CHAPITRE VI

Ossipoff haussa les épaules.

—Pour moi, grommela Gontran... que nous soyons où l'on voudra, c'est un point secondaire en ce moment; pour moi, ce qu'il y a de plus clair, c'est que je meurs de faim!

L'ingénieur ouvrit et referma les mâchoires à plusieurs reprises, en murmurant:

—Il me semble, à moi aussi, que je mangerais avec le plus grand plaisir.

—En tout cas, ajouta M. de Flammermont, je fais des vœux pour que nous nous trouvions effectivement dans un bateau sous-marin.

Et comme Fricoulet fixait sur lui des regards interrogateurs:

—Parce que, poursuivit le jeune homme d'un ton plaisant, des gens qui connaissent la navigation sous-marine doivent connaître également l'élevage des moutons et des bœufs.

Cette boutade fit sourire le vieux savant.

—Que voulez-vous, riposta Gontran, j'ai la nostalgie de la côtelette.

Il achevait à peine ces mots que la porte s'ouvrit, donnant passage au Vénusien qui avait déjà engagé la conversation avec les voyageurs.

Derrière lui venaient d'autres indigènes portant des plats qu'ils déposèrent sur le banc en désignant alternativement avec le doigt le plat et leur bouche.

—Pour tous les peuples de l'Univers, déclara Fricoulet, voilà un geste sur la signification duquel il n'y a pas à se tromper... donc, à table...

Il s'accroupit à côté du plat, un plat de bois large et profond, rempli jusqu'aux bords d'une sorte de ragoût à sauce brune duquel s'exhalait un parfum pimenté nullement désagréable.

Hardiment, il y plongea les doigts, à la façon des orientaux, et portant à sa bouche un petit morceau, goûta longuement, méthodiquement, analysant les différentes substances contenues dans cette combinaison culinaire...

Enfin, sa langue claqua bruyamment contre son palais et il déclara d'une voix grave:

—Végétal de la nature du céleri... sauce contenant une matière grasse qui, si elle n'est tirée d'une plante quelconque, indique la présence, dans ce monde, d'un quadrupède similaire au mouton.

Et sans en dire plus long, il se mit à manger tant bien que mal avec ses doigts, la «fourchette du père Adam» comme il disait plaisamment.

Gontran, après avoir inutilement cherché dans ses poches un petit nécessaire de voyage contenant tous les menus instruments nécessaires au repas, fut contraint d'imiter son ami, son appétit étant plus grand que son dégoût.

Quant à Ossipoff, il avait pris à part le Vénusien et s'efforçait, à force de gestes expressifs, d'obtenir les renseignements qu'il désirait connaître.

Tout d'abord, l'indigène regarda le savant sans l'interrompre, étudiant ses moindres gestes, faisant tous ses efforts pour en surprendre le sens.

Il semblait avoir compris et s'apprêtait à répondre au moyen du même langage muet, lorsque, s'approchant de lui, un de ses compagnons lui adressa la parole.

Vivement, le Vénusien alla vers la cage qui avait intrigué Fricoulet et prononça quelques sons gutturaux: aussitôt tout bruit cessa et il sembla à Ossipoff que le mouvement d'oscillation qu'il avait déjà remarqué s'arrêtait également.

Le Vénusien le prit par la main et l'entraîna dans une pièce voisine, beaucoup plus petite que l'autre, où une dizaine d'individus faisaient fonctionner avec acharnement des instruments qu'Ossipoff reconnut aussitôt pour des pompes d'un modèle primitif.

Tout à coup, un commandement bref retentit, les pompes s'arrêtèrent et ceux qui les manœuvraient s'attelèrent à des chaînes sur lesquelles ils halèrent avec force; lentement, comme insensiblement, les plaques métalliques qui formaient le plafond glissèrent les unes sur les autres et, peu à peu, une lumière étincelante, filtrant par les fentes, vint illuminer la pièce où se trouvaient les voyageurs.

Bientôt ils poussèrent un cri de surprise en apercevant, au-dessus de leur tête, un ciel radieux duquel, comme une pluie de feu, tombaient les rayons ardents du soleil; tout autour d'eux, à perte de vue, l'Océan étendait ses flots bleus, apaisés, berçant doucement le bateau qui les portait.

En même temps que cet étrange bâtiment émergeait à la surface, l'énorme pilier en métal, qui avait déjà attiré l'attention d'Ossipoff et de ses compagnons, s'allongeait et se dédoublait à la façon d'un tube de longue vue; chaque élément cylindrique s'emboîtait dans celui qui le précédait, et une voile, enroulée tout autour de ce mât singulier, se déployait aussitôt, orientée par une partie de l'équipage.

Gontran écarquillait les yeux comme s'il eût assisté à quelque truc ingénieux de féerie.

—Eh! mais, eh! mais, murmura-t-il en adressant à Fricoulet un regard narquois, pas si sots que cela les Vénusiens.

—À cela près, bougonna l'ingénieur un peu dépité, que leurs bateaux doivent être de piètres marcheurs... as-tu remarqué cette forme arrondie de l'avant?... ces bateaux sont de véritables sabots.

—Encore bien heureux que ce sabot vous ait recueilli, monsieur Fricoulet, ricana Ossipoff.

L'ingénieur ne l'entendit pas; penché sur le bordage, à l'arrière du bâtiment, il examinait avec attention une sorte de tambour ouvert sur les trois huitièmes de sa circonférence et dans lequel se trouvait enfermée une roue à palettes d'environ un mètre de diamètre.

—Eh! j'y suis! s'exclama-t-il enfin.

—Qu'arrive-t-il donc? demanda Gontran qui était venu le rejoindre.

—Cette cage que nous avons vue dans l'intérieur du bateau...

—Eh bien?...

—Les formes, que nous y avons distinguées vaguement attelées après une roue, devaient certainement mettre en mouvement ce propulseur rudimentaire... en vérité, c'est fort ingénieux...

M. de Flammermont demeura pensif quelques instants; puis, enfin:

—À ton avis, dit-il, dans quel but ces gens ont-ils ainsi un double moyen de navigation?

—Sans doute, répliqua Fricoulet, afin d'éviter les effets désastreux des tempêtes si fréquentes et si terribles dont nous avons eu un échantillon il y a quelques heures à peine; comment veux-tu que de semblables embarcations puissent lutter contre des éléments déchaînés à ce point? je ne sais même pas si, dans notre monde, nos grands transatlantiques seraient capables de résister. Quand il fait beau, ils naviguent à ciel ouvert, en se servant de la voile, comme en ce moment; un orage survient-il, ils plongent pour chercher au-dessous des flots agités, à une faible profondeur, un élément tranquille au milieu duquel ils continuent paisiblement leur voyage, à l'aide de leur propulseur.

—Ils s'enfoncent... ils s'enfoncent, grommela Gontran, c'est fort joli à dire mais par quel moyen?

—Je ne puis rien affirmer, mais le système le plus simple serait, assurément, de remplir d'eau des réservoirs.

Gontran eut un hochement de tête.

—Qu'as-tu donc? demanda Fricoulet surpris.

—J'ai que lesContinents célestesm'ont induit en erreur, car, du diable si je m'attendais à rencontrer sur Vénus une humanité plus avancée que la nôtre.

L'ingénieur interrogea son ami d'un haussement de sourcils.

—Dame! répliqua le jeune comte, sur Terre, les bateaux sous-marins ne sont pas chose commune!

—Assurément, mais tu serais dans la plus complète erreur si tu en concluais quoi que ce fût relativement au degré de civilisation de Vénus!... Quant à moi, je suppose que les habitants de ce monde-ci, en dépit des bateaux sous-marins qui te surprennent tant, sont à peine à l'âge de bronze; toutes leurs constructions sont métalliques et s'ils sont bons fondeurs, ils sont mauvais navigateurs et mauvais mécaniciens, leur propulseur ne vaut pas l'hélice, quant à leur moteur—ce moteur humain—il est de la dernière insuffisance.

