—Et parbleu! exclama Fricoulet avec une impatience parfaitement jouée... comment voulez-vous comprendre?... vous m'interrompez tout le temps... sachez donc que Vénus a beau avoir une masse presque égale à celle de notre planète natale, une densité qui est à celle de la Terre ce que 90 est à 100, et bien que la pesanteur, à sa surface, soit à peu près la même que sur notre globe, Vénus cependant n'est pas le Paradis... tant s'en faut... la masse, la densité, la pesanteur ne font pas le bonheur...
L'ahurissement de l'Américain allait croissant, tellement croissant que machinalement, ses lèvres balbutièrent:
—Pourquoi?
—Pourquoi?... eh! parbleu! c'est toujours ce 55° qui en est cause.
Il avait saisi, par un bouton de sa jaquette, l'infortuné Farenheit qui n'en pouvait mais.
Sans se rendre compte de l'intention de l'ingénieur, Farenheit crut à une agression et fit un bond en arrière.
D'un geste, le jeune homme le rassura et poursuivit en souriant:
—Par suite de cette inclinaison d'axe, les saisons qui, sur Vénus, se succèdent de cinquante-six en cinquante-six jours, sont fort tranchées; la zone polaire descend jusqu'à 35° de l'Équateur de même que les régions tropicales s'étendent jusqu'à 35° des pôles, en sorte que deux zones, beaucoup plus larges que les zones tempérées de notre globe, empiètent constamment l'une sur l'autre, appartenant à la fois aux climats polaires et aux climats tropicaux. Ces régions subissent donc d'énormes variations de chaleur et de froid.
—Vous vous plaigniez de la chaleur sur la Lune! dit Ossipoff en intervenant dans la conversation; sachez que sur Vénus, pendant l'été, le soleil tourne autour du Pôle, en s'élevant en spirale et en envoyant une quantité de lumière presque deux fois plus grande que celle qu'il envoie à la Terre.
—Quant à l'hiver, dit à son tour Fricoulet, le froid doit être comparable à celui qui règne sur la Lune pendant la nuit de trois cent cinquante-quatre heures, car le soleil n'approche pas du tout de l'horizon et reste considérablement au-dessous.
—Les régions équatoriales ne sont pas plus favorisées que les pays polaires, elles ont, chaque année, deux étés pendant lesquels le soleil monte au zénith et déverse sur elle des rayons certainement plus ardents que ceux sous lesquels rôtissent nos contrées équatoriales terrestres...
—Eh bien! demanda Fricoulet, avez-vous compris?
—Je ne sais si j'ai compris, répliqua d'un ton accablé l'infortuné Yankee, totalement abasourdi; tout ce que je sais, c'est qu'il fait ici une chaleur étouffante!
Il avait enlevé sa casquette de voyage et s'épongeait le front tout ruisselant de sueur.
Fricoulet répliqua:
—Il fait en effet très chaud ici.
Puis à Gontran.
—Mais qu'as-tu donc? tu es rouge comme un homard!
—Je succombe, murmura le jeune comte en enlevant son vêtement.
—C'est le Soleil, sans doute, dit Ossipoff; plus nous allons et plus nous nous rapprochons de lui; extérieurement, les parois du véhicule doivent être brûlantes.
—En effet, murmura M. de Flammermont, ce doit être le Soleil; la distance qui nous sépare de lui diminue sensiblement.
—Oh! sensiblement, répliqua le vieillard... deux millions de lieues sur trente-sept... c'est peu...
Farenheit soufflait comme un bœuf.
—By God!grommela-t-il, ce ne doit pas être tenable sur votre planète du diable!
—Rassurez-vous, mon cher sir Jonathan, répondit Ossipoff en souriant; cette planète du diable—ainsi que vous l'appelez, sans doute parce qu'il y fait aussi chaud qu'en enfer, cette planète a, pour la protéger de l'ardeur solaire, une enveloppe fort épaisse de nuages, en sorte que la température n'y doit guère être plus élevée que sur Terre... c'est fort heureux pour ses habitants, mais fort déplaisant pour nos astronomes qui n'ont pu apercevoir la géographie vénusienne qu'à travers les déchirures de ce voile nuageux...
—Aussi n'a-t-on sur Vénus que des données imparfaites, crut devoir ajouter Gontran d'un ton important.
Cependant Fricoulet ne pouvait tenir en place, il allait et venait à travers la chambrette, enlevant, l'une après l'autre, toutes les pièces de son vêtement, si bien qu'il arriva à n'être plus vêtu que de sa chemise et de son caleçon.
—Cette chaleur est intolérable! s'écria-t-il soudain, en proie à une souffrance véritable.
—Que voulez-vous y faire? demanda le vieillard d'un ton sec, en venant avec nous, vous saviez à quoi vous vous exposiez... vous n'aviez qu'à rester avec Telingâ...
—N'y aurait-il donc aucun moyen de s'abriter des rayons solaires? demanda Gontran, peiné de l'aspect misérable de son ami.
—Une idée, fit l'Américain, si on mouillait toutes nos couvertures de voyage, on les étendrait contre les parois, et par l'évaporation...
—Oui, balbutia Fricoulet absolument hors d'haleine, on pourrait tenter cela...
Il se baissa pour ramasser une des couvertures qui avait glissé sur le plancher; mais aussitôt il poussa un cri de douleur et se releva tout pâle, les yeux hagards.
—Qu'arrive-t-il donc? demandèrent les voyageurs en se précipitant vers lui.
—Il y a, répondit Fricoulet, que le plancher est brûlant.
—Brûlant! ce n'est pas possible, exclamèrent-ils tous à la fois.
—Faites-en l'expérience, répondit un peu aigrement l'ingénieur.
L'Américain se courba et approcha sa main.
—By God!grommela-t-il, M. Fricoulet a raison.
Comme il achevait ces mots, une secousse assez violente se produisit sous leurs pieds, et tous ils tombèrent assis sur le divan circulaire.
—Sacrebleu! gronda Fricoulet, que se passe-t-il là-dessous?
—Il se passe, répondit Ossipoff, que les galets qui soutiennent le plancher viennent degripper.
La pâleur de Fricoulet augmenta.
—Oh! oh! fit-il à voix basse, voilà qui est grave...
—Grave! s'exclama Gontran... et pourquoi cela?...
—Mais parce que...
Il s'arrêta et murmura:
—À quoi bon les épouvanter?
Puis, à Ossipoff:
—À quelle distance sommes-nous encore du point neutre? demanda-t-il.
Le vieillard réfléchit quelques secondes et répliqua avec assurance:
—À un millier de kilomètres.
—Combien mettrons-nous de temps à franchir cette distance?
—Deux heures environ.
Le visage de l'ingénieur s'assombrit.
—Nous ne pourrons jamais tenir jusque-là, grommela-t-il.
Tous le regardaient avec inquiétude.
—Mais enfin, demanda Gontran, que penses-tu?... voyons, parle; nous sommes des hommes, après tout, et s'il faut mourir... eh bien! nous mourrons... quant à moi, je préfère savoir à quoi m'en tenir... et je suppose que ces messieurs sont de mon avis.
—Certainement, dirent-ils.
—Avant que de vous répondre, fit alors Fricoulet, laissez-moi m'assurer...
Il prit dans la boîte à instruments une paire de pinces, s'en fut dans un coin de la logette et, saisissant un anneau, le tira à lui de toutes ses forces, ce qui souleva un carré du plancher monté sur charnières comme une porte.
Au même instant, un jet de flammes fusa jusqu'au sommet du dôme métallique.
L'ingénieur laissa retomber le panneau.
—Voilà ce que je craignais, dit-il d'une voix rauque.
