Fricoulet fit signe de la tête qu'il avait compris.
—Comment allons-nous faire, te demandes-tu, pour nous emparer du véhicule et de son contenu? Ça va être la chose la plus simple du monde: ou bien, cette nappe d'eau que nous avons en face de nous et que j'ai baptisée, peut-être bien à tort, du nom d'océan, n'est qu'un marais sans profondeur; en ce cas nous rejoindrons l'obus à pied,pedibus cum jambis; ou bien, nous enfoncerons et alors nous aviserons à nous construire une sorte de radeau.
—Un radeau! riposta M. de Flammermont, mais pour cela il nous faudrait revenir au campement, couper les arbres de la forêt mercurielle et les transporter ici, outre que ce serait là une besogne formidable, Ossipoff nous mettrait la main dessus.
—Allons, allons, fit l'ingénieur, ne te désole pas par avance, il sera temps de le faire si nous ne pouvons employer le moyen le plus simple et le plus naturel qui est de nous servir de nos jambes.
Ce dialogue avait lieu au sommet de falaises assez élevées qui, de leurs crêtes noircies et poudreuses, surplombaient le liquide miroitant.
S'accrochant des pieds et des mains aux anfractuosités de ces roches bizarres, les deux compagnons eurent tôt fait d'arriver au pied que venaient battre lourdement et sans bruit des vagues toutes petites et grisâtres.
Fricoulet se baissa, prit dans le creux de sa main quelques gouttes de ce liquide étrange qu'il considéra durant quelques minutes avec attention.
—Ce n'est pas de l'eau, murmura-t-il dans le casque de Gontran.
Celui-ci eut un mouvement d'épaules indiquant que la composition chimique de ce liquide lui importait peu.
—Imprudent, répondit Fricoulet, puisque l'occasion se présente à toi de préparer ta réponse à une des questions que peut te poser Ossipoff, profite donc de cette occasion et retiens que ce que tu as la sous les yeux est une combinaison d'hydrogène, de carbone et d'oxygène. Cette espèce de brouillard très léger que tu vois flotter à la surface est du gaz acide carbonique,... bref, une sorte d'eau de seltz en ébullition.
Fricoulet eût parlé longtemps encore, mais il eût parlé dans le vide; Gontran, que ces questions scientifiques intéressaient médiocrement, avait fait en avant quelques enjambées qui l'avaient aussitôt porté à une centaine de mètres du rivage.
C'est à peine si, à cette distance, le liquide dans lequel il marchait lui montait aux chevilles, aussi agitait-il triomphalement ses bras en l'air, faisant signe à l'ingénieur de le rejoindre.
Fricoulet allongea ses petites jambes et rapidement fut aux côtés de son ami qui reprit la marche en avant.
À mesure qu'ils avançaient la profondeur de cette nappe mobile et étincelante comme une nappe de mercure, augmentait, mais pour ainsi dire insensiblement, descendant en pente douce, peut-être d'un demi-millimètre par mètre, en sorte qu'après avoir parcouru environ deux lieues, le liquide leur arrivait au milieu de la poitrine.
Il est vrai que plus ils avançaient, plus leur marche devenait difficile, en raison de la masse liquide fort lourde au travers de laquelle il fallait se mouvoir et qui, par moments, en raison de leur légèreté, les soulevait comme des bouchons, leur faisant perdre pied, en même temps que leur centre de gravité, ce qui leur faisait exécuter des culbutes fort désagréables.
Il est vrai aussi que, maintenant, l'obus leur apparaissait nettement, dans tous ses détails, masse énorme, toute étincelante sous les rayons ardents du soleil, flottant à la surface avec une légèreté surprenante.
Fricoulet fit signe à son ami de s'arrêter; puis, ajustant sonparleursur son casque:
—Si tu m'en crois, dit-il, tu demeureras ici pendant que moi je continuerai la route; il est inutile que nous nous fatiguions tous les deux, alors qu'un seul peut faire la besogne, d'autant plus qu'il se peut parfaitement que là-bas on perde pied et qu'il faille se mettre à la nage... or, je crois me rappeler que tu n'es pas fort sur l'article natation...
—Au lycée, répondit M. de Flammermont, on ne nous menait au bain froid qu'une fois par semaine, en sorte que je n'ai pu faire de sensibles progrès, mais, enfin, j'en sais suffisamment pour me tirer d'affaire.
—Du moment que cela est absolument inutile, reste ici, repose-toi, car tout à l'heure nous aurons besoin de toute notre force musculaire.
—As-tu ton revolver? demanda Gontran.
—Oui, je l'ai. Mais pourquoi cette question?
—Parce que ce misérable est capable de sauter sur toi.
—À ce sujet là tu peux être tranquille... D'après ce que m'a dit de lui le vieil Ossipoff, Fédor Sharp possède un bagage scientifique assez complet pour savoir que s'il mettait seulement le bout du nez à l'un des hublots, c'en serait fait de lui... Donc, quelles que soient ses mauvaises intentions à mon égard, il sera dans l'impossibilité absolue de les manifester. Sur ce, je pars, attends-moi, prêt à me rejoindre au premier signal.
Il s'éloigna et, le plus rapidement qu'il lui fut possible, reprit son chemin vers l'obus.
Après une heure de pénibles efforts, tantôt marchant, tantôt nageant, il y atteignit enfin harassé, rompu, près de défaillir et d'un suprême effort, s'accrocha à l'un des écrous extérieurs de l'engin, au moment ou ses forces l'abandonnaient.
Quand il eut repris haleine, il se hissa jusqu'à l'un des hublots pour jeter un regard à l'intérieur du boulet et se trouva nez à nez avec Sharp, séparé seulement de son ennemi par la vitre épaisse contre laquelle l'autre s'aplatissait le visage, examinant avec une curiosité anxieuse cet être auquel son casque de sélénium donnait un aspect fantastique, terrifiant.
—Eh! eh! fit à part lui Fricoulet, ce bon Fédor me paraît être rien moins que rassuré... tant mieux, nous en viendrons plus facilement à bout.
À ces mots, il attacha solidement à l'une des oreillettes de l'obus l'extrémité du filin métallique qu'il avait eu la précaution d'emporter et revint sur ses pas, déroulant derrière lui le câble, au fur et à mesure qu'il s'éloignait.
Tout à coup, au bout d'une centaine de mètres, il s'arrêta; il venait de sentir le sol sous ses pieds et, en même temps, l'extrémité de l'amarre étant entre ses mains, il se la lia autour du corps et fit signe à Gontran de venir le rejoindre.
Le jeune comte, dont la curiosité décuplait les forces et le courage, l'eut rejoint rapidement, puis, sur les indications de son ami, il s'attela lui aussi au filin et, tous deux, exigeant de leurs muscles toute l'énergie dont ils étaient capables, ils se mirent à gagner le bord, traînant après eux la masse métallique énorme qui, en raison de son peu de pesanteur et de la densité extrême du liquide, glissait à la surface comme un traîneau sur la glace.
Enfin, après deux heures d'efforts acharnés, la poitrine sèche, le corps trempé de sueur et calciné par le soleil, ils tombèrent épuisés sur le rivage où ils demeurèrent inertes, anéantis, pendant quelque temps.
Un bruit léger leur fit dresser l'oreille et les tira de leur torpeur. Fricoulet se dressa sur son coude et écouta, alors, se penchant vers M. de Flammermont:
—Si je ne me trompe, dit-il, le Sharp dévisse ses écrous et se prépare à sortir.
Gontran fit un bond formidable, l'ingénieur le saisit par le bras.
—Si tu aimes Séléna, dit-il avec autorité, tu vas me jurer de ne rien faire, de ne rien dire que je ne t'y aie autorisé, de demeurer vis-à-vis de ce misérable aussi calme, aussi indifférent que si tu ne le connaissais pas, sinon, je te plante là et tu te débrouilleras avec Ossipoff comme tu l'entendras.
