CHAPITRE X

—Il y aurait bien un moyen, dit-il...

Il chercha dans une caisse, y prit un baromètre, le consulta et déclara:

—Le baromètre accuse une hauteur de quatre cents pieds au-dessus du niveau de la mer, correction faite de la hauteur de l'atmosphère; à cette hauteur, le regard s'étend en droite ligne, dans tous les sens, jusqu'à une distance de douze kilomètres.

Il tourna lentement sur ses talons et étendant la main:

—Il est facile de constater qu'ici l'horizon est plus rapproché; le monde où nous sommes est donc plus petit que Mercure et on peut évaluer son diamètre à huit cents kilomètres à peine. Pour sa nature, je vous répondrai que cette comète est à une période de formation qui correspond à l'époque tertiaire; c'est une sphère de carbone, puisque nous rencontrons ici tous les états allotropiques de ce corps simple: noir de fumée, graphite, acide carbonique et autres...

L'Américain fit un geste impatienté.

—Tout cela, s'écria-t-il, ne nous dit pas vers quel point se dirige cette comète.

—Étant donnée la façon dont elle a coupé l'orbe de Mercure, il est probable qu'elle va contourner le Soleil avant de prendre la route de son aphélie.

—Mais le nom de cette comète? continua imperturbablement l'Américain.

—Eh! fit Ossipoff exaspéré, je n'en sais pas plus que vous... il me faudra plus d'un mois d'observations pour arriver à établir toutes ses coordonnées... au surplus, si son nom vous intéresse tant que cela, demandez-le lui à elle-même.

—Perdus! nous sommes perdus! grommela rageusement Farenheit.

—Eh non! riposta Gontran d'une voix vibrante, nous allons chevaucher à travers le ciel, à la manière des génies de l'ancien temps, sur un hippogriphe[4]de diamant, à queue et à crinière de flamme!

OÙ VULCAIN JOUE UN MAUVAIS TOUR À GONTRAN DE FLAMMERMONT

Fautde l'oxygène, pas trop n'en faut, avait déclaré Fricoulet, en faisant allusion aux perturbations mentales dont avaient été victimes ses compagnons et lui-même.

Aussi avait-on abandonné le sommet de la colline mercurienne pour établir le campement, c'est-à-dire la sphère elle-même, à mi-côte, en un endroit où l'air, scrupuleusement analysé, avait donné un mélange d'azote suffisant au bon fonctionnement de l'organisme des Terriens.

L'installation une fois terminée, Ossipoff déclara vouloir se consacrer exclusivement aux études qui lui étaient nécessaires pour constituer ce que Gontran appelait plaisamment l'état civil de leur véhicule; il laissait à ses compagnons le soin de pourvoir aux besoins matériels de chaque jour, ce qui n'était pas une mince besogne.

Dans un conseil tenu entre Gontran, Fricoulet, Farenheit et Séléna, il avait été décidé que l'on tiendrait en réserve, pour n'y toucher qu'à la dernière extrémité, ce qui restait de la provision de pâte alimentaire fabriquée dans la Lune et que l'on chercherait, sur le monde même où l'on vivait, des moyens d'existence.

On avait d'abord exploré minutieusement le fragment mercurien collé à la surface du noyau cométaire et qui représentait une superficie d'un kilomètre carré; pour des gens qui avaient, comme les Terriens, des bottes de sept lieues, c'était l'affaire de quelques minutes, mais la situation était trop grave pour qu'ils se livrassent, à la légère, à cette exploration.

Aussi avaient-ils divisé le territoire mercurien en trois segments aboutissant tous trois en un même point qui était le sommet de la colline; puis, se divisant la besogne, ils se mirent à fouiller chacun un segment, sondant le sol, déplaçant les rochers, examinant les plantes, montant dans les arbres, bref, ne laissant pas un pouce carré dont ils ne connussent exactement les ressources au point de vue culinaire.

Puis, chacun ayant fait son rapport sur la portion de terrain qui lui avait été dévolue, les deux autres avaient successivement recommencé la besogne des premiers, de façon à ce que rien ne fût oublié.

Au bout d'une dizaine de jours, les Terriens savaient scrupuleusement à quoi s'en tenir sur la quantité et la qualité des victuailles dont pouvait s'approvisionner leur garde-manger: une bande d'habitants mercuriens, c'est-à-dire de volatiles encornés, avaient partagé le sort des Terriens, et avaient été happés par l'attraction cométaire: leur nombre s'élevait exactement à cent soixante et un.

Tout d'abord, Farenheit avait proposé de les tuer pour être sûr de les avoir sous la main, au moment voulu; mais Fricoulet avait fait observer que cela était tout à fait inutile, vu que les volatiles ne pouvaient s'échapper de l'îlot natal sur lequel ils se trouvaient, l'expérience ayant démontré que l'air flottant au-dessus du sol cométaire était irrespirable pour eux.

—Laissons-les donc vivre, avait-il déclaré; ils sont enfermés là-dedans comme dans une basse-cour, et nous les sacrifierons au fur et à mesure de nos besoins.

Puis on avait découvert, vivant dans des trous, à peu de profondeur de la surface, des animaux bizarres ayant la forme du lézard, sauf qu'ils étaient munis d'un grand nombre de pattes, et de la grosseur d'un lapin, dont ils avaient d'ailleurs le poil; on avait fait, sur l'un d'eux, un essai culinaire qui avait parfaitement réussi; ce qui n'avait pas médiocrement enchanté Gontran, dont l'estomac avait conservé le souvenir des théories d'Ossipoff touchant les représentants de l'humanité mercurienne et qui ne mangeait que du bout des dents, lorsqu'apparaissait sur la table un individu appartenant à la classe ailée de la planète.

Au recensement scrupuleusement fait, ces intéressants animaux avaient donné le chiffre respectable de deux cent vingt-trois.

À ces comestibles de poil et de plume si l'on ajoute certaines plantes que Séléna avait eu l'idée de faire cuire et d'assaisonner avec la graisse des premiers, on connaîtra, aussi bien que nos voyageurs eux-mêmes, le contenu de leur garde-manger.

Ce travail terminé, on en communiqua les résultats à Ossipoff, dont le visage s'assombrit.

—Hum! murmura-t-il; nous avons là de quoi manger à peine pendant six mois... et encore en ne faisant pas bombance.

Le nez de Farenheit, à ces mots, s'allongea démesurément.

—By God!grommela-t-il, combien de temps pensez-vous donc que nous allons demeurer ici?

Le savant secoua la tête pensivement.

—Eh! eh! fit-il, peut-être bien six ans, si mes calculs sont exacts.

Une exclamation unanime accueillit ces mots.

—Six ans! répéta Gontran effaré, vous n'y pensez pas, mon cher monsieur Ossipoff.

—J'y pense fort bien, au contraire, répliqua le vieillard en se frottant les mains d'un air satisfait.

Puis, voyant l'expression de doute peinte sur tous les visages, il ajouta:

—Jusqu'à présent, j'ai tout lieu de croire que nous nous trouvons sur la comète découverte par Tuttle... un Américain... votre compatriote, mon cher sir Jonathan.

—Belle découverte, grommela celui-ci; il eut aussi bien fait de découvrir autre chose.

Ossipoff fixa sur le Yankee un regard plein de compassion.

—Ne l'eût-il pas découverte, cela ne nous eût pas empêchés de la rencontrer, d'être emportés par elle... et c'eût été une gloire scientifique de moins à l'actif des États-Unis.

L'amour propre national de Farenheit se trouva sans doute chatouillé agréablement par cette réponse, car il se tut aussitôt.

—Cependant, père, dit à son tour Séléna, sur quoi vous basez-vous, pour pouvoir affirmer?...