—Qu'est-ce que cela? demandèrent-ils en proie à la stupeur la plus profonde.
—Vous le voyez bien, riposta Fricoulet; c'est le feu...
—Le feu!
—Eh! oui; nous sommes sur un incendie provoqué par le grippage du pivot et du plancher; voilà l'explication de la chaleur intolérable qui règne ici... vous avez demandé à être fixés... vous l'êtes maintenant.
La raison donnée par l'ingénieur était la seule plausible pour expliquer cet incendie subit; le pivot devait être au rouge, car le plancher de sélénium, bon conducteur, comme on le sait, de la chaleur, commençait à devenir brûlant, même pour les pieds chaussés de fortes bottes; les semelles, d'ailleurs, sentaient le roussi et pouvaient s'enflammer d'un moment à l'autre.
Aussi, obéissant à la même idée, se juchèrent-ils tous sur le divan circulaire.
—Que faire? demanda Ossipoff.
—By God!s'écria l'Américain, y a-t-il autre chose à faire qu'à éteindre le feu?
—Si vous avez un moyen de refroidir ce métal, dit Fricoulet d'un ton rageur, je suis prêt à l'employer.
—Arrosons-le, suggéra Gontran.
Tous se précipitèrent vers les outres pleines d'eau suspendues aux parois et en versèrent le contenu sur le plancher.
Mais, au contact du métal brûlant, cette eau se transforma en vapeurs bouillonnantes; l'atmosphère du véhicule devint d'une opacité complète, si bien que les voyageurs ne s'apercevaient plus et que le bruissement de la vapeur les empêchaient de s'entendre.
—Séparons-nous de la sphère! s'écria Farenheit affolé, en se précipitant vers les leviers que commandaient les écrous d'attache.
Ossipoff et Fricoulet se jetèrent sur lui.
—Malheureux! hurla le vieillard, vous êtes fou!
—La mort tout de suite plutôt que ce supplice infernal! gronda le Yankee en faisant d'inimaginables efforts pour se dégager de l'étreinte de ses deux compagnons.
Fricoulet avait tiré son revolver.
—Si vous ne demeurez en repos, sir Jonathan, dit-il avec un calme effrayant, je vous fais sauter la cervelle.
—Qu'importe! rugit l'Américain qui perdait la tête, je souffre trop.
Soudain, Gontran eut une inspiration.
—Et Sharp? demanda-t-il, renoncez-vous donc à votre vengeance?
Ces mots produisirent dans l'attitude de l'Américain une transformation complète.
De lui-même, il abandonna les leviers et s'en fut dans un coin où, grondant de souffrance, il demeura immobile.
—Dix heures, dit Ossipoff; je vous demande dix heures; alors, nous pourrons abandonner la sphère sans aucun danger, car nous aurons pénétré dans la zone d'attraction de Vénus.
Ce furent dix heures terribles, épouvantables, pendant lesquelles les voyageurs firent preuve d'un courage admirable et d'une énergie surhumaine; ils ne cessèrent d'arroser le plancher que le frottement continuel du pivot avait rendu complètement rouge et qui leur renvoyait une chaleur torride.
Ossipoff, lui, ne quittait son chronomètre que pour mesurer, à l'aide du micromètre, l'arc sous-tendu de Vénus.
Enfin, il cria d'une voix rauque:
—Dans dix minutes nous arrivons au point neutre, préparons-nous.
Il était temps; le thermomètre marquait 42° centigrades et les voyageurs haletaient.
Néanmoins, l'approche de la délivrance leur donna de nouvelles forces; déjà ils avaient amarré solidement, le long des parois, tout ce qu'ils désiraient conserver à bord; en un tour de main ils eurent revêtu leurs scaphandres.
C'étaient des espèces de vêtement en étoffe élastique comme du caoutchouc, dans lesquels les membres entiers et le torse se trouvaient emprisonnés hermétiquement; l'étoffe elle-même était soutenue par un réseau de ressorts métalliques d'une finesse extrême et d'une élasticité remarquable, de manière à résister à l'expansion des gaz contenus dans les tissus vivants des voyageurs.
La tête était protégée par une sorte de casque en sélénium, de forme ovoïdale et ressemblant auxrespirolsdont Ossipoff et ses compagnons avaient déjà fait usage pour explorer l'hémisphère visible de la Lune.
Dans une sorte de récipient pratiqué à l'intérieur du casque, ils emmagasinèrent à la hâte quelques tablettes d'oxygène solidifié; l'air vicié, ainsi que les produits de la combustion pulmonaire devaient être évacués par une soupape placée au sommet de la tête.
—Êtes-vous prêts? demanda Ossipoff.
Tous répondirent affirmativement, tenant à la main le casque dans lequel leur tête devait s'emprisonner.
—Enlevons les écrous, commanda-t-il.
Chacun d'eux pesa aussitôt sur le levier correspondant à l'un des quatre écrous, et la logette ne se trouva plus retenue à l'appareil que par le pivot central.
—Suivez à la lettre mes recommandations, dit alors le vieillard; dans quelques instants, aussitôt que nous aurons pénétré dans la zone d'attraction de Vénus, et comme nous l'avons fait quand nous sommes arrivés dans la Lune, nous nous retournerons pour avoir les pieds là où nous avons la tête actuellement... imitez exactement tous mes mouvements et tenez-vous solidement aux attaches disposées tout autour de la coupole sur le fond de laquelle nous allons nous trouver debout.
Il se tut et vissa rapidement la collerette de son appareil, pendant que ses compagnons en faisaient autant de leur côté. Puis, quand ils les vit résolus et fermement attachés aux saisines, il courut au volant qui commandait l'écrou central et le saisit énergiquement d'une main, tandis qu'il levait l'autre bras dans un geste qui signifiait:
—Attention!
TROIS MILLIONS DE LIEUES EN PARACHUTE
Brusquement, Mickhaïl Ossipoff avait fait jouer le volant pendant que Fricoulet pesait de toutes ses forces sur les câbles qui arrivaient de l'extérieur en passant à travers des trous à presse étoupes.
Ils n'eurent que le temps de se retenir à une saisine; avec une secousse terrible, la sphère sortit de son alvéole et les voyageurs se trouvèrent pris dans une sorte de tourbillon qui les empêcha d'avoir conscience de la révolution qui s'opérait dans l'appareil; instinctivement, ils avaient fermé les yeux et demeuraient cramponnés aux cordes avec toute l'énergie du désespoir, le cœur angoissé par la perspective de l'épouvantable mort qui les attendait.
Quand ils reprirent possession d'eux-mêmes, ils se trouvèrent accroupis dans le dôme arrondi de la logette qui, maintenant, formait plancher sous leurs pieds; au-dessus de leurs têtes, retenu par ses douze câbles de sélénium, l'immense parachute étendait sa surface métallique.
Mickhaïl Ossipoff se tourna vers Gontran et appliqua son «parleur» sur la soupape d'échappement de son casque; ces «parleurs» avaient été légèrement modifiés pour parer aux incommodités reconnues, lors de l'excursion dans l'hémisphère visible lunaire.
Au lieu d'être tout droits, comme primitivement, ils étaient fortement coudés; une extrémité s'appliquait à une petite soupape percée dans le casque, juste devant la bouche; l'autre extrémité s'ajustait à la soupape d'échappement située, comme nous l'avons dit, au sommet même du casque. En sorte que les voyageurs pouvaient causer entre eux, sans interruption, écoutant et parlant tour à tour, comme à air libre; il leur suffisait, pour cela, d'appliquer cette extrémité du parleur sur la soupape d'échappement de celui avec lequel ils voulaient s'entretenir.