Gontran, muettement, étendit la main.
—J'ai ton serment, reprit Fricoulet, cela me suffit; maintenant, écoute moi... Le Sharp va sortir, mais à peine aura-t-il mis le pied dehors, qu'il lui arrivera ce qui vous est arrivé à Farenheit et à toi, il tombera asphyxié... aussitôt, nous nous précipiterons sur lui et nous le réintégrerons dans sa coquille où nous l'accompagnerons. Là, nous le ferons revenir à lui et nous causerons tout à notre aise.
Comme il achevait ces mots, une exclamation retentit, suivie d'un bruit sourd.
C'était Fédor Sharp qui, suivant les prévisions de Fricoulet, venait de tomber à la renverse, le visage déjà noirci et les yeux sanguinolents.
Les deux amis sautèrent sur lui, le saisirent l'un par les épaules, l'autre par les jambes et, sans perdre un instant, le transportèrent sur un des coussins circulaires de l'obus.
Dix minutes après, Gontran et Fricoulet, débarrassés de leur casque, étaient moelleusement enfoncés dans les capitons du divan; dans leur main droite ils tenaient un revolver, dans l'autre, un verre rempli jusqu'au bord d'un excellent porto dont les soutes de l'obus avaient été abondamment pourvues, lors du départ du Cotopaxi.
—Mon Dieu! dit Fricoulet en humectant ses lèvres dans le liquide odorant, que c'est bon de se sentir chez soi!
Et choquant son verre contre celui de M. de Flammermont:
—À la santé de cet excellent M. Sharp, dit-il plaisamment.
Un profond soupir attira leur attention du côté du malade qui manifestait ainsi son retour à la vie, en accentuant cette manifestation par des frémissements des jambes et des bras.
—Attention, fit Gontran, le gredin revient à lui!
—Je t'en supplie, dit Fricoulet, ne te sers pas d'expressions semblables, sinon ma combinaison échouera.
—Mais tu ne m'en as pas parlé de ta combinaison!
—Peu t'importe, du moment qu'elle a pour but de te sauver.
En ce moment, Sharp se redressa sur le coussin, frotta longuement ses paupières de ses poings fermés, comme quelqu'un qui se réveille d'un long sommeil, puis soudain il demeura immobile, frappé de stupeur à la vue des deux hommes qui le regardaient en souriant.
Ensuite, il voulut crier, mais la voix s'étrangla dans sa gorge; il voulut se lever, mais les deux canons de revolver, braqués sur lui, l'immobilisèrent.
—Mon cher Gontran, dit alors Fricoulet en souriant, voudrais-tu me faire le plaisir de me présenter à l'estimable M. Sharp?
Et voyant que M. de Flammermont avait toutes les peines du monde à contenir son indignation, il ajouta:
—Mon ami Gontran éprouve à vous retrouver, après si longtemps, une émotion si profonde que vous le voyez, la joie le rend muet, mais, moi, qui n'ai pas les mêmes raisons que lui d'être ému en vous voyant, je tiens à vous dire qui je suis: je m'appelle Alcide Fricoulet, je suis ingénieur et, si Mickhaïl Ossipoff a pu, quand même, mettre à exécution ce beau voyage intersidéral dont vous lui avez emprunté l'idée, c'est un peu grâce à moi.
Le visage livide déjà de Sharp, pâlit encore davantage et, dans une crispation nerveuse, ses lèvres blêmes se contractèrent.
—Je vous dis cela, poursuivit Fricoulet, non pour me vanter,—mon ami, M. de Flammermont, peut vous affirmer qu'au point de vue de la modestie, la violette n'est rien auprès de moi,—mais afin que nous nous connaissions bien mutuellement... est-ce compris?
L'ex-secrétaire perpétuel de l'Institut des sciences de Pétersbourg ne répondit pas tout de suite; enfin il se décida à demander d'une voix caverneuse:
—Où voulez-vous en venir?
—À ceci: à bien vous persuader que vous êtes dans notre main et qu'il vous faudra en passer par où nous voudrons... vous devez deviner, n'est-ce pas, que si nous n'avions pas eu besoin de vous, les petits joujoux que voici vous auraient déjà fait sauter la cervelle.
Ce disant, il passait sous le nez du misérable, tout tremblant, le canon de son revolver.
—Oui, monsieur Sharp, poursuivit Fricoulet, nous avons besoin de vous: «On a souvent besoin d'un plus gredin que soi» a dit La Fontaine; nous en fournissons la preuve... d'abord, est-il bien nécessaire de vous démontrer qu'une mort certaine vous attend ici et que tous ceux dont vous vous êtes joué se disputeront le sanglant plaisir de vous envoyer rejoindre les vieilles lunes? Non, n'est-ce pas, vous devez, aussi bien que nous, connaître les sentiments professés, à votre égard, par Mickhaïl Ossipoff, Gontran de Flammermont et Jonathan Farenheit.
Fédor Sharp devint verdâtre.
—Moi seul, j'avais quelque sympathie pour vous, du jour où, enlevant MlleSéléna, vous mettiez mon ami Gontran dans l'impossibilité de l'épouser; mais, grâce à votre lâcheté et votre inhumanité, nous avons retrouvé MlleSéléna, en sorte que l'abîme où je voulais empêcher M. de Flammermont de rouler, s'est de nouveau creusé sous ses pas... voilà pourquoi j'ai contre vous une dent personnelle, implacable que je consens à ne point enfoncer dans votre vilaine chair... à une condition.
—Laquelle? murmura le malheureux.
—C'est qu'au cours de vos pérégrinations autour du Soleil, vous aurez indubitablement constaté l'existence de la planète Vulcain.
Sharp fit, sur son coussin, un bond formidable.
—Ah çà!... s'écria-t-il, vous êtes fou!
—Fou!... et pourquoi cela?
—Parce que nul, mieux que moi, ne peut nier l'existence de cette planète enfantée par une illusion d'optique de quelques-uns et l'imagination trop ardente de certains autres.
—Cependant, dit Fricoulet toujours souriant, M. de Flammermont que voici, non seulement croit à Vulcain, mais encore, il n'y a pas vingt-quatre heures de cela, en a observé le passage sur le disque solaire.
Sharp demeura un moment bouche bée, ne sachant si l'ingénieur parlait sérieusement ou bien s'il se moquait de lui.
Enfin, il fit entendre un petit ricanement et, s'adressant directement à Gontran:
—Je voudrais, monsieur, que vous m'expliquassiez, commença-t-il...
Fricoulet lui coupa la parole.
—Les explications, dit-il, d'une voix rude, sont inutiles, la situation est celle-ci: avez-vous, oui ou non, constaté l'existence de Vulcain? si oui, M. de Flammermont vous pardonne d'avoir enlevé sa fiancée et de l'avoir abandonnée, au risque de la faire mourir de faim; en outre, nous nous engageons à vous réconcilier avec Ossipoff et Farenheit; sinon, les joujoux que voici vont débarrasser votre vilaine âme de sa vilaine enveloppe.
—Je crois à l'existence de Vulcain, s'empressa de dire Fédor Sharp, et je suis prêt à l'attester à la face de l'Univers entier.
—En ce cas, mon cher monsieur Sharp, Gontran et moi sommes vos amis, tenez votre promesse... nous tiendrons la nôtre.
Le misérable tendit ses mains que les deux jeunes gens serrèrent en signe de réconciliation, mais non sans une grimace de dégoût.
—Maintenant partons, dit Fricoulet en se levant; les autres, là-bas, doivent être dans une inquiétude mortelle, il est temps d'aller les rejoindre.
—Un moment, déclara Gontran, laisse-moi faire un brin de toilette.
Ce disant, il alla vers le placard et poussa un soupir de satisfaction en constatant que ses effets étaient dans l'état ou il les avait laissés.
Vivement, il enfila un pantalon de nankin, endossa un veston de tissu très léger et compléta cette transformation en se coiffant d'un chapeau de paille de genre dit Panama.
