CHAPITRE VII

À TRAVERS L'ESPACE INTERPLANÉTAIRE

MickhailOssipoff, la face collée à l'un des hublots de la logette, sondait curieusement l'espace; Fricoulet, son inévitable carnet à la main, alignait des colonnes de chiffres; Jonathan Farenheit ronflait à poings fermés; Gontran, assis sur le divan, à côté de son ami, les coudes sur les genoux et le front dans les mains, était immobile comme une statue.

Tout à coup, un soupir profond, déchirant, fit tressaillir l'ingénieur, il suspendit ses calculs, et posant doucement la main sur l'épaule de M. de Flammermont:

—Qu'as-tu? murmura-t-il... tu t'ennuies?

Le jeune comte secoua la tête.

—Je viens de calculer, répondit-il, que voilà juste dix-huit mois que j'ai demandé la main de Séléna.

Fricoulet eut un petit rire satanique.

—Et tu te trouves, sans doute, malheureux de n'être pas plus avancé aujourd'hui qu'il y a dix-huit mois, fit-il en haussant les épaules... mais, mon cher ami, tu ignores ton bonheur.

Et il ajouta d'un ton déclamatoire, en levant les yeux vers le sommet de la logette:

—O fortunatos nimium...[3]

M. de Flammermont se redressa.

—Alcide, grommela-t-il, tu m'impatientes à la fin, avec tes éternelles plaisanteries... J'aime Séléna, je dois l'épouser!

—De quoi te plains-tu?... Les moments pendant lesquels on fait la cour à sa fiancée, ne sont-ils pas les plus heureux du mariage...

—Si tu appelles cela faire sa cour? s'exclama M. de Flammermont, tu n'es guère difficile, en vérité!

—C'est le seul moyen de ne pas s'apercevoir de ses défauts réciproques!

—En attendant, je me sens ridicule... je tourne au Juif-Errant!

—Les voyages forment la jeunesse, ricana l'ingénieur, quant à moi, en dépit de tout ce que tu pourras dire, je persiste à bénir les différents incidents qui retardent le moment où tu passeras au cou le collier de l'esclavage.

Ce mot fit tressaillir Ossipoff dont l'attention, depuis quelques instants, était distraite par la conversation des deux jeunes gens, il tourna brusquement le dos au hublot et s'adressant à Fricoulet:

—Voilà une expression, monsieur l'ingénieur, qui, s'adressant à ma fille, me semble malsonnante.

—Eh! monsieur, vous avez votre opinion sur l'astronomie, j'ai la mienne sur le mariage, voilà tout.

Le vieillard fronça le sourcil et dit à M. de Flammermont:

—Je suis étonné, mon cher Gontran, que vous permettiez à monsieur, bien qu'il soit votre ami, de s'exprimer de la sorte lorsqu'il parle de votre fiancée!

—Sa fiancée! s'écria plaisamment Fricoulet... vous avouerez, monsieur Ossipoff, qu'elle l'est bien peu, Gontran, lui-même, me le faisait observer tout à l'heure.

—Alcide! fit sévèrement le jeune comte.

—Ce que M. Fricoulet vient de dire est-il vrai? demanda Ossipoff en se tournant vers Gontran.

Celui-ci, fort embarrassé, ne savait guère que répondre:

—Mon Dieu! balbutia-t-il, vous conviendrez vous même que la situation est étrange, je vous demande la main de votre fille, il y a dix-huit mois, à Saint-Pétersbourg, nous sommes aujourd'hui...

—À quinze cent mille lieues de la planète Vénus, dit Fricoulet en consultant son carnet.

—À quinze cent mille lieues de la planète Vénus, répéta Gontran, et je commence à croire que je suis moins loin de Saint-Pétersbourg que de la date si chère où je pourrai mener à l'autel ma chère Séléna!

Mickhaïl Ossipoff se croisa les bras sur la poitrine:

—En vérité, dit-il d'un ton quelque peu acerbe, je ne m'attendais pas à vous entendre parler de la sorte... est-ce moi qui suis allé vous trouver pour vous demander votre main? est-ce moi qui vous ai forcé à me faire cette déclaration que vous m'avez faite à l'observatoire de Poulkowa et que je me rappelle textuellement: «Ce ne sont pas des millions, des billions et même des trillions de lieues qui peuvent effaroucher un amour tel que le mien.»

Le vieillard se tut un moment, foudroyant d'un regard Gontran qui courbait la tête.

Puis il ajouta avec un petit ricanement:

—Cela, rien ne vous forçait à le dire!... Vous avez parlé de trillions de lieues, et pour quelques millions à peine que vous avez parcourues, vous voilà déjà regrettant votre parole.

—Monsieur Ossipoff, répliqua Gontran avec beaucoup de dignité, vous donnez à une mauvaise plaisanterie de mon ami Fricoulet, un sens que lui-même n'a certainement pas voulu lui donner... je ne regrette rien; ce que j'ai fait, je le referais encore; mais si vous me voyez si sombre, si nerveux, n'en cherchez pas la cause ailleurs que dans ma grande affection pour MlleSéléna.

Il avait prononcé ces paroles d'une voix grave, profonde et pleine d'émotion.

Sans dire un mot, le vieillard lui tendit la main.

Derrière eux, un juron éclata: c'était Farenheit qui, réveillé depuis quelques instants, assistait, silencieux, à l'entretien.

—By God!grommela-t-il, et dire que tout cela est la faute de ce gredin... de ce misérable...

Ses dents grinçaient, ses joues tremblaient et ses mains s'ouvraient et se refermaient convulsivement, dans un geste d'étranglement.

—On ne pourra donc jamais l'empoigner, ajouta-t-il furieux.

—Prenez patience, sir Jonathan, répondit Fricoulet, dans quatre jours, nous serons sur Mercure et là, espérons-le du moins, vous pourrez vous livrer aux douceurs de la vengeance.

—La vengeance, murmura l'Américain, est un plat qui devrait se manger chaud, comme la soupe.

L'ingénieur hocha la tête.

—Eh! Eh! fit-il, cela dépend des goûts... on prétend que les gourmets la préfèrent froide.

—Ah çà! dit Farenheit en s'adressant à Ossipoff, j'espère bien que, aussitôt votre fille retrouvée et ce coquin de Sharp puni, nous ferons machine en arrière pour toucher Terre.

Ossipoff eut un brusque tressaillement; un voile sombre s'étendit sur son visage dont les muscles se contractèrent soudain, et il répondit d'une voix sourde, à peine distincte:

—Si c'est possible!

L'Américain fit un bond.

—Comment! si c'est possible!By God!il faudra bien que cela le soit. Je ne suis pas comme M. de Flammermont, moi; je ne me suis pas engagé à faire le tour du monde sidéral,—la gloire, moi, ce n'est pas mon fait—je ne suis pas astronome, je ne suis qu'un simple marchand de porcs... et l'astronomie je m'en moque comme un poisson d'une pomme...

Il s'arrêta un moment pour souffler et poursuivit:

—Ma maison de commerce me réclame... d'un autre côté, les actionnaires de la «Moon's diamantal Company» sont capables de croire que je leur ai joué le tour... enfin, voici bientôt venir l'époque des élections pour la présidence de l'Excentric Club... et j'en ai fait suffisamment pour que mon élection soit assurée... donc, je vous en préviens, aussitôt mon compte avec Sharp réglé, je demande à m'en aller.

—Et vous, monsieur Fricoulet, demanda Ossipoff, non sans anxiété, êtes-vous aussi pressé que sir Jonathan, de revoir notre planète natale?