Pendant que Fricoulet et Gontran causaient ainsi, adossés au bordage, humant avec délice la brise marine, Mickhaïl Ossipoff et le Vénusien faisaient tous leurs efforts pour parvenir à se comprendre.

Tout d'abord, l'indigène avait étalé, devant lui, une carte dessinée en traits rouges sur un carré d'étoffe jaunâtre, et le vieux savant n'avait pas tardé à identifier les taches aperçues télescopiquement par l'astronome Bianchini avec celles que lui mettait sous les yeux cette représentation grossière de la mappemonde vénusienne. Soudain, il ne put retenir une exclamation joyeuse, et mettant son doigt sur certains caractères bizarres tracés sur la carte:

—Vellina! dit-il en examinant curieusement le visage du Vénusien.

Celui-ci parut surpris tout d'abord, regarda son interlocuteur, puis, frappant ses mains l'une contre l'autre:

—Vellina! répéta-t-il.

Ossipoff appela ses compagnons.

—Hurrah! dit-il, j'ai trouvé la clé de leur langue.

Les deux jeunes gens n'en croyaient pas leurs oreilles.

—Alors, fit Gontran, vous pouvez le comprendre, vous pouvez lui parler... lui avez-vous demandé si Séléna?...

Le vieillard hocha la tête:

—Vous allez un peu vite en besogne, mon cher enfant, répondit-il, je viens de découvrir une chose très importante: à savoir que l'écriture de ces gens-là se compose, tout comme celle des Égyptiens, d'hiéroglyphes; mon amour des langues a heureusement fait de moi un disciple de Champollion; c'est ce qui vous explique pourquoi j'ai pu lire tout de suite ce qui était écrit sur cette carte.

Un désappointement profond se peignit sur le visage de M. de Flammermont.

—Mais rassurez-vous, ajouta le vieillard; j'ai déjà deux éléments précieux; je puis lire leur écriture, et leur langue a beaucoup d'analogie avec le grec ancien; en voilà plus qu'il ne me faut pour, avec un peu de persévérance, pouvoir, d'ici quelques jours, m'entendre avez eux.

Le soleil s'était couché cinq fois déjà depuis que nos voyageurs naviguaient sur l'océan vénusien, n'ayant d'autre horizon que la plaine liquide, immense et déserte, lorsqu'un après-midi, que Gontran et Fricoulet rêvaient tristement sur le pont, Ossipoff s'avança vivement vers eux.

À son visage radieux, ils devinèrent qu'il avait une nouvelle importante à leur annoncer et ils allèrent à sa rencontre.

—J'ai du nouveau, leur cria-t-il de loin.

Et lorsqu'ils l'eurent rejoint:

—Je suis parvenu à m'entendre avec Brahmès.

—Qui cela, Brahmès?

—Le capitaine de ce bâtiment.

—Et Séléna? demanda anxieusement Gontran.

Le vieillard secoua tristement la tête.

—De ce côté-là dit-il, je n'ai rien pu apprendre, malheureusement... mais il ne faut pas nous désespérer... d'après ce que j'ai pu comprendre, Brahmès revient d'un long voyage et un événement tel que celui que j'ai tenté de lui expliquer a parfaitement pu se produire sans qu'il en ait eu connaissance.

—Mais, s'écria Gontran bouillant d'impatience... attendre qui? attendre quoi?... avec toutes ces attentes, nous perdons notre temps.

—Du calme, mon cher enfant, et laissez-moi achever; le but terminus de ce bateau est Tahorti, une ville importante où nous pourrons sans doute avoir des nouvelles.

—Quand y arrivera-t-on?

—Dans cinq jours, si le temps se maintient au beau; mais, avant, il faut nous arrêter à Vellina.

Il déploya la carte et montra aux jeunes gens un point marqué au milieu même de l'océan.

—Vellina! c'est une ville? demanda Fricoulet.

—Une ville dans une île, alors, fit Gontran; et cependant je ne vois aucune indication de terre ferme.

—C'est peut-être une ville sous-marine, répliqua Fricoulet en plaisantant.

Ossipoff lui lança un regard furieux.

—Écoutez donc, ricana l'ingénieur, dans un monde où la navigation sous-marine est tellement développée...

Il s'interrompit en voyant le Vénusien qui s'avançait vers eux avec rapidité.

Il adressa quelques mots à Ossipoff qui parut tout étonné.

—Brahmès nous prie de descendre dans la cabine, car le bateau va plonger.

—Comment! plonger? s'écria M. de Flammermont en jetant autour de lui un regard surpris, mais il n'y a pas de mauvais temps à craindre... la mer est comme de l'huile et le ciel est superbe.

Le Vénusien devina sans doute ce que venait de dire le jeune homme, car il prononça laconiquement:

—Vellina!

—Parbleu! s'écria à son tour Fricoulet, vous allez voir que j'avais raison tout à l'heure et que Vellina est une ville sous-marine.

Ossipoff haussa les épaules et tous les trois descendirent les quelques marches conduisant à la pièce où ils s'étaient trouvés pour la première fois après leur naufrage.

Puis, sur un commandement de Brahmès, la voile se replia, le mât rentra dans son tube, les panneaux se refermèrent et les Terriens entendirent l'eau qui se précipitait dans les réservoirs.

—Nous descendons, fit Gontran.

Le bateau, en effet, s'était immergé et tombait comme une masse au fond de l'océan.

—Mais nous n'avançons pas, dit à son tour l'ingénieur.

—À quoi voyez-vous cela? demanda aigrement Ossipoff.

—Tout simplement à ce que le moteur humain ne fonctionne pas, répliqua l'ingénieur en désignant la cage placée à l'arrière et d'où nul bruit ne s'échappait.

Comme il achevait ces mots, la roue qui mettait en action le propulseur à palettes, se mit à grincer.

—J'ai parlé trop tôt, dit Fricoulet, car voilà que nous allons de l'avant.

Très intrigués, les trois voyageurs attendirent en silence l'issue de cette aventure; Fricoulet avait son chronomètre à la main et comptait les minutes.

Un quart d'heure se passa; puis un choc se fit sentir et le propulseur s'arrêta.

—Nous venons de toucher le fond, déclara Gontran.

Brahmès entra au même moment et fit signe à Ossipoff de le suivre.

Vue d'un bateau marin et sous-marin en usage dans la planète Vénus.

Tous les quatre montèrent sur le pont, débarrassé déjà de sa couverture métallique, et les Terriens ne purent retenir un cri de surprise à la vue du spectacle qui s'offrait à eux.

Le bateau sur lequel ils se trouvaient était échoué sur une plage de sable fin recouverte de quelques centimètres d'eau à peine, et sur laquelle une quantité d'autres bâtiments, en tous points semblables au leur, étaient amarrés.

En relevant la tête, ils aperçurent, à vingt mètres au-dessus d'eux, la voûte d'une crypte naturelle formée au milieu des rochers, de tous côtés des torches de cire rouge, semblables à celles qui éclairaient le bateau de Brahmès, mais bien plus grosses, flambaient, jetant sur le paysage des lueurs d'incendie.

Une foule nombreuse et affairée s'agitait autour des navires, déchargeant ceux qui arrivaient, emmagasinant de nombreux colis sur ceux qui étaient prêts à partir.

Mais quelle ne fut pas la stupéfaction d'Ossipoff et de ses amis, et presque l'horreur, en apercevant, mêlés aux Vénusiens desquels ils différaient entièrement, des êtres étranges, hideux.