M. de Flammermont, lorsqu'on avait fait l'essai de ces appareils dus au génie inventif de Fricoulet, avait déclaré que l'on ressemblait ainsi à deux éléphants se caressant avec leur trompe.
Et le vieux savant avait dû convenir, tout en souriant, que la comparaison avait quelque chose de juste.
—Eh bien! dit Mickhaïl Ossipoff, nous voici définitivement en route pour Vénus!
—Combien de temps avant d'arriver? demanda Gontran.
—Quarante heures environ.
—Quarante heures!... nous ne pourrons jamais—moi du moins—rester aussi longtemps sans manger...
—Aussi bien, n'est-il nullement question de jeûner jusqu'à notre arrivée; il nous suffira d'introduire dans notre casque une provision du produit nutritif fabriqué par nous à Maoulideck, et l'air artificiel que nous respirons deviendra nutritif à son tour.
—Parfait... je ne vous cacherai pas que j'avais quelque inquiétude à ce sujet, car, je ne sais si vous êtes comme moi, je trouve que les émotions creusent énormément.
Et il ajouta,in petto, avec un soupir profond:
—Un beefsteak aux pommes ou une simple côtelette au cresson... oh! bœufs et moutons de mon enfance, vous reverrai-je jamais?
Puis, poursuivi par cette idée d'alimentation plus en rapport avec les goûts et les habitudes de son estomac, il demanda:
—Quarante heures, c'est bien long... n'y aurait-il pas moyen de rendre la chute plus rapide?
—Si vous trouvez un moyen... je ne demande pas mieux que de l'employer.
Il sembla à Gontran qu'en prononçant ces mots la voix d'Ossipoff avait un accent railleur; aussi fut-ce avec quelque hésitation qu'il répondit:
—Si on diminuait la surface du parachute?
Il comprit qu'il avait raison d'hésiter, en voyant le vieillard hausser les épaules.
—Nous tombons dans le vide, grommela-t-il... donc, le parachute n'a aucune action.
Sur ces paroles, prononcés d'un ton bourru, Ossipoff enleva son «parleur» et tourna les talons.
Le pauvre Gontran demeurait tout interloqué de cette brusque interruption de conversation, lorsque Fricoulet, s'approchant, se mit en communication avec lui.
—Encore une gaffe! s'exclama-t-il.
—Parle donc plus bas, riposta le jeune comte.
—Tu oublies qu'il ne peut entendre ce que nous disons,—que s'est-il donc passé?
En quelques mots, M. de Flammermont fit part à son ami de l'idée qu'il avait suggérée au vieux savant pour diminuer la longueur du voyage.
—Bast! répliqua l'ingénieur... tu es bien bon de te préoccuper pour si peu!... après la gymnastique que nous venons de faire, il est bien permis d'avoir la tête à l'envers.
Il ajouta en riant:
—D'autant plus que c'est l'exacte vérité, puisque nous avons maintenant la tête là où, tout à l'heure, nous avions les pieds!
Puis, sérieusement:
—Comment te sens-tu?
—Mais, parfaitement bien... et toi?
—L'absence de toute atmosphère ne te gêne pas?
—Aucunement.
—Allons! tant mieux...
Et l'ingénieur allait interrompre la communication, lorsque son ami, le retenant par le bras, lui demanda:
—Quelle est cette petite boule brillante que l'on aperçoit là-bas?
L'ingénieur tourna ses regards dans la direction indiquée.
—Ne penses-tu pas que ce soit notre sphère vibratoire? poursuivit Gontran.
—Cela peut être, répondit distraitement Fricoulet.
Puis, après un moment:
—Mais non, cela n'est pas... la sphère doit, tout comme nous, tomber sur Vénus.
—Alors, qu'est-ce que c'est que cette machine-là?
—Parbleu! répliqua Fricoulet gouailleur, cette machine-là est tout simplement la Lune, cette bonne Séléné à laquelle nous avons faussé compagnie depuis trois jours... maintenant, vois-tu, un peu plus loin, cette grosse étoile qui brille d'un éclat bleuâtre?...
—Il faudrait être myope pour ne pas la voir... eh bien?
—C'est la Terre.
—Ce n'est pas possible!
Fricoulet lui frappa sur l'épaule.
—Voilà une exclamation, dit-il, qui compromettrait certainement ton mariage, si M. Ossipoff l'entendait... Mon pauvre Gontran, tu n'as pas la moindre idée du monde où tu es né et je m'aperçois combien se sont trompés ceux qui ont prétendu que les voyages ouvrent l'esprit.
—Dis donc, riposta M. de Flammermont, tu n'es guère poli.
—Pour toi, poursuivit imperturbablement l'ingénieur, les sublimités de la création demeurent lettres closes... ce globe qui t'a vu naître est un astre véritable...
—...mesurant 12,000 kilomètres de large, tournant sur lui-même en vingt-quatre heures, et autour du Soleil avec une vitesse de 29 kilomètres et demi, parcourant un orbite de 74 millions de lieues de diamètre en 365 jours.
M. de Flammermont avait prononcé cela sans s'arrêter, tout d'une haleine, de la même voix monotone qu'emploie un écolier pour réciter sa leçon.
Après avoir un peu soufflé, il ajouta:
—Tu vois que j'ai bonne mémoire, mon cher; j'avais douze ans, lorsque j'ai appris cela au lycée Henri IV.
—N'aurais-tu pas plutôt lu cela, ces jours-ci, dans lesContinents célestes? demanda Fricoulet.
M. de Flammermont haussa les épaules et, sans répondre à la question, demanda:
—Il n'y a aucun danger à s'endormir ainsi harnaché?
—Vois! lui dit l'ingénieur en désignant Farenheit couché au fond de la nacelle, roulé dans sa couverture et dormant à poings fermés.
Mappemonde de Vénus
Dressé pour lesAventures Extraordinaires d'un Savant RussePar M. H. de GRAFFIGNY.
—Tu m'éveilleras quand nous serons en vue de Vénus, fit Gontran, qui s'étendit à côté de l'Américain.
L'ingénieur s'approcha de Mickhaïl Ossipoff qui, penché sur le bordage l'œil collé à l'oculaire d'une lunette trouvée dans le véhicule de Sharp sondait l'immensité sidérale.
Fricoulet se mit en communication avec lui.
—Eh bien! monsieur Ossipoff, demanda-t-il, voyez-vous quelque chose?
—Rien encore; mais je guette le moment propice de faire quelques études préliminaires sur le monde que nous allons atteindre.
—Je croyais que l'épaisseur de l'atmosphère vénusienne rendait très difficile, pour ne pas dire impossible, toute observation géographique.
—Pour les astronomes terrestres, peut-être; mais pour nous, qui flottons dans le vide... d'ailleurs, regardez.
L'ingénieur eut beau se pencher par dessus le bordage, il ne distingua rien; le disque de Vénus, fondu dans une sorte de brouillard, ne laissait encore rien apercevoir des détails de sa surface, surtout à l'œil nu.
—On est bien sûr de l'existence d'une atmosphère, n'est-ce pas? demanda-t-il.
—Parbleu! riposta le vieux savant, il y a beau jour, non seulement que l'on en a des preuves irrécusables, mais encore que l'on en connaît la hauteur, la densité, la composition... déjà, vous pouvez remarquer combien paraissent tronquées, arrondies, les extrémités descornesdu croissant vénusien...
Il eut un petit ricanement méprisant et ajouta:
—Bien que vous ne sachiez pas grand chose en astronomie, vous devez savoir cependant que cet épointement est dû seulement à la présence d'une atmosphère;... d'autre part, des astronomes ont reconnu, en étudiant Vénus spectroscopiquement, des raies d'absorption dues à une atmosphère contenant de la vapeur d'eau et analogue à l'atmosphère terrestre, mais plus dense...
