—Eh! bon Dieu! exclama Gontran qui avait suivi son ami, ce Sélénite va-t-il donc faire le pot-au-feu?
Ossipoff, sa fille et l'Américain étaient déjà assis; le jeune comte fit comme eux.
Alors Telingâ se baissa, laissa tomber dans la «marmite», par une ouverture qu'il reboucha aussitôt, une espèce de mélange explosif et, au bout de quelques instants, des crépitements retentirent.
—Nous partons, dit-il, tenez-vous bien.
En même temps, il ouvrit un robinet.
Aussitôt, un fusement prolongé se fit entendre à l'arrière et, poussée par une force invisible, l'embarcation quitta le sol, montant dans l'atmosphère, suivant un plan incliné.
Bouche bée, à demi penché sur le bordage, Gontran considérait ce phénomène, se demandant intérieurement s'il n'assistait pas à un miracle.
Fricoulet, que sa qualité d'ingénieur mettait à même de comprendre bien des choses, se mit à sourire.
—C'est tout simple, dit-il: la propulsion est obtenue par la déflagration lente du mélange... les gaz produits s'échappent par un tuyau situé à l'arrière, et c'est par la force du recul, par la réaction des gaz sur l'air que l'appareil avance, glissant sur les couches d'air à la façon d'une fusée... ou mieux d'un cerf-volant.
Ossipoff dit au jeune comte:
—C'est le même principe que votre aéroplane à vapeur.
—Oh! répondit sérieusement Gontran, avec un hochement de tête dédaigneux... moins compliqué...
Cependant, tout simple qu'il fût, le véhicule avançait avec une rapidité merveilleuse: les territoires lunaires filaient au-dessous des voyageurs avant qu'ils eussent eu le temps de les admirer en détail.
Un moment l'appareil suivit un long canal tracé de main d'homme qui faisait communiquer ensemble deux océans et que Séléna baptisa plaisamment du nom de Canal de Panama.
—Eh! eh! fit Gontran, eux aussi ont des Ferdinand de Lesseps.
A l'océan duCentre, succéda une verte et immense forêt qu'un large fleuve divisait en deux parties égales,... puis de grandes plaines; puis, peu à peu, le pays devint plus accidenté et bientôt l'horizon parut barré par une haute chaîne de montagnes, parmi lesquelles une surtout dressait son pic à une hauteur vertigineuse.
C'était Phovethn, le plus formidable volcan en éruption de la lune tout entière: le cratère de ce Cotopaxi sélénite ne mesurait pas moins d'une lieue de large et il projetait, jusqu'aux confins de l'atmosphère, des pierres, des blocs de rochers entiers, des débris laviques monstrueux.
—Voici un volcan, dit M. de Flammermont, qui ne demanderait pas mieux que de nous délivrer un billet de retour pour notre patrie.
—En effet, répliqua Ossipoff, sa force serait sans doute plus que suffisante pour nous faire atteindre la zone d'attraction de la terre... si cette face de la lune n'avait pas le malheur de ne jamais voir notre planète.
Ce disant, il examinait curieusement le jeune homme pour savoir s'il avait parlé sérieusement ou s'il ne devait considérer ce qu'il avait dit que comme une plaisanterie.
Cependant, Telingâ avait mis le cap au nord et maintenant l'embarcation planait au-dessus d'une mer immense.
—Où allons-nous? demanda Ossipoff.
—A Tough, répondit le Sélénite; les matières dont la déflagration produit la propulsion du bateau sont presque épuisées, et avant de nous élancer au-dessus du pays desSubvolves, il nous faut les remplacer.
Ce ne fut qu'après trente-six heures de marche ininterrompue que les voyageurs atteignirent Tough-Todivalou (la Reine du Nord) ville importante de l'hémisphère boréal du monde lunaire et bâtie sur un immense marais desséché, près d'un fleuve.
—Cela me rappelle Pinsk, en Russie, murmura Ossipoff.
On ne demeura du reste dans cette ville que juste le temps nécessaire pour renouveler l'approvisionnement du bateau.
Le voyage durait déjà depuis douze jours terrestres, le soleil s'abaissait de plus en plus vers l'horizon et, dans trois fois vingt-quatre heures, il allait cesser d'éclairer cet hémisphère de la lune pour porter sa lumière et sa chaleur sur l'hémisphère visible.
Il importait donc de se hâter si l'on voulait fuir la nuit de quinze jours et franchir le pôle en même temps que le soleil.
Cette seconde partie du voyage devait être de beaucoup la plus difficile, la plus périlleuse et les 354 heures de jour ne seraient pas de trop pour permettre à Ossipoff de trouver son précieux minerai, et à Jonathan Farenheit de mettre la main sur Fédor Sharp.
LES MONTAGNES DE L'ÉTERNELLE LUMIÈRE
Assis à l'avant de l'embarcation, une forte lunette à la main, Ossipoff sondait l'horizon, et son visage, déjà grave, se rembrunissait visiblement, à mesure que les montagnes, qui se profilaient au loin, accusaient plus nettement leurs pics élevés et leurs monstrueux remparts.