—À vrai dire, monsieur Ossipoff, répliqua le jeune ingénieur, je ne vous cacherai pas que cette course, à travers les astres, commence à me paraître monotone... et, bien que je n'engraisse pas de porcs au boulevard Montparnasse, bien que je n'aie pas d'actionnaires auxquels il me faille rendre des comptes, bien que je n'aie posé ma candidature à la présidence d'aucun cercle—excentrique ou autre...—j'emboîterais assez volontiers le pas à sir Jonathan.

Le vieillard réfléchit quelques instants, puis, se retournant vers M. de Flammermont:

—Vous avez entendu, mon cher Gontran, ce que viennent de dire ces messieurs... comme rien, au fond, ne les oblige à poursuivre le voyage en notre compagnie, il vous faut leur faciliter les moyens de regagner notre point de départ, c'est-à-dire la Terre... en conséquence, je vous laisse le soin de songer à ces moyens...

Sur ce, il tourna les talons et s'en fut reprendre sa place aux hublots.

Farenheit avait l'air fort satisfait et son attitude contrastait étrangement avec l'expression penaude du visage de Fricoulet.

M. de Flammermont, lui, regardait son ami, en souriant avec ironie.

—Corbleu! nous voilà bien, grommela l'ingénieur... mieux valait nous dire nettement que nous étions liés à lui indissolublement.

—Hein? fit l'Américain en redressant l'oreille.

Gontran marcha lourdement sur le pied de Fricoulet; celui-ci fit la grimace, mais comprit l'avertissement et se tut.

—Vous disiez? insista Farenheit...

—Moi! mais rien... si... je me rappelle... je voulais dire que la situation de M. de Flammermont est fort difficile... il n'est pas douteux, parbleu! qu'il ne trouve un moyen de nous rapatrier... seulement, ce qui le gênera, ce sera pour le mettre à exécution, ce moyen.

—Baste! fit sir Jonathan, Mercure est un monde comme un autre, j'imagine...

—Comme un autre! bougonna l'ingénieur... cela dépend de ce que vous entendez par là: songez que Mercure est distant du soleil, à peine de 57,250,000 kilomètres, soit 14,300,000 lieues, que son diamètre ne mesure pas plus de 1,200 lieues et que son volume égale seulement les 38 centièmes de celui de la Terre.

—Eh bien! qu'importe tout cela?

Le visage de Fricoulet refléta un ahurissement profond et se tournant vers Gontran:

—Tu l'entends, s'écria-t-il, il demande ce qu'importent à un monde, sa distance du Soleil, son diamètre et son volume; mais, sauvage que vous êtes! il importe si bien que Mercure est la plus petite planète de tout le système solaire, en outre que c'est la plus rapprochée de l'astre central.

—Conclusion?

—Conclusion! Mercure ne peut être un monde comme un autre, sans compter que son orbite est très excentrique,—c'est-à-dire qu'elle a la forme d'une ellipse dont le soleil occupe l'un des foyers... si bien que la différence entre l'aphélie et la périhélie est de six millions de lieues... hein! six millions, c'est joli pour une orbite qui ne mesure que vingt-huit millions de lieues de diamètre et que la planète parcourt en quatre-vingt huit jours...

—En quatre-vingt-huit jours, répéta Gontran étonné... l'année n'a que quatre-vingt-huit jours?

—Et savez-vous qu'elle est la conséquence de cette marche rapide, c'est que, transporté sur Mercure, un enfant Terrien saurait lire et écrire à peine âgé d'un an; qu'un gamin de cinq ans serait un adulte et que nous-mêmes serions centenaires.

—Des années de quatre-vingt-huit jours, murmura M. de Flammermont, c'est cela qui ferait le bonheur des concierges et des enfants.

—Pourquoi donc? demanda Farenheit.

—Dame! à cause des étrennes.

Fricoulet secoua la tête.

—Pour ma part, dit-il, je doute que la civilisation mercurienne en soit déjà arrivée là.

—Cependant, j'ai lu dans lesContinents célestesque l'intensité de la chaleur solaire, dix fois plus grande que pour la Terre, devait avoir développé la vie avec une rapidité incroyable à la surface de Mercure.

Ossipoff se retourna:

—Cette supposition ne me paraît pas juste, dit-il; car les observations télescopiques et spectroscopiques ont établi, d'une manière irréfutable, que Mercure est entouré d'une atmosphère considérable, très épaisse, dans laquelle flottent quantité de nuages et qui protège la planète contre l'ardeur dévorante des rayons solaires quand elle est à son périhélie; elle empêche également l'évaporation trop rapide de la chaleur, lorsque Mercure se trouve à son aphélie...

—Alors?

—Alors je conclus, tout en tenant compte de l'intensité de chaleur, que ce monde étant le dernier né de l'Univers, doit se trouver dans le même état où se trouvait la Terre, à l'époque primaire.

Le visage de Farenheit était devenu soucieux.

—Dans ces conditions-là, grommela-t-il, j'ai bien peur que M. de Flammermont ne puisse, de sitôt, me mettre à même de revoir le pavillon étoilé des États-Unis.

Le jeune homme haussa les épaules.

—Que voulez-vous, sir Jonathan, dit-il, à l'impossible nul n'est tenu, et j'aurai beau me torturer la cervelle, si je ne trouve, sur Mercure, aucune humanité capable de me donner un coup de main, je crains bien que vous ne soyez condamné à jouir de notre société plus longtemps que vous ne le souhaitez.

Et, prenant un air grave pour s'adresser à Ossipoff:

—Cependant, dit-il, tout en reconnaissant le bien fondé de votre raisonnement, notamment en ce qui concerne l'âge de Mercure, il me semblait que, dans sonCosmotheoros, l'illustre astronome Huygens établissait l'existence d'une humanité semblable à la nôtre.

Le vieillard se prit à rire:

—Il en est des théories de Huygens comme de celles de Fontenelle, d'après lesquelles les habitants de Mercure seraient de petits êtres, vifs, agiles, toujours en mouvement, et noirs comme des nègres d'Éthiopie; je ne crois pas plus à cette humanité-là qu'à celle inventée par le baron de Holberg, dans son roman:Voyage de Nicolas Klimius dans les planètes souterraines. L'homme-plante et l'homme-guitare imaginés par lui n'ont pas plus raison d'être que les nègres de Fontenelle, les hommes de Huygens et ceux duVoyage au monde de Mercure, publié auxviiiesiècle.

Ses compagnons, Farenheit lui-même, l'écoutaient avec un visible intérêt; alors pour conclure, le vieillard ajouta:

—C'est déjà, pour le savant et le philosophe, un travail considérable que de songer aux humanités existantes sans se préoccuper encore de la forme que pourront affecter les humanités futures... laissons les siècles s'écouler et alors seulement nos petits-neveux pourront s'occuper de résoudre ces problèmes.

Sur ces mots, il retourna à son poste d'observation, laissant l'Américain tout déconfit par ces révélations.

—Que fais-tu donc là? demanda Gontran en voyant Fricoulet examiner avec attention une sorte de cadran fixé à l'extrémité du pivot central de la sphère.

—Tu le vois, je consulte mon «rapidimètre».

Et, à un haussement de sourcils interrogatifs du jeune comte, l'ingénieur ajouta:

—C'est un indicateur de mon invention au moyen duquel je puis, à tous moments, m'assurer que les ondes lumineuses parviennent bien à la sphère et l'actionnent avec la même force.

—Très pratique, approuva Gontran; mais le système?

—Écoute, je vais être aussi clair que possible; à toi de comprendre si tu peux... Qui soutient et pousse dans l'espace notre véhicule? les vibrations lancées par le réflecteur vénusien; de ces vibrations, j'en emploie une partie infinitésimale à actionner un radiomètre tournant dans son ampoule de verre; deux engrenages conduisent l'aiguille qui tourne devant ce cadran. Tant que le radiomètre fonctionne à grande vitesse, l'aiguille est poussée à l'extrémité de sa course; si, pour une raison ou pour une autre, le fonctionnement se ralentissait, un ressort ramènerait plus ou moins l'aiguille vers le zéro... as-tu compris?

