Puis les deux jeunes gens entendirent un petit clappement de langue impatienté suivi de ces mots prononcés d'un ton sec:
—Il se fait tard, si nous allions prendre quelque repos?
—À votre aise, mon cher collègue, répondit doucereusement Fédor Sharp.
Les deux jeunes gens n'eurent que le temps de se jeter sur leur hamac; déjà les pas des savants résonnaient dans l'escalier.
—Dis donc, fit l'ingénieur en se penchant vers M. de Flammermont, il me semble que ton futur beau-père vient de se faire coller.
—Il n'en sera que plus grincheux demain; gare à moi.
—Je crois que tu feras bien de repasser tesContinents célestes, riposta Fricoulet.
—Nous verrons cela quand il fera jour... pour le moment, je tombe de sommeil, bonsoir.
Et M. de Flammermont ne tarda pas à s'endormir, pour rêver que le ballon de sélénium, qui l'avait emporté à travers l'espace, venait s'abattre sur l'hippodrome de Longchamp, le jour du Grand Prix.
LE BALLON DE SÉLÉNIUM
Dèsle premier jour de leur réconciliation, Mickhaïl Ossipoff et Fédor Sharp avaient établi entre eux un roulement pour que, pas un instant, les phénomènes célestes ne restassent sans être observés.
Donc le surlendemain de la scène que nous venons de rapporter, Sharp, juché sur la plate-forme de l'observatoire, faisait son quart astronomique lorsque, soudain, il poussa un grand cri.
Aussitôt, tous les membres de la petite colonie, abandonnant leurs occupations, se précipitèrent vers l'escalier et, en moins de quelques minutes, entourèrent l'ex-secrétaire perpétuel.
Celui-ci, les membres agités d'un tremblement nerveux, cramponné des deux mains à la lunette, conservait l'œil collé à l'objectif, sans se soucier aucunement des questions qu'on lui adressait.
Enfin, l'empoignant à bras le corps, Fricoulet l'arracha de l'instrument en grommelant:
—Ah çà! vous moquez-vous? qu'est-ce que signifie ce cri que vous venez de pousser et qui nous a fait accourir?
—On ne dérange pas les gens pour rien! gronda l'Américain.
Sharp qui se débattait, réussit à s'échapper des mains qui le retenaient:
—Le Soleil! le Soleil! balbutia-t-il.
Et il courut reprendre sa place à la lunette.
Ossipoff, saisi d'un pressentiment, sauta sur la jumelle marine que Farenheit portait constamment en sautoir et la braqua sur l'astre flamboyant.
—Grand Dieu! exclama-t-il.
Puis il se tut, tout entier à sa contemplation.
Ce que voyant, Fricoulet se jeta par les degrés et remonta, armé de l'une des lunettes de rechange trouvées dans l'obus de Fédor Sharp.
Quelques instants après, toute la colonie était installée sur la plate-forme, contemplant le Soleil, les uns à l'aide d'un télescope, les autres avec une jumelle, ceux-ci avec une longue-vue, et tous, muets, haletants, fixés dans une immobilité stupide, ils demeurèrent là.
C'est qu'en vérité, le spectacle qui s'offrait à eux était fantastique.
Il semblait que tout le nimbe occidental du Soleil eût éclaté soudain et que des flancs de l'astre un incendie formidable eût été projeté dans l'espace: c'étaient comme des tourbillons de flammes dans lesquels luisaient avec une intensité merveilleuse des fusées, longues de plusieurs milliers de kilomètres.
Peu à peu, cependant, l'éruption parut se calmer, les flammes diminuèrent d'éclat, et il ne resta bientôt plus, flottant à 24,000 kilomètres de la surface solaire, qu'une masse gazeuse légèrement irisée, haute d'environ 88,000 kilomètres sur une longueur de 160,000; cette masse paraissait tranquille, immobile même et elle était rattachée à la surface solaire par trois ou quatre colonnes verticales, brillant d'un éclat très vif et animées, au contraire, d'un grand mouvement.
Tout à coup, sans qu'aucune perturbation antérieure l'eût fait prévoir, il se produisit, venant de la masse solaire, une poussée formidable, titanesque; la nuée gazeuse se déchira, se disloqua, s'éparpilla dans l'espace en effilochures brillantes qui s'élevèrent, en moins de dix minutes, jusqu'à trois cent mille kilomètres de hauteur.
Au fur et à mesure qu'ils s'élevaient, ils diminuaient de dimension et d'éclat pour se fondre dans l'espace, comme des bulles de savon qui se crèvent, et bientôt il ne resta plus, pour rappeler le souvenir de ce merveilleux feu d'artifice, que quelques flocons nuageux, avec, près de la chromosphère, des flammes basses un peu plus brillantes.
Mais bientôt, de la surface solaire, sortit un nuage enflammé, de petites dimensions d'abord, mais qui s'accrut rapidement jusqu'à des proportions considérables; alors, des flancs de ce nuage jaillirent des gerbes de flammes qui commencèrent par rouler tumultueusement les unes sur les autres, comme si elles n'eussent point eu d'équilibre, puis, soudain, une dernière poussée solaire, plus violente, sans doute, que les précédentes, les fit s'élever à une hauteur de 80,000 kilomètres; une fois là, elles s'évanouirent.
Longtemps encore, les Terriens attendirent, espérant que cette admirable vision, allait apparaître de nouveau à leurs yeux éblouis.
Mais le disque solaire avait repris son aspect ordinaire et rien, dans la chromosphère, ne faisait présumer une nouvelle éruption; cependant, ils demeuraient muets, immobiles, sous le charme de ce magnifique spectacle.
Fricoulet, le premier, rompit le silence:
—Ma parole! s'écria-t-il d'une voix encore tremblante d'émotion, cela seul vaut le voyage.
—Enfoncées lesMille et une Nuits!dit à son tour Gontran en se frottant les yeux tout pleins de l'éblouissement de ce panorama féerique.
Farenheit, lui-même, ordinairement réfractaire aux choses célestes, paraissait en proie à une agitation dont il n'était pas coutumier.
—Enfin, exclama Séléna en menaçant du doigt l'Américain, enfin, sir Jonathan, je vous aurai vu donc une fois empoigné.
—Empoigné! moi! répliqua le Yankee en se redressant sous ce mot comme sous une injure; vous faites erreur, miss Séléna, je ne suis nullement empoigné..., je regrette seulement qu'on ne puisse organiser des trains de plaisir de New-York pour la banlieue du Soleil; on ferait un argent fou.
Fricoulet éclata de rire.
—On voit, dit-il, que vous n'avez pas de capitaux engagés dans les chutes du Niagara,... car les éruptions solaires leur feraient, je crois, une sérieuse concurrence.
Mickhaïl Ossipoff et Fédor Sharp, pendant ce temps, s'occupaient à mettre au net les notes algébriques prises succinctement au cours de leurs observations.
—Eh bien? dit tout à coup Ossipoff après avoir vérifié ses calculs une dernière fois.
—Eh bien? répéta interrogativement Fédor Sharp en cessant d'écrire, quels résultats avez-vous, mon cher collègue?