—Ces astronomes ne seraient-ils pas Tacchini et Vogel? fit l'ingénieur.
Le vieux savant ne put retenir une exclamation de surprise:
—Comment savez-vous cela? murmura-t-il.
—En écoutant M. de Flammermont, qui me parlait tout à l'heure de Vénus, répondit imperturbablement Fricoulet.
Ossipoff eut un hochement de tête qui signifiait clairement «Gontran! en voilà un qui sait bien des choses»; puis il poursuivit:
—Il a dû vous dire aussi que, lors du passage de la planète devant le Soleil, tous les observateurs terrestres ont remarqué l'atmosphère de ce monde, semblable à une auréole lumineuse l'entourant extérieurement?
—Il m'a dit aussi, s'empressa d'ajouter Fricoulet, qu'à la suite de mesures très précises, on a calculé que cette atmosphère ne mesure pas moins de 194 kilomètres de hauteur, c'est-à-dire, qu'elle est deux fois plus haute et plus dense que l'atmosphère terrestre.
—Vous voyez donc bien, monsieur l'ingénieur, répliqua le savant, que vous auriez tort de vous inquiéter; allez, vous respirerez sur Vénus, aussi bien que sur Terre;... l'air sera peut-être plus riche en oxygène... mais cela n'est pas un inconvénient.
—Au contraire...
Sur ce mot, Fricoulet tourna les talons, laissant Ossipoff s'écarquiller les yeux pour chercher à surprendre quelques heures plus tôt les mystères du monde vénusien, et il alla prendre place, dans le fond de la nacelle, aux côtés de Gontran.
Combien de temps dormit-il? De longues heures sans doute, car lorsqu'il s'éveilla, secoué par une main énergique, il aperçut, à sa grande stupéfaction, Mickhaïl Ossipoff debout devant lui, débarrassé de son habit de scaphandre.
Tout de suite, il eut conscience du chemin qu'avait parcouru l'appareil, durant son sommeil.
En un tour de main, il enleva le casque de sélénium et s'écria:
—Nous sommes déjà dans l'atmosphère de Vénus.
—Ne vous en déplaise, oui, monsieur l'ingénieur, répondit railleusement le vieillard... en quinze heures, on parcourt bien des centaines de mille lieues...
—Quinze heures! exclama Fricoulet, j'ai dormi quinze heures!...
Et, un peu confus, il ajouta:
—C'est le Soleil, sans doute...
Puis, se penchant vers M. de Flammermont, il appliqua son parleur sur la soupape de son casque:
—Allons! cria-t-il d'une voix tonnante... debout... nous arrivons!
Le jeune homme, réveillé en sursaut, fit un tel bond, que Farenheit se redressa, lui aussi, tiré brusquement de son sommeil.
Rien ne peut peindre l'ahurissement des deux dormeurs en voyant leurs compagnons de voyage débarrassés des scaphandres qui les emprisonnaient.
Sans qu'il fût besoin de le leur dire, ils se déharnachèrent rapidement, avides de respirer librement de l'air véritable.
Et leurs narines se dilataient, leurs bouches s'ouvraient pour aspirer en plus grande quantité cette atmosphère froide et vivifiante qui pénétrait dans leurs poumons et faisait couler, dans leur être, une vie nouvelle.
—On se croirait sur Terre, murmura Gontran en proie à une félicité sans mélange.
Farenheit, lui, humait l'air avec avidité, répétant à tout moment:
—De l'air! du vrai air! de l'air d'Amérique!
Le vieux savant avait déballé ses instruments et les avait suspendus aux filins du parachute.
—Que dit le thermomètre? demanda Fricoulet.
—Il marque 30 degrés centigrades et le baromètre 780 millimètres.
L'ingénieur se frotta les mains.
—Nous ne devons plus être éloignés que d'une vingtaine de kilomètres, n'est-ce pas? fit-il.
—C'est-à-dire, quelques heures de voyage à peine, répondit Ossipoff.
Cependant, Farenheit avait ramassé sa couverture de voyage et l'avait jetée sur ses épaules, à la façon d'un plaid.
—Brrr, grommela t-il, savez-vous bien qu'il ne fait pas chaud, on grillait tout à l'heure, on gèle maintenant, il n'en faut pas plus pour attraper des fluxions de poitrine...
—C'est un avant-coureur de la température qui nous attend dans Vénus, répliqua Gontran, en imitant l'exemple de l'Américain.
—C'est une preuve de la densité de l'atmosphère qui forme, entre la planète et le Soleil, un écran dont l'épaisseur la protège de l'ardeur des rayons solaires.
Ossipoff avait repris sa place au bordage et, sa lunette à la main, examinait avec impatience le monde nouveau qui se profilait dans l'espace.
—Vous vous perdrez les yeux, à ce métier-là, mon cher monsieur, dit Fricoulet en haussant les épaules.
Comme il achevait ces mots, et sans que rien eût fait prévoir un si brusque changement de temps, les brumes se déchirèrent, les nuages grisâtres s'enfuirent dans toutes les directions et, aux yeux émerveillés du Terrien, Vénus apparut, radieusement éclairée par le Soleil.
—Enfin! murmura Ossipoff.
Par un curieux phénomène de perspective que les aéronautes de notre monde n'ont pu décrire, ne s'étant jamais élancés dans l'espace à d'aussi vertigineuses hauteurs, la planète étendait, sous les pieds des voyageurs, son panorama immense dont l'horizon semblait se relever jusqu'à hauteur de l'œil, formant ainsi un gigantesque entonnoir prêt à recevoir ceux qui arrivaient à lui du fond de l'espace.
—Une chose qui m'étonne, dit soudain Fricoulet, c'est que nous ne soyons pas plus près du sol, une distance d'au moins quinze kilomètres nous en sépare, ce que je trouve anormal, étant donnée l'attraction de ce globe presque aussi gros que la Terre.
Ossipoff, qui avait entendu l'observation de l'ingénieur, se retourna et lui dit:
—Vous comptez sans doute pour rien l'action du parachute qui joue le rôle d'un frein extrêmement puissant et puis, du moment que vous parlez de la Terre, je suis obligé de vous rappeler que l'atmosphère vénusienne a une densité double de l'atmosphère terrestre, du reste, vous voyez que nous respirons parfaitement à 15 kilomètres d'altitude, une lieue et demie plus haut que l'endroit où sont morts Sivel et Crocé-Spinelli, les courageux aéronautes terrestres, vous pouvez juger, par conséquent, de la densité de cet air, au ras du sol.
—Mais, nous allons être noyés et écrasés par la pression! s'écria M. de Flammermont.
Fricoulet secoua la tête:
—Erreur, répliqua t-il, nous nous habituons peu à peu à cette pression et, progressivement aussi, le jeu de nos poumons s'accoutume à la densité de cet air, on vit parfaitement sous une pression de quatre à cinq atmosphères. Sur Terre, les plongeurs et les hydrauliciens qui travaillent dans des caissons, subissent une pression encore plus considérable, et ils n'en meurent pas... Rassure-toi donc, mon cher, nous nous trouverons très bien de notre séjour sur ce monde nouveau.
—Oh! protesta M. de Flammermont, ce n'est pas pour moi que je crains.
—Pour qui donc alors?
—Pour Séléna... sa constitution fragile...
—Ne pourra que puiser des éléments de force et de vigueur dans l'excès d'oxygène que contient l'atmosphère vénusienne.
Gontran parut soulagé d'une vive préoccupation, et son visage soucieux se rasséréna quelque peu.