—Tellement bien compris, répliqua Gontran dont l'œil ne quittait plus le «rapidimètre», que j'en ai eu un frisson par tous les membres; alors, lorsque cette aiguille sera à zéro...

—Si elle est à zéro avant que nous n'atteignions la zone attractive de Mercure, nous retomberons sur Vénus.

Et voyant l'effet déplorable produit par cette déclaration sur son ami, l'ingénieur ajouta:

—Mais rassure-toi, il n'y a aucune raison pour qu'un semblable accident survienne... et puis, surviendrait-il, que nous sommes assez accoutumés aux chutes pour n'en pas craindre une de plus.

—Aussi, repartit Gontran, n'est-ce point la crainte de me rompre les os qui me fait trembler... c'est tout le temps que nous perdrions à revenir sur nos pas, alors que Sharp continue à marcher de l'avant.

Ce disant, il considérait l'instrument avec anxiété.

—Dans ce moment, demanda-t-il, comment nous comportons-nous?

—Nous filons à toute vitesse et, si mes calculs sont exacts, avant quarante-huit heures nous aurons franchi le point neutre.

Farenheit se frotta les mains avec énergie.

—Alors, l'accident pourra se produire, grommela-t-il, nous tomberons... mais qu'importe, puisque nous tomberons sur Mercure.

Sa phrase s'acheva dans un formidable bâillement.

—Cette température sénégalienne pousse au sommeil, ne trouvez-vous pas? demanda-t-il en s'étendant sur le divan.

—Eh! eh!... c'est contagieux, fit plaisamment Fricoulet en voyant Gontran s'allonger, lui aussi, à sa place habituelle.

—C'est bien possible! répliqua le jeune homme à haute voix, de façon à être entendu d'Ossipoff.

Et d'un clignement d'yeux appelant son ami près de lui:

—Chut! murmura-t-il, je vais profiter de ce que M. Ossipoff est plongé dans ses contemplations, pour étudier un peu Mercure.

L'ingénieur était ébahi.

—Tu as une singulière façon d'étudier les astres, répondit-il sur le même ton... à moins que tu ne pries Morphée de t'envoyer des rêves astronomiques, je ne vois pas trop comment...

M. de Flammermont sourit finement et, tirant de dessous sa couverture de voyage un volume qu'il ouvrit:

—Et lesContinents célestes!les comptes-tu pour rien?...

—Compris, répliqua Fricoulet; eh bien! je te laisse à ta leçon; pioche ferme; moi, je vais aussi travailler un peu...

Et il alla s'installer à un hublot voisin de celui où le vieillard s'était établi avec sa lunette.

Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que l'oreille de l'ingénieur fut désagréablement frappée par deux bruits sonores, mais de tonalités différentes qui emplissaient la logette.

Il se retourna et vit Gontran qui s'était assoupi, le nez sur l'ouvrage de son illustre homonyme, et qui mêlait ses ronflements à ceux de l'Américain.

Une quarantaine d'heures s'écoulèrent ainsi dans une monotonie désespérante pour M. de Flammermont et Jonathan Farenheit, le premier soupirant pour Séléna, le second rugissant après Sharp; puis, quand ils avaient suffisamment l'un soupiré, l'autre rugi, ils cherchaient, dans le sommeil l'oubli de leur amour stérile et de leur haine impuissante.

Quant à Ossipoff et à Fricoulet, ils ne quittaient guère leurs hublots d'observation que pour prendre le repos strictement nécessaire au maintien de leurs forces; tout le reste de leur temps, ils le passaient, l'œil vissé à la lunette ou la main noircissant leurs carnets de calculs interminables.

On touchait à la fin du second jour, lorsque Gontran, impatienté de voir Fricoulet toujours assis à la même place et plongé dans ses calculs algébriques, s'approcha de lui.

—Alors, fit-il, nous serions enfermés, pendant des années, dans cette cage que, pendant des années, tu regarderais et tu calculerais.

—Ce ne sont point des années, répondit l'ingénieur, ce sont des siècles qu'il faudrait pour pouvoir, non pas comprendre, mais commencer à comprendre l'Univers.

—Mais, en ce moment, que fais-tu?

—J'établis, ou plutôt je cherche à établir un point délicat d'astronomie.

Gontran leva les bras au ciel.

—Encore! s'exclama-t-il; mais l'astronomie n'est donc remplie que de points délicats?

—Il y a une étoile connue, classée par Groombridge, sous le numéro 1830, qui plonge les savants dans une perplexité profonde, à cause de sa prodigieuse vitesse de translation.

—Les étoiles «fixes» marchent donc! interrompit le jeune comte.

Fricoulet lui saisit le bras en lui désignant, d'un hochement de tête, Mickhaïl Ossipoff.

Heureusement, le vieillard, plongé dans la contemplation du ciel, n'avait rien entendu.

—Si elles marchent! riposta l'ingénieur, assurément, et même avec une certaine rapidité; ainsi, celle dont je te parle, Groombridge, franchit 320 kilomètres par seconde.

Gontran arrondit ses yeux.

—320 kilomètres par seconde! balbutia-t-il.

—C'est ce qui fait supposer qu'elle n'appartient pas à notre Univers visible; car un corps, attiré par l'ensemble des soleils que nous connaissons, n'atteindrait pas une vitesse supérieure à 40 kilomètres par seconde.

—Et le but de tes recherches?

—Est d'élucider l'origine et la provenance de cette étoile qui arrive du fond de l'incommensurable infini.

Gontran haussa les épaules et murmura avec un sourire railleur:

—Et voilà à quoi les savants passent leur temps et épuisent le génie que leur a donné le Créateur!...

Il ricana et ajouta d'un ton dédaigneux:

—Et tu crois que tu ne serais pas plus utile à tes semblables en cherchant à résoudre les problèmes sociaux sous lesquels se trouve écrasée notre pauvre humanité qu'en t'épuisant en stériles études sur Groombridge, numéro 1830?

Fricoulet allait riposter, son ami ajouta:

—Et quand on pense que cette étoile, dont les destinées te préoccupent, est peut-être éteinte depuis vingt mille ans, que l'astre, duquel est jailli ce rayon lumineux, est peut-être allé, depuis des siècles et des siècles, rejoindre les vieilles lunes!

Ces paroles, qui trahissaient de la part du jeune homme un certain mépris de la science chère à Ossipoff, contenaient cependant une apparence de logique; aussi, tout d'abord, Fricoulet demeura-t-il interdit.

En ce moment, unby God!semblable à un coup de tonnerre éclata derrière eux.

Du même mouvement, tous les trois se retournèrent et aperçurent Jonathan Farenheit, figé dans une immobilité de statue, les cheveux hérissés d'horreur, les traits convulsés, les yeux agrandis, avec, sur tout le visage une expression d'épouvante intraduisible.

Les deux bras étendus, il avait les index de ses deux mains dirigés vers le «rapidimètre.»

Le premier, Fricoulet comprit le sens de cette immobilité tragique; il courut jusqu'à l'instrument et poussa un cri d'effroi:

—Arrêtés!

Ce seul mot fit blêmir Ossipoff et M. de Flammermont qui répétèrent d'une voix atterrée:

—Arrêtés!...

L'aiguille, en effet, marquait zéro.

Farenheit, sorti de sa stupeur, s'arrachait les cheveux.

—Si encore nous étions dans la zone de Mercure, grondait-il.

—Malheureusement, nous sommes toujours dans celle de Vénus, répliqua Fricoulet.

Et il ajouta, en jetant à Ossipoff un regard interrogateur:

—Mais que diable a-t-il pu arriver?

