclamation de surprise.
—C'est ma foi vrai, murmura-t-il.
Puis, quittant l'instrument, il se pencha vers l'escalier et cria:
—Monsieur Ossipoff, montez donc un moment!
Le vieillard escalada les marches quatre à quatre.
—Que me voulez-vous? demanda-t-il.
—Gontran vient de signaler un corps—car je n'ose encore donner à cela le nom d'astre—un corps qui paraît immobile aux environs de la lune.
Ossipoff n'en écouta pas davantage; à son tour, il s'accroupit devant la lunette et regarda.
Il regarda longtemps, muet, frémissant; puis enfin, il se retourna et saisissant le jeune comte dans ses bras:
—Mon cher Gontran... mon enfant... vous êtes un grand homme!
Et des larmes de joie ruisselaient sur les joues du vieillard.
—A vous revient l'honneur d'avoir découvert une nouvelle petite planète, dit-il en donnant une nouvelle accolade à Gontran... dès à présent je baptise cet astre: planète Flammermont.
Fricoulet battit un entrechat et, dégringolant l'escalier, il courut à Séléna.
—Mademoiselle, balbutia-t-il, Gontran vient de découvrir une planète!
MlleOssipoff ouvrit de grands yeux.
—Comment a-t-il fait? demanda-t-elle.
—J'ai regardé dans la lunette, répondit Gontran... cela n'a pas été plus difficile que cela.
Il haussa les épaules, murmurant à part lui:
—Et voilà pourtant comment prennent naissance les gloires astronomiques!
—Je propose un toast à M. de Flammermont, s'écria Jonathan Farenheit enthousiasmé.
Fricoulet tira les verres de l'armoire, les remplit de bordeaux et chacun but à la gloire du jeune comte, excepté Mickhaïl Ossipoff qui refusa de descendre, ne voulant pas quitter des yeux la nouvelle planète.
Il demeura ainsi, seul, absorbé dans sa contemplation jusqu'au soir, ne se dérangeant pas, même pour manger.
Tout à coup Fricoulet et Gontran s'entendirent appeler.
—Montez, montez vite, criait le vieillard.
Quand ils furent en haut, Ossipoff s'écarta et, désignant la lunette à Gontran:
—Tenez, mon cher ami, dit-il, regardez!
Le jeune comte colla son œil à l'oculaire et ne put retenir un cri.
—Que voyez-vous? demanda le vieillard.
Au lieu de répondre, Gontran secoua la tête et céda sa place à Fricoulet.
Comme avait fait son ami, le jeune ingénieur poussa, lui aussi, une exclamation de surprise.
—Eh bien! fit Ossipoff, cette planète...
—Ce n'est point une planète, répliqua Fricoulet, c'est un bolide, un fragment de comète, un roc projeté par un volcan lunaire avec une vitesse insuffisante pour lui faire atteindre le point d'égale attraction situé entre la terre et la lune.
Gontran fit entendre un claquement de langue impatienté.
—Ce n'est pas cela, murmura-t-il... ton fragment de comète a une forme bizarre, fort régulière du reste, allongée... on dirait...
Il s'arrêta, craignant de dire une bêtise.
—On dirait un obus, n'est-ce pas? demanda Ossipoff tout palpitant.
—C'est cela même, riposta vivement le jeune comte; tout de suite cette ressemblance m'avait frappé, mais je n'avais pas osé en parler, car c'est tellement invraisemblable...
Tout à coup il se frappa le front.
—Si c'était Sharp!!
A peine eut-il prononcé ces mots qu'il le regretta; le visage de Mickhaïl Ossipoff devint d'une pâleur mortelle et ses jambes tremblèrent tellement qu'il fut obligé de s'asseoir.
—Oui, oui, balbutia-t-il, vous avez raison, ce doit être Sharp!
—Eh! s'écria Fricoulet, voilà qui est encore bien plus invraisemblable! Sharp, en ce moment, est dans la lune... à moins qu'il ne soit retombé en miettes sur la terre.
Le vieillard ne répondit pas, mais de nouveau il s'installa devant la lunette et regarda; autour de lui Gontran, Séléna, Farenheit et Fricoulet lui-même, demeuraient immobiles, silencieux, épiant sur le visage du vieux savant ce que ses regards apercevaient dans l'espace.
L'heure du repas arriva sans que personne s'en préoccupât; tous les esprits étaient tendus vers le point découvert par Gontran.
Maintenant le wagon ne marchait plus qu'avec une relative lenteur; la vitesse acquise, grâce aux gaz volcaniques du Cotopaxi commençait à diminuer, augmentant l'impatience des passagers.