Ayant à peu près la structure humaine, mais de dimensions moindres, ces êtres étaient complètement nus; leur corps recouvert d'une sorte de poil dru et luisant comme celui du phoque, était supporté par deux jambes courtes que terminaient des pieds larges, plats et palmés, à la façon des pattes de canards; au sommet du buste s'emmanchaient les bras, longs et maigres, auxquels s'adaptaient des mains dont les doigts étaient réunis au moyen de membranes; la tête, toute ronde, velue comme le reste du corps, reposait sur les épaules même; deux yeux glauques, sans lueur d'intelligence, s'ouvraient dans la face bestiale que fendait transversalement une bouche large, garnie de dents fort aiguës.

De chaque côte de la tête, à la place qu'eussent dû occuper les oreilles, une membrane mobile s'entr'ouvrait fréquemment, semblable à des ouïes de poissons.

—Des axolotes, dit Fricoulet en considérant avec une scrupuleuse attention plusieurs de ces monstres qui causaient avec Brahmès.

Celui-ci les écoutait avec une surprise croissante; enfin il se tourna vers Ossipoff et lui dit rapidement quelques mots.

Aussitôt le vieillard se troubla et, s'adressant à ses compagnons:

—On vient d'annoncer à Brahmès qu'un individu, en tous points semblable à nous, avait été recueilli par un bateau et amené ici.

—Sharp! s'écria Gontran tout tremblant, c'est Sharp!

—À moins que ce ne soit Farenheit, ajouta Fricoulet.

—Oh! monsieur Ossipoff, poursuivit M. de Flammermont en saisissant le vieillard par le bras, je vous en supplie, ne tardons pas, courons...

Brahmès s'offrit très obligeamment au vieux savant pour l'accompagner dans ses recherches, et prenant comme guide un des êtres étranges qui lui avaient annoncé la nouvelle, il laissa ses compagnons veiller seuls au déchargement du bateau.

Tout en marchant, il donnait à Ossipoff, qui les transmettait à ses amis, des explications sur les habitants de cet étrange pays sous-marin.

Bien qu'ils fussent d'une nature et d'une intelligence inférieure à celles des autres peuples de Vénus, on ne craignait pas de faire le commerce avec eux, car leur sol possédait des richesses minérales de toutes sortes; leur étrange conformation leur permettait de vivre et de respirer dans l'eau au moyen de branchies, tout comme les poissons; mais ils pouvaient également vivre à la surface de la planète, et Brahmès apprit même aux Terriens que certains peuples venaient recruter leurs esclaves parmi ces tribus aquatiques.

Les maisons ressemblaient, pour la forme, à d'immenses ruches d'abeilles; elles étaient, comme celles-ci, percées à leur partie inférieure, d'un trou qui servait d'entrée et de sortie aux habitants.

—Sans doute, expliqua Fricoulet à Gontran qui s'étonnait, ils procèdent à la façon des argyronètes[2]sur Terre; ils se laissent emporter jusqu'à la surface de la mer par leur légèreté spécifique; là, ils font leur provision d'air et redescendent, en nageant, jusqu'à leurs habitations.

—Mais, dit Gontran, une chose que je ne m'explique pas bien, que je ne m'explique même pas du tout, c'est l'absence totale d'eau dans cette partie de l'océan.

—C'est tout simplement parce que cette anfractuosité de rochers est remplie d'air que l'eau n'y peut pénétrer, répliqua l'ingénieur.

L'axolote s'était arrêté devant une habitation dans laquelle il pénétra en rampant.

Bientôt les Terriens entendirent, dans l'intérieur, comme un bruit de lutte accompagné de jurons énergiques et une voix s'écria, en anglais:

—By God!ne peut-on donc reposer en paix, dans ce pays maudit!

—Farenheit! s'écria Mickhaïl Ossipoff, Jonathan Farenheit!

Il n'avait pas achevé ces mots, que l'Américain sortait à quatre pattes par l'étroite ouverture et, se redressant d'un bond, se précipita, les mains tendues, vers ses compagnons de voyage.

—Vous! vous! s'exclama-t-il d'une voix dans laquelle une émotion sincère mettait un tremblement...By God!je ne m'attendais pas à vous revoir, jamais...By God!

Et le digne Yankee, malgré d'inimaginables efforts pour dissimuler son trouble, avait une larme qui brillait au bord de sa paupière.

Gontran s'en aperçut, mais, connaissant les principes de l'Américain en matière de sang-froid, il craignit de le froisser et, sans rien dire, se contenta de lui serrer la main énergiquement.

Après qu'ils se furent réciproquement raconté, en quelques mots, comment ils avaient été sauvés, Ossipoff demanda:

—Avez-vous entendu parler de Sharp?

L'Américain haussa furieusement les épaules:

—J'aurais bien pu en entendre parler, grommela-t-il, que cela ne m'eût pas avancé davantage... ces animaux-là ne parlent ni anglais ni français, et comme mes parents ont totalement oublié de m'apprendre le patois usité ici...

Quand ils revinrent au bateau, celui-ci avait opéré son chargement, il n'attendait plus que ses passagers pour partir.

Brahmès proposa bien à Ossipoff de retarder son départ de vingt-quatre heures pour leur permettre de se rendre compte, par leurs propres yeux, des richesses minières de ce pays sous-marin, mais tous, ils étaient trop anxieux de savoir à quoi s'en tenir sur Sharp, pour retarder, fut-ce de cinq minutes, le moment où ils arriveraient à Tahorti.

Malheureusement, cette ville, celle-là même où, au dire de Brahmès se trouvait installé le poste de téléphonie optique qui mettait en relations Vénus avec la Lune, cette ville se trouvait à l'autre extrémité de l'Océan équatorial, c'est-à-dire à près de huit cents lieues de Vellina.

Fricoulet, qui estimait que le bateau sous-marin ne faisait pas plus de quatre lieues à l'heure, calcula que le voyage durerait huit jours.

Ossipoff en profita pour avoir, avec Brahmès, de longs entretiens sur la planète et sa civilisation, il acquit la conviction qu'en général la race vénusienne était bien moins instruite en toutes choses et inférieure, sous certains points, à la race humaine.

—Voyez-vous, disait le savant pour résumer ses impressions, ces gens-là peuvent être comparés aux premiers peuples de la Terre: les Chaldéens, les Égyptiens et les Grecs.

Sur certains points, cependant, ils étaient assez avancés; mais, en général, les sciences n'étaient qu'à leur début, la seule force motrice qu'ils connussent était celle de l'homme et des animaux, ils se servaient aussi du vent et de l'eau, forces naturelles qu'ils avaient à leur disposition, mais si l'électricité et ses phénomènes leur étaient connus, ils ignoraient la vapeur, les ballons et un grand nombre d'autres applications de la science.

En astronomie, ils étaient parvenus à se rendre un compte exact de leur situation dans l'univers, ils savaient que le Soleil est le centre du système céleste, ils connaissaient la Terre. Mercure, Mars, Jupiter.

Enfin, après neuf jours de navigation, le bâtiment qui portait nos voyageurs arriva en vue de Tahorti.

Encore quelques heures, et ils allaient savoir s'ils avaient vainement franchi les douze millions de lieues qui séparent Vénus de la Lune.

EXCURSIONS VÉNUSIENNES

Commebien on pense, ces quelques heures parurent aux Terriens aussi longues que des siècles.

Vainement, Fricoulet cherchait à les tirer du mutisme dans lequel chacun d'eux se renfermait, on lui répondait par des monosyllabes; puis, de nouveau, le silence régnait parmi les voyageurs.

Quelquefois même, on ne lui répondait pas du tout, se contentant d'un simple hochement de tête ou d'un haussement d'épaules.

