Alors ce furent des cris, des jurons, des lamentations à n'en plus finir; lorsqu'on le sortit de là, le malheureux Yankee avait la peau des jambes presque entièrement enlevée.
—Baste! murmura Fricoulet, tout en procédant à un pansement sommaire; rien ne vaut, pour dégager le cerveau, un bain de pieds un peu chaud.
Gontran, que les grimaces de l'Américain amusaient beaucoup, vint lui serrer les mains avec énergie.
—Merci, sir Jonathan! dit-il avec emphase, merci.
—Merci... de quoi? demanda l'autre étonné.
—De nous avoir, par ce petit accident, donné une preuve certaine que le sol que nous foulons en ce moment est bien le sol de Mercure.
Farenheit regarda son interlocuteur, pour voir s'il ne se moquait pas de lui, mais le grand sérieux de M. de Flammermont lui donna le change et il étouffa, dans un grognement, les paroles de mauvaise humeur qu'il était prêt à prononcer.
—Alors, dit Ossipoff, vous croyez, Gontran, que nous avions besoin de cette preuve pour savoir ou nous étions?
Le jeune homme esquissa un geste vague.
—Mon Dieu! balbutia-t-il, ce n'était peut-être pas tout à fait nécessaire.
—Je dirai plus... c'était inutile.
Et étendant les bras vers les cieux:
—N'avons-nous pas là, au-dessus de notre tête, un indicateur merveilleux qui, mieux que quoi que ce soit, peut nous guider dans notre route et nous renseigner sur notre position?
—Il est vrai, en effet, dit Gontran, que par la situation des étoiles...
Fricoulet intervint:
—Permettez-moi, cependant, de vous faire observer, monsieur Ossipoff, que, vu de Mercure ou des autres planètes, le ciel étoilé est absolument le même que vu de la Terre. N'apercevons-nous pas ici, presque au Zénith, les sept étoiles de la Grande Ourse? là, sur notre gauche, ne sont-ce pas Orion et Rigel qui brillent non loin des Pléiades? sur notre droite, ne voyez-vous pas Arcturus, Véga, Procyon, Capella? Donc, nous ne pouvons guère nous en rapporter à la voûte étoilée pour nous assurer que nous sommes bien sur le sol mercurien.
Ossipoff accueillit ces paroles par un petit rire moqueur:
—Vous oubliez, dit-il, que pour la planète Mercure seule, Vénus peut briller avec un éclat aussi intense... si cela ne vous paraît pas probant... voici Mars, là-bas... ici, voici Jupiter, et enfin, voici la Terre; dites-moi quel est, dans l'immensité sidérale, le monde duquel on peut apercevoir, dans ces positions et avec ces dimensions, les différentes planètes que je viens de vous nommer?
Et il considérait l'ingénieur d'un air triomphant.
—Notez bien, répliqua Fricoulet, que je n'avais nullement besoin de ce que vous venez de me dire, pour me faire une opinion au sujet du monde sur lequel nous nous trouvons... seulement, je tenais à insister sur ce point que, en raison de l'éloignement prodigieux des étoiles, les perspectives ne changent pas et que...
Il considérait l'engénieur d'un air triomphant.
—Pardon, demanda Gontran en toisant Fricoulet d'un regard dédaigneux, est-ce à moi que s'adressait ce petit cours d'astronomie?
—Nullement, nullement, s'empressa de répondre l'ingénieur; c'était à sir Jonathan.
—By God!grommela celui-ci, qui considérait d'un air piteux ses mollets, que l'eau bouillante du ruisseau avait amenés à l'état écarlate; si c'est pour moi que vous parlez, vous perdez votre temps... car je me soucie de tout cela comme...
Et il acheva sa phrase en faisant claquer, contre ses dents, l'ongle de son pouce.
Décrire l'expression méprisante du visage d'Ossipoff, en entendant l'Américain s'exprimer ainsi, serait impossible.
Il pivota sur ses talons en haussant les épaules.
Mais, quelle ne fut pas sa stupéfaction, en voyant M. de Flammermont s'éloigner en courant, puis, après quelques enjambées, prendre son élan, et, d'un bond prodigieux, s'élancer dans les airs.
—Gontran! Gontran! cria Fricoulet, que fais-tu donc?
—Je le tiens... je le tiens... répliqua le jeune comte, en brandissant, à bout de bras, un objet que l'obscurité ne permettait pas de distinguer, mais qui paraissait s'agiter violemment.
En même temps, des cris perçants, désespérés, se firent entendre, troublant le majestueux silence de la nuit, éveillant au fond de la forêt immense des échos mystérieux.
Cependant, Gontran avait touché le sol, et, prestement, s'en revenait auprès de ses compagnons.
—Voilà, dit-il en riant, de quoi nous restaurer succulemment.
Et il brandit triomphalement, au bout de son poing, un animal étrange, ayant avec l'oiseau une certaine ressemblance, en ce sens qu'il était pourvu d'ailes membraneuses comme les chauves-souris, la tête, qu'un seul œil éclairait, placé juste au milieu du front, était munie d'un long tube corné, s'évasant, à son extrémité, comme un pavillon de cor de chasse. Point de pattes, mais les ailes garnies de sortes de griffes en forme de crochets, dont l'animal devait certainement se servir pour se suspendre aux arbres, au moment du repos.
Les Terriens, Fricoulet surtout, considéraient avec un intérêt mêlé de stupéfaction cet être bizarre.
—Et vous croyez que cela est bon à manger? demanda Farenheit, aux yeux duquel ce volatile n'était intéressant que par l'adaptation culinaire que l'on en pouvait faire.
—Ma foi! vous me posez là une question à laquelle je ne puis pas plus répondre que vous,... cependant, comme rien, dans la nature, n'a été créé sans but, peut-être est-il permis de penser que cet animal est comestible... donc, si le cœur vous en dit...
—Non, pas le cœur, mais l'estomac, répliqua Gontran, qui, déjà, préparait la bête avec acharnement... car je ne sais si cette nourriture, faite de mastic sur la lune, et d'herbes hachées sur Vénus, convient à vos estomacs, mais cette volaille a réveillé, chez le mien, tous ses appétits carnassiers!
Pendant que le jeune comte parlait, Farenheit avait ramassé des brindilles de bois qu'il avait réunies en tas, puis, battant le briquet, il mit le feu à ce bûcher improvisé, qui, bientôt, se transforma en un véritable brasier; quelques minutes après, le volatile mercurien, enfilé dans une branche de bois vert en guise de broche, grésillait au-dessus des flammes, répandant, dans l'atmosphère, une bonne odeur de graisse chaude, que les narines de nos voyageurs humaient gourmandement.
Tout en surveillant son rôti, Gontran réfléchissait.
—À quoi pensez-vous, mon cher enfant? demanda Mickhaïl Ossipoff.
—Je songe que nous allons éprouver bien des difficultés à parcourir rapidement ce monde inconnu, sans la moindre carte pour nous guider si, au moins, ce coquin de Sharp ne nous avait pas complètement dépouillés.
—Nous n'avons rien à déplorer en ce qui concerne Mercure, répliqua le vieillard, puisque les astronomes terrestres n'ont jamais été à même d'étudier suffisamment la planète pour en pouvoir dresser une carte; au surplus, vous avez, je crois, une crainte vaine! quinze mille kilomètres de tour, qu'est-ce que cela pour des gens comme nous?
—Surtout, ajouta Fricoulet, que, organisés comme nous le sommes, c'est absolument comme si nous étions chaussés de bottes de sept lieues...
—À table!... à table!... cria en ce moment l'Américain.
—Mais votre rôti ne doit pas encore être à point, déclara M. de Flammermont.
—Je vous demande pardon, riposta Farenheit, voici, montre en main, dix minutes qu'il est au feu.
