CHAPITRE XIV

—Il est vrai, dit à son tour Gontran, que si on débarquait un indigène de la lune sur le sommet du mont Blanc ou du Cotopaxi, il ne serait pas positivement arrivé sur la terre... il en sera de même pour nous.

—Assurément, poursuivit Fricoulet, et c'est pour cela, mon cher monsieur Ossipoff, que j'espère que vos calculs sont faux et que nous ne resterons pas perchés sur le sommet du montDoerfel.

L'astronome fit claquer sa langue, ce qui chez lui était toujours un signe de colère; puis, sans répondre un mot, il gravit les échelons et s'enferma dans l'observatoire.

—Il n'est pas content, murmura Gontran.

—Après tout, riposta l'ingénieur, suis-je obligé de dire toujours comme lui... s'il n'aime pas la contradiction, qu'il vive seul... Il m'embête à la fin...

Et, tout bougonnant, il reprit sa place près du hublot.

Le wagon passait au-dessus des cratères deWalteret deBulialdus; le sol devenait plus pustuleux et plus bouleversé que jamais; de longues raies blanchâtres se prolongeaient pendant des centaines de kilomètres, tantôt au niveau des plaines, tantôt à la hauteur des pics les plus élevés.

—Qu'est-ce que cela? demanda de Flammermont.

—Ce sont lesrainures.

—Et qu'est-ce que c'est que les rainures?

—Tu peux en juger par toi-même et beaucoup mieux que ne l'ont pu faire les astronomes terrestres, dans leurs observatoires perdus à 90,000 lieues d'ici.

Gontran hocha la tête.

—Mais quel est ton avis à toi? insista-t-il... moi, tu sais bien que je n'y connais rien... sont-ce des laves refroidies? sont-ce des remparts élevés par les sélénites?... Tu dois bien avoir une opinion...

—Ma foi, riposta l'ingénieur, plus je regarde et plus je me confirme dans mes suppositions premières que ce sont là les traces d'un tremblement de terre...

Gontran sourit et reprit:

—...de lune, veux-tu dire.

Fricoulet haussa les épaules:

—De lune, si tu veux. Cela a dû se produire alors que ce monde était encore à l'état pâteux... en se refroidissant, l'écorce s'est ressoudée d'elle-même, conservant à sa surface les traces de cet effroyable cataclysme.

—Un monde qui se démolit et se recolle seul! fit plaisamment Gontran; en vérité! voilà qui n'est pas commun... par exemple ce sont les Sélénites qui ont dû avoir une fière peur en voyant leur globe s'en aller en petits morceaux.

Fricoulet regarda son ami pour constater s'il parlait sérieusement; mais il se rassura en le voyant sourire.

—Les Sélénites! fit-il en hochant la tête, il n'y en avait pas fort probablement à cette époque... autrement il est certain qu'ils eussent tous péri dans la catastrophe.

En ce moment, la petite porte de l'observatoire s'ouvrit et Ossipoff cria à ses compagnons:

—Tycho!

Puis sa tête disparut.

—Dix minutes d'arrêt!... buffet, murmura plaisamment l'ingénieur.

Et il prit place à la vitre où Gontran l'avait déjà précédé, les yeux agrandis à la vue du panorama, sublime dans son étrangeté, qui se déroulait à 1.000 kilomètres à peine au-dessous du projectile.

Au milieu du sol pustuleux, éblouissant d'une intense clarté que les glaces éternelles dont ses flancs sont couverts reflétaient dans l'espace,Tycho, la plus monstrueuse des montagnes lunaires, se dressait majestueuse et formidable.

A son centre, en une vaste cavité ne mesurant pas moins de quatre-vingt-sept kilomètres de diamètre, s'élevait un groupe de montagnes dont la plus haute se dressait à 1,560 mètres au-dessus du fond. Les montagnes, qui en formaient les remparts annulaires leur parurent avoir, à l'est et à l'ouest, une élévation de près de 5,000 mètres.

De ce cratère s'élançaient, vers tous les points de l'horizon, lui formant une immense auréole, des traînées lumineuses dont quelques-unes s'étendaient à plus de 1.000 kilomètres.

—On dirait une pieuvre d'argent dont les tentacules embrassent le monde lunaire, murmura Gontran que l'émotion étreignait à la gorge.

Fricoulet, lui-même, le sceptique Fricoulet, tout pénétré d'admiration, demeurait muet, ne pouvant rassasier ses yeux de ce sublime spectacle.

—Eh bien! s'écria d'une voix triomphante Ossipoff qui apparut en haut de l'escalier, que vous avais-je annoncé?... Voyez-vous que nous tournons à l'Ouest, tout en nous abaissant graduellement!... avant peu, nous allons apercevoir les cratères deClavius,Logomontanus,Maginus,Fabricius,Maurolycus...

—Et coeterus, pensa M. de Flammermont.

Le savant continua:

—Enfin, nous allons franchir, à quelques centaines de kilomètres de hauteur, les sommets des monts Doerfel...