Une main se posa sur son épaule; il se retourna et vit Séléna, debout à côté de lui et l'examinant avec inquiétude.
—Père, demanda-t-elle, redoutez-vous donc quelque danger que vous voilà si soucieux?
—Ce sont ces montagnes qui m'effrayent! répondit le vieillard avec inquiétude.
—Et pourquoi cela?... Ce volcan que nous avons franchi dernièrement n'était-il pas aussi élevé?
—Peut-être... mais il n'avait pas la même position.
—Qu'entendez-vous par là?
—Que ces montagnes se trouvent situées sur la limite des deux hémisphères et que par conséquent l'air doit y être fort rare.
Séléna sourit.
—N'avez-vous pas, dit-elle, lesrespirolsde M. Fricoulet?
Les lèvres du vieillard se plissèrent dédaigneusement.
—Vous n'avez pas confiance? murmura Séléna.
—Médiocrement.
La jeune fille réprima un léger sourire.
—M. de Flammermont qui les a examinés, ajouta-t-elle, m'a cependant déclaré que lui-même n'aurait pas trouvé mieux.
—Hum! fit Ossipoff, ce cher Gontran est d'une indulgence pour son ami... Je ne puis comprendre comment un homme plein de talent et d'instruction comme lui, a pu se lier avec un aussi médiocre personnage.
Puis se tournant vers Telingâ:
—Allons-nous être obligés de franchir ces pics? demanda-t-il.
—Il faut bien, répondit le Sélénite... quelle autre voie voudriez-vous prendre?
—Il aurait pu exister entre deux chaînes quelque étroit passage moins élevé.
—Oui, dit l'autre, nous trouverons un couloir qui nous évitera un détour considérable, mais nous ne pouvons atteindreRomounhinchqu'en allant droit devant nous.
Ossipoff consulta la carte qu'il avait dressée pendant la longue nuit passée dans le volcan, et en la comparant avec son atlas de géographie lunaire, il constata que Romounhinch était le nom sous lequel les Sélénites désignaient le cirque dePlaton.
—Mais, murmura-t-il, est-il bien nécessaire d'aller jusque là?
—C'est la route la plus courte pour aller àNotoliders, dans les environs duquel, d'après les explications que vous m'avez données, doit se trouver ce que vous cherchez.
Une nouvelle comparaison de son atlas terrien avec sa carte sélénite apprit à Ossipoff que ce nouveau volcan n'était autre qu'Archimède.
—Mais ce volcan est fort avant dans l'autre hémisphère? s'écria-t-il.
—Presque au centre du pays des Subvolves... C'est du reste le plus grand cratère de notre monde après le cirque de Clavius.
Ossipoff consulta ses instruments: le baromètre indiquait 28 centimètres de pression seulement, la boussole était affolée et sans direction fixe.
Les sourcils du vieillard se contractèrent violemment et il jeta sur ses compagnons des regards anxieux.
En même temps, pour augmenter la gravité de la situation, plus l'embarcation avançait, et plus la lumière du jour allait décroissant, plus on s'enfonçait dans la nuit.
—Mes amis, dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de raffermir, il est temps, je crois, d'endosser les appareils...
Cesrespirols, comme les avait baptisés Fricoulet, étaient fort simples.
Ils avaient été construits pour permettre à leurs porteurs de s'aventurer impunément au sein des atmosphères les plus irrespirables et les plus raréfiées; ils se composaient d'une sorte de cagoule en caoutchouc retombant jusqu'au dessous du thorax et se boutonnant hermétiquement au-dessous des bras: deux verres placés devant les yeux permettaient de voir aussi nettement que si l'on eût eu un binocle à califourchon sur le nez, et devant la bouche, une ouverture était percée, obstruée par une soupape s'ouvrant de dedans en dehors afin de permettre l'évacuation des gaz de la combustion pulmonaire; cette soupape devait en même temps permettre l'ajustement d'un tube de cuivre destiné à être appliqué sur l'oreille de celui auquel on voudrait parler au cas où la raréfaction de l'air empêcherait la transmission du son. Dans une poche de côté se trouvait un cylindre d'acier, d'un quart de litre de capacité, renfermant de l'oxygène liquéfié; lorsqu'on ouvrait un robinet, on donnait issue à ce gaz et il arrivait, par un tuyau, à l'enveloppe de caoutchouc qu'il gonflait sans pouvoir s'en échapper.
Ce récipient d'acier contenait une provision de trois mille litres d'oxygène gazeux, c'est-à-dire de quoi fournir à une consommation de trois jours.
Avec l'aide de l'inventeur, les voyageurs furent rapidement revêtus de leursrespirols.
Fricoulet vérifia l'une après l'autre toutes les parties des appareils, s'assura que l'attache des tubes était solide et que les boutonnières fermaient hermétiquement; puis il ouvrit les robinets, et l'oxygène, distendant les plis de la cagoule, chacun des voyageurs ressembla bientôt, quant à la partie supérieure de son individu, à une énorme bonbonne en baudruche.