—Tu as l'air d'aller pêcher à la ligne, dit Fricoulet en riant.
—Ou d'en revenir, répliqua le jeune comte, car c'est une fameuse proie que nous avons capturée là.
Vivement, l'ingénieur suivit l'exemple de son ami, puis après avoir endossé leur respirol et fait endosser le sien à Sharp, ils sortirent tous trois de l'obus, fermèrent la porte soigneusement et reprirent le chemin du campement.
Le Soleil commençait à disparaître de l'horizon, lorsqu'ils arrivèrent au pied de la colline mercurielle qui leur servait de refuge.
Là, ils retirèrent leur casque et délibérèrent sur la marche à suivre en vue d'une réconciliation entre Sharp et ses ennemis.
Fricoulet proposait de partir en ambassadeur et de négocier la chose, Gontran, au contraire, était d'avis d'y aller carrément, de voir l'effet que produirait la brusque apparition du misérable sur ceux qui avaient à se plaindre de lui et d'agir suivant les circonstances.
Ce fut ce dernier avis qui prévalut et, lentement, la petite troupe se mit à gravir la croupe boisée que surmontait, éclairée par la lueur éclatante de Vénus, la sphère de sélénium.
Séléna, en apercevant Gontran qui marchait en tête, poussa un cri de joie et courant au jeune homme, les mains tendues, lui dit avec des larmes dans la voix:
—Enfin! vous voilà donc, méchant! si vous saviez dans quelle inquiétude vous nous avez mis.
—Pardonnez-moi, ma chère Séléna, répondit M. de Flammermont, je travaillais à notre bonheur.
À l'appel de la jeune fille, Farenheit était accouru.
—By God!dit l'Américain, il était temps que vous revinssiez, je commençais à devenir fou... le vieux m'a fait démonter et remonter sa lunette plus de quatre fois... il paraît qu'il manque l'un des verres, il est dans une fureur épouvantable... du reste, écoutez-le.
Là-haut, dans l'espèce d'observatoire organisé au sommet de la sphère, on entendait des paroles furieuses entrecoupées de jurons et d'exclamations désespérées.
—Monsieur Ossipoff! appela Fricoulet, monsieur Ossipoff! descendez donc un instant... nous avons quelque chose de fort intéressant à vous communiquer.
Quand le vieillard les eut rejoints, l'ingénieur retourna en arrière, vers Sharp qu'il avait laissé tapi dans un coin d'ombre et revint en tenant le misérable par la main.
Quand il apparut dans le cercle de lumière formé par la lampe de sélénium, ce fut une stupeur qui fit reculer de quelques pas Ossipoff et l'Américain.
Puis soudain, sans dire un mot, Farenheit se précipita les bras en avant, les mains ouvertes, formidables tenailles qui allaient enserrer le cou de l'ex-secrétaire perpétuel.
Heureusement Gontran de Flammermont se dressa entre les deux hommes; en même temps, le vieillard, se suspendant aux basques de l'habit de l'Américain, le tirait en arrière.
—Un moment, sir Jonathan, dit-il d'une voix ferme, cet homme m'appartient avant vous... il a été mon ennemi bien avant d'être le vôtre, vous conviendrez donc que ma vengeance doive s'exercer avant tout autre.
—Votre créance est privilégiée, dit Fricoulet en ricanant.
L'Américain écumait.
—Comment! gronda-t-il, cet homme se sera joué de moi, il m'aura ruiné, il aura tenté de m'assassiner, et je devrais me croiser les bras, tranquillement... oh! non, la loi du Lynch n'est pas un vain mot.
Sharp se tourna vers lui.
—Pardon, sir Jonathan, dit-il avec un sang-froid merveilleux, c'est à tort que vous m'accusez de vous avoir ruiné... que vous avais-je promis? des mines de diamant... eh bien! j'ai tenu plus que je n'avais promis, puisque c'est sur un pays entier de diamant que vous êtes en ce moment.
—Si j'y suis, ce n'est pas ta faute, misérable, gronda Farenheit.
—Votre blessure! riposta Sharp. Bast! dans votre pays fait-on attention à ces détails? En Amérique vous vous donnez des coups de revolver comme des coups de chapeau et vous ne vous en voulez pas davantage pour cela.
L'Américain allait répondre, Ossipoff lui coupa la parole.
—Ce misérable m'appartient et je ne permettrai à personne de porter la main sur lui avant que je n'aie déclaré ma vengeance satisfaite.
Un sourire railleur plissa les lèvres minces de l'ex-secrétaire perpétuel:
—Votre vengeance! répéta-t-il d'un ton sardonique; avant que de chercher par quel supplice de cruauté raffinée vous pourriez vous payer sur ma peau de tous mes forfaits, laissez-moi vous demander si les questions astronomiques vous passionnent toujours comme par le passé?
Un peu interloqué par cette question, Ossipoff répondit après un moment de silence:
—Je ne saisis pas bien le motif de votre demande?
—C'est que j'aurais un marché à vous proposer.
—Un marché!... Lequel?
—Pendant les vingt jours qu'a duré le voyage que je viens de faire dans l'espace, à proximité du Soleil, je me suis livré à des études approfondies sur l'astre central de l'Univers; il m'a été donné de connaître et d'expliquer bien des phénomènes qui plongent, depuis des siècles, les astronomes terrestres dans une stupéfaction profonde... ces études, ces observations, je les ai consignées, au jour le jour, sur un carnet; laissez-moi la vie sauve, pardonnez-moi, acceptez-moi comme un collaborateur dans l'excursion que vous avez entreprise et ce carnet est à vous.
—Jamais! hurla Farenheit, jamais! n'acceptez pas, monsieur Ossipoff! c'est un marché de dupe!
Le vieillard, la tête inclinée sur la poitrine, réfléchissait; enfin, il releva son visage contracté par une profonde émotion et répondit simplement:
—Fédor Sharp, au nom de la science, j'accepte!
—Mais ces notes, répliqua l'Américain, nous les trouverions après votre mort.
—Vous ne trouverez que des chiffons de papier couverts de signes absolument incompréhensibles!
—Mon enfant, demanda Ossipoff en se tournant vers Séléna, consens-tu à oublier ce que t'a fait cet homme?
—Mon père, répondit la jeune fille, si vous pardonnez, je pardonnerai!
—Et vous, monsieur de Flammermont?
Fédor Sharp! au nom de la science j'accepte.
—Je mets, à mon pardon, une condition, déclara l'ancien diplomate, c'est que M. Sharp nous dira sincèrement ce qu'il pense de la planète Vulcain.
Il se fit un silence et chacun, sauf l'Américain auquel cette question importait peu, attacha anxieusement ses regards sur Fédor Sharp.
Comme celui-ci paraissait hésiter, un petit bruit sec se fit entendre dans l'ombre: c'était Fricoulet qui armait son revolver.
Sharp tressaillit et d'une voix légèrement tremblante:
—J'ai vu, de mes yeux vu, la planète Vulcain et j'ai constaté que, suivant les pronostics de Le Verrier, elle décrit, autour de l'astre central, un orbe de 33 jours; au surplus, c'est plutôt une masse nébuleuse qu'un monde proprement dit.
Ossipoff devint pâle tout à coup et, se penchant à l'oreille de Gontran:
—Pardonnez-moi, dit-il, et oublions nos discussions; en fait d'astronomie, je ne suis qu'un enfant auprès de vous.
LA BANLIEUE DU SOLEIL
Mercredi25 mars.—Seul, me voici seul maintenant, en me réveillant, cela m'a semble tout singulier de ne pas voir la jeune fille étendue sur son hamac.
Tout d'abord, la mémoire encore engourdie par le sommeil, je l'ai cherchée, puis soudain, je me suis rappelé ce qui s'était passé la veille; mes calculs établissant nettement l'excès de poids du projectile, excès correspondant, à un gramme près, au poids de Séléna, mes hésitations, mes scrupules, et enfin ma brusque décision.