—Mais, interrompit Gontran, si nous nous mettons à tout franchir ainsi que vous le dites, nous finirons par tomber...

—Dans la partie invisible de la lune... parfaitement, oui, mon jeune ami, s'écria Ossipoff en achevant la phrase du comte, heureusement pour celui-ci qui, certainement, allait dire une bêtise.

M. de Flammermont se mordit les lèvres et garda le silence.

En ce moment Jonathan Farenheit s'éveilla.

—Où sommes-nous? murmura-t-il encore dans le premier engourdissement du réveil.

—A la station de Tycho, cher monsieur, répondit Gontran, vous voudriez peut-être descendre du train pour vous dégourdir les jambes.

L'Américain s'était redressé et s'étirait paresseusement les membres en faisant craquer ses jointures.

—Ah!by god! grommela-t-il ce ne serait pas de refus, car depuis cinq jours que je suis enfermé là-dedans, je commence à craindre que mes articulations ne se rouillent.

Et faisant le simulacre d'asséner à un adversaire invisible un formidable coup de poing:

—J'ai cependant besoin de toutes mes forces pour assommer ce bandit de Sharp.

—Tiens! s'écria Gontran, c'est vrai... qu'est-ce qu'il devient donc celui-là?... Tout à l'admiration du paysage nous l'avons oublié lui et son boulet.

Il courut coller sa face au hublot de droite et fouilla l'espace du côté où se trouvait le projectile de Fédor Sharp.

Mais une exclamation lui échappa:

—Il n'est plus là!

Un énergique juron lui répondit en même temps, Jonathan Farenheit se précipita à ses côtés.

—Ah! le bandit! cria-t-il, il a eu peur de moi et il s'est enfui.

Il avait prononcé ces mots sous l'empire de la colère et sans réfléchir à l'impossibilité d'une fuite, dans la situation de Sharp.

La vérité, c'est que le boulet avait disparu.

Ossipoff eut beau fouiller l'espace de sa plus puissante lunette.

Rien... rien que le désert sidéral que les astres piquaient de points brillants, en dépit de la clarté solaire qui illuminait l'espace.

Le wagon, en se moment, franchissait la merAustrale; il était près de six heures du matin.

Comme Gontran allait demander au vieux savant l'explication de cette étrange disparition, une obscurité absolue, intense, les enveloppa.

Comme un rideau que l'on tire, la nuit succéda au jour et l'ombre la plus épaisse remplaça instantanément, sans transition aucune, la puissante et éclatante irradiation solaire.

Aux cris d'étonnement, de stupeur, de terreur même que poussèrent Gontran et Farenheit, Séléna s'éveilla.

Croyant à un malheur, elle courut à son père et, toute tremblante, l'enlaça de ses bras.

—Qu'est-il donc arrivé? demanda enfin Fricoulet que ce surprenant phénomène avait saisi seulement, mais sans cependant lui inspirer aucune crainte.

Ossipoff répondit, en embrassant sa fille pour la rassurer:

—Il arrive tout simplement ce qui était à prévoir, monsieur Fricoulet... nous avons franchi le pôle et, en changeant d'hémisphère, nous sommes entrés dans celui qui n'est pas encore éclairé par le soleil... tout simplement... Je m'étonne que vous n'ayez pas songé à cela.

Puis se tournant vers M. de Flammermont:

—Vous n'avez point été surpris, vous, mon cher Gontran?

Le jeune homme avait eu le temps de se remettre de son émotion et, réprimant un sourire, il répondit avec une assurance qui arracha à l'Américain, témoin de sa frayeur, un énergique juron:

—Étant donné que l'hémisphère visible était dans la lumière, ne fallait-il pas s'attendre à trouver l'autre dans l'obscurité?

—Je crois, dit Ossipoff, qu'il serait prudent de se préparer dès à présent à l'atterrissage.

—A quelle distance croyez-vous donc que nous toucherons le sol? demanda Jonathan Farenheit.

—Mais, si mes calculs ne me trompent pas, à environ 200 lieues du pôle.

—Ah! nous avons encore le temps, murmura Séléna.

—Pas tant que tu le peux croire, fillette, répondit le vieux savant; en ce moment nous rasons la lune à une hauteur de 50 lieues, et plus nous avançons, plus la chute se précipite... donc si vous m'en croyez...

Le lustre électrique fut allumé; puis on vérifia les saisines des meubles, on resserra les attaches des objets et on ferma soigneusement toutes les trappes.

Cette besogne demanda une heure.

—Dépêchons, dit Ossipoff, dépêchons, car maintenant nous ne devons pas être loin d'aborder.

Par surcroît de précaution, les plaques métalliques protégeant les hublots avaient été revissées, en sorte qu'il était impossible de juger de la marche du véhicule.

Les hamacs furent roulés et les voyageurs se placèrent dans les tiroirs matelassés, qui déjà les avaient protégés contre le choc du départ.

Un silence profond régnait que troublait seulement le tic-tac de l'horloge.

Chacun se taisait, étreint à la gorge par l'anxiété.