Ossipoff, installé à l'avant du bateau avait posé sur le bordage sa lunette à l'oculaire de laquelle son œil demeurait vissé, cherchant à surprendre à l'horizon le premier indice de la côte à laquelle ils allaient aborder.

Gontran, immobile dans un coin, considérait d'un air morne la marche—trop lente à son gré—des aiguilles sur le cadran de son chronomètre qu'il tenait à la main.

Quant à Farenheit, pour tromper son impatience, il arpentait à grandes enjambées le pont de l'embarcation, assez semblable à un ours rôdant à travers sa cage.

Enfin, Ossipoff signala une côte basse qui barrait l'horizon d'une grande ligne bleuâtre, laquelle devint rapidement plus apparente, pour s'arrondir enfin en un golfe profond tout rempli de bateaux semblables à celui qui les portait.

Moins d'une heure après ils débarquaient et ils se dirigèrent, sous la conduite de Brahmès, vers la ville où, avant toutes choses, ils devaient être présentés au roi.

Après quelques pas faits en silence, Gontran qui marchait en avant de ses compagnons, s'arrêta tout à coup, levant les bras au ciel dans un geste stupéfait:

—Une champignonnière! s'écria-t-il.

—C'est ma foi vrai! dit à son tour l'ingénieur.

Et, d'un geste, appelant Brahmès auprès de lui, il désigna de la main, pour demander une explication, le singulier panorama qui s'étendait à leurs pieds.

Sur le flanc d'une colline peu élevée, dont le pied baignait dans l'océan du Centre, une agglomération de constructions uniformes et bizarres s'étageait, disposées avec une régularité géométrique, en de longues avenues partant du sommet comme centre pour aboutir à la mer, ainsi que les branches d'un gigantesque éventail.

Ces avenues étaient bordées, de droite et de gauche, par des habitations dont les toits, de forme ombellifère, se superposaient les uns sur les autres, comme des écailles de poissons.

Tels autrefois les soldats romains disposaient leurs boucliers,—en dos de tortue, disent les historiens,—pour marcher à l'assaut et se protéger des projectiles que l'assiégé faisait pleuvoir sur eux du haut des remparts.

Ce fut dans l'esprit de Fricoulet que l'aspect de cette ville singulière éveilla ce souvenir de l'antiquité.

—Ta comparaison est fort juste, repartit M. de Flammermont, mais, étant donné que nous avons affaire à une humanité intelligente, il faut admettre que ce mode de construction a une raison d'être.

—Ne trouvez-vous pas que cela ressemble à une armée de parapluies? demanda Farenheit.

—Sir Jonathan pourrait bien nous avoir fourni, sans y songer, l'explication que nous cherchons, dit l'ingénieur.

L'Américain se redressa et, sur son visage, passa comme un reflet de dignité offensée:

—Comment! sans y songer! répliqua-t-il...By God!mais, en vous disant cela, je songeais parfaitement bien que ces gens ne pouvaient construire leur ville autrement, et je parierais cent dollars contre un sou que, sur toute l'étendue du monde vénusien, les villes doivent se ressembler.

—Ah! bah! fit Gontran avec un sourire railleur, et quelles raisons fournissez-vous à l'appui de cette thèse?

—Les raisons que l'honorable M. Ossipoff lui-même nous a fournies.

Le vieux savant, fort surpris de se voir mêlé aux débats, dirigea vers l'Américain des regards interrogateurs.

—By God!grommela sir Jonathan, est-ce que je rêvais lorsque, ces jours derniers, nous parlant de la climatologie spéciale de cette planète, vous nous avez donné des détails sur les déluges d'eau que devait provoquer l'épaisseur des nuages flottant dans son atmosphère?... du reste, nous-mêmes en avons eu un échantillon assez convaincant, je crois...

—Alors, dit l'ingénieur, vous pensez que c'est à cette raison qu'il faut attribuer...

Ossipoff s'était tourné vers Brahmès et écoutait attentivement ce que lui racontait le Vénusien.

—Sir Farenheit, fit-il au bout de quelques instants, est dans le vrai... tous ces toits que vous voyez, sont formés de plaques de bronze ajustées les unes aux autres, de manière à composer une carapace énorme sur laquelle glissent, sans aucune infiltration, les torrents d'eau qui, à certaines époques de l'année, tombent du ciel; grâce à la disposition de la ville, ces torrents vont se perdre dans l'océan du Centre, sans avoir occasionné aucun dégât.

—Mais les rues doivent être ravinées, objecta Gontran.

—Les rues sont, paraît-il, dallées de bronze...

Tout en causant, la petite troupe avait atteint les premières maisons de la ville.

Là, encore, ce fut un nouvel étonnement; il fallut que leur guide les fit entrer dans l'une des habitations; Fricoulet, son carnet à la main, prenait des croquis qu'il accompagnait de notes rapides.

Quand Farenheit avait parlé de parapluies, il ne savait, certes, pas si bien dire; ces maisons n'étaient autre chose, en effet, que d'énormes parapluies métalliques adossés les uns aux autres. Le manche de l'instrument était figuré par un énorme pilier de bronze s'élevant de terre jusqu'au toit, et supportant les trois étages composant l'habitation; les murs formaient des réservoirs de vingt centimètres d'épaisseur, remplis d'eau; le toit lui-même, convexe extérieurement, mais plane à l'intérieur, était, lui aussi, transformé en un vaste bassin.

Par son évaporation constante, cette eau garantissait les habitants des ardeurs du Soleil.

—Songez, disait Ossipoff à ses compagnons qui s'étonnaient, que, pour les Vénusiens, le Soleil est deux fois plus étendu et plus chaud que pour les habitants de la Terre... il leur a donc fallu s'ingénier à se protéger contre ses redoutables atteintes.

—Les habitants... les habitants... grommela M. de Flammermont, je serais curieux d'en apercevoir... car, jusqu'à preuve du contraire, je tiens cette ville pour déserte et abandonnée...

—C'est peut-être le jour du marché, dit plaisamment Fricoulet.

—À moins que quelque fête ne retienne au dehors la population, dit à son tour Farenheit.

En ce moment, Brahmès qui les avait quittés pour aller aux nouvelles, revint et dit à Ossipoff:

—La ville tout entière est en émoi: une masse énorme, gigantesque, dont nul ne peut expliquer la provenance, a été trouvée, il y a quelques jours, flottant à la surface d'une mer de l'autre hémisphère.

Une exclamation joyeuse s'échappa des lèvres de Gontran.

—Séléna! soupira-t-il, en pensant qu'il allait enfin revoir sa chère fiancée.

—Je vais donc pouvoir régler mes comptes avec ce gredin de Sharp, grommela Farenheit en crispant, dans le vide, ses poings formidables.

Et tous les deux, sans écouter d'autres explications, se précipitèrent au dehors, criant:

—Où sont-ils?... où sont-ils?

—Attendez donc, fit Ossipoff en les rejoignant ainsi que Fricoulet... vous partez comme des fous, sans savoir où vous allez... laissez au moins Brahmès nous conduire.

—Excusez-moi, mon cher monsieur Ossipoff, riposta le jeune comte, mais il me tarde tant de revoir MlleSéléna.

—Croyez-vous donc qu'il me tarde moins, à moi, de revoir ma chère enfant?

Le Vénusien avait pris la tête de la petite troupe, et, d'une marche rapide, l'entraînait dans l'intérieur de la ville; pour faire cela, étant donnée la disposition particulière des rues, il fallait monter, et les Terriens, peu habitués, depuis quelques semaines, à faire usage de leurs jambes, avaient quelque peine à suivre leur guide.

Enfin ils arrivèrent, suant et soufflant, au sommet même de la colline, centre auquel aboutissaient, comme autant de rayons, toutes les avenues de la capitale.