—Eh bien! mais il sera saignant.
—Pardon! ces dix minutes en font quarante, en réalité.
—Je ne vous comprends pas!
—Puisque Mercure accomplit son voyage autour du Soleil en quatre fois moins de temps que n'en met la Terre à accomplir le sien, c'est donc que les minutes, sur cette planète, ont une valeur quadruple de celle des minutes terrestres.
Personne ne répondit, chacun étant trop affamé pour prendre le temps de réfuter cette théorie bizarre.
Tout en rongeant une aile du volatile, Farenheit demanda:
—Alors, si j'ai bien compris ce que vous disiez durant le voyage, Mercure est un monde inhabité.
Fricoulet haussa les épaules.
—Comment pouvez-vous dire des choses semblables, lorsque vous avez en main la preuve du contraire?
L'Américain arrondit les yeux.
—Ce n'est point une preuve que j'ai, répliqua-t-il; c'est un membre de volaille.
—Eh! riposta l'ingénieur, cette volaille est-elle autre chose qu'un habitant de Mercure?...
L'Américain, à cette sortie inattendue, éclata de rire, et son hilarité fut partagée par Gontran.
—En vérité, s'écria le jeune homme, tu voudrais prétendre que cet oiseau à trompe est un représentant de l'humanité mercurienne!
—Pourquoi pas?
—Notez bien, mon cher Gontran, dit à son tour Ossipoff, que Mercure étant une planète toute jeune, son humanité doit correspondre à la période quaternaire terrestre... d'autre part, il se peut que la succession des espèces vivantes se soit faite autrement que sur notre monde, et que l'humanité mercurienne ait une forme toute différente de celle qu'elle affecte sur les autres planètes.
Gontran, pendant cette explication, était demeuré tout interdit; quand le vieillard eut achevé, il fit une moue de dégoût et jeta loin de lui le morceau de carcasse qu'il s'apprêtait à dévorer à belles dents.
—Que te prend-il donc? demanda Fricoulet qui avait la bouche pleine.
—Je me fais l'effet d'un anthropophage!... déclara M. de Flammermont.
—Baste! grommela l'Américain, un habitant de Mercure! cela ne tire pas à conséquence, et puis, il n'avait qu'à prévenir.
Tout à coup, brusquement, sans transition aucune, la nuit fit place au jour.
À peine le soleil avait-il paru à l'horizon, que rapidement, il s'éleva dans le ciel, déversant sur la planète des torrents de lumière et de chaleur.
Pendant que ses compagnons s'épongeaient le front, Ossipoff, insouciant des insolations, avait saisi sa lunette et, la braquant sur l'astre radieux, mesurait son diamètre à l'aide du micromètre.
—C'est bien cela, murmura-t-il d'un ton satisfait—75'.
—Et de la Terre? demanda l'Américain, sous quel diamètre l'aperçoit-on?
—Sous un diamètre une fois moindre... c'est-à-dire mesurant 32 minutes seulement.
—Nous ne pouvons nous mettre en route maintenant, dit Fricoulet, à moins d'être rôtis tout vifs; si vous m'en croyez, nous nous étendrons sous la voûte épaisse et impénétrable que forme le feuillage de ces arbres, et nous dormirons en attendant la nuit.
Lorsque le crépuscule tomba, enveloppant le paysage d'une douce et chaude lumière dorée, les voyageurs se préparèrent au départ; du reste, ils n'emportaient avec eux que leurs armes, indispensables en prévision de la rencontre de Scharp, et quelques tablettes de la pâte nutritive, pour le cas où quelque habitant de Mercure ne passerait pas à leur portée.
Ils laissaient, auprès du ruisseau, leur sphère avec tout ce qu'elle contenait; nulle crainte que quelque filou y vînt mettre la main.
—Comment allons-nous faire pour ne pas nous égarer? demanda M. de Flammermont.
—D'après mes observations, répondit le vieux savant, nous devons nous trouver, actuellement, sur la limite de la zone tropicale; en nous guidant sur les étoiles, rien ne nous sera plus facile que de faire le tour de la planète, en nous dirigeant vers l'Est.
—Mais il doit certainement exister des mers et des océans, dans ce monde inconnu!... comment ferons-nous pour les traverser?
—Nous aviserons.
Tout en causant, on s'était mis en marche et cinq minutes avaient suffi à parcourir un kilomètre; on alla, de cette allure, jusqu'à minuit environ, traversant des plaines arides, franchissant des collines abruptes, se frayant à grand'peine un chemin à travers des forêts aux arbres titanesques, enchevêtrés de lianes énormes, fouillis inextricable dans lequel il leur fallait se débattre, comme des bestioles dans des toiles d'araignée immenses.
...se frayant un chemin à travers de forêts aux arbres titanesques.
Puis, tout à coup, le ciel s'assombrit, l'atmosphère se couvrit de nuages épais derrière lesquels disparurent les étoiles scintillantes et les astres radieux, et des ombres opaques ensevelirent la planète comme dans un suaire de deuil.
Force fut aux voyageurs de faire halte pour attendre le jour.
À l'aube, comme ils se préparaient à repartir, désireux de profiter des quelques instants pendant lesquels la chaleur était supportable, pour faire encore quelques lieues, Mickhaïl Ossipoff, qui marchait en tête, s'arrêta brusquement.
—De l'eau! exclama-t-il, de l'eau!
Étendant la main, il montrait à ses compagnons une nappe liquide qui, non loin de là, miroitait sous les rayons dorés du soleil; sur la rive, des arbres gigantesques penchaient leur frondaison verdoyante qui semblait répandre, tout alentour, une fraîcheur délicieuse.
—Si vous m'en croyez, mes amis, dit le savant, nous pousserons jusque là, puis nous nous arrêterons pour attendre le crépuscule.
—À quelle distance croyez-vous que nous soyons de cette oasis? demanda l'Américain en s'épongeant le front.
—Une quinzaine de kilomètres, tout au plus, répondit Fricoulet.
—C'est l'affaire d'une demi-heure! un peu de courage et nous jouirons, jusqu'au soir, d'un repos délicieux.
Sur ces mots, prononcés d'un ton encourageant par M. de Flammermont, on se remit en marche.
Mais, chose singulière, les voyageurs, tout en avançant, ne paraissaient pas se rapprocher de leur but!
L'eau étincelait toujours et les arbres continuaient à dresser dans l'air, leur chevelure; mais il semblait que le paysage reculât à l'approche d'Ossipoff et de ses compagnons.
L'Américain tira sa montre:
—Voilà déjà cinquante minutes que nous marchons, grommela-t-il, cinquante minutes pour faire quinze kilomètres! c'est inadmissible! vous vous êtes trompé dans l'estimation de la distance, mon cher monsieur Fricoulet!
—C'est bien possible, répliqua celui-ci qui, la main sur les yeux en guise d'abat-jour, examinait pensivement l'horizon.
—Par exemple! dit à son tour Gontran, il y a, dans ce qui se passe, quelque chose d'étrange, d'anormal! remarquez-vous que cette eau, ces arbres, ont la même tonalité que tout à l'heure, or les règles de l'optique...
L'ingénieur frappa ses mains l'une contre l'autre.
—J'y suis, s'écria-t-il... j'ai l'explication du phénomène, c'est un mirage... nous sommes victimes d'une illusion d'optique semblable à celles qui se présentent souvent dans les déserts africains.
—Un mirage, répéta Farenheit d'un ton accablé, alors, cette eau n'existe pas?
—À cela, il n'y aurait pas grand dommage, riposta Gontran, car elle doit être quelque peu brûlante, c'est l'ombre des arbres que je regrette.
—Ne nous désespérons pas, dit vivement Fricoulet, marchons encore un peu, il est fort possible que ce paysage existe réellement.