—Si je ne me trompe, mon cher collègue, répondit à son tour le père de Séléna, je trouve pour la première phase des phénomènes, c'est-à-dire pour cette sorte de nuée gazeuse qui s'étendait sur le nimbe solaire, 2'' de hauteur sur 3'15'' de longueur... est-ce bien cela?
—C'est bien cela, répondit l'autre d'un ton mielleux, furieux, au fond, de n'avoir pu prendre en défaut son confrère en science astronomique.
—Puis, continua Ossipoff, pour la seconde phase, j'ai cru constater que chacun des débris mesuraient 16'' de longueur sur 2 à 3'' de largeur...
Il s'arrêta, attendant une approbation de Sharp mais celui-ci demeura muet.
Alors le vieillard termina en ajoutant:
—Enfin, la plus grande hauteur à laquelle ont été, suivant moi, projetés les dits débris, est de 7'49''.
Sharp ferma son carnet de notes, en le faisant claquer bruyamment, pendant qu'Ossipoff fermait le sien sans bruit, avec un petit sourire railleur sur les lèvres.
—Messieurs, dit alors Farenheit en s'avançant vers eux, certes tous les calculs auxquels vous venez de vous livrer ont un indéniable intérêt, mais il serait, à mon avis, non moins intéressant de vous occuper des moyens à employer pour sauvegarder nos jours durant le périhélie du monde qui nous porte.
Et avant que l'un des deux savants eût pris la parole, M. de Flammermont ajouta d'un ton grave:
—Si mes calculs sont exacts, nous allons passer à 230,000 lieues seulement de l'astre central, c'est-à-dire à une distance 160 fois plus petite que celle qui le sépare de notre planète natale et notre situation sera la même que si nous avions à supporter, sur Terre, par une journée du mois d'août, la chaleur, non pas de 160 soleils, mais la chaleur de ce nombre de soleils élevé au carré, c'est-à-dire 25,600.
Farenheit poussa un grognement terrifié:
—Brrrr, vos calculs me font froid!
L'ingénieur ne put s'empêcher de sourire.
—Quoique rendant exactement votre impression, votre expression est légèrement impropre, sir Jonathan; car un globe de fer d'un volume égal à celui de la Terre et élevé à une semblable température, mettrait cinquante mille ans à se refroidir.
—By God!grommela l'Américain, en ce cas, il me faut renoncer à revoir jamais New-York.
—Pourquoi cela?
—Pour trois raisons; je ne suis point en fer, je n'ai pas le volume de la Terre et je n'ai pas cinquante mille ans à vivre.
Et il jetait sur les savants un regard désespéré.
—Hein! mon cher collègue, déclara d'un ton narquois Fédor Sharp, et votre théorie sur l'habitabilité universelle, que devient-elle dans le cas présent?... elle me semble légèrement compromise.
Ossipoff haussa les épaules.
—Si vous voulez avoir mon avis, cher collègue, répondit-il, le voici: étant donné la rapidité avec laquelle notre comète court sur son orbite, plus de 500 kilomètres par seconde, j'ai la persuasion qu'en dépit de la fournaise qu'elle va traverser, elle n'aura pas le temps de recevoir une chaleur bien profonde... sa surface peut-être aura à souffrir; mais en prenant quelques précautions...
—Hum! fit Sharp en hochant la tête d'un air de doute.
—Rappelez-vous, mon cher collègue, la comète de 1843, repartit le vieillard; ce n'est pas à une distance de 230,000 lieues, comme nous allons le faire, qu'elle a contourné le Soleil, mais bien à 31,000 lieues seulement. Or, comme nous l'a prouvé l'admirable phénomène auquel nous venons d'assister, les matériaux enflammés que l'astre central rejette de son sein sont lancés parfois à une hauteur qui atteint jusqu'à 80,000 lieues, il a donc fallu que cette comète traversât ce brasier qui, suivant les prévisions de la science, aurait dû la consumer, la volatiliser, l'anéantir... eh bien! elle est sortie de là absolument intacte et nullement dérangée dans son cours.
—Les comètes sont, sans doute, de la race des salamandres, murmura Gontran.
Le nez de Fédor Sharp s'était démesurément allongé.
Puis l'ex-secrétaire perpétuel leva les bras au ciel et déclara, d'un ton rogue, qu'il entendait dégager sa responsabilité de tout ce qui allait advenir.
—Il est bien bon, grommela Farenheit; ce n'est pas ma responsabilité seulement que je voudrais dégager, c'est moi-même.
—Soyez tranquille, sir Jonathan, fit Fricoulet qui avait entendu la réflexion de l'Américain, mon ami Gontran a trouvé un moyen excellent, je crois, pour nous mettre à l'abri des rayons solaires.
—Moi! voulut dire le jeune comte.
D'un coup de coude discrètement appliqué dans les côtes, l'ingénieur lui imposa silence.
—Nous allons transporter dans l'obus tout ce que contient la sphère, puis nous pousserons l'obus sur la surface de l'océan, dans lequel nous vous avons repêché, jusqu'à ce que la sonde nous donne une profondeur suffisante... ensuite, nous nous enfermerons dans le projectile que notre poids fera couler à pic et nous attendrons, ainsi submergés, que la comète, après avoir contourné le disque solaire, ait pris le chemin de son aphélie.
—C'est fort joli, s'écria Ossipoff, mais nos observations astronomiques?
—Ah! pour cela, dit plaisamment l'ingénieur, vous devrez remiser vos instruments pendant quelques jours.
Sharp se croisa les bras.
—Alors, bougonna-t-il, nous serons venus de si loin en pure perte! cela n'est pas possible.
—Écoutez donc, fit Gontran en lui mettant la main sur l'épaule, libre à vous de ne pas nous suivre et de vous faire volatiliser par le Soleil.
—Une belle mort, pleine de poésie et qui n'est pas ordinaire, ajouta Fricoulet en ricanant...
—C'est là un genre de suicide qui n'est pas à la portée de tout le monde, déclara froidement sir Jonathan.
—Malheureusement, ajouta l'ingénieur, nous ne pouvons vous laisser libre d'agir à votre guise... votre corps nous est utile.
—Utile! balbutia Sharp avec un étranglement dans la gorge!
Il croyait que ses compagnons, revenant sur leur parole, se proposaient de le faire périr.
—Oui, répéta Fricoulet, utile comme poids; à nous six, d'après les calculs de M. de Flammermont, nous formons le poids strictement nécessaire à l'immersion de l'obus... quelques kilogr. de moins et nous n'irions pas à la profondeur nécessaire; vous voyez donc bien que vous nous êtes indispensable.
—Et qui plus est, ajouta Séléna en souriant, vous n'avez pas le droit de maigrir.
Gontran poussa soudain une légère exclamation.
—Mais, pour sortir de là, comment ferons-nous? car, à un moment donné, il nous faudra bien remonter à la surface.
L'ingénieur eut de la main un geste lui recommandant de ne pas s'inquiéter.
—Souhaitons, dit-il, que nous ayons en effet, à remonter à la surface, cela prouvera que toute la masse liquide qui doit nous protéger contre l'ardeur solaire, aura rempli son devoir jusqu'au bout et ne se sera pas évaporée.
—Et la sphère? demanda Farenheit, n'est-il pas à craindre qu'elle ne se détériore, élevée à la température du fer rouge, il lui faudra peut-être plusieurs mois pour se refroidir, comment ferons-nous alors, pour nous en servir?