Là, ils durent s'arrêter; devant eux, sur une place immense, ne mesurant pas moins de plusieurs kilomètres carrés, une foule compacte et bariolée se pressait, criant et gesticulant.

Ossipoff fronça les sourcils et murmura d'une voix amère:

—Voilà donc la raison pour laquelle la ville est déserte; tout le monde est ici pour faire une ovation à ce misérable.

Farenheit fit entendre un ricanement qui ressemblait fort à un rugissement.

—Laissez faire, laissez faire, grommela-t-il, cela va changer et, tout à l'heure, nous allons rire.

Le Palais du roi.

Et, en disant ces mots, un éclair de haine luisait dans les yeux de l'Américain.

Tous les visages étaient tournés dans la direction d'une habitation monumentale s'élevant, au sommet de la colline, d'une vingtaine de mètres au-dessus des autres maisons et fermant, en forme de demi-lune, tout un côté de la place.

—C'est le palais du roi! dit Brahmès à Ossipoff; c'est là qu'a été transportée l'étrange chose dont je vous ai parlé et que tout ce peuple est rassemblé ici pour contempler.

—Et c'est là qu'il nous faut aller? demanda Fricoulet, épouvanté par la perspective de traverser cette mer humaine dont les vagues houleuses moutonnaient à perte de vue.

En ce moment, une exclamation de surprise retentit; l'un des Vénusiens, placés devant eux, venait, en se retournant, de les apercevoir.

D'un geste, il attira l'attention de son voisin, qui en fit autant pour le sien et, en moins de cinq minutes, toute la foule faisant volte-face, regardait les Terriens, se poussant, se bousculant, s'écrasant pour les mieux voir et les considérer de plus près.

Tout d'abord, la curiosité des indigènes se trouva contenue par l'inquiétude première et l'indécision qui les saisirent à l'aspect de ces êtres, nouveaux pour eux.

Mais ils ne tardèrent pas à s'enhardir, peu à peu le cercle formé autour d'Ossipoff et ses compagnons se rétrécit et, bientôt, un Vénusien plus audacieux avançant la main, toucha du bout des doigts le vêtement de Farenheit.

Celui-ci se recula avec dignité.

—By God!grommela-t-il, nous prennent-ils pour des bêtes curieuses?

—Voilà qui est humiliant pour un citoyen de la libre Amérique, répondit Fricoulet gouailleur... Après tout, ils ont raison, car nous en faisons tout autant, nous autres qui avons la prétention d'être civilisés... Rappelez-vous la foule qui se presse, en été, au Jardin d'acclimatation, autour des cages contenant les échantillons de quelque peuplade sauvage.

Comme il achevait ces mots, un cri épouvantable retentit et un mouvement de recul se produisit aussitôt.

C'était un Vénusien qui, fortement intrigué par le monocle encadré dans l'arcade sourcilière de Gontran, avait voulu, par le toucher, se rendre compte de cette chose étrange.

Paysage vénusien.

M. de Flammermont avait, sans y penser, détendu son bras et son poing fermé était venu frapper l'indigène en pleine poitrine; le Vénusien avait poussé un cri de douleur et la foule, épouvantée, avait reculé aussitôt.

—Ce que vous venez de faire est de la dernière imprudence, déclara Ossipoff.

—Fallait-il me laisser tripoter par ce sauvage? demanda le jeune homme avec dégoût.

—Peut-être bien allez-vous être obligé de vous laisser tripoter quand même, riposta le vieillard, car, si je ne me trompe, tout ce monde là va nous tomber sur le dos.

Il régnait, en effet, dans la foule, une animation extraordinaire; au-dessus des têtes, des poings se dressaient, agitant des bâtons; même quelques mains étaient armées d'instruments en bronze, ressemblant à de larges poignards, mais que l'on tenait par le milieu, comme un bâton à deux bouts.

Du même mouvement, les quatre hommes tirèrent leur revolver et se mettant tous les quatre dos à dos, de façon à faire face de tous les côtés aux assaillants, se tinrent prêts à résister à la première attaque.

—C'est égal, murmura Ossipoff, Brahmès est bien long à revenir... s'il tarde encore, il pourrait bien nous retrouver en lambeaux.

Tout à coup, une immense clameur s'éleva et une poussée formidable se produisant, les premiers rangs des Vénusiens se trouvèrent, malgré eux, jetés sur les Terriens.

Quatre coups de feu retentirent; c'était Ossipoff et ses compagnons qui venaient, ensemble, de décharger en l'air leur revolver.

Ce fut un brouhaha indescriptible, un tumulte épouvantable, une clameur assourdissante où se mêlaient les cris d'effroi et les hurlements de douleur de ceux que les plus forts écrasaient dans leur fuite.

Voyant le succès inespéré obtenu par cette première décharge, les Terriens en firent une seconde qui accentua la débâcle; en moins de cinq minutes, la place fut complètement déserte; les Vénusiens avaient regagné leurs maisons dans lesquelles, sans doute, ils devaient se barricader fortement.

Fricoulet partit d'un large éclat de rire.

—Ah! dit-il, les peuples non civilisés ont du bon... Jamais un gardien de la paix, à Paris, n'obtiendrait par la douceur et les paroles conciliantes un semblable résultat.

—Puisque Brahmès ne vient pas à nous, dit Ossipoff, allons à lui.

Ce disant, suivi de ses compagnons, il s'avança vers le palais.

Comme ils étaient arrivés à peu de distance, un panneau d'une vingtaine de mètres de haut se déplaça tout à coup, roulant avec un bruit de tonnerre sur des galets de bronze, découvrant une baie large de quinze mètres environ, par laquelle les Terriens aperçurent un spectacle qui les frappa d'étonnement et d'admiration.

Au milieu d'une salle immense, sur un trône tout de bronze poli et étincelant comme de l'or, un Vénusien était étendu; les jambes, entourées de bandelettes brillantes, reposaient sur des coussins de pourpre; le buste, enveloppé d'une sorte de toge en étoffe blanche, toute constellée d'étoiles et de soleils, était soutenu par des oreillers de couleur jaune enrichis d'un métal inconnu aux Terriens, mais qui semblait luire comme des charbons enflammés.

Sur la tête, une sorte de tiare, du même métal que celui dont étaient ornés les oreillers, semblait faire planer, au-dessus du Vénusien, un astre resplendissant.

Du reste, le trône, le personnage lui-même, étaient inondés d'une lumière éblouissante qui donnait véritablement l'impression d'une divinité.

Tout autour, la salle était sombre, pleine d'une ombre mystérieuse dans laquelle on entendait un bourdonnement de respirations contenues; les yeux d'Ossipoff, s'habituant peu à peu à l'obscurité, découvrirent bientôt, rangés en cercle, figés dans une immobilité de statue, des corps agenouillés sur le sol, dans une attitude prosternée, le front touchant les dalles, entre les deux coudes appuyés, les avant-bras relevés, dressant au-dessus de la nuque les mains ouvertes en forme de coupes.

Sur ces mains, une sorte de brasier était posé dans lequel brûlait, avec des flammes dorées, un foyer ardent dont toute la lueur était concentrée par des miroirs réflecteurs en bronze poli, sur le trône et sur la quasi-divinité qu'il supportait.

Au-dessus du trône, dans un récipient immense, des flammes blanches et crépitantes étincelaient, et, renvoyées de miroirs en miroirs, venaient, elles aussi, converger sur le trône, resplendissant comme un astre au milieu de la nuit sombre.

Longuement, la statue ainsi irradiée, fixa Ossipoff et ses compagnons qui, instinctivement, s'étaient découverts; puis, sans un geste, sans un mouvement, elle fit entendre un petit clappement de langue. Aussitôt, tous les corps prosternés sortirent de leur immobilité, et, glissant sans bruit sur les dalles de bronze, se retirèrent à reculons et disparurent, fondus dans l'ombre, ainsi que disparaissent les génies dans les féeries.