Pendant ce temps, Telingâ avait rechargé l'appareil de son véhicule de matières combustibles et les voyageurs s'élevaient dans l'espace montant et descendant tour à tour suivant un plan incliné très prononcé.
—Toujours les «montagnes russes», pensa Gontran, auquel le système des respirols rendait fort incommode l'échange de ses impressions.
Ossipoff lui, ne quittait pas de l'œil l'aiguille de son baromètre, et il était fort heureux que son visage fût caché par sa cagoule de caoutchouc, car ses compagnons eussent été véritablement effrayés de l'altération de ses traits.
—Diable, murmurait-il, la pression diminue!
Fricoulet qui, lui aussi surveillait le baromètre, appliqua sur l'oreille du savant l'extrémité de son «parleur» ainsi qu'il avait surnommé le tube acoustique.
—Avant peu, dit-il, la pression va être inférieure à celle que l'air subirait à quinze mille mètres de hauteur dans l'atmosphère terrestre.
Ossipoff approuva de la tête en murmurant:
—Pourvu que les capuchons de caoutchouc n'éclatent pas!
En ce moment, ses regards tombèrent sur Gontran, qui, assis sur le bordage à côté de Séléna, tenait entre ses mains les mains de la jeune fille et qui remplaçait par un expressif langage des yeux les paroles affectueuses qu'il lui répugnait de lui envoyer «par le tube».
—Quel homme! pensa le vieux savant, en mettant sur le compte du courage et de l'indifférence devant la mort l'ignorance de M. de Flammermont.
Puis, sollicité par son angoisse, il se tourna vers Telingâ, surveillant attentivement la manœuvre.
Il craignait que, pour dépasser le niveau des montagnes, le Sélénite ne forçât davantage la pression.
Mais, tout à coup, comme l'embarcation filait avec une vitesse vertigineuse sur une masse de granit qui barrait l'horizon, Telingâ, fit une chute brusque de cinquante mètres pour s'engager dans un boyau circulant entre deux masses de roches brunes.
Bien qu'une obscurité presque complète régnât maintenant, le Sélénite pénétra hardiment dans ce couloir, évitant avec une sûreté merveilleuse tous les obstacles qui apparaissaient incessamment dans l'ombre.
Enfin, après dix minutes,—qui semblèrent aux voyageurs longues comme dix siècles,—les roches s'élargirent soudain, et sur un horizon de montagnes dentelées, un astre énorme, resplendissant, apparut.
—La terre! pensa Séléna.
—La lune! s'écria Gontran en appliquant son «parleur» sur l'oreille d'Ossipoff.
Au brusque mouvement du vieillard, Monsieur Flammermont comprit qu'il venait de dire une bêtise.
—La lune... de la lune s'empressa-t-il de rectifier.
Et il ajouta aussitôt:
—La terre n'éclaire-t-elle pas comme un satellite le monde que nous visitons en ce moment?
Pensive, accoudée sur le bordage, Séléna considérait cette sphère étincelante, treize fois plus brillante que n'est la pleine lune dans les plus belles nuits terrestres.
Elle avait peine à se figurer qu'elle était née dans cet astre éloigné et que cinq jours seulement avaient suffi pour creuser entre elle et lui cet abîme immense, terrifiant de 90.000 lieues!
Ossipoff, lui, oubliant les dangers de la situation, l'œil rivé à sa longue-vue, reconnaissait les grandes taches des océans tranchant sur les teintes plus claires des continents; en ce moment, il devait être deux heures à Paris et quatre heures à Saint-Pétersbourg; les deux Amériques sortaient de l'ombre et l'Asie avait disparu.
Pendant que le savant s'abîmait dans sa contemplation, la barque contournait les contreforts de ces montagnes monstrueuses qui formaient entre les deux hémisphères une barrière titanesque.
Au delà de cette barrière, le pays était tout autre.
Le panorama offert à la vue des voyageurs était grandiose et ne présentait aucun point de comparaison avec le site le plus sauvage qui se pût rencontrer sur la terre.
La raréfaction presque totale de l'air aux grandes altitudes qu'ils avaient atteintes, donnait aux paysages un aspect de sombre monotonie.
Ce qui frappa le plus Gontran qui, artiste amateur, s'amusait à prendre des croquis sur un album, c'était le manque absolu de perspective, par suite de l'absence des demi-teintes; une lumière crue tombait du ciel, et tout ce qui n'était pas directement éclairé par la clarté de la Pleine-Terre demeurait d'un noir intense, en sorte que les derniers plans paraissaient aussi accusés que les premiers.
Si bien que le comte, voulant dessiner ces rocs et ces cratères aux sommets déchiquetés, ne put mettre, pour demeurer dans la note vraie, que des taches d'encre sur sa feuille de papier blanc.
—En vérité, murmura-t-il, si j'envoyais au Salon un tableau dans ce genre-là, les impressionnistes eux-mêmes me conspueraient, et cependant c'est d'une exactitude photographique.