—Bast! répliqua Ossipoff, du moment que nous avons l'obus!
L'Américain allait répondre que l'obus ne pouvait pas remplacer la sphère pour l'usage auquel celle-ci était destinée, mais Fricoulet lui cloua la langue d'un coup d'œil impératif.
—Dans la situation où nous nous trouvons, dit-il d'un ton indifférent, sait-on jamais si l'on n'aura pas besoin d'aucun des objets que nous avons sous la main?... nous emporterons la sphère et nous l'immergerons en même temps que nous!
Le jour même, les Terriens s'occupèrent des moyens à employer pour transporter, au bord de la nappe liquide sous laquelle ils voulaient s'enfoncer, tout ce qu'il leur importait de conserver.
En quarante-huit heures, ils eurent construit, avec des branchages, une sorte de claie sous laquelle, en guise de roues, ils adaptèrent, à l'avant et à l'arrière, deux troncs d'arbre à peine équarris.
Des crampons de fer, fixés à la claie, se recourbaient en forme de crochet pour pénétrer dans les deux extrémités de ces troncs d'arbre et former ainsi une sorte d'essieu autour duquel tournaient ces masses de bois.
La sphère, et tout ce qu'elle contenait, fut chargée sur ce chariot primitif, et les cinq hommes s'attelèrent aux cordages de sélénium transformés en traits pour la circonstance.
Séléna, à laquelle on proposa de monter sur la voiture improvisée, s'y refusa énergiquement, ne voulant pas augmenter encore la fatigue de ses amis, étant déjà assez désolée de ne pouvoir leur donner une aide quelconque.
Il fallut trois jours pleins ou plutôt trois nuits,—puisqu'on se reposait pendant que le Soleil dardait, sur la comète, ses traits de feu,—pour atteindre le but du voyage. Mais, une fois là, les choses marchèrent rapidement: en quelques heures, le transbordement du mobilier de la sphère dans l'obus fut terminé, et l'obus lui-même, traînant à sa remorque la sphère de sélénium, fut mis à l'eau et poussé au large.
Ce ne fut guère qu'à deux lieues environ du rivage que la sonde indiqua une profondeur de vingt mètres, profondeur estimée nécessaire pour mettre les Terriens à l'abri du rayonnement de la fournaise solaire.
Séléna avait navigué sur la plate-forme.
Grâce à l'ingéniosité de Fricoulet, l'embarquement se fit le plus commodément du monde.
L'ingénieur avait eu l'idée de dévisser le hublot pratiqué à la partie supérieure de l'obus et qui servait à éclairer l'espèce d'observatoire établi dans l'ogive du véhicule.
Séléna qui, ne sachant pas nager, avait navigué assise sur la plate-forme de la sphère, n'eut d'autre peine que de passer, au moyen d'une planche jetée comme un pont volant, de la plate-forme au hublot.
Après elle, les Terriens montèrent successivement, par une échelle de corde, jusqu'à l'ouverture par laquelle ils disparaissaient dans les flancs de l'engin.
Quand il ne resta plus que Fricoulet, le bord du hublot affleurait à la surface de la nappe liquide, si bien qu'il suffit à l'ingénieur de piquer une tête dans l'intérieur de l'obus où il tomba entre les bras de Gontran et de Farenheit, pendant qu'Ossipoff et Sharp, prêts à la manœuvre, revissaient le hublot.
Tout cela fut fait si rapidement que c'est à peine si l'on emmagasina une vingtaine de litres.
—Ouf! s'écria Fricoulet en enlevant sonrespirolaprès avoir tourné le robinet à air, les choses ont marché comme sur des roulettes.
—Crois-tu que nous enfonçons? demanda Gontran.
—Pour qu'il n'en fût pas ainsi, il faudrait que tes calculs fussent faux, répliqua l'ingénieur, et heureusement, ils sont exacts, comme tu peux t'en convaincre.
Par les hublots, en effet, il était facile de constater que l'on s'enfonçait et même que la descente s'opérait rapidement.
Quelques minutes ne s'étaient pas écoulées qu'un léger choc se produisit.
—Nous voici arrivés, déclara Ossipoff.
—Singulière station de bains de mer, ne put s'empêcher de dire Gontran; durant les fortes chaleurs, nos compatriotes s'en vont planter leur tente sur un rivage quelconque, à Trouville, à Dieppe, etc... nous autres, plus raffinés, la brise marine ne nous suffit pas... c'est au fond de l'eau que nous allons chercher la fraîcheur.
Cette boutade ne trouva pas d'écho.
Ossipoff et Fédor Sharp étaient plongés dans une de ces interminables discussions scientifiques qui s'élevait entre eux, au moindre mot, à la moindre allusion.
Farenheit, épuisé par les nombreuses fatigues des jours précédents, somnolait sur le divan en attendant le repas que Séléna s'occupait à préparer.
Quant à Fricoulet, assis dans un coin, il alignait des chiffres.
M. de Flammermont étouffa un bâillement sonore et, n'ayant même pas la ressource d'échanger ses idées avec ses compagnons, il se résigna à suivre l'exemple de l'Américain, c'est-à-dire à s'endormir.
Il fut réveillé par un bruit de voix irritées:
—Je vous dis que si...
—Je vous dis que non...
—Ce que vous prétendez est absurde.
—Ce que vous soutenez n'a pas le sens commun.
—Voyez mes calculs...
—Voyez les miens...
Gontran ouvrit les yeux et aperçut, à deux pas de lui, nez à nez, les yeux étincelants et la face congestionnée, Ossipoff et Sharp qui brandissaient, d'un geste menaçant, leur carnet de notes.
Le jeune homme se leva, et courant à eux:
—Monsieur Sharp, je vous en conjure... mon cher monsieur Ossipoff, je vous en supplie... par respect pour vous-même... votre dispute de savants...
Peu à peu, il les éloignait l'un de l'autre; puis, quand ils furent hors de portée et que son intervention parut les avoir un peu calmés:
—Voyons, dit-il, quel est l'objet de votre discussion?
—La marche de la comète qui nous emporte.
Fricoulet releva la tête.
—Voilà, dit-il, une discussion dont l'objet me paraît bien prématuré... car, si la chaleur solaire venait à volatiliser ladite comète...
Ossipoff secoua la tête, en signe d'énergique dénégation.
—Les faits que j'ai signalés tout à l'heure prouvent surabondamment qu'il faut repousser cette éventualité.
—Fort bien, bougonna l'ingénieur qui reprit ses calculs.
—Donc, poursuivit Ossipoff, mon excellent collègue, M. Sharp, prétend que l'orbite de la comète va couper l'orbe terrestre à une distance d'environ deux millions de lieues de notre planète natale.
Fricoulet tressaillit et, quittant sa place, vint se mettre à côté de Gontran.
—Et vous, demanda-t-il, que présumez-vous donc, monsieur Ossipoff?
—Que l'influence du Soleil sur le noyau cométaire se manifestera par une déviation de l'orbite vers l'Occident, déviation que j'estime environ à six millions de lieues.
Les deux jeunes gens poussèrent une exclamation étouffée, en même temps que derrière eux un juron furieux éclatait.