La constance des voyageurs fut soumise à une rude épreuve; la contrée qu'ils traversaient était une sorte de désert aride, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on ne voyait qu'un sol jaunâtre et desséché... pas un arbre, pas un brin d'herbe; du sable, du sable, toujours du sable et, au-dessus de la tête, dans le ciel pur, le disque énorme du soleil, versant à torrents ses rayons, qui leur calcinaient les membres et corrodaient leurs entrailles.
Enfin, à bout de forces, ils s'arrêtèrent, une toile de tente fut tendue sur quatre piquets et, dans le carré d'ombre que cet abri primitif projetait sur le sol brûlant, les voyageurs s'étendirent jusqu'au soir.
Lorsque, dans l'immensité sidérale, l'astre du jour eut été remplacé par la clarté plus douce de Vénus, les voyageurs abandonnèrent leur campement, décidés à marcher jusqu'à ce qu'ils fussent sortis de ce pays désolé.
Vers minuit, enfin, après une cinquantaine de kilomètres parcourus, ils entrèrent dans une contrée nouvelle, et la végétation reparut, plus luxuriante encore qu'à l'endroit où ils avaient opéré leur descente; aux sables du désert succédait une plaine fertile et gazonnée; au loin, l'on entendait le murmure d'une eau courante, bruissant sur les cailloux.
—Farenheit! Farenheit! appela Ossipoff en voyant l'Américain prendre les devants, ou courez-vous ainsi?
—Prendre un bain! répondit-il sans s'arrêter.
—Mais le malheureux va s'échauder! fit M. de Flammermont en se précipitant sur les traces de Farenheit.
Celui-ci avait quelques enjambées d'avance, si bien qu'il disparut sous les grands arbres, avant que le jeune homme l'eût rejoint.
Soudain l'Américain poussa un cri de joie; semblable à une nappe d'argent, une immensité liquide s'étendait devant lui, reflétant, à sa surface, les astres étincelants qui fourmillaient au firmament.
—By God!grommela-t-il en précipitant sa course, fût-ce de l'eau à faire cuire des œufs, le bain me paraîtra frais auprès des rayons du soleil.
En deux bonds, il atteignit la rive, se débarrassa de ses vêtements, et ne conservant que son caleçon, entra dans l'eau.
Bien que chaude, l'eau lui parut, en effet, d'une température moins élevée que l'atmosphère embrasée de la journée, et il s'y plongea avec une volupté inouïe, piquant des têtes, faisant la planche, tirant des coupes savantes, en bon nageur qu'il était.
Sans y prendre garde, il s'était un peu éloigné de la rive et il ne songeait aucunement à mettre un terme à ses exercices aquatiques, lorsque tout à coup, à quelques mètres de lui, l'eau bouillonna fortement, en même temps qu'une masse sombre, émergeant à la surface, se dirigeait vers le bord.
Tout de suite, l'idée des crocodiles vint à Farenheit et, en dépit de la température de l'eau, un frisson glacé lui courut le long de l'échine.
Instinctivement, sa main chercha son revolver à sa place habituelle; mais il était en caleçon.
—By God!gronda-t-il, pourvu que les amis arrivent à temps.
Cependant, la masse inquiétante avait abordé et, lentement, péniblement, se hissait sur la rive en poussant des grognements formidables.
À la clarté de Vénus, l'Américain distinguait, bien qu'assez vaguement, un corps énorme terminé en forme de queue et ne paraissant pas mesurer moins de cinquante à soixante mètres, la partie antérieure de l'animal formait à elle seule la tête, tête monstrueuse, épouvantable, que terminait une trompe rigide en forme de cornet, assez semblable à celle dont était munie la tête de l'habitant mercurien dont les voyageurs s'étaient régalés.
De l'endroit où il se trouvait, Farenheit entendait l'aspiration puissante du monstre qui, déséquilibrant les couches atmosphériques, produisait des courants d'air violents dont le remous arrivait jusqu'au nageur.
Celui-ci était fort mal à son aise et maudissait la malencontreuse idée qu'il avait eue de prendre un bain.
Tout à coup, un cri terrible, n'ayant presque rien d'humain, parvint jusqu'à lui.
Puis aussitôt, une voix angoissée, venant de la rive, appela au secours!
—By God!grommela Farenheit, qu'arrive-t-il?... le monstre aurait-il attaqué les amis?
Et, sans réfléchir que ses mouvements pouvaient attirer l'attention de l'animal, il se mit à nager vigoureusement en faisant un léger détour, afin d'aller aborder au plus près et de prêter main forte à ses compagnons.
—Au secours!... au secours!... répéta la même voix.
L'Américain avançait rapidement.
—Courage! cria-t-il, courage, me voici.
Comme pour lui répondre, le monstre poussa un hurlement qui déchira l'air effroyablement; on eût dit le ronflement d'une sirène à vapeur.
Comme Farenheit sortait de l'eau, il aperçut une forme blanche cramponnée à un arbuste.
—Tenez ferme, cria-t-il, tenez ferme, me voici.
—À moi! monsieur Farenheit, à moi!
—Mademoiselle Séléna! s'exclama l'Américain, tellement stupéfait qu'il s'arrêta dans sa course.
—Vite!... vite!... je ne puis plus.
La forme blanche parut se détacher de l'arbre et, tout en résistant, s'avancer vers le monstre dont la trompe, braquée sur elle, semblait un gouffre prêt à l'engloutir.
En ce moment, un grand bruit se fit entendre sous les arbres; c'était Ossipoff et ses compagnons qui accouraient à la recherche de Farenheit.
—Tirez! tirez! leur cria l'Américain, impuissant à sauver la jeune fille de la mort inévitable qui l'attendait.
Une dizaine de coups de feu éclatèrent, éveillant, dans le lointain, des échos semblables aux roulements du tonnerre.
Il l'avait prise sur ses genoux et la berçait comme une enfant.
Épouvanté par ce bruit auquel ses oreilles n'étaient point habituées, atteint peut être par l'un des projectiles, le monstre mercurien poussa un horrible grognement et, plongeant dans le lac, disparut aux yeux des Terriens.
—Séléna! s'écria Gontran éperdu, en bondissant jusqu'à la forme blanche étendue sur le sol.
Presque en même temps que le jeune homme, Ossipoff fut auprès du corps de sa fille:
—Mon enfant! gémit-il, ma fille adorée! c'est toi! c'est bien toi que je revois!
Il l'avait prise sur ses genoux et la berçait comme une enfant.
Fricoulet écarta un peu Gontran et plaça sa main sur la poitrine de la jeune fille.
—Elle n'est qu'évanouie, déclara-t-il, donc rassurez-vous, monsieur Ossipoff, et toi, Gontran, ne te désole pas, ce n'est absolument rien. Si vous le voulez bien, nous allons retourner, à marche forcée, jusqu'à l'endroit ou nous avons laissé notre sphère, là, je trouverai, dans ma caisse de pharmacie, les médicaments nécessaires à MlleSéléna.
—Mais elle, fit Ossipoff, comment la transporterons-nous?
—D'une manière fort simple, déclara Farenheit qui achevait de s'habiller, vous aller voir.
Il arracha, à l'arbre le plus voisin, deux branches longues et flexibles auxquelles il fixa l'ample redingote du vieillard, comme une toile tendue sur un lit de sangle.
On y déposa la jeune fille, puis lui et Gontran mettant sur leurs épaules les brancards de cette litière improvisée, partirent au pas gymnastique, suivis de Fricoulet et d'Ossipoff.
Tous les vingt kilomètres, les porteurs se relayaient; tous les quarante kilomètres, on s'arrêtait dix minutes pour se reposer.
Quand l'aurore apparut, les voyageurs étaient réunis dans la sphère, autour de Séléna qui, sortie de sa torpeur, grâce aux soins intelligents de Fricoulet, leur souriait doucement.