Il ajouta mélancoliquement:
—Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Ô Boileau! tu ne t'attendais certainement pas à éveiller les échos des paysages lunaires!
Plus les voyageurs avançaient dans l'intérieur du pays desSubvolves, plus s'accroissait l'aridité désolée de ces régions rocheuses.
Jonathan Farenheit ne cessait de jurer, Séléna avait envie de pleurer et Fricoulet lui-même était d'une tristesse mortelle.
Quant à Gontran, il s'ennuyait ferme en songeant qu'à cette même heure le palais de l'Industrie, aux Champs-Élysées, regorgeait d'une foule accourue pour assister au grand carrousel militaire donné au bénéfice des pauvres.
Et fermant les yeux pour s'arracher à ce spectacle monotone et attristant des solitudes lunaires, il franchissait d'un seul bond les 90.000 lieues qui le séparaient de Paris et, durant quelques secondes, il s'éblouissait les yeux des toilettes claires et des uniformes brillants, de l'éclat des diamants et du scintillement des ors et des aciers, en même temps qu'à ses oreilles bourdonnantes l'orchestre bruissait doucement, coupé net par un hennissement de cheval ou par des salves d'applaudissements.
Tout à coup, il tressauta, arraché à sa douce vision par une voix qui murmurait à son oreille:
—Platon.
C'était Ossipoff qui, le forçant à se pencher par dessus le bordage, lui montrait au-dessous de l'embarcation le cratère d'un des plus curieux cirques lunaires.
A peine le jeune homme eut-il jeté les yeux sur le panorama qui s'étendait à ses pieds, qu'il s'écria:
—Une forêt!
—Vous dites? demanda Ossipoff en devinant l'étonnement du jeune homme sans en comprendre la cause.
Arbre Lunaire.Arbre Lunaire.
Arbre Lunaire.
Au moyen de son tube, Gontran répéta l'exclamation qu'il venait de pousser.
—Eh bien! qu'y a-t-il d'étonnant? fit le vieillard.
—Je croyais que tous les astronomes étaient d'accord pour refuser à cette partie de la lune la moindre végétation.
Ossipoff protesta:
—Tous! fit-il; beaucoup assurément... mais pas tous, car la photographie prouve le contraire; le sol de certaines plaines lunaires, le fond de quelques cratères, tels que Platon, ne sont pas photogéniques et la plupart des astronomes du siècle dernier ont attribué cette absorption de rayons lumineux à des végétaux. Mais, comme depuis on a reconnu à la surface du disque visible de la lune la faible densité de l'atmosphère et le manque total de fleuves ou de liquides quelconques, on a été disposé à nier cette végétation. Cependant, des savants contemporains tels que Warren de la Rue, Rutherfurd et Secchi, qui se sont spécialement occupés de photographie lunaire, ont été, au contraire, d'opinion que ces différences photogéniques devaient provenir d'une réflexion végétale. On a observé cette teinte verte dans la mer des Crises et dans Platon.
Puis, passant à Gontran une feuille de papier:
—Tenez, dit-il, voici un dessin de Stanley Williams, représentant l'intérieur du cirque au-dessus duquel nous planons... n'est-ce pas la reproduction exacte de la nature?
La barque volante était, en ce moment, presque immobile au zénith du cratère et les voyageurs purent distinguer nettement que le sol du cirque était couvert de vastes forêts coupées par de larges routes; dans certains carrefours apparaissaient comme des taupinières que Telingâ déclara avoir été autrefois des habitations, et un brouillard lourd et opaque s'élevant en spirale de quelques cheminées souterraines s'étendait comme un voile brumeux d'un bord à l'autre.
—Le dessin de Stanley Williams est bien conforme à la nature, dit Fricoulet.
—Mais cette carte, dit sérieusement Gontran, je l'ai déjà vue dans l'un des livres de mon illustre homonyme.
—Dans lesContinents célestes? répliqua Ossipoff.
—Sans doute.
Le Sélénite, trouvant qu'assez de temps avait été perdu dans la contemplation du cratère, pressa sur le levier qui lui servait à diriger son embarcation, et le voyage aérien continua.
C'est alors que Fricoulet demanda à Ossipoff:
—Si j'ai bien compris le but de cette exploration, nous allons chercher les moyens de continuer notre voyage interplanétaire?
Le savant, d'un signe de tête, répondit affirmativement.
—Vous voulez sérieusement abandonner la lune?
Ossipoff eut un mouvement impatienté.
—Un mondicule qui a à peine 800 lieues de diamètre! exclama-t-il; sur lequel, à nous cinq, nous ne pesons pas plus que je ne pesais seul sur la terre, un monde en décadence, pour ne pas dire à peu près mort, dont quelques parties seulement sont habitées et habitables!
—Mais pour vous lancer de nouveau dans l'espace, objecta Fricoulet, il vous faut un agent de projection plus rapide encore que le Cotopaxi; car dans le désert sidéral, ce n'est pas par milliers, mais par millions que se comptent les lieues.