—By God!hurla Farenheit, ce n'est pas encore pour cette fois?
Le vieux savant regarda l'Américain d'un air étonné.
—De quoi s'agit-il donc? demanda-t-il.
Puis, comme si l'attitude embarrassée et déconfite de Gontran et de Fricoulet lui eût soudain ouvert l'esprit:
—Eh! s'exclama-t-il, j'y suis... votre longue conversation de l'autre soir... la sphère de sélénium que vous avez tenu à conserver, en dépit de son inutilité... parbleu! c'est cela même; vous aviez formé le projet de gagner la terre en ballon, lorsque la comète vous mettrait à proximité...
—Mais nous voulions vous emmener avec nous, monsieur Ossipoff, déclara le jeune comte.
—Je n'en doute pas, mon ami, riposta en souriant le vieillard, et je vous sais gré de vos bonnes intentions qui, heureusement, se trouvent inutiles.
—Heureusement... murmura M. de Flammermont... à votre point de vue peut-être... mais au mien et à celui de Séléna, c'est tout différent.
—Bast! répliqua Ossipoff avec indulgence, vous n'en serez que plus heureux plus tard... sans compter que vous ne m'avez pas laissé achever; car si la perturbation apportée dans la marche de la comète par le Soleil nous éloigne de la Terre, par contre, elle nous rapproche de Mars à moins de vingt mille kilomètres.
—Voilà précisément ce que je conteste, s'écria Fédor Sharp; il est mathématiquement impossible que la distance soit aussi minime... autrement, il faudrait que nous passions entre Mars et ses satellites.
—Pardon, répliqua Ossipoff, ce n'est pas de la planète Mars elle-même que je voulais parler, mais de son système.
L'expression furieuse du visage de Sharp disparut aussitôt.
—En ce cas, dit-il d'une voix radoucie, vous avez raison... du moment que c'est du système de Mars que vous parlez, mes calculs sont d'accord avec les vôtres.
Et, avançant la main, il serra celle que lui tendait Ossipoff.
Celui-ci ajouta:
—Heureuse inspiration que vous avez eue, mon cher Gontran, de conserver la sphère en l'immergeant avec nous; car, elle nous mettra à même de quitter la comète et d'aborder, sinon sur Mars même, du moins sur un de ses satellites.
—Je me proposais, répliqua le jeune homme, de la remplir de gaz hydrogène.
—Excellente idée; grâce à l'enveloppe métallique du ballon, il nous sera possible de conserver indéfiniment notre gaz.
—Mais, cher père, dit alors Séléna, qui écoutait depuis quelques instants, le sélénium n'est-il pas trop lourd pour le rôle que vous voulez lui faire jouer?
Ce fut Fricoulet qui, prévenant le vieillard, répondit:
—Vous n'avez aucune crainte à concevoir, mademoiselle; la densité du métal ne prouve rien, puisque nous sommes sur un monde où la pesanteur est de moitié moins intense qu'à la surface de la Terre; en outre, Gontran m'a raconté que l'on avait fait en France, il y a de cela quelques années, un ballon tout en cuivre.
—Ce n'est pas possible! s'écria la jeune fille.
—Je vous demande pardon, mademoiselle; et même l'aéronaute qui a fait cette expérience à Paris,—en 1845, je crois,—n'était pas le premier venu.
—C'est Dupuis-Delcourt, n'est-ce pas? demanda Ossipoff.
—Vos souvenirs sont exacts, cher monsieur, et c'est ce précédent qui avait donné à Gontran l'idée d'utiliser notre sphère de sélénium, pour nous rapatrier. Malheureusement, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, la comète ne nous porte nullement du côté de la Terre, mais bien du côté de Mars ou plutôt de son premier satellite,Deimos.
—Va donc pourDeimos, dit M. de Flammermont.
Et le jeune homme ajoutain petto:
—Ces Martiens, que l'on suppose arrivés au point culminant de la civilisation, connaissent peut-être l'institution du mariage... alors, oh! Séléna!...
Et, rendu tout joyeux par la perspective d'un prompt dénouement à sa situation de sempiternel fiancé, le jeune homme courut à la jeune fille et lui baisa les mains avec transport.
Au bout de quinze jours de cette réclusion subaquatique, Ossipoff et Fédor Sharp étant tombés d'accord—ce qui ne demanda pas moins de quarante-huit heures de discussion acharnée et aigre-douce—pour déclarer que la comète courait sur le chemin de son aphélie, les Terriens décidèrent de sortir de leur coquille.
Mais cette décision était plus facile à prendre qu'à mettre à exécution; car, pour sortir du véhicule, il fallait que celui-ci fût remonté à la surface, et, pour ce faire, il fallait nécessairement que son poids fût allégé.
—Si vous le voulez bien, dit Farenheit à ses compagnons, c'est moi qui vais délester l'obus... je suis bon nageur, et une cinquantaine de brasses par dessus la tête ne m'inquiètent aucunement... j'arriverai là-haut presqu'en même temps que vous.
Cette proposition fut acceptée; ainsi que l'on avait fait, lorsqu'il s'était agi de couler à pic, grâce à l'introduction de Fricoulet dans le projectile, Ossipoff et Sharp saisirent le hublot, prêts à le dévisser au signal convenu.
Quant à Farenheit, la tête enveloppée de sonrespirol, il se plaça juste au-dessous du hublot, les jarrets ployés pour les détendre lorsque le hublot découvrirait l'ouverture nécessaire à son passage.
Enfin, Gontran donna le signal, et le hublot, à peine ouvert, l'Américain, lancé par une contraction violente des muscles, fila comme une flèche.
Puis l'ouverture fut bouchée hermétiquement.
—Hein! s'écria Fricoulet triomphalement, pas une goutte d'eau! je pense que voilà une belle manœuvre.
Ossipoff et Sharp se regardaient étonnés.
—Trop belle, à mon avis, murmura le premier des deux savants.
—Trop belle, également au mien, dit à son tour le second; il y a là-dessous quelque mystère.
—D'autant plus, s'écria Séléna, que nous ne bougeons pas du tout, c'est à croire que sir Jonathan ne pesait pas plus qu'un bonhomme de baudruche.
—C'est ma foi vrai! s'exclama Gontran en se précipitant à l'un des hublots percés latéralement dans la cloison du véhicule.
À peine y fut-il, qu'il poussa cette exclamation stupéfaite:
—Plus d'eau!
—Plus d'eau! répétèrent comme autant d'échos les voix des Terriens en apercevant autour de l'obus, aussi loin que pouvait s'étendre la vue, comme un océan de poussière noire qui miroitait à la douce clarté de Vénus.
Puis, du même mouvement, tous firent volte-face et se considérèrent d'un air ahuri.
—Ah çà! qu'est-ce que cela veut dire? demandèrent ensemble Fédor Sharp et Gontran de Flammermont.
—Tout simplement ceci, répliqua Fricoulet, c'est que, suivant nos prévisions, la chaleur solaire, à la distance périhélie, a été telle que la masse liquide, au-dessous de laquelle nous nous étions immergés, s'est volatilisée et que nous reposons actuellement sur le fond même de la mer cométaire dont l'évaporation nous a empêchés d'être rôtis.
—Cette explication me paraît être la seule plausible, dit Ossipoff.