Pouvais-je, pour une simple question d'humanité, renoncer à cette exploration céleste qui va entourer mon nom d'une auréole de gloire inimaginable? Pouvais-je sacrifier à cette jeune fille le pas gigantesque que mon voyage faisait faire à la science?
Et puis, je commençais à m'y attacher, à cette enfant, si douce, si aimable, et à côté de sa pure silhouette de victime, je me faisais trop l'effet d'un bourreau; c'était comme un remords vivant.
Oui, à tous les points de vue, j'aime mieux l'avoir abandonnée, je ne regrette rien.
Jeudi, 26 mars.—Ce matin, j'ai éprouvé la même chose qu'hier; à mon réveil, mes yeux ont tout de suite cherché Séléna... cela me fait une singulière impression...
Bast! je m'y habituerai.
Je suis maintenant à quatre millions de lieues de Mercure. Quel chemin parcouru en quarante-huit heures!
Et ma vitesse va croissant!
À l'aide du micromètre je mesure le diamètre du Soleil, et la dimension augmente pour ainsi dire à vue d'œil; le projectile vole dans l'espace avec une rapidité vertigineuse. Les calculs me donnent près de quarante kilomètres par seconde.
Vendredi, 27 mars.—Cette nuit, j'ai été réveillé par une chaleur intolérable, il me semblait que je fusse dans une fournaise ardente.
Bien qu'à peu près nu, j'avais le corps inondé d'une sueur abondante qui se transformait, sans discontinuer, en un épais nuage de vapeur.
L'intérieur du projectile paraissait en feu; tout d'abord, je crus à un incendie; je me levai précipitamment et reconnus que, par les hublots, pénétrait une lueur rouge, éclatante, qui teintait de sang les objets environnants et moi même.
Vite, à ma lunette!
Spectacle merveilleux! dans l'espace, d'un noir velouté, éteignant, dans sa clarté splendide, tous les astres du firmament, un météore brillant, étincelant, filait avec une rapidité inouïe, balayant l'immensité d'une traînée lumineuse dont j'étais moi-même enveloppé et qui dégageait cette chaleur suffocante qui m'avait éveillé.
C'est une comète, celle de Tuttle, sans doute; elle seule peut, à cette époque, traverser le ciel dans cette position; je consulte mon horaire; la comète de Tuttle a été signalée en 1871... sa période est de treize ans... nous sommes en 1884, c'est bien elle.
Je note ici, pour mémoire, son aphélie qui est de 10,483, son périhélie qui est de 1,030, l'excentricité de son orbite 0,821.
L'orbite de Tuttle coupe, dans le plan de l'écliptique, les orbes de toutes les planètes, dépasse Saturne, atteint son aphélie au bout de treize ans et revient dans notre système, après des millions et des millions de lieues parcourues.
Voilà le véhicule qu'il me faudrait pour parcourir l'immensité interplanétaire!... en place de ce misérable morceau de métal qui me porte!
Samedi, 28 mars.—La chaleur a diminué, je respire plus facilement; mesuré au micromètre, le diamètre du Soleil a grandi... je cherche la comète... en moins d'un jour, elle s'est perdue dans l'espace; grâce à ma lunette, je la retrouve là-bas, tout là-bas, à l'horizon sidéral... elle va couper l'orbite de Mercure.
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Toute la journée j'ai fait des calculs et j'ai établi que la comète de Tuttle allait presque certainement rencontrer Mercure... Que va-t-il résulter de ce choc? une comète de moins, sans doute, dans le système solaire.
Tout à coup, la pensée de Séléna me revient à l'esprit; pauvre enfant, c'est la mort implacable qui l'attend... pourvu, mon Dieu! qu'elle ne souffre pas trop!... je suis un misérable!
Dimanche, 29 mars.—J'ai passé la nuit sans pouvoir dormir; la pensée du cataclysme horrible qui se prépare m'a tenu les yeux grands ouverts pendant de longues heures...
L'angoisse où j'étais m'ôtait toutes forces; je n'avais même pas le courage d'aller jusqu'au hublot, étudier les deux astres marchant à la rencontre l'un de l'autre.
Pauvre Séléna! pourvu que ses malédictions ne me portent pas malheur!
La chaleur augmente terriblement au fur et à mesure que je m'approche du Soleil; pour arracher mon esprit à la pensée de Séléna, j'examine avec calme les éventualités qui m'attendent; ou bien je vais continuer à marcher droit sur le Soleil, et alors, arrivé à dix millions de lieues, je tomberai sur l'astre central, et brûlé, calciné, volatilisé, je disparaîtrai, matière impalpable, dans le grand Tout... ou bien, je n'atteindrai pas la zone attractive, et, sous l'impulsion de ma vitesse, je contournerai le Soleil et je continuerai ma course.
Pour me distraire, pour dompter ma pensée qui, malgré moi, s'envole vers Mercure et vers Séléna, j'entreprends de vérifier les calculs auxquels ont donné lieu les recherches sur le Soleil. En une journée, j'ai achevé ce travail et je constate l'exactitude de tous les chiffres obtenus.
La nuit vient, mais le sommeil me fuit; alors, je cherche à passer le temps, et prenant la Terre pour point de comparaison, j'établis ceci: le Soleil pesant 5,875 sextillions de kilogrammes, il faudrait, pour lui faire contrepoids 324,000 Terres; le diamètre terrestre est la cent huitième partie du diamètre solaire; l'astre central est, en volume, 1,279,000 fois plus immense que ma planète natale, il est, en outre, 324,000 fois plus lourd qu'elle... Quant à la distance, je trouve qu'un train express, parcourant 60 kilomètres à l'heure, mettrait 266 ans pour aller de la Terre au Soleil.
Ces enfantillages me mènent jusqu'au matin... je ne puis plus résister... il est préférable que je sache à quoi m'en tenir... je cours au hublot, je braque ma lunette sur l'infini, dans la direction que doit occuper Mercure si, dans son abordage formidable, la comète ne l'a pas anéantie...
Ô joie! la planète est là, parcourant, comme les jours précédents, son orbite habituelle... je respire plus librement, comme si l'on m'avait enlevé de dessus la poitrine un poids formidable; Dieu, qui vient de faire un miracle, consentira peut-être à protéger Séléna... il me semble que la mort de cette enfant me porterait un coup funeste.
Brisé par l'angoisse et par l'insomnie, je m'étends sur mon hamac et je m'endors.
Mercredi 1eravril.—Lundi, non plus qu'hier, rien à signaler; le véhicule continue sa course sur le Soleil, dont le disque énorme envahit maintenant l'horizon... La lumière est tellement éclatante que j'ai dû couvrir les hublots d'une quadruple épaisseur de crêpe noir, afin de n'être pas aveuglé.
Quelle chaleur terrible, épouvantable!... ma peau, desséchée, se soulève et s'écaille, mes poumons, épuisés par cet air de feu que je respire, fonctionnent douloureusement avec un sifflement qui m'épouvante; il me semble, quand ma poitrine se soulève, que tous mes os craquent...
Que va-t-il advenir?
Je le sens, c'est une mort certaine à laquelle je cours... encore quelques centaines de mille kilomètres et je tomberai, étouffé.
Faut-il revenir en arrière, ou tout au moins contourner l'astre central pour me lancer dans l'infini? rien n'est plus simple; j'ai là, à portée de ma main, les cordelettes qui guident le jeu de l'anneau dont l'obus est entouré; d'un seul mouvement, à peine perceptible, je puis me détourner de mon chemin!
Non, la curiosité m'entraîne, le monde merveilleux et inconnu m'attire... plus près!... encore plus près!
Jeudi, 2 avril.—C'est décidé, je marche de l'avant! ce point bien établi, et l'esprit à peu près dégagé de la pensée de Séléna, je reprends mes études sur le soleil... les taches que j'ai observées à la surface du disque, dès mon départ de Mercure, ont changé de place...