Des quatre voyageurs, Farenheit était certainement celui qui manifestait la plus grande joie de voir la jeune fille revenue à elle.
—Comme vous êtes bon, sir Jonathan, dit Séléna en lui tendant la main, et comme cela paraît vous faire plaisir de me revoir.
—Dame! répliqua l'Américain, je songe que vous allez pouvoir me donner des nouvelles de ce misérable.
—Moi! répliqua-t-elle d'un air étonné, je ne puis rien vous dire de lui, sinon qu'il est parti voilà bientôt quatre jours.
—Parti! s'écrièrent ensemble Ossipoff et ses compagnons, mais parti pour quelle destination?
—Pour le Soleil.
—Mais, toi?...
—Moi, il m'a abandonnée ici, parce que j'étais, pour le wagon, une surcharge qui pouvait compromettre son voyage.
Gontran serrait ses poings avec fureur.
—Ah! le misérable... le misérable!... il me le paiera cher.
Farenheit, lui, répondit avec un rugissement:
—Pour cela, il faudrait que vous lui mettiez la main dessus; or, comme nous sommes cloués ici pour le restant de nos jours, sans aucun espoir de revoir jamais notre planète natale...
—Qu'importe! murmura Ossipoff tout à la joie de serrer dans ses bras sa fille chérie.
—By God!grommela l'Américain, vous en parlez à votre aise, vous avez retrouvé votre fille; mais Sharp m'échappe encore une fois.
—Et cette fois est la bonne, ricana Fricoulet.
Sir Jonathan haussa les épaules et s'éloigna pour aller à la recherche d'habitants de Mercure sur lesquels il pût passer sa fureur.
En effet, il revint, au bout d'une demi-heure, portant attaché, tout autour de lui, à sa ceinture, un chapelet de volatiles en tous points semblables à celui que Gontran avait tué.
—Belle chasse! dit Fricoulet en se frottant les mains avec un visible contentement.
—Figurez-vous, répliqua l'Américain, qu'il se passe dans le ciel quelque chose de fort singulier; on dirait qu'il y a une étoile qui grandit à vue d'œil.
L'ingénieur haussa les épaules en riant.
—Illusion d'optique, dit-il.
—Je vous affirme que j'ai vu net, même que cette étoile illumine, de son rayonnement, toute une partie de l'espace.
L'Américain parlait si ferme et d'un ton si convaincu que Fricoulet le suivit au dehors.
À peine eut-il jeté les yeux sur le ciel qu'il rentra précipitamment; muni de la lunette d'Ossipoff, il la braqua sur le point désigné par l'Américain:
—Une comète! une comète! s'écria-t-il.
Tout le monde, même Séléna, vint le rejoindre.
Le vieux savant arracha, des mains de l'ingénieur, l'instrument qu'il dirigea vers l'astre et demeura longtemps en contemplation.
Enfin, il murmura:
—En effet, c'est une comète.
Puis aussitôt, jetant un regard circulaire sur le paysage:
—Si vous m'en croyez, dit-il, nous nous établirons provisoirement au sommet de cette petite colline que vous voyez là-bas; nous y serons admirablement bien pour nous livrer à nos observations astronomiques; en même temps, au point de vue hygiénique, nous aurons moins à souffrir du rayonnement.
En raison du peu de pesanteur à la surface de la planète, les quatre Terriens eurent tôt fait de rouler la sphère jusqu'à l'endroit indiqué par le vieux savant; c'était une petite éminence boisée, élevée d'une cinquantaine de mètres au-dessus du niveau du sol, et descendant, en pente douce, jusqu'au ruisseau où sir Jonathan avait pris, l'avant-veille, un bain de pieds si malencontreux.
Quand il s'éveilla, le lendemain matin, le premier soin d'Ossipoff fut de gravir l'escalier intérieur qui conduisait au sommet de la sphère où il avait installé des instruments d'optique.
Aux cris qu'il poussa, ses compagnons le rejoignirent et aperçurent, avançant vers le Soleil avec une rapidité vertigineuse, le météore de la veille qui étalait, en travers du ciel, une queue immense.
Après être demeurée un moment silencieuse, éblouie par ce spectacle féerique, Séléna demanda:
—Chaque comète a un nom, n'est-ce pas, père?... Comment donc s'appelle celle-ci?
L'astronome hocha la tête, d'un air de doute.
—Je l'ignore, répondit-il.
—Comment, vous l'ignorez? je croyais cependant...
—Tu croyais mal, répliqua-t-il d'un ton un peu sec, ces corps errants, baptisés du nom de comètes, sont aussi nombreux dans l'espace que les poissons au sein de l'Océan; il se peut donc que nous ayons sous les yeux une comète nouvelle, arrivant de l'infini et que notre Soleil fait dévier de sa route.
En ce moment, Gontran fit un léger saut en arrière.
—Dites donc, fit-il, n'y a-t-il pas à craindre que cette comète ne nous heurte en passant; elle paraît venir directement sur nous.
Fricoulet, qui examinait l'astre avec attention, murmura:
—Tu pourrais bien pronostiquer juste, car elle va certainement couper l'orbite de Mercure.
Et, après un moment, il ajouta:
—Ça, par exemple, pourrait bien être la fin; qui sait, en effet, ce qui sortirait d'un abordage semblable.
Toute la journée, en dépit des torrents de feu qui tombaient du ciel, les Terriens demeurèrent à leur poste d'observation, regardant croître, avec terreur, cet astre qui, peut-être, leur apportait la mort; maintenant on distinguait nettement les trois parties de la comète: la tête énorme, monstrueuse, entourée de sa chevelure lumineuse auprès de laquelle la lumière solaire pâlissait, et sa queue qui balayait l'espace de son panache enflammé.
Comme la nuit approchait, l'atmosphère parut soudain s'embraser, la chaleur devint étouffante, l'air se raréfia et, sous le coup d'une inexplicable asphyxie, les voyageurs perdirent connaissance.
À CHEVAL SUR UNE COMÈTE
Parbleu! voilà qui est fort!
Assis sur son séant, M. de Flammermont considérait avec stupeur ses compagnons étendus autour de lui, dans des positions diverses et dormant d'un profond sommeil.
Le jeune homme venait de se réveiller et ses yeux, en s'ouvrant, s'étaient naturellement tournés vers Séléna.
Mais Gontran était-il insuffisamment réveillé ou bien était-il le jouet d'une illusion d'optique? toujours est-il que le gracieux visage de la jeune fille lui parut noir comme de l'encre.
Il regarda les autres voyageurs; tous, des pieds à la tête, lui semblèrent avoir été plonges dans un bain de suie.
—Voyons, balbutia-t-il, voyons, je rêve, ou bien, pendant mon sommeil, il m'est survenu, dans la rétine, quelque incompréhensible accident.
Il voulut se frotter les yeux; mais un brusque mouvement arrêta ses mains à mi-chemin.
Ses mains, à lui aussi, étaient noires et son complet de coutil blanc paraissait avoir été amidonné avec du noir animal.
—Cela! par exemple! c'est trop fort!
Non sans peine, engourdi encore par l'étrange sommeil qui l'avait terrassé en même temps que ses compagnons, il se leva et s'approchant de Fricoulet, le secoua violemment par les épaules.
—Hein!... quoi!... qu'arrive-t-il? grogna l'ingénieur en sursautant.
Puis, apercevant Gontran, qui penchait vers lui son regard anxieux, il partit d'un grand éclat de rire.
—Ah! fit-il, elle est bien bonne!... mais tu t'es trompé de savon, mon pauvre ami... à moins que tu n'aies l'épiderme si sensible qu'en vingt-quatre heures le soleil ait pu te transformer en nègre d'Éthiopie.
Et il riait à se tordre; mais son hilarité augmenta lorsqu'il s'aperçut qu'autour de lui tout le monde avait subi le sort de M. de Flammermont.