Soudain, une secousse formidable ébranla tout le wagon; le lustre se détacha et les lampes à incandescence, brisées en mille miettes, dégringolèrent avec un horrible fracas, tandis que les meubles, débarrassés de leurs amarres, s'entrechoquaient dans l'obscurité.

Pas un cri ne fut poussé par les voyageurs.

Et, cependant, c'était le cas ou jamais de lancer un «hurrah!» triomphal car, en ce moment, Ossipoff et ses intrépides compagnons venaient d'arriver au but de leur voyage.

Ils étaient sur la Lune!

A QUATRE-VINGT-DIX MILLE LIEUES DE LA TERRE

Il est très curieux de penser que, quoique la lune soit beaucoup plus petite que la terre, les habitants de ce monde—s'ils existent—doivent être d'une taille plus élevée que la nôtre, et leurs édifices—s'ils en ont construit—de dimensions plus grandes que les nôtres.

«Des êtres de notre taille et de notre force, transportés sur la lune, pèseraient six fois moins, tout en étant six fois plus forts que nous; ils seraient d'une légèreté et d'une agilité prodigieuses, porteraient dix fois leur poids et remueraient des masses pesant 1,000 kilogrammes sur la terre.

«Il est naturel de supposer que, n'étant pas cloués au sol comme nous, par le boulet de la pesanteur, ils se sont élevés à des dimensions qui leur donnent en même temps plus de poids et de solidité, et, sans doute que si la lune était environnée d'une atmosphère assez dense, les Sélénites voleraient comme des oiseaux; mais il est certain que leur atmosphère est insuffisante pour ce fait organique.

«De plus, non seulement il seraitpossibleà une race de Sélénites égale aux races terrestres en force musculaire, de construire des monuments beaucoup plus élevés que les nôtres, mais encore il leur seraitnécessairede donner à ces constructions des proportions gigantesques et de les asseoir sur des bases considérables et massives, pour assurer leur solidité et leur durée.

«Or, quoique des observateurs habiles tels que William Herschel, Schroeter, Gruithuysen, Cittrow, aient cru distinguer de leurs yeux perçants des traces de constructions «faites de mains d'hommes», un examen plus attentif, à l'aide d'instruments plus puissants, a prouvé que ces constructions (remparts, tranchées, canaux, routes) ne sont pas artificielles, mais de formation purement naturelle. Le télescope ne nous montre, en réalité, aucune trace d'habitation. Et pourtant, une grande ville y serait sans doute facilement reconnaissable.

«Remarquons, toutefois, qu'elle y serait reconnaissable,si elle ressemblaitaux nôtres. Mais rien ne prouve que les êtres ni les choses lunaires ressemblent en quoi que ce soit aux choses et aux êtres terrestres; au contraire, tout nous engage à penser qu'il y a la plus extrême dissemblance entre les deux pays. Or, il pourrait très bien se faire que nous eussions sous les yeux des villages et des habitations lunaires, des constructions faites de leurs mains—s'ils ont des mains,—à travers les campagnes, sans que l'idée pût nous venir en aucune façon de supposer que ces objets ou ces travaux fussent le résultat de la pensée des Sélénites.»

Ainsi parle, dans un de ses livres, le savant français qui a tant fait pour la vulgarisation de l'astronomie et la diffusion de l'instruction dans le monde entier et avec lequel Ossipoff, dans le premier chapitre de cette histoire, avait confondu Gontran de Flammermont.

Quels n'eussent pas été l'étonnement et la joie de l'illustre savant si, comme son obscur homonyme, il eût pu être transporté dans ce monde qu'il a, durant de si longues années, étudié au télescope et sur lequel il a écrit tant de pages charmantes.

Il eût pu constaterde visuqu'il ne s'était pas trompé dans ses suppositions, que ses hypothèses basées sur des points scientifiques parfaitement établis, étaient justifiées, bref, que la vie lunaire était telle qu'il l'avait prévue et décrite dans les lignes qui précèdent.

Le soleil venait de se lever sur l'hémisphère de la lune dans lequel était tombé le wagon d'Ossipoff. Les pics et les cratères des régions montagneuses situées sur le contour de ce disque à jamais invisible pour les regards terrestres, allongeaient sur les plaines s'étendant à leur pied, des ombres démesurées.

Au milieu d'une vaste enceinte déserte, sorte de puits profond rempli d'ombre dans lequel se glissait, comme honteusement, un pâle rayon de lumière, s'élevait une construction bizarre, affectant la forme d'une cage gigantesque dont les barreaux étaient formés de ces hautes sapines qui servent aux entrepreneurs pour élever leurs échafaudages.

Cette cage, qui avait 4 ou 5 mètres de haut, était de forme conique, c'est-à-dire que ses barreaux profondément enfoncés dans le sol, se réunissaient tous à leur sommet.

A l'intérieur de cette cage, sur le sol recouvert d'une épaisse couche de poussière lavique, cinq corps étaient étendus côte à côte, sans mouvement comme raidis dans la mort.