Je constate l'exactitude du rapprochement fait par un astronome français entre la pesanteur terrestre qui varie d'intensité de l'équateur aux pôles et la rotation des taches solaires dont la vitesse est proportionnelle à la latitude.
Il m'a suffi, pour arriver à cette certitude, de suivre, pendant toute cette journée, dans leur marche sur le disque du soleil, trois taches situées, l'une à l'Équateur, l'autre au 15° de latitude, et l'autre au 38° degré de latitude: la première me donne, pour l'évolution complète autour de l'astre, une période de 24 jours et demi; la seconde une période de 25 jours et deux heures; la troisième une période de 27 jours.
Il m'a été impossible, de la position que j'occupe dans l'espace, de suivre la tache au delà du 38°; mais il est à présumer que la rapidité de rotation va diminuant, progressivement de latitude en latitude jusqu'au pôle.
Je ne puis guère mieux comparer cette rotation de surface qu'à celle d'un Océan enveloppant un globe et qui tournerait plus lentement que lui, et de moins en moins vite, de l'Équateur aux pôles.
Le génie sublime, qui se nomme Galilée, avait, dès l'an 1611, déterminé cette rotation que ses prédécesseurs avaient seulement constatée; Fabricius, Kepler, Jordano Bruno, brûlé à Rome pour ses opinions astronomiques!
Nous qui nous enorgueillissons tant de notre amour pour la science, serions-nous, comme nos ancêtres, prêts à confesser notre foi sur le bûcher? j'en doute.
Et pourtant, moi!...
Oh! souffrir mille morts, revoir ma planète natale et y vivre quelques minutes seulement pour mourir en emportant la persuasion que mon nom passera à la postérité!
Grâce à mon télescope, dont j'ai eu soin d'obscurcir fortement les oculaires, je puis me livrer à des études intéressantes sur l'astre central: à cette courte distance, laphotosphèrem'apparaît nettement en tous ses détails, résille sombre qu'illuminent de ci de là, irrégulièrement, mais en quantité considérable, des points lumineux.
Ce sont ces points lumineux,—dont la totalité, d'après l'Américain Langley, représente à peine la cinquième partie de la surface solaire,—qui produisent la lumière et la chaleur: qu'arriverait-il si leur nombre venait à augmenter ou à décroître? la mort pour les planètes que ses rayons vivifient, la mort par la calcination ou le froid!
Constaté en même temps l'inégalité de chaleur et de lumière projetée par ses grains lumineux, lesquels, suivant leur distance au centre du disque solaire, varient comme intensité de l'unité au cinquième... de cela faut-il conclure, comme le P. Secchi, à l'existence, autour du Soleil, d'une couche atmosphérique mince et absorbante? je me réserve d'étudier cette question.
Vendredi, 3 avril.—En m'éveillant, je me sens la tête lourde comme du plomb; c'est à peine si je puis ouvrir les yeux; j'ai les paupières enflammées, la pupille de l'œil me cuit horriblement: conséquences fatales de mes études d'hier.
Vais-je donc tomber malade, au moment même où je suis près de soulever le voile qui enveloppe l'inconnu?
Si je me reposais! demain, peut-être...
Non, demain, peut-être serai-je mort... ou bien une cause quelconque peut me ramener en arrière... j'ai soif de savoir... travaillons, arrachons à la nature ces secrets qui m'attirent.
Grand Dieu! quel spectacle merveilleux... là, sous mes yeux, rapprochée de moi, grâce au télescope, à une distance de quelques milliers de kilomètres à peine, la masse solaire m'apparaît, bouleversée, tordue dans des convulsions titanesques; ici, la photosphère se crève, s'arrache, semble s'envoler dans l'espace en effilochures étincelantes... là, elle se creuse en gouffres insondables, remplis de vertigineux tourbillons, au fond desquels apparaît, tache plus sombre, le sol lumineux, en combustion, à travers des nuages de vapeurs qu'éclaire une lueur d'incendie formidable.
C'est à peine si ma stupeur me laisse la lucidité d'esprit suffisante pour faire quelques constatations scientifiques; mesuré au micromètre, l'un de ces gouffres accuse huit cent mille kilomètres de diamètre!
Et pendant des heures, je reste là, immobilisé dans ma stupéfaction, les yeux rivés sur cette lave gazeuse qui s'élève de ce trou formidable comme du fond d'un volcan, déborde sur la surface photosphérique, formant, tout autour, comme un bourrelet incandescent, et s'écoule vers son point d'origine en filets lumineux.
Nul doute, j'assiste à la formation de ces taches que, depuis des siècles, les astronomes ont prises successivement pour des nuages, des montagnes, des éruptions volcaniques, d'immenses scories.
Cette lave gazeuse s'élè de ce trou formidable.
Wilson seul a eu raison: les taches solaires sont des cavités dont le fond, quoique étincelant, paraît sombre à côté de la photosphère.
Je n'en puis plus, je suis brisé; c'est à peine si j'ai la force de gagner mon hamac, à tâtons, car mes paupières sont tellement gonflées que je ne puis ouvrir les yeux...
Lundi, 6 avril.—Hier et avant-hier, je suis resté couché, dans l'impossibilité absolue de faire un mouvement et dans un état de cécité presque absolu; un moment, j'ai craint d'être aveugle pour le restant de mes jours.
Le restant de mes jours! amère dérision!... la mort est là qui me guette; j'étouffe, mes poumons fonctionnent de plus en plus difficilement, c'est du feu que je respire, et quinze millions de lieues me séparent encore du Soleil.
La perspective de la mort prochaine me rend mon énergie et, ce matin, bien que n'y voyant presque pas, je me lève et me traîne jusqu'à ma lunette.
La perturbation solaire constatée les jours précédents s'est un peu apaisée; la curiosité me prend de compter les taches; leur nombre a augmenté dans une proportion notable; là encore, je trouve la confirmation des lois établies par nos astronomes terrestres et d'après lesquelles la surface solaire est animée d'un mouvement de flux et de reflux d'une régularité certaine: tous les onze ans, le nombre des taches, des éruptions et des tempêtes solaires arrive à son maximum puis décroît, pendant sept ans et demi, jusqu'à ce qu'ayant atteint son minimum, il remonte à son maximum auquel il arrive dans une période de trois ans et demi... l'époque à laquelle je me trouve est bien celle indiquée pour le maximum de la marée solaire; de là les phénomènes constatés avant-hier.
Dieu! que je souffre! l'objectif échauffé me brûle douloureusement, il m'est impossible de manœuvrer la lunette, dont le métal emmagasine la chaleur que dégage l'air surchauffé contenu dans le tube... il me faut renoncer à mes études ou tout au moins, j'abandonne mon télescope et me livre à quelques observations spectroscopiques sur lacouronne.
Je constate la présence de ce nuage de corpuscules solides, qui forme autour du Soleil une ceinture dont l'étendue va jusqu'à la Terre, certainement; sans cesse lancés dans l'espace par les éruptions solaires et sans cesse retombant sur l'astre qui les produit, ces corpuscules, éclairés par les rayons lumineux, produisent ce que l'on appelle sur Terre lalumière zodiacale.
Est-ce également à eux, qu'il faut attribuer les perturbations observées dans la marche de Mercure? Question intéressante entre toutes, et que je me réserve de résoudre, car du même coup se trouvera résolue aussi la question de la planète intramercurielle découverte par Le Verrier.
Je me rappelle maintenant une longue dissertation dont Mickhaïl Ossipoff nous a bercés à l'Institut des Sciences, il y a de cela plusieurs années, au sujet des projections des matières solaires, s'élevant, avec une vitesse de 267 kilomètres par seconde, jusqu'à des hauteurs dépassant parfois 80,000 kilomètres, disait-il...