Alors, la statue leva la main; à ce signe, un Vénusien agenouillé auprès du trône, se redressa et, à demi-courbé, s'en vint, à reculons également trouver les Terriens: c'était Brahmès.

—Le roi, fit-il à Ossipoff, consent à vous donner audience; approchez, il est déjà, par moi, au courant de vos aventures... expliquez-lui ce que vous désirez.

—Tu m'as dit, répondit le vieillard, que l'on avait transporté ici une chose étrange trouvée, il y a quelques jours, dans l'un des Océans de ton monde... Je voudrais savoir ce que sont devenus les êtres qui y étaient contenus?

Brahmès traduisit ces mots au roi dont les lèvres, après quelques instants de silence, firent entendre un murmure confus de paroles brèves et sonores.

Le visage du Vénusien refléta aussitôt un étonnement profond.

—Le roi, dit-il, ne comprend pas ce que tu veux dire... l'objet en question était vide.

—Vide! s'écria Ossipoff stupéfait.

Ses paupières se fermèrent, ses jambes fléchirent, et il fût tombé, si ses compagnons qui s'étaient approchés en le voyant pâlir, ne l'avaient soutenu dans leurs bras.

—Qu'arrive-t-il? demandèrent-ils, le cœur étreint, pour des raisons diverses, par une angoisse horrible.

Le vieux savant laissant tout à coup tomber sa tête entre ses mains, se mit à sangloter.

Alors, M. de Flammermont poussa un cri déchirant:

—Morte!... Séléna est morte!... mais parlez donc, monsieur Ossipoff, vous voyez bien que vous me mettez à la torture.

—Disparue! balbutia le vieillard... on n'a vu ni elle, ni Sharp.

Gontran était accablé; appuyé sur Fricoulet, il promenait, autour de lui, des regards vagues et hagards.

Farenheit, lui, égrenait, entre ses dents, un chapelet des jurons yankee des plus expressifs, tandis que ses doigts, machinalement, se crispaient sur une proie invisible.

—Comment! disparus!... s'exclama l'ingénieur qui, seul, parmi les Terriens, conservait tout son sang-froid, voilà qui demande des explications... exigez donc de Brahmès qu'il vous donne des détails.

D'une voix tremblante et coupée par les larmes, Ossipoff pria Brahmès d'insister auprès du roi pour savoir dans quelles circonstances avait été faite la trouvaille dont il avait été parlé aux Terriens.

Après avoir écouté parler religieusement Sa Majesté vénusienne, Brahmès se tourna vers le vieillard.

—C'est, paraît-il, vers la même époque que celle à laquelle vous avez abordé sur notre monde; les astronomes ont signalé, dans l'espace, un corps qui semblait se diriger sur nous... tout d'abord on avait cru qu'il s'agissait du mystérieux émissaire des autres mondes célestes qui avait visité notre planète quelques jours auparavant...

Ossipoff tressaillit et saisissant, par le poignet, le Vénusien ébahi.

—Que dites-vous? s'écria-t-il, et quel est cet émissaire dont vous parlez.

—Un être en tous points semblable à vous, qui venait de la Lune et se disait originaire d'un monde que nous apercevons d'ici et qu'il appelaitTerre.

—Sharp! c'est Sharp! gronda Farenheit.

—Oui, c'est Sharp, répéta Ossipoff; à ce sujet il ne peut y avoir aucun doute.

Et d'une voix tremblante d'émotion, il demanda à Brahmès:

—Cet individu... qu'est-il devenu?

—Il a fait ici un long séjour, répondit le Vénusien, après quoi, il a continué son voyage.

Le vieillard chancela.

—Mon Dieu!... balbutia-t-il.

Puis, après un moment:

—Mais, il n'était pas seul, n'est-ce pas, il avait une compagne avec lui, une jeune fille?...

—Le voyageur était seul...

—Qui sait si le misérable ne s'est point débarrassé de la pauvre enfant en la précipitant dans l'espace, sanglota Ossipoff.

Un rugissement accueillit ces paroles; c'était Farenheit que ce nouveau crime probable de son ennemi mettait en fureur.

—By God!hurla-t-il en grinçant des dents, dire que Dieu ne me laissera pas mettre la main sur ce bandit!

Accablé, en proie à un désespoir profond, Gontran, la tête sur la poitrine, demeurait immobile.

C'en était fini du rêve d'amour dont il s'était si longtemps bercé et qui l'avait poussé à tant de millions de lieues de sa planète natale.

Séléna était à jamais perdue pour lui, il pouvait mourir.

Seul, l'ingénieur qui n'avait au cœur ni l'amour de Gontran pour Séléna, ni la haine de Farenheit pour Sharp, avait conservé tout son calme et, en prodiguant, aux uns et aux autres, ses consolations, il se demandait s'il était dans les choses acceptables qu'après s'être éloigné de plusieurs millions de lieues du boulevard Montparnasse pour faire le tour du monde céleste, il s'arrêtât en si beau chemin?

Et carrément il répondait non.

—Voyons, dit-il, en toutes choses, il s'agit de ne pas s'emballer... examinons la situation avec calme; d'abord, vous monsieur Ossipoff, vous avez tort de déduire la mort de mademoiselle Séléna, de ce que personne ne l'a aperçue. Pour être un gredin, Sharp n'en est pas moins un homme intelligent et c'eût été, de sa part, une incommensurable bêtise que de mettre sa compagne en liberté.

—Dans un pays comme celui-ci, que risquait-il?... la pauvre enfant eût été incapable de se faire comprendre, dit tristement Ossipoff.

—En quelque endroit de l'Univers que vous vous transportiez, répliqua l'ingénieur, et à toutes les époques, les larmes ont leur éloquence et les supplications de votre fille eussent attendri ces gens-là.

—Qu'en conclus-tu donc? demanda Gontran en relevant la tête, avec une lueur d'espoir dans les yeux.

—Que Sharp a dû enfermer soigneusement mademoiselle Séléna dans le wagon et s'arranger de façon à la soustraire à tous les regards.

Farenheit inclina la tête à plusieurs reprises.

—Ce que dit M. Fricoulet paraît fort sensé, grommela-t-il.

Peut-être l'Américain n'avait-il pas, au sujet de l'existence de la jeune fille, une conviction absolue, mais son rôle, à lui, était de paraître y croire, autrement, ses compagnons, découragés, eussent probablement renoncé à poursuivre Fédor Sharp et, alors, c'en eût été fait de ses projets de vengeance.

Ils apperçurent un grand chariot, monté sur des roues en bronze.

—Sincèrement, poursuivit Fricoulet, je ne vois point quelles raisons eût eues Sharp de se porter à quelque violence sur votre fille... c'est un filou, c'est un gredin... mais rien ne prouve qu'il y ait en lui l'étoffe d'un assassin.

Et frappant amicalement sur l'épaule de M. de Flammermont, il ajouta:

—Donc, ne perdons pas courage et cherchons par quels moyens on pourrait rattraper ce monsieur.

—Le rattraper! murmura Gontran avec découragement, savons-nous seulement quel chemin il a pris?

—Il ne peut en avoir pris qu'un: celui-là que nous-mêmes nous nous proposions de suivre.

—Il faudrait être certain!

—Certain! s'exclama l'ingénieur, mais cela ne peut faire l'ombre d'un doute, car étant donné le moyen de locomotion qu'il nous a volé, il est obligé de marcher toujours sur le Soleil: nul doute que Mercure ne soit la prochaine station visée par lui.