—Pardon, je n'affirme rien, je suppose tout simplement; d'abord, la dimension de la comète qui nous porte est identiquement la même que celle de Tuttle... ensuite, le plan par lequel elle a coupé l'orbite de Mercure, et la date à laquelle a eu lieu cette conjonction...

—Alors, si c'est bien elle, fit à son tour Gontran, où va-t-elle nous entraîner?

—Elle nous fera contourner le Soleil d'abord... ensuite, nous couperons successivement les orbites de Vénus, de la Terre, Mars, Jupiter...

À mesure que le vieillard avançait dans son énumération, le visage de M. de Flammermont s'assombrissait graduellement.

—Mais où donc s'arrêtera cette course insensée? murmura-t-il.

—Dans les environs de Saturne... une promenade de trois cent soixante-dix millions de lieues à peine, riposta plaisamment Fricoulet; une misère, quoi!

—Tu ris, toi, grommela le jeune comte... mais si tu crois que cela m'amuse de me transformer en juif errant céleste, tu te trompes... car tout cela ne rapproche pas l'époque de mon mariage.

L'ingénieur haussa les épaules.

—Quand bien même, pensa-t-il, cette excursion n'aurait que ce résultat, je trouve qu'il aurait tort de se plaindre.

Cependant, un vague espoir restait au cœur de M. de Flammermont.

—Et si vous vous trompiez, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il tout à coup; si la comète qui nous emporte n'était pas celle que vous supposez?...

—Oh!... alors, répondit le vieillard, ce serait bien différent.

—Ah! ah!... dit Gontran d'un air satisfait.

—Oui, continua le vieillard, si je m'étais trompé, c'est que cette comète décrirait dans l'espace une ligne parabolique.

—En sorte que?...

—En sorte que c'est vers l'infini qu'elle nous emporterait.

Séléna joignit les mains dans un geste désespéré.

—Et nous ne reverrions jamais la Terre? murmura-t-elle.

—Jamais, répondit Ossipoff. Tu en parais désolée, comme si l'humanité terrestre avait quelque chose de regrettable.

La jeune fille ne répondit rien, mais Gontran s'écria:

—Il faut cependant que cette course prenne fin!

—Je ne vois à cela aucune utilité.

—Mais j'en vois une, moi, riposta M. de Flammermont en se croisant les bras; je ne puis jouer éternellement le rôle de fiancé... c'est un surnumérariat qui a assez longtemps duré, et il me tarde d'être nommé titulaire.

Pour toute réponse, le vieillard leva les bras au ciel.

—En tout cas, poursuivit le jeune homme, quand tout ce que la planète contient de comestible aura été dévoré, il faudra bien aviser à remplir notre garde-manger...

—Hélas! murmura le vieux savant, c'est bien ce qui me navre.

Et il ajouta avec un bel enthousiasme:

—C'eût été si beau, cependant, de s'envoler par delà les mondes connus, par delà l'infini lui-même!

—La belle avance! grommela Farenheit.

—Si vous m'en croyez, poursuivit M. de Flammermont, nous nous arrêterons sur Vulcain.

Mickhaïl Ossipoff fit sur lui-même un bond formidable; en même temps, Fricoulet envoyait dans les côtes de son ami une forte bourrade, en lui murmurant à l'oreille:

—Imbécile!

L'ahurissement du jeune comte était complet; il se tourna successivement vers le vieillard et vers l'ingénieur, demandant:

—Quoi?... qu'arrive-t-il?... monsieur Ossipoff, pourquoi ce visage tragique, et toi, Alcide, pourquoi me considères-tu d'un air atterré?

—Oh! le malheureux!... le malheureux!... balbutia Fricoulet.

Ossipoff vint se planter à deux pas de M. de Flammermont:

—Vulcain! lui cria-t-il dans la figure, Vulcain!

—Eh bien! quoi... Vulcain!... que voulez-vous dire?

—Ne venez-vous pas de nous conseiller de nous arrêter sur Vulcain?

—Assurément oui... que voyez-vous d'étrange à cela?

Le vieillard fit entendre un petit rire sec et moqueur.

Puis, se croisant les bras, la face indignée et la lèvre amère, il lui demanda:

—Alors, vous croyez à Vulcain?

Cette question fit au jeune homme l'effet d'un pavé qu'on lui eût lancé dans la poitrine.

—Aïe!... pensa-t-il, j'ai dit une bêtise!

Et il hésitait à répondre, ne sachant trop comment il pourrait faire prendre le change au vieillard, lorsque, par un miracle sans doute, il lui revint en mémoire, avec une lucidité merveilleuse, certain passage desContinents célestes, parcouru par lui quelques jours auparavant.

Et, tout de suite, il comprit quel parti il pouvait tirer de cette circonstance.

—Alors, vous croyez à Vulcain? vous, répéta Ossipoff en le toisant dédaigneusement...

—Et pourquoi n'y croirais-je pas? demanda le jeune homme hardiment.

—En vérité, je vous admire! s'écria le vieillard... pour doter le système céleste d'une nouvelle planète, il vous suffit de l'affirmation d'un médecin de campagne qui, après avoir examiné le Soleil pendant une heure, déclare avoir vu passer, sur le disque solaire, une tache noire et ronde.

De nouveau, il ricana et ajouta:

—Mais cela ne suffit pas, monsieur, on fabrique une planète non avec son imagination, mais avec ses yeux!

—Vous m'accorderez, cependant, répliqua Gontran, que l'attitude du vieillard commençait à énerver, que Le Verrier n'est pas le premier venu, et que si l'affirmation faite par le docteur Lescarbault avait été basée sur une simple illusion d'optique, l'illustre astronome ne s'en fût point servi comme point de départ pour des études poursuivies sans interruption de 1858 à 1876!

—Vous oubliez sans doute, riposta Ossipoff, la déduction faite par Le Verrier à savoir que cette fameuse planète passerait devant le disque solaire le 22 mars 1877, et qui tint en haleine les astronomes du monde entier; ils en furent pour leurs peines, car, sur le disque du Soleil, rien n'apparut au jour prédit!

M. de Flammermont était quelque peu interdit, lorsque Fricoulet vint à son secours:

—Cependant, le 29 juillet 1878, lors de la dernière éclipse de Soleil, MM. Watson et Swift n'ont-ils pas annoncé avoir vu, dans la direction de Vénus, tout contre le Soleil éclipsé, deux planètes intermercurielles,... c'était, je crois, deux astronomes américains.

Farenheit, qui assistait avec un désintéressement absolu à cette discussion, se redressa soudain et, lançant sa casquette en l'air avec un indescriptible enthousiasme, s'écria:

—Hurrah! Hurrah! pour Watson et Swift,... s'ils ont découvert la planète Vulcain, c'est qu'elle existe réellement.

Et, se précipitant vers Gontran, il lui serra les mains avec énergie en disant:

—Vous êtes un savant,... un vrai savant.

Ossipoff haussa les épaules en enveloppant l'Américain d'un regard dédaigneux et, se tournant vers Gontran:

—M. Fricoulet oublie de vous dire que le monde scientifique, ému plus que de raison par cette déclaration, se mit en observation et constata que les deux fameuses planètes intermercurielles n'étaient autres que les deux étoiles Thêta et Zêta du Cancer.

Il se tut un moment pour donner à sa déclaration le temps de produire son effet et ajouta:

—Maintenant, sir Jonathan, libre à vous de crier Hurrah! pour vos astronomes américains.

Mais le Yankee, aussi bien par entêtement que par amour-propre national, répliqua:

—Ils ont bien découvert la comète qui nous porte, pourquoi Vulcain, découvert par eux, n'existerait-il pas?