—Ah! mon cher enfant, lui dit Ossipoff, il est bien fâcheux que vous vous soyez endormi, il y a vingt-quatre heures; vous eussiez certainement éprouvé grand plaisir à étudier avec moi lesphasesde la planète.
—Vous êtes mille fois aimable d'avoir pensé à moi, répondit le jeune homme avec le plus grand sérieux, mais la fatigue m'a terrassé... j'ai cependant pu, avant de m'endormir, constater que Vénus ressemblait hier au croissant de la Lune à son premier quartier.
—Et c'est bien simple à comprendre, ajouta le vieillard, donnant avec empressement une explication qu'on ne lui demandait pas, l'orbite de Vénus étant intérieur à celui de la Terre, cette planète tourne vers nous, tantôt sa face éclairée, tantôt son hémisphère obscure, tantôt partie de l'une et de l'autre.
—À quel moment Vénus est-elle le plus près de la Terre? demanda Farenheit.
Le vieillard poussa un profond soupir.
—Malheureusement, répondit-il, c'est quand elle estnouvelleet absolument obscure; lorsqu'elle est pleine, elle se trouve de l'autre côté du soleil, c'est-à-dire à plus de soixante millions de lieues au lieu de dix. C'est même là une des causes des difficultés que l'on éprouve à étudier la géographie de ce monde, car lorsqu'il est le plus près de nous, on n'en voit qu'une infime partie.
—Je sais, quant à moi, déclara Gontran sérieusement, que mon illustre homonyme n'a pu, jusqu'à présent, distinguer nettement les taches signalées par certains astronomes sur le disque de Vénus.
—Bravo! lui cria à l'oreille Fricoulet, véritablement émerveillé de l'aplomb de son ami.
—Continents célestes...page 163, lui riposta, sur le même ton, M. de Flammermont.
—Vous dites? demanda, en se retournant brusquement, le vieillard qui avait déjà ressaisi sa lunette.
Ce fut l'ingénieur qui prit la parole.
—Gontran, répondit-il, était en train de me donner de très intéressants détails sur les travaux auxquels se sont déjà livrés Bianchini, Cassini, Denning...
—C'est Bianchini qui a le mieux réussi; car il est parvenu à dresser un rudiment de carte portant trois mers dans la région équatoriale et une dans chaque région polaire; cette carte signale également des continents, des promontoires, des détroits...
—Mais, dit Fricoulet, c'est en 1726 que Bianchini dressa cette carte, et depuis cette époque, on a dû la compléter et la modifier sensiblement.
—Erreur absolue, mon cher monsieur, répliqua le vieux savant, non seulement cette carte n'a pas été modifiée, mais ses indications, malgré les progrès de l'optique, n'ont même pas été vérifiées.
—Mais pour faire à cette époque des études que personne, après lui, n'a pu contrôler, Bianchini avait donc des instruments merveilleux, demanda Farenheit.
—C'est surtout à la pureté du beau ciel d'Italie que Bianchini doit les découvertes qu'il a faites.
—Ou cru faire... observa Gontran.
Le vieillard tressaillit.
—Vous dites?... fit-il d'une voix émue.
—Je dis: ou qu'il a cru faire; car, pour que mon illustre homonyme n'ait pu distinguer nettement ces taches...
—Errare humanum est, déclara sentencieusement Ossipoff; toujours est-il que si Bianchini a été le jouet d'une illusion d'optique, Cassini, Webb, Denning et d'autres encore se sont trompés également, car ces taches: océans, continents et promontoires, eux les ont vues aussi.
Il avait prononcé ces paroles d'un ton vibrant, un peu agressif, si bien que M. de Flammermont répliqua sèchement:
—Pour moi, vous me permettrez de m'en tenir à l'opinion de mon illustre homonyme, car, de ces continents, que connaît-on?
—Je vous ai déjà dit, et je répète que, par suite de sa situation dans l'espace, Vénus présente, pour ceux qui ont entrepris de l'étudier, des difficultés considérables et qui s'opposent à ce qu'on ait sur elle des notions aussi exactes que celles que l'on possède sur la Lune ou sur Mars, par exemple. Aussi, en 1833 et 1836, les sélénographes Beer et Madler ont dessiné l'aspect de Vénus; leurs dessins ont été refaits, en 1847, par Gruithuisen et, en 1881, par M. Niester, à l'observatoire de Bruxelles.
—Tout cela est fort joli, s'exclama brusquement Jonathan Farenheit, mais le résultat?
—Le résultat est qu'on est certain de l'existence de montagnes très élevées sur Vénus; le relief géographique est considérable et, les mêmes forces en action sur la Terre s'étant également donné jeu sur ce monde, il s'ensuit qu'il existe des volcans, des chaînes de montagnes: mais quant à des mesures précises sur tout cela, on n'en a pas.
—Donc, lesContinents célestesont raison! s'écria triomphalement M. de Flammermont.
—Ai-je donc dit qu'ils eussent tort? répliqua le vieux savant d'un ton piqué.
Pour faire diversion Fricoulet demanda:
—J'ai entendu soutenir quelquefois cette théorie: que Vénus avait un satellite.
Gontran considéra son ami avec stupeur, le croyant devenu fou subitement; mais sa surprise fut bien plus grande encore, lorsqu'il entendit Ossipoff répondre en hochant la tête:
—Beaucoup d'astronomes ont cru voir, en effet, le satellite dont vous parlez; quant à moi, malgré les nombreuses brochures publiées à ce sujet, je persiste à considérer son existence comme problématique... vous me répondrez qu'il est difficile, d'un autre côté, d'admettre que des savants comme Cassini, Horrebow, Short et Montaigne aient mal vu ou aient pu prendre, pour argent comptant, une illusion d'optique.
—Alors comment expliquer?...
—Pour moi, il n'y a que deux explications possibles: ou bien, ils ont pris pour un satellite de Vénus une petite planète passant dans le même champ optique, ou bien ce satellite, très petit, n'est visible de la terre que dans des conditions tout à fait exceptionnelles.
—Il se peut encore, observa Gontran, que, depuis ces observations, ce satellite soit tombé sur la planète.
—Cette supposition n'a rien d'invraisemblable: aucune loi naturelle ne s'opposant à ce qu'un semblable phénomène puisse se produire.
Ils en étaient là de leur conversation, lorsque soudain Fricoulet, qui avait tiré son chronomètre, s'écria:
—Comment diable! se fait-il que nous ne descendions pas plus vite que cela... nous devrions être arrivés depuis longtemps.
—Et il semble que nous ne bougions pas, ajouta Farenheit.
—Pardon, répliqua Gontran, nous bougeons, au contraire; mais pas dans le sens perpendiculaire, dans le sens horizontal.
Il étendit son bras vers l'avant et déclara:
—Nous filons bon train de ce côté.
L'écran nuageux, qui s'était un moment entr'ouvert, venait de se refermer, et les voyageurs se trouvaient plongés de nouveau dans la masse épaisse de l'atmosphère.
Après avoir contrôlé l'affirmation du jeune comte et constaté, en effet, qu'emporté par un courant d'air formidable, l'appareil filait avec une vitesse prodigieuse, le vieux savant s'écria:
—Mais il ne faut pas nous laisser dévier... il nous faut descendre... descendre au plus vite... où que ce soit... mais descendre, sinon...
Il eut un geste tragique.
—Le parachute est trop léger, fit Jonathan Farenheit.
—Ou l'atmosphère trop dense, riposta l'ingénieur.
—Mais que faire? grommela l'Américain.
—Nous alourdir est impossible, murmura Ossipoff.
Ils se regardaient tous, anxieux, ne sachant quelle résolution prendre.
—Coupons les filins qui nous retiennent au parachute, dit tout à coup l'Américain, et laissons-nous tomber à la grâce de Dieu.