—Mon cher monsieur, répliqua le vieillard avec un peu de hauteur, je sais tout cela aussi bien que vous; aussi, vous pouvez être tranquille. Si mes calculs ne me trompent pas, nous aurons, avant peu, cet agent propulseur à grande vitesse dont vous parlez.
Et pour prouver à l'ingénieur qu'il désirait que la conversation s'arrêtât là, le vieux savant lui tourna le dos et se mit à examiner le panorama à l'aide de sa lunette.
—Notoliders! dit tout à coup le Sélénite en étendant la main vers une montagne qui dressait au loin dans l'espace sa crête déchiquetée.
—Le montArchimède, murmura Ossipoff.
Si Platon est le cirque lunaire qui, vu de la terre, présente le plus singulier aspect, Archimède est certainement, après Tycho, la montagne la plus remarquable.
Pendant la pleine lune, elle apparaît aux terriens sur le disque de leur satellite comme un point brillant.
Mais pour Mickhaïl Ossipoff et ses compagnons qui planaient sur le cirque à quelques centaines de mètres à peine, tous les détails orographiques se détachaient avec une netteté surprenante; ils distinguaient à merveille les hautes cimes qui s'élèvent depuis le fond du cratère jusqu'à plus de 1.500 mètres d'altitude et les deux versants de la montagne annulaire qui en forme l'enceinte; des chaînons et des contreforts se détachaient de la montagne pour aller rejoindre dans le lointain les monts Apennins.
La barque volante mit près d'une heure à traverser le cratère d'Archimède qui ne mesure pas moins de 83 kilomètres de diamètre.
—Quelle chance, dit tout à coup Fricoulet à Gontran, que les Sélénites aient inventé la navigation aérienne, autrement l'exploration de ce monde nous eût été impossible.
Sans répondre, le jeune comte fixa sur son ami des regards interrogateurs.
Alors l'ingénieur lui montra de la main des ravins profonds qui s'ouvraient à travers les plaines au milieu desquelles se dressait l'énorme cratère.
—Vois ces rainures, répondit-il, elles ont certainement plus d'un kilomètre de large, quant à la longueur, elles se perdent à l'horizon; elles sont taillées à pic et, par endroits, leur fond se trouve obstrué par les éboulements. Eh bien! suppose qu'au lieu d'arriver par la voie des airs, nous soyons venus simplement à pied,pedibus cum jambis, qu'eussions-nous fait en présence de ces crevasses de 1.300 mètres de large? Nous étions arrêtés.
—On fait un détour, objecta Gontran.
—De combien de kilomètres? et qui sait si au nord du versant nous n'aurions pas rencontré une nouvelle crevasse qui nous eût contraint de revenir sur nos pas?
M. de Flammermont abaissa la tête affirmativement.
—Vues du télescope de l'observatoire de Poulkowa, dit-il, ces rainures me semblaient les lits desséchés d'anciens fleuves.
Fricoulet lui fit signe de parler plus bas.
—Malheureux, dit-il, prends garde à M. Ossipoff; songe donc qu'il ne peut y avoir sur cette partie de la lune ni fleuves, ni lacs, ni océans, la pression atmosphérique étant trop faible pour maintenir l'eau à l'état liquide. Ainsi que je te l'ai dit, quand nous en causions au cours de notre voyage, ces crevasses sont de formation purement géo... non... sélénologique.
Pendant cette conversation, la barque volante avait continué sa route et maintenant elle n'était plus qu'à une cinquantaine de kilomètres de la chaîne des Apennins dont les crêtes élevées s'élançaient à 6.000 mètres dans le ciel, étendant sur les plaines avoisinantes des ombres démesurées.
—Cette fois, murmura Fricoulet, nous ne passerons pas.
Mickhaïl Ossipoff, accroupi à l'avant de l'embarcation étudiait le terrain avec sa longue-vue.
Tout à coup, il déposa son instrument et prit dans l'une de ses poches un papier jauni, froissé, qu'il déplia avec soin et qu'il examina attentivement.
Puis il reprit sa position première, après avoir toutefois murmuré quelques mots à l'oreille de Telingâ.
L'embarcation aussitôt vira de bord et se mit à suivre les crêtes des Apennins auxquels succédèrent bientôt les pics moins élevés des Karpathes.
Tout à coup Ossipoff laissa de côté sa lunette, dont Farenheit s'empara aussitôt, et il en prit une autre à laquelle il fit subir une mystérieuse opération.
—Que faites-vous donc là, père? demanda Séléna.
—J'ajoute un prisme à cette lunette.
—Un prisme, répéta-t-elle, et pourquoi faire, mon Dieu?
—Pour faire de cette lunette un spectroscope simplifié; grâce à ce prisme la lumière des terrains que je fixe se décompose et vient se réfléchir sur un verre dépoli disposé dans le milieu du tube.