Ces corps étaient ceux de Mickhaïl Ossipoff et de ses compagnons.

Dans un coin, empilés sans ordre, se trouvaient tous les ustensiles et les instruments qu'avait contenus le wagon.

Tout à coup le rayon de soleil qui jetait dans le cratère une lueur timide et douce, glissa jusqu'au visage de Gontran.

Il n'en fallut pas davantage pour tirer le dormeur du sommeil profond dans lequel il était plongé.

Lentement son corps s'agita, ses membres raidis se détendirent dans une sorte de convulsion et sa paupière alourdie se souleva, découvrant l'œil terne et vitreux.

Il demeura un bon moment ainsi, étendu sur le dos, les regards errant dans le vague.

Puis, l'intelligence se réveillant, et avec elle la mémoire, il fut surpris du spectacle que reflétaient ses yeux, spectacle si différent de l'intérieur du wagon dans lequel il venait de vivre durant cinq jours et cinq nuits.

Alors il se souleva péniblement et, appuyé sur un coude, regarda autour de lui.

En apercevant les corps étendus à côté de lui, il poussa un cri de terreur.

—Morts! fit-il, ils sont morts!

Et se redressant tout à fait, il courut à celui qui était le plus près.

C'était Fricoulet.

—Alcide! dit-il d'une voix tremblante, Alcide!

En même temps il le tirait à lui.

Chose bizarre, il le souleva de terre entièrement et le tint par une seule main suspendu au-dessus du sol, alors qu'il voulait simplement le secouer pour le réveiller.

Le jeune ingénieur se frotta les yeux, souleva les paupières, bâilla longuement et balbutia d'une voix empâtée:

—Eh bien! quoi, qu'y a-t-il?

—Tu vis!... s'écria Gontran tout joyeux... tu vis!

Cette exclamation éveilla complètement Fricoulet.

—Oui, je vis, répliqua-t-il... et pourquoi ne vivrais-je pas? Tu vis bien, toi...

M. de Flammermont hocha la tête.

—Si tu t'étais vu, répliqua-t-il, comme je t'ai vu moi, étendu là, pâle, sans mouvement... tiens, juste comme sont les autres.

Il désignait Ossipoff, sa fille et Farenheit, qui ne remuaient pas plus que des pierres.

—Mais où sommes-nous donc? demanda-t-il impressionné par le grand silence qui régnait dans cette solitude.

Il avait prononcé ces mots presque à voix basse, mais cependant pas assez pour que Fricoulet n'entendît pas.

Et cependant l'ingénieur lui cria:

—Parle plus haut si tu veux que je t'entende... qu'est-ce que tu viens de dire?

—Tu n'as pas entendu? répéta Gontran tout surpris, en forçant sa voix, j'ai cependant parlé fort... A quoi cela tient-il donc?

Quelqu'un répondit derrière eux:

—Probablement à la composition de l'atmosphère.

Ils se retournèrent et virent M. Ossipoff assis sur son séant, qui jetait autour de lui des regards curieux.

—Oui, ajouta le vieux savant en parlant haut; la raréfaction de l'air peut également être une des causes pour lesquelles la voix ne porte pas...

Les deux jeunes gens s'approchèrent d'Ossipoff et lui serrèrent cordialement la main.

—Rien de cassé, monsieur Ossipoff? demanda Fricoulet.

Éclipse de Soleil vue de la Lune.

—Non, rien... ou du moins il n'y paraît pas... mais je ne vois pas Séléna...

—Mademoiselle votre fille dort encore, répondit Gontran... elle est là, derrière vous.

—Aidez-moi donc à me relever, mon cher enfant, dit le vieillard... je me sens tout engourdi.

Le jeune homme saisit le vieillard par les poignets, et s'arc-boutant solidement, le tira à lui.

Mais il avait sans doute mal calculé son élan, ou bien il n'avait pas lui-même conscience de sa force, car Ossipoff enlevé avec une vigueur prodigieuse, échappa aux mains de Gontran par dessus la tête duquel il passa comme une plume et alla rouler à quelques pas sur Jonathan Farenheit qui continuait son somme aussi paisiblement que s'il eût été sur le matelas de son hamac.

Trois cris retentirent à la fois.

Un de surprise, poussé par Gontran.

Le second, de douleur, poussé par Ossipoff.

Le troisième, enfin, était un cri de colère accompagné d'un «by god» énergique.

Celui-là, on le devine sans peine, était dû aux poumons énergiques de l'Américain qui, précisément, rêvait qu'il avait enfin mis la main sur ce coquin de Fédor Sharp.

Instinctivement ses doigts se crispèrent sur la gorge de l'infortuné savant, et ils le serrèrent avec une violence telle qu'ils l'eussent fait passer de vie à trépas, si les autres n'étaient accourus à son secours.

En voyant à quel adversaire il s'était attaqué, Jonathan Farenheit demeurait tout penaud.

Quant à M. de Flammermont, il se confondait en excuses auprès du vieillard.