À un semblable raisonnement, le vieillard comprit qu'il n'y avait rien à répondre; d'ailleurs, Gontran, dans la mémoire duquel venait de luire soudain un argument nouveau, tiré desContinents célestes, demanda:

—Et l'orbite calculée par l'astronome allemand Oppolzer?...

—Cette orbite a eu le même sort que les précédentes, elle aussi a été reconnue fausse. Vous voyez, M. de Flammermont, de quelle valeur sont les arguments sur lesquels vous basez votre opinion... quant à moi, je ne vous cacherai pas que je vois avec le plus grand déplaisir, ce désaccord entre nous.

—Mais, mon cher monsieur Ossipoff... balbutia le jeune homme.

—Pour vivre heureux en famille, répliqua Ossipoff en secouant la tête, il faut être unis, il faut avoir une similitude parfaite d'opinions et d'idées; jusqu'à présent, j'avais pu croire qu'il en serait ainsi entre nous; je m'aperçois, avec douleur, que je me suis trompé. À partir d'aujourd'hui, il y a entre nous un abîme.

Et, sur ces mots prononcés avec une dignité douloureuse, le vieillard tourna les talons et descendant la colline, s'en fut cacher son humeur chagrine sous les grands arbres de la forêt.

Un moment, Gontran et Séléna demeurèrent immobiles, se considérant avec stupeur, se demandant s'il fallait voir, dans les paroles d'Ossipoff, une rupture définitive de leurs beaux projets d'union.

—Gontran! murmura tristement la jeune fille.

—Séléna! répondit-il en lui prenant les mains.

Puis, brusquement:

—Eh! s'écria-t-il, au diable Vulcain et ceux qui l'ont inventé! ne pleurez pas, ma chère âme, je cours trouver votre père, faire amende honorable.

—Oh! Gontran, dit-elle, en enveloppant son fiancé d'un regard admiratif, vous feriez le sacrifice de vos opinions?

—Pour vous, Séléna, que ne ferais-je pas? Attendez-moi un instant, et nous revenons, monsieur Ossipoff et moi, la main dans la main, comme un gendre et un beau-père entre lesquels n'existe aucun nuage.

Déjà il s'élançait, lorsque Fricoulet, qui le guettait, le saisit par le bras.

—Un moment, dit-il.

—Eh! laisse-moi! s'écria Gontran, ne vois-tu pas qu'elle pleure?

—Elle pleurera bien davantage encore, si je te laisse aller.

—Pourquoi?

—Parce que ce que tu vas faire est une bêtise insigne.

—Une bêtise?

—Sans doute.

Et, baissant la voix, à cause de Farenheit qui écoutait:

—Que vas-tu lui dire, à M. Ossipoff? poursuivit-il: que tu t'es trompé, que tu as mal compris ce que tu as lu dans lesContinents célestes, que Vulcain n'existe pas; bref, tu veux lui donner la preuve que tu n'es pas plus astronome que sir Jonathan...

—Mais, répliqua M. de Flammermont, quand une gloire astronomique telle que Le Verrier se trompe, il me semble que moi...

—Il te semble mal; car cette gloire astronomique ne sollicite pas, comme toi, la main de MlleSéléna; peu lui importe, en conséquence, son erreur.

Séléna se précipita vers l'ingénieur et, lui souriant à travers ses larmes:

—Monsieur Fricoulet, implora-t-elle, vous qui êtes si bon, aidez-nous de vos conseils... dites-nous ce qu'il faut faire... Gontran, lui, n'est pas astronome; il ne sait pas... guidez-le... et, qu'il le veuille ou non, ce que vous aurez décidé, je me charge de le lui faire faire...

L'ingénieur garda le silence quelques instants, l'air renfrogné comme toutes les fois qu'il s'agissait de donner un coup d'épaule pour remettre en droit chemin le char qui portait les espérances matrimoniales des deux fiancés.

Enfin, d'une voix bougonnante, il répondit:

—Puisque vous voulez bien me demander mon avis, je pense que ce que Gontran a de mieux à faire, c'est de continuer à jouer son rôle comme il l'a commencé... Tous les jours on rencontre, dans les instituts et dans les académies, des savants qui ne sont point d'accord sur tel ou tel point scientifique et qui n'en vivent pas moins en bonne intelligence.

—Pourtant, dit Gontran en secouant la tête, tu as vu comment M. Ossipoff a accueilli mes théories sur l'existence de Vulcain?

Fricoulet eut un brusque haussement d'épaules.

—Eh! répliqua-t-il, ce n'est point une preuve cela... cet homme a été surpris, sur le premier moment, cela se comprend,... mais laissez-lui le temps de s'habituer à cette idée, que son futur gendre peut avoir, lui aussi des opinions personnelles, et vous verrez, tout s'arrangera.

—Vous êtes certain? interrogea Séléna inquiète.

—Parbleu! mais il faut que Gontran ne lâche pas pied et qu'il se tienne prêt à recommencer la bataille dès qu'il le faudra, surtout qu'il ne laisse pas percer le bout de l'oreille... tout serait perdu!

Puis, frappant amicalement sur l'épaule du jeune comte:

—Allons! savant d'eau douce, dit-il, prends-moi tesContinents célesteset viens-t-en sous les arbres préparer des arguments victorieux à l'adresse de M. Ossipoff.

Le soir, lorsqu'arriva le moment du repas, le vieillard vint s'asseoir à sa place habituelle, sombre, silencieux, enveloppé dans une dignité froide et offensée.

En face de lui, Gontran, affectant une attitude semblable, mangeait d'un air soucieux, jetant à la dérobée des regards sur Fricoulet, qui avait toutes les peines du monde pour ne pas éclater de rire.

L'ingénieur attendait avec impatience qu'une occasion se présentât de renouveler la discussion du matin.

Cette occasion, ce fut Farenheit qui la fournit tout naturellement en demandant au vieillard:

—Monsieur Ossipoff, voulez-vous faire un pari avec moi?

—Lequel? grommela le savant qui tenait rancune à l'Américain pour son langage du matin.

—Que mes illustres compatriotes Watson et Swift n'ont point fait erreur en constatant l'existence d'une nouvelle planète dans les environs du Soleil.

Ossipoff poussa un rugissement.

—Ah çà! cria-t-il, avez-vous juré de me mettre hors de moi? j'ai dit, ce matin, ce que je pensais de la question, n'y revenons plus!

Puis, malgré lui, il demanda:

—Sur quoi vous appuyez-vous, pour dire des choses semblables, vous qui ne connaissez pas un traître mot des choses astronomiques?

—Sur ce que les Américains sont des gens froids et méthodiques qui ne s'emballent pas, comme les Russes ou les Français...

Le vieillard ricana grossièrement.

—Si vous n'avez pas d'autre argument à donner à l'appui de l'existence de Vulcain, dit-il...

En ce moment, M. de Flammermont, qui ne quittait pas des yeux Fricoulet, crut deviner, sur le visage de son ami, qu'il était temps d'attaquer.

—Monsieur Ossipoff, dit-il d'un ton froid et glacial, vous me pardonnerez de revenir sur un sujet qui vous est désagréable; mais je ne puis laisser passer, sans protester, les dernières paroles que vous venez de prononcer, elles mettent de nouveau en doute les découvertes de l'illustre Le Verrier, et...

Ossipoff lui coupa la parole d'un geste net et tranchant comme un coup de sabre:

—Je vous dis, je vous répète, que votre Le Verrier n'a rien découvert du tout.

—Il est cependant inadmissible que, pendant vingt ans, des astronomes appartenant à différentes nationalités du globe, aient tous fait les mêmes constatations et que tous se soient trompés.