—Or, poursuivit Ossipoff, qui reprenait courage en même temps que lui revenait un peu d'espoir, Mercure ayant passé à son aphélie, il y a cinq jours, la planète arrivera dans cinq jours, à sa plus courte distance de Vénus, c'est-à-dire à dix millions de lieues; ces dix millions de lieues, Sharp mettra environ dix-sept jours à les parcourir.

—Oh! bougonna Farenheit, que nous importe la rapidité avec laquelle il nous fuit, du moment que nous n'avons aucun moyen de le suivre.

—Voilà qui ne manque pas de logique, pensa Fricoulet.

Mais, haussant les épaules, il se tourna vers Gontran et lui dit:

—Voyons, toi qui, deux fois déjà, nous a tirés d'embarras, tu pourrais bien, cette fois-ci encore...

M. de Flammermont le saisit par le poignet:

—Mon cher Alcide, grommela-t-il, je ne suis pas d'humeur à plaisanter et je te prie...

Mais Ossipoff, qui avait entendu l'observation de l'ingénieur, s'approcha du jeune homme et d'une voix suppliante:

—Mon enfant, dit-il, mon fils...

—Mon cher monsieur, répliqua Gontran, j'ai le cœur broyé, comment voulez-vous que j'aie l'esprit assez lucide...

Et cependant il murmura dans un soupir:

—Ah! si nous avions encore notre sphère...

—Qu'en ferions-nous?

—N'est-ce point aux environs de cette ville que se trouve située la montagne au sommet de laquelle est installé l'appareil télégraphique reliant Vénus à la Lune?

—Parfaitement si... où veux-tu en venir?

—À ceci: que nous aurions pu utiliser cet appareil.

—Pour retourner dans la Lune? grommela Farenheit.

—Eh! non! pour continuer notre voyage.

—Comprends pas, murmura l'Américain.

—Cela prouve que vous avez la compréhension difficile, mon cher sir Jonathan, répliqua le jeune comte... au surplus cette discussion est oiseuse, puisque la sphère n'est point en notre possession.

Pendant tout ce dialogue, le roi était demeuré sur son trône, figé dans son immobilité majestueuse, les regards attachés sur les Terriens dont il cherchait, par leurs gestes, à deviner les paroles.

Brahmès, immobile lui aussi, attendait, soit qu'ils s'adressassent à lui, soit que le roi lui donnât un ordre.

Tout à coup Fricoulet poussa un cri.

—Mais, j'y pense, dit-il à Ossipoff, tout à notre rage de voir Sharp nous échapper une seconde fois, nous n'avons point pensé à demander à ces gens ce qu'est cet appareil étrange trouvé par eux et qu'ils ont amené ici... du moment que ce n'est point l'obus de ce gredin, qu'est-ce que cela peut être?

Farenheit se frappa le front.

—By God!...gronda-t-il, si c'était notre sphère!...

Ossipoff fit entendre un ricanement gouailleur:

—C'est impossible, répliqua-t-il.

—Nous pouvons toujours nous en assurer, répliqua l'ingénieur; interrogez-donc Brahmès.

Le Vénusien transmit aussitôt la question du vieillard au roi, qui laissa tomber de ses lèvres, à demi-entr'ouvertes, un murmure à peine perceptible.

Brahmès s'inclina, alla rapidement à l'extrémité de la salle et, d'un geste brusque écarta une haute tenture.

Les Terriens ne purent retenir un cri de surprise et de joie: étincelant, dans l'ombre, c'était leur sphère qui venait de leur apparaître.

Oubliant la présence de Sa Majesté vénusienne, Fricoulet se livra à un entrechat désordonné; quant à l'Américain, il agita en l'air sa casquette de voyage, en répétant par trois fois, d'une voix sonore:

—Hurrah!... hurrah!... hurrah!...

Pendant ce temps, Ossipoff et Gontran tombaient aux bras l'un de l'autre et se donnaient une accolade émue.

Enfin, chacun ayant, à sa façon, manifesté sa joie, Ossipoff pria le Vénusien d'exposer au roi quelles étaient les intentions de ses compagnons.

—En quittant Wourch, la belle planète double que vous admirez d'ici pendant les nuits claires, dit-il, nous pensions pouvoir rejoindre dans votre monde le voyageur que vous avez vu, il y a quelques jours, et qui dites-vous, est parti déjà... nous vous demandons en conséquence, de nous mettre à même de continuer notre voyage, en nous permettant d'utiliser votre réflecteur...

Par l'organe de l'interprète, le roi répondit fort gracieusement qu'il se mettait à l'entière disposition des hardis explorateurs; mais que l'émigration commençait dès le lendemain, qu'en conséquence les Terriens devaient remettre à deux mois l'exécution de leur projet.

Ossipoff, en entendant cette réponse, poussa un sourd gémissement; quant à Gontran, frappant du pied, il demanda ce que signifiait cette plaisanterie.

Brahmès, auquel fut traduite l'observation du jeune comte, répondit:

—Les peuples de notre Monde, sont en migration perpétuelle pour chercher un milieu tempéré indispensable à la vie; deux fois par an, nous passons d'un hémisphère dans l'autre, pour fuir soit les dévorantes ardeurs du solstice, soit les froids sombres du pôle. Demain est l'époque à laquelle, d'après les statuts royaux, nous devons nous mettre en marche pour l'hémisphère Sud.

—Eh! s'écria Gontran, nous ne sommes points les sujets de Sa Majesté vénusienne, et ses statuts sont pour nous lettre morte. Émigrez si bon vous semble, quant à nous qui avons affaire ici, nous resterons.

Brahmès ne comprit pas les paroles de M. de Flammermont, mais il en devina le sens.

—Je doute, dit-il à Ossipoff, que vos compagnons et vous, soyez organisés de façon à supporter le froid glacial qui va enfermer, durant deux mois, ces contrées dans un cercueil de glace; c'est une mort certaine qui vous attend.

—Je ne doute pas de la vérité de ce que vous venez dire, répliqua tristement le vieillard, mais le délai que vous nous assignez détruit en nous tout espoir de jamais rejoindre celui que nous poursuivons... or, mourir de froid ou mourir de désespoir, c'est tout un pour nous.

Le roi, auquel cette réponse navrée fut traduite, garda le silence quelques instants; puis enfin, se départissant, pour la première fois, de son impassibilité, il se mit à gesticuler avec une vivacité extrême, tout en causant à Brahmès.

Celui-ci, quand Sa Majesté eut fini de parler, se tourna vers le vieux savant.

—Voici, dit-il, ce qui vous est proposé: vous suivrez l'émigration, car, ainsi que je vous l'ai dit, tout à l'heure, vous ne pouvez demeurer ici; les habitants du pays de Boos, que vous avez vus dans leur élément et que leur constitution physique met à même de supporter les froids les plus rigoureux, vont, dès aujourd'hui, s'occuper à démonter pièce par pièce le réflecteur de la montagne d'Itnounh et le transporteront au sommet de la plus haute montagne de notre globe, qui se trouve précisément au centre de la contrée où nous nous rendons; si cela vous convient, des ordres vont être donnés immédiatement pour que ces gens de Boos, qui nous servent d'esclaves, soient mis à la disposition du roi.

Comme bien on pense, cette proposition, transmise par Ossipoff à ses compagnons fut acceptée, par eux, avec enthousiasme.

Ils prièrent Brahmès de remercier chaleureusement en leur nom Sa Majesté vénusienne, qui mit le comble à ses bontés en déclarant vouloir se charger de toute l'existence matérielle des voyageurs.

Dès le lendemain, ainsi que le leur avait dit Brahmès, ce fut, par toute la ville, un brouhaha indescriptible, un branle-bas général: devant chaque habitation, un chariot était arrêté sur lequel les habitants chargeaient leurs meubles et ustensiles primitifs; puis lorsque la maison était vide, on la fermait au moyen d'une plaque de bronze et le char allait prendre place, au bas de la colline, sur le rivage de l'océan du Centre, où le rendez-vous général était donné.