—En tout cas, ajouta Séléna, il est certain que nous pouvons sortir d'ici à pied sec.
Tout à coup, Fricoulet s'écria:
—Et ce pauvre Farenheit que nous oublions... qu'est-il devenu?
En un clin d'œil, les Terriens eurent endossé leursrespirolset ouvrant letrou d'homme, s'élancèrent au dehors.
Gontran, qui marchait en tête, pensa trébucher contre le corps de Farenheit étendu sur le sol, sans mouvement.
Avec l'aide de Fricoulet, il le souleva et le transporta dans l'intérieur de l'obus; là, on lui enleva son casque et on constata au front une profonde entaille par laquelle le sang coulait abondamment.
—Ce n'est rien, déclara l'ingénieur en appliquant sur la blessure une bande de toile imprégnée d'arnica... dans quelques instants, il va certainement revenir à lui.
—Mais comment cela a-t-il pu lui arriver? interrogea Séléna.
—De la manière la plus simple du monde; il s'est élancé, par le hublot, de toute la force de ses jarrets; mais au lieu de rencontrer la masse liquide qui devait le soutenir jusqu'à la surface, il n'a rencontré que le vide et il aura piqué une tête sur le fond même de l'océan cométaire.
—C'est cela même, mon cher Fricoulet, balbutia d'une voix un peu affaiblie, le blessé qui ouvrait les yeux en ce moment.
Puis se frottant les yeux, il ajouta d'un ton plus énergique:
—By God!quel choc!... j'en ai vu, comme vous dites en France, trente-six mille chandelles.
—Allons! fit Gontran en lui tendant un verre de porto, voilà qui va vous remettre tout à fait.
D'un trait, l'Américain lampa le contenu du verre; ensuite sautant sur ses pieds:
—Maintenant, à l'ouvrage! déclara-t-il.
Chacun remit sonrespirolet l'on commença immédiatement les préparatifs du départ.
On s'en fut chercher, là où on l'avait laissé avant l'immersion, le grossier chariot sur lequel on avait amené la sphère de la colline mercurienne et on le roula jusqu'au point où avait été immergé l'obus de Sharp.
Ensuite, l'obus et la sphère furent chargés sur le chariot, et lentement, péniblement, les Terriens reprirent le chemin de leur premier campement.
Mais à chaque pas, c'étaient des surprises nouvelles, causées par la transformation totale du paysage: là, où quinze jours auparavant ils avaient traversé une plaine, il leur fallait maintenant gravir une colline; à leur gauche où s'élevait, auparavant, une chaîne de montagnes aux pics étincelants, le sol semblait avoir été nivelé comme par la hache d'un géant; à droite, au contraire, où le sol, déprimé, se creusait en entonnoir, se dressait à présent un pic monstrueux; ici, ils avaient dû traverser une sorte de marais fangeux qui, maintenant, complètement desséché, était transformé en une profonde fondrière pleine d'un poussier noirâtre et aveuglant; là, au contraire, où ils avaient précédemment marché à pied sec, avait jailli une source, coulant à pleins bords dans un lit tout nouvellement creusé.
—Pourvu, pensa Fricoulet, que notre colline ne se soit pas, elle aussi, transformée, volatilisée, évaporée... voilà qui pourrait compliquer singulièrement les choses.
Heureusement cette crainte était vaine et lorsqu'ils arrivèrent, après dix jours d'efforts insensés, en vue de leur ancien campement, ils retrouvèrent tout dans l'état où ils l'avaient laissé; le lit du ruisseau, cependant, était à sec et quant aux arbres de la forêt, desséchés, calcinés, ils dressaient dans l'espace leurs rameaux noircis et dépouillés.
—Parbleu! s'écria Gontran en enlevant enfin sonrespirol, voilà encore une farce de son excellence le Soleil... c'est du charbon de bois sur pied que voilà.
Dès le lendemain, on se mit à l'ouvrage à l'effet de préparer la sphère de sélénium au nouveau rôle auquel on la destinait.
Pendant que Gontran et Fédor Sharp transformaient le plancher de l'ancienne logette en soupape destinée à être adaptée à la partie supérieure du ballon métallique, Ossipoff fabriquait, avec une sorte de plante qui croissait sur la colline mercurienne, une nacelle, assez vaste pour les contenir tous et cependant d'une légèreté surprenante.
De son côté, Fricoulet ne demeurait pas inactif; avec l'aide de Farenheit, il construisit un tonneau gigantesque, espèce de foudre d'une contenance de 2,000 litres, lequel fut cerclé au moyen de la plante qui servait à la fabrication de la nacelle; il fut rempli de minerai de fer métallique dont l'ingénieur avait trouvé un gisement non loin de la colline sur laquelle les Terriens étaient réfugiés; deux autres tonneaux, de dimension moindre, furent également fabriqués et réunis au premier par des allonges de toile enduites de gutta-percha; ils devaient servir de laveurs du gaz.
Cela fait, il fallut s'occuper de la fabrication de l'acide sulfurique nécessaire à la décomposition du fer.
Tandis que Gontran et Sharp ayant fini leur tâche transformaient en citerne étanche une excavation propice, Fricoulet, à l'aide d'un insolateur Pifre retrouvé dans l'obus, distillait le liquide étrange existant à la surface de la comète; en peu de temps, la citerne fut remplie d'eau en quantité suffisante pour que l'on pût s'occuper de la fabrication du gaz.
Non loin de là, Fricoulet, toujours fureteur, avait découvert un gisement de schistes pyriteux; il fit griller ces pépites au contact de l'air, ce qui lui donna une certaine quantité de sulfate de fer cristallisé qu'il introduisit dans des cornues de terre placées sur un feu vif et mises en relation avec des ballons de verre...
Sous l'influence de la chaleur, le sulfate de fer se décomposa, l'acide sulfurique se condensa dans les ballons et il ne demeura plus, dans les cornues, que du colcothar ourouge d'Angleterre, résidu de la fabrication.
Un immense baquet de bois, construit de la même façon que le tonneau, fut rempli de cet acide et mélangé de deux fois son poids d'eau distillée. Après quoi, pour obtenir l'hydrogène, il suffit de mettre ce mélange en contact avec le minerai de fer du tonneau.
Tout ces préparatifs avaient demandé près de deux mois, deux mois de travail acharné pendant lesquels, la patience et l'habileté des Terriens, plus que leurs forces, furent mises à une rude épreuve, deux mois, pendant lesquels les études astronomiques furent laissées de côté au point qu'une araignée aurait pu tisser sa toile sur l'objectif de la lunette...
Aussi l'étonnement de Gontran fut-il grand, lorsqu'un soir, braquant l'instrument sur l'espace, il aperçut sa planète natale avec ses continents bizarrement découpés, les taches sombres de ses océans, l'apparence blanchâtre de ses neiges polaires et ses volutes de nuages s'allongeant dans l'atmosphère. Il poussa un profond soupir.
—Qu'as-tu donc? lui demanda Fricoulet qui s'était approché de lui.
Alors, étendant d'un geste tragique sa main dans la direction de la Terre, M. de Flammermont répondit:
—Hélas! n'est-ce point là que se trouve cet officier municipal devant lequel j'aspire à comparaître en compagnie de ma chère Séléna?