—Ou ils se sont trompés, ou ils ont pris pour un monde nouveau, quelque tache solaire.

Gontran se croisa les bras et, d'un air de défi:

—En ce cas, déclara-t-il, voulez-vous me dire comment vous expliquez les perturbations constatées dans la marche de la planète Mercure?

—À tout ce que vous voudrez, excepté à la planète Vulcain, qui n'existe pas plus dans le ciel que dans mon œil.

—Cependant, ne sont-ce pas les irrégularités reconnues dans le mouvement d'Uranus qui ont amené Le Verrier à rechercher et à découvrir la planète Neptune?... Donc...

—Donc, il doit en être de même en ce qui concerne Mercure, n'est-ce pas?... grave erreur.

—Eh! s'écria Gontran en simulant une grande surexcitation, vous ne me répondez pas... Comment expliquez-vous?

—L'accroissement de 31’’ que présente l'arc de Mercure dans le mouvement séculaire du périhélie?... tout simplement par le passage d'une nuée de corpuscules gravitant autour du Soleil, mais trop petits pour être distingués de la Terre... mais, quant à une planète... non, non, mille fois non...

—Monsieur Ossipoff, dit à son tour Fricoulet en riant sous cape, avez-vous vu les corpuscules dont vous parlez?

—Non pas... mais pourquoi cette question?

—Parce que je voudrais savoir pourquoi vous admettez, sans l'avoir constatée, l'existence de ces corpuscules alors que vous niez celle d'un monde que certains prétendent avoir aperçu!

Le vieillard ne répondant pas tout de suite, Farenheit prit ce silence pour une défaite et s'écria, en frappant l'une contre l'autre ses mains énormes qui claquèrent, comme des battoirs, dans l'air oxygéné:

—Bravo! monsieur Fricoulet. Bravo! monsieur de Flammermont... Monsieur Ossipoff, je vous renouvelle ma proposition, voulez-vous parier avec moi sur l'existence de Vulcain?... je mets cent dollars...

—C'est ridicule! bougonna le vieux savant.

—Ridicule! tant que vous voudrez... mais si vous êtes aussi certain que vous le paraissez de la non-existence de la planète, vous ne repousserez pas ma proposition... Si vous gagnez, vous achèterez, avec les cent dollars, un petit souvenir pour MlleSéléna, à l'occasion de son mariage.

Un profond soupir s'échappa de la poitrine de Gontran.

—C'est ridicule, répéta encore une fois Ossipoff.

—Pariez-vous ou ne pariez-vous pas?

—Mais comment saura-t-on qui a gagné? demanda Séléna.

—Rien ne sera plus facile, répliqua le vieillard, étant donné le chemin que nous fait parcourir la comète, nous devons forcément, si elle existe, rencontrer Vulcain.

Puis à Gontran:

—À propos, vous ne m'avez pas dit quelle orbite vous préfériez: celle de Le Verrier, celle de Watson et Swift ou bien celle de l'Allemand Oppolzer?

Sans hésiter, le jeune comte répondit:

—Celle de Le Verrier, qui fait tourner la planète autour du Soleil en trente-trois jours.

Ossipoff eut un petit ricanement.

—Et qui est fort inclinée sur l'écliptique... ce qui explique la rareté des apparitions, c'est fort intelligent de la part de Le Verrier et de la vôtre aussi... eh bien! je vous le répète, si Vulcain existe, nous devons forcément le rencontrer... donc, attendons.

On attendit, en effet; plusieurs jours se passèrent pendant lesquels le ciel fut fouillé en tous sens par Gontran et Farenheit, mais inutilement.

M. de Flammermont, pour jouer son rôle de savant convaincu, devait passer de longues heures l'œil rivé à la lunette, comme s'il se fût attendu à voir paraître l'astre tant discuté et dont il se souciait, au fond, comme un poisson d'une pomme.

Quant à Farenheit, du moment que des compatriotes, des habitants des États-Unis avaient affirmé l'existence de Vulcain, il y croyait, lui aussi, et il voulait être le premier à annoncer à Ossipoff qu'il avait perdu les cent dollars.

Le vieillard haussait les épaules avec pitié, en voyant les efforts de ses deux compagnons, et Fricoulet lui-même ne pouvait s'empêcher de ricaner.

Quant à Séléna, en elle-même, elle faisait des vœux pour que Gontran eût raison, et, tout bas, elle suppliait Dieu de faire un miracle en sa faveur en créant de toutes pièces la planète à l'existence de laquelle son bonheur était lié désormais.

Et telle était la préoccupation de tous qu'ils en oubliaient la chaleur épouvantable qui allait croissant chaque jour davantage; sans l'épaisse couche atmosphérique qui entourait le noyau cométaire, les Terriens fussent déjà tombés frappés d'insolation sous les intenses flèches solaires.

Maintenant, la comète n'était plus qu'à quinze millions de lieues du centre dévorant du monde et chaque heure l'en rapprochait davantage encore.

Seules, les nuits apportaient un peu de fraîcheur et atténuaient l'accablante température du jour.

Alors, Farenheit et Gontran, l'un armé d'une jumelle marine retrouvée par lui au fond d'un coffre, l'autre avec la lunette d'Ossipoff, prenaient leur poste d'observation et demeuraient jusqu'à l'aurore, inspectant l'espace avec acharnement.

Or, un matin, le chronomètre de Fricoulet marquait trois heures et demie et M. de Flammermont s'assoupissait tout doucement, le nez écrasé sur sa lunette, quand une exclamation de l'Américain le fit tressauter.

—By God!...je la tiens!... je la tiens!

Et aussitôt, pour manifester sa joie, il se mit à danser une gigue échevelée.

—Vous la tenez! s'écria Gontran en courant à lui, qu'est-ce que vous tenez?

—Eh! la planète, parbleu!... la planète Vulcain!

—Ce n'est pas possible! répliqua le jeune homme plein d'incrédulité.

—Comment! pas possible?... vous ne l'avez donc pas vue, comme moi, tout à l'heure!... vous aviez cependant l'œil collé à votre instrument.

Ne voulant pas avouer qu'il s'était endormi, le jeune comte secoua la tête.

—Non, dit-il... je n'ai rien vu...

—Eh bien! fit l'Américain en lui tendant sa jumelle, regardez avec cela, vous m'en direz des nouvelles.

À peine Gontran eut-il braqué l'instrument dans la direction indiquée par Farenheit, qu'à son tour, il poussa un cri de surprise, et se précipitant vers la sphère où Ossipoff, sa fille et Fricoulet sommeillaient:

—Vulcain!... dit-il... Vulcain!

Et il secoua rudement le vieux savant et l'ingénieur.

Tous deux se dressèrent sur leurs pieds, en proie à l'ahurissement inséparable d'un brusque réveil.

—Vulcain!... Vulcain!... répétait M. de Flammermont d'une voix étranglée par l'émotion.

Et, saisissant Ossipoff par le bras, il l'entraîna au dehors.

—Regardez, dit-il en étendant la main vers l'espace, regardez!

—Mais c'est la constellation de l'Aigleque vous me montrez là, riposta le vieillard; qu'y a-t-il à voir par là?

Fricoulet qui, lui, s'était déjà emparé de la jumelle de Farenheit et l'avait braquée vers la constellation indiquée par Gontran, s'écria:

—Oui, monsieur Ossipoff, c'est, en effet, dans la direction de l'Aigle, qu'il faut regarder... non loin deWega.