Celui-ci, encore sous le coup de l'émotion, se contentait de sourire, tout en défaisant sa cravate qui l'étranglait.

—Qu'arrive-t-il donc? demanda Séléna qui, réveillée par ce tumulte, accourait toute inquiète de voir son père pâle et défait au milieu de ses compagnons interloqués.

Ce fut le vieillard qui, revenu un peu à lui, répondit à la question de la jeune fille en disant à Gontran:

—Vous avez oublié, mon cher enfant, que nous nous trouvons dans la lune et qu'à la surface lunaire la pesanteur est six fois moindre que sur la terre, c'est-à-dire qu'elle égale 0,164. Voilà pourquoi vous m'avez enlevé avec tant de facilité et pourquoi, grâce à l'élan que vous m'avez communiqué, je vous ai échappé pour aller troubler dans son sommeil ce digne monsieur Farenheit... vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas... sir Jonathan?

L'Américain tendit sa large main au savant et répondit:

—Non..., et cependant vous avez interrompu un rêve adorable...

Et en disant ces mots, un flot de sang empourprait le visage de Farenheit, tandis que dans ses yeux luisait une flamme sombre.

—Que rêviez-vous donc? demanda Séléna.

—Que j'étranglais ce bandit de Sharp.

—Tiens! c'est vrai, s'écria Fricoulet tout étonné, cet animal-là nous a faussé compagnie...

Et il ajouta en plaisantant:

—On prévient quand on fait ces choses-là.

—Qu'est-il devenu? demanda Gontran... par quel miracle a-t-il disparu?

Ossipoff sourit.

—Par un miracle bien simple, répondit-il: son projectile étant un corps mort, c'est-à-dire n'étant pas comme le nôtre animé d'une vitesse propre qui lui permit de lutter contre l'attraction lunaire, son projectile, une fois dans cette zone d'attraction où il a été entraîné par nous, nous a abandonnés pour obéir à une force supérieure à la nôtre... et voilà...

—Pensez-vous qu'il soit tombé loin d'ici?

Le vieillard hocha la tête.

—A moins que mes suppositions ne soient bien fausses, Sharp a dû aborder sur l'autre hémisphère de la lune.

Jonathan Farenheit brandit ses poings d'un air menaçant.

—Oh! gronda-t-il, je le rattraperai, quand pour cela je devrais faire le tour du monde.

—Lunaire! ajouta plaisamment Fricoulet.

—Oui, monsieur Fricoulet, riposta l'Américain furieux, et s'il le faut, j'instituerai un prix d'un million de dollars et je mettrai au concours un moyen de locomotion qui me permette de suivre ce bandit au cas où, pour m'échapper, il aurait quitté la lune pour se réfugier dans une autre planète.

—Mes amis, dit en ce moment Ossipoff, je crois qu'il serait bon de laisser où il est ce peu intéressant personnage et de nous occuper de nous.

Gontran appuya d'un geste énergique l'avis émis par le vieillard.

—Oui, dit-il, tenons conseil... qu'allons-nous faire?

—Le plus pressé, je crois, serait d'aviser à sortir de cette prison... ou plutôt de cette cage, dit Fricoulet en désignant les troncs d'arbres qui les environnaient.

—Une cage! s'écria Jonathan Farenheit en blêmissant, ils ont osé mettre en cage un citoyen de la libre Amérique.

—Une cage! répéta Ossipoff en joignant les mains dans un geste d'extase... une cage!

Et, courant jusqu'à ce qu'il rencontrât la barrière qui les enserrait, il examina soigneusement la manière dont les barreaux étaient enfoncés dans le sol et celle dont ils se réunissaient au-dessus de leurs têtes.

—Ah! bonté du ciel! exclama-t-il tout tremblant d'émotion, voilà bien les traces du travail d'un être intelligent.

Gontran, qui l'avait entendu, s'approcha.

—Alors, monsieur Ossipoff, dit-il, vous croyez véritablement à l'existence d'une humanité lunaire?

Le vieux savant leva les bras au ciel en fixant sur le jeune comte des regards que la stupéfaction arrondissait.

—Comment! fit-il, c'est vous qui me posez une semblable question, vous qui, même avant d'entreprendre avec moi ce périlleux voyage, connaissiez à ce sujet, l'opinion de l'illustre Flammermont... vous qui venez de vous convaincre encore en ce moment de l'existence de cette humanité que vous semblez mettre en doute.

Tout d'abord interloqué, Gontran baissa le nez silencieusement.

—Monsieur Ossipoff, dit-il au bout d'un moment, voulez-vous me permettre de vous poser une question?

—Parlez, mon ami, parlez.

—Vous avez dit tout à l'heure que vous soupçonniez Sharp d'être tombé sur l'autre hémisphère.

—En effet.

—Duquel entendez-vous parler?

—De l'hémisphère visible.

Gontran eut un geste surpris.

—Cependant, répliqua-t-il, je me rappelle que quelques heures avant notre chute, comme nous nous étonnions de passer sans transition de la lumière la plus éclatante dans l'obscurité la plus profonde, vous nous avez donné comme explication que nous venions de franchir le pôle et de pénétrer dans l'hémisphère invisible.