L'ingénieur se prit à ricaner.
—Eh! eh! ne trouves-tu pas que l'atmosphère qui entoure la Terre affecte les teintes tricolores de l'écharpe dudit officier municipal!... c'est le supplice de Tantale.
Grandeur comparée du Soleil vu de Mercure et vu de la Terre.[7]
Et il ajouta:
—Nous avions déjà «Mignon aspirant au ciel» voici maintenant «Gontran aspirant au maire».
Sans doute, l'ingénieur aurait-il continué longtemps de la sorte, s'il n'avait été interrompu par la voix d'Ossipoff.
—Monsieur Fricoulet, dit le vieillard, dans quarante-huit heures, il faudra nous préparer au départ, combien croyez-vous qu'il faille de temps pour l'emmagasinage du gaz dans la sphère?
—Quarante-huit heures, précisément, monsieur Ossipoff, répondit le jeune homme, après avoir réfléchi quelques instants.
—Il faudrait alors vous y mettre de suite,... car je vous le répète, le moment approche où il nous faudra partir d'ici.
Deux jours après, la sphère, remplie d'hydrogène à l'aide d'une pompe à double effet, aspirant l'air atmosphérique et le remplaçant ensuite par le gaz, se balançait, au sommet de la colline, contenue dans une sorte de résille à larges mailles formée des filins de sélénium qui rattachaient primitivement la logette au parachute; à l'extrémité de cette résille, la nacelle était fixée, pleine de pierres, pour empêcher l'appareil de s'envoler dans l'espace.
Pendant que ses compagnons s'occupaient à emménager dans l'esquif aérien tout ce qui leur fallait emporter, Ossipoff, l'œil rivé à sa lunette, sondait l'immensité céleste.
Tout à coup, un clappement de langue impatiente lui échappa, qui attira l'attention de Fricoulet.
—Qu'y a-t-il? demanda l'ingénieur.
—Il y a que Deimos n'est pas là...
—Fichtre, son papa, le professeur Hall, se serait-il donc trompé en croyant le découvrir?... après tout, il se peut parfaitement que Mars n'ait point de satellite.
Le vieillard secoua la tête, puis, en fronçant le sourcil:
—Hall a bien vu, répondit-il, et maintenant j'ai la clé du mystère,... le satellite que nous cherchons est, en ce moment, à l'autre extrémité de son orbite, caché par Mars et éloigné de nous, de plus de 40,000 kilomètres!
—Mais alors, que faire? demanda Gontran.
Ossipoff demeura pensif.
—Il y aurait bien un moyen, dit-il enfin, ce serait de changer notre plan, et au lieu de viser Deimos, de tenter d'aborder Phobos, dont quelques milliers de kilomètres, à peine, nous sépareront dans six heures,... qu'en pensez-vous, monsieur de Flammermont?
Dans les circonstances graves, le vieillard renonçait aux appellations familières qu'il avait coutume d'employer vis-à-vis de son futur gendre.
—Mais, mon cher monsieur, répondit le jeune comte, je ne puis qu'approuver cette idée.
—D'autant plus, ajouta Fricoulet, que Phobos n'étant distant de Mars que de 6,000 kilomètres, il nous sera plus facile d'enjamber du satellite sur la planète.
Sans doute, le vieux savant allait-il se lancer dans quelques explications complémentaires, mais le bruit d'une discussion éclatant tout à coup, entre Sharp et Farenheit, détourna son attention et celle des deux jeunes gens.
Il s'agissait d'un volumineux paquet, enveloppé soigneusement dans de la toile, que l'Américain venait d'introduire dans la nacelle et que Sharp voulait rejeter au-dehors, attendu, disait-il, qu'il ne se trouvait pas sur la liste des objets à emporter.
—By God!grommelait Farenheit, n'ai-je pas, tout comme les autres, travaillé à la construction de ce ballon, et n'ai-je pas le droit?...
—Non, interrompit l'ex-secrétaire perpétuel, vous n'avez pas le droit de compromettre le succès de l'expédition par une surcharge inutile.
Le visage de Farenheit devint apoplectique.
—Inutile, répliqua-t-il en grinçant des dents; certes, oui, elle serait inutile, cette surcharge, si vous ne m'aviez pas volé, dépouillé, ruiné, ainsi que vous l'avez fait.
Sharp s'avança vers lui, les poings levés.
L'Américain se mit en défense.
Ossipoff intervint en ce moment.
—Voyons, dit-il, que se passe-t-il?
—Il se passe, rugit Farenheit, que cette canaille, dont les funestes conseils ont dilapidé ma fortune, veut m'empêcher de la reconstituer.
—Comment cela?
—Eh! oui, je viens de mettre dans la nacelle un fragment de carbone cristallisé qui, si j'ai la chance de revoir jamais New-York, me dédommagera un peu des pertes et des fatigues que j'aurai subies; n'est-ce pas équitable?
—Assurément si, mon cher sir Jonathan, répliqua le vieillard, et je ne pense pas que quelques livres de plus ou de moins...
Fricoulet, qui venait de jeter un coup d'œil sur le bagage de Farenheit, répliqua:
—Mais cela pèse au moins soixante kilos, dit-il.
—En ce cas, reprit Ossipoff, Fédor Sharp à raison; nous ne pouvons emporter un poids supplémentaire aussi considérable.
Chose bizarre, l'Américain parut tout à coup se calmer et il murmura:
—Cependant, vos calculs peuvent ne pas être justes... si, par hasard, la force ascensionnelle de la sphère était plus grande que vous ne vous l'imaginez.
—Tenez, sir Jonathan, dit l'ingénieur, il y a un moyen de tout concilier; laissez provisoirement votre rocaille dans la nacelle, avant le départ nous expérimenterons la force du ballon, si elle est insuffisante, vous sacrifierez vos 60 kilogs... cela vous convient-t-il?
Un sourire singulier plissa les lèvres de l'Américain:
—Cela me convient, grommela-t-il...
Et comme si de rien n'était, il continua le transbordement des bagages.
Bientôt l'emménagement étant fini, il fallut songer à l'embarquement.
Séléna et Gontran s'installèrent les premiers; puis Ossipoff et Fricoulet les rejoignirent; après quoi, Farenheit prit, lui aussi, place dans la nacelle.
Fédor Sharp avait voulu rester le dernier, afin de vérifier lui-même la force du ballon; son inimitié contre l'Américain était telle qu'il éprouvait à l'avance une grande joie à la pensée de lui faire jeter par dessus bord son quartier de diamant, comme un vulgaire sac de lest.
La sphère de sélénium n'était plus rattachée au sol cométaire que par un câble tissé avec la même plante dont avaient été cerclés les tonneaux, et elle se balançait légèrement, semblant, par de petites secousses, témoigner de son désir de prendre sa liberté.
—Vous voyez! vous voyez! s'écria Farenheit triomphant, j'avais raison!... ma surcharge n'empêchera pas le ballon de s'élever.
—Et moi, répliqua narquoisement Fédor Sharp, croyez-vous donc que je pèse une plume?
Ce disant, il s'accrochait au rebord de la nacelle dont le fond vint, aussitôt, heurter rudement le sol.