Hochant la tête dans un mouvement d'incrédulité, le vieux savant mit son œil à l'oculaire, mais aussitôt ses mains furent saisies d'un frisson convulsif, ses lèvres tremblèrent et il dut s'appuyer sur l'épaule de sa fille, tellement son émotion était grande.

—Mais, Dieu du ciel! s'exclama-t-il après quelques instants; c'est un astre nouveau que je viens d'apercevoir.

—Et un astre qui se trouve exactement dans la position où doit se trouver Vulcain, ainsi que vous-même l'avez dit, répliqua Gontran d'une voix mordante.

—Du reste, ajouta Fricoulet, les yeux toujours à la jumelle, comme nous courons à la rencontre de cet astre, nous pourrons, avant deux jours étudier sa configuration et même sa géographie.

En proie à une émotion extraordinaire, Ossipoff avait de nouveau braqué sa lunette sur l'espace.

—Eh bien! monsieur Ossipoff? demanda M. de Flammermont avec un sourire railleur, que pensez-vous de cette tache solaire?

Le vieillard s'avança vers lui, la tête basse, l'air piteux:

—Ah! mon cher enfant, murmura-t-il en lui tendant la main, combien j'ai d'excuses à vous faire...

—Alors, vous convenez que les honorables sir Watson et Swift n'étaient pas des imbéciles? fit à son tour Farenheit.

Ossipoff enleva la calotte de drap qui lui couvrait le crâne.

—Sir Jonathan, répondit-il, acceptez en votre nom comme au nom de vos illustres compatriotes, toutes mes excuses.

L'Américain prit un air digne et répondit:

—Je les accepte, monsieur Ossipoff, en vous engageant à retenir cet exemple qui vous prouve combien on a tort d'accuser à la légère, sans avoir de preuves entre les mains.

Puis se tournant vers Gontran:

—Je tiens à vous dire devant tous que vous êtes un grand homme, un véritable savant que je suis heureux de connaître et d'apprécier à sa juste valeur.

Il se croisa les bras sur la poitrine et ajouta:

Sir Jonathan, acceptez toutes mes excuses.

—Savez-vous quel emploi je vais faire des cent dollars perdus par l'honorable M. Ossipoff?... le premier noyau d'une somme que je consacrerai à l'édification d'un observatoire, sur le sommet des Cordillères.

Et comme on le regardait avec curiosité et étonnement:

—Je n'y connais rien, c'est possible; mais je veux être le Bischoffsheim de l'Amérique... et j'espère que M. de Flammermont voudra bien me faire l'honneur d'accepter la direction de ce nouvel établissement.

À cette proposition inattendue, Gontran demeura tout interdit; Fricoulet dut se retourner pour dissimuler le formidable éclat de rire qui lui montait de la gorge aux lèvres.

Quant à Ossipoff, jamais visage humain ne refléta pareil ahurissement.

—Il est bien convenu, ajouta l'Américain avec un geste cavalier, que si M. de Flammermont a besoin d'un préparateur, je ne l'empêcherai nullement de s'entendre avec vous, mon cher Ossipoff.

OÙ L'HEURE DE LA VENGEANCE SONNE ENFIN

Commebien on pense, nos voyageurs ne dormirent pas de la nuit.

Sombre, renfrogné, humilié, Mickhaïl Ossipoff s'était emparé de l'observatoire rudimentaire établi à la partie supérieure de la sphère et, l'œil rivé à la lunette, s'absorbait dans la contemplation de Vulcain.

Par moments, abandonnant son instrument, il saisissait son carnet de notes qu'il couvrait de chiffres et de formules algébriques.

À quelques pas de lui ses compagnons étaient réunis, causant de ce prodigieux événement, le commentant, le discutant avec force gestes et exclamations.

Gontran était radieux et recevait les compliments de l'Américain avec une modestie admirablement jouée, se demandant en lui-même par quel miracle le hasard lui avait fait, si juste à point, adopter une théorie scientifique contraire à celle de M. Ossipoff, il est vrai, mais capable d'augmenter encore son prestige aux yeux du vieillard.

Quant à Séléna, elle exultait: d'abord parce que l'attitude agressive de son père à l'égard de Gontran, durant ces derniers jours, l'avait énormément peinée; ensuite... mon Dieu! ensuite, parce que, dans son esprit, commençaient à naître des doutes sur l'ignorance même de son fiancé en matière astronomique.

Plusieurs fois déjà, des inspirations véritablement géniales lui étaient venues, qui avaient tiré d'embarras Mickhaïl Ossipoff lui-même, plusieurs fois aussi ses théories audacieuses, que le vieux savant qualifiait de folies et Fricoulet d'absurdités, s'étaient trouvées confirmées, et voilà que de nouveau...

—Mon Dieu! pensait-elle avec une légère émotion au cœur, M. de Flammermont serait-il un homme de science!

À la dérobée, elle jetait sur son fiancé un regard admiratif.

Fricoulet, lui, était en proie à un double sentiment: le doute et l'ahurissement.

La découverte faite par son ami, bien qu'il l'eût contrôlée de ses propres yeux, lui semblait, encore maintenant, anormale, illogique, antiscientifique, antinaturelle.

Tout bougonnant, il dirigeait, à chaque instant, la jumelle de Farenheit vers l'immensité sombre, sur laquelle, à peine plus grosse qu'un point, noire et immobile dans sa course vertigineuse, apparaissait la planète.

—Insensé!... insensé! grommela-t-il lorsque, les yeux fatigués de son observation, il passa la lunette à l'Américain désireux, lui aussi, de contempler l'astre nouveau.

—Pourquoi, insensé? répliquait M. de Flammermont, parce qu'il a plu à un tas de savants—plus ou moins de bon aloi—de déclarer que Vulcain n'existait pas... il nous faudrait nier l'évidence! mais, c'est ça qui est insensé.

Et il ajouta, d'une voix vibrante:

—Je voudrais bien savoir comment tu concilies tes principes politiques avec tes principes scientifiques!... tu détestes l'autocratie gouvernementale et tu es partisan de l'absolutisme en matière de science... tu exècres le «tel est notre bon plaisir» de Louis XIV, mais tu l'admets dans la bouche de M. X. ou de M. Z. qui, du fond de son cabinet poussiéreux ou du haut de son observatoire incomplet, décrète gravement les lois de l'Univers...

Le jeune comte souligna sa phrase d'un petit ricanement moqueur.

—Moi, continua-t-il, je suis comme saint Thomas... je me soucie peu de tous vos calculs, et à tous ceux qui pontifient sur ce qui se passe à des millions de lieues de notre terrinsule, je demande «y êtes-vous allé voir?»

Fricoulet était littéralement abasourdi;, un moment, il demeura silencieux; puis, haussant les épaules, il répliqua avec un sérieux imperturbable:

—Cependant, si tu ne crois ni aux calculs ni aux déductions scientifiques, si, pour que tu croies à l'existence d'une planète ou d'une étoile, il faut que tu l'aies dans l'œil, sur quoi as-tu basé ton opinion relativement à Vulcain? penses-tu que Le Verrier, que le docteur Lescarbault y étaient allés voir, comme tu le dis si bien, quand ils ont affirmé l'existence d'une planète intramercurielle?

Ce disant, il fixait sur Gontran ses petits yeux gris pleins d'une lueur malicieuse.

Jonathan Farenheit, s'adressant à M. de Flammermont, s'écria:

—Ne répondez pas, mon cher, c'est assurément la jalousie qui dicte ces paroles à M. Fricoulet.

Et toisant l'ingénieur d'un regard méprisant:

—Dame! fit-il, il n'est pas à la portée du premier venu de découvrir des planètes!

En ce moment la voix d'Ossipoff se fit entendre.

—Gontran! criait le vieillard, voudriez-vous monter un instant?