Fricoulet haussa les épaules.
—C'est de la folie, murmura-t-il.
—Il y a, dans la vie, des moments où les folies sont les seules choses que l'on puisse faire raisonnablement, grommela Farenheit.
—Mais cette folie vient de me suggérer une idée, dit à son tour M. de Flammermont.
Ossipoff lui prit les mains:
—Ah! mon cher ami, parlez... parlez vite.
—Je pense que si l'on diminuait la force de résistance du parachute nous tomberions plus rapidement...
—Facile à dire, grommela l'Américain humilié du peu de succès de sa proposition, mais à exécuter...
—Si l'on diminuait la surface du parachute, proposa le vieux savant.
—Génial! s'écria l'ingénieur.
Il fouilla dans la boîte à outils, y prit une pince en acier qu'il passa dans sa ceinture et cria:
—Laissez-moi faire, cela me regarde.
D'un bond, il avait sauté sur le bordage et empoignant à deux mains l'un des cordages de sélénium qui reliait la logette au parachute, il s'élevait à la force des bras.
Mais la pesanteur, presque nulle sur la Lune, avait repris son empire, et il semblait au jeune homme qu'il fût devenu lourd comme du plomb.
—Fricoulet! appela M. de Flammermont, Fricoulet!
Mais lui ne répondait pas et continuait à grimper, lentement, il est vrai, et, malgré son énergie, il crut plusieurs fois qu'il allait défaillir.
Enfin ses mains atteignirent les bords du plateau métallique et s'y cramponnèrent désespérément, mais, harassé par cette ascension de dix mètres le long de ce câble gros à peine comme le petit doigt, c'est en vain qu'il tentait de se soulever par ce jeu des muscles, qu'en terme de gymnastique, on nomme un rétablissement, il ne pouvait y parvenir.
Le découragement allait s'emparer de lui lorsque son pied, rencontrant une patte d'oie,—on nomme ainsi la suture de deux filins,—s'y arc-bouta et lui permit de se hisser enfin sur le parachute.
Le plus fort était fait, et après avoir soufflé quelques instants, le courageux ingénieur, s'aidant des genoux et des mains, se traîna sur la surface polie du parachute, arrachant, de distance en distance, avec sa pince, les écrous qui reliaient l'une à l'autre les plaques de sélénium.
—Descendez! descendez! cria soudain Ossipoff, nous tombons!
Fricoulet arracha encore quelques plaques qu'il lança dans l'espace, puis, tranquillement, il remit la pince à sa ceinture et, se laissant glisser le long d'un câble, rejoignit ses compagnons qui l'attendaient avec anxiété.
Ils tombaient, en effet, avec une vertigineuse rapidité, passant au travers des couches nuageuses comme une flèche.
Soudain, une épouvantable détonation retentit, semblable au bruit de dix coups de foudre éclatant simultanément; une lumière intense, aveuglante sembla embraser l'espace, jetant sur le parachute comme des lueurs d'incendie, en même temps que les vents, subitement déchaînés, s'emparaient de l'appareil et l'entraînaient, dans un épouvantable tourbillon, vers le sol.
—Un orage, cria à pleine voix Mickhaïl Ossipoff pour rassurer ses compagnons.
—La mer! la mer! cria à son tour Gontran qui, à demi-penché hors de la nacelle, cherchait à percer les nuages en feu.
Sous l'effort du vent, le voile qui cachait le sol venait de se déchirer, et à un kilomètre au-dessous de l'appareil, s'étendait, à perte de vue, une nappe d'eau élevant, avec un bruit horrible, des vagues monstrueuses couronnées d'aigrettes électriques.
Le parachute, tournoyant sur lui-même, tombait comme une pierre.
La parachute tombait comme une pierre.
—Des bateaux!... j'aperçois des bateaux! hurla Farenheit pour se faire entendre malgré les sifflements de la tempête.
—Nous en serons quittes pour prendre un bain sérieux, riposta Fricoulet, ces bateaux nous sauveront.
Ce furent les dernières paroles prononcées.
La nacelle venait de glisser dans le creux d'une vague; une montagne d'eau s'abattit sur elle, la chavirant, la roulant comme une simple épave.
Puis, entraînée par le poids du parachute qui, lui aussi, s'était abattu dans la mer, elle coula à pic, entraînant, dans les profondeurs mystérieuses de l'Océan vénusien, Ossipoff et ses hardis compagnons.
PLONGEON DANS L'OCÉAN VÉNUSIEN
Deuxminutes s'étaient à peine écoulées, depuis le moment ou la nacelle s'était engloutie dans les flots, qu'à la surface de l'océan une tête apparut.
Cette tête était celle de Jonathan Farenheit.
Tout en coulant à pic, l'Américain avait conservé son sang-froid; il n'en était pas, d'ailleurs, à son premier naufrage; au cours des nombreuses traversées que son commerce de suif l'avait contraint de faire, d'Amérique en Europe, etvice versa, sir Jonathan avait—comme on dit vulgairement—bu à la grande tasse plus d'une fois.
Aussi, loin de se cramponner au bordage de la nacelle, ainsi que l'avaient fait ses compagnons, il avait presque aussitôt abandonné l'appareil et d'un vigoureux effort, était remonté à la surface.
Au milieu du péril suprême, il s'était souvenu tout à coup des bateaux signalés par Fricoulet et, confiant dans sa force et dans son habileté de nageur, il avait résolu de tout tenter pour échapper à la mort.
Une vague énorme, l'emportant avec elle, le hissa jusqu'à sa crête, et, de cet observatoire liquide il put jeter un rapide coup d'œil sur l'immensité qui l'entourait.
—Allons! pensa-t-il, en descendant, avec la vague qui s'effondrait dans un précipice sans fond, il s'agit de se soutenir à la surface... ce sera bien le diable si quelqu'un de ces navires ne passe pas à proximité...
Pour tout autre qu'un hardi nageur tel que lui, un semblable projet eût été de la folie: l'océan démonté jetait au ciel des vagues monstrueuses, fouettées et déchiquetées par la tempête qui hurlait dans l'espace.
Mais l'eau et Farenheit étaient de vieilles connaissances; sans chercher à lutter, il appliquait tous ses efforts à n'être point submergé et il y parvenait.
Tout à coup, comme il était de nouveau élevé sur le sommet d'une vague, il poussa un cri de désappointement et de rage.
Les bateaux en lesquels il avait mis son espoir avaient disparu; avaient-ils sombré, avaient-ils fui devant la tempête?
Toujours est-il qu'aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la mer était déserte, d'énormes masses liquides se ruaient, avec un bruit formidable, à l'assaut les unes des autres; dans l'espace, les nuages, semblables à une horde de chevaux au galop, couraient, poussés par un vent terrible, ensanglantés par moments par la lueur de la foudre, de larges aigrettes lumineuses dansaient au sommet des vagues, jetant, sur les abîmes creusées par le vent, des lueurs livides.
Farenheit se sentit le cœur étreint par une inexprimable angoisse; à l'horizon, rien que la tempête; autour de lui, rien que l'immensité liquide en furie.
À quoi bon lutter? son désir de vivre n'avait eu pour but que de satisfaire sa soif de vengeance contre Sharp; maintenant qu'il n'avait plus aucun espoir imminent d'être sauvé, persister n'eût eu pour résultat que de prolonger inutilement son agonie.
Alors, sans d'autre regret au cœur que de mourir avant d'avoir assouvi sa haine, il croisa les bras, immobilisa ses jambes et, une vague énorme survenant, il se laissa engloutir.