Le vieillard répondit par un haussement d'épaules.

—Peut-être bien, n'est-ce que ton «rapidimètre» qui s'est détraqué, insinua Gontran, se rattachant à ce suprême espoir.

—C'est peu probable, répliqua l'ingénieur; en tout cas, il y a une manière bien simple d'être fixé à ce sujet, c'est d'y aller voir.

Et, sans en dire plus long, il endossa son scaphandre, vissa avec soin le casque métallique, après y avoir introduit une tablette d'oxygène solidifié, et, soulevant la trappe pratiquée dans le plancher de la logette, s'engagea dans l'escalier qui conduisait à l'intérieur de la sphère.

La première chose qu'il constata, grâce à la lanterne de magnésium dont il s'était muni, c'est que l'axe central, autour duquel s'opérait la rotation de la sphère, était immobile; à part cela, tout était en aussi bon état qu'au moment du départ.

Très perplexe, il allait rejoindre la logette, lorsque, poussé par un inexplicable pressentiment, il descendit jusqu'aux derniers échelons aboutissant à l'ouverture inférieure de la sphère et là, se pencha sur l'abîme.

Un cri s'échappa de sa poitrine.

Il s'attendait, en effet, à apercevoir, au-dessous de lui dans l'espace, le point lumineux que devait former sur Vénus le foyer du réflecteur, grâce au rayonnement duquel la sphère se soutenait dans l'infini.

Mais l'espace était sombre, le point lumineux s'était éteint, la planète elle-même avait disparu.

Vivement, l'ingénieur rejoignit ses compagnons, il se débarrassa du scaphandre et, pour la première fois depuis que l'on avait quitté la Terre, sur son visage apparurent les marques d'un abattement profond.

—Mes amis, dit-il d'une voix grave, cette fois-ci nous sommes bien perdus.

Et, en quelques mots, il leur fit part de sa découverte.

—Mais qu'a-t-il pu arriver? gronda Farenheit.

—Une chose toute simple, répondit Ossipoff, une chose que j'avais prévue et dont je n'avais pas voulu vous parler au moment du départ; à la suite d'un de ces cataclysmes météorologiques si fréquents à la surface de Vénus, une couche de nuages se sera interposée entre le Soleil et le réflecteur.

—Alors, nous allons retomber sur Vénus? grommela l'Américain dont la rage convulsait les traits.

—C'est probable, répliqua Ossipoff, nous devons même tomber déjà, c'est, au surplus, une chose facile à vérifier.

Il tira d'une de ses poches un petit appareil formé d'un cadre métallique allongé; deux fils fins, dont l'un mobile, traversaient verticalement ce cadre, en écartant ou en rapprochant ces deux fils, l'un de l'autre, au moyen d'une vis, on mesurait le diamètre d'un objet quelconque.

Le vieillard fixa cet instrument à l'oculaire de la lunette et dit à Fricoulet:

—Tenez, regardez vous-même.

L'ingénieur braqua l'instrument sur le Soleil, tourna insensiblement la vis de rappel pour élargir, à la distance convenable, les deux fils du micromètre.

—Eh bien? demanda Ossipoff après un instant.

—Les deux fils sont tangents aux bords du Soleil.

—Quelle mesure obtenez-vous?

—Soixante-cinq minutes, répondit Fricoulet en abandonnant l'instrument.

—Nous vérifierons dans un quart d'heure.

Est-il utile de dire que ces quinze minutes parurent longues comme quinze siècles à ces malheureux dont l'angoisse étreignait la poitrine?

Mickhaïl Ossipoff, seul, conservait son sang-froid, du moment que l'on n'avançait plus, on tombait, et pouvait-on tomber autre part que sur Vénus?

Sa montre à la main, il considérait, impassible, l'aiguille qui, lentement, se traînait sur le cadran.

—Regardez, dit-il enfin.

De nouveau, Fricoulet mit l'œil à la lunette.

—Eh bien! fit le vieillard, vous devez constater une diminution sensible du disque solaire.

Puis tout à coup, regardant la vis que l'ingénieur faisait tourner doucement entre ses doigts:

—Mais que faites-vous? s'écria-t-il, vous avez perdu la tête! ne voyez-vous pas que vous éloignez les fils au lieu de les rapprocher?

Fricoulet ne répondait pas; pâle, les lèvres serrées, la poitrine soulevée par une respiration haletante, il étreignait la lunette de la main gauche, tandis que de la main droite il manœuvrait le micromètre.

Enfin, d'une voix étouffée:

—Monsieur Ossipoff, balbutia-t-il, le disque solaire ne diminue pas.

—Comment, il ne diminue pas! cela est impossible! nous ne sommes pas au point neutre, et, par conséquent, nous ne pouvons être immobiles... l'émotion vous trouble la vue... le disque doit diminuer...

L'ingénieur se redressa et, passant la main sur son front inondé d'une sueur moite et glacée:

—Vous avez raison, murmura-t-il, c'est l'émotion, sans doute, qui me fait mal voir.

—Mais, enfin, que voyez-vous?

—Le disque solaire augmente.

À ces mots, Ossipoff fit un bond prodigieux.

—Vous êtes fou! s'exclama-t-il en haussant les épaules.

Sans façon, il bouscula Fricoulet et prit sa place, mais à peine eut-il appliqué son œil à l'oculaire, qu'il poussa un cri étouffé et se recula en levant les bras au ciel, dans un geste plein de stupéfaction.

—C'est prodigieux!... incompréhensible... surnaturel... vous avez bien vu... car, à moi aussi, il me semble que le disque solaire a augmenté!... il marque maintenant soixante-cinq minutes, dix-huit secondes!

Un moment, ils se regardèrent tous quatre en silence, atterrés par cet incompréhensible phénomène.

—By God!s'écria tout à coup Farenheit, nous changeons de place, car voici les rayons solaires qui pénètrent par les hublots de côté.

—C'est l'appareil qui se retourne, déclara Fricoulet.

—Mais alors, nous tombons? demanda anxieusement M. de Flammermont.

—Parbleu!

—Mais, ou cela? sur Vénus? sur la Lune? sur la Terre? rugit l'Américain, en proie à une effroyable surexcitation, voyons, répondez quelque chose... vous êtes des savants, et votre métier est de savoir ces choses-là?

Il avait saisi Gontran par le collet de sa jaquette et c'était lui qu'il prenait à partie.

Un cri épouvantable, poussé par Ossipoff, lui fit lâcher prise.

Tous tournèrent leurs regards vers le vieux savant.

Il était horriblement pâle et, appuyé contre la paroi de la logette, il semblait prêt à perdre connaissance.

Soudain il porta les deux mains à son visage et murmura:

—Ah! c'est horrible!... c'est horrible!

—Monsieur Ossipoff, implora Fricoulet, de grâce, dites-nous ce qui en est! Si vous vous rendez compte du phénomène qui se produit, expliquez-le nous, quelles qu'en doivent être les conséquences?

Alors, le vieillard, fixant sur eux des regards dans lesquels brillait comme une lueur de folie, balbutia:

—Nous tombons sur le Soleil!

Farenheit poussa un épouvantable juron, tandis que, dans sa rage impuissante, il menaçait des poings toute l'immensité noire et morne malgré les éclatants rayons du soleil, où la mort... une mort épouvantable... horrible, les attendait.

Gontran de Flammermont, anéanti, s'était laissé tomber sur le divan, et là, sans mouvements, sans pensée, balbutiant machinalement un seul nom: Séléna! il demeura de longues heures comme si la mort l'eut frappé déjà.

Ossipoff était retourné à sa lunette, mesurant le grossissement lent, mais continu du disque solaire.