Le jeune homme fronça le sourcil.

—Hum! murmura-t-il d'un accent inquiet, que me veut-il?

—Sans doute te demander d'établir les coordonnées de Vulcain, répliqua Fricoulet.

M. de Flammermont jeta à son ami un regard interrogatif:

—Les coordonnées? répéta-t-il.

—C'est-à-dire de dresser à ce monde nouveau une sorte d'état civil: masse, densité, pesanteur, orbite.

Le malheureux comte eut un geste effaré.

—Gontran, répéta le vieillard, Gontran, venez-vous?

—Voilà, voilà, gémit le fiancé de Séléna.

Et il mit le pied sur l'escalier intérieur qui conduisait au sommet de la sphère, semblable à un condamné à mort qui monte à l'échafaud.

L'ingénieur courut à lui, et se penchant à son oreille:

—Monde très petit, dont le diamètre n'excède pas quelques centaines de kilomètres, chuchota-t-il; orbite très inclinée sur le plan de l'écliptique, ce qui explique la rareté de ses passages sur le disque solaire... quant au reste, tu as les yeux trop fatigués par tes longues observations, pour pouvoir donner des renseignements certains... as-tu compris?

—Merci, murmura Gontran avec une amicale pression de main.

Quelques instants après, on entendit une série d'exclamations retentir dans l'observatoire improvisé; puis bientôt, une dégringolade rapide dans l'escalier et le vieil Ossipoff parut, suivi de Gontran stupéfié.

—Vulcain! balbutia le vieillard d'une voix étranglée, Vulcain! eh bien! ce n'est point une planète sphérique... c'est un rocher prismatique, un fragment polyédrique... un bolide irrégulier.

—Permettez, s'écria M. de Flammermont, permettez, je proteste contre l'épithète de bolide.

—Vous aurez beau protester, répliqua Ossipoff, l'évidence est là contre laquelle vous vous débattriez en vain.

—L'évidence me démontre que le corps en question n'est point une sphère, c'est vrai; mais rien ne me prouve qu'il appartienne à la classe des bolides.

Mickhaïl Ossipoff n'aimait point la contradiction, aussi enveloppait-il Gontran d'un regard irrité; M. de Flammermont, de son côté, sentait qu'il s'était trop avancé pour reculer et jouait son rôle le plus consciencieusement possible; il considérait le vieillard d'un air fort mécontent.

Une scène nouvelle était sur le point d'éclater; Fricoulet intervint:

—Messieurs, dit-il d'une voix conciliante, je crois qu'il serait puéril de continuer la discussion à ce sujet; dans quelques heures, le monde qui nous porte aura assez rapidement marché dans l'espace pour que nous soyons à même de nous livrer, sur le corps qui nous occupe, à une étude approfondie... donc, suspendez vos appréciations jusqu'à ce que vous puissiez constaterde visuqui de vous deux est dans le vrai.

Séléna s'empressa d'ajouter:

—Voilà qui est bien parlé! monsieur Fricoulet... d'autant plus qu'une planète de plus ou de moins ne vaut pas la peine que deux hommes de votre valeur se boudent un seul instant.

Puis comprenant la nécessité d'une diversion, elle poursuivit:

—Je suis un peu comme saint Thomas, mon cher père, et j'estime qu'il fait bon de toucher du doigt pour être convaincu... d'autant plus que même les plus savants ne peuvent penser à tout... ni tout savoir.

—Où veux-tu en venir? demanda Ossipoff.

—J'en veux venir au monde qui nous porte, répliqua la jeune fille, et je me demande comment il se fait que deux hommes remplis de savoir, comme vous, mon cher papa, et vous, monsieur de Flammermont, vous n'ayez pas pu prévoir la singulière façon dont nous avons passé de Mercure sur cette comète.

—Par cette seule raison, riposta Ossipoff un peu piqué, c'est que les comètes étant des étrangères à notre monde, qu'elles ne font, du moins la plupart d'entre elles que traverser, arrivant de l'infini pour y retourner, il est absolument impossible de prédire leur apparition.

—Leur apparition... sans doute, mais leur retour, dit Fricoulet, qui ne négligeait aucune occasion de faire enrager le vieux savant; sur les quarante comètes qui ont été reconnues, il y en a, je crois, dix dont la périodicité a été constatée et vérifiée et, si vos suppositions sont justes, celle qui nous porte se trouve précisément faire partie de celles-là... donc...

—Donc, ajouta Farenheit, il devait être facile à vous, dont c'est le métier, de prévoir ce qui nous est arrivé.

—Eh! vous en parlez fort à votre aise, riposta Ossipoff, on voit bien que vous n'entendez rien à tout cela... et puis, j'avais la tête à autre chose qu'aux comètes.

—Très bien! déclara Fricoulet, donnez cette raison-là, soit; mais ne venez pas nous dire qu'il n'était pas possible de savoir qu'à date précise, la comète de Tuttle couperait l'orbite de Mercure; son dernier passage a été signalé en 1871, et comme sa période est de treize ans quatre-vingt-un jours, il suffisait de compter sur ses doigts pour savoir que sa réapparition devait avoir lieu en 1884.

—Mon Dieu! balbutia admirativement Séléna, comment est-on arrivé à pouvoir prédire à coup sûr des choses semblables?

Gontran sourit.

—Il y a quelques dix-huit siècles, dit-il, Sénèque déclarait que «les comètes se meuvent régulièrement dans des routes prescrites par la nature» et il affirmait que la postérité s'étonnerait que son âge eût méconnu une si incontestable vérité... mais ce ne fut qu'en 1758 que les comètes, après avoir épouvanté le monde par leurs brusques et soudaines apparitions, devinrent, grâce à Newton et Halley, des phénomènes célestes d'un ordre purement naturel.

—Je me rappelle avoir vu des dessins tout à fait primitifs, et comme art et comme esprit, représentant des comètes dont la chevelure contenait des épées et des poignards teints de sang, dit à son tour Séléna.

Farenheit haussa les épaules:

—Quels sauvages! grommela-t-il.

—Non pas, déclara Fricoulet, l'année 1557 n'est pas si loin de nous et Ambroise Paré n'était pas un âne... et cependant les comètes avaient encore, à cette époque et aux yeux des gens instruits eux-mêmes, une allure mystérieuse et terrifiante, comme en témoigne la description du chirurgien de Charles IX.

M. de Flammermont, à la mémoire duquel étaient soudainement revenues quelques bribes del'Astronomie du Peuple, déclara doctoralement:

—C'est en 1558[5]seulement que, grâce aux études de Halley, se trouva vérifiée la prophétie de Sénèque: Halley ayant compris que, d'après les lois de l'attraction universelle, la marche des comètes devait décrire une courbe très allongée, calcula le retour de la grande comète de 1680: l'événement lui donna raison et, le 12 mars 1859, date indiquée par l'astronome, l'astre reparut dans le ciel... à partir de ce moment, il fut bien établi que les comètes tournaient autour du Soleil...

—Ni plus ni moins que de vulgaires planètes... mais en suivant un orbe plus allongé.

—N'avez-vous cependant pas dit tout à l'heure, objecta Séléna, qu'il y en avait qui arrivaient de l'infini et qui y retournaient?

—Vous avez parfaitement raison, mademoiselle; mais pour vous faire comprendre cela, il me faudrait vous donner, sur la théorie de la parabole, des explications qui vous ennuieraient certainement beaucoup et, qu'à vrai dire, mon bagage scientifique ne me permettrait peut-être de vous fournir qu'imparfaitement.

—Au point de vue de leur composition même, poursuivit Séléna, est-ce que toutes les comètes ressemblent à celle sur laquelle nous nous trouvons?