—Oui—eh bien?

—Eh bien? mais il faisait nuit... tandis que maintenant...

—Tandis que maintenant c'est l'hémisphère visible qui est plongé dans l'obscurité.

Gontran hocha la tête.

—Tiens! murmura-t-il, je n'aurais pas pensé à cela... c'est pourtant bien simple.

Et il ajouta:

—Je croyais que nous étions dans l'hémisphère visible.

—S'il en était ainsi, nous ne respirerions probablement pas aussi facilement que nous le faisons.

—Cependant il y a une atmosphère...

—Oui, mais elle doit être très faible, et si nous faisions une excursion dans ces contrées, nous aurions, selon toutes probabilités, besoin de nos appareils respiratoires.

En ce moment un bruit étrange, assez semblable à un claquement de fouet, retentit derrière eux; en même temps Séléna éclatait de rire.

—Père, dit-elle, père, regardez-donc sir Jonathan... le voilà qui détruit notre cage.

Ils se retournèrent et virent l'Américain qui brisait les jeunes sapins aussi facilement que si c'eût été des roseaux.

Et il grommelait tout en jonchant le sol des arbres déracinés et cassés:

—Un citoyen des États-Unis!... un habitant de New-York, enfermé comme un poulet...by god! ils ont bien fait de se cacher, je les eusse cassés comme je fais de ces arbres.

Gontran assistait à cette dévastation avec un étonnement profond.

—Essayez vos forces, messieurs et mesdames, dit Fricoulet en imitant plaisamment le ton des bateleurs de foire.

Et il saisissait lui-même une jeune pousse de grosseur respectable qu'il faisait éclater sans aucun effort apparent.

Ce que voyant, le jeune comte s'écria:

—S'il en est ainsi, messieurs les Sélénites peuvent venir; à nous quatre, nous sommes de force à leur tenir tête.

—Et moi, fit Séléna avec un petit air résolu, est-ce que je ne compte pas?... je suppose que mes forces ont augmenté tout comme les vôtres.

Ossipoff ne put s'empêcher de sourire en voyant l'attitude belliqueuse de sa fille.

Mais son visage redevint aussitôt soucieux.

—Qu'avez-vous, père? demanda-t-elle.

Sans lui répondre, le vieillard s'approcha de Gontran:

—Notre wagon, murmura-t-il, vous ne l'avez pas vu?

—Vous dites? cria le jeune homme en se faisant un cornet acoustique avec sa main.

—Je vous demande si vous ne savez pas où est notre wagon?

—Eh! cher monsieur, répliqua Gontran, comment voulez-vous que je le sache... je suis tombé en même temps que vous et il n'y avait pas cinq minutes que j'avais cessé de dormir lorsque vous vous êtes éveillé vous-même.

Puis, après un moment:

—Vous êtes bien sûr, n'est-ce pas, que nous sommes dans la lune?

Le vieillard haussa doucement les épaules, puis s'agenouillant dans le coin où étaient rassemblés tous les instruments:

—Tenez, fit-il, la boussole est affolée et sans direction fixe; le baromètre indique 320 millimètres de pression atmosphérique et l'hygromètre accuse une sécheresse absolue.

Fricoulet ajouta:

—Et nous nous trouvons dans un cratère; voyez la forme tronconique des murailles qui nous entourent... remarquez comme l'ouverture par laquelle nous arrive la lumière est régulière et située loin au-dessus de nos têtes.

Et il murmura, comme se parlant à lui-même:

—Il n'y a pas à en douter, nous sommes bien dans l'intérieur d'un volcan lunaire.

—Volcan éteint, n'est-ce pas? se hâta de demander Gontran.

Un Sélénite.

L'ingénieur ouvrait la bouche pour répondre et rassurer son ami, quand d'une galerie obscure surgirent soudain des corps immenses.

—Les Sélénites!... cria-t-il, garde à nous!

Un à un, sortant d'une caverne que les voyageurs n'avaient point remarquée, s'avançaient avec prudence une douzaine d'êtres étranges, de dimensions gigantesques.

Pétrifiés d'étonnement, Ossipoff et ses compagnons considéraient, non sans une certaine terreur, ces géants hauts de douze pieds environ et dont la structure ne différait que fort peu de celle des terriens.

La tête seule était d'un volume surprenant et paraissait disproportionnée avec le reste du corps; elle se balançait à l'extrémité d'un cou long et mince, lequel reposait sur des épaules étroites et décharnées; à ces épaules s'ajustaient des bras maigres terminés par des mains larges comme des battoirs; le buste prodigieusement plat, comme s'il n'eût renfermé ni poumons ni intestins, se prolongeait par des jambes en fuseau assez comparables à des pattes d'échassiers, n'étaient les volumineux pieds plats qui s'y adaptaient, servant ainsi de bases solides à l'édifice élevé qui s'appuyait sur eux.