—Allons, ricana-t-il en abandonnant la nacelle pour saisir le câble à deux mains, il faut sacrifier votre petit milliard—à moins, cependant, que vous ne préfériez lui donner votre place et demeurer ici.
—Il y avait encore ceci à quoi tu n'avais pas pensé! rugit l'Américain.
Et, avant qu'on n'eût le temps de s'y opposer, il avait ouvert son couteau et tranché, d'un seul coup, le câble qui retenait captive la sphère de sélénium.
Le ballon s'éleva rapidement dans les airs, pendant que Fédor Sharp, perdant l'équilibre, roulait comme une balle, jusqu'au bas de la colline mercurienne.
Un cri d'horreur s'était échappé de la poitrine des voyageurs; même Ossipoff se jeta sur Farenheit, les bras levés dans une attitude menaçante.
—Malheureux! exclama-t-il.
L'Américain, les bras croisés et la lèvre souriante, le toisa d'un regard railleur:
—Voilà, dit-il, ce qui s'appelle faire d'une pierre deux coups: je répare la brèche faite à ma fortune et je satisfais ma vengeance.
—Mais, misérable! hurla le vieillard, j'avais engagé ma parole que le passé était oublié.
—Preuve que vous avez une mémoire d'humeur fort commode... au surplus, vous n'y avez pas manqué, à votre parole; au besoin, je suis prêt à attester, par écrit, que moi seul ai médité et accompli cet exécrable forfait.
Mickhaïl Ossipoff, penché sur le rebord de la nacelle, sondait l'espace au-dessous de lui, cherchant, dans l'infini étincelant, le noyau cométaire, maintenant à peine perceptible.
Fricoulet regarda Gontran et un sourire sceptique plissa ses lèvres:
—Le pauvre diable! dit-il, et nous qui nous étions engagés à lui conserver la vie sauve.
—Preuve que nous nous étions engagés à la légère, répondit le jeune comte, puisque la Providence n'a pas voulu ratifier notre engagement.
En moins d'une demi-heure, on avait franchi près de cent kilomètres; perdue dans l'irradiation solaire, la comète était invisible à l'œil nu, l'air raréfié de plus en plus avait contraint les voyageurs à revêtir leurrespirolet l'intensité de la pesanteur allait diminuant rapidement.
Lorsque l'horaire d'Ossipoff marqua minuit, on avait franchi environ quatre mille kilomètres et la pesanteur était à peu près nulle, si bien que les Terriens durent s'attacher à la nacelle pour éviter d'être précipités par dessus bord, à leur moindre mouvement.
Soudain, l'appareil sembla pirouetter sur lui-même et, subitement, l'aspect du ciel changea.
—Nous venons de pénétrer dans la zone d'attraction martienne! cria Ossipoff à Gontran par l'intermédiaire de son parleur.
—Et c'est Phobos, sans doute, que nous apercevons-là, au-dessous de nous, répliqua, par le même moyen, M. de Flammermont en désignant, à quelques centaines de kilomètres dans l'espace, une petite boule qui paraissait enveloppée d'un rayonnement rougeâtre.
Le vieux savant fit de la tête un signe affirmatif et, se suspendant au filin métallique qui commandait la soupape, il ouvrit celle-ci toute grande, permettant ainsi à une certaine quantité de gaz de s'échapper.
Aussitôt, le ballon alourdi commença à descendre et, avec une rapidité vertigineuse, l'astre qu'il s'agissait d'atteindre grandit aux yeux émerveillés des Terriens; il semblait qu'ils fussent eux-mêmes immobiles dans l'espace et que Phobos se précipitât à leur rencontre.
—Combien de temps pensez-vous que va durer cette descente? demanda M. de Flammermont.
Ossipoff jeta un coup d'œil rapide à ses instruments.
—Une heure environ, répliqua-t-il.
Quelque temps encore, il laissa la soupape entr'ouverte; puis la fermant, il fit passer par dessus bord le câble métallique auquel avait été fixée, en guise d'ancre, une barre de sélénium contournée en forme d'hameçon.
Tout à coup, la nacelle reçut un choc: elle venait de toucher le sol; puis, se relevant, le ballon alla retomber à quelques centaines de mètres plus loin, pour s'élever de nouveau et retomber une fois encore; après quoi, il se mit à glisser sur le flanc, traînant à sa suite la nacelle, après laquelle les voyageurs, rudement secoués, se cramponnaient de toutes leurs forces.
Enfin, un arrêt brusque et net eut lieu; l'ancre, sans doute, venait de mordre et immobilisait la sphère qui, retenue par son câble, se balançait à quelques mètres du sol.
Penchés sur le bordage, les Terriens examinaient, avec une curiosité anxieuse, la configuration étrange du monde nouveau sur lequel ils venaient d'aborder.
Par une singulière illusion d'optique, il leur semblait que le sol fût couvert d'une sorte de résille, aux mailles régulières, assez étroites et qui s'étendaient à perte de vue.
—Oh! oh! dit aussitôt Ossipoff à Gontran, nous n'allons pas tarder à être renseignés sur un des points les plus intéressants de l'astronomie.
Et, aux regards interrogateurs du jeune homme, il répondit:
—Ce sont des canaux de Mars que je veux parler... peut-être ce que nous apercevons là, à nos pieds, va-t-il nous servir d'indice pour résoudre, dès à présent, ce curieux problème.
Cependant Fricoulet, aidé de Farenheit, avait lancé au dehors de la nacelle l'échelle de corde qui devait servir aux voyageurs à abandonner leur véhicule.
L'Américain descendit le premier; puis ce fut le tour de Séléna; après quoi, Ossipoff et Gontran enjambèrent eux aussi le bordage pour rejoindre leurs compagnons.
Fricoulet s'apprêtait à les suivre, lorsque tout à coup, la sphère que le vieux savant n'avait qu'incomplètement débarrassée d'hydrogène et qui brusquement venait d'être allégée de la partie la plus considérable de son poids, exerça sur son câble une si formidable tension que, l'ancre se rompant, elle reprit sa liberté.
Avant que les Terriens eussent eu le temps de se reconnaître, le ballon métallique n'était déjà plus qu'un point dans l'espace.
—Fricoulet! Fricoulet! s'écria M. de Flammermont en agitant désespérément ses bras dans la direction où venait de disparaître son ami.
Mais la voix du jeune homme ne dépassa pas l'enveloppe de sonrespirol.
—Ne craignez rien, dit Ossipoff en lui mettant la main sur l'épaule, ce jeune homme, s'il n'est pas très savant, est très courageux; en outre, il connaît mieux les ballons que l'astronomie... j'ai idée qu'il s'en tirera.
Ensuite, attirant par un geste l'attention de Gontran sur le sol, il lui demanda:
—Que pensez-vous de ceci?
Il lui montrait un véritable filet métallique sur lequel ils avaient pris pied et dans l'une des mailles duquel le crochet du ballon avait mordu.
Que recouvrait ce filet? il était impossible de s'en faire une idée, en raison de l'obscurité relative qui régnait sur Phobos; il semblait toutefois qu'un brouillard opaque cachât aux yeux des Terriens l'aspect du petit monde sur lequel ils venaient d'aborder.
Ossipoff, ne recevant pas de réponse, répéta la même question.