Quant à Fricoulet, à l'écart dans un coin de la logette, son carnet à la main, il se livrait à des opérations algébriques gigantesques, noircissant le papier de chiffres et de figures trigonométriques, insouciant de l'océan de flammes dans lequel, quelques heures plus tard, ses compagnons et lui allaient être engloutis.

Peu à peu la chaleur s'élevait et, dans l'intérieur de la logette, l'air surchauffé, devenait irrespirable.

L'Américain, qui rôdait comme un ours en cage, s'approcha du thermomètre; il marquait 42 degrés centigrades au-dessus de glace.

—By God!gronda-t-il, serons-nous donc assez lâches pour attendre d'être dans cet épouvantable brasier... en tout cas, quant à moi, je suis bien décidé de ne pas attendre plus longtemps.

Et sa main cherchait son revolver.

—Mes amis, dit alors d'une voix suppliante Ossipoff, en tournant vers eux sa face angoissée, mes amis, me pardonnez-vous de vous avoir entraînés à votre perte?

Les yeux pleins de larmes, les traits convulsés, les cheveux en désordre, le vieillard offrait l'image du désespoir le plus profond.

Sans prononcer une parole, Gontran et l'Américain lui tendirent la main.

—Et vous, monsieur Fricoulet, dit le vieux savant, me pardonnez-vous?

Comme il achevait ces mots, l'ingénieur sauta sur ses pieds et s'écria d'une voix vibrante:

—Je vous pardonne d'autant plus volontiers que vous n'avez rien à vous faire pardonner, par la raison toute simple que ce n'est pas à notre perte que vous nous avez entraînés, mais bien à notre but!...

Ossipoff regarda Gontran en hochant la tête.

—Le pauvre garçon est fou! murmura-t-il.

—Pas si fou que cela, monsieur Ossipoff, pas si fou que cela; pendant que vous vous désespériez, moi j'ai travaillé et j'ai trouvé que notre vitesse, actuellement de vingt mille mètres par seconde, va toujours en augmentant.

—Nous n'en arriverons que plus rapidement au brasier ardent qui doit nous dévorer, grommela l'Américain.

—Non pas, riposta l'ingénieur: étant donnée notre vitesse, nous devons, conformément aux lois de la mécanique céleste, décrire autour du Soleil une courbe quelconque, ouverte ou fermée: parabole, hyperbole, ellipse... Eh bien! cette courbe, je viens de la calculer, et savez-vous une chose? elle se confond avec l'orbite même de Mercure que nous n'allons pas tarder à gagner de vitesse... Avant vingt-quatre heures, nous aurons rencontré Mercure...

Ce disant, il tendait triomphalement ses calculs à Ossipoff.

Mais celui-ci passa la feuille à Gontran en balbutiant:

—Tenez, voyez vous-même... je suis tellement troublé...

Fricoulet eut un haussement d'épaules plein d'ironie; puis, s'approchant du jeune comte, il lui prit les mains.

—Tu sais, lui murmura-t-il à l'oreille, tu es décidément né sous une mauvaise étoile.

Et comme M. de Flammermont le regardait avec étonnement.

—Je commence à croire que ton mariage avec Séléna finira par se faire.

GONTRAN RETROUVE SÉLÉNA ET FARENHEIT A DES NOUVELLES DE SHARP

Laplanète Mercure fait partie des cinq planètes connues de toute antiquité; mais elle a été sans doute la dernière découverte et identifiée; la plus ancienne mesure astronomique qui soit parvenue jusqu'à nous date de 265 ans avant notre ère, de l'an 294 de l'ère de Nabonassar, soixante ans après la mort d'Alexandre le Conquérant. Nous possédons aussi sur Mercure des observations chinoises, dont la plus ancienne appartient à l'année 118 avant notre ère.

À cause de son rapprochement du Soleil, Mercure n'est visible pour nous que le soir ou le matin, jamais au milieu de la nuit, et toujours dans le crépuscule; c'est pourquoi, au temps des premières observations, comme cela s'était produit pour Vénus, on avait cru à l'existence de deux planètes différentes, l'une du matin, l'autre du soir...

—Gontran! est-ce que vous dormez?

En s'entendant appeler, le jeune homme ferma vivement le volume desContinents célestesqu'il était occupé à parcourir et, le cachant sous sa couverture, se retourna du côté d'Ossipoff:

—Non, cher monsieur, répondit-il, j'étais seulement assoupi... Qu'y a-t-il pour votre service?

—S'il ne vous était pas trop désagréable de vous lever, je vous prierais de venir me rejoindre.

M. de Flammermont dissimula un bâillement; néanmoins, il se leva.

—Tenez, lui dit le vieillard en s'écartant de la lunette, regardez à votre tour... Je ne sais si je dois attribuer cela aux rayons ardents du Soleil, mais j'ai, depuis quelque temps, la vue très faible.

Pendant qu'Ossipoff parlait, le jeune homme avait collé son œil à l'oculaire.

—Eh bien! demanda-t-il, que désirez-vous savoir?

—Sous quelle forme apercevez-vous la planète?

—Comme vous devez l'avoir aperçue vous-même: sous la forme d'un premier quartier.

—Bien! mais examinez soigneusement, je vous prie, les deux cornes; ne remarquez-vous rien?

Gontran attendit un instant avant de répondre:

—Ma foi, dit-il, non, je ne remarque rien...

Les sourcils d'Ossipoff se contractèrent.

—Alors, murmura-t-il, je me serais donc trompé, et Schroëter, Noble et Burton avec moi... c'est impossible.

Il ajouta tout haut:

—Les deux cornes de Mercure vous semblent-elles d'une identité absolue?

Le jeune homme se tut quelques secondes; puis, tout à coup:

—Non, dit-il, la corne australe est loin d'être aussi aiguë que l'autre... on dirait qu'elle est émoussée.

Ossipoff jeta un cri de triomphe.

—C'est bien cela... c'est bien cela, balbutia-t-il tout ému.

Puis, après un moment:

—Nous sommes quelques-uns, parmi les astronomes terrestres, qui avons cru remarquer cette inégalité entre les deux cornes mercuriennes... et cette remarque a une importance considérable, puisqu'elle établit l'existence, sur la planète, d'un sol accidenté.

—Je serais assez curieux, dit Farenheit en intervenant dans la conversation, de savoir comment vous pouvez déduire cela logiquement.

—Rien de plus simple: il suffit d'admettre que, près de cette corne méridionale, il existe un plateau montagneux très élevé qui arrête la lumière du Soleil et l'empêche d'aller jusqu'au point auquel, sans cette proéminence, la corne s'étendrait.

—Mais cette hypothèse est également celle de Flammermont, s'écria Fricoulet.

—Mon hypothèse, à moi! fit Gontran.

—Non... celle de ton homonyme.

—C'est une preuve, dit gravement le jeune comte, que les grands esprits se rencontrent souvent, lorsqu'il s'agit de résoudre les éternels problèmes de la Nature.

—Et, sans doute, demanda Farenheit d'un ton sceptique, avez-vous pu faire comme sur la Lune, c'est-à-dire mesurer les montagnes mercuriennes?

Ossipoff eut, à l'adresse de l'Américain, un regard dédaigneux:

—Vous êtes comme Saint-Thomas, mon pauvre Sir Jonathan, répliqua-t-il, vous ne croyez aux choses que lorsque vous les touchez du doigt.

Fricoulet eut un hochement de tête significatif.

—Plaise à Dieu qu'il ne les touche pas trop rudement, grommela-t-il... car, avec une chute semblable, Dieu sait ce qu'il va advenir de nos os.

Un léger frémissement courut par les membres de l'Américain; néanmoins, il fit bonne contenance, et s'adressant à Ossipoff:

—Vous ne m'avez toujours pas répondu, dit-il.