La face ronde et imberbe était éclairée de deux yeux proéminents dans lesquels aucune lueur ne brillait, ce qui leur donnait un regard terne et glacé; point de cils, pour ainsi dire point de sourcils; par contre une masse de cheveux qu'ils portaient uniformément, tombant en tresses sur les épaules; la bouche, largement fendue, n'était point ourlée de lèvres comme celles des habitants de la terre, mais, semblait un coup de sabre en travers du visage.

La caractéristique de ces êtres étranges était leurs oreilles vastes et s'évasant comme des conques acoustiques de chaque côté de la tête. Instinctivement Gontran avait saisi une carabine et s'était placé devant Séléna, décidé à se faire tuer plutôt que de permettre à l'un de ces monstres d'approcher la jeune fille.

—Paix, Gontran, du calme, mon ami, dit Fricoulet en remarquant l'attitude hostile du jeune comte, n'aggravons pas notre situation en attaquant les premiers ces insulaires... il sera toujours temps d'arriver aux moyens coercitifs, quand nous ne pourrons plus faire autrement... Essayons plutôt d'entrer en pourparlers avec eux.

—Eh! riposta M. de Flammermont, comment te faire entendre d'eux?... tu as remarqué qu'en criant et en mettant nos oreilles contre nos bouches c'est à peine si nos voix nous parviennent... à plus forte raison, étant donnée la dimension de ces gaillards-là.

Le jeune ingénieur haussa les épaules.

—Tu vas voir, dit-il.

Il fit quelques pas en avant et d'un léger appel du pied, bondissant dans l'espace, il atteignit un rebord rocheux situé à cinq mètres du sol.

—Hein! cria-t-il à ses compagnons, suis-je à hauteur maintenant?

Le voyant ainsi juché, l'un des Sélénites qui marchait en tête des autres et qui semblait être leur chef, parut comprendre dans quelle intention il avait fait cette ascension rapide et se dirigea de son côté.

Une fois près de lui, il prononça un long discours dans un langage sonore dont les roulements se repercutèrent sur les parois immenses.

De temps en temps il s'arrêtait, promenait sur les terriens un regard circulaire pour savoir s'il était compris; puis il recommençait à parler.

—Chante, mon bonhomme, chante, grommelait Jonathan Farenheit, si tu crois que l'on comprend un mot de ta harangue...

Fricoulet fit de la main signe à l'Américain de garder le silence.

Le Sélénite aperçut ce geste et le prenant pour un signe de commandement, crut deviner que Fricoulet était le chef des étrangers et, à partir de ce moment, il s'adressa directement à lui.

Il s'arrêta, regardant l'ingénieur et semblant attendre une réponse.

Fricoulet réfléchit quelques minutes.

Puis, soudain, une idée lumineuse traversa son esprit; cette idée était que tout le long discours qu'il venait d'entendre ne tendait à rien moins qu'à savoir d'où il venait lui et ses compagnons.

Il plongea la main dans ses poches, toujours pleines d'un assortiment d'objets les plus disparates et de l'une d'elle sortit un morceau de craie.

Rapidement, sur la paroi de lave noirâtre du cratère, il traça deux sphères d'inégale grosseur qu'il réunit au moyen d'une ligne droite pour figurer le chemin parcouru à travers l'espace par l'obus.

Puis mettant l'index de sa main droite sur la plus grosse sphère, il appuya sa main gauche sur sa poitrine.

Le Sélénite semblait suivre cette mimique avec le plus vif intérêt.

Ensuite Fricoulet désigna la sphère la plus petite en étendant son bras vers l'habitant de la lune.

Celui-ci parut surpris, s'approcha, considéra attentivement le dessin, ensuite, il appela ses compagnons qui, l'un après l'autre, vinrent regarder; après quoi ils s'éloignèrent, semblèrent se consulter et s'enfoncèrent dans la galerie obscure par laquelle ils étaient venus.

Un moment Ossipoff et ses amis se regardèrent en silence.

—Eh bien! demanda Gontran, que dites-vous des Lunariens?

—Ils sont tels que je me les figurais, répondit le vieillard.

—En tout cas, ils ne sont pas beaux, murmura Séléna.

—Moi, ajouta Farenheit, je croyais voir des êtres plus étranges et plus dissemblables de nous qu'ils ne le sont.

—Pourquoi cela? demanda le vieux savant. Quoique les conditions d'habitabilité de leur monde soient bien différentes du nôtre, ils sont issus comme nous de la nébuleuse solaire...

—Cependant fit observer Fricoulet, leur conformation physiologique ne paraît pas être absolument identique à la nôtre... avez-vous remarqué ces têtes énormes, ces yeux aux larges pupilles, et ce torse étroit?

—Parfaitement.

—A quoi attribuer cela?

—Jusqu'à présent, il faut s'en tenir aux suppositions.

—Eh bien, que supposez-vous?

—Que si les Sélénites ont un crâne très volumineux, c'est que leur cervelle est plus développée que la nôtre...

—En faut-il donc conclure, interrogea Fricoulet, qu'ils sont plus intelligents que nous?