Puis, s'adressant à Gontran qui paraissait écouter, lui aussi, les explications du vieux savant, il ajouta:
—Vous n'ignorez pas, mon cher ami, que dans le spectre solaire, on a distingué une quantité de petitesraiesnoires ou coloriées situées toujours à la même place et dans la même couleur. Grâce à ces points de repères fondamentaux, on a pu imaginer laspectroscopie, science qui permet de reconnaître la composition d'un corps,—quel qu'il soit,—dont on observe le spectre lumineux, en identifiant ses couleurs et ses lignes avec les couleurs et les lignes du spectre des corps connus. C'est grâce à cette méthode que l'on sait, à n'en pas douter, qu'il y a du fer, du magnésium, du zinc en combustion dans notreSoleil, de l'hydrogène dansVega, de l'or, du platine, du cuivre en fusion dans d'autres astres.
Il se tut un moment, visa avec sa lunette les contreforts des Karpathes puis, secouant la tête, il reprit:
—Ce que je viens de vous dire a pour but de vous expliquer comment, de l'observatoire de Saint-Pétersbourg et grâce à des recherches spectroscopiques minutieuses, j'ai reconnu dans les flammes des volcans lunaires en activité, une substance qui a la propriété d'être attirée vers la lumière; j'ai soigneusement relevé les raies et les couleurs de cette substance, je les ai reportées sur ce verre dépoli disposé dans le milieu de ma lunette. En sorte qu'en visant à l'aide de cette lunette spectroscopique les divers objets à ma portée, le spectre de ces objets vient se superposer sur celui qui est déjà peint et gravé sur le verre; je compare, et lorsque j'aurai identifié les deux spectres, c'est que la matière visée est bien celle que je recherche.
—Est-ce cette matière qui vous permettra de continuer votre voyage? demanda Gontran, dont le visage reflétait un ahurissement profond.
Fricoulet s'était approché et une flamme railleuse brillait dans ses yeux.
Ossipoff le remarqua et répliqua:
—Oui, j'ai pensé à utiliser cette substance qui a la curieuse propriété de s'élancer vers la lumière.
—Mais comment l'emploierez-vous?
—Je la renfermerai dans des sphères de verre adaptées de chaque côté de notre wagon et elle nous emportera vers le soleil... Nous pourrons ainsi visiter les mondes qui se trouvent entre la terre et l'astre central.
Fricoulet demanda d'un ton narquois:
—Mais pour atterrir à notre volonté et ne pas aller nous jeter dans le brasier solaire comme un papillon qui se brûle les ailes à la flamme d'une bougie... comment vous y prendrez-vous?
Ossipoff haussa les épaules.
—Pour être maître de la direction et de la vitesse du wagon, répondit-il, il me suffira de mettre à l'abri de la lumière les récipients qui contiendront la matière en question, et, suivant la surface attirée, je précipiterai ou je ralentirai la marche.
Gontran ne put retenir cette phrase admirative:
—Vous avez réponse à tout, monsieur Ossipoff!
Le vieux savant haussa légèrement les épaules et reprit son poste d'observation à côté de Jonathan Farenheit qui, immobile à l'avant comme une statue, tenait sa lunette rivée sur le sol.
Ossipoff et ses compagnons étaient descendus de la barque volante.
Soudain le vieillard poussa un cri, en indiquant du bras, à quelques kilomètres plus loin, une colonne de fumée qui semblait sortir du sol et s'élevait avec vitesse dans l'espace pour se perdre dans l'infini.
—Là, répéta-t-il, tandis que la lunette tremblait dans sa main... c'est là...
En quelques instants, la barque volante, dirigée par la main sûre de Telingâ sur un plan incliné, vint s'abattre au point indiqué par Ossipoff.
C'était une sorte de cône peu élevé, dont le cratère projetait dans la direction du soleil brillant dans l'espace des tourbillons d'une poussière fine et pour ainsi dire impalpable; les voyageurs qui étaient descendus eussent été certainement aveuglés si les lentilles de verre encastrées dans leurs cagoules de caoutchouc, n'avaient protégé leurs yeux.
Aussitôt le vieux savant tira du fond de la barque une toile immense qu'avec l'aide de ses compagnons il étendit au-dessus du cratère, de façon à intercepter la lumière de l'astre.
Comme par miracle, l'éruption cessa et des sacs apportés à cet effet furent promptement remplis de la précieuse poussière et rechargés dans l'embarcation qui, sur un signe d'Ossipoff, reprit le chemin des airs.
Le vieux savant exultait.
—Et maintenant, demanda Telingâ, où allons-nous?
—Nous retournons, comme il a été convenu, au pays desPrivolves; ne faut-il pas que nous assistions au congrès qui doit avoir lieu en notre honneur dans la ville capitale?
Le Sélénite pressa sur son levier et la barque, évoluant rapidement, reprit la direction de l'hémisphère invisible.
Mais, tout à coup, Jonathan Farenheit bondit et s'adressant à Ossipoff:
—Que faites-vous? demanda-t-il.
—Vous le voyez, nous repartons.