Enfin, vers minuit, le point devint distinct même à l'œil nu, et Ossipoff murmura entre ses dents:
—Oui, c'est bien cela, je reconnais l'obus inventé par moi; c'est bien ce Sharp du diable qui est là-dedans!
—Ah! s'écria Gontran, voilà une belle occasion de vous venger; vous avez votre voleur, à peine à quatre cents lieues de vous.
—Eh bien? interrogea le vieillard.
—Eh bien! répliqua Fricoulet, si nous en croyons sir Farenheit, Sharp a quitté la terre le 24 février; or, aujourd'hui, après plus d'un mois de voyage, il navigue encore dans l'espace sans avoir atteint la lune.
—Nous le voyons comme vous, répliqua aigrement Ossipoff; mais où voulez-vous en venir?
—A ceci: que la force de projection du canon ou de la sélénite a été insuffisante pour faire franchir à l'obus le point dangereux, la zone d'égale attraction, et qu'il est suspendu entre les deux astres, maintenu au point neutre sans pouvoir le dépasser et retomber soit sur la terre, soit sur la lune.
—Et il y demeurera éternellement? demanda Gontran.
—Oui, à moins qu'une cause quelconque ne vienne modifier cet état de choses.
—Mais quelle cause?
—Par exemple, l'attraction d'un corps étranger circulant dans l'espace et qui entraînerait à sa suite cet obus immobile jusqu'au moment où, obéissant à une attraction plus forte, il atteindrait un monde quelconque.
Pendant que Fricoulet donnait ces explications, Jonathan Farenheit, le visage collé au hublot, dardait des yeux perçants sur l'obus qui contenait Fédor Sharp.
—Ah! le bandit! grommelait-il, le voir là, presqu'à sa portée et ne pouvoir faire avec lui une partie de boxe.
Et les joues de l'Américain tremblaient de colère pendant que se crispaient ses poings formidables.
Cependant Ossipoff était toujours cramponné à la lunette.
—Nous nous dirigeons en plein sur lui, murmura-t-il.
—Tant mieux, cria Jonathan, culbutons-le, écrasons-le, mettons-le en morceaux!
Le savant haussa les épaules.
—Le culbuter, c'est fort joli, reprit Gontran, et pour ma part je ne demanderais pas mieux; mais tout en pensant à notre vengeance, il faut songer aussi à notre peau... que va-t-il se passer?
—Tout dépend de notre vitesse, répondit Ossipoff. En admettant que nous ne heurtions pas l'obus,—cas auquel Sharp et nous-mêmes retomberions sur la terre,—si nous sommes animés d'une vitesse assez considérable, nous le déracinerons...
—Et il tournera autour de nous comme un satellite! s'écria Gontran de Flammermont; hein! voyez-vous notre wagon devenu planète et ayant, lui aussi, un satellite?
Ossipoff s'arracha de l'oculaire pour fixer sur l'ex-diplomate un regard surpris.
—Vous plaisantez, n'est-ce pas? dit-il, vous savez bien que les lois de la mécanique céleste s'y opposent.
—C'eût été charmant cependant, murmura à part lui Gontran; le boulet de Sharp eût tourné autour de nous, nous autour de la lune, la lune autour de la terre, la terre autour du soleil, et le soleil...
Le jeune homme ne trouva pas autour de quoi eût bien pu tourner le soleil et il se tut.
—Évidemment, dit Fricoulet: Sharp ne tournera pas autour de nous, mais il nous suivra.
—Et, grâce à nous, il atteindra la lune, fit Ossipoff dans un accent de rage inexprimable.
—Eh! n'y a-t-il donc aucun moyen de lui envoyer une torpille chargée de dynamite pour le faire sauter! hurla Farenheit: ah! si nous étions en Amérique!...
—Mais le malheur veut que nous en soyons un peu loin de l'Amérique, répliqua ironiquement Fricoulet.
Comme bien on pense, il n'était pas question de dormir.
L'obus avait considérablement grossi, et maintenant Ossipoff estimait sa distance à 100 kilomètres à peine; on pouvait l'observer par la paroi latérale de la grande salle.
La nuit se passa ainsi, dans une attente pleine d'angoisse.
Pour les passagers, c'était une question de vie ou de mort qui s'agitait.
A cinq heures du matin, les deux mobiles n'étaient pas à plus de dix lieues l'un de l'autre et la lunette d'Ossipoff ramenait cette distance à un peu moins de cent mètres.
Il pouvait donc distinguer, collés aux hublots de l'obus, deux visages hâves et amaigris, dont les yeux ardents étaient braqués sur le wagon qui contenait nos amis.