Ce pauvre collègue a fait une profonde erreur; ces projections ont une vitesse bien moindre; seulement la matière disséminée dans l'espace,—et un moment invisible,—reparaît, comme une vapeur qui se refroidit et devient, en quelques instants, visible sur toute sa longueur.
Mardi, 5 avril.—Quoique à demi-suffoqué par la température du wagon, je continue mes études spectroscopiques et mes calculs.
Lacouronneest très dense jusqu'à cinq cent mille kilomètres à l'entour du globe solaire.
De lachromosphèreoù se produisent les immenses tourbillons, baptisés du nom de taches, je ne puis rien apercevoir qu'un formidable océan de feu, formant la seconde enveloppe du Soleil.
Quant à laphotosphère, elle ne paraît ni solide, ni liquide, ni gazeuse, mais semble composée, comme les nuages terrestres, de particules mobiles, et danse sur un océan de gaz d'un poids et d'une cohésion formidables.
Bien que souffrant épouvantablement, je parviens à analyser la composition de la masse solaire elle-même, et j'identifie au spectroscope les 450 lignes noires caractérisant le fer en combustion et à l'état gazeux, les 118 du titane, les 75 du calcium, les 57 du manganèse et les 33 du nickel.
Je reconnais en outre les traces du cobalt, du chrome, du sodium, du barium, du magnésium, du cuivre, du potassium, enfin de l'hydrogène et de l'oxygène à une très haute température.
Mon chronomètre marque quatre heures de l'après-midi... je ne puis plus continuer... les instruments s'échappent de mes mains, ma tête résonne d'un bourdonnement infernal...—tout danse autour de moi... je perds la notion du réel...—ma vue s'obscurcit... ma poitrine ne se soulève plus... il me semble que mon cœur cesse de battre... Est-ce la mort?
Jeudi, 9 avril.—Je mets cette date au hasard, ne sachant au juste combien de temps je suis resté dans l'état comateux duquel je viens de sortir.
J'ai été éveillé tout à l'heure par un sentiment de fraîcheur relative; il m'a semblé que c'était une résurrection; j'étais étendu sur le plancher; au milieu de mes instruments.
Quoique faible, je me suis traîné jusqu'au thermomètre: il marque 65 degrés...; le jour où m'est arrivé l'accident dont je parle à la page précédente, il marquait près de 80 degrés.
J'éprouve un sentiment de bien-être incroyable, mais purement physique; ma tête est encore lourde, il est vrai; mais le sang paraît circuler librement et je respire avec facilité.
Le meuble est à ma portée, j'étends la main, je prends sur une tablette un carafon d'eau-de-vie et je le vide à moitié.
Réconforté, je me dresse sur mes pieds et, me cramponnant des mains aux parois, je marche à ma lunette!
Malédiction! le micromètre m'accuse dans le diamètre du disque solaire une diminution sensible.
Au lieu d'avancer, je recule... ou plutôt, je tombe!
Que s'est-il passé? par suite de quel phénomène ai-je été arraché à la puissance attractive de la lumière pour rouler dans l'espace?
Question peu intéressante, d'ailleurs; le pourquoi importe peu, je constate le fait, cela suffit.
Toute la journée je demeure immobile, les yeux rivés à la lunette; l'astre du jour s'éloigne dans l'infini, son diamètre décroît, en même temps, le thermomètre baisse... baisse...
Si près de toucher au but... et puis, plus rien! c'est épouvantable! j'ai peur de devenir fou de rage!
Cette constatation de mon impuissance me retombe sur le crâne comme une masse de plomb.
Je me couche et je m'endors.
Dimanche, 12 avril.—Voici deux jours que je n'ai pas eu le courage de tracer une ligne.
Idiotisé, je suis demeuré étendu sur mon hamac, insouciant du sort qui m'attend, ne pensant qu'à une chose: à ce réveil qui me désespère.
Oh! approcher de la fournaise, y tomber même et être dévoré par les océans de feu!... mais auparavant, voir, contempler, avoir, ne fût-ce que pendant quelques secondes, conscience des secrets de cette merveille!
Mais non, le rêve est terminé... l'infini m'a tenté et l'infini m'absorbe... pour l'éternité, je vais rouler ainsi, masse inerte et sans cause, à travers les espaces étoilés.
Puisse Dieu avoir pitié de moi et me faire mourir vite!...
Mardi, 14 avril.—C'est la fin... la chute se précipite... et de nouveau, la vision de Séléna me hante.
De nouveau, la vision de Séléna me hante!
Va-t-elle donc se dresser devant moi jusqu'à ce que mes paupières soient closes par le doigt de la mort.
Séléna... Séléna... pardon!
Ici se terminait le carnet de notes prises par Sharp au cours de son voyage et que, suivant sa promesse, il avait remis à Mickhaïl Ossipoff.
Quand celui-ci, tout rêveur et l'esprit obsédé par les révélations scientifiques qu'il venait de parcourir, eut refermé le carnet, la jeune fille se leva et marchant droit, la main tendue, vers l'ancien ennemi de son père:
—Monsieur Sharp, dit-elle avec un sourire adorable, alors que vous croyiez mourir, votre dernière pensée a été pour regretter le mal que vous m'aviez fait... j'ai donc tout lieu de croire que ce regret est sincère... voici ma main, je vous pardonne.
Et, enveloppant d'un regard enchanteur Gontran qui, les sourcils froncés, l'écoutait parler:
—Je compte que tous ceux qui ont pour moi quelque sympathie, quelque affection, feront comme moi.
L'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Pétersbourg fit une grimace qui ressemblait à un sourire et, après avoir balbutié, en guise de remerciements, quelques paroles inintelligibles, il retomba dans une rêverie sombre.
Farenheit avait écouté, immobile et silencieux, la lecture faite à haute voix par Ossipoff.
Il semblait que le récit des transes épouvantables par lesquelles avait passé son ennemi, n'eût en rien affaibli la haine qu'il lui avait vouée.
Les yeux fixés à terre, étirant avec rage sa grande barbe, mordillant nerveusement ses lèvres, indice, chez lui, d'une irritation à grand peine contenue, il demeura dans cette posture durant de longs moments, indifférent aussi bien à la causerie amicale de Gontran et de Séléna qu'aux moqueries railleuses de Fricoulet.
Soudain, comme prenant une détermination subite, il se redressa, s'approcha de M. de Flammermont et lui touchant l'épaule du bout de son doigt osseux:
—Cher monsieur, dit-il, je désirerais vous parler.
—Je vous écoute, sir Jonathan.
L'Américain secoua la tête.
—C'est en particulier que doit avoir lieu notre entretien.
Gontran se leva, passa son bras sous celui de l'Américain, et descendant avec lui la colline, s'arrêta sous les premiers arbres de la forêt mercurienne.
—Voyons, dit-il, de quoi s'agit-il?
—Je voudrais vous demander un grand service!
—Je suis tout à votre disposition et, si cela est en mon pouvoir, considérez le service demandé comme déjà rendu.
Ces paroles valurent au jeune homme une de ces poignées de main dont les habitants du Nouveau-Monde sont coutumiers, et qui manqua de lui désarticuler l'épaule.
—Voici ce dont il s'agit, dit Farenheit; par suite de la priorité que M. Ossipoff prétend avoir sur moi, je suis obligé de renoncer à ma vengeance sur ce misérable Sharp... d'un autre côté, la vie en commun avec ce gredin qui m'a ruiné et qui a tenté de m'assassiner est impossible...
—Cependant, mon pauvre sir Jonathan, que voulez-vous faire?
—Ce que je veux faire, grommela le Yankee... je veux m'en aller.
Gontran ouvrit des yeux démesurés.
—Serait-il devenu fou? songea-t-il.
Mais, comme s'il eût deviné la pensée du jeune homme, Farenheit répliqua:
—Vous vous demandez si j'ai bien toute ma raison; rassurez-vous, jamais de ma vie je n'ai eu si pleinement la tête à moi; donc, je vous le répète... je veux m'en aller... je veux regagner la Terre, et le service que j'avais à vous demander était de m'aider à accomplir ce projet.