—Peut-être pas... mais en tous cas ils doivent posséder plus de connaissances acquises... Maintenant, si leur poitrine est étroite, c'est que leurs poumons sont conformés autrement que les nôtres afin de pouvoir fonctionner sans gêne sous une aussi basse pression atmosphérique que celle qu'ils respirent ici... quant à l'estomac et au ventre, s'ils ne dominent pas comme chez les terriens, c'est que ces derniers appartiennent à une planète où il faut manger pour vivre, où la loi de la vie est la loi de la mort, où les plus faibles sont absorbés par les plus forts.

Séléna ouvrait de grands yeux en entendant parler son père.

—Père, demanda-t-elle, y a-t-il donc dans l'univers des mondes où l'on ne mange pas?

—C'est probable, répondit le vieillard; il serait triste de penser que l'on est astreint dans tous les mondes à cette ridicule fonction et à ses suites. C'est bon pour une planète misérable et encore à l'état d'enfance comme est la terre; mais ce serait taxer la nature d'impuissance que de la mesurer à notre taille...

—Je ne m'imagine pas, interrompit Fricoulet, la forme extérieure d'êtres ne mangeant pas.

—Il est certain, répliqua Ossipoff, que ces êtres doivent revêtir des aspects fantastiques, des conformations étranges: hommes sans tête, sans torse ni membres... car, notre cerveau n'est que l'épanouissement de la moelle épinière; c'est lui qui a fait le crâne et le crâne la tête; nos jambes et nos bras ne sont que les membres du quadrupède transformés et perfectionnés... c'est la position graduellement verticale qui a fait les pieds et c'est l'exercice répété qui a fait les mains... Le ventre n'est que l'enveloppe de l'intestin; la forme et la longueur de cet intestin dépendent du genre d'alimentation... il n'y a pas enfin, sur et dans tout notre corps, un centimètre cube qui ne soit dû à notre fonctionnement vital dans le milieu que nous habitons.

Comme Ossipoff achevait ces mots, la troupe des Sélénites reparut; deux d'entre eux poussaient une sorte de chariot dans lequel le savant et ses compagnons durent prendre place; puis ils s'enfoncèrent dans une longue galerie souterraine et après quelques minutes d'une course rapide, vertigineuse, ils revirent la lumière du soleil.

Maintenant les terriens se trouvaient au milieu d'un cratère que Fricoulet estima avoir plusieurs kilomètres de large et qui devait être le cratère principal du volcan: cette immense arène était bordée par de hautes montagnes aux sommets capricieusement déchiquetés et dont les pics aigus s'élançaient à perte de vue dans l'espace.

Du fond de cette cheminée le ciel apparaissait d'un bleu foncé, presque noirâtre, dans lequel, malgré l'éclat aveuglant du soleil, quelques étoiles de première grandeur scintillaient, semblables à des diamants énormes sur un écrin.

—Je suis étonné, murmura Fricoulet, de ne sentir aucune gêne dans la respiration... la pression est pourtant bien faible.

—Peuh! répliqua Ossipoff, elle correspond à celle indiquée par le baromètre sur le plus haut sommet des Andes, c'est-à-dire à 7,500 mètres.

—Pourtant, ajouta Gontran, on prétend qu'à cette altitude on ressent les plus douloureux symptômes dumal des montagnes... et cependant je ne ressens rien de pareil... au contraire il me semble que mes poumons jouent avec une facilité merveilleuse, et, chose singulière, mon estomac demeure silencieux.

—Il faut croire, répondit Ossipoff, que l'atmosphère dans laquelle nous sommes plongés a une composition toute différente de celle de la terre, ce dont je me rendrai compte en l'analysant;... ce qui me paraît certain, c'est que l'oxygène s'y trouve en proportion plus considérable que dans l'air respirable de notre planète natale et qu'en outre il s'y rencontre d'autres gaz.

Cependant le chariot continuait à rouler à travers la plaine qui s'étendait dans le fond du cratère.

Tout à coup, Farenheit signala au loin une masse brillante qui émergeait du sol.

—Notre wagon! cria-t-il.

C'était en effet le véhicule qui avait entraîné loin de la terre les hardis voyageurs; il était enfoncé d'un pied dans le sol rocailleux et, en tombant, avait fait jaillir dans un assez large rayon une quantité de scories et de débris laviques; la vitre d'un hublot était fendue, le culot bossué et le métal, en certains endroits, était complètement brûlé.

En constatant ces dégâts Fricoulet hocha la tête.

—Dieu veuille que nous puissions nous en servir pour repartir, murmura-t-il.

Les Sélénites s'étaient approchés et, désignant l'obus, semblèrent demander des explications à ce sujet.

Alors, Ossipoff prit une barre de fer qui avait sauté hors du wagon et au moyen de cette barre avec autant de facilité que s'il se fût servi d'un crayon, il dessina sur la poussière, comme Fricoulet l'avait fait sur la paroi du volcan, deux sphères d'inégales dimensions.


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