—Non, la plus grande partie d'entre elles n'est qu'une simple masse nébuleuse, un amas de matière cosmique sans consistance. C'est une trace vaporeuse, un nuage gazeux...

—Peut-être même n'est-ce qu'une illusion d'optique, murmura M. de Flammermont.

Fricoulet lui marcha fortement sur le pied, et sans donner au vieillard le temps de relever la réflexion, il répliqua:

—Vous oubliez, monsieur Ossipoff, que la grande comète de 1811 avait un noyau solide ne mesurant pas moins de 1089 lieues de diamètres; celle de 1858 en possédait également un de 9000 kilomètres.

—Et celle de 1769 dont le noyau avait 4000 lieues de diamètre! s'écria Gontran.

Farenheit, qui écoutait en bâillant cette conversation, demanda tout à coup:

—Je croyais que le signe distinctif de la comète, c'était la queue... comment donc se fait-il que celle qui nous porte soit privée de cet appendice?

—D'abord, déclara Ossipoff, c'est une erreur de croire que toutes les comètes aient une queue; il en est qui n'en ont pas, comme il en est qui en possèdent plusieurs.

—Pour faire compensation, sans doute, murmura plaisamment M. de Flammermont.

—Ensuite, poursuivit le vieillard, rien n'est moins prouvé que cet ornement caudal manque au monde sur lequel nous chevauchons...

L'Américain laissa échapper un violent éclat de rire.

—En vérité, dit-il, vous plaisantez... ou bien vous voulez me faire croire que je suis myope... À vous entendre, la queue des comètes atteindrait des milliers et des milliers de lieues de longueur... or, vous avouerez que, s'il en était ainsi, nous serions à la première place pour mesurer celle de notre comète... mais il n'y en a aucune trace.

Et se tournant vers l'Orient, il étendait la main pour désigner l'espace infini qu'éclairait seule la lueur douce des étoiles.

Ossipoff ricana d'un air moqueur:

—Parbleu! dit-il, si c'est de ce côté là que vous, la cherchez, je comprends que vous ne la trouviez pas...

L'Américain ouvrit démesurément les yeux.

—By God!grommela-t-il, quelle est cette nouvelle plaisanterie, et de quel côté voulez-vous que je cherche la queue de la comète, sinon du côté opposé à celui vers lequel elle se dirige?

Peu à peu, la colère le gagnait et il s'écria en agitant les bras avec des mouvements désordonnés:

—Nous allons de l'Occident à l'Orient, donc...

Ossipoff eut un sourire de pitié, et regardant M. de Flammermont en lui désignant, d'un coup d'œil, Jonathan Farenheit:

—Vulgum pecus!murmura-t-il.

Gontran haussa les épaules d'un air de railleuse commisération.

—Ah çà! gronda le Yankee, m'expliquerez-vous?...

—Avec le plus grand plaisir, sir Jonathan; tout comme un grand nombre de vos pareils auxquels jamais ne prend fantaisie d'élever leurs regards vers l'immensité sidérale, vous croyez que la queue des comètes lessuiventdans leur cours... c'est là une erreur profonde; cet appendice caudal est toujours opposé au Soleil, comme s'il était l'ombre lumineuse de la comète.

—En sorte, ajouta Fricoulet, que si la queue suit, ou à peu près, la comète lorsqu'elle est avant son périhélie, elle la précède, au contraire, après cette époque.

—En sorte, ajouta Gontran, que dans la situation occupée actuellement par la comète, par rapport au Soleil, c'est sur notre droite qu'il nous faut chercher la traînée lumineuse.

L'Américain se croisa les bras d'un air furieux.

—By God!hurla-t-il, suis-je donc aveugle que je n'aperçois rien, absolument rien?

—Non, mon cher sir Jonathan; vous n'êtes point aveugle; mais il se peut parfaitement que la comète qui nous sert de monture n'ait pas de queue... il y en a comme cela.

—Et de quoi est faite cette queue, cher père? demanda Séléna.

Le vieillard hocha la tête.

—Tu me poses là, ma chère enfant, répondit-il, une question fort embarrassante, attendu que, jusqu'à présent, l'on en est réduit là-dessus à de simples conjectures.

—Mais enfin, vous-même avez bien une opinion?

—Pour moi, je pense que l'on a affaire là à une simple apparence, à un mode spécial des vibrations de l'éther, impressionné par la comète, quelque chose comme un nuage qui se formerait et s'évaporerait sans cesse dans la trace de la comète.

By God! suis-je donc aveugle que je n'apercois rien?

—C'est l'opinion de l'auteur del'Astronomie du Peupleque vous donnez-la, fit Gontran avec un sang-froid imperturbable.

—En vérité! répliqua Ossipoff... ce n'est pas la première fois que je me rencontre avec ce grand esprit, et ce m'est un inimaginable bonheur.

Il eut un mouvement d'épaules et ajouta:

—D'ailleurs, comme je viens de le dire, jusqu'à présent on ne sait que fort peu de choses de ces mondes étranges qui circulent à travers les Univers, les mettant en rapport les uns avec les autres, comme autant de messagers célestes; voici un siècle et demi à peine que l'on a commencé l'étude des comètes, et que peut-on apprendre en cent cinquante ans?

Sur ces mots, il se dirigea vers l'intérieur de la sphère et gravit pesamment l'escalier qui conduisait à son observatoire.

—Le voilà qui va retomber dans sa contemplation vulcanesque, murmura plaisamment Fricoulet.

Gontran tressaillit, et le tirant à part:

—Dis-donc, fit-il à voix basse, penses-tu qu'une planète puisse affecter une autre forme que la forme sphérique?

L'ingénieur regarda son ami avec étonnement.

—Pourquoi me demandes-tu cela? dit-il.

—À cause de Vulcain, je ne te cacherai pas que ce monde a un aspect bizarre qui m'inquiète.

—Eh! eh! ricana Fricoulet, tu n'es plus aussi convaincu que tout à l'heure de l'existence de la planète intramercurielle.

—Errare humanum est, disait notre proviseur du lycée Henri IV.

—Mais il ajoutait:Perseverare autem diabolicum[6], tu t'en souviens?

—Aussi, comme je n'ai rien dediabolicumdans ma nature...

—Tu ne persévères pas dans ton opinion.

—Je ne dis pas cela, seulement...

—Seulement, tu es fort tenté de lâcher Le Verrier et le docteur Lescarbault, n'est-ce pas?

—Je voudrais que tu me donnes ton opinion... car, vois-tu, si ce que j'ai aperçu n'était pas Vulcain...

—C'en serait fait de ton mariage avec MlleSéléna, ça, c'est certain... Ossipoff t'enverrait promener et il aurait raison; tu l'as assez humilié avec ta découverte.

—Eh! c'est surtout cet imbécile de Farenheit avec son observatoire... enfin, je voudrais te demander un service.

—Lequel?

—Ce serait de monter là-haut et de regarder dans la lunette.

—À quoi cela t'avancera-t-il?

—À être de suite renseigné sur mon sort... cette incertitude me torture...

—Volontiers... attends-moi un moment.

M. de Flammermont accompagna son ami jusqu'au bas de l'escalier et, anxieux, s'assit sur la première marche.

Dans l'intérieur de la sphère, Farenheit, roulé dans sa couverture, dormait déjà à poings fermés; derrière la toile de tente qui faisait à Séléna une sorte de chambrette séparée, la respiration calme et douce de la jeune fille se faisait entendre, semblable au bruissement d'ailes d'un papillon.

—Oh! mon bonheur! murmura Gontran, que de peine j'aurai eu pour te conquérir.