Gontran demeura muet, plongé qu'il était dans de profondes réflexions; outre, en effet, que l'accident survenu à Fricoulet le peinait beaucoup, il n'était pas sans inquiétude au sujet de la modification qu'allait apporter, dans ses relations avec le vieux savant, la disparition subite de son inspirateur.
Sans compter que la nacelle avait emporté, avec tous les bagages, le bienheureux exemplaire desContinents célestes, qui lui avait déjà rendu tant de services.
Privé à la fois, et de son souffleur et de sonvade mecum, M. de Flammermont se trouvait dans l'absolue impossibilité de continuer à jouer le rôle qu'il avait si intelligemment soutenu depuis plusieurs mois.
Lui fallait-il donc, après tant d'épreuves, renoncer à l'espoir de devenir jamais le mari de Séléna?
Non, cela ne pouvait être, cela ne serait pas! et il supplia les divinités martiennes de lui envoyer une inspiration.
Stupéfait de ce mutisme, Ossipoff lui cria à pleins poumons:
—Êtes-vous sourd?
Gontran secoua la tête négativement et posa l'index sur le point de sonrespirolqui correspondait à sa bouche.
—Muet! s'exclama le vieillard, vous êtes muet?
Et, se retournant vers sa fille:
—Le pauvre garçon! dit-il, quelle exquise sensibilité que la sienne! La perte de son ami vient de lui produire un bouleversement tel qu'il en a perdu subitement la parole.
La jeune fille se jeta dans les bras de son père; son masque de caoutchouc empêchait de voir les larmes qui ruisselaient le long de ses joues; mais à sa poitrine, que soulevaient de violents hoquets, il était facile de deviner qu'elle sanglotait.
—Va, va, fillette, déclara Ossipoff attendri par cette grande douleur, c'est l'émotion du premier moment... avec le temps, cela se remettra.
Soudain, Farenheit qui, jusqu'à présent était demeuré muet et silencieux, positivement abasourdi par la perte de son précieux roc de diamant, se prit à gesticuler, en agitant les bras d'une façon désordonnée.
Ses compagnons coururent à lui et poussèrent des cris d'horreur en remarquant que l'Américain avait l'un de ses pieds retenu par des sortes de griffes sortant de l'intérieur du filet.
Ces griffes étaient fixées à l'extrémité de longues ailes membraneuses, lesquelles appartenaient, elles-mêmes, à un corps velu, le long duquel elles s'étendaient, rattachées à des membres antérieurs et postérieurs, ayant, à peu de chose près, la forme des bras et des jambes de l'espèce humaine. À un cou assez long, une tête proportionnée était attachée, une tête sans poils aucuns et qu'animaient deux yeux glauques, brillants entre des paupières sans cils; le nez était long et mobile comme une trompe de tapir, la bouche, toute ronde, était ourlée de lèvres fortes s'entr'ouvrant sur des mâchoires formidables.
Accroché par ses griffes au filet métallique, cet être étrange et horrible avait saisi l'Américain par le bas de la jambe.
Enfin, d'un violent effort, Farenheit se dégagea et, bondissant à vingt pieds en l'air, s'en alla retomber à cinquante mètres de là.
—Singulier monde et singuliers habitants, grommela Ossipoff en entraînant sa fille, à moitié morte de peur, et suivi de Gontran qui n'était qu'à moitié rassuré... ce filet n'est peut-être pas destiné à autre chose qu'à transformer Phobos en une immense volière...
Et il ajouta avec un profond soupir:
—Ô imperfection et inanité de la science humaine! que diraient donc ces messieurs de l'observatoire de Paris, s'ils pouvaient apercevoir avec leurs télescopes le satellite martien entouré d'une résille comme un vulgaire chignon de femme.
—Si vous m'en croyez, déclara Farenheit au vieillard, nous chercherons à quitter cette sorte de cage; outre que ces êtres immondes m'inspirent un profond dégoût, la marche n'est rien moins que facile et, pour se maintenir en équilibre, il faut se livrer à des exercices acrobatiques qui n'ont jamais été mon fort.
—Bast! répondit le vieux savant, en ce qui concerne les habitants de ce monde, qu'avez-vous à craindre? en raison de notre pesanteur, cent fois plus faible qu'à la surface de la Terre, notre force se trouve être six cents fois plus grande... d'une chiquenaude vous fracasseriez, comme d'un coup de massue, le crâne d'un de ces individus... quant à la marche, si vous voulez en faire l'essai, vous verrez qu'un simple appel de pied vous transportera comme un oiseau, à quatre kilomètres d'ici... tenez, essayez, si vous n'êtes pas convaincu.
L'Américain secoua la tête.
—J'aurais trop peur de vous perdre, répondit-il.
—À un autre point de vue, poursuivit Ossipoff, je ne demande pas mieux que de marcher un peu... d'abord, cela nous dégourdira les jambes, et puis, je ne serais pas fâché de me faire une idée de ce monde microscopique...
—Microscopique! répéta Farenheit.
—Eh! oui; quel autre nom voulez-vous donner à un mondicule qu'il nous suffira de dix heures pour connaître dans son entier?
Pendant cinq heures, les Terriens marchèrent avec une vitesse égale, ou plutôt avancèrent, par une suite de bonds successifs d'égale hauteur.
Mais soudain, sans transition aucune, la nuit se fit et des ténèbres épaisses envahirent Phobos; en même temps, à l'horizon, se leva un astre énorme, étincelant, semblable à une lune gigantesque.
—Mars! déclara Ossipoff.
—Phobos a tourné, dit Séléna.
—Non, fillette, répliqua le vieillard, comme tous les satellites, Phobos présente toujours la même face à sa planète; c'est nous qui avons tourné et qui venons de passer de la face solaire à la face martienne.
—C'est effrayant à voir, s'écria la jeune fille en se voilant la figure de ses mains,—on dirait que cette masse va tomber sur nous et nous réduire en miettes.
Mars! déclara Ossipoff.
Le vieux savant sourit doucement et hochant la tête:
—L'impression que tu ressens ne me surprend point, dit-il, et elle serait la même pour les habitants de notre planète s'ils voyaient soudain le diamètre apparent de la Lune devenir quatre-vingts fois plus grand et son volume devenir 6,400 fois plus énorme.
—6,400 fois!
—Oui, c'est là la proportion exacte de Mars par rapport à la Lune... c'est pour le coup que sir Jonathan craindrait pour ses chers États-Unis.
Enfin, après une heure de route faite auclairde Mars, les voyageurs parvinrent en un endroit où le filet métallique semblait se terminer; c'était le sommet d'une colline qu'Ossipoff déclara aussitôt avoir une centaine de mètres d'élévation et sur laquelle on déclara, à l'unanimité, que l'on allait prendre un peu de repos.
—Demain, déclara Ossipoff à Gontran, toujours frappé de mutisme, nous continuerons notre chemin, et peut-être aurons-nous des nouvelles de M. Fricoulet.
Quelques instants après, en dépit de son inquiétude, M. de Flammermont dormait à poings fermés, ce en quoi il était imité par sa chère Séléna et par Farenheit.
Quant à Ossipoff, prenant doucement la lunette marine que l'Américain portait en sautoir, il la braqua sur le paysage que Mars étalait à ses yeux ravis.