Pour le coup, le jeune comte poussa une bruyante exclamation, tout en agitant, dans un geste désordonné, ses bras en l'air.
—Moi! dit-il enfin, lorsque sa suffocation première fut passée, vous avez compté sur moi pour...
Il s'arrêta, étranglé par une irrésistible envie de rire.
—Mais ce que vous me demandez là est impossible! reprit-il au bout de quelques instants.
—Impossible! et pourquoi?
M. de Flammermont allait répondre la vérité: à savoir qu'il était le dernier homme auquel on pût demander un service semblable.
Mais, heureusement, il réfléchit à l'imprudence d'un semblable aveu et, transformant soudainement sa physionomie:
—Parce que, répliqua-t-il, nous sommes à une distance telle de la Terre, que, pour le moment du moins, il est inutile de songer à nous rapatrier...
—Ah! bah! fit railleusement une voix derrière eux.
Du même mouvement, les deux hommes se retournèrent et aperçurent Fricoulet. Celui-ci s'avança vers eux:
—Je commence, dit-il, par vous adresser mille excuses d'avoir entendu une partie de votre conversation; mais vous éleviez si fort la voix, qu'elle est venue jusqu'à mon oreille... heureusement pour vous, sir Jonathan.
Tandis que M. de Flammermont avait un haut-le-corps de surprise, en entendant son ami parler de la sorte, l'Américain se précipita vers l'ingénieur, et, lui serrant les mains à les briser:
—Alors, vous croyez... balbutia-t-il.
—Je crois que Gontran n'a point suffisamment étudié la question, ce en quoi il a suivi, d'ailleurs, l'exemple de M. Ossipoff et du citoyen Sharp.
—Que veux-tu dire?
—Qu'aucun de vous trois, en calculant la route que va suivre la comète, n'avez tenu compte des perturbations planétaires.
—Eh! riposta le jeune comte avec un mouvement d'épaules fort accentué, que nous importent les perturbations?...
—Énormément; et si tu veux m'écouter quelques instants, tu te rangeras à mon avis; la comète qui nous emporte étant beaucoup plus légère que les différents mondes dont elle va couper l'orbite, se trouvera forcément influencée par eux; si bien que la courbe suivie par elle ne sera plus régulière, mais formera une succession de sinuosités infléchies vers les planètes à proximité desquelles elle passera... Or, si mes calculs sont justes, une de ces sinuosités les plus accentuées sera celle que provoquera l'attraction terrestre.
M. de Flammermont hochait la tête.
—À quelle distance comptes-tu donc que nous passerons de notre monde natal?
—Peuh! à deux millions de lieues à peine... c'est-à-dire que la queue de notre comète enveloppera la Terre tout entière.
—Mais, n'en peut-il résulter rien de fâcheux pour nos compatriotes? demanda Farenheit un peu inquiet.
—Ce sont là des choses qu'on ne peut savoir... si, par hasard, c'est le carbone qui se trouve dominer dans l'appendice caudal du monde que nous chevauchons, il pourra résulter un empoisonnement partiel ou même une asphyxie générale de la race humaine.
Le Yankee poussa une exclamation épouvantée.
—Ce serait plus grave encore, poursuivit Fricoulet, si c'était le noyau lui-même qui heurtât la Terre; un continent défoncé!... un royaume écrasé... Paris ou New-York pulvérisés... voilà quelles seraient certainement les moindres conséquences d'une semblable rencontre.
Sir Jonathan s'était redressé, tout pâle.
—By God!gronda-t-il d'une voix étranglée, les États-Unis détruits! mais ce serait la fin du monde!
Les deux jeunes gens ne purent s'empêcher de sourire de ce formidable orgueil national.
—La fin du Nouveau-Monde, tout au moins, ajouta Gontran.
—Rassurez-vous, sir Jonathan, poursuivit Fricoulet; chose semblable n'arrivera pas... du moins, cette fois. D'ailleurs, le grand Arago a calculé qu'il y avait 280 millions de chances contre une, pour qu'une comète ne heurtât pas la Terre, dans son vol à travers l'espace... déjà, à deux reprises différentes, notre planète natale a traversé la queue de la comète de Biéla sans en recevoir aucun autre dommage qu'une pluie d'aérolithes et d'étoiles filantes.
L'Américain respira bruyamment, le cœur délivré d'une lourde angoisse.
—Alors, dit M. de Flammermont, tu penses qu'il ne serait pas déraisonnable de songer à rejoindre la Terre?
—Mon cher ami, répondit gravement l'ingénieur, lorsque des gens ont été assez fous pour entreprendre la vertigineuse folie que nous avons entreprise, plus ils déraisonnent et plus, à mon avis, ils sont près de la vérité.
—Cependant, deux millions de lieues?...
—Nous en avons bien fait trente millions...
—C'est vrai, mais les conditions n'étaient pas les mêmes.
—Qu'importent les conditions à des hommes comme nous.
—Serais-tu donc prêt à tenter l'aventure?
—Absolument, je commence à avoir la nostalgie du boulevard Montparnasse... et puis, à te dire vrai, la conversation du vieil Ossipoff n'a rien de distrayant... Fédor Sharp me répugne; quant à MlleSéléna, elle est bien charmante, cela, je suis obligé de le reconnaître... malheureusement, elle est ta fiancée et cette situation de bourreau futur...
—Alcide! grommela Gontran en fronçant les sourcils...
—Que veux-tu, mon cher, c'est plus fort que moi; je déteste cette institution qu'on nomme le mariage et j'ai la femme en suprême horreur; donc, je le répète, MlleSéléna qui, en toute autre circonstance, me serait peut-être sympathique, me porte épouvantablement sur les nerfs, du moment que tu dois l'épouser un jour ou l'autre... Ma conclusion est que je suis tout disposé à accompagner sir Jonathan et à tenter de rejoindre mon gîte.
—Mais je suis perdu! s'exclama involontairement M. de Flammermont, tu sais bien que, sans toi...
Par prudence, il n'acheva pas sa phrase.
—En ce cas, viens avec nous, répliqua l'ingénieur.
—Abandonner Séléna!... Y songes-tu?
—Décide le vieil Ossipoff à nous accompagner.
—Tu le connais, et tu sais bien qu'il n'y consentira jamais avant d'avoir accompli le voyage circulaire qu'il s'est proposé.
—En ce cas, lâche le père et enlève la fille.
Gontran eut un haut-le-corps magnifique.
—Je suis un honnête homme, répondit-il avec dignité.
Fricoulet eut un geste d'impatience.
—Eh! grommela-t-il, tu ne peux pourtant pas nous contraindre à un exil éternel... Il te plaît de courir le monde céleste, à ton aise; mais ne nous empêche pas de profiter de cette occasion qui ne se représentera peut-être jamais plus, de revoir la mère-patrie...
Une perplexité terrible était peinte sur le visage de M. de Flammermont.
—Songe, poursuivit l'ingénieur, qu'il n'y a pas de raison pour que cette course au clocher prenne jamais fin... Quand il aura visité les mondes connus, Ossipoff voudra passer aux mondes inconnus... Tout cela prendra du temps, et, lorsqu'enfin il te sera loisible, en ce qui concerne Séléna, de passer du futur au présent, vous serez tous deux tellement vieux, tellement fatigués, que vous n'aspirerez plus qu'à une chose: l'éternel sommeil.
Et, se croisant les bras comiquement:
—Entre nous, ton rôle de perpétuel fiancé commence à devenir ridicule, et il serait grand temps que M. le Maire arrangeât cette situation-là.
—Tu as raison, répondit Gontran, la mine toute déconfite, parfaitement raison... mais comment faire?
—Prendre toutes nos dispositions en vue du départ... et, au dernier moment, nous agirons.
—De quelle façon?