Un appel, chuchoté à voix basse, lui fit relever la tête et dans le carré clair de ciel que découpait dans l'ombre de la sphère l'ouverture supérieure de l'escalier, il aperçut la silhouette de Fricoulet qui se penchait vers lui.

—Pstt!... Pstt!... fit l'ingénieur.

M. de Flammermont se redressa:

—Qu'y a-t-il? demanda-t-il à voix basse.

—Monte vite, sans faire de bruit... M. Ossipoff s'est endormi.

Léger comme un sylphe, le jeune comte gravit les marches et se trouva bientôt sur la plate-forme, aux côtés de Fricoulet qui, d'un signe de tête, lui indiquait Mickhaïl Ossipoff, accroupi près de la lunette, les mains croisées sur les genoux, le menton appuyé sur la poitrine; par ses lèvres entr'ouvertes, un souffle puissant passait, troublant le silence d'un bourdonnement sonore.

—Chut! dit l'ingénieur en mettant son doigt sur sa bouche, surveille-le pendant que je vais examiner Vulcain.

Il s'approcha de la lunette, enjamba le corps du vieillard endormi, et braqua l'instrument dans la direction où avait été signalée la planète.

Longtemps il demeura en observation, puis, tout à coup, il tressaillit et il grommela d'une voix sourde:

—Crédié! ce n'est pas possible!

—Quoi? qu'est-ce qui n'est pas possible? demanda Gontran pris d'inquiétude.

L'ingénieur ne répondit pas tout de suite; cramponné à la lunette, il regardait de toutes les forces de son rayon visuel.

—Parle, mais parle donc! supplia le jeune comte.

Fricoulet s'écarta, prit son ami par le bras, et, l'entraînant vers l'escalier, lui dit ce seul mot, impérativement:

—Viens.

En quelques secondes, ils furent en bas.

—Malheureux! dit alors l'ingénieur, sais-tu ce que c'est que cette prétendue planète que tu as découverte?... c'est le boulet que Sharp nous a volé!

Gontran fit un saut formidable.

—Tu es bien sûr? murmura-t-il d'une voix étranglée.

—Aussi sûr que je te vois là... c'est notre boulet qui tombe avec une rapidité vertigineuse et—qui plus est,—qui tombe sur notre comète.

—Grand Dieu!... que faire?... je suis perdu! jamais Ossipoff ne me pardonnera.

Fricoulet se frottait les mains.

—Tant mieux! tant mieux, grommela-t-il, en perdant l'amitié du père tu perds en même temps l'affection de la fille, et tu évites les chaînes dont tu te préparais à te charger.

Et, dans son enthousiasme, il lança son chapeau en l'air, criant:

—Vive la liberté!

Gontran le saisit par le bras, et le secouant rudement:

—Tais-toi, malheureux! gronda-t-il, tais-toi... et si tu ne veux pas que je me tue devant toi, trouve un moyen de me tirer de là.

—Eh! bougonna l'ingénieur, impressionné malgré lui par l'énergie sombre avec laquelle M. de Flammermont avait prononcé ces mots; eh! tu me prends décidément pour ton terre-neuve; depuis que nous avons entrepris cette excursion céleste, voilà déjà plusieurs fois que je me jette à l'eau pour te sauver, cela devient fatigant, à la fin... surtout qu'il s'agit de faciliter une chose contraire à mes principes: ton mariage.

Gontran lui prit les mains.

—Je t'en supplie... dit-il, voyons, tu es mon ami, presque mon frère.

—C'est précisément pour cela...

—Me préfères-tu donc mort que marié?... demanda M. de Flammermont.

—Mort!

—Je te jure que si, lorsque l'aube se lèvera, tu n'as pas trouvé un moyen de me sauver, je me tuerai.

Fricoulet semblait en proie à une indécision profonde.

—Écoute, dit-il enfin; cette fois-ci encore, je vais faire l'impossible... car c'est l'impossible vraiment, que de faire prendre au vieil Ossipoff des vessies pour des lanternes.

—Oh! tu es bon! balbutia le jeune comte.

—Dis que je suis bête! répliqua l'ingénieur d'un ton bourru.

—Mettons que tu es bête, car je ne veux pas te contrarier, et dis-moi comment tu vas t'y prendre?

—Je vais commencer par mettre le vieux dans l'impossibilité de constater la transformation du soi-disant Vulcain en obus de Sharp.

—Et pour cela?

—Pour cela, il me faut remonter là-haut; si le bonheur veut qu'Ossipoff continue son petit somme, tout ira bien...

Il revint au bout de cinq minutes, tenant à la main un petit objet qu'il montra, en souriant, à M. de Flammermont.

—Qu'est-ce que cette machine-là? demanda celui-ci en écarquillant les yeux.

—Tout simplement l'objectif de la lunette.

—Que va-t-il dire, quand il s'apercevra de cela?

—Il dira ce qu'il voudra; l'important, c'est qu'il ne puisse suivre l'obus dans sa chute.

Et, faisant disparaître la lentille dans sa poche:

—Maintenant, ajouta-t-il, il faut nous préparer au départ.

—Comment! au départ! s'écria Gontran en sursautant.

—Oui, nous allons au devant de Sharp.

M. de Flammermont serra les poings avec fureur.

—Ah! le gredin! grommela-t-il, nous allons donc enfin mettre la main dessus.

—Oh! oh! répliqua l'ingénieur, si tu veux arriver à un résultat, il faut mettre une sourdine à ta rancune... Sharp peut être tout ce que tu voudras: un voleur, un assassin, un être indigne de toute pitié, mais comme c'est lui qui tient ton bonheur entre ses mains, il faut le traiter avec douceur.

Gontran écoutait parler Fricoulet, doutant de ce que ses oreilles entendaient.

—Je t'avouerai, dit-il, que je ne comprends pas un mot à tout ce que tu me racontes.

Les deux amis quittaient sans bruit le campement.

—Nous causerons de cela en voyageant, répondit l'ingénieur; le plus urgent est de nous mettre en route.

Quelques instants après, les deux amis quittaient sans bruit le campement; tous deux avaient revêtu leur respirol; Gontran emportait la lunette marine de l'Américain; Fricoulet tenait à la main sa lampe électrique portative, dont le réflecteur projetait, à cinquante mètres en avant, un faisceau lumineux grâce auquel ils se dirigeaient comme en plein jour.

Quand les premières flèches solaires s'élancèrent par delà l'horizon, Gontran et son compagnon avaient franchi environ une soixantaine de kilomètres; devant eux, une vaste étendue d'un liquide grisâtre, étincelante comme un miroir d'argent bruni, leur barrait la route.

Gontran poussa un cri de désappointement.

—Comment faire? murmura-t-il.

Fricoulet, qui fouillait l'horizon à l'aide de sa jumelle marine, fit un brusque mouvement, demeura quelques minutes encore, immobile, penché en avant comme attiré par un spectacle du plus puissant intérêt; puis passant l'instrument à son compagnon:

—Regarde, dit-il simplement.

Au loin, sur cet océan bizarre, une masse apparaissait, flottant à la surface, et tranchant, par son aspect blanchâtre, sur le liquide sombre qui l'entourait.

On eût dit une bouée marine gigantesque sur laquelle les rayons du soleil se réfléchissaient comme en un miroir métallique.

—Sharp! s'exclama M. de Flammermont...

—Oui, répondit l'ingénieur en appliquant son tube parleur sur l'ouverture pratiquée à la partie supérieure du casque de Gontran, oui, c'est le boulet de Sharp qui, suivant mes prévisions, est venu tomber dans cet océan cométaire.

Le jeune comte se livra à une mimique désordonnée.


Back to IndexNext