—Ah! les bonnes têtes! exclama-t-il... regarde donc, Gontran; Ossipoff, avec ses cheveux et sa barbe en broussailles, ressemble exactement à une tête de loup... ah! ah! et Farenheit!... non, Farenheit vaut son pesant d'or!
Enfin, il réussit à reprendre son sérieux et demanda:
—Qu'est-ce que cette mauvaise plaisanterie?
—C'est pour en avoir l'explication, bougonna Gontran, que je viens de te réveiller... car, tu te moques des autres... mais si tu te donnais la peine de te regarder...
Il avait tiré de son vêtement un petit nécessaire de poche et tendait à l'ingénieur une glace minuscule, tout juste assez grande pour que l'on pût s'y mirer un œil ou le bout du nez.
Fricoulet aperçut alors la face d'Auvergnat la plus réussie qui ait jamais embelli la boutique d'un charbonnier.
—Oh! elle est bien bonne!... elle est bien bonne!... s'exclama-t-il en riant aux larmes.
—Tu ferais bien mieux de m'expliquer la cause de ce phénomène, grommela Gontran.
L'ingénieur promenait ses regards autour de lui, espérant trouver, dans le paysage, quelque indice capable de le mettre sur la trace de ce qu'il cherchait.
Rien n'avait changé: ses compagnons et lui étaient bien, comme la veille, au sommet de la colline où ils avaient roulé la sphère; là-bas, dans le fond de la vallée, s'estompant dans une sorte de brume, apparaissait le dôme arrondi de la forêt et le bruit du ruisseau, chantant sur ses cailloux, parvenait jusqu'à eux.
Alors il leva le nez en l'air; le ciel était obscurci par une sorte de brouillard qui tombait en pluie fine ou plutôt en poussière impalpable, jetant sur le sol, sur les plantes, sur les arbres, une teinte uniformément grise et désolante.
—As-tu visité quelquefois un pays minier? demanda tout à coup l'ingénieur.
—Non; pourquoi?
—Parce que ce qui nous entoure en a absolument l'aspect; on jurerait que ce qui flotte dans l'air est de la poussière de charbon.
—Tout cela ne nous dit pas...
—Pourquoi nous sommes ridicules à ce point, tu as raison; mais peut-être M. Ossipoff pourra-t-il nous éclairer à ce sujet.
Et il s'avançait vers le vieillard avec l'intention de le réveiller.
Gontran l'arrêta et, se plantant devant son ami:
—Ai-je l'air si grotesque que cela? demanda-t-il d'un ton navré.
—Grotesque! non... mais enfin, tu as l'air d'un nègre.
Et il reprit aussitôt:
—D'un nègre comme il faut, s'entend.
Le jeune comte eut un geste désespéré.
—Mais je ne veux pas que Séléna me voie ainsi.
Fricoulet haussa les épaules:
—Quel inconvénient trouves-tu à cela, puisqu'il en est de même pour elle? au contraire, vous formez, elle et toi, le couple le mieux assorti qui se puisse contempler, au point de vue couleur, bien entendu.
—Ah! murmura Gontran, elle, c'est bien différent... une femme est toujours charmante.
Fricoulet fit la grimace.
—Tandis que tu crains pour ton prestige, dit-il ironiquement; au fait peut-être est-il préférable que nous nous débarbouillions; le ruisseau est à deux pas; courons y faire nos ablutions, avant qu'ils ne se réveillent.
En quelques enjambées, les deux amis dévalèrent sur le flanc de la colline, soulevant, à chacun de leurs pas, des nuages de poussière fine et impalpable dont le sol était couvert.
Gontran, qui avait devancé Fricoulet de quelques mètres, poussa un cri désespéré en lui montrant le ruisseau d'un geste désespéré.
—De l'encre!... fit-il... c'est de l'encre qui coule là... ma parole! c'est à devenir fou.
L'ingénieur s'agenouilla sur la rive, prit dans sa main quelques gouttes d'eau et constata, avec stupéfaction, que le ruisseau avait, lui aussi, subi une transformation analogue à la leur.
—Eh bien? demanda M. de Flammermont.
—Je n'y comprends rien.
En ce moment, des cris éclatèrent du côté du campement et les deux jeunes gens, croyant à un accident, se hâtèrent de rejoindre leurs compagnons.
Ceux-ci, réveillés, étaient debout, gesticulant comme des fous, et parlant avec une rapidité extrême.
—Je vous dis, hurlait Farenheit, que c'est une mauvaise plaisanterie; or, comme nous ne sommes pas à l'époque du carnaval, je n'admets pas qu'on abuse de mon sommeil pour me ridiculiser ainsi.
—Mais vous êtes dans l'erreur, mon cher sir Jonathan; comment voulez-vous admettre que M. de Flammermont, un homme sérieux, un homme si bien élevé, se soit permis... ah! pour ce qui est du petit Fricoulet, celui-là, je croirais volontiers...
—Mais non, papa, disait à son tour Séléna, M. Gontran n'eût certainement pas permis que M. Fricoulet me barbouillât de la sorte.
—Alors! quoi! quoi!... rugit l'Américain, en mettant le revolver au poing... je ne puis cependant pas supporter qu'on humilie en moi le pavillon étoilé des États-Unis!...
Un éclat de rire moqueur retentissant derrière lui, fit retourner Farenheit qui se trouva face à face avec l'ingénieur.
—By God!s'exclama-t-il, vous aussi!
—Mais oui, moi aussi; comme vous, comme Gontran, comme les arbres, comme le ruisseau même...
Et frappant amicalement sur l'épaule de l'Américain:
—Calmez-vous, sir Jonathan, dit-il; l'auteur de cette aimable fumisterie—car c'est littéralement une farce de fumiste—n'est pas parmi nous... il est au-dessus de nous et bien à l'abri de vos coups... car je suppose tout simplement que c'est dame Nature.
Ossipoff eut un brusque haut-le-corps.
—Que supposez-vous donc? murmura-t-il.
—Moi! absolument rien, sinon que nous sommes en présence d'un phénomène propre, sans doute, à la planète sur laquelle nous nous trouvons en ce moment.
L'Américain se croisa les bras et s'adressant au vieillard, il lui dit avec une surprenante animation:
—Et vous croyez que je vais me contenter de cela, moi? moi, que vous avez entraîné dans cette aventure inouïe, et sans précédent! comment, un phénomène se présente et vous, des savants, vous dont le métier est d'expliquer aux ignorants...
—Ou aux imbéciles, dit Fricoulet.
—Ou aux imbéciles, répéta l'Américain, la cause de ce phénomène, vous vous taisez... vous ne trouvez rien à répondre!—Non, mon cher monsieur, cela ne peut se passer ainsi—puisque vous vous êtes fait une spécialité du ciel, vous devez comprendre les choses qui s'y passent... erreur, monsieur Ossipoff, erreur vous répondrez.
Et il braqua le canon de son revolver sur la poitrine du vieillard.
Séléna jeta un cri et Gontran, se précipitant sur l'Américain, le désarma.
Froidement Farenheit prit sa carabine et l'arma.
—Ah çà! s'écria Fricoulet, vous êtes fou!... est-ce depuis que vous êtes déguisé en nègre que vous devenez aussi féroce?
Ossipoff, impassible jusque-là, s'avança vers l'Américain, les poings fermés, dans une attitude menaçante.
—Laissez, gronda-t-il, laissez, je me charge seul de lui faire son affaire.
Fricoulet le saisit à bras le corps.
—Y pensez-vous, monsieur Ossipoff! s'exclama-t-il... mais vous aussi, vous perdez la tête, voyons! que diable! un peu de sang-froid... deux hommes comme vous et sir Jonathan ne peuvent en venir aux mains pour une misérable question comme celle qui vous divise.