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«L'humanité qui règne sur le monde de Vénus, dit Camille Flammarion, doit offrir les plus grandes ressemblances avec la nôtre et aussi, probablement, les plus grandes ressemblances morales. On peut penser, néanmoins, que Vénus étant née après la Terre, son humanité est plus récente que la nôtre. Ses peuples en sont-ils encore à l'âge de pierre? toutes conjectures, à cet égard, seraient évidemment superflues, les successions paléontologiques ayant pu suivre une autre voie sur cette planète que sur la nôtre. D'un autre côté ce n'est pas sous les plus doux climats que l'humanité est la plus active et Vénus est un monde plus varié et certainement plus passionné que la Terre; En définitive, la meilleure conclusion à tirer des considérations générales de l'état de cette planète c'est quela vie doit être peu différente de ce quelle est dans notre monde.»
Le premier de nos voyageurs qui fut à même de constaterde visula vérité des suppositions philosophiques rapportées plus haut, fut M. de Flammermont, lorsque, sous l'impression d'une odeur bizarre, absorbée par ses narines et parvenant jusqu'à son cerveau, il ouvrit les yeux.
Tout d'abord, en proie à un phénomène fort naturel et fort compréhensible, il ne se crut pas vivant, mais transporté déjà dans une autre existence.
—Parbleu! fit-il... quel sot je fais!... mais je suis mort!
Et, en prononçant ces mots, il laissa lourdement retomber sa tête.
Mais aussitôt, il poussa un cri et se redressa; distinctement l'écho de ses paroles avait frappé son oreille en même temps qu'un choc un peu rude avait contusionné son crâne.
—Morbleu! grommela-t-il... on dirait cependant que je suis vivant.
Et, pour se convaincre qu'il ne se trompait pas, il ouvrit et ferma plusieurs fois les paupières, renifla l'air, fit fonctionner ses mâchoires, promena lentement ses mains sur les différentes parties de son corps et, finalement, posa l'une de ses mains sur sa poitrine.
Le cœur battait fortement et le sang circulait librement dans les artères.
Alors, le jeune homme poussa un profond soupir de satisfaction, au fond, il aimait mieux que les choses fussent ainsi; vivant, il conservait l'espoir de revoir Séléna.
Cependant, il doutait encore, lorsque ses regards, en se promenant curieusement autour de lui, tombèrent sur deux corps étendus non loin, rigides et sans apparence de vie.
Ces deux corps étaient ceux de Mickhaïl Ossipoff et d'Alcide Fricoulet.
Ce que voyant, le sens des choses réelles lui revint tout à fait et le voile qui obscurcissait sa mémoire se déchira complètement.
—Sauvés! s'exclama-t-il, nous avons été sauvés!
Il se précipita vers l'ingénieur et colla son oreille contre la poitrine; le cœur battait faiblement, passant ensuite à Ossipoff, il constata que le vieux savant comptait encore au nombre des vivants.
Alors seulement, son esprit dégagé de toutes préoccupations se posa deux questions: où étaient-ils, lui et ses compagnons? et qui les avait arrachés à la mort?
En voulant résoudre la première de ces questions, il résolut en même temps la seconde, car le regard circulaire qu'il jeta autour de lui, lui montra une pièce carrée, toute en bois, munie de sortes de couchettes en planches sur lesquelles lui et ses amis avaient été étendus; du même coup il aperçut, dans une encoignure sombre, un groupe de personnages qui le considéraient avec une défiance pleine de curiosité.
—Des hommes! s'écria-t-il tout joyeux.
Et il s'avança vers eux.
Mais ceux-ci reculèrent et Gontran remarqua alors qu'ils étaient armés et paraissaient tout disposés à faire usage des piques et des javelots qu'ils tenaient à la main.
—Ma parole! murmura-t-il... est-ce que je rêve? ou suis-je bien éveillé?... mais ce sont des Égyptiens que j'ai là devant moi!... ou tout au moins ils y ressemblent terriblement.
Et il ne pouvait détacher ses yeux de ces individus, recouverts d'une courte tunique d'étoffe blanche, découvrant la jambe au-dessous du genou et mettant à nu le cou et les bras; les pieds étaient enfermés dans des chaussures d'étoffe également, mais de couleur rouge, emprisonnant le cou-de-pied dans des cordelettes entrecroisées, à la façon des cothurnes.
La tête se signalait par l'absence totale de cheveux et par une face assez allongée, qu'éclairaient des yeux fendus en amandes, et encadrée dans une barbe noire longue et frisée.
—Ce sont des Vénusiens, sans doute, murmura le jeune comte auquel sa stupéfaction faisait oublier ses amis.
Voyant le Terrien immobile, les indigènes se rassurèrent et firent quelques pas vers lui, les armes dans la main gauche, la main droite tendue.
Gontran fit de même, c'est-à-dire, que tout en demeurant à la même place pour ne pas les effrayer, il avança lui aussi, la main en signe de paix.
Aussitôt, ils se mirent à parler dans un langage sonore, accompagné d'un grand nombre de gestes, vifs et rapides.
—Allons! murmura Gontran désappointé après avoir tendu l'oreille durant quelques secondes, ça va encore être le diable pour causer avec ces gaillards-là...
Et il ajouta, en frisant sa moustache:
—Il devrait en être sur les mondes planétaires comme chez nous; la langue française devrait être la seule adoptée pour les usages internationaux.
Néanmoins, il écoutait avec une tension d'esprit inimaginable, saisissant des lambeaux de phrases, des mots, des syllabes, et il se faisait, dans son esprit, un travail singulier.
—Si je ne craignais de m'abuser, songea-t-il, je parierais qu'il y a, dans cette langue, des réminiscences de Burnouf... serions-nous, par hasard, en présence de compatriotes d'Épaminondas et de Thémistocle?...
Il fut tiré de ses réflexions par l'un des Vénusiens qui s'approcha, lui toucha la main et ensuite, se prosternant à ses pieds, les lui baisa.
Surpris tout d'abord, Gontran se baissa, releva le Vénusien et se rappelant certaines relations de voyage à travers des peuplades sauvages, embrassa, bien que cela lui répugnât fort, l'individu sur la bouche.
Aussitôt le visage de celui-ci s'illumina, il fit un geste à ses compagnons qui, s'approchant de Fricoulet et d'Ossipoff, les déshabillèrent rapidement et les frictionnèrent avec une vigueur prodigieuse.
Pendant ce temps-là, le Vénusien adressait un long discours à M. de Flammermont qui, en dépit de son attention soutenue, et des efforts considérables qu'il faisait pour rappeler à lui ses souvenirs classiques, ne comprenait absolument rien.
Désespérant d'arriver jamais à un meilleur résultat, il finit par secouer la tête en montrant ses oreilles pour indiquer au Vénusien, qu'il dépensait, en pure perte, son éloquence.
L'indigène parut fort mortifié et témoigna son désappointement par une exclamation dont la consonnance frappa étrangement l'oreille de Gontran.
—Au diable! grommela-t-il—mais c'est du grec ça—du reste, nous allons bien voir.
Et gravement, lentement, détachant bien les mots, il dit:
Μηνιν Αιδε θεα Πηλεισδεω Αχιλλεος.Ουλομενην η μυριαχαιο, αλγη ετεχη.
C'étaient les deux premiers vers de l'Iliaded'Homère, les deux seuls que sa mémoire eut conservés depuis dix ans qu'il avait franchi le seuil du Lycée Henri IV...
Le Vénusien parut surpris, il saisit brusquement la main de Gontran, appela à lui un de ses compagnons, et désignant la langue du jeune homme puis ses propres oreilles, sembla demander une seconde édition de ce qu'il venait d'entendre.
Complaisamment, M. de Flammermont obtempéra à ce désir, et, plus lentement encore que la première fois, il recommença:
—Μηνιν Αιδε θεα Πηλειαδεω...