—Cela, on ne peut encore le savoir... tout dépendra des circonstances;... pour l'instant, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, mais du moyen à employer pour nous en aller d'ici.
—Et ce moyen, est-ce que tu l'as?
—Presque.
Le jeune comte et Farenheit s'approchèrent curieusement de l'ingénieur.
—Quel est-il? demandèrent-ils simultanément.
—Un ballon.
Un double cri de surprise répondit à ces deux mots.
—Vous n'y pensez pas, dit aussitôt l'Américain; partir d'ici en ballon!... Franchir, en ballon, deux millions de lieues à travers l'espace, c'est insensé!
L'ingénieur les considérait tous les deux avec calme.
—Pourquoi, insensé! répliqua-t-il; comme je vous l'ai dit tout à l'heure, la queue de la comète qui nous porte va, à un moment donné, s'étendre jusqu'à la Terre... une fois dans l'atmosphère terrestre, il nous suffira d'ouvrir la soupape pour mettre le pied sur notre planète natale.
Gontran, bouche bée et les yeux écarquillés, écoutait parler son ami, croyant à une mystification.
—Mais, dit-il après un instant de réflexion, en admettant que la route dont tu nous parles à travers l'espace nous soit ouverte... c'est le ballon qui nous manque.
—Et notre sphère de sélénium, la comptes-tu pour rien?
Cette fois, l'ahurissement de M. de Flammermont fut complet.
—Quoi! s'écria Farenheit, vous pensez à utiliser cette machine de métal?
—Pourquoi pas? Le poids de la sphère, comparativement à son volume, est pour ainsi dire nul, et une fois pleine de gaz, elle sera de force à transporter jusqu'à Paris ou à New-York, tous les voyageurs qui se confieront à elle.
—Du gaz, du gaz... répéta sir Jonathan en hochant la tête, je voudrais bien savoir où vous avez la prétention d'en trouver?
—Je n'ai point cette prétention, mais tout simplement l'intention de le fabriquer.
Tout en parlant, il avait tiré de sa poche son inévitable carnet et, sur l'une des pages, il crayonnait rapidement.
—Voilà, dit-il enfin, le calcul que j'établis en tenant compte de l'intensité de la pesanteur à la surface du monde où nous nous trouvons:
Notre sphère, poursuivit l'ingénieur, mesure exactement 10 m 50 de diamètre ou 630 mètres cubes de capacité. En la remplissant d'hydrogène pur, qui, par suite de la grande densité de l'atmosphère qui nous entoure, a une force ascensionnelle de 2 kilogrammes et demi, nous disposerons d'une force suffisante pour nous enlever tous avec une rupture d'équilibre plus que suffisante pour nous permettre d'atteindre notre but.
—Quelle sera cette différence d'équilibre? demanda Gontran.
—Celle de la sphère remplie d'hydrogène pur, toute arrivée, et prête à partir avec le poids de l'air déplacé. Elle ne sera pas moins de 300 kilogrammes.
—Allons, tu as réponse à tout, dit M. de Flammermont, il n'y a plus qu'à se mettre à l'ouvrage.
—Et cela le plus tôt possible, car bien que nous ayons trois mois devant nous, nous n'avons, cependant, pas un moment à perdre.
—Trois mois! s'écria Farenheit d'un ton désappointé, il me va falloir supporter, pendant trois mois encore, la triste et répugnante mine de ce Sharp du diable!
—Que voulez-vous, sir Jonathan, il faut vous armer de patience.
—Si vous saviez comme les doigts me démangent d'être à portée de ce misérable et de ne pas les nouer autour de sa gorge!... Sérieusement, vous pensez qu'il n'y aurait pas moyen de sortir d'ici avant l'époque que vous venez de dire?
—J'ai parlé de trois mois, et c'est assurément le minimum du temps que mettra la comète pour atteindre l'orbite terrestre... heureusement pour nous, d'ailleurs, car nous ne serions pas prêts.
—Pas prêts! s'exclama Gontran... mais, en trois mois on fait bien des choses.
—Nous n'avons pas trois mois, reprit Fricoulet, car il faut en déduire tout le temps pendant lequel nous allons être obligés de nous enfouir dans le sol, pour fuir l'incendie solaire,... avant quelques jours, il nous sera impossible de rester où nous sommes... et nous devrons demeurer terrés jusqu'à ce que la comète, ayant passé à son périhélie, ait repris le chemin de l'aphélie. Alors, seulement, nous commencerons nos travaux... est-ce convenu ainsi?
—C'est convenu!
Et en signe d'alliance, les trois hommes se serrèrent la main.
—Surtout, pas un mot de tout ceci à qui que ce soit... même à MlleSéléna!
Gontran rougit légèrement:
—Je serai muet comme une carpe!
Quand ils remontèrent au campement, la fille d'Ossipoff avait déjà rejoint sa couchette.
En haut, sur la plate-forme de l'observatoire, on entendait le vieux savant qui discutait à haute voix avec Fédor Sharp:
—Soit, mon cher collègue, disait ce dernier d'une voix âpre, je me rends à vos raisons; j'admets que les protubérances solaires sont produites par des masses gazeuses incandescentes; mais quelle force les projette ainsi sur les régions supérieures?... sur ce point, je crois que vous serez d'accord avec moi en attribuant ces phénomènes à la légèreté spécifique!
—Point du tout, point du tout, répliqua Ossipoff, ces phénomènes ne sont autre chose que de véritables éruptions dues à une force propulsive qui prend naissance dans le Soleil lui-même! Comment expliquer autrement les protubérances?... si ces dernières étaient dues seulement à la légèreté des gaz, ceux-ci s'élèveraient en ligne droite, purement et simplement... ce que je dis là vous semble-t-il logique?
Sharp poussa une sorte de grognement qui pouvait, à la grande rigueur, passer pour un acquiescement.
—Quant à l'origine des masses d'hydrogène ainsi projetées, reprit Ossipoff, je ne puis admettre qu'elles proviennent du Soleil lui-même, comme vous l'affirmiez tout à l'heure.
—Et la raison, s'il vous plaît?
—Les raisons, voulez-vous dire, elles sont au nombre de deux: la première, c'est que le volume du Soleil s'en irait diminuant, puisque le nombre des éruptions atteint, par jour, une moyenne de deux cents, la seconde, c'est que l'atmosphère ambiante s'accroîtrait indéfiniment par suite de l'adjonction de ce gaz qui y arrive de toutes parts.
—Alors, quelle est votre opinion, mon cher collègue?
—C'est que, par suite d'un phénomène que nous ne pouvons nous expliquer encore, les masses gazeuses projetées par le Soleil retombent à sa surface pour être projetées de nouveau et retomber encore.
—Et ainsi jusqu'à la consommation des siècles, repartit Fédor Sharp d'une voix railleuse.
—Ni plus ni moins que le jet d'eau du bassin des Tuileries, chuchota Gontran à l'oreille de Fricoulet.
Celui-ci le fit taire d'un coup de coude afin d'entendre la réponse de l'ex-secrétaire perpétuel:
—Vous comprenez bien, mon cher collègue, disait-il, que votre argument tiré de la diminution de la masse solaire ne peut se soutenir un seul instant, l'hydrogène contenu dans l'intérieur du Soleil est soumis à une pression si formidable et, d'autre part, il y occupe un espace si considérable, que d'ici que les éruptions par lesquelles il reconquiert sa liberté aient dégonflé l'astre central, il s'écoulera des millions et des millions de siècles.
—Alors, qu'arrivera-t-il?
—Il arrivera, sans doute, que le Soleil s'éteindra, comme, sans doute, avant lui, se sont éteints bien d'autres soleils, la nature n'est pas immuable, mon cher collègue, c'est l'éternelle transformation qui fait l'éternelle vie.
Ossipoff demeura un moment silencieux.
Le ballon venait de s'abattre à Longchamps, le jour du Grand Prix.