Tout en parlant, il faisait tous ses efforts pour contenir le vieillard qui se débattait, criant, vociférant comme un énergumène.
Brusquement, Farenheit détendit ses bras auxquels Gontran se suspendait et la secousse fut si violente, si inattendue, que le pauvre jeune homme s'en alla rouler, les quatre fers en l'air, à une cinquantaine de mètres.
Puis, jetant sa carabine sur son épaule, l'Américain tourna les talons et partit à grandes enjambées; en quelques secondes, il eut disparu.
Gontran revint, furieux et proférant des menaces de mort:
—Où est-il? gronda-t-il, où est-il?
Personne ne lui répondit: Ossipoff, assis sur le sol, était plongé déjà dans une série de calculs gigantesques, accompagnés de dessins bizarres.
Séléna, le visage caché dans les mains, pleurait à chaudes larmes, en poussant de petits gémissements plaintifs.
Gontran tournait autour de la sphère, comme un cheval de manège, grinçant des dents et dressant vers le ciel ses poings menaçants.
Tout à coup, le hasard de sa course l'ayant amené devant la jeune fille, il s'arrêta net et, d'une voix amère, presque insolente, il demanda:
—En vérité, mademoiselle, je vous serais bien reconnaissant si vous vouliez me dire la cause de ce désespoir... pourquoi ces pleurs? sans doute, parce que la nature s'est plu à noircir mon teint...
Il eut un hochement de tête et ajouta, avec un ricanement:
—Parbleu! je comprends! pauvre imbécile que j'étais... c'était mon physique qui vous plaisait... point autre chose... et ce physique étant détérioré, à votre point de vue, votre affection s'en va avec vos pleurs... mais si la beauté de mon âme, mademoiselle, était entrée pour quelque chose dans l'amour que vous vouliez bien avoir pour moi, vous ne vous désoleriez pas ainsi que vous le faites... car l'enveloppe matérielle, qu'est-ce que cela, je vous le demande, auprès...?
Il s'arrêta et apercevant Fricoulet qui l'écoutait parler, en fixant sur lui des regards ahuris:
—Du reste, votre attitude me prouve surabondamment que vous ne possédez que des notions fort imparfaites sur l'esthétique. Fricoulet vous dira qu'il y a de beaux nègres comme il y a de beaux blancs... l'esthétique à ce point commun avec la morale, c'est qu'elle dépend de l'éducation... elle change avec les latitudes.
Il parlait avec rapidité, hachant ses phrases, mâchonnant ses mots, tellement que Fricoulet ne pouvait l'interrompre.
—La morale, répéta le jeune comte avec un éclat de rire étrange... Tenez, mademoiselle, il y a des choses que vous ne savez probablement pas... Certaines peuplades de la Terre de feu ont coutume de manger les vieillards...
À ces mots, Séléna poussa un cri perçant et se précipitant vers son père, lui fit un rempart de son corps.
—Prenez garde, père, fit-elle, Monsieur de Flammermont veut vous manger.
Le vieillard suspendit son crayon:
—Qu'importe répondit-il froidement, je lui abandonne mon corps, à la condition qu'il me laisse ma tête pour calculer.
Et il se replongea dans ses raisonnements.
Gontran poursuivit en haussant les épaules:
—Il en est de même pour la beauté, si j'appartenais à certaines peuplades de l'Océanie, je pourrais trouver fort mauvais que vous ne portiez ni plumes dans les cheveux, ni coquillages dans les oreilles, ni anneau dans le nez.
Séléna se redressa et d'une voix pleine de dignité:
—Du moment que pour vous plaire, monsieur, il me faut renoncer aux coutumes de mon pays, c'est que vous ne m'aimez plus... c'est bien, monsieur, je vous rends votre promesse.
Et toute pleurante, elle se précipita dans les bras de son père qu'elle faillit jeter à la renverse. Fricoulet assistait, muet et impassible, à cette scène bizarre. Il prit sa tête à deux mains et murmura:
—Ma parole! je deviens fou!
Puis s'approchant de Séléna:
—Ne pleurez donc pas ainsi, mademoiselle, dit-il d'un ton dégagé, un fiancé de perdu, dix de retrouvés, il vous rend votre promesse, voulez-vous me la passer et prier monsieur votre père de me demander ma main!
Aussitôt Gontran répliqua:
—Puisqu'il en est ainsi, je demande à retourner à Paris; j'ai brisé ma carrière à cause de ce vieil ingrat, j'ai quitté ma famille, ma patrie pour cette pimbêche; mais, du moment que tout est rompu!
Il s'interrompit brusquement, saisi à la gorge par Fricoulet qui lui cria d'une voix furieuse:
—Ingrat!... pimbêche!... retire ces deux épithètes, ou sinon...
Un geste menaçant compléta sa phrase.
—De quoi te mêles-tu? gronda le jeune comte.
—Je défends l'honneur de ma nouvelle famille, répliqua l'ingénieur.
Pendant ce colloque, Ossipoff, impassible, continuait ses calculs et Séléna pleurait de plus belle.
—Du reste, poursuivit Fricoulet d'une voix vibrante, en accompagnant ses paroles de mouvements désordonnés, du reste, que fais-tu ici? maintenant que tu n'es plus le fiancé de MlleSéléna, tu deviens un gêneur... un importun, retourne-t-en chez toi et laisse-nous jouir en paix de notre lune de miel.
—Mais je ne demande que cela, hurla M. de Flammermont, je ne demande qu'à rejoindre mon poste à Pétersbourg... la diplomatie, voilà mon fait; quant au mariage, ce n'était qu'une vocation d'occasion!
—En ce cas, qui te retient?
Le jeune homme haussa les épaules.
—Crois-tu, par hasard, que je puis m'en retourner à pied!
—Est-ce le moyen de locomotion qui te manque? grommela l'ingénieur en tirant son carnet sur lequel il griffonna quelques traits indéfinissables... tiens, regarde et dis-moi ce que tu penses de cela!
Gontran ouvrit démesurément les yeux.
—Cela! balbutia-t-il... cela...
—Eh! oui!... comment! toi, un savant, tu ne comprends pas que je vient d'inventer une machine qui va te permettre d'atteindre jusqu'aux étoiles?...
—Mais c'est en France que je veux aller.
—Eh! tout chemin mène à Rome... la distance n'est qu'un vain mot; les astres sont aussi rapprochés les uns des autres que les molécules d'un morceau d'acier... pour abandonner ce monde en fusion, il nous suffit d'enjamber un autre monde, eh bien! enjambons...
Tout en écoutant discourir son ami, Gontran avait choisi, dans son porte-cigare, un havane blond, très sec; puis après l'avoir fait, en véritable connaisseur, craquer tout contre son oreille, il en avait délicatement coupé l'extrémité avec son canif; ensuite il l'avait porté à ses lèvres, l'avait légèrement humecté en le roulant d'un air gourmand.
Puis, prenant une allumette, il la frotta.
Aussitôt, phénomène étrange et inexplicable, l'allumette s'enflamma en produisant une détonation épouvantable, en même temps une lueur intense, d'un insoutenable éclat, illumina l'espace.
Tous, Gontran le premier, poussèrent un cri de stupéfaction. Mickhaïl Ossipoff releva la tête de dessus ses calculs algébriques et considéra fort attentivement l'allumette qui projetait, dans un rayon de vingt-cinq mètres, une lumière semblable à celle d'un bec électrique.
M. de Flammermont demeurait tout interdit, son cigare d'une main, son allumette de l'autre, très perplexe de savoir s'il devait se servir de l'une pour allumer l'autre.
Le vieux savant s'était levé et examinait, avec une attention soutenue, cet inexplicable phénomène.
—Singulier... singulier... balbutia-t-il, les sourcils froncés et les paupières à demi-baissées... est-ce que...?