—Schroëter, calculant la mesure de la troncature du croissant, a évalué la hauteur de certains pics mercuriens à la deux cent cinquante-troisième partie du diamètre de la planète... ce qui leur donne environ dix-neuf kilomètres...

—Peuh! fit Jonathan, qu'est-ce que cela à côté des montagnes de Vénus.

—Presque rien, en effet, mais cela vous paraîtra une hauteur encore respectable, si vous voulez bien réfléchir que la plus haute montagne du globe, le Gaurisaukar de l'Himalaya, ne mesure pas plus de 8,840 mètres.

—Et les volcans mercuriens! demanda Gontran d'un air capable, qu'en pensez-vous, monsieur Ossipoff?

—Je pense comme votre illustre compatriote, mon cher monsieur de Flammermont, je pense que peut-être il en existe, mais qu'en tout cas, ils ne sont pas visibles pour nous, observateurs terrestres.

—Schroëter et Huggins se seraient donc trompés?...

—Je ne vous cache pas que c'est mon opinion; j'ai eu beau, de l'observatoire de Poulkowa, me livrer aux recherches les plus minutieuses, il m'a été impossible de retrouver cette tache lumineuse que l'un et l'autre ont cru remarquer sur la planète, non loin de son centre.

Farenheit, qui examinait avec attention le thermomètre, s'écria tout à coup:

—Nous n'avons plus que 39°!

—Preuve que nous nous éloignons du Soleil, répliqua Fricoulet.

—Dame! pour nous rapprocher de Mercure, il faut bien qu'il en soit ainsi, dit Gontran en riant.

—En sommes-nous loin encore? demanda l'Américain.

—À peine quelques centaines de mille lieues, répondit l'ingénieur; au surplus, nous devons être maintenant dans sa zone d'attraction, et la rapidité de la chute va augmenter encore.

La planète, maintenant, paraissait avoir envahi tout un côté du ciel, et sa masse noirâtre, semblable à un boulet colossal, se détachait, plus claire cependant, sur le fond assombri de l'espace.

Pendant quelque temps, les voyageurs, le visage collé aux hublots, contemplèrent en silence ce monde nouveau qui allait grossissant, pour ainsi dire, à vue d'œil, et sur lequel il leur fallait atterrir, Dieu sait comment.

Cette question n'était pas sans tourmenter sérieusement Farenheit et M. de Flammermont.

Ce dernier s'approcha de Fricoulet et lui murmura à l'oreille:

—Dis donc! tu me parais envisager avec beaucoup de sang-froid la perspective de notre chute; nous avons évité le Soleil, mais j'ai bien peur que le sort qui nous attend sur Mercure ne soit pas beaucoup plus enviable.

L'ingénieur eut un haussement d'épaules plein d'insouciance philosophique.

—Qu'y veux-tu faire? répondit-il... nous avons mis le petit doigt dans l'engrenage... il faut que le corps tout entier y passe.

—Si c'est là tout ce que tu as à me dire pour me rassurer...

—Dame!... je ne vois guère autre chose à te dire... nous tombons... cela, tu le sais aussi bien que moi... nous tombons même avec une certaine vitesse... que résultera-t-il de notre rencontre avec le sol mercurien?... voilà ce qu'il est impossible de prévoir...

Le visage de Gontran s'assombrissait visiblement.

Fricoulet s'en aperçut, et avec un ricanement moqueur:

—Je comprends ta situation, dit-il, et si j'étais à ta place, cela m'ennuierait fortement que de risquer de revoir ma fiancée à l'état de chair à pâté... mais il faut prendre le dessus et se dire, qu'après tout, la vie est une vallée de larmes...

M. de Flammermont frappa du pied avec impatience:

—Alcide! grommela-t-il, tu m'énerves considérablement.

—C'est l'effet de la chaleur torride qu'il fait ici.

—Alors, tu n'as aucun espoir? c'est la fin...

L'ingénieur tressauta.

—Est-ce que tu es fou?... s'écria-t-il... pourquoi la fin?... bien qu'il y ait quatre vingt-dix-neuf chances sur cent pour que nous nous brisions, il y a cependant, dans une aventure telle que celle à laquelle nous sommes mêlés, une part d'inconnu dans laquelle on peut mettre son espoir, c'est ce que je fais, et je t'engage à m'imiter!

Gontran secoua la tête; la part d'inconnu à laquelle se raccrochait Fricoulet ne lui inspirait qu'une médiocre confiance.

—Quand nous sommes tombés sur la Lune, dit-il, les ressorts du wagon ont atténué le choc; quand nous avons abordé sur Vénus, c'était en parachute et puis, faire un plongeon dans l'Océan est toujours moins dangereux que d'atterrir sur le sol même... mais, dans les conditions où nous nous trouvons, nous n'avons, dans notre jeu, aucun atout sauveur.

—Tu oublies la façon dont l'aéroplane a atterri sur le mont Boron, riposta Fricoulet; nous sommes, ce jour-là, de même qu'en ce moment, tombés de l'espace, comme une pierre.

—Avec cette différence que nous tombions de quelques cents mètres, tandis qu'aujourd'hui nous tombons de quelques centaines de mille lieues!

Fricoulet sourit.

—Heureusement que, pour contre-balancer cette différence énorme, nous avons, en notre faveur, la pesanteur moitié moindre, à la surface de Mercure, de ce qu'elle est à la surface de la Terre.

Le jeune comte ouvrit de grands yeux.

—Tu te moques de moi, fit-il, je ne suis pas un savant, c'est vrai, mais je ne suis pas un imbécile auquel on puisse faire accroire que des vessies sont des lanternes.

—Loin de moi cette pensée, mon cher, répliqua l'ingénieur, mais, si au lieu de t'endormir sur lesContinents célestes, comme tu as fait hier, tu piochais un peu plus sérieusement l'ouvrage de ton homonyme, tu saurais que c'est en étudiant l'action perturbatrice produite sur les comètes qui passent près de lui, que l'on est parvenu à déterminer exactement la masse de Mercure...

Gontran se frappa le front.

—J'y suis, fit-il, je me rappelle maintenant, c'est Le Verrier, n'est-ce pas, qui est, le premier, arrive à un résultat en étudiant la comète d'Encke. Et la conclusion?...

—...Est que le globe de Mercure pèse environ quinze fois moins que le globe terrestre, et la pesanteur, à sa surface, est presque la moitié de la pesanteur, à la surface de notre planète natale.

—C'est vrai,... c'est vrai,... j'ai lu tout cela, murmura Gontran un peu humilié de son manque de mémoire... mais alors, nous avons moitié plus de chances de ne pas nous réduire en bouillie que si nous tombions sur la Terre!

—Parfaitement logique, approuva Fricoulet avec un signe de tête.

—C'est donc cinquante chances sur cent que nous avons de nous casser la tête, et non pas quatre-vingt-dix-neuf, comme vous le prétendiez tout à l'heure, dit à son tour Farenheit.

—Scrupuleusement exact, sir Jonathan.

L'Américain témoigna sa joie par un entrechat, mais quelques mots de l'ingénieur suffirent à refroidir son enthousiasme.

—N'oublions pas, néanmoins, que nous tombons d'une hauteur de 500,000 lieues, que nous pesons, l'appareil compris, 1,000 kilogrammes et qu'en multipliant la hauteur par le carré du temps de chute, nous devons toucher le sol mercurien avec une vitesse de 42 kilomètres dans la dernière seconde.

Gontran et Farenheit poussèrent un cri d'effroi:

—Étant donné que la pesanteur sera réduite de moitié, prenons seulement la moitié de cette vitesse, et vous m'accorderez qu'elle est suffisante encore à nous réduire à notre plus simple expression.