Le vieux savant reconnut Fédor Sharp; quant à son compagnon, Jonathan Farenheit déclara que c'était Woriguin Sanburoff, le préparateur et l'âme damnée de l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, l'homme avec la complicité duquel Sharp lui avait faussé compagnie.
Tout à coup, un incident étrange se produisit: l'obus de Sharp sembla quitter le point du ciel où il était comme enchâssé pour se précipiter vers le wagon de Mickhaïl Ossipoff.
—Nous sommes perdus! s'écria M. de Flammermont, il arrive sur nous!
Le vieux savant, qui visait attentivement l'obus avec un sextant, essuya la sueur qui lui inondait le front.
Fricoulet, de son côté, bien qu'il fît tous ses efforts pour dissimuler son émotion paraissait non moins anxieux.
Seul, Jonathan Farenheit, oublieux du danger, poussait des cris de joie en voyant diminuer—pour ainsi dire à l'œil nu—la distance qui le séparait de son ennemi.
—Ah! gredin! grommela-t-il, gredin!
Et ses doigts d'hercule s'ouvraient et se refermaient comme si déjà ils eussent tenu la gorge de Fédor Sharp.
—Eh bien? demanda Gontran à Fricoulet.
—Eh bien! tu vois, l'obus de cet animal-là nous suit et va tomber sur la lune en même temps que le nôtre.
—S'il pouvait se casser les os dans sa chute! gronda l'Américain dont un sourire cruel crispait les lèvres.
Tout à coup le jeune ingénieur poussa un cri de rage.
—Qu'y a-t-il? demanda-t-on.
—Il y a que ce maudit projectile nous a fait, par son attraction, dévier de notre route!
—Alors? s'écria Séléna d'une voix anxieuse.
—Alors, répondit Fricoulet avec un grand sang-froid, nous ne tomberons pas sur la lune, nous contournerons seulement son disque pour nous perdre dans l'infini.
UN DRAME DANS UN BOULET
C'est ici le moment de compléter les explications sommaires fournies par Jonathan Farenheit sur le départ de Sharp.
Chose bizarre, car les citoyens du Nouveau-Monde sont doués d'un sens pratique qui les met généralement en garde contre les escrocs, Jonathan Farenheit n'avait tiré aucun enseignement des déclarations, fort nettes cependant, faites par Mickhaïl Ossipoff à l'observatoire de Nice, touchant son ancien collègue de l'Institut des sciences de Pétersbourg.
Il eût dû pourtant avoir son attention mise en éveil et surveiller d'un peu près l'homme auquel il abandonnait trop légèrement la manipulation de quelques millions de dollars.
«Qui a bu boira» dit la sagesse des nations; et il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent à parier que celui qui a volé le lundi, fera de même le mardi.
Mais, outre que Jonathan Farenheit avait eu le grand tort de ne pas prendre pour sérieuses les révélations du savant russe qu'il considérait sur le moment comme un déséquilibré du cerveau, il avait, lui, sa cervelle si à l'envers à l'idée qu'il allait partir pour la lune que, lui eût-on montré Fédor Sharp la main dans le sac, il eût douté encore.
Songez donc! aller dans la lune!
Quelle chose extraordinaire! et combien un voyage si prodigieux l'élèverait, lui ancien éleveur de porcs, enrichi dans le commerce des suifs, au-dessus de la masse de ses concitoyens.
C'était là un premier point, propre à son caractère vaniteux, qui avait contribué à l'aveugler, non pas sur les mérites de Sharp,—cet homme était un savant, lui aussi, et un audacieux—mais sur sa probité et sa bonne foi.
Secondement, en homme pratique, il envisageait ce voyage comme devant lui rapporter une ample moisson de dollars; ébloui par les promesses mirifiques de Sharp, il n'avait pas hésité à mettre dans cette affaire la plus grande partie de sa fortune, comptant que les mines aurifères et diamantifères de la lune rendraient au centuple les capitaux engagés par lui et par les actionnaires.
Enfin, depuis plusieurs années, il faisait partie d'un cercle de New-York dont le titre seul «l'Excentric Club» indique le but.
Pour être reçu membre de ce club, il fallait avoir à son actif une de ces excentricités qui font sortir un homme du banal de la vie; un de ces actes grâce auxquels, dans les rues de New-York, on vous désigne en disant: «C'est un original.»
En France, on dirait: «C'est un fou.»
Mais ce n'était pas tout que d'être admis à faire partie de ce cercle; la principale préoccupation des membres de «l'Excentric Club», une fois reçus, était de se faire nommer membres du comité, secrétaires, vice-présidents, président.
Et—est-il besoin de le dire—chacune de ces fonctions honorifiques ne s'enlevait qu'à la force du poignet, c'est-à-dire en accumulant excentricité sur excentricité, folie sur folie.