—Et Fédor Sharp? gronda-t-il.
Le vieillard leva les bras au ciel.
—Vous avez trouvé votre affaire, grommela l'Américain; moi, je veux trouver la mienne.
—Croyez-moi, riposta Ossipoff, imitez-moi... renoncez à votre vengeance,... d'autant plus qu'elle ne pourrait plus s'exercer que sur un cadavre...
Farenheit étouffa un juron.
—Et puis, ajouta le vieux savant, le temps nous presse. Le Soleil se lève à l'horizon et je ne me soucie nullement d'être surpris par la nuit dans cette solitude,... ce serait la mort pour nous tous.
L'Américain baissa la tête, puis il alla reprendre sa place et, sa lunette à la main, recommença à fouiller le panorama qui fuyait rapidement au-dessous de la barque.
Pendant ce temps, les autres voyageurs, auxquels ce retour ne réservait plus aucune surprise, s'étaient étendus sur des coussins pour chercher dans un long sommeil un repos réparateur.
Quand ils s'éveillèrent, la barque aérienne avait déjà laissé loin derrière elle le cirque de Platon et filait à grande vitesse vers une chaîne de montagnes dont les cimes élevées se profilaient vaguement à l'horizon.
Ossipoff consulta sa carte.
—Le pôle Nord! cria-t-il.
Et courant à Farenheit toujours absorbé dans ses recherches:
—Sir Jonathan, dit-il, prêtez-moi votre lunette.
L'Américain céda l'instrument en bougonnant.
—Eh! fit-il, qu'il y a-t-il donc de si extraordinaire à voir au pôle Nord? toujours des montagnes, des cratères, des rochers affreux et dénudés, des gouffres.
Ossipoff regarda un moment Farenheit de l'air dont il eût regardé un criminel.
Puis, après un moment:
—Au pôle Nord, monsieur, répliqua-t-il sèchement, nous verrons lesmontagnes de l'Éternelle Lumière.
L'Américain écarquilla les yeux; Gontran et Séléna se rapprochèrent.
Le vieux savant poursuivit:
—Ces montagnes qui, comme Scoresby, Euctémon, Gioja, mesurent jusqu'à 2,800 mètres de hauteur et pour lesquelles le soleil ne se couche jamais sont une des curiosités du monde que nous visitons.
—Pas possible, murmura M. de Flammermont.
Heureusement pour lui, le capuchon de caoutchouc étouffa le bruit de sa voix.
Séléna demanda:
—Mais, père, comment un tel phénomène peut-il se produire?
—Le plus simplement du monde, mon enfant; par suite de l'inclinaison du globe lunaire sur son axe, le soleil ne descend jamais que d'un degré et demi au-dessous de l'horizon de l'un et de l'autre pôle,... or, en raison de la petitesse du globe lunaire, une élévation de 595 mètres suffit pour voir de un degré et demi au delà de l'horizon vrai... En conséquence, les montagnes qui, comme celles que je viens de citer, atteignent 2,800 mètres d'altitude, sont éternellement éclairées par le soleil.
—Mais alors, murmura Gontran, les vallées environnantes sont toujours dans la nuit?
—Dans la nuit est un peu exagéré, répondit Ossipoff; car si elles restent éternellement dans l'ombre de ces montagnes, elles sont cependant éclairées par le rayonnement de la lumière éclatante qui frappe les pics élevés et en fait, d'ailleurs, le tour.
Puis, se tournant vers l'Américain:
—Eh bien! monsieur Farenheit, demanda-t-il, un tel spectacle vaut-il la peine que vous abandonniez quelques instants vos recherches?
—Rien ne vaut une vengeance satisfaite, répliqua l'Américain.
Et, reprenant sa longue-vue, il s'immobilisa de nouveau, laissant ses compagnons dans l'attente du sublime panorama qu'ils allaient admirer.
Telingâ, depuis un moment, avait légèrement modifié la route de la barque aérienne, de façon à lui faire suivre les sinuosités des contreforts extérieurs de la montagne de Scoresby; il passa au pied du pic d'Euctémon, dont la hauteur ne le cède que de quatre cents mètres aux monts les plus élevés des Pyrénées et fila, à travers ces ramifications rocheuses, droit sur les chaînes qui entourent le pôle boréal.
Pour franchir cet entassement cyclopéen de cratères monstrueux, le Sélénite dut s'élever jusqu'à trois mille mètres.
La chaîne alors dépassée, l'aéroplane lunaire fut lancé à toute vitesse sur un plan incliné qui l'amena jusqu'à 1,000 mètres du sol, au-dessus d'une montagne isolée arrondissant son cratère en forme de cuvette.
—Le pôle Nord! s'écria Ossipoff.
Les Terriens admiraient, immobiles et muets, le féerique spectacle qui soudain s'offrait à leurs yeux ravis.
Dans un ciel noir, tout parsemé d'étoiles brillant du plus vif éclat, des pics élevés projetaient leurs crêtes aiguës dont les ombres énormes s'étendaient au loin, enténébrant des vallées entières.