Un franc éclat de rire éclata derrière lui.
Brusquement il s'interrompit, et, se retournant, aperçut Fricoulet qui, assis sur le bord de sa couchette, se tenait les côtes.
—Gontran qui parle grec! s'exclama-t-il... En voilà une forte!...
Et dressant vers le ciel ses bras, dans un geste comico-tragique:
—Ô mânes de Burnouf!... Quelle stupéfaction doit être la vôtre!
Puis au jeune comte:
—Mais continue, mon cher, dit-il, je t'en prie, continue; tu paraissais tenir ces messieurs sous le charme de tes réminiscences... je m'en voudrais de rompre ce charme...
Ossipoff, que les énergiques frictions des Vénusiens avaient rappelé lui aussi à la vie, mit un terme aux railleries de l'ingénieur:
—En vérité, monsieur Fricoulet, déclara-t-il d'un ton sec, je ne vous comprends pas; à vous entendre, on croirait que vous ne connaissez pas votre ami!... depuis quand, M. de Flammermont a-t-il jamais dit ou fait quelque chose d'où ne soit résulté un avantage pour nous!...
Pendant que les Terriens causaient entre eux, les Vénusiens se taisaient écoutant curieusement ce langage incompréhensible et se communiquant leurs impressions par une mimique expressive et rapide.
—Voyons, dit Ossipoff, en s'adressant à Gontran, expliquez-moi dans quel but vous récitez à ces gens des vers d'Homère?
—Tout simplement mon cher monsieur, répondit le jeune homme, parce que, dans le long discours qui m'a été adressé tout à l'heure, j'ai cru remarquer quelque analogie avec les vagues réminiscences que j'avais conservées de mes classiques grecs.
Le vieillard hocha la tête.
—Rien n'est impossible, murmura-t-il pensivement.
L'attention des Vénusiens, abandonnant M. de Flammermont, s'était reportée tout entière sur Mickhaïl Ossipoff dont la longue barbe blanche et l'air vénérable semblaient les impressionner vivement.
Il s'aperçut de l'effet qu'il produisait sur les indigènes et, s'adressant à celui qui paraissait être le chef, celui-là même auquel Gontran avait récité de l'Homère, il se mit à lui parler le langage du grand poète de l'antiquité.
Le Vénusien l'écouta attentivement, parut sinon comprendre, du moins deviner ce que lui disait le vieux savant; puis, quand celui-ci eut fini, il parla à son tour.
Ensuite, faisant un signe, il ouvrit une porte percée dans la cloison et disparut suivi de ses compagnons.
—Eh bien! demanda Gontran, où sommes-nous?... comment nous ont-ils sauvés?... ont-ils connaissance du passage de Sharp et de Séléna?
—Mon pauvre ami, riposta Ossipoff, comment voulez-vous que je sache tout cela?
—Ne le lui avez-vous point demandé?
—Parfaitement si... mais il ne m'a pas répondu...
—Ou, du moins, vous n'avez pas compris sa réponse, objecta Fricoulet.
—Avant de s'occuper de cela, répliqua le vieillard, il faudrait d'abord savoir s'il a compris ma question.
—Alors, que vous êtes-vous dit? car vous avez causé longtemps.
—J'ai parlé uniquement pour provoquer une réponse, afin de voir par moi-même si les suppositions de Gontran étaient fondées.
—Et?...
—Et je me suis convaincu que, sans l'être absolument, il y a cependant, entre le langage de ces gens-là et le dialecte ionien, des ressemblances... vagues il est vrai, mais dont je pourrai néanmoins me servir pour arriver, rapidement je pense, à communiquer avec eux.
—En tout cas, grommela Fricoulet, sans être curieux de ma nature, je voudrais bien savoir où nous sommes.
Ce disant, il allait de long en large, furetant, fouillant, examinant scrupuleusement dans tous les coins.
Lui et ses amis se trouvaient dans une sorte de boîte pouvant avoir une dizaine de mètres de long sur quatre mètres de haut et cinq de large: au-dessus de leurs têtes, le plafond s'arrondissait dans le sens de la largeur, le plancher était plat, résonnant sous leurs pas comme du bronze.
Deux sortes de grosses torches en cire rouge, fixées à la paroi, éclairaient cette boîte d'une lueur indécise et sanglante.
À l'une des extrémités s'élevait, du plancher au plafond, un énorme pilier en métal; à l'autre extrémité se trouvait une cage grillée de laquelle sortait un bruit sourd et confus, assez semblable à celui que produit le halètement d'une poitrine oppressée.
—Oh! oh! qu'est ceci? murmura Fricoulet dont les oreilles venaient subitement d'être frappées par ce bruit.
Il s'approcha et colla son visage contre la grille; mais il régnait dans l'intérieur de la cage une obscurité telle qu'il put à peine distinguer deux silhouettes vagues faisant mouvoir dans l'ombre quelque chose qui lui sembla être une roue.
—Tout cela, ajouta-t-il, ne nous dit pas où nous sommes.
—Eh! s'écria Gontran en étendant la main vers des trous lumineux percés dans la cloison, tout contre le plafond, s'il était possible d'atteindre jusque-là, peut-être apercevrait-on, par ces espèces de fenêtres, quelque chose qui pourrait nous renseigner.
—Tu as raison, riposta Fricoulet.
Et il sauta sur le banc circulaire qui courait le long de la cloison.
Mais une fois perché là, il poussa une exclamation désappointée; il s'en fallait d'un mètre qu'il n'arrivât à la hauteur des hublots.
—Ne bouge pas, dit Gontran dont une idée subite venait de traverser l'esprit, tu vas voir...
À son tour, il monta sur le banc, puis, saisissant le buste de Fricoulet, comme il eût fait d'un tronc d'arbre, il se hissa jusqu'à ses épaules sur lesquelles il s'agenouilla.
Mais à peine eut-il approché le visage de l'ouverture percée dans la cloison et jeté un regard au dehors qu'il fit un brusque mouvement, si brusque même que Fricoulet chancela et que lui-même, se sentant peu solide sur cet observatoire mobile, s'empressa de sauter sur le plancher.
Il portait sur ses traits les traces d'une si profonde stupéfaction que Fricoulet et Ossipoff s'écrièrent tous les deux à la fois.
—Qu'y a-t-il?... qu'avez-vous aperçu?...
—Je vous le donne en mille à deviner, répliqua M. de Flammermont.
—Nous n'avons point l'esprit à deviner des énigmes, répliqua l'ingénieur... parle... où sommes-nous?
—Au fond de l'eau, riposta le jeune comte.
—Au fond de l'eau! s'écria Fricoulet... tu te moques de nous!... d'abord, à quoi as-tu reconnu...
—Que nous étions dans l'eau?... parbleu! aux poissons et aux plantes marines...
Comme Fricoulet haussait les épaules, Ossipoff dit à son tour:
—Je ne vois rien d'impossible à ce que nous soyons à fond de cale sur un bâtiment vénusien...
—Vous m'avez mal compris, monsieur Ossipoff, répliqua Gontran avec assurance... en disant que nous étions au fond de l'eau, j'ai bien voulu vous faire entendre que nous nous trouvions à une distance considérable au-dessous du niveau de l'Océan.
—Alors, ce n'est point un bateau, conclut aussitôt Fricoulet.
Le savant se croisa les bras:
—Et pourquoi donc, demanda-t-il avec un peu d'amertume, ne serait-ce point un bateau?
—Parce que, répliqua l'ingénieur avec un petit ricanement, parce que messieurs les Vénusiens n'en sont point encore arrivés à un tel degré de civilisation que la navigation sous-marine puisse leur être connue.