M. de Flammermont se croisa les bras sur la poitrine.

—À voir ton calme, s'écria-t-il, on dirait, ma parole, qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce que tu nous racontes là... tu me fais l'effet des nourrices qui terrifient leurs poupons avec l'histoire de Croquemitaine ou de Barbe-Bleue.

—Plût au ciel que ce ne fût pas exact, répliqua l'ingénieur; malheureusement Mercure est là pour nous convaincre de la réalité.

Au-dessous de l'appareil, en effet, la planète étendait sa masse énorme, terrifiante, dont les aspérités titanesques n'apparaissaient encore que vaguement, baignées dans une atmosphère gazeuse fort épaisse.

L'Américain prit entre ses mains celles de Gontran.

—Voyons, monsieur de Flammermont, dit-il d'une voix légèrement angoissée, vous nous avez trop souvent déjà tirés d'affaire, pour que cette fois encore...

Ossipoff avait le dos tourné, ce qui permit au jeune comte de pouvoir, sans se compromettre, lever les bras au ciel dans un geste qui marquait son impuissance.

Mais l'Américain était tenace; il ne lâcha pas sa proie.

—By God!grommela-t-il, vous devez à votre réputation, à votre gloire, à votre amour... et aussi à ma haine, de nous sortir vivants de cette impasse...

Et il ajouta en serrant les poings:

—By God!si, au lieu d'être un simple marchand de porcs, j'étais un savant tel que vous, je ne voudrais pas qu'il fût dit que j'ai laissé ma fiancée entre les mains d'un misérable comme ce Fédor Sharp... voyons, cherchez, cherchez...

Gontran eut un mouvement d'impatience.

—Eh! s'écria-t-il... cherchez... c'est commode à dire... vous croyez qu'il suffit de se mettre la cervelle à la torture pour trouver une idée... Je voudrais bien vous y voir...

Il demeura quelques instants silencieux, immobile, la tête penchée sur la poitrine, dans une attitude méditative.

—Mon Dieu! fit-il tout à coup, en regardant Fricoulet, j'ai bien une idée...

Farenheit poussa une exclamation joyeuse.

—J'en étais certain! s'écria-t-il, il était impossible qu'un homme tel que vous...

Le jeune comte imposa, de la main, silence, au trop exubérant Américain et se tournant vers Fricoulet:

—Pourquoi ne ferions-nous pas comme les marins dont le navire est sur le point de couler?... jetons à la mer tout ce que nous pourrons pour nous alléger.

Sir Jonathan s'était sans doute illusionné sur l'idée géniale de M. de Flammermont, car ses traits s'allongèrent visiblement.

—Peuh! murmura-t-il, quand nous serons débarrassés de nos armes, de nos vêtements, de quelques instruments qui nous restent et des rares provisions que nous avons encore à nous mettre sous la dent, nous nous serons allégés peut-être d'une centaine de kilogs... et après?

—Le fait est, dit à son tour Fricoulet, que ce n'est point la peine de jeter du lest lorsqu'on en jette si peu.

Gontran ébaucha un hochement de tête.

—Vous ne m'avez pas compris, dit-il. Il ne s'agit pas, dans ma pensée, de nous débarrasser de nos armes, de nos vêtements, de nos vivres, toutes choses indispensables à notre existence.

—Alors, bougonna l'Américain, à moins de nous jeter nous-mêmes par dessus bord...

—J'ai compris, moi, s'écria soudain Fricoulet qui examinait attentivement son ami, comme pour lire sur son visage ce qui se passait dans son cerveau...

—Tu as compris?...

—Je le crois, du moins.

—Eh bien?

—C'est hardi, mais ce n'est pas impossible.

Et s'approchant d'Ossipoff, qui, insouciant de la mort à laquelle lui et ses compagnons couraient avec une vertigineuse rapidité, continuait ses études sur l'espace:

—Mon cher monsieur, dit-il, les moments sont trop précieux pour les employer a compter les étoiles, voulez-vous, je vous prie, nous prêter le concours de votre sagesse et de vos lumières?

Le vieux savant abandonna sa lunette en bougonnant.

—La situation est grave, commença Fricoulet, très grave, dans quelques heures nous aborderons sur Mercure, et, Dieu sait ce qu'il restera de nous après cet abordage.

Ossipoff eut un mouvement d'épaules qui signifiait clairement «qu'y pouvons-nous faire?»

L'ingénieur poursuivit:

—Partant de ce principe, que plus nous serons légers et moins notre chute aura de chance d'être mortelle, M. de Flammermont propose de nous alléger de 300 kilos.

Le vieux savant sursauta:

—Mais, dit-il, c'est plus du tiers du poids de l'appareil tout entier!

—C'est, en effet, ce que pèse la logette, dans laquelle nous sommes en ce moment.

Ossipoff ouvrit démesurément les yeux:

—Vous voulez que nous nous séparions de la logette? demanda-t-il à Gontran.

—Mais vous êtes fou! s'écria Farenheit.

Tout interloqué, le jeune homme gardait le silence.

—Pourquoi, dit alors Fricoulet, pourquoi ne nous en séparons-nous pas? L'appareil n'a-t-il pas été construit de manière à ce que les deux parties dont il se compose pussent être séparées l'une de l'autre! comment donc avons-nous abordé sur Vénus s'il vous plaît?

—Les conditions ne sont plus les mêmes, riposta Ossipoff, c'est la sphère et non la logette que nous avons abandonnée et puis, nous avions le parachute, tandis qu'à présent...

—À présent, il s'agit de faire sur Mercure tout le contraire de ce que nous avons fait sur Vénus. D'ailleurs, avez-vous un autre moyen? Si oui, nous sommes prêts à l'examiner et à l'adopter, s'il est préférable au nôtre?

—Non, je n'en ai pas, répondit sèchement le vieux savant.

—By god!grommela l'Américain, vous en auriez peut-être trouvé un, si, au lieu de vous hypnotiser, l'œil vissé à votre lunette, vous aviez tourmenté un peu votre cervelle.

Ossipoff haussa doucement les épaules et allait, sans doute, retourner à son instrument chéri, mais Fricoulet l'arrêta:

—Non, dit-il, mon cher monsieur, laissez pour plus tard la continuation de vos études... en ce moment, il s'agit de nous mettre tous à la besogne, car le temps presse...

Le vieillard poussa un soupir.

—Voilà ce que nous allons faire, continua l'ingénieur; vous et sir Jonathan, vous allez emballer, empaqueter, le plus soigneusement possible, tous les objets contenus dans la logette et que vous reconnaîtrez nous être indispensables; Gontran et moi nous les amarrerons au fur et à mesure, sur le plancher circulaire qui court le long de la paroi intérieure de la sphère...

Aussitôt dit, aussitôt au travail; en deux heures, la logette fut débarrassée entièrement de tout ce qu'elle contenait.

—Et les filins de sélénium qui nous rattachaient au parachute, demanda Farenheit, les abandonnons-nous?

Fricoulet réfléchit quelques instants et répondit:

—Non pas, ils vont nous servir de suite.

—À quel usage?

—Pour nous attacher solidement; plus tard, peut-être, pourrons-nous en tirer parti.

Il promena autour de lui un regard circulaire et, après avoir constaté que l'on n'oubliait rien:

—Allons, dit-il, en bas tout le monde!

L'un après l'autre, ils descendirent et, sur les indications de l'ingénieur, prirent place sur le plancher auquel Fricoulet les attacha solidement, ainsi qu'il l'avait dit, avec les filins métalliques.

—Et toi? demanda Gontran.

—Ne t'inquiète pas de moi, répliqua-t-il, je remonte en haut pour jeter le lest lorsque le moment sera venu.

Une heure se passa, puis deux heures, pendant lesquelles les voyageurs, réduits à une immobilité presque complète, attendirent, l'angoisse au cœur, que l'ingénieur vint les rejoindre.