Du côté du soleil, ces pics resplendissaient comme des glaciers et leur éclat brûlait la vue.
—Mais, sir Jonathan, regardez-donc, dit tout à coup M. de Flammermont, en frappant sur l'épaule de l'Américain.
Celui-ci ne répondit pas; penché sur le bordage jusqu'à perdre l'équilibre, il demeurait figé dans une immobilité complète, l'œil rivé à sa longue-vue.
—Pardieu! ricana le jeune comte, ne dirait-on pas que l'Américain est tombé en arrêt sur ce bandit de Sharp?
Il n'avait pas achevé ces mots que Farenheit se redressait comme mû par un ressort et courant à Ossipoff:
—Lui! cria-t-il en gesticulant comme un fou, lui...
—Qui ça?... lui! demanda le vieillard furieux d'être arraché si brusquement à sa contemplation.
—Eh! qui voulez-vous que ce soit, riposta l'Américain, sinon ce voleur, ce gredin, ce traître...
Et l'émotion qui l'étreignait à la gorge arrêta le flot d'injures qui lui montait aux lèvres.
Plus ému qu'il ne le voulait paraître, le vieux savant se saisit de la longue-vue et la braqua dans la direction indiquée par Farenheit.
Au bout de quelques minutes, il s'écria à son tour:
—J'aperçois en effet là-bas, à quelques kilomètres à peine, un point brillant qui pourrait bien être le boulet;... voyez donc, Gontran...
Et il passa l'instrument au jeune comte qui le transmit à son tour à Fricoulet en disant:
—Je donnerais ma tête à couper que c'est en effet le boulet de Sharp.
—Et moi aussi, ajouta l'ingénieur; seulement, je ne vois pas de traces d'homme.
Ossipoff n'avait pas attendu pour commander à Telingâ d'atterrir et quelques instants ne s'étaient pas écoulés que la barque aérienne déposait les voyageurs sur le versant d'un cratère, auprès d'une masse métallique bossuée, brûlée et que le vieux savant déclara être bien le boulet de Fédor Sharp.
—Mais lui, gronda Farenheit, où est-il?
En même temps, il jetait autour de lui des regards furieux.
—Eh! riposta Fricoulet en frappant du pied le boulet, c'est là-dedans qu'il faut le chercher.
—Là-dedans, riposta l'Américain; croyez-vous donc qu'il y soit resté?
—Et pour cause,... il lui a été impossible d'en sortir.
L'ingénieur faisait remarquer à ses compagnons qu'un tiers au moins de l'obus était enfoncé dans le sol et que la petite porte pratiquée dans sa paroi se trouvait précisément condamnée si solidement que tous les efforts que les voyageurs avaient dû faire pour sortir de leur prison ne pouvaient qu'être restés inutiles.
Et il ajouta:
—En tous cas, cette prison n'est plus qu'une tombe assurément et je propose de laisser dormir en paix ceux qui y reposent du sommeil éternel.
Mais l'Américain ne l'entendait pas ainsi; avant de s'éloigner, il voulait s'assurerde visuque son ennemi avait bien échappé à sa vengeance, et, s'aidant des outils qu'Ossipoff, à tout hasard, avait emportés avec lui, il se mit à attaquer le sol assez friable à cet endroit.
Ce que voyant, Gontran, poussé par la curiosité, saisit une pioche et ne tarda pas à être imité par Fricoulet lui-même.
Au bout d'une demi-heure, grâce à leur force colossale, sextuplée dans la lune, ils avaient creusé autour du boulet une tranchée suffisamment grande pour que la porte pût être ouverte.
—Attention, grommela l'Américain en se mettant sur la défensive, tenons-nous sur nos gardes,... ils sont capables d'effectuer une sortie.
L'ingénieur haussa les épaules et, introduisant l'extrémité d'un pic dans les jointures de la porte, il exerça une pesée si violente que les boulons et les vis de la serrure finirent par céder.
Il ouvrit et, faisant un pas en avant, engagea la moitié du corps dans l'intérieur du boulet; mais il ressortit aussitôt en poussant un cri d'horreur.
—Morts! exclama-t-il, ils sont morts!!!
Jonathan Farenheit s'avança à son tour et, malgré la haine qui l'animait contre l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, il sentit un frisson glacé lui courir par les membres, à la vue du sinistre spectacle qui s'offrait à lui.
Sur le plancher du wagon, un cadavre à moitié nu gisait au milieu d'une mare de sang.
Une horrible blessure séparait presque la tête du tronc et, détail épouvantable, des languettes de chair avaient été enlevées sur le gras des cuisses.
Ce cadavre avait servi de pâture.
Non loin de là, un autre corps était étendu, recouvert de ses vêtements celui-là, et vers lequel l'Américain se précipita.
Il venait de reconnaître Fédor Sharp.
Il le saisit dans ses bras et le tira hors du wagon.
—Mort! dit-il d'une voix sombre en courbant la tête.