Le soir, les chariots royaux, tirés chacun par cinquante habitants de Boos, se mirent en marche et derrière eux, quartier par quartier et rue par rue, tout le cortège défila.

On eût dit, marchant tumultueusement sous le ciel étoilé, une gigantesque et fantastique caravane, traçant, dans le désert, un sillon formidable.

Et cette marche dura huit jours pendant lesquels les Terriens eussent pu se croire en excursion à travers quelque pays d'Orient, tant la chaleur était forte et aussi en raison de la faune et de la flore merveilleuses qu'il leur était donné d'admirer et d'étudier.

En arrivant au terme du voyage, ils trouvèrent un paysage, en tout point semblable à celui qu'ils avaient quitté; au bord d'une mer bleue et sans vagues, sur la croupe d'une colline élevée, une ville d'airain s'étageait, déployant, sous le soleil torride, ses avenues en éventail; non loin, coupant l'horizon d'une ligne sombre, se dressait une chaîne de montagnes, dont les cimes se perdaient dans les nuages.

—Eh! eh! grommela Ossipoff, les yeux fixés dans cette direction, c'est bien cela.

—On dirait que vous vous reconnaissez, grommela l'Américain d'un ton railleur.

—Si je me reconnais, riposta le vieillard, assurément. C'est une des régions que j'ai le plus souvent explorées... au télescope. Ainsi ce pic que vous apercevez-là, sur votre droite et qui paraît être le plus élevé de tous, a déjà été mesuré plusieurs fois, d'abord par Schroëter en 1789, puis en 1833 et en 1836, par Beer et Madler... aussi par moi-même, il y a quelques années à peine... eh bien! nous sommes tous tombés d'accord pour donner, à ce pic, une hauteur de quarante kilomètres environ.

—Et il nous va falloir grimper cela à pied? grommela Farenheit.

—À moins que vous ne comptiez monter en funiculaire, riposta Fricoulet gouailleur.

L'Américain haussa les épaules d'un mouvement furieux.

—Depuis de si longues semaines que je n'ai point fait usage de mes jambes, dit-il, j'ai les articulations rouillées, et, véritablement, je ne sais si j'aurai les forces nécessaires...

—On pourra vous louer des habitants du pays de Boos, dit Gontran en riant, cela vous remplacera les mulets dont on se sert, en Suisse, dans certaines ascensions.

Ossipoff hochait la tête, tout pensif.

—Il nous faudra au moins huit jours pour arriver là-haut, murmura-t-il.

—Le fait est, ajouta Fricoulet, que le Mont-Blanc n'est qu'une vulgaire taupinière à côté de ce sommet monstrueux.

—Mais, poursuivit l'Américain avec une légère inquiétude dans la voix, arrivés là-haut nous ne pourrons plus respirer...

—À ce point de vue là, rien à craindre, répliqua l'ingénieur; au pis aller, nous avons nosrespirols, mais je doute que nous ayons besoin de nous en servir; l'atmosphère doit être encore assez dense pour permettre à nos poumons terrestres de fonctionner à l'aise.

Tout en parlant, les Terriens, guidés par Brahmès, s'étaient mis en marche et bientôt ils s'étaient engagés dans un chemin en lacet, serpentant au milieu d'énormes roches.

Pendant près d'une heure, ils montèrent, suant, soufflant, geignant, maugréant; puis soudain le signal de la halte fut donné et Ossipoff auquel le Vénusien causait avec animation, s'approcha de Farenheit.

—Rassurez-vous, sir Jonathan, dit-il, vos jambes n'auront pas la peine de vous refuser un service que vous ne leur demanderez pas. Grâce aux Vénusiens, qui ont, paraît-il, à desservir un hôpital installé presque au sommet même de cette montagne, nous la gravirons sans fatigue, dans un véhicule très commode et très simple.

—Un véhicule! s'écria Fricoulet très intéressé... mais quelle sorte de véhicule?

Comme il achevait ces mots, d'une anfractuosité de rochers sortit un grand chariot, monté sur une douzaine de roues en bronze, basses et fort larges; à l'avant, à une sorte de timon très court, une chaîne de bronze était attachée, se déroulant, à perte de vue, sur le flanc de la montagne.

—Mais c'est le système des remorqueurs qui font le service entre Rouen et Paris, s'écria Gontran.

—Sauf que nous ne voyons pas le remorqueur, riposta l'ingénieur.

Interrogé, Brahmès expliqua que sur le versant opposé de la montagne une armée d'habitants de Boos, attelés à la chaîne, descendaient jusqu'à la plaine, formant ainsi contrepoids.

Rapidement, on chargea sur le chariot, tous les ustensiles et les bagages des voyageurs, ainsi que les différentes pièces du réflecteur qu'il s'agissait d'installer à nouveau au sommet de la montagne.

Puis, le signal du départ fut donné et l'ascension commença.

En vingt-quatre heures, après plusieurs haltes effectuées à différentes hauteurs, pour permettre sans doute à la machine humaine de prendre quelque repos, on arriva à une hauteur de trente kilomètres; là, on abandonna le véhicule et il fallut continuer le voyage à pied, au milieu d'une couche de nuages si épaisse qu'on ne voyait point à dix pas autour de soi, longeant des précipices énormes dont la vue seule donnait le vertige.

Enfin, au bout de soixante heures de fatigues surhumaines, et après avoir, par miracle, échappé à la mort qui les guettait, presque à chaque pas, Ossipoff et ses compagnons arrivèrent au plateau qui couronnait la montagne et dominait, de quarante-deux kilomètres le niveau des océans vénusiens.

Là, on prit un peu de repos; puis on déballa les appareils et dès le lendemain le travail commença, travail gigantesque, insensé, et que pour mener à bien, l'énergie et l'opiniâtreté des Terriens furent tout juste suffisantes: heureusement Brahmès, investi pour cette circonstance de toute l'autorité royale, avait pris sa besogne à cœur et ne laissait pas une minute de repos à l'armée d'esclaves travaillant sous ses ordres.

—Alcide! dit tout à coup Gontran à Fricoulet, il y a une chose qui me tourmente.

—Laquelle?

—Dans un voyage du genre de celui que nous avons entrepris, le principe, n'est-ce pas, pour s'élancer d'une planète sur l'autre, est de profiter des moments où elles sont le plus rapprochées.

—Assurément... c'est l'A, B, C de la logique.

—Aussi, pour aller de la Terre à la Lune, nous avons profité du périgée.

—Tout comme Sharp, en partant à notre place, a profité de l'époque à laquelle la Lune et Vénus se trouvent à leur plus grande proximité l'une de l'autre c'est-à-dire du périaplérodite...

—Et si je ne me trompe, il a encore appliqué le même principe en partant, il y a un mois pour Mercure?

—Comme de juste... mais où veux-tu en venir?

—À te poser cette question: à quel point de son orbite se trouvera Mercure, quand nous quitterons ce monde?

—Si nous pouvons, comme c'est probable, partir demain, Mercure sera en quadrature avec le Soleil, c'est-à-dire que, relativement à une ligne allant de cet astre à la planète où nous nous trouvons, il formera un angle droit.

—Alors, murmura Gontran effrayé, ce ne sera plus neuf millions de lieues que nous aurons à franchir?

—Non, ce sera treize millions et demi.

Le jeune comte fit un bond formidable.

—En ce cas, il est inutile de partir, nous n'atteindrons pas Mercure.

—Tranquillise-toi; avec des gaillards comme nous, quelques millions de lieues de plus ou de moins importent peu... Avant une semaine, la planète des commerçants et des voleurs nous donnera l'hospitalité.


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