Et tournant lentement sur ses talons, en mettant la main au-dessus de ses yeux pour donner à son rayon visuel plus d'étendue, il examinait le paysage d'un air soucieux.
En ce moment, on vit accourir, gravissant à grandes enjambées le flanc de la colline, Jonathan Farenheit.
—By God!s'exclama-t-il en s'arrêtant essoufflé à quelques pas d'eux, vous voilà tous debout... j'ai eu une peur horrible.
Et, avec son mouchoir, il s'épongeait le front tout trempé de sueur.
—Qu'avez-vous donc? demanda Gontran, et pourquoi cette émotion?
L'Américain se retourna vers le jeune homme.
—Figurez-vous, répondit-il, qu'il vient de m'arriver une chose singulière; tenez, la même à peu près que celle qui nous est survenue avant hier au sujet de l'eau et des arbres, dans le désert.
—Un mirage! s'écrièrent les Terriens.
—Oui, un mirage... il m'a semblé voir briller tout à coup, au sommet de cette colline, comme un immense bûcher... une espèce de phare qui projetait jusqu'à moi ses rayons lumineux... alors, j'ai cru que quelque danger vous menaçait... c'est pourquoi je suis accouru.
M. de Flammermont prit dans sa poche une allumette et, la tendant à l'Américain:
—Le bûcher, le phare, dit-il, le voici.
Sir Jonathan frappa du pied avec colère.
—Allons, grommela-t-il, voilà les sottes plaisanteries qui recommencent; j'aime autant m'en aller... d'autant plus que j'ai vu là-bas des choses assez singulières...
Il n'avait pas fini ces mots qu'il se trouva entouré.
—Des choses singulières, répéta Mickhaïl Ossipoff d'un ton fort bizarre, et lesquelles donc?
—D'abord, le pays a, depuis hier, complètement changé; la forêt, sur la lisière de laquelle notre sphère s'était arrêtée et que nous avons dû traverser avant de pénétrer dans cet effroyable désert où nous avons pensé laisser nos os, la forêt n'existe plus.
—N'existe plus! s'écria Gontran... ah çà! sir Jonathan, vous vous moquez de nous!
Et il étendait la main vers les arbres qui dressaient, en bas de la colline, leurs cimes feuillues.
Fricoulet regarda Ossipoff en mettant, d'un geste significatif, son doigt sur son front et en désignant l'Américain d'un hochement de tête imperceptible.
—Mon pauvre Farenheit, dit le vieillard, vous avez été victime d'un mirage, car d'ici vous voyez bien les arbres tout comme nous les voyons nous-mêmes!
—Oui, je les vois et, en bas, je les ai vus de même, mais, c'est à peine si cette forêt qui, hier encore, avait plusieurs lieues d'étendue, mesure aujourd'hui quelques mètres de profondeur!
—Ah! bah! et qu'y a-t-il maintenant à la place des arbres?
—Un pays étrange, tout nouveau, avec des montagnes de diamant!
Ceux qui l'écoutaient haussèrent les épaules, le considérant avec compassion.
—Vous me croyez idiot, grommela-t-il, je ne le suis pas plus que vous, et si je ne m'étais ému à tort au sujet du danger imaginaire que vous courriez... j'aurais déjà exploré ce pays fantastique et merveilleux... Du reste, vous n'avez qu'à venir avec moi...
—Eh! sir Jonathan, répliqua M. de Flammermont, laissez-nous donc tranquilles avec vos contes de fée...
—Pas plus contes de fée que votre histoire d'allumette, mon cher.
—Oh! par exemple! voilà qui est fort! riposta Gontran.
Et frottant aussitôt l'allumette qu'il tenait entre les doigts, il provoqua un phénomène identiquement semblable au premier.
L'Américain, surpris par l'aveuglante lumière qui lui jaillit subitement au visage, bondit en arrière avec unby God!formidable.
Tout à coup, Mickhaïl Ossipoff s'écria d'une voix émue.
—Mes amis, mes bons amis; il a dû se passer ici, pendant notre sommeil, des changements inexplicables, incompréhensibles, cette surexcitation nerveuse à laquelle nous sommes en proie, l'explosion formidable produite par une simple allumette, voilà deux preuves, l'une morale, l'autre matérielle, qu'il s'est produit certainement dans l'atmosphère une perturbation profonde.
—Dame! murmura Gontran, l'air n'est peut-être pas composé, à la surface de Mercure, des mêmes éléments qu'à la surface des autres planètes.
—En tout cas, quelle que soit sa composition, il n'y a aucune raison pour qu'aujourd'hui elle ne soit pas la même qu'hier, riposta Fricoulet, et cependant, il est certain...
—Certain que quoi?
—Certain que l'expérience de l'allumette est chose probante, car je me rappelle qu'aux Arts et Métiers, bien souvent, le professeur nous a fait détonner de l'oxygène pur au moyen d'une simple allumette.
—Mais oui, s'écria Ossipoff, c'est bien de l'oxygène pur que nous respirons! pouvons-nous attribuer à une autre cause l'espèce de folie qui nous a frappés subitement? seulement...
—Seulement? demandèrent en chœur les autres Terriens...
—Je me demande comment a pu être produit ce changement subit de l'atmosphère.
—Peut-être, insinua timidement M. de Flammermont, peut-être est-ce ainsi que la comète manifeste son influence.
Le vieux savant se frappa le front.
—C'est juste,... murmura-t-il, la comète... Je l'avais oubliée totalement.
—Mais qu'est-elle donc devenue? demanda Fricoulet en pirouettant sur ses talons, le nez en l'air, pour fouiller le ciel aux quatre points cardinaux.
—Elle a disparu.
—Disparu! s'écria Ossipoff, ce n'est pas possible.
Il se précipita sur sa lunette et la braqua successivement dans toutes les directions:
—Rien, balbutia-t-il stupéfait... absolument rien!... voilà qui est incompréhensible.
Et se tournant vers M. de Flammermont:
—Comment expliquez-vous cela? demanda-t-il.
—Je ne l'explique pas, répondit le jeune homme avec un sang-froid merveilleux, je me borne à constater.
—Eh bien? demanda Farenheit, en présence de ces faits surprenants et incompréhensibles, continuez-vous à mettre en doute ce que je vous ai dit tout à l'heure?
—Vos montagnes de diamant!
—Oui, mes montagnes de diamant... suivez-moi et vous ne tarderez pas à vous assurer qu'elles existent bien réellement!
Il tourna les talons et descendit la colline, suivi de ses compagnons, dont le scepticisme premier avait fait place à une certaine angoisse. Dans quelle aventure nouvelle étaient-ils donc plongés?
Chose bizarre, à mesure que s'abaissait le niveau du sol, l'air qu'ils respiraient leur paraissait n'être plus le même, en même temps, la fièvre qui leur brûlait le sang s'abaissait, leur cerveau se dégageait, leurs nerfs se détendaient, bref, peu à peu ils redevenaient eux-mêmes.
C'est à part eux qu'ils faisaient ces constatations, osant à peine se regarder, tout honteux qu'ils étaient de la folie passagère qui leur avait fait tenir un langage aussi ridicule.
Enfin, ils arrivèrent au ruisseau dans lequel Fricoulet et Gontran avaient tenté vainement de faire leurs ablutions; d'un bond, ils le franchirent et se trouvèrent sur la lisière de la forêt dans laquelle ils s'engagèrent.
Au bout de quelques pas, ils s'arrêtèrent soudain, tous du même mouvement, en apercevant, à travers les arbres, un paysage qu'ils ne se rappelaient pas avoir vu la veille.
—Le mirage, toujours le mirage, grommela Fricoulet.
Néanmoins, il se remit en marche avec précaution et avança jusqu'au point où la forêt s'interrompait brusquement.