Tout à coup, un craquement se fit entendre, une forte secousse ébranla la sphère, et Fricoulet apparut sur la première marche de l'escalier, en criant:

—C'est fait!... maintenant, à la grâce de Dieu!

Il s'assit près de ses compagnons, passa autour de son corps le câble de sélénium qu'il enroula à l'axe central, comme font les pêcheurs qui prévoient une tempête et s'attachent au mât de leur bateau.

Ils tombaient, non pas en tournoyant sur eux-mêmes, ainsi que Farenheit l'avait craint, mais perpendiculairement, comme le plomb d'une sonde; réunis tous les quatre à la partie inférieure de la sphère, ils accumulaient en un point, un poids de plus de deux cents kilog., qui donnait à l'appareil une fixité immuable.

Ils tombaient, et par l'ouverture béante à leurs pieds, ils voyaient, se rapprochant d'eux, avec une vertigineuse rapidité, le panorama mercurien qui, maintenant, avait envahi l'espace tout entier.

À présent, la configuration exacte du sol leur apparaissait nettement, comme s'ils eussent plané en ballon à une hauteur de quelques kilomètres; les montagnes élançaient vers eux leurs pics aigus, projetant, à leur base, des traînées d'ombres gigantesques, et sous les derniers feux du soleil couchant, des immensités d'eau miroitaient avec des reflets d'incendie.

Muets de stupeur, cramponnés aux liens qui les attachaient à la sphère, les voyageurs tenaient leurs regards rivés sur ce monde qui les attirait avec une irrésistible force, se demandant angoisseusement si le moment où un point de contact s'établirait, ne serait pas aussi le moment de la mort.

Ils tombaient... ils tombaient...

Soudain, un choc épouvantable se produisit, accompagné d'un fracas formidable; on eut dit que le véhicule se disloquait de toutes parts, se réduisant en miettes.

Les quatre Terriens poussèrent un cri de terreur.

—Mercure!... cria plaisamment Fricoulet, tout le monde descend!

Il n'avait pas achevé, qu'un nouveau choc, moins violent cependant, faillit briser leurs attaches: puis, aussitôt, coup sur coup, un troisième, un quatrième... et bientôt, tournoyant sur elle-même dans une trépidation folle, la sphère se mit à dévaler, entraînant les voyageurs la tête tantôt en haut, tantôt en bas, aveuglés par une poussière épaisse, assourdis par le bruit de tonnerre que faisait le métal en roulant sur le sol, ahuris de se sentir emportés dans ce tourbillon inexplicable pour eux.

Ce qui se passait était cependant bien simple; la sphère avait, dans sa chute, rencontré à mi-côte, une des montagnes élevées de Mercure; la violence même de son choc l'avait fait rebondir, semblable à un ballon, à quelque cinquante mètres de haut, puis elle était retombée plus loin, avait rebondi de nouveau, jusqu'au moment où, épuisant ses forces par des bonds successifs, elle s'était mise à rouler sur le flanc même de la montagne, renversant les arbres, écornant les rochers, traversant ravins et cours d'eau, comme une avalanche. En moins de dix minutes, elle arriva dans la plaine, après une course de huit kilomètres; alors elle s'arrêta.

—Ouf! soupira Fricoulet, j'ai cru que cela n'en finirait jamais.

Par prudence, il attendit quelques secondes.

—Cependant, ajouta-t-il, cette fois-ci je crois que nous sommes arrivés... qu'en pensez vous?

À cette question personne ne répondit.

—Fichtre! grommela-t-il, ils n'ont pas la tête solide, les amis; pourvu que nous n'en ayons pas perdu un ou deux pendant le voyage!

Rapidement, il se débarrassa du filin qui le reliait au pivot métallique, fouilla dans sa poche, en sortit son petit bougeoir de magnésium qui répandit aussitôt dans la sphère une lumière éclatante.

Ses trois compagnons étaient bien là; il poussa un soupir de soulagement.

Mais presqu'aussitôt il éclata de rire en les voyant; affaissés sur eux-mêmes, la tête penchée sur la poitrine, les bras pendants le long du corps, les jambes molles, le buste plié en deux, ils ressemblaient, à s'y méprendre, à ces marionnettes que l'on fait manœuvrer dans les «Guignols» des Champs-Élysées, pour la plus grande joie des enfants et des militaires. Coupez les ficelles qui font mouvoir les membres des susdites marionnettes, et vous aurez une idée à peu près exacte de l'aspect des malheureux Terriens...

—Le fait est, murmura l'ingénieur, qu'il faut avoir le cœur bigrement solide dans la poitrine, pour résister à une si singulière façon de voyager.

Tout en parlant, il déliait, l'un après l'autre, ses compagnons et les étendait sur le plancher circulaire.

Après quoi, il s'élança au dehors pour reconnaître le pays.

La nuit était venue et autour du jeune homme tout était sombre et silencieux; il lui sembla cependant percevoir, non loin, un murmure confus assez semblable à celui que produisent les eaux d'un ruisseau courant sur les cailloux.

Comme il demeurait immobile, ne sachant vers quel point il devait diriger ses pas, tout à coup, dans le ciel pur tout étincelant de mille étoiles, un astre apparut, brillant d'un incomparable éclat au milieu des feux nocturnes éclairant l'espace et dont la lueur, douce et indécise, glissa jusqu'à Fricoulet.

En même temps, le paysage d'alentour, sortant de l'ombre, se dessina presque nettement, bien qu'estompé dans les vapeurs du soir.

—Merci, Vénus, dit plaisamment l'ingénieur en inclinant la tête vers l'astre radieux.

Promenant alors ses regards autour de lui, il constata qu'il se trouvait au pied même d'une montagne fort élevée, sur la lisière d'une forêt dont les arbres avaient arrêté la sphère; non loin de là, serpentant sur le flanc de la montagne, un ruisselet chantonnait d'une voix cristalline, reflétant dans ses eaux la lumière discrète de Vénus.

Saisir dans la sphère le premier récipient qui lui tomba sous la main, courir au ruisseau, y remplir le récipient et revenir en jeter le contenu au visage de ses compagnons, tout cela, Fricoulet le fit en cinq minutes.

Mais à peine le liquide eut-il touché leur peau, que Mickhaïl Ossipoff et ses deux compagnons d'infortune se mirent à pousser des cris horribles.

—Au feu!... Au feu!... hurla Farenheit en se redressant d'un bond.

Puis, apercevant Fricoulet qui, debout à l'entrée de la sphère contemplait ses amis d'un air tout ahuri:

—By God!gronda-t-il, quelle est cette mauvaise plaisanterie?

Et il s'avançait vers l'ingénieur, le poing levé, menaçant.

—Dites donc, dites donc, riposta l'ingénieur... c'est comme cela que vous me remerciez des soins que je vous donne?

—Drôles de soins, en vérité, dit à son tour Ossipoff... et singulière façon de faire revenir les gens à eux en les aspergeant d'eau bouillante.

—D'eau bouillante! répéta Fricoulet... Ah çà! devenez-vous fou?

—N'est-ce pas toi, plutôt, qui l'es devenu? s'écria Gontran qui se tamponnait douloureusement le visage avec son mouchoir.

—De l'eau chaude? répéta encore l'ingénieur... mais puisque je viens de l'aller chercher à ce ruisseau... tenez... là-bas!...

Il n'avait pas achevé ces mots, que Farenheit se précipita pour être le premier à constater la chose.

Mais, oublieux des lois spéciales qui régissaient la pesanteur à la surface de ce monde nouveau pour lui, il arriva d'un seul bond, bien qu'une dizaine de mètres l'en séparassent, à l'endroit indiqué par Fricoulet, et tomba dans le ruisseau où il enfonça jusqu'à mi-jambes.


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