Or, Jonathan Farenheit avait undada; c'était de se signaler par quelque action si éclatante que tous les membres de l'Excentric Club fussent contraints de le porter unanimement à la présidence.
Malheureusement il n'était pas seul à être talonné par cette ambition et, en dépit de tous ses efforts, chaque année, au moment des élections, il voyait un concurrent l'emporter sur lui et s'asseoir dans le fauteuil si ardemment convoité.
Et voilà que tout à coup, alors qu'il commençait à désespérer, Fédor Sharp lui tombait sous la main avec son vertigineux projet de voyage lunaire.
Mais, sa présidence, il la tenait maintenant!
Quel membre de «l'Excentric Club» serait en mesure de rivaliser avec lui, Jonathan Farenheit, retour d'une excursion de 96.000 lieues à travers l'espace?
Nous en avons dit suffisamment maintenant pour que le lecteur comprenne comment le digne Américain s'était abusé, jusqu'au dernier moment, sur les véritables sentiments de l'ancien secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Pétersbourg.
S'il en eût été autrement, s'il avait eu l'œil toujours ouvert et l'oreille toujours tendue, il eût surpris certains sourires énigmatiques, certaines phrases à double sens qui eussent mis ses soupçons en éveil.
Pendant tout le temps que se poursuivirent dans l'île Malpelo les travaux exécutés sur les plans dérobés à Mickhaïl Ossipoff, Fédor Sharp avait eu de fréquents entretiens avec ses deux préparateurs: Woriguin et Ladislas Rotterdack.
Que se disaient-ils?
Il eut été assez difficile de le savoir, Sharp ayant eu la précaution d'établir sa tente en un endroit écarté et bien découvert, de manière à ce qu'aucun indiscret ne pût venir rôder aux environs.
Mais si Farenheit avait eu l'oreille assez fine pour entendre ce que chuchotaient à voix basse ces trois hommes, il eût été obligé de revenir de beaucoup de son opinion sur l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences.
Sharp, en effet, ne se souciait nullement de l'Américain, maintenant que grâce à lui et aux dollars de la société dont Farenheit était président, il avait pu mettre à exécution le grand projet de Mickhaïl Ossipoff, projet duquel il comptait retirer honneur et profit.
Oui, profit; car si Fédor Sharp avait l'amour de la science, il avait non moins celui de la richesse, et son excursion lunaire, tout en lui permettant de se couvrir de gloire, lui permettait aussi de remplir ses poches.
Aussi, ce qu'il complotait si secrètement avec ses deux acolytes ne tendait-il rien moins qu'à se débarrasser de la personnalité encombrante de Jonathan Farenheit.
Enfin, le jour du départ arriva.
Sharp réunit autour de lui tout le personnel et, d'une voix qu'il s'efforça de rendre émue, il prononça les parole suivantes:
—Mes chers amis!—ah! oui, permettez-moi de vous donner ce titre, à vous tous, ingénieurs, contremaîtres, ouvriers qui m'avez aidé avec tant de courage et d'activité, à mener à bien mes audacieux projets,—mes chers amis, grâce à vous, nous voici arrivés au moment décisif et prêts à profiter de l'instant favorable pour nous élancer vers la lune... permettez-moi, avant l'instant émouvant du départ, de vous remercier...
Ici, Jonathan Farenheit lui coupa la parole.
—Et moi, dit-il d'une voix vibrante, je vous remercie également au nom de la «Compagnie des mines lunaires», au nom du gouvernement américain qui s'honore dans un de ses membres, de la tentative audacieuse...
Il s'interrompit et se retourna; des voix qui chuchotaient derrière lui attiraient son attention: c'était Sharp et ses amis qui échangeaient rapidement quelques paroles.
—C'est entendu? demanda le Russe en terminant.
—Convenu, répliquèrent les autres.
Alors l'ex-secrétaire de l'Académie des sciences s'avança, et, d'un geste de la main, réclama le silence.
—A huit heures trente-cinq minutes, dit-il, les charges de sélénite seront enflammées et le projectile dans lequel l'honorable gentleman, sir Jonathan Farenheit, mon ami Woriguin et moi, nous aurons pris place, s'envolera vers les régions planétaires... je vous engage donc à vous rembarquer sans tarder et à pousser au large pour fuir la terrible secousse que va causer la brusque déflagration de la sélénite.
Il avait cessé de parler.
Un hurrah formidable s'échappa de toutes les poitrines; puis tous les ouvriers défilèrent devant les voyageurs, leur serrèrent la main et ensuite les opérations d'embarquement commencèrent.