On eût dit qu'une main de géant avait arraché la portion de sol sur laquelle se trouvaient les Terriens, pour la transplanter en un autre monde tout différent de celui où les arbres mercuriens avaient pris racine.
Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, l'œil embrassait un sol noir, couvert d'une fine poussière, brillant sous les rayons solaires, comme de la poussière de charbon de terre; de ci, de là, émergeaient des blocs énormes, noirs aussi et miroitant comme de l'argent bruni.
Une haute chaîne de montagnes étincelant de tous les feux du soleil.
Coupant cette plaine et courant du nord au sud, un fleuve charriait des eaux noirâtres au-dessus desquelles flottait un impalpable nuage gris.
Enfin, l'horizon était barré par une haute chaîne de montagnes, étincelant de tous les feux du soleil, qui se jouaient à leur surface polie comme des miroirs et qui renvoyaient jusqu'aux Terriens, des rayons irisés, comme l'eussent pu faire les énormes facettes de gigantesques brillants.
Muets d'ahurissement, Ossipoff et ses compagnons demeuraient immobiles sous les arbres, considérant ce pays étrange qui s'étendait devant eux, à quelques mètres au-dessous du niveau même de la forêt.
—Hein! s'écria Farenheit après leur avoir laissé le temps d'admirer, hein! étais-je aussi fou que vous le prétendiez, quand je vous disais avoir vu des montagnes de diamant?
Et il étendait triomphalement la main vers l'horizon irradiant.
—De diamant... de diamant..., bougonna Fricoulet... rien ne prouve que ce ne soit pas tout simplement du cristal de roche.
L'Américain demeura un moment silencieux, la mine déconfite; puis, soudain:
—Rien ne prouve non plus que ce ne soit pas du diamant, répliqua-t-il.
—D'accord! riposta l'ingénieur; il suffirait, d'ailleurs, d'avoir un échantillon...
Il n'avait pas prononcé ces mots, que Farenheit, enjambant le talus qui séparait du sol le tronçon de forêt, sur la lisière duquel ses compagnons étaient arrêtés, s'élançait dans la direction des montagnes, objets de sa convoitise.
Au bout de quelques enjambées, les Terriens le virent s'arrêter, regarder à ses pieds, puis se baisser pour ramasser sans doute un objet qui avait attiré son attention.
Mais soudain, comme frappé de la foudre, l'Américain tomba à la renverse et demeura immobile.
Obéissant à l'impulsion de sa généreuse nature, croyant d'ailleurs à un simple accident, M. de Flammermont courut au secours de sir Jonathan.
Arrivé près de lui, il se pencha, mais, tout comme son compagnon, à peine le jeune homme se fut-il courbé vers le sol, qu'il roula comme une masse!
Séléna poussa un cri terrible et voulut s'élancer.
—Imprudente! fit Ossipoff en la saisissant par les épaules.
Puis, se tournant vers Fricoulet:
—Il doit régner, au ras du sol, un air méphitique, lui dit-il rapidement; comment faire pour sauver ces malheureux?
Et, à sa fille qui sanglotait:
—Voyons, dit-il, ne t'affole pas... laisse nous le temps de réfléchir; à nous deux, que diable! nous trouverons bien une idée.
—Je l'ai trouvée, cria Fricoulet, ne bougez pas et attendez-moi ici.
Et, courant à toutes jambes, il disparut derrière les arbres, dans la direction de la colline.
Quelques instants après, il revenait, ayant endossé un respirol et faisant signe au vieillard d'avoir bon espoir, il se précipitait vers l'endroit ou gisaient, côte à côte, M. de Flammermont et sir Jonathan, soulevant, dans sa course, autour de lui, des nuages de poussière noire et opaque.
L'un après l'autre, il chargea sur ses épaules, les deux corps inertes et, toujours courant, revint vers Ossipoff.
Puis, arrachant brusquement son respirol, il cria au vieux savant:
—Chargez-vous de Gontran, moi, je garde l'Américain, et vite, vite, à la sphère.
Sans demander d'explication, Ossipoff prit M. de Flammermont sur son dos, et, aussi rapidement que possible, suivit l'ingénieur qui courait devant lui.
En quelques enjambées, on eut atteint le sommet de la colline, la, on étendit les deux malades côte à côte, et Fricoulet collant sa bouche à la leur, se mit à leur insuffler l'air de ses propres poumons, ainsi que cela se pratique pour les noyés.
—Mais pourquoi les avoir transportés ici? murmura Séléna qui épiait, avec anxiété, les résultats de ce sauvetage.
—Parce que l'air que nous respirons étant composé d'oxygène pur, la médication que j'emploie doit être plus énergique.
Comme il achevait ces mots, l'Américain se redressa sur son séant, saluant, par un formidable éternuement, son retour à la vie; on eût dit que Gontran n'attendait que ce signal pour sortir de sa torpeur et, comme un écho fidèle, son éternuement répondit à celui de l'Américain.
—Brrr! fit celui-ci en se secouant les membres, quelle désagréable sensation.
—Moi, dit à son tour M. de Flammermont, je n'ai rien senti, ça a été comme un coup de massue que l'on m'eût asséné sur la nuque.
—Certainement, affirma Ossipoff, il règne à la surface de ce sol une couche de gaz irrespirables: ammoniaque, acide carbonique, ou autre de même nature... Qu'est-ce que cela peut bien signifier?
Et Fricoulet dit à son tour:
—Acide carbonique dans le bas,... oxygène pur dans le haut, c'est inexplicable.
—À moins, répondit Gontran qui en revenait à ses moutons, à moins que vous n'adoptiez mon idée de l'influence de la comète.
—Eh! riposta Fricoulet, la comète, la comète! c'est fort joli à dire, cependant tu conviendras que si elle avait dû exercer sur Mercure une influence quelconque, c'est lorsqu'elle se trouvait à proximité, tandis que, maintenant, on ne la voit même plus.
—En effet, continua Ossipoff, ce que dit M. Fricoulet me paraît logique, j'ai eu beau fouiller le ciel dans tous les sens, nulle part je n'ai trouvé trace de comète... elle est donc, à présent, à une telle distance que l'on ne peut admettre son influence.
Un éclat de rire formidable éclata—cette explosion d'hilarité était due à Farenheit.
—Vous me rappelez, dit-il, l'histoire d'un paysan fort distrait qui cherchait son âne, alors qu'il était perché dessus,... vous cherchez la comète dans le ciel, et c'est elle qui vous porte.
Il regardait, d'un air triomphant, les Terriens qui le considéraient complètement ahuris.
—Alors, suivant vous, balbutia Ossipoff, nous ne serions plus sur la planète Mercure?...
—Dame! dit Fricoulet après avoir réfléchi, il faut bien admettre que nous sommes sur un autre monde, puisque le pays tout entier a changé!
Soudain, il se frappa le front.
—Et tenez, il me revient en mémoire un fait que tous nous avons oublié; rappelez-vous hier soir, alors que nous contemplions la marche rapide de la comète, l'étrange sommeil qui s'est emparé de nous et nous a terrassés!...
—Eh bien!
—Eh bien!... c'était assurément l'atmosphère qui se raréfiait par suite du rapprochement de la comète,... peut-être, cette nuit, a-t-elle eu avec Mercure un point de contact et, à la suite de ce heurt, une infinitésimale partie de la planète se sera trouvée collée à la surface de l'astre sur lequel nous sommes en ce moment...
—Mais alors, balbutia Séléna, où allons-nous?
Fricoulet leva les bras au ciel.
—Comment le savoir? répondit-il.
—En cherchant quelle est la comète sur laquelle nous chevauchons.
—Il est douteux, ricana l'Américain, que nous trouvions un état civil qui nous renseigne à ce sujet.
Le vieux